Book: Verbatim I



Verbatim I

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Du même auteur

1981

1982

1983

1984

1985

1986 - (du 1er janvier au 16 mars)

INDEX DES PERSONNES CITÉES


© 1993, Librairie Arthème Fayard.

978-2-213-64174-4



Du même auteur

Analyse économique de la vie politique, PUF, 1973.

Les Modèles politiques, PUF, 1974.

L'Anti-économique (avec Marc Guillaume), PUF, 1975.

La Parole et l'outil, PUF, 1976.

Bruits, PUF, 1977.

La Nouvelle Économie française, Flammarion, 1978.

L'Ordre cannibale, Grasset, 1979.

Les Trois Mondes, Fayard, 1981.

Histoires du Temps, Fayard, 1982.

La Figure de Fraser, Fayard, 1984.

Un Homme d'influence, Fayard, 1985.

Au propre et au figuré, Fayard, 1988.

La Vie éternelle, roman, Fayard, 1989.

Lignes d'horizon, Fayard, 1990.

Le Premier Jour après moi, roman, Fayard, 1990. 1492, Fayard, 1991.


Tome 1

Chronique des années 1981-1986


Verbatim est un journal. Écrit au cœur d'un des pouvoirs parmi les plus influents de la planète, à un moment très particulier de ce siècle barbare, à l'apogée de la tension soviéto-américaine, au périgée de la construction européenne.

Disposant de l'arme nucléaire et d'une économie puissante, la France avait alors les moyens d'influer sur le destin du continent et sur la paix du monde. Elle pouvait, par ses choix, imprimer sa marque sur l'« ordre » international.

Les circonstances voulurent qu'un homme, incarnant une espérance écartée des affaires depuis quarante-cinq ans, accédât alors au pouvoir. Il voulut se donner les moyens de transformer la France. Il disposait pour cela des pouvoirs immenses, disproportionnés, potentiellement dictatoriaux que détient, en France, le Président de la République lorsque la majorité du Parlement le soutient.

Cette période est difficile à comprendre aujourd'hui. Le paysage international a été bouleversé par l'effondrement du communisme ; l'Europe s'est unie ; en France, l'État a perdu de ses prérogatives, renvoyées vers les régions, vers Bruxelles, vers les entreprises. Et la magie de l'arme nucléaire, qui fit du Président français un des cinq thaumaturges de la planète, s'affaiblit en même temps que disparaît la menace soviétique. Aussi ce dont il est question ici a-t-il rejoint plus vite que prévu les rayonnages de l'Histoire. Et le moment est venu à présent de faire autre chose, autrement, à une autre échelle, face à d'autres dangers, pour servir d'autres révoltes, en s'appuyant sur d'autres forces.

En ce temps, à cette place, j'ai été témoin et acteur de la presque totalité de la politique étrangère et d'une partie importante de la politique intérieure de la France.

On se demandera peut-être ce que je venais y faire. En ces années de grandes espérances, dans ce pays qui m'a tant donné — à commencer par ma langue d'écrivain —, la passion de la justice s'accommodait mal, à mon goût, de l'inaction. Et l'action s'accommodait tout aussi mal de l'éphémère et du secret.

Aussi, dès le premier jour où je me suis installé dans le bureau jouxtant celui du Président de la République, ai-je pensé que mon devoir serait, un jour ou l'autre, d'en rendre compte aussi intégralement que possible, de témoigner, d'expliquer.

C'est ce que je fais ici, dans la limite de ce que l'intérêt de la République permet de dévoiler à si brève échéance. Sans décrire — sauf lorsque cela paraît absolument nécessaire à la compréhension du récit — le rôle que j'ai pu moi-même jouer dans tel ou tel de ces événements. Sans répéter que j'ai assisté à presque toutes les scènes que je raconte ou qu'elles me furent rapportées immédiatement par un témoin direct. Sans non plus préciser les idées que j'ai suggérées, qu'elles aient été retenues ou écartées.

Depuis ces journées éblouies de mai 1981, j'ai consigné quotidiennement, aussi honnêtement mais aussi crûment que possible, les faits, les impressions, les dialogues. On les retrouvera tels quels. J'ai aussi utilisé ici mille et une notes — manuscrites pour la plupart — rédigées à l'intention du seul Président, en particulier les très nombreux verbatim rendant compte des tête-à-tête entre chefs d'État. J'ai aussi naturellement utilisé de nombreux documents déjà publiés sur cette époque, par exemple le remarquable travail de Pierre Favier et Michel Martin-Roland : La Décennie Mitterrand. Enfin, j'ai puisé dans ma mémoire qui, comme toute faculté humaine, est imparfaite.

Dans la plupart des cas, nul n'est à même de corroborer mon témoignage : j'ai été seul à entendre la plupart des propos que je rapporte ici, et ma parole vaudra donc seule contre tous les démentis.

Cette forme — un journal quotidien — présente l'inconvénient de ne pas esquisser de synthèse, de ne pas tracer de lignes de force, de ne pas dégager de grandes cohérences, de lois, voire de théorie du pouvoir. C'est volontaire. J'ai entendu faire ici une chronique et montrer ce qu'est l'autorité suprême : morcelée, hachée, sans cesse ramenée à l'urgence, éloignée des perspectives longues, des traces durables.

Cette lecture permettra, je l'espère, de comprendre l'extrême complexité et la diversité étourdissante de l'exercice de ce pouvoir si particulier, celui d'un homme isolé de tout, pour qui rencontres, réunions, voyages sont de rares moments d'échanges volés à un protocole de confinement. Un homme dont l'essentiel du pouvoir se résume à l'annotation quotidienne de dizaines de parapheurs de notes, lettres, requêtes, décrets, lois, grâces, avis, études, rapports de police, suggestions, demandes de décisions émanant de tous les horizons, filtrés — ou non — par ses conseillers.

Ce journal se voulait exhaustif ; il ne peut l'être, évidemment. Il se voulait aussi objectif ; il ne peut l'être non plus : il n'est de témoignage qui ne vise, consciemment ou inconsciemment, d'une manière ou d'une autre, à magnifier le rôle de celui qui écrit et de ceux qui l'ont entouré. Le choix des lettres, dialogues, comme celui des sujets retenus, ne peut être innocent, même s'il se veut honnête. Aussi, à certains, ce verbatim paraîtra-t-il trop louangeur. D'autres le trouveront injustement critique. Pour me tenir à égale distance de ces deux écueils, j'ai tenté de n'être là que l'observateur d'épisodes singuliers de la comédie humaine. On y trouvera le récit de réussites et d'erreurs, de mesquineries et de grandeurs.

Naturellement, ce texte est marqué par l'étrange rôle que j'y ai tenu : l'intellectuel dont le Prince se méfie assez pour le tenir en lisière, mais en qui il a assez confiance pour en faire le témoin de toutes les rencontres, le filtre de tous les documents, pour lui confier maintes missions et l'accepter comme son confident quotidien. Celui dont on garde l'avis pour soi sans jamais le mêler à l'action collective.

Je dis cela sans aucune amertume ; je l'ai voulu ainsi.

Les épreuves de ce livre, une fois achevées, n'eurent que deux lecteurs : Claude Durand, mon éditeur, comme pour chacun de mes livres ; et le Président de la République, qui eut le droit de rayer ce qu'il voulait. Droit qu'il n'a pas exercé, sans que cela ait constitué pour moi une surprise. Seul, il connaît la totalité des facettes de son action. Nul autre que lui n'écrira, s'il le veut, le récit de tous les événements qu'il a eu à connaître.

Verbatim I

Tout commence en mai 1981 par une espérance, une ambiguïté, un homme.

L'espérance s'appelait alors socialisme. Idéal conçu dans la Cité de Platon au IVe siècle avant J.-C., théorisé dans l'Utopie de Thomas More en 1516, celle de Campanella en 1560, celle de Morelly en 1755, le mot n'apparaît qu'en 1822, dans une lettre d'un certain Edward Oppen à l'utopiste anglais Robert Owen, créateur de « cités idéales » et tenant de la conception coopérative. Devenu, avec Marx et Proudhon, une théorie économique, avec Lénine et Staline une pratique politique totalitaire, le socialisme est, depuis Jaurès, en France et ailleurs, le mot servant à désigner le rêve de justice, de liberté et de tolérance.

L'ambiguïté concerne la politique du moment : à l'Est, une abominable dictature usurpant l'appellation de « socialiste » ; en France, un parti communiste qui soutient cette dictature. A l'extérieur, il faut dialoguer avec les dictateurs ; à l'intérieur existe une alliance avec le parti qui les soutient. Les uns et les autres, pense-t-on, sont là pour longtemps. Il faut donc composer avec eux, pour mieux les mater.

Un homme, enfin, incarne en France à la fois cette espérance et cette ambiguïté : dans la situation de quasi-dictature qu'autorisent et organisent les institutions du pays, son caractère façonnera le tour des événements. Aussi est-il nécessaire de s'y attarder.

Que dirai-je de lui ? Si je ne le pensais homme d'État, je ne l'aurais pas accompagné. Si je n'avais pas admiré sa culture, sa mémoire, son sens de l'essentiel, sa haine des mondanités et du lucre, sa passion du service public, je n'aurais pas supporté ce que ces dix ans ont par ailleurs véhiculé de désillusions.

Sa marque tient en un mot : il est d'abord et avant tout un homme de province. De la province il aime le secret, la diversité des paysages, la variété des espèces d'arbres, les soirées passées à lire ou à raconter des histoires, la soupe qui tient lieu de dîner, les plats simples, même s'ils sont riches — choucroute, fruits de mer —, les belles reliures, les tirages de tête, la force des traditions, la longue trace des générations, la solidité des amitiés, l'argent qu'on hérite, l'exercice discret du pouvoir, la modestie des ambitions.

De Paris il hait la frénésie, la vanité des aventures, la superficialité des relations, l'argent qu'on gagne, le pouvoir des bureaux, les carrières trop convenues, les vies trop publiques. Il n'en accepte que ce qu'en aiment les provinciaux : dîner avec des comédiennes et bavarder avec des bouquinistes, aller à l'aéroport pour partir au loin, voir le monde.

De cela, tout ou presque découle.

Provincial, il dresse de hauts murs autour de lui : quiconque s'en approche est éloigné d'un geste, d'un mot. Il déteste dire merci, même s'il est profondément généreux et fidèle en amitié — il n'a jamais su éloigner un camarade, renvoyer un ministre ou se séparer d'un collaborateur. L'indifférence est sa façon de détester, l'oubli sa façon de faire du mal, le silence sa façon de dire du mal. La pire injure qu'il puisse proférer sur quelqu'un est : « Il m'a déçu », ou encore : « Lui ? Ne m'en parlez jamais plus. » J'ai entendu assez souvent ces deux phrases pour savoir qu'elles ont détruit, rarement sans motif, bien des espérances.

Provincial, il n'a qu'une ambition : rester libre, n'avoir de dettes — financières ou morales — à l'égard de personne. Ce goût de l'indépendance va jusqu'à ne jamais porter de montre, pour ne pas être soumis au temps, mais à avoir assez d'argent liquide dans ses poches pour affronter une longue grève générale des banques. Il déteste gagner de l'argent, il n'aime pas non plus le dépenser, sauf dans des choses qui restent — vieilles reliures, vieilles granges, un étang, des vêtements qui durent. Le reste se néglige. Ses amis ont des racines, un terroir, une province ; ses relations sont nomades. Sans doute faut-il voir là la source de ses choix politiques. Manquant de culture économique et financière, il confond volontiers originalité et ingéniosité, créativité et marginalité, générosité et polémique. Une idée fausse, si elle lui semble iconoclaste, le séduira bien plus qu'une idée juste si elle est admise par la majorité. Une idée provinciale a plus de chance d'être vraie qu'une idée parisienne. Là-dessus, sa formidable mémoire le fera progresser très vite au contact des dossiers.

Provincial, il n'aime du monde que ce qui lui rappelle la province française : les villes-États (Venise, Florence, Séville). Il préfère les pays qu'on peut atteindre par la route à ceux qui exigent de traverser les mers. Aussi est-il un Européen ; et la Russie est-elle l'extrême station sur le trajet de ses promenades. Rien de l'Amérique ne le touche : ni la langue, ni la musique, ni l'architecture. Seule, en ce qu'elle a de provinciale, la littérature (Steinbeck, Dos Passos, Styron).

Provincial, ses écrivains favoris sont eux aussi provinciaux : Chateaubriand, Zola, Valéry. Il n'aime ni Malraux, ni Gracq, trop parisiens à son goût. Il dévore tout ce qui paraît. En peinture, il s'arrête avant Les Demoiselles d'Avignon, en musique plus tôt encore, et la chanson populaire, parce qu'elle s'enracine dans le peuple, l'amuse et l'intéresse.

Provincial, il est protestant dans l'âme, même s'il est né catholique. Fasciné par la Bible et par la lecture de Renan, indifférent aux chapelles, il a d'abord la religion des textes et la morale des forts. Il ne néglige ni la transcendance, ni la prière. Mais dans le confort des solitaires et la rigueur du monologue avec les souvenirs. Fasciné par le destin du peuple juif, furieusement anti-hitlérien, il ne porte sur le génocide qu'un regard distant : ce n'est pour lui qu'un fait de guerre, pas une monstruosité de la nature humaine.

Provincial, il n'a retenu de la guerre que l'occasion de brûler les étapes. Il déteste la Résistance de Londres et d'Alger qui symbolise pour lui une revanche de Paris. Il lui préfère celle de la province, qu'incarnent Jean Moulin, Bertie Albrecht et Henri Frenay. Il parle plus volontiers de son expérience de prisonnier — où il a appris la méfiance des hommes, échangeant tabac et cigarettes par-dessus un mur — que de ses années de résistance dont il a retenu que vrais héros et vrais lâches n'étaient pas forcément ceux dont l'Histoire a gardé souvenir.

Avec de Gaulle, le choc ne pouvait être que frontal : ils se ressemblaient trop par leur passé, leur quête respective, leur destin. L'un et l'autre sont provinciaux et mystificateurs. L'un et l'autre ont rêvé d'incarner la France, patrie et terroir. Le premier permit aux Français de se croire résistants alors qu'ils avaient accepté dans l'ensemble la collaboration. Le second leur a permis de se croire réformateurs alors qu'ils sont, dans leur très grande majorité, conservateurs.

Au cours des années 80, cet homme-là incarne l'espérance et gère l'ambiguïté française au milieu d'une crise économique, idéologique et militaire qui affecte la planète : un chômage installé, une Europe désorganisée, une URSS en train de gagner la course aux armements, un Tiers Monde surendetté, un Moyen-Orient au bord de l'explosion.

La fonction présidentielle exige alors des qualités très particulières : caractère, sang-froid, culture, mémoire, lucidité, disponibilité, distance. Surtout de la distance, sans doute. Ces qualités, François Mitterrand les possède et il a eu la chance de pouvoir les mettre au service d'un projet et d'une ambition.

Mais ces qualités portaient à l'exigence, et cette ambition aux extrêmes.

Et, en ces années-là, la France n'est pas passée loin d'une radicalisation économique et politique à laquelle tout poussait — les institutions, les ambitions, les alliances, l'environnement international. Expliquons-nous : en politique intérieure, François Mitterrand aurait pu devenir léniniste ; en politique extérieure, il aurait pu devenir pacifiste. D'autres dirigeants socialistes contemporains ont été l'un ou l'autre. S'il avait fait alors ces choix, et si les socialistes français les avaient fait avec lui, l'Europe d'aujourd'hui serait sans doute fort différente.

En ce sens, l'histoire de cette période, vue de France, est une leçon de science politique de portée universelle. On la résume trop sommairement à l'histoire d'une relance excessive, d'ailleurs vite corrigée. Ce fut en réalité une période infiniment plus complexe : des réformes audacieuses ont libéré les forces du marché, d'autres ont réduit ses injustices, d'autres enfin ont ouvert la voie à la construction politique de l'Europe.

J'y ai appris que l'exercice du pouvoir ramène à l'essentiel. Il grossit les caractères des êtres comme la loupe ceux de l'imprimerie. Il est une drogue qui rend fou quiconque y touche, qui corrompt quiconque s'y installe, qui détruit quiconque s'y complaît. Aveuglés par les phares de la renommée, les chenilles dévouées ont tôt fait de se métamorphoser en vaniteux papillons.

J'ai découvert que le pouvoir politique donne à celui qui y accède l'illusion de disposer de quelque chose comme un gage d'éternité : insouciance, impunité, flagornerie, tout concourt à laisser l'homme de pouvoir se croire affranchi des contraintes de l'humain, donc de la loi et de la morale. A le pousser à confondre renommée et réputation, gloire et célébrité, reconnaissance et révérence, curiosité et admiration. A cesser de douter, à perdre l'esprit critique, à ne plus être soi. Bref, à être, au sens propre du mot, aliéné.

Mais j'ai pu constater aussi que les hommes au pouvoir, comme ceux qui aspiraient à l'exercer, étaient en général des hommes honorables, ayant le goût du service public, le souci de laisser une trace digne dans la vie de leur peuple. En écrivant ces mots, une exception me vient à l'esprit : un homme rendu puérilement fou par l'exercice de prérogatives parfois minuscules. Il n'était pas de ceux dont on attendait une telle singularité, mais il eut la folie discrète. Ce fut sa seule prudence. Peut-être sa vraie lâcheté. Je ne le nommerai pas : il trouverait sans doute moyen d'en tirer gloire.

Verbatim I

Ce récit pourrait commencer en 1966, quand j'ai rencontré François Mitterrand, alors vaincu du gaullisme ; ou en 1974, avec sa seconde campagne présidentielle, la plus belle de nos communes aventures, celle de tous nos rêves et de toutes nos exigences ; ou encore en 1978, quand tout parut à jamais perdu pour cette génération et ses rêves.

Je le fais débuter dans ce premier tome avec le pluvieux mois de mai 1981 et se terminer, dans le second, avec celui, plus ensoleillé, d'avril 1991 où j'ai quitté, au premier étage du Palais de l'Élysée, le bureau dessiné jadis pour le Premier consul et qui devint celui de tous les Présidents de toutes les Républiques jusqu'à la fin de la IVe.



1981

Lundi 4 mai 1981



Robert Badinter, Serge Moati, Régis Debray et moi revoyons, consternés, le film du débat télévisé de 1974 pour préparer celui de demain. François Mitterrand l'avait perdu plus manifestement que nous ne l'avions mesuré à l'époque.

Cette fois, la seule escarmouche, au stade préparatoire, porte sur le choix des journalistes qui vont arbitrer le débat. Ce seront Jean Boissonnat et Michèle Cotta.

La préparation elle-même est plus aisée qu'il y a sept ans. Tout est construit autour de citations de Jacques Chirac expliquant les erreurs du Président sortant dont il fut le Premier ministre. François Mitterrand est obsédé par une chose : ne pas dire s'il prendra ou non des ministres communistes au gouvernement. Il n'a d'ailleurs pas encore décidé. Sinon que, si les socialistes n'ont pas à eux seuls la majorité parlementaire aux législatives qui suivront l'élection présidentielle, il n'en prendra pas : surtout ne pas dépendre d'eux.




Mardi 5 mai 1981



Pour ne pas rééditer l'erreur de 1974 — il s'était endormi à la campagne, l'après-midi précédant le débat, et ne s'était pas vraiment réveillé au cours de celui-ci ! — François Mitterrand reste toute la journée rue de Bièvre à réviser des fiches.

En fin d'après-midi, il va se promener sur les quais, près de Notre-Dame. « Il suffirait, dit-il, de faire match nul. Pas besoin de s'inquiéter beaucoup. » Il me dit le plus grand bien du Président sortant, de sa gestion, de sa tactique. Je m'inquiète : «Comment s'opposer à un homme qu'on admire ? » Il sourit, s'éloigne, contemple Notre-Dame et revient sur ses pas : « Ne vous inquiétez pas, s'il va trop loin, j'ai mes arguments. » Lesquels ? Mystère. Je suis rassuré.


Nous arrivons au Studio 101 : un homme alors inconnu de moi, chargé par la commission électorale de tirer au sort l'ordre dans lequel les deux candidats vont prendre la parole, me glisse dans la bousculade : « Vous préférez qu'il parle le premier ou qu'il conclue? — Qu'il conclue. » Le sort en décide ainsi... Hasard ? Manipulation ? Je n'ai jamais su ni cherché à savoir.

Le débat ne ressemble en rien à celui de 1974. Comme si les ressorts de Giscard étaient cassés. « Vous êtes l'homme du passif. » La formule, longuement méditée la veille, fait mouche.




Mercredi 6 mai 1981



Les sondages sont toujours favorables : 52 % pour François Mitterrand. Je boucle, avec les experts, le dossier des premières mesures à prendre, ministère par ministère.


A la télévision, Valéry Giscard d'Estaing attaque violemment le programme de François Mitterrand et marque des points. François Mitterrand, en meeting, n'a pas vu l'émission. Tard dans la nuit, je l'appelle à son domicile pour lui faire part de mes inquiétudes. Serein, il accepte mes suggestions. Réagir, et vite.



Jeudi 7 mai 1981


Nous improvisons une réponse pour ce soir. François Mitterrand dialoguera avec Anne Sinclair, dans son émission officielle, et parlera des « sept mensonges » proférés par Giscard la veille.


Dans la nuit, Giscard obtient un nouveau droit de répondre, cette fois hors campagne, pour demain à 13 heures.



Vendredi 8 mai 1981



Dans la matinée, Gaston Defferre fait l'impossible pour obtenir un droit de réponse à l'antenne. Il appelle Jean-Marie Cavada ; j'en fais autant auprès de Jean-Pierre Elkabbach. L'un et l'autre font honorablement leur travail et acceptent. Michel Rocard se fait tirer l'oreille pour prendre la parole : « Il ne m'appelle que quand tout va très mal. »


Le général Alain de Boissieu, grand chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur et beau-frère du Général de Gaulle, attaque violemment François Mitterrand sur son attitude pendant la guerre. François Mitterrand est très affecté. Pour la première fois, il me raconte longuement l'histoire de sa guerre, son évasion d'Allemagne en 1941. Il se souvient de chaque village où il est passé, de la vieille fille libraire à Metz qui l'a aidé, de Vichy où il créa l'Association des Prisonniers. Puis il évoque Londres où, à l'été 1943, il a refusé de signer son allégeance à la France Libre — même s'il jouait au bridge à Kensington avec le colonel Passy. Il se souvient d'Alger, en novembre 1943, où il rencontre de Gaulle qui lui propose de siéger à l'Assemblée consultative... à condition de ne pas rentrer en France et de laisser la direction de son mouvement à son neveu, Michel Charrette. Son refus, la colère du Général, son voyage jusqu'à Marrakech où il est hébergé chez Joséphine Baker, puis de Marrakech à Glasgow dans l'avion de Montgomery, puis de Londres à Paris par la Bretagne et la gare Montparnasse en mars 1944. Enfin, il raconte sa nomination dans le premier gouvernement de Gaulle en 1944, à vingt-sept ans, en charge des anciens prisonniers de guerre. Et le mot prémonitoire de De Gaulle qui, le voyant dans la salle du Conseil, rue de Solférino, s'exclame : «Mitterrand, encore vous !... »

Étrange coïncidence : en 1974, dans des circonstances à peu près semblables — l'insulte proférée par un gaulliste à la veille du second tour —, il m'avait raconté l'affaire de l'Observatoire, que ses adversaires ressortent à chaque élection. Dans les deux cas, il explique ces tentatives gaullistes pour le discréditer par son refus ancien de se ranger derrière la Croix de Lorraine.


Cependant que Rocard répond — très bien — à Giscard, François Mitterrand enregistre son dernier message télévisé de la campagne officielle. Angoisse : seul face à la caméra, il n'a droit qu'à trois prises; les deux premières sont très mauvaises... La troisième est décente.



Avant de partir pour Épinal, Mulhouse et Nantes, il se recueille devant le mémorial de la Déportation. Giscard est ce soir à Verdun, Tours, Bordeaux.



Samedi 9 mai 1981



Les sondages de ce matin, non publiés, sont sans équivoque: 52 % pour François Mitterrand. Le cocktail donné par l'hebdomadaire Le Point, qui les divulgue, réunit tout le pouvoir du temps. Premiers sourires de hauts fonctionnaires inconnus, d'ambassadeurs empesés...



Dimanche 10 mai 1981



Nous saurons plus tard que Shimon Pérès obtient ce matin du Premier ministre israélien, Menahem Begin, qu'il retarde le bombardement de la centrale nucléaire irakienne de Tamouz, prévu pour aujourd'hui, afin de ne pas peser sur les élections françaises. Double symbole : déjà le Proche-Orient, déjà l'héritage du septennat précédent...


La journée se traîne, longue, interminable. A 17 heures, rue de Solférino, se retrouvent les principaux dirigeants de la campagne : il y a là Jospin, Quilès, Poperen, Fabius, Estier, Mauroy, Bérégovoy et moi. Les mêmes — sauf Georges Dayan — qui, depuis mai 1974, tous les jeudis matin, se réunissaient chez François Mitterrand pour préparer ce moment-là, sans trop y croire. Une bande de copains, réunis par un idéal et par leur confiance en un homme, s'apprête à prendre le pouvoir dans une conjoncture on ne peut plus difficile : 14 % d'inflation, 1,5 million de chômeurs, 40 milliards de décifit extérieur, et rien pour espérer : ni l'Europe, en crise ; ni les rapports Est/Ouest, en pleine tension.

Autour d'une grande table où n'est posé qu'un seul téléphone, on rit, on attend. Les instituts de sondage vont appeler. On sait ce qu'ils vont dire. Nul n'ignore que, sauf énorme surprise, François Mitterrand sera, dans une heure, Président de la République française. Chacun des présents sait que, demain, lui-même sera quelque chose dans le gouvernement de la France. A cet instant précis, pourtant, aucun n'ose plus croire à l'évidence. Plus rien ne subsiste des disputes antérieures ni des perspectives de rivalités futures.

Le téléphone sonne enfin. Lionel Jospin, le plus rapide, décroche. On entend une voix — celle de Jérôme Jaffré, de la SOFRES, je crois : « François Mitterrand est élu : 52 %. Aucune erreur possible. » Le silence se prolonge, puis c'est l'explosion, on s'embrasse... Ai-je vraiment vu Mauroy pleurer ? Lionel Jospin appelle le candidat à Château-Chinon. Longue attente avant de l'obtenir au téléphone.

— Voilà, c'est sûr, vous êtes élu.

Long silence : il est sans doute déjà au courant, mais feint l'ignorance.

— Quelle histoire, hein !... Quelle histoire!

Éclats de rire. Quelques mots simples pour nous donner rendez-vous rue de Solférino, vers minuit. Il doit s'interrompre, dit-il, pour «finir son pensum » : rédiger sa première déclaration télévisée (« Au-delà des luttes politiques et des contradictions, c'est à l'Histoire qu'il appartient maintenant de juger chacun de nos actes... »)

Quilès, Jospin, Joxe déclenchent avec calme et professionnalisme l'opération prévue depuis trois semaines à la Bastille. Déjà la préfecture de police vient aux ordres. Paris bascule, et le pouvoir aussi.

Dalida téléphone du Koweït. Elle vient aux nouvelles. On les lui donne. Elle appellera tout Paris : quelques privilégiés apprendront ainsi l'élection de François Mitterrand, avant 20 heures, par un coup de téléphone en provenance du Golfe Persique !


A son arrivée rue de Solférino, vers 23 heures, François Mitterrand s'irrite de voir la foule qui a envahi son bureau. Il s'isole avec Pierre Mauroy après avoir pointé son doigt sur Pierre Bérégovoy : « Vous, je vous vois demain... à 11 heures. »

Tout est dit : les deux principaux rôles de la nouvelle République sont distribués.


Un cocktail s'étire, rue de Solférino, tandis qu'il pleut sur la Bastille. Coluche est là. Plus tard, rentrant chez lui dans la nuit, il est frappé par des inconnus.

Honteuse attaque également contre Jean-Pierre Elkabbach. Avant-goût d'épuration.


Crié sous la pluie, à la Bastille, le plus beau slogan de toute la campagne : « Mitterrand, du soleil ! » Tout y est : l'humour et la révolte, le rêve et la désillusion, comme un avertissement...




Lundi 11 mai 1981



Apprenant par la radio que Coluche a été blessé, François Mitterrand lui fait porter un mot de sympathie.

En fin de matinée, je reçois du comédien, écrite à l'encre verte, la lettre suivante :

« Cher Jacques,

J'ai été ravi de l'invitation mais comme le "cocktail" n'est pas mon mode d'expression favorite, j'aimerais vous rencontrer avec moins de monde peut-être dans la période du 5 juin au 15 août où je serais à Paris.

On fait un disque pour la rentrée si des fois tu as des slogans à faire passer nous le ferons avec plaisir. Mitterrand m'a envoyé un petit mot charmant je vais lui répondre de cette plume pour le remercier. J'espère "comme tout le monde" que cette fois j'aurai l'occasion de le rencontrer, en tout cas si vous croyez que je peux vous être utile je me met à votre disposition quelque soit la besogne avec la discrétion et le dévouement de rigueur.



A part ça, ton frère est super, à bientôt peut-être. Connaissant la demande dont font l'objet les "vedettes" je garderais le silence jusqu'à ce que tu m'appelle.

Je suis bien content de votre victoire. J'ai confiance en vous. »

Cette lettre — dont je n'ai modifié ici ni l'orthographe ni la ponctuation — m'accompagne encore. Michel, mon ami, sera, au fil de toutes ces années, l'impitoyable gardien de nos rêves. Celui qui, par ses moqueries et ses colères, poussera à bout les conformistes, refusant de croire que la misère ne puisse être mise hors la loi.



Le général Alain de Boissieu démissionne de ses fonctions de grand chancelier de la Légion d'honneur pour ne pas avoir à décorer François Mitterrand. Le général Biart le remplace.


Rue de Bièvre, François Mitterrand reçoit Pierre Bérégovoy à qui il confie le secrétariat général de la Présidence. Celui-ci est déçu : il espérait être ministre.

L'après-midi il reçoit Pierre Mauroy et lui donne les premiers noms devant figurer dans un gouvernement. Mauroy ne choisira lui-même qu'un seul ministre, Jean Le Garrec.



Avec Pierre Bérégovoy, nous nous installons à côté du siège du PS, au 5 de la rue de Solférino, dans un appartement vide, sur quelques caisses. Il y a là Jacques Fournier, Alain Boublil, Hubert Védrine, Nicole Questiaux, Michel Vauzelle, Christian Goux, Régis Debray, André Rousselet et Jean-Claude Colliard. L'État n'a pas pensé à nous fournir un lieu. Et nous n'avons rien demandé. Commence une noria de charlatans et de courtisans, de listes et d'organigrammes, d'experts et de clients. On appellera ça l'« antenne présidentielle ».


Dans l'après-midi, le Président se rend sur la tombe de Georges Dayan, au cimetière Montparnasse. Beaucoup l'accompagnent, certains pour s'y montrer.

Georges aurait dû être là. Son duo avec François Mitterrand, un soir de l'été 1978, à la terrasse de Chez Francis, Place de l'Alma, mimant la conversation entre Hitler (Dayan) et Daladier (Mitterrand) à Munich, restera un souvenir éblouissant.


Mort de Bob Marley. Deuil pour l'immense cohorte de ceux aux yeux de qui il a incarné le talent, le rêve, la rébellion. J'en suis.



Mardi 12 mai 1981



François Mitterrand déjeune avec Roger Leray (grand-maître du Grand Orient), Michel Jobert et Mario Soares.


Le directeur du Trésor, Jean-Yves Haberer, fait demander par Daniel Lebègue, son adjoint, les instructions du Président à propos de la tenue du franc, attaqué depuis quelques jours. Dévaluation ? Contrôle des changes ? François Mitterrand refuse de donner quelque instruction que ce soit avant la passation des pouvoirs : il n'est pas en charge. Dans ces conditions, Raymond Barre, informé par Haberer, refuse d'agir.

Libération reparaît après douze semaines de silence. Plusieurs journalistes, dont Max Gallo et Jean-François Revel, quittent L'Express après le licenciement d'Olivier Todd, accusé d'avoir soutenu François Mitterrand.


Jean-Paul II est grièvement blessé lors d'un attentat Place Saint-Pierre à Rome.



Mercredi 13 mai 1981



Les réactions à l'étranger ne sont pas enthousiastes. La Maison Blanche s'inquiète de l'entrée éventuelle de communistes au gouvernement. Les Américains se déclarent cependant prêts à travailler avec les nouveaux dirigeants français « pour la protection des intérêts de l'Occident et dans le but d'améliorer les relations bilatérales. Les résultats du scrutin présidentiel ont été discutés à une réunion du Conseil national de Sécurité, lundi matin, en présence du Président et du Secrétaire d'État. M. Reagan y a réaffirmé son désir de travailler avec le nouveau Président français et de le rencontrer à Ottawa lors du prochain Sommet occidental. »

L'Union soviétique, elle non plus, n'est pas particulièrement réjouie. Les dictateurs n'aiment guère le changement. Giscard était prévisible. Moscou sait que François Mitterrand a pris position pour les accords de Camp David et, surtout, pour l'installation de Pershing en RFA, en réponse à l'installation des SS 20 en URSS.

En RFA, la réaction de Helmut Schmidt est à peine plus chaleureuse. Il a perdu, en Giscard, celui avec qui il gouvernait l'Europe depuis plus de dix ans, tous deux d'abord comme ministres des Finances, puis respectivement comme Chancelier et Président.

Seuls en Europe, les Anglais détestent trop Giscard et l'axe Giscard-Schmidt pour ne pas se féliciter d'un événement qui devrait, pensent-ils, affaiblir la France.

Le Tiers Monde se réjouit lui aussi. On vérifiera plus tard que d'autres chefs d'État, en leur for intérieur, ne furent point mécontents.

Le gouvernement Barre continue d'expédier les affaires courantes. Le Président charge Pierre Bérégovoy d'organiser la passation des pouvoirs avec Jacques Wahl, secrétaire général de l'Elysée. Giscard propose qu'elle ait lieu mercredi 20 en fin d'après-midi, afin de tenir un ultime Conseil des ministres à l'heure habituelle. Sur le conseil de Lang, Rousselet et Bérégovoy, François Mitterrand fait savoir qu'il préfère que la cérémonie ait lieu un matin, et donc, constitutionnellement, le mercredi matin. Giscard accepte.



Jeudi 14 mai 1981



Contrordre, Jacques Wahl rappelle Bérégovoy : « Giscard tient à présider son dernier Conseil des ministres à l'heure habituelle et au jour habituel.» François Mitterrand hésite, puis accepte : la passation des pouvoirs aura lieu le jeudi 21 à 9 heures.



Je remets à François Mitterrand, rue de Bièvre, les dossiers préparés par l'équipe de campagne, traduisant en projets de lois et de décrets son programme de candidat. Il y a là le programme de relance économique et social, le contrôle des changes, les projets de lois de nationalisations, sur la retraite, sur la peine de mort, sur la décentralisation. Préparé depuis deux mois par une bonne moitié de la direction du Budget, le collectif budgétaire y est annexé : une relance de 30 milliards de francs, la moitié de celle de Chirac en 1975. Il refuse de l'ouvrir : « Ce sera plus tard au gouvernement de voir ça.» Sa philosophie est là. Le gouvernement gouvernera ; il présidera. Il ajoute incidemment : « Vous m'accompagnerez au Sommet d'Ottawa, n'est-ce pas ? » J'apprends ainsi que j'aurai peut-être un rôle dans la suite des événements. Rien de plus sur ce sujet. On passe à la discussion détaillée de l'organisation des cérémonies du 21 mai.




Vendredi 15 mai 1981



A l'« antenne présidentielle », au milieu des caisses et des conciliabules, déboule le chef du protocole de l'Elysée, Jean-Bernard Mérimée, venu s'enquérir des formalités de la passation des pouvoirs. Très à l'aise, il évite de donner l'impression du majordome de grand seigneur commis au milieu de parvenus. Il est tout de suite des nôtres, sans que jamais nul n'ait su ni cherché à savoir ses opinions politiques.


Au Proche-Orient, les événements s'accélèrent. L'OLP lance une importante offensive sur des villages israéliens proches de la frontière libanaise. Pour la première fois depuis la guerre de Kippour, il y a de nombreux dégâts et des victimes en Israël, qui commence à étudier comment paralyser les centres logistiques de l'OLP au Liban.



Dîner avec le Président et Jack Lang chez André Rousselet pour préparer la cérémonie du Panthéon. Le Président est précis, rigoureux, concentré. Impossible de lui parler de quoi que ce soit d'autre que de la journée du 21 mai.




Dimanche 17 mai 1981



A l'« antenne présidentielle », chacun s'affaire à répondre au courrier et à préparer des listes de toutes sortes. Un inconnu demande à me parler. Élégant, charmant, il se présente en anglais ; son nom m'est inconnu. Il me demande si le Président compte dévaluer le franc, et son avis sur l'installation des euromissiles en République fédérale d'Allemagne pour lesquels, dit-il, « les Allemands ont absolument besoin du soutien de la France ».

Je m'apprête à éconduire ce curieux — sans doute un journaliste — quand passe Claude Cheysson, qui l'embrasse avec effusion et me tire d'embarras : «Tu connais naturellement Manfred Lahnstein ? On ne présente pas le secrétaire général de la Chancellerie fédérale allemande. »

La conversation prend alors un autre tour. On s'assied sur deux caisses. Rentrant de Washington, Lanhstein est venu proposer que Helmut Schmidt se rende à Paris dimanche prochain.

Lundi 18 mai 1981



Je vois pour la première fois la feuille de change qui renseigne trois fois par jour le ministre des Finances, Matignon et l'Élysée sur les sorties de devises et les taux d'intérêt. La situation est mauvaise. Il faudrait dévaluer tout de suite, ou pour le moins prendre des mesures de contrôle des changes. Malgré la demande renouvelée de Haberer et de La Genière, gouverneur de la Banque de France, Barre s'obstine dans son immobilisme sans instructions formelles du Président élu, lequel refuse encore d'en donner.


François Mitterrand reçoit Claude Cheysson et évoque avec lui l'idée de lui confier les Affaires étrangères. Commissaire à Bruxelles, diplomate enthousiaste et encyclopédique, infatigable voyageur et bavard impénitent, Cheysson voudrait reprendre l'intitulé « Relations extérieures », choisi par Talleyrand. Jacques Delors aussi est reçu. Il n'est question de rien de particulier. Il rêvait d'être secrétaire général de l'Elysée, tout comme Laurent Fabius (qui, avant les législatives de mars 1978, se voyait secrétaire général du gouvernement). Il pense qu'il ira aux Finances. François Mitterrand effleure à peine le sujet. Christian Goux, le professeur d'économie qui nous accompagne depuis dix ans, est également reçu, cette fois à sa demande. Il suggère au Président une dévaluation immédiate. François Mitterrand ne répond rien. Goux se croit déjà ministre. François Mitterrand reçoit de nouveau Pierre Mauroy et l'informe : Cheysson aux Relations extérieures et Delors aux Finances. Jack Lang s'inquiète : on ne lui a rien demandé.


A la demande de François Mitterrand, Hubert Védrine, qui a dirigé la cellule diplomatique de la campagne, et Claude de Kémoularia, diplomate de la Quatrième République devenu banquier sous la Cinquième, font la tournée des ambassadeurs arabes à Paris pour expliquer la future politique de la France au Moyen-Orient (« Un bon contact de la France avec Israël sera dans votre intérêt. »).




Mardi 19 mai 1981



A la fin de sa dernière allocution télévisée depuis l'Élysée, Giscard se lève, tourne le dos à la caméra et quitte la pièce avant le générique final. François Mitterrand me fait part de sa surprise devant cette «insolence à l'égard du peuple ».




Mercredi 20 mai 1981



Dernier Conseil des ministres du gouvernement Barre, qui présente un « Rapport sur l'état économique et social de la France au 30 avril 1981 ». Nous n'avons pas la même conception de cet héritage : inflation, chômage, faillite des grandes entreprises, déficit extérieur, profits immobiliers, non, la France n'est pas en bon état.

L'idée surgit d'un autre rapport qui ferait le point sur l'état de la France telle que nous l'avons trouvée. Pierre Bérégovoy suggère d'en confier la direction à Pierre Mendès France. Il en parle à François Mitterrand. Pas de réponse. Le Président élu travaille seul toute la nuit à son discours de demain.





Jeudi 21 mai 1981



A 9 heures, François Mitterrand arrive a l'Élysée où il est accueilli par Valéry Giscard d'Estaing. L'entretien dure trois quarts d'heure. Giscard demande qu'on prenne soin de quelques collaborateurs, dont Jacques Wahl et Alexandre de Marenches, patron du SDECE. Il annonce la mort prochaine de Brejnev et son remplacement probable par Tchernenko, fait part des recherches secrètes menées par Elf sur de nouveaux procédés de prospection pétrolière, de l'attaque que Sadate prépare contre la Libye, et du détail des diverses formes de coopération nucléaire avec les États-Unis. Il lui transmet les procédures d'emploi de l'arme nucléaire.

Valéry Giscard d'Estaing: On est prisonnier ici.

François Mitterrand : Vous n'avez commis qu'une seule erreur dans votre campagne, celle de vous représenter.


Les membres de l'« antenne présidentielle » s'éparpillent dans les bureaux. Pas moi. Nul, hormis Pierre Bérégovoy qui vient d'être nommé secrétaire général de l'Elysée, n'a de titre à le faire. A la demande de Bérégovoy, Jacques Fournier s'installe dans le bureau jouxtant le sien, au premier étage. André Rousselet lorgne sur le bureau d'angle qu'occupait Giscard. Alain Boublil a choisi le sien et Michel Vauzelle se voit dans celui du porte-parole. Tout est vide, sauf un coffre où l'on trouve la moitié d'un billet de 500 francs déchiré.

Dans le grand bureau central du premier étage, celui qu'occupèrent Pompidou et de Gaulle, le Président reçoit Marceau Long, secrétaire général du gouvernement en poste depuis trois ans, et signe le décret de nomination de Pierre Mauroy, qui s'installe à Matignon.

Puis il descend pour la cérémonie d'intronisation au cours de laquelle il doit prêter serment devant Roger Frey et l'ensemble des corps constitués : « Que cet homme soit devenu président du Conseil constitutionnel et que ce soit devant lui que j'aie à prêter serment dit tout de ce régime... »

Il prononce alors son discours :

« En ce jour où je prends possession de la plus haute charge, je pense à ces millions et ces millions de femmes et d'hommes, ferment de notre peuple, qui, deux siècles durant, dans la paix et la guerre, par le travail et par le sang, ont façonné l'Histoire de France, sans y avoir accès autrement que par de brèves et glorieuses fractures de notre société.

C'est en leur nom d'abord que je parle, fidèle à l'enseignement de Jaurès, alors que, troisième étape d'un long cheminement après le Front populaire et la Libération, la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s'identifier à sa majorité sociale.

J'adresse mes vœux personnels à M. Valéry Giscard d'Estaing. Mais ce n'est pas seulement d'un homme à l'autre que s'effectue cette passation de pouvoirs, c'est tout un peuple qui doit se sentir appelé à exercer les pouvoirs qui sont en vérité les siens.

De même, si nous projetons notre regard hors de nos frontières, comment ne pas mesurer le poids des rivalités d'intérêts et les risques que font peser sur la paix de multiples affrontements ? La France aura à dire avec force qu'il ne saurait y avoir de véritable communauté internationale tant que les deux tiers de la planète continueront d'échanger leurs hommes et leurs biens contre la faim et le mépris... »

François Mitterrand fait le tour des invités et embrasse Pierre Mendès France (« Sans vous, rien de tout cela n'aurait été possible »). Il ne lui a pourtant jamais pardonné de ne pas l'avoir avisé, en 1954, des calomnies du commissaire Dides qui l'avait accusé dans l'« Affaire des fuites ».

Puis le Président monte à l'Arc de Triomphe. On découvre un intrus, hilare, parmi les personnes conviées. Comment a-t-il pu parvenir jusque-là ?


A Matignon, Michel Rocard conseille à Pierre Mauroy de dévaluer ou de faire sortir le franc du SME, « pour prendre du champ ». Mauroy hésite et téléphone à François Mitterrand, revenu à l'Elysée. Il lui parle de dévaluer. Le Président refuse : « On ne va pas mêler les genres ni brouiller les images. Cela peut attendre une semaine. » Le Premier ministre propose alors d'instaurer le contrôle des changes. François Mitterrand accepte.


François Mitterrand n'a pas encore décidé où installer son bureau : au rez-de-chaussée, où il a toujours connu les Présidents de la IVe République ? Dans celui du Général de Gaulle, au premier étage, comme Michel Vauzelle le lui conseille ? Mais il n'en aime ni les meubles, ni les issues, ni l'exposition. Dans l'ensemble, il trouve l'Elysée trop petit — «C'est la plus petite résidence présidentielle d'Europe » — et rêve d'un déménagement aux Invalides.


Un déjeuner réunit deux cents invités. L'intrus, devenu pique-assiette, est encore là, présentant chacun à tout le monde. Roger Hanin, à qui un serveur sert trop de foie gras, s'exclame : « Ça suffit! Vous savez, il m'est déjà arrivé d'en manger avant aujourd'hui ! »

Le café est servi sur la terrasse. Le délicieux Paul Guimard me glisse : « Dépêche-toi de finir, la salle est réservée pour l'après-midi. » Chacun se sent, ici, perçu comme un parvenu. Plus tard, les diplomates diront à l'un de leurs collègues démis de ses fonctions pour incompétence unanimement reconnue : « Te rends-tu compte, mon pauvre ami, même les socialistes t'ont trouvé vulgaire ! »


Au début de l'après-midi, le Président me fait appeler. Comme toujours, tout en feuilletant son courrier, il réfléchit à haute voix :

« Cela va être dur. Très vite, la droite va se reprendre et les illusions de la gauche vont se dissiper. Il faut dissoudre l'Assemblée. Rocard, Badinter et Colliard sont contre. Mais les juristes ne comprennent jamais rien à la politique. Ils veulent que la droite renverse d'abord un gouvernement que je nommerai ! On ne peut attendre. Il faut nous donner vite les moyens de gouverner ; sinon, l'enthousiasme retombera et on ne pourra installer nos réformes. »

Il tombe sur un télégramme de félicitations de Juan Carlos.

— Comme c'est gentil ! J'aimerais lui parler. Vous pouvez voir ça?

Je passe à côté, dans le secrétariat vide dont le pupitre téléphonique m'est étranger. Tâtonnant, je trouve une touche reliant au standard. Je m'entends dire :

— Le Président de la République voudrait parler au Roi d'Espagne...

La réponse vient, calme et claire :

— Je vous le passe sur quel poste ?

Si bien peu d'erreurs furent commises cette année-là, c'est parce qu'il y avait partout des hommes qui, comme ce standardiste, surent assurer à leur poste la continuité de l'État.

Le Roi d'Espagne dit au Président : « J'espère que vous, vous n'avez pas de conseils à me donner ! », faisant là allusion aux innombrables recommandations, inutilement paternalistes, de son prédécesseur à l'Élysée.

Puis François Mitterrand me demande d'aller déposer une rose sur la tombe de Léon Blum, un peu plus tard dans l'après-midi, à l'heure où il en déposera une sur celles de Jean Moulin, de Victor Schoelcher et de Jean Jaurès.


Le président part pour l'Hôtel de Ville. Reçu par Jacques Chirac, il lui fait part de son idée d'une Exposition universelle à Paris pour 1989. Il me dira en revenant : « L'État doit toujours se méfier du maire de Paris. N'oubliez jamais Étienne Marcel ! »


A Matignon, Pierre Mauroy rencontre Jacques Delors et le gouverneur de la Banque de France, Renaud de La Genière. Ils parlent contrôle des changes.


Une voiture de l'Élysée m'emmène vers Jouy-en-Josas. Elle roule à contre-sens sur les Champs-Élysées, gyrophare clignotant et sirène hurlante. Premier contact choquant avec les petits signes extérieurs du pouvoir. Plus tard, à l'issue d'un dîner apparemment désintéressé, un des hommes les plus riches et les plus puissants de Paris me demandera — évidemment en vain — la faveur de pouvoir équiper d'un gyrophare son véhicule personnel.


A N'Djamena, le Colonel Kadhafi et le Président Goukouni Oueddeï ne parviennent pas à s'entendre. Le gouvernement tchadien, protégé par les armées libyennes occupantes, vacille.


Cette nuit, aucun collaborateur du Président n'assure de permanence : on ne nous a pas encore expliqué qu'il en fallait une. Les militaires de l'état-major particulier, toujours là, s'en chargent.



Vendredi 22 mai 1981



Gaston Defferre tient absolument à être ministre. Il est le plus jeune d'esprit de tous les postulants. La présidence de l'Assemblée, que François Mitterrand lui suggère, ne le tente pas du tout. Maurice Faure, au contraire, ne souhaite absolument pas être au gouvernement. Il sera garde des Sceaux. Rocard rêve de l'Éducation nationale, il aura le Plan. Savary songe aux Affaires étrangères, il recevra l'Éducation nationale. François Mitterrand refuse à Jacques Delors de se choisir un secrétaire d'État au Budget et lui impose Laurent Fabius comme ministre-délégué. La plupart des autres ministres, dont Jack Lang, apprendront leur nomination par la radio.


Conformément à la Constitution, François Mitterrand reçoit Alain Poher, qu'il n'apprécie guère, et Jacques Chaban-Delmas, qu'il respecte. Il les consulte pour la forme, puis dissout l'Assemblée.

La droite, assommée par sa défaite, crée l'Union pour la Nouvelle Majorité et annonce des candidatures uniques dans plus des trois quarts des circonscriptions.


Chacun escompte une dévaluation pour demain. Resserrement du contrôle des changes. Le taux directeur de la Banque de France passe à 22 %.

Le Président me demande d'être son « Conseiller spécial ». Plusieurs me jureront qu'ils lui ont soufflé l'idée de ce titre. Il ajoute : « Vous occuperez le bureau d'à côté » — celui où se tenaient les aides de camp de De Gaulle.

Je m'installe. Dans le tiroir de droite, je trouve un mot très amical de François Polge de Combret qui occupait ce bureau sous Giscard, comme s'il avait prévu qu'il me serait destiné. Le tiroir de gauche est plus court : le bureau fut celui de tous les Présidents de la République jusqu'à Vincent Auriol, lequel y avait fait dissimuler le magnétophone qui lui permit ultérieurement d'alimenter ses mémoires.





Samedi 23 mai 1981



Première — et dernière — réunion du « cabinet » de François Mitterrand dans son propre bureau. Il y a là Pierre Bérégovoy, André Rousselet, Michel Vauzelle, Nathalie Duhamel, Hubert Védrine, Alain Boublil, Jacques Fournier.

Le Président : « Le cabinet n'existe pas. Chacun de vous est mon collaborateur direct. »

Jacques Fournier visite l'Élysée en quête d'un bureau convenable. Stupeur : en dehors des quatre du premier étage, tous les autres bureaux des collaborateurs sont sales et sinistres. Il y avait en somme ici la demeure du Prince et les « communs ».

Delors se démène pour obtenir que, dans les décrets d'attributions, Laurent Fabius lui soit subordonné. En vain.





Dimanche 24 mai 1981



François Mitterrand accepte la suggestion de Claude Cheysson d'envoyer deux ambassadeurs en mission dans le monde arabe : Serge Boidevaix se rend à Amman, Jacques Andreani au Caire. Le premier deviendra ensuite ambassadeur à Delhi, l'autre directeur des Affaires politiques. Deux grands professionnels qui contribuent à remettre le Quai en marche, avec Claude Cheysson.


Charles Hernu obtient de François Mitterrand le report des essais nucléaires à Mururoa.



Helmut Schmidt est à Paris. François Mitterrand et lui se rencontrent pour la première fois depuis 1977. Schmidt qui, en février, avait déclaré en public : « La victoire de Mitterrand ? Ne me parlez pas de malheur ! », réaffirme la solidarité monétaire franco-allemande. Il réclame le soutien de la France à l'installation en Allemagne des Pershing américains, prévue en décembre 1983 en réponse à l'installation par l'URSS, à partir de 1977, de SS 20 en Europe de l'Est. A l'initiative de Schmidt, l'OTAN avait décidé en 1979 de placer les Soviétiques devant ce marché : soit ils retirent leurs SS 20, soit l'OTAN déploiera, à partir de décembre 1983, 108 Pershing Il en Allemagne, d'une portée de 1 800 km, et 464 missiles de croisière (d'une portée de 2 500 km) en Grande-Bretagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique et en RFA, chacun équipé d'une tête nucléaire.

Schmidt avait demandé au Président Carter — qui avait accepté — de prendre cet engagement. Giscard avait tergiversé, redoutant d'entraîner la France dans les négociations de désarmement entre Américains et Soviétiques.

Ce soir, François Mitterrand accepte : la solidarité franco-allemande sera la clé de sa politique étrangère. Si Schmidt lui avait demandé de prendre une attitude hostile au déploiement des Pershing, comme le réclament les sociaux-démocrates pacifistes, peut-être l'aurait-il fait aussi pour raison de solidarité. Il plaide cependant pour qu'une négociation entre les deux Grands aboutisse à ne pas les installer.

225 SS 20 sont actuellement déployés, dont les deux tiers visent l'Europe. Le temps de vol des Pershing II (six à huit minutes) pour atteindre l'URSS depuis l'Europe est du même ordre que celui des missiles stratégiques tirés depuis les sous-marins soviétiques quand ils sont proches des côtes des États-Unis. Moscou restera hors d'atteinte de deux tiers des Pershing.

Après le dîner, le Président fait un compte rendu de cet entretien à quelques-uns de ses collaborateurs. Il le refera rarement.




Lundi 25 mai 1981


Deux avocats, tout sourires, traversent mon bureau pour entrer dans celui de François Mitterrand : ils viennent sans angoisse solliciter la grâce de Philippe Maurice, condamné à mort il y a deux ans pour le meurtre d'un policier. Six autres condamnés attendent leur exécution. François Mitterrand les graciera l'un après l'autre jusqu'à l'abolition de la peine capitale.


Suivant le conseil de son frère, le général Mitterrand, président de la SNIAS, François Mitterrand nomme le général Saulnier chef de son état-major particulier : « On ira ensemble au PC Jupiter. Mais est-ce urgent ? Puis je prendre deux ou trois jours? » Saulnier : «Non, ce n'est pas urgent. En cas de nécessité, tout est prévu. »


Le Président envoie son frère à Ryad remettre un message au Roi Khaled. Celui-ci invite le Président à se rendre en Arabie Saoudite « au plus vite ».


Le franc se stabilise. Les taux d'intérêt nominaux et réels sont, dans tous les pays, égaux ou proches de leurs records historiques. Et la réappréciation considérable du dollar (+ 36 % en un an par rapport au mark) provoque l'équivalent d'un troisième choc pétrolier en Europe. Les exonérations fiscales décidées par Reagan risquent d'obliger les États-Unis à maintenir longtemps encore les taux d'intérêt à des niveaux insupportables.


Dans une note, Gaston Defferre signale au Président «l'urgence et l'extrême gravité du problème au Pays basque ». Il réclame une réunion rapide sur ce sujet.



Mardi 26 mai 1981



Des hommes neufs, n'ayant pas la moindre idée des rouages de l'État, s'installent à l'Elysée. Autour du Président, quatre équipes s'organisent. Celle d'André Rousselet, chargé des affaires policières et des médias. Celle de Pierre Bérégovoy, chargé des rapports avec l'administration et le gouvernement. La mienne, chargée des sommets internationaux et « d'avoir des idées ». Enfin, l'état-major particulier que dirige le général Saulnier. Avec moi, quatre collaborateurs : Jean-Louis Bianco, Pierre Morel, Ségolène Royal et François Hollande.

Pierre Mauroy choisit comme directeur de cabinet Robert Lion, inspecteur des Finances spécialiste du logement social, et comme directeur adjoint Jean Peyrelevade, un polytechnicien qui le conseille depuis dix ans.


Gaston Defferre obtient l'accord du Président pour suspendre les expulsions d'étrangers, sauf en cas de « nécessité impérieuse d'ordre public ».


A Ryad, le général Mitterrand est reçu par le Prince héritier Fahd. « La visite du Président en Arabie Saoudite, précise celui-ci, est acquise à la condition qu'elle constitue le premier déplacement du Président dans cette région. » Par ailleurs, «l'Arabie Saoudite souhaite recevoir tous apaisements en ce qui concerne le maintien des conditions actuelles d'investissement et de dépôt de fonds privés saoudiens dans les secteurs économiques français ».



Mercredi 27 mai 1981



A 9 heures, juste avant le premier Conseil des ministres du premier gouvernement Mauroy, le Président reçoit le Premier ministre avec le secrétaire général de l'Élysée et celui du gouvernement pour confirmer l'ordre du jour. Il le fera désormais tous les mercredis. Une fois l'ordre du jour fixé, les deux secrétaires généraux laissent le Président et le Premier ministre en tête à tête.

Vers dix heures, François Mitterrand descend au Conseil avec Pierre Mauroy. Il impose ses règles aux ministres : « Ne pas lire de notes, ne pas prendre de notes. Pas de dialogues entre ministres. » Il veut un Conseil lisse et formel. C'est pour lui un lieu solennel de décisions, pas un lieu de discussion. Il s'y ennuie et écoute rarement ce qui s'y dit. Parfois, il prête l'oreille sans en donner l'impression. En partie A, les ministres présentent les lois et décrets pour décision ; en partie B, les nominations (Alexandre de Marenches est nommé ce jour-là au Conseil d'État, comme Giscard l'a demandé) ; en partie C, les projets futurs du gouvernement sont discutés sans donner lieu à décision.

Le Président reçoit ensuite à déjeuner les principaux dirigeants socialistes : Mauroy, Joxe, Bérégovoy, Jospin, Defferre, Quilès, Mermaz, Estier. Il fera désormais ainsi tous les mercredis.





Dans l'après-midi, le Président apprend par Gaston Defferre, lui-même informé par la DST, l'existence d'un agent secret travaillant pour Paris sous le nom de code « Farewell ». Cet agent communique à la France des documents manuscrits essentiels émanant de Brejnev et du chef du KGB, Andropov. Par peur des fuites, les espions du SDECE, qui dépendent de la Défense, n'ont pas été mis au courant par la DST. Saulnier lui-même cachera l'existence de cette source à sa propre hiérarchie aux Armées. « Farewell » travaillera encore pour nous pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'une passion amoureuse le conduise à se démasquer. Arrêté pour crime passionnel, il avouera tout et sera fusillé. Telle sera en tout cas la version officielle.



Ensuite, François Mitterrand visite, sous les jardins de l'Élysée, le PC Jupiter d'où le Président contrôle les forces nucléaires et leur maniement. Saulnier lui explique aussi le rôle du poste souterrain de Taverny où sont regroupées les commandes du gouvernement en cas de crise.

Radieux, Jack Lang assiste à son premier festival de Cannes. L 'Homme de fer d'Andrzej Wajda reçoit la Palme d'Or. La Pologne annonce ainsi son retour dans l'histoire de l'Europe.



Jeudi 28 mai 1981



Les responsables de l'enseignement catholique affirment que leurs établissements sont mis en danger par le projet annoncé du Président visant à unifier enseignement privé et enseignement public.

Les principaux théâtres d'opérations intérieurs et extérieurs des cinq années à venir — le franc, l'école, les euromissiles, la Pologne, le Liban, le Tchad — sont ainsi en place.



Vendredi 29 mai 1981



Gaston Defferre installe une commission chargée de réglementer les écoutes téléphoniques.


François Mitterrand : « Mon septennat se déroulera en trois phases : une brève période d'euphorie, une longue période difficile, et une fin plus facile, car enfin la crise ne peut pas durer encore sept ans ! » Il n'évoque pas l'hypothèse d'une « cohabitation » possible après 1986.

Il décide de son programme de voyages à l'étranger. Son intention est toujours d'aller en Israël avant de se rendre en Arabie Saoudite, puis ce seront les Etats-Unis. Il écrit au Roi Khaled pour accepter son invitation sans s'engager à ce que ce soit son premier voyage dans la région. Dans sa lettre, il insiste sur le rôle propre que doit jouer à son avis l'Arabie Saoudite non seulement dans la région, mais dans la politique mondiale :

« Il lui revient une part essentielle de responsabilité dans le maintien des équilibres indispensables au développement des peuples et à leurs échanges. Je suis convaincu que nos deux pays peuvent ensemble animer, dans un monde en mutation profonde, une politique à la fois généreuse et réaliste au service de la justice et du progrès... Sur le plan régional, la politique de modération et de réalisme de votre pays constitue un facteur déterminant de stabilité... »




Lundi 1er juin 1981


André Rousselet annonce à Xavier Gouyou-Beauchamps son éviction de la Sofirad. Pénible moment. Élégante réaction d'un homme de qualité qui saura mettre son intelligence au service d'ambitions plus hautes.


Le courrier commence à s'accumuler sur le bureau du Président. Chaque soir amène décrets, notes, requêtes, recours en grâce... Il paraphe tout lui-même, des heures durant.

Ce soir, le Président signe, sans le lire en détail, un projet de lettre au Roi Hussein de Jordanie préparé par le Quai d'Orsay et décrivant le cadre de son action — celle que le Quai voudrait lui voir adopter — au Proche-Orient. Le nom d'Israël n'y est même pas mentionné ; la Déclaration de Venise — qu'il a pourtant condamnée pendant la campagne électorale — y est confirmée :

« Jamais la France ne portera sur le monde arabe un regard indifférent. Jamais elle ne fera abstraction des aspirations des peuples qui le composent. C'est sur la base de cet héritage de connaissance mutuelle, et en fonction des réalités profondes qui caractérisent chaque pays du Moyen-Orient, que la France s'efforcera de traduire dans les faits les grands principes universels qui, plus que jamais, doivent guider l'action internationale (...).

Il en est ainsi du peuple palestinien. La France s'est prononcée sur ce sujet en son nom propre et elle l'a affirmé de nouveau, avec ses partenaires de l'Europe des Dix, dans le cadre de la Déclaration de Venise. Vous savez de plus que je me suis moi-même, à différentes reprises, exprimé clairement sur ce sujet. Mon gouvernement veillera à ce que la politique de la France, au sein de la Communauté internationale, s'exerce dans ce sens.

La sécurité des États signifie que tous les États du Proche et Moyen-Orient, tels que reconnus par la Communauté internationale, doivent pouvoir vivre en paix dans des frontières sûres, reconnues et garanties. L'application de ce principe est, aux yeux de la France, indissociable de l'application du principe précédent. C'est seulement par leur mise en œuvre conjuguée que l'on parviendra à établir au Moyen-Orient une situation conforme au droit international, aux aspirations des peuples et tenant compte des droits légitimes de toutes les parties concernées. »

Cette lettre, qui aurait pu être signée par son prédécesseur, sert aussi de modèle à celles envoyées ce même jour à Saddam Hussein et au Président Sadate.


Le programme économique de relance de Jacques Delors est celui préparé durant la campagne. La hausse du SMIC sera de 10 %. Au total, moins de 3 % du Budget (30 milliards), soit la moitié de la relance effectuée par Jacques Chirac en 1976. On en escompte un peu plus d'emplois et de justice sociale. On craint beaucoup plus une poussée de l'inflation que le déficit extérieur.




Mardi 2 juin 1981


Le Président tchadien Goukouni Oueddeï forme un nouveau gouvernement dont le Premier ministre est M. Djidingar, originaire du Sud et opposant au colonel Kamougué. Les Libyens sont toujours à N'Djamena.


Faut-il remplacer tous les titulaires aux principaux postes de l'État? « Pas de chasse aux sorcières », dit le Président qui demande qu'on s'en tienne à quelques préfets et aux deux ou trois hommes politiques mis en place dans l'audiovisuel.

On établit la liste des postes à pourvoir avant la fin de l'année — soit qu'il y ait vacance du poste, soit que le titulaire parte à la retraite, soit qu'il souhaite lui-même s'en aller. Dans l'ordre des urgences et de l'importance relative : Budget, Douanes, Impôts, Trésor, Police, Télécommunications, Postes, Aviation civile, Relations économiques extérieures, Production et Échanges agricoles, Universités, gouverneur de la Banque de France, secrétaire général de l'Education nationale, secrétaire général des Relations extérieures, secrétariat général de la Coopération interministérielle pour les questions européennes, délégué à l'Aménagement du Territoire, commissaire au Plan, directeur général de la Caisse des Dépôts, président de la RATP, des Charbonnages de France, de l'Agence France-Presse, de l'Institut du Développement industriel.

Le Président demande à Pierre Mauroy de se préparer à soumettre au plus vite au futur Parlement toutes les réformes sociales et toutes les nationalisations : « Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais. Mais cela doit être fait avec réalisme économique. » Le Premier ministre exhorte les partenaires sociaux à la « progressivité » et à la « rigueur » dans les mesures à prendre.




Mercredi 3 juin 1981


Le Conseil des ministres décide la hausse du SMIC (10 %), des allocations familiales (25 % au 1er juillet), des allocations logement, du minimum vieillesse... Jacques Delors me dit être « surpris et soulagé » que ces mesures — exactement celles préparées avant le 10 mai — n'aillent pas plus loin.

Ce programme, selon les modèles disponibles, conduira à une très faible amélioration de la croissance en 1981, et un peu plus forte en 1982, à une reprise faible de l'investissement des entreprises mais relativement forte de la consommation des familles, à une stabilisation de l'inflation et du chômage (à un million et demi de chômeurs à la fin de 1982), mais également à une aggravation moyenne du déficit extérieur en 1981, qui deviendra très forte en 1982, et à un déficit considérable du Budget et de la Sécurité sociale en 1982 (plus de 4 % du PIB au lieu de 2 % aujourd'hui).

Il faudra donc ultérieurement un autre plan, de plus grande ampleur : à la fois pour lutter contre le chômage (par la relance de l'investissement public et privé, par la réduction de la durée du travail), pour diminuer le déficit extérieur (par une forte incitation à la reconquête du marché intérieur) et pour réduire le déficit budgétaire (par une réforme de la fiscalité et de la Sécurité sociale).


Après déjeuner, le Président reçoit Georges Fillioud et Pierre Mauroy qui lui parlent de nominations dans l'audiovisuel. François Mitterrand : « Il faut prendre son temps. Je ne veux pas de licenciements excessifs. Ne doivent partir que ceux qui sabotent ! » Il demande à Fillioud d'obtenir la démission des présidents de chaînes.



François Mitterrand continue d'écrire aux dirigeants du Proche-Orient. Mais il relit maintenant de très près les projets de lettres avec Hubert Védrine avant de les parapher. Il apporte ainsi une modification significative à la lettre à Hafez el Assad préparée par le Quai d'Orsay : au lieu de la formule « aux aspirations des peuples... », il écrit : « permettant de régler le problème des relations entre l'État d'Israël, tel que reconnu par la Communauté internationale, et les pays arabes voisins ». Il vient de se rendre compte que les projets qu'il a signés jusqu'ici ne lui convenaient pas ! Échaudé, il retravaille notamment le projet de lettre destinée au Premier ministre israélien, Menahem Begin. Cette lettre devient :

« La France ne s'est pas contentée d'apporter un soutien déterminant à la décision de la Communauté internationale qui, en reconnaissant l'État d'Israël, a voulu pallier une des plus douloureuses injustices de l'Histoire. Par une coopération substantielle, elle a été parmi les nations qui ont le plus contribué à l'essor du nouvel État. Depuis lors, Israël a trouvé de nombreux partenaires dans la Communauté internationale, et le dialogue avec la France, parfois assombri, quoique jamais interrompu, par le traumatisme de deux conflits majeurs et par les divergences qu'ils ont amenées, doit retrouver sa vocation originelle. Aujourd'hui, je voudrais que la compréhension entre les États redevienne ce que l'amitié entre les peuples n'a jamais cessé d'être.

J'ai la conviction profonde que les règles de droit doivent constituer la trame des rapports entre les nations. Dans ses rapports avec Israël, les États et les peuples de la région, la France s'y conformera. Ainsi sera réaffirmée et garantie à l'État d'Israël la pleine jouissance de ses droits, et d'abord de son droit de vivre en paix et en sécurité dans des frontières sûres, reconnues et garanties, tout en établissant avec ses voisins des relations harmonieuses fondées sur le respect mutueL Un règlement de paix qui n'assurerait pas sa sécurité ne serait conforme ni à l'équité, ni aux réalités du Proche-Orient.

Dans le code de conduite des Nations, la sécurité des États va de pair avec la justice pour les peuples. Ce principe signifie que chaque peuple a le droit de déterminer son destin, d'exprimer sa volonté nationale et de consacrer, par son adhésion librement exprimée à l'organisation politique de son choix, le sentiment de son identité et de sa culture.

C'est pourquoi je suis préoccupé par la situation du peuple palestinien. Vous savez que j'ai approuvé les accord de Camp David et que j'ai exprimé à de multiples reprises mon souhait de voir le peuple palestinien disposer d'une patrie. La position d'Israël est à cet égard déterminante. »

Plus question de la Déclaration de Venise... Dans la soirée, il fait retaper cette lettre à Begin, mais s'abstient encore de la signer.


Dans la nuit, en représailles contre les attaques visant les kibboutz du Nord, l'aviation puis la marine israéliennes bombardent deux bases palestiniennes au Liban, l'une près de Tyr, l'autre au nord de la ville de Tripoli.



Jeudi 4 juin 1981


Au contraire de Pierre Mauroy qui n'aime pas lire de notes et préfère réfléchir à haute voix, François Mitterrand exige de ses collaborateurs et des ministres des notes brèves : deux à trois pages au maximum, sauf cas exceptionnel. S'il annote d'un « vu », cela signifie en général « trop long », ou « pas mon affaire ». S'il entend décider, il annote alors la première page de façon précise et détaillée.

Claude Cheysson, Jack Lang et Pierre Bérégovoy excellent rapidement dans la rédaction de notes courtes et claires.



Première discussion avec le Président sur la préparation du prochain Sommet des Sept à Ottawa. François Mitterrand : « Les Sommets précédents n'ont servi à rien, ni dans les rapports entre les Sept, ni dans les rapports entre les pays développés, ni dans le dialogue Nord/Sud. Je voudrais aborder des problèmes autrement : en mettant la politique en première ligne, en faisant de l'emploi la première des priorités économiques, en ayant une vision réaliste mais généreuse des relations internationales. Je n'aime pas ces réunions où les Etats-Unis réunissent leurs clients, contraints de tout accepter d'eux, sans règle. »

Il approuve une note où l'on peut lire : « Nos propositions seront une relance concertée de l'économie mondiale par la réduction des inégalités, par la réduction des taux d'intérêts mondiaux, par une aide générale et massive aux pays les moins avancés, par l'augmentation des dépenses de recherche en matière d'économies d'énergie, d'énergies de substitution, d'agriculture et de réseaux de communication, en mettant la technologie au service et à la disposition des pays les moins avancés. On proposera un code de bonne conduite des multinationales, un plan mondial pour l'emploi des jeunes, une organisation volontariste des échanges internationaux, une préparation concertée du Sommet de Cancún.»


Claude Cheysson part pour Washington rencontrer le secrétaire d'État américain, le général Haig. Beaucoup croient qu'il va y annoncer l'entrée prochaine des communistes au gouvernement. Il n'en est rien. De toute façon, il ne connaît pas les intentions du Président en la matière. Il résume à Haig la position de la France sur l'Alliance atlantique : « Elle est fondamentale, parce que nous défendons certains grands concepts, et nous sommes ainsi aux côtés des Américains. » Haig évoque la participation des communistes à la majorité présidentielle, mais à aucun moment leur entrée au gouvernement. « Reagan, dit-il, souhaite envoyer le vice-président Bush en France.» Cheysson téléphone l'information à l'Élysée, qui propose deux dates, le 24 juin et le 6 juillet. Bush choisit le 24 juin. Cheysson fait remarquer à Haig que ce sera le mercredi suivant le second tour des élections législatives en France, et le jour de la première réunion d'un éventuel nouveau gouvernement. « Pas de problème. »


Un peu plus tard se tient à l'Élysée la première réunion préparatoire à un Sommet européen, celui de Luxembourg, dans un mois. Les hauts fonctionnaires nous expliquent ce qu'est un « dossier du Président u : des fiches par thèmes émanant des ministères, précédées d'une note de synthèse préparée par ses collaborateurs.

Sur le fond, l'appréciation est pessimiste. Le Marché commun est moribond : de trop nombreux pays rassemblés autour de trop rares intérêts communs ; une montée des égoïsmes qui vide les Sommets européens de toute substance. Alors que Washington et Tokyo ont déjà réglé entre eux plusieurs problèmes épineux, les pays européens ne se sont encore mis d'accord ni sur la réponse aux critiques des Américains (agriculture et crédits à Est), ni sur celles à adresser aux États-Unis (sur les taux d'intérêt) et au Japon (sur l'automobile et la construction navale). L'Angleterre, désindustrialisée, ne pense qu'à obtenir une réduction de sa contribution au budget communautaire. L'Allemagne, menacée d'un impossible neutralisme, s'engage dans une fuite en avant institutionnelle. Leur coalition est le plus grand péril qui nous menace.

Le Président veut prendre une initiative sociale européenne. On lui conseille de proposer la tenue de Conseils conjoints économiques et sociaux, de faire étudier la réduction du temps de travail à trente-cinq heures dans l'ensemble de la Communauté, et l'harmonisation de la protection sociale. Il lance l'expression « espace social européen ».


Ce soir, dîner chez Claude Cheysson pour faire mieux connaissance avec les mêmes hauts fonctionnaires : bien peu étaient des nôtres dans les années d'opposition. Rares sont ceux qui s'opposent publiquement à nous, tel cet ambassadeur, collaborateur du Président précédent, à qui ses insultes proférées à notre encontre vaudront d'obtenir et de conserver pendant dix ans l'un des postes les plus convoités de la diplomatie, celui d'ambassadeur à l'OTAN. Les autres nous apprendront notre métier. La droite leur reprochera d'ailleurs de s'être « commis » (étrange, comme ce mot revient !...) avec la gauche. Sans eux, l'alternance n'aurait pu être sans failles.

J'apprends d'eux, ce soir, l'existence de « représentants personnels » des chefs d'État, ou sherpas, qui gèrent la préparation des Sommets. Le sherpa américain, Myer Rashish (un homme d'affaires, transfuge des démocrates, recruté comme secrétaire d'État adjoint aux Affaires économiques), a déposé, me dit-on, une très longue note demandant que le Sommet d'Ottawa décide d'un blocage des échanges économiques Est/Ouest.

Par ailleurs, l'enjeu majeur du prochain Sommet des Sept est de savoir si on lancera des « Négociations Globales », aux Nations-Unies, entre le Nord et le Sud. Cela permettrait à l'Assemblée générale, où le Tiers Monde est dominant, de reprendre un peu du pouvoir qu'exercent le FMI et la Banque mondiale, au sein desquels les États-Unis exercent un droit de veto. Ces « Négociations Globales » devraient se dérouler en trois phases : une phase de définition des objectifs à l'Assemblée générale, une phase de négociations détaillées au sein des institutions spécialisées, une phase finale de constatation des résultats à l'Assemblée. Il importe de trouver, à Ottawa, le moyen de finaliser cela. Le nouvel ordre international semble à portée de main.

Nous caressons l'idée de préparer des propositions pour Ottawa sur des sujets jamais évoqués au cours de tels Sommets : code des multinationales, coordination financière en matière de taux d'intérêt, coopération technologique, durée et conditions de travail (une charte internationale des droits sociaux de l'homme), rapports entre pays développés riverains de l'Atlantique et pays développés riverains du Pacifique, dissémination du nucléaire civil...

Il faut désigner un sherpa pour représenter le Président à la prochaine réunion. Celui du Président Giscard d'Estaing, Georges Clappier (par ailleurs allié lointain du nouveau Président de la République !...) a élégamment démissionné. Claude Cheysson évoque les noms de Pierre Mendès France et de François Bloch-Lainé.




Vendredi 5 juin 1981


Journée de liquidation de l'héritage : François Mitterrand demande à Pierre Mauroy de rapporter la directive du 9 mai 1980 de Raymond Barre par laquelle la France acceptait de se soumettre au boycott décidé par certains pays arabes à l'encontre d'Israël.



Après les bombardements israéliens sur le Sud-Liban, le Président Mitterrand ne signe pas la lettre qu'il avait écrite à Menahem Begin. Mais il reste plus que jamais décidé à effectuer en Israël son premier voyage officiel à l'étranger. A sa demande, Claude Cheysson propose à son homologue israélien, Itzhak Shamir, d'envoyer des experts français à Jérusalem expliquer que la centrale irakienne de Tamouz, construite par la France, sera rendue inoffensive en remplaçant l'uranium enrichi par un combustible inutilisable militairement, dit « caramel ». Autre problème épineux hérité de l'ancien gouvernement.


Encore l'héritage : en Corse, des discussions s'ouvrent entre Defferre et le FLNC. Defferre propose une trêve en échange de l'amnistie (dans le cadre de l'amnistie générale présidentielle que prépare la Place Vendôme).


Le Président inaugure le Salon aéronautique du Bourget. Saulnier a cru utile de faire dire que le Président n'aimerait pas voir d'armes équiper les appareils. « On » en a conclu qu'il fallait les désarmer. La presse ricane. « Absurde, ridicule, excès de zèle!» dira le Président, constatant les dégâts. Qui est ce « on»? Chacun repassera à l'autre la responsabilité de la décision. Jean Glavany, chef de cabinet à l'Elysée, chargé de préparer les visites en France, écope ainsi de sa première réprimande, alors qu'il n'y est pour rien. Il part diriger la première mission préparatoire à un voyage du Président en province, dans la Drôme, la semaine prochaine. Première illustration, par l'absurde, du formidable pouvoir de l'Élysée : un seul mot d'un de ses occupants, quel qu'il soit, entraîne des conséquences imprévues. Si cela tourne bien, chacun se dispute la paternité de l'initiative ; sinon, nul n'en assume la responsabilité.


Pendant toute la matinée, François Mitterrand retravaille avec Defferre et Mauroy, maires de Marseille et de Lille, le projet de loi de décentralisation. Les provinciaux sont au pouvoir.


Au vu des chiffres de réserves de change, Jacques Delors vient dire au Président qu'il faut tout de suite dévaluer et préparer un nouveau budget de rigueur. Il me dit en sortant : « C'est la Bérézina ! » Cette phrase reviendra dans sa bouche chaque fois que le franc sera attaqué. Le Président : « Ce n'est pas si grave. La crise dure depuis trop longtemps, elle n'est pas éternelle, elle ne durera pas sept ans et je dois faire toutes les réformes de structures au plus vite. La vague de croissance emportera tout cela. Sans compter que la France est un pays riche. »



Samedi 6 juin 1981


Une première réunion des sherpas se tient à Paris. La France — qui n'a pas encore désigné le sien — y est représentée par un haut fonctionnaire qui ne fait que prendre note. Les critiques allemandes sur les taux d'intérêt américains et les taux de change sont particulièrement acerbes. Soumis à un feu roulant de reproches, le directeur du Trésor américain, Baryl Sprinkel, fait front avec entrain : les États-Unis sont les premiers à souhaiter la baisse des taux, mais celle-ci ne pourra intervenir qu'à la fin de la récession. Les Américains, soutenus par les Anglais, s'opposent aux « Négociations Globales ». Canadiens, Italiens et Français plaident en leur faveur et soutiennent aussi le projet d'une « filiale pour l'énergie » de la Banque mondiale. Le document américain sur les relations économiques Est/Ouest, déposé en avril, est discuté. Le sherpa allemand, Horst Schulmann, secrétaire d'État aux Finances, explique que l'Est est beaucoup plus dépendant de nos livraisons que nous ne le sommes des siennes.


Gaston Defferre réunit les préfets : « J'attends de vous que vous serviez loyalement le nouveau pouvoir. »


L'ancien directeur de cabinet de François Mitterrand en 1956, le conseiller d'État Pierre Nicolaÿ, est nommé à la présidence de Havas en attendant que la vice-présidence du Conseil d'État se libère, pour lui, dans un an. André Rousselet lui fait tenir ses directives avec l'enthousiasme sceptique qu'il met en toutes choses.




Dimanche 7 juin 1981


Israël n'a pas répondu à la proposition de la France : son aviation détruit la centrale nucléaire de Tamouz. Pas beaucoup de réactions. L'Arabie Saoudite redoute que le survol de son territoire par les appareils israéliens lui soit reproché. L'Égypte, tout occupée par la restitution du Sinaï, ne s'en mêle pas. Les voisins de l'Irak, à commencer par l'Iran, la Syrie et les États du Golfe, éprouvent un certain soulagement en dépit des protestations de rigueur.

La France est doublement concernée : d'abord, un Français est tué ; ensuite, Israël a rejeté les procédures proposées la veille par Cheysson pour contrôler Tamouz. Certains se demandent si les Israéliens ne vont pas engager maintenant des actions contre l'usine pakistanaise ou contre l'Afrique du Sud, l'Inde, la Libye, l'Argentine, Taiwan ou tout autre pays détenteur de centrales dans le Tiers Monde.

Face à cette situation, François Mitterrand fait adopter une position modérée : « Bien qu'il y ait entre l'Irak et Israël un état latent de belligérance, il n'est pas acceptable qu'un pays, quelle que soit la qualité de sa cause, règle ses contentieux par une intervention armée — contraire, à l'évidence, au droit international. Donc, je réprouve l'initiative prise par M. Begin. Bien entendu, je comprendrais l'affaire autrement s'il était démontré qu'il y avait danger réel et proche pour Israël en raison d'un détournement éventuel par l'Irak de la technologie nucléaire à des fins militaires. Mais cette démonstration n'est pas faite, c'est le moins qu'on puisse dire. En tout cas, M. Begin pouvait faire confiance au Président de la République française, dont les sentiments à cet égard sont bien connus. J'ai toujours placé et je place toujours au premier rang de mes préoccupations la sécurité d'Israël et la paix au Proche-Orient. Je suis un ami d'Israël, et le seul homme politique responsable d'un grand parti français qui ait approuvé les accords de Camp David (...). Lorsque nous demandons condamnation au Conseil de sécurité après l'affaire de Tamouz, nous condamnons le raid, pas Israël. Nous critiquons l'action des dirigeants, nous ne demandons pas de sanction contre le peuple. Et nous restons disponibles pour tout accord amiable, pour tout règlement pacifique, pour tout ce qui contribuera à de bonnes relations avec Israël dans le respect des grands principes... »

Exemple du décalage entre le Président et le Quai d'Orsay : aux Nations-Unies, le représentant de la France, Luc de Nanteuil, suggère que le gouvernement israélien contribue imancièrement aux réparations de Tamouz. Son voisin, l'Israélien Yehuda Blum, s'indigne : « Nous ne donnerons pas un sou ! »

C'est maintenant décidé : après l'affaire de Tamouz, François Mitterrand fera son premier voyage à l'étranger en Arabie Saoudite. Il le dira au Roi Khaled, qui vient à Paris la semaine prochaine.


Au Tchad, Hissène Habré progresse vers le Sud. François Mitterrand : « Habré n'est pas un ami de la France. Je n'aime pas cet homme. Il est entre les mains des Américains. Mais nous devrons le soutenir s'il gagne. Ce qui compte, c'est l'unité du Tchad. Sinon, toutes les frontières africaines voleront en éclats. Pour l'instant, nous soutenons le gouvernement légitime, celui de Goukouni. » Aussi fait-il interrompre les livraisons d'armes à Habré, commencées avant l'élection présidentielle.


Pour la sixième fois, Bjëm Borg remporte les internationaux de tennis de Roland Garros.



La campagne électorale des législatives s'accélère. Elle n'est pas d'une violence notable. La droite est encore sous le coup de sa défaite.

Lundi 8 juin 1981


Les procédures élyséennes se mettent doucement en place : Rousselet, Bérégovoy, Saulnier et moi passons au Président les notes de nos collaborateurs. Son annotation vaut décision, à transmettre au Premier ministre. Le Président reçoit chaque lundi soir le secrétaire général du gouvernement avec le secrétaire général de l'Élysée, venus présenter l'ordre du jour du mercredi. Le mardi, il petit-déjeune avec le Premier ministre, le secrétaire général de l'Élysée et le premier secrétaire du Parti socialiste. Le mercredi matin, avant le Conseil, il voit le Premier ministre, d'abord avec les deux secrétaires généraux, puis en tête à tête. A l'issue du Conseil, il déjeune avec les principaux hiérarques du PS, qu'il reçoit de nouveau le jeudi au petit déjeuner, cette fois sans le Premier ministre. Le vendredi, il voit le ministre des Finances.



Gaston Defferre présente le projet de décentralisation à Pierre Mauroy qui le qualifie de « révolution tranquille ».



Le Président choisit Jean-Marcel Jeanneney comme sherpa. L'ancien ministre de De Gaulle a pour gendre le directeur des Affaires économiques au Quai d'Orsay, Jean-Claude Paye. Cheysson tutoie tout ce monde.



Mardi 9 juin 1981


Le,petit déjeuner hebdomadaire entre le Premier ministre, le secrétaire général de l'Elysée, le premier secrétaire du PS et le Président devient le principal centre de décision de l'État. On y délibère pendant une heure et demie du Conseil du lendemain, des nominations futures, des grands projets.


Cheysson s'inquiète des voyages trop nombreux de Michel Jobert. Et Delors des propos trop indépendants de Laurent Fabius. Nature humaine !...


Acyl Ahmat, ministre des Affaires étrangères du GUNT, est reçu par Jean-Pierre Cot. L'homme est sombre, pessimiste et courageux. Il m'impressionne.


Dans l'après-midi, François Mitterrand est à Montélimar ; il appelle à voter socialiste dimanche prochain. Rentrant à Paris tard dans la soirée, il est furieux d'apprendre que les journaux télévisés n'ont presque pas mentionné son discours. Il y voit un complot des chaînes. L'horaire tardif de son intervention en est à mon avis la principale cause, mais on ne le lui a pas expliqué : trop de gens commencent à voir des complots partout, notamment du côté des médias.




Mercredi 10 juin 1981


Au Conseil des ministres, on discute d'un premier collectif budgétaire destiné à financer 7,7 milliards de francs de dépenses publiques, dont la création de 55 000 emplois publics et des prêts aux entreprises ; puis, en partie C, du projet d'amnistie présidentielle. Personne ne s'aperçoit que ce projet, préparé par d'anciens collaborateurs d'Alain Peyrefitte comme le procureur Sadon et l'avocat général Béteille — que Maurice Faure n'a pas jugé utile de remplacer — , est truffé de pièges. D'une part, après l'accord secret passé une semaine plus tôt entre Defferre et le FLNC, les autonomistes corses figurent dans la liste. D'autre part, les militants d'Action Directe inculpés d'attentats sans homicide, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan, s'y trouvent aussi par le jeu normal de l'amnistie : « De toute façon, explique le ministre, ils seraient tous sortis de prison en avril prochain. » Rien n'est décidé.

Claude Cheysson annonce des difficultés avec l'Espagne, qui a réclamé l'extradition des réfugiés basques. Il dénonce l'attitude équivoque du gouvernement français précédent et estime qu'il faut rappeler aux Espagnols nos grands principes. Le Premier ministre ajoute : « Nous prenons notre temps. Nous restons tenus par notre tradition de terre d'asile. » Cheysson se dit « accablé de coups de fil émanant des autorités espagnoles », et souhaite qu'on taise le fait que ce sujet a été abordé ce jour en Conseil des ministres. Le Président demande que les Espagnols soient soutenus. Il faut leur parler, puis avoir des conversations entre ministres de l'Intérieur. « Il s'agit non de corriger une mauvaise impression, mais de bâtir une politique. »


A la sortie du Conseil, le Président me demande de sonder Maurice Faure sur son désir de rester au gouvernement. Celui-ci est véhément: « Je veux partir au plus vite, je m'ennuie ici. Et puis, tu sais, j'ai un gros poil dans la main. Dis-le à François. » Robert Badinter, qui attendait qu'une place se libère au Conseil constitutionnel, entrera au gouvernement, à sa grande surprise, au seul poste qui l'intéresse.



Au Tchad commence le retrait de la Force interafricaine protégeant le gouvernement de Goukouni.






Jeudi 11 juin 1981


Le Président visite Taverny.


Nouvel héritage délicat : le Premier ministre apprend, au moment où les matériels vont être embarqués à Dunkerque, que Thomson a signé avant les élections présidentielles les contrats de vente d'un commutateur téléphonique électronique central MT 20 pour Léningrad, d'une usine d'assemblage de centraux MT 20 installée à Oufa, toujours en Russie, et d'un atelier de fabrication de composants électroniques à Kiev, ce dernier en violation des règles du COCOM qui contrôle l'exportation de matériaux sensibles vers les pays communistes.

Le Président est embarrassé : la parole de la France, donnée par son prédécesseur, doit être respectée ; mais les règles du COCOM aussi. Il décide d'annuler la vente de l'atelier de fabrication — aspect le plus litigieux — et fait proposer à l'URSS de lui fournir, à la place, les composants eux-mêmes, après vérification avec le COCOM. Informé, l'ambassadeur d'Union soviétique à Paris, M. Tchervonenko, fait part à Pierre Bérégovoy du mécontentement de son pays : « Les Soviétiques sont préoccupés par les dispositions qui viennent d'être prises (...). Nous savons bien que la tendance aux Etats-Unis est de réaliser un blocus économique. Ils peuvent essayer : ils ne nous mettront pas à genoux. L'évolution de cette situation est telle que nos inquiétudes sont vives et nous devons attirer votre attention sur le fait que cette évolution constitue une menace sur nos relations. »

Le Président, en marge de la note qui relate cette réaction, indique: « Être très attentif à cette question. Thomson a manqué aux obligations qui lui étaient imposées. »






Vendredi 12 juin 1981


Ouverture, à l'initiative de Pierre Mauroy, des négociations entre partenaires sociaux sur la réduction du temps de travail. L'espérance des syndicats est grande : retraite à soixante ans, trente-cinq heures..., si possible par la concertation. Le patronat est hébété. Il n'a rien vu venir, rien préparé.


Le franc est encore attaqué. Le déficit s'accroît de façon inquiétante. En un an, le dollar s'est apprécié d'un tiers, ce qui a relevé d'autant la facture pétrolière. On peut parler de troisième choc pétrolier.


Les nouveaux « convertis » se multiplient : un banquier, partant à une obscure réunion à Mexico à laquelle assistera aussi le Président du Mexique, Lopez Portillo, demande à être chargé d'un message du Président français, lequel n'a rien à transmettre, surtout par ce canal !






Samedi 13 juin 1981


Premier chef d'État reçu à déjeuner à l'Élysée par le nouveau Président, le Roi Khaled. François Mitterrand, juste avant son arrivée : « Jusqu'ici, on n'a parlé avec ces gens-là que de pétrole et du Moyen-Orient. Je veux les traiter comme de vraies puissances et leur parler de toutes les affaires du monde. »

Au début de l'entretien, le Roi Khaled, lisant un court texte : « La France a été le premier pays à condamner l'agression israélienne de 1967. Elle s'est mise au premier rang des États européens pour la recherche d'une solution juste et durable à la question du Moyen-Orient. J'espère que l'inspiration de la politique française demeurera identique. »

C'est l'occasion pour François Mitterrand de faire son premier exposé de politique étrangère devant un autre chef d'État : « La France est résolue à mener une politique active et fermement européenne au sein de la CEE, tout en préservant l'autonomie de ses décisions. Ses rapports avec la RFA, qui constituent la pierre angulaire de l'Europe, resteront bons, comme ils l'ont été traditionnellement. Avec la Grande-Bretagne, elle s'efforcera de parvenir à un rapprochement des points de vue des deux pays, qui divergent souvent sur les problèmes européens. Elle a beaucoup d'estime et d'amitié pour la jeune démocratie espagnole, et elle est toute disposée à lui apporter son appui, mais dans le respect des droits de l'homme. La mutation politique intervenue en France n'a pas affecté les rapports avec Washington, qui sont toujours amicaux et fondés sur la coopération et l'alliance (sans qu'il puisse être question d'un retour de la France dans les structures militaires intégrées de l'OTAN). Les deux pays ont des conceptions identiques en ce qui concerne l'équilibre stratégique nécessaire avec la puissance de l'URSS. Mais, sur cette toile de fond d'une entente primordiale, des dissentiments et des conflits d'intérêts peuvent se présenter, tel celui résultant de l'actuelle politique monétaire américaine qui crée de sérieuses difficultés aux autres économies occidentales. Or, il ne saurait y avoir de bonne coopération politique ni de bonne alliance militaire dans le désordre économique.

Il y a entre l'URSS et la France, situées aux deux extrémités du continent européen, une tradition de relations pacifiques et même de coopération aux fins de leur sécurité commune. Aujourd'hui, ces rapports sont troublés à cause de l'inacceptable invasion de l'Afghanistan, du risque d'ingérence en Pologne, du déploiement par l'URSS des missiles SS 20 au-delà du seuil, déjà critique, de 150 fusées. Sans être directement concernée par cette dernière affaire, puisqu'elle a une stratégie nucléaire autonome, la France y est de toute évidence intéressée. Tout en comprenant et admettant que les États-Unis veuillent, à titre de réplique et de contre-mesure, positionner des missiles Pershing en Europe occidentale, la France n'est pas spécialement favorable à cette perspective. Elle souhaite que des négociations s'engagent en vue d'une réduction parallèle et d'un retrait de ces armements. »

Le Président se montre ici plus prudent qu'avec Helmut Schmidt sur le déploiement des Pershing. Il est aussi très en retrait sur ses positions antérieures à propos du Proche-Orient :

« Les relations franco-égyptiennes sont traditionnellement bonnes. La solution du problème du Proche-Orient viendra-t-elle d'un règlement global, comme le pensent les pays arabes, ou d'une suite d'accords particuliers qui conduiraient, pas à pas et comme par contagion, à la paix juste et durable que nous souhaitons nous aussi ? Seule l'Histoire pourra le dire.

Le problème est clair sur le plan des principes, plus complexe dans ses aspects pratiques. Le respect des résolutions de l'ONU, qui s'impose, implique la reconnaissance de l'existence d'Israël dans des frontières sûres et garanties. En application également de ces principes, l'aspiration du peuple palestinien à une patrie doit être elle aussi reconnue. Mais nous ne nous substituons pas aux intéressés et ne prétendons pas définir l'assiette et la consistance de cette patrie palestinienne. Israël devrait accepter d'ouvrir des discussions directes avec les représentants des Palestiniens sur cet ensemble de problèmes. Il conviendrait néanmoins de distinguer entre deux questions, substantiellement différentes : celle de la Palestine, d'une part, qui concerne les Palestiniens (et, par solidarité, les pays arabes) ; celle de Jérusalem, des Lieux saints, d'autre part, qui concerne trois grandes religions, dont l'Islam. Il serait normal qu'à ce titre, l'Islam se vît permettre d'avoir une présence à Jérusalem. Le nouveau gouvernement français souhaite avoir de bonnes relations avec Israël, mais sans complaisance (comme l'a montré sa condamnation du raid israélien contre la centrale nucléaire irakienne). Le droit est le même pour tous et doit bénéficier à tous. »

Le Président sait que le monde arabe s'inquiète de la future politique de vente d'armes de la France.

« En matière d'équipements et d'armements, la France honorera les engagements contractés en son nom. Elle pourra dans certains cas, notamment en ce qui concerne l'Amérique du Sud, apporter des restrictions aux livraisons d'armes. Mais, généralement parlant, la seule limite qu'elle introduira à l'exécution des accords résultera de sa volonté bien établie de non-prolifération nucléaire. Elle se réjouirait particulièrement de poursuivre sa coopération avec l'Arabie Saoudite dans le domaine de la défense, selon les convenances mutuelles des deux pays. »

Le Roi Khaled répond d'abord sur Tamouz : « Je me félicite de ce que le gouvernement français ait vigoureusement condamné l'attaque israélienne sur Tamouz et je suis prêt à coopérer financièrement avec la France pour la reconstruction du centre nucléaire irakien dont les objectifs sont exclusivement pacifiques. Je souhaite que la France agisse, de concert avec les États-Unis, pour que les installations nucléaires d'Israël - sur la vocation desquelles on est fondé à avoir de très sérieux doutes — soient soumises à inspection internationale. »

François Mitterrand: « Dans le domaine des exportations de matériel nucléaire, une distinction nette entre usages civils et militaires sera notre règle d'action. Les mêmes principes de non-dissémination doivent s'appliquer à tous, à l'Irak comme à Israël. Nos décisions seront suspendues à l'établissement de contrôles très stricts, de nature à donner toutes les assurances requises sur ce point esseritiel.»

Puis, sentant qu'il faut rassurer à l'avance sur l'éventuelle présence de communistes au sein du gouvernement dans une semaine : « Les socialistes français sont des démocrates, fondamentalement attachés aux libertés publiques et à la paix civile, se guidant dans leur action sur les valeurs morales et les idéaux humanistes. »




Dimanche 14 juin 1981


Premier tour des élections législatives. Raz-de-marée socialiste. Le Président est inquiet : « C'est trop, c'est trop ! »

Gaston Defferre, rencontrant Jean-Pierre Elkabbach dans les couloirs de la télévision, remarque à haute voix : « Tiens, mais il est encore là, celui-là ? Il en a de la chance!» Ainsi, même Defferre est pris dans le climat d'épuration.



Lundi 15 juin 1981


Le Président du CCF (l'une des banques nationalisables), Jean-Maxime Lévêque, demande à me voir. Je le reçois pour un petit déjeuner dans une des salles à manger de l'entresol, si mal entretenu. Il me parle de sa nostalgie du temps où il travaillait ici avec le Général de Gaulle, du rôle de l'Élysée dans l'Etat, de l'ENA... Charmant. Puis il ajoute: « Bien, maintenant, puisque nous sommes entre gens sérieux : François Mitterrand a certes promis de nationaliser les banques pour gagner les élections, mais, naturellement, il ne va pas le faire, en particulier pas le CCF. Alors, que va-t-il se passer ? »

Ma réponse semble l'avoir surpris. Je ne l'ai jamais revu.


Jacques de Fouchier, ancien président de Paribas, l'homme qui en a fait la grande banque qu'elle est devenue, m'écrit pour plaider lui aussi contre la nationalisation : « Bien que je croie connaître vos idées sur ce sujet, je ne veux pas désespérer de parvenir à vous dissuader d'encourager le Président Mitterrand dans une voie que toute mon expérience me prouve déplorable. J'espère donc que vous aurez le loisir de me lire et de pouvoir considérer, pour un moment, que cette cause n'est pas d'ores et déjà entendue. »

On ne saurait dire les choses plus élégamment. Il me demande de rencontrer son successeur, Pierre Moussa. Rendez-vous est pris pour demain.

Mardi 16 juin 1981


Pierre Moussa me reçoit chez lui. Un des plus beaux appartements de Paris, aux fenêtres en arceaux dominant la Seine. J'admire cet homme qu'une intelligence intègre a protégé des ambitions médiocres. Il m'explique en détail son projet : ne nationaliser, si c'est inévitable, que Paribas-France, en laissant Paribas international « à l'abri », sous forme d'une holding suisse à majorité privée regroupant toutes les participations de Paribas à l'étranger. «Jamais, dit-il, un Paribas nationalisé ne pourrait travailler, à l'étranger, avec des partenaires privés. » Eloquent, séduisant. Je ne lui laisse pourtant aucune illusion ; c'est politiquement impossible, et économiquement indéfendable : l'État nationaliserait les pertes et laisserait le bras industriel de la Banque à des intérêts étrangers. Il m'informe qu'il fera part de son idée à d'autres. Nous nous quittons fort aimablement.



Mercredi 17 juin 1981


Au Conseil des ministres, adoption du Plan « Avenir-Jeunes » et de l'aide à l'investissement, en particulier en faveur de la machine-outil. Il comporte une exonération de 50 % des cotisations sociales patronales pendant un an pour l'embauche d'un jeune de moins de 26 ans, une prime à l'embauche pour les entreprises artisanales, des contrats emploi/formation et diverses autres mesures en faveur de l'emploi.

Ce plan porte essentiellement sur des autorisations de programmes qui ne pourront avoir leur effet réel que d'ici deux ou trois ans. Leur coût budgétaire pour 1981 est quasi nul, leur impact sur la croissance et l'investissement sera très faible : le PIB n'augmentera que de 0,5 %, l'investissement de 1,5 %. Il est donc économiquement urgent — et imancièrement possible — de relancer l'investissement par un second collectif, en juillet, et par de grands travaux. Un montant total de 5 milliards de francs pour un tel collectif serait réaliste et efficace.


L'après-midi, le Président arrête une liste de projets de grands travaux à faire étudier par le gouvernement pour ce collectif: programme d'investissements des onze grandes entreprises nationalisables, modernisation des gares et du réseau RATP ainsi que du réseau banlieue, modernisation du réseau autoroutier, TGV Paris-Brest et Paris-Marseille, canal Rhin-Rhône, éradication des bidonvilles et de l'habitat insalubre, développement du programme de bioénergies et d'économies d'énergie.


François Mitterrand demande au général Saulnier de lui organiser la visite d'un sous-marin nucléaire.





Jeudi 18 juin 1981


Sur Europe 1, Georges Fillioud, secrétaire d'État à la Communication, appelle les journalistes à faire pression sur les dirigeants de l'audiovisuel public pour qu'ils démissionnent. Choquant.

La campagne se termine. La victoire des socialistes est assurée. Après, quel gouvernement ? Badinter, Cheysson, Delors, Defferre et Hernu font le siège du Président — chacun à sa façon, plus ou moins subtile — pour qu'il n'y nomme pas de communistes. Delors menace même de démissionner. François Mitterrand : «Je n'y crois pas... Il veut seulement retarder les nationalisations. »


Le Président reçoit Kathy Graham, propriétaire du Washington Post. Ils parlent du Proche-Orient : « Tout peuple a droit à une patrie. Mais tant que l'OLP déniera aussi au peuple israélien le droit à une patrie, elle s'exposera à voir ses propres revendications repoussées. Il faut que les Israéliens et les Palestiniens, un jour, discutent autour de la table. De même que les Israéliens ont eu la sagesse de négocier directement avec l'Égypte même, il faudra qu'ils discutent avec d'autres, et un jour avec les Palestiniens. »


Le Premier ministre du Japon, Suzuki, est à Paris. Il fait une tournée pour rencontrer les dirigeants européens qui assisteront au Sommet d'Ottawa. Il garde presque toujours les yeux fermés : concentration ou décalage horaire ? On parle commerce et protectionnisme. Le Président lui explique à nouveau la stratégie économique du gouvernement et propose la création de trois instituts de recherche franco japonais : un institut de la Mer, un institut du Génie vivant et un institut du Pacifique. Le Japonais approuve sans vraiment se réveiller. Rien ne verra jamais le jour.


Conseil restreint sur la conduite de la politique nucléaire, instance créée par le Président précédent. François Mitterrand y précise les conditions d'une éventuelle nouvelle collaboration nucléaire avec l'Irak : « « Le principe est le même pour tous : pas de centrale nucléaire dont les techniques pourraient permettre le passage du civil au militaire. »

Il n'aime pas ce type de réunions aux dossiers tout faits, où on lui indique même ce qu'il doit dire et ce qu'il doit conclure. Pour décider, il préfère le secret de son bureau, la solitude devant un rapport longuement étudié et annoté.



Vendredi 19 juin 1981


Le Premier ministre lance la préparation du Budget 1982. Il adresse à tous les ministres une lettre très importante exprimant le souci de rigueur qui déjà l'anime :

« La loi de finances pour 1982, qui constitue le premier Budget que nous présenterons au Parlement et au pays, devra traduire nettement les orientations et les priorités du gouvernement.

Vos propositions devront s'inscrire dans une politique d'ensemble dont la réussite repose sur un contrôle effectif des dépenses publiques et, en particulier, du déficit budgétaire. Vous savez que les perspectives financières dont hérite le gouvernement sont à cet égard très préoccupantes.

Dans ces conditions, vous voudrez bien examiner dès à présent les mesures à prendre, en ce qui concerne le Département dont vous avez la charge, pour :

— écarter les actions et financements prévus dans le budget de reconduction qui ne correspondent pas aux priorités du gouvernement ;

— financer les actions correspondant à la mise en œuvre d'une première tranche annuelle des orientations du programme présidentiel.

Je vous rappelle que le Président de la République a clairement marqué son intention de ne pas accroître de façon significative la pression fiscale globale et de maintenir le découvert budgétaire dans des limites compatibles avec les possibilités de financement.

Vous devrez donc faire preuve d'une grande rigueur dans le choix des mesures nouvelles que vous proposerez. Vous envisagerez systématiquement toutes les possibilités d'économies de nature à gager une fraction aussi importante que possible d'entre elles.

Je vous demande de ne pas proposer l'octroi d'avantages nouveaux de carrière ou de rémunération aux corps de fonctionnaires relevant de votre Département; en effet, toute réforme statutaire ou indemnitaire doit être suspendue tant que n'aura pas été menée à son terme la réflexion d'ensemble que j'ai prescrite sur l'évolution du rôle et des missions des fonctionnaires.

Vous ferez parvenir vos propositions au ministre-délégué chargé du Budget pour le 1er juillet, délai de rigueur. »

En matière de recettes, de façon à ne pas tout bouleverser précipitamment, Laurent Fabius s'oriente vers un impôt sur les grandes fortunes, une réforme du quotient familial à lier à une réforme des prestations familiales, et diverses recettes « de poche » : droits indirects, super-bénéfices des banques...


Succès du troisième lancement expérimental d'Ariane.


Le Président écrit à Jean-Marcel Jeanneney pour lui exposer ses positions de négociations dans la préparation du Sommet d'Ottawa. Cette lettre est particulièrement intéressante en ce qu'elle définit la position de la France sur tous les grands sujets d'économie internationale du moment :

« Vous insisterez en particulier sur la gravité des conséquences qu'entraîne la montée des taux d'intérêt aux États-Unis. Il importera de rechercher sur ce point l'accord des autres pays face aux États-Unis et de faire preuve de la plus grande fermeté.

S'agissant du dialogue Nord/Sud, la France entend désormais établir des rapports d'un type nouveau avec les pays en voie de développement, fondés sur la stabilisation des cours des matières premières et l'acceptation d'une entrée raisonnable de leurs produits sur les marchés des pays industrialisés. Un effort d'explication peut être utile entre les Sept et nous devrions rallier les pays européens à nos thèses. La question de l'énergie est évidemment un enjeu considérable. Vous insisterez plus particulièrement sur le développement nécessaire des économies d'énergie, des énergies nouvelles et du charbon. Pour ce qui est du nucléaire, vous soulignerez la nécessité d'un développement donnant toute garantie économique et sociale aux citoyens. Enfin, vous appellerez l'attention de vos interlocuteurs sur la fragilité de la situation pétrolière actuelle.

Pour les échanges commerciaux, vous ferez valoir l'urgence d'une certaine organisation de la concurrence pour les secteurs les plus menacés. En ce qui concerne le projet des États-Unis de voir libéraliser les échanges de services, vous marquerez nos réticences à l'égard d'une initiative dont les multinationales financières seraient les seules bénéficiaires.

Par ailleurs, les États-Unis chercheront à engager la discussion sur le document qu'ils ont préparé à propos des relations économiques Est/Ouest. Sans nous opposer de façon catégorique à cette discussion qui pourrait présenter un certain intérêt, vous montrerez qu'avant d'engager un effort de concertation sur nos relations avec les pays de l'Est, il faut commencer par progresser sur le problème le plus urgent, celui des taux d'intérêt américains.

Enfin, en raison de l'importance de la cohésion européenne, je souhaite que vous puissiez développer des contacts particulièrement étroits avec les représentants allemand, britannique et italien. »

La lettre a été préparée par Claude Cheysson. Elle révèle déjà une attention passionnée portée aux problèmes Nord/Sud, mais également une certaine bienveillance à l'égard des thèses américaines sur l'Est/Ouest. Le malentendu avec le Président sur ce dernier sujet va s'installer : Cheysson est prêt à accepter une cogestion du commerce Est/Ouest avec les Américains ; le Président pense au contraire que tout accord de ce genre restera illusoire aussi longtemps que les Européens n'auront pas une stratégie cohérente capable de faire contrepoids à la volonté américaine de blocus.





Samedi 20 juin 1981


Georges Fillioud appelle les professionnels de l'audiovisuel à se réunir pour faire des propositions de transformation des chaînes françaises.



Dimanche 21 juin 1981


Second tour des législatives : raz-de-marée ! PS-MRG : 285 sièges ; PC : 44 sièges ; RPR : 88 sièges ; UDF : 63 sièges. Le système majoritaire renforce les majorités. C'est formidablement injuste. François Mitterrand : «On ne pourra jamais redécouper les circonscriptions, c'est trop compliqué. Il faudra aller à la proportionnelle. Je n'aime pas ce système, mais ce sera inévitable. D'ailleurs, il n'y a pas de bon système. Il faut en changer de temps en temps. »


Soirée à l'Élysée, évidemment euphorique. Quelques centaines de personnes envahissent le premier étage. Mon bureau sert de buffet. Le Président : « Regardez bien cette Assemblée, vous n'en verrez jamais plus de ce genre. » Il ajoute : «Je proposerai à des communistes d'entrer au gouvernement uniquement parce que je ne suis pas contraint de le faire... mais ils devront se transformer, sinon ils disparaîtront... Ils m'appuieront jusqu'aux municipales. Après, on verra. »


Jean-Pierre Elkabbach est agressé au Palace. Absurde et scandaleux.



Lundi 22 juin 1981


A Pierre Mauroy qui le lui a demandé, Maurice Ulrich remet son mandat de président d'Antenne 2. Pierre Desgraupes le remplacera. Jacques Boutet obtiendra TF1 dès que Guillaud aura accepté de partir. Claude Contamine, président de FR3, et Roland Faure, directeur de l'information à Radio France, démissionnent. Jobert obtient de François Mitterrand la nomination de Guy Thomas à FR3.


Les contacts avec les communistes commencent. Ils passent d'abord par Jacques Fournier et Guy Braibant, deux conseillers d'Etat. Le Président leur fait proposer quatre ministères, en excluant Affaires étrangères, Finances, Intérieur, Défense. Ils en veulent cinq, dont Anicet Le Pors aux PTT, Gisèle Moreau au Travail, Jack Ralite à la Culture. Ils parlent aussi de Guy Hermier, mais Defferre s'oppose à la nomination de son rival communiste à Marseille. Edmond Maire et Jacques Delors interviennent auprès de François Mitterrand pour que Gisèle Moreau ne soit pas ministre du Travail. Le Président accepte dans un premier temps les propositions du PC, puis leur refuse les PTT et, plus tard, la Culture. Où mettre Ralite ? A la Santé. Où mettre Le Pors ? Il refuse la Consommation et finit par accepter la Fonction publique et les Réformes administratives.

L'ambassadeur de France à Washington, M. de Laboulaye, fait savoir que si des communistes entrent au gouvernement, George Bush ne viendra pas à Paris après-demain.


Badinter devient garde des Sceaux. Fabius renforce son indépendance vis-à-vis de Delors. Bombard et Debarge quittent le gouvernement sur un malentendu : le Président les croyait désireux de prendre du champ...


Longue journée qui laisse une impression de désordre. François Mitterrand est furieux qu'on ait laissé les caméras attendre à l'intérieur de la cour de l'Élysée. Le soir, rien n'est annoncé et la presse du lendemain s'en gargarise. Le Président : « Que me reprochent-ils ? Sous la IVe République, il fallait plusieurs jours pour faire un gouvernement ! »


Le gouvernement allemand s'inquiète de la nationalisation de Roussel-Uclaf, me dit Manfred Lahnstein. Pas question de reculer. Mais on trouvera des accommodements.


Les éditorialistes des radios obsèdent littéralement le Président. Michel Droit sur France Inter, Henri Amouroux sur RMC sont pour lui des adversaires politiques, des hommes de combat.



Mardi 23 juin 1981


L'accord est fait. Fiterman aura les Transports, mais pas l'Équipement, que garde Quilliot. Ralite aura la Santé. Rigout, le Travail.

Jack Lang reste à la Culture. Il arrivera à François Mitterrand de regretter Ralite.

Edgard Pisani est nommé commissaire à Bruxelles à la place de Claude Cheysson, qui reste au gouvernement.

En fin de matinée, tout est prêt ; François Mitterrand : « Il faut préparer les Américains à ce qui va arriver ». Vers 15 heures, Claude Cheysson joint Alexander Haig à Honolulu ; je téléphone à Dick Allen, conseiller pour la Sécurité de Reagan, à qui j'annonce l'entrée des communistes au gouvernement : « La politique étrangère et la politique de sécurité de la France sont inchangées. » Très cordial, il me remercie d'avoir songé à le prévenir. Haig interroge Cheysson: « Et Bush, il vient toujours demain?» Cheysson : « Mais c'est lui qui a choisi de se rendre à Paris à cette date ! u L'après-midi, après consultation de Reagan, la venue de Bush est confirmée.

Enfin, ces deux choses faites, par le télétype spécial qui relie l'Élysée à la Maison Blanche, dit « télétype bleu » (pourquoi bleu ? en tout cas, il n'est pas bleu à Paris), le Président de la République écrit au Président Reagan :

« Je tiens à vous remercier personnellement d'avoir bien voulu convenir de la venue du vice-président Bush à Paris. Je me réjouis de le voir demain et de pouvoir longuement et franchement m'entretenir avec lui. A ce moment, un nouveau gouvernement français aura été constitué sous la direction de Pierre Mauroy. Ce gouvernement sera représentatif de la nouvelle majorité parlementaire issue des élections législatives des 14 et 21 juin 1981. La démocratie se sera pleinement exprimée. Le deuxième gouvernement Mauroy assumera, sous ma direction, tous les engagements de la France, tels que définis à plusieurs reprises dans les dernières semaines par moi-même, le Premier ministre et mon ministre des Relations extérieures. Ces engagements sont clairs et précis en matière de sécurité, dans le cadre de l'Alliance atlantique, dans le domaine économique, suivant les principes de l'économie ouverte où nous voulons nous développer. »

Peu après, le secrétaire général de l'Élysée annonce la composition du second gouvernement Mauroy. André Bergeron, secrétaire général de Force ouvrière, téléphone à l'Élysée pour protester contre la nomination de Le Pors à la Fonction publique.


Nouvel héritage : une note apprend à François Mitterrand que, le 3 mars dernier, le ministre de l'Industrie de l'époque, André Giraud, aurait décidé de « souscrire un nouveau contrat d'approvisionnement en gaz soviétique à hauteur de 5 milliards de mètres cubes afin de pouvoir assurer le développement prévu des stockages souterrains et des fournitures de contrats interruptibles ».

Il faudra pour cela construire un gazoduc de 4 000 km de Tuymen, en Sibérie, jusqu'à la frontière orientale de la Tchécoslovaquie ; les firmes européennes espèrent en être chargées. Énorme projet : l'Europe achètera plus de gaz à l'URSS, et l'URSS commandera du matériel à l'Europe. La dépendance de la France à l'égard de l'URSS augmentera un peu, mais nos stocks de sécurité s'en trouveront accrus. Faut-il le faire ? Met-on là en cause notre indépendance ? Non, disent les experts.


Pierre Trudeau, qui présidera le prochain Sommet, déjeune à Paris. Le Premier ministre canadien souhaite que le communiqué fmal soit un « message » relativement bref. François Mitterrand insiste sur la gravité des conséquences de la hausse des taux américains pour les Européens. Trudeau souhaite obtenir à Ottawa une décision sur la création d'une « Filiale énergie » » de la Banque Mondiale. L'un et l'autre s'inquiètent de voir que les Américains entendent imposer un boycott de l'URSS. Trudeau tient beaucoup à une déclaration des Sept sur le terrorisme, comme les années précédentes. Le Président français y est hostile (« C'est un Sommet économique, pas le directoire policier du monde. »). Trudeau s'inquiète de savoir si le Président a des objections à la présence du Président de la Commission européenne, Gaston Thorn, invité pour la première fois à l'occasion d'un tel Sommet, au dîner des chefs d'État où l'on parlera de questions politiques sur lesquelles la Commission n'a pas de compétence.



Mercredi 24 juin 1981


François Mitterrand ouvre le premier Conseil des ministres du second gouvernement Mauroy par une déclaration : « Le gouvernement n'est pas celui des représentants des partis, même s'il y a des membres des partis. » En réponse, Charles Fiterman assure le Président de «l'esprit de solidarité et de loyauté des ministres communistes ».



Juste après la fin du Conseil, le gouvernement s'en allant par la cour d'honneur, George Bush entre par la grille du Coq.

L'homme est sympathique, ouvert, attentif et professionnel : ancien ambassadeur à l'ONU et en Chine, il sait de quoi il parle. François Mittenand évoque d'abord ses racines et les raisons qui l'ont rendu socialiste. Il évoque sa « souche rurale et chrétienne » et précise : « L'adhésion au Parti socialiste n'a nullement signifié pour moi un ralliement au marxisme, mais le moyen, pour la gauche, de parvenir au pouvoir, le moyen aussi de ramener le communisme à son vrai niveau. En France, le communisme a atteint un niveau exagéré, en partie en raison de son attitude héroïque pendant la guerre. Mais, politiquement et historiquement, depuis la Libération, le moment le plus important a été celui où le Parti socialiste a dépassé le Parti communiste. On parvenait ainsi à une situation dans laquelle, pour un homme de gauche, voter utile ne signifiait plus voter communiste. Ainsi on pouvait obtenir que seuls les vrais communistes votent communiste. Les avoir dans le gouvernement leur fait perdre leur originalité, puisqu'ils sont associés aux socialistes dans toutes les décisions. Ils devraient donc être de moins en moins capables de rallier des voix au-delà des communistes. Mais je crois qu'ils resteront très longtemps au gouvernement. »

Se tournant vers Cheysson, il ajoute : «C'est là que Cheysson manque de sens politique : il croit que les communistes ne resteront pas ; moi, je pense qu'ils resteront. Ils vont se cramponner aux postes, à ce qu'ils pourront obtenir, et leur érosion sera grande (...). Il faut comprendre ce qu'est le communisme dans un pays catholique. N'avez-vous jamais été frappé par le fait que les communistes sont plus nombreux en pays catholiques qu'en pays protestants ? C'est que l'Église romaine a appris la discipline aux catholiques qui, ainsi habitués, ne discutent pas les ordres d'une autre Église. En revanche, les protestants doivent trouver leur salut par eux-mêmes ; il n'y a pas de hiérarchie pour leur dire comment penser... [Les communistes] ont introduit dans le socialisme un poison totalitaire. C'est incompatible avec le "socialisme humanitaire", avec la tradition de Jaurès, de Léon Blum. »

George Bush me dira à maintes reprises avoir été très impressionné par cette première conversation.



Ce soir, l'ambassadeur américain donne un grand dîner en l'honneur de George Bush et de Pierre Mauroy. Y assiste également notre ambassadeur à Washington, M. de Laboulaye, qui nous avait juré que Bush annulerait son voyage en cas de nomination de ministres communistes ; il fait grise mine. Bush, appelé par deux fois au téléphone, prend Mauroy à part : « Il y a un ennui. Contrairement à ce qui avait été convenu avant mon départ, la Maison Blanche a décidé de publier un communiqué à propos de votre gouvernement. » Le texte tombe peu avant minuit : «La France est un allié estimé et un ami des États-Unis. Comme nation souveraine et démocratique, elle a choisi un nouveau Président et une nouvelle Assemblée législative. Nous nous réjouissons de cette occasion qui nous est donnée de poursuivre les excellentes relations entre nos deux pays (...). Tout en reconnaissant et respectant pleinement le droit du gouvernement de la France de déterminer sa propre composition, c'est un fait que le ton et le contenu de nos rapports en tant qu'alliés seront affectés par l'arrivée de communistes dans ce gouvernement, comme dans tout gouvernement d'un de nos alliés ouest-européens. » Pierre Mauroy est consterné. Cela n'a rien à voir avec le ton de la conversation de l'après-midi.

George Bush : « Je rectifierai ça. Ne vous inquiétez pas »

Jeudi 25 juin 1981


George Bush quitte Paris pour Londres après avoir fait une déclaration très modérée à Orly.

Le Président commente le communiqué de la Maison Blanche : « Je ne me suis pas posé la question de savoir si ma décision correspondait au désir ou à la volonté de tel ou tel pays, et je ne me la poserai pas. La réaction des Américains, c'est leur affaire; ma décision, c'est la mienne. Plus les décisions de la France seront libres, plus la France sera respectée et je ne prendrai donc pas davantage de précautions dans l'avenir. »


Hernu obtient du Président que Charles Fiterman n'ait pas d'attributions en cas de mobilisation des transports. De même pour Ralite à la Santé.


Pour préparer la réforme de l'audiovisuel, on décide de demander un rapport à une commission. Un écrivain, haut fonctionnaire, Pierre Moinot, est choisi pour la présider. Georges Fillioud essaiera de faire passer ses idées par le biais de cette commission.





Vendredi 26 juin 1981


Héritage encore : dépôt de bilan du groupe textile Agache-Willot. Dix mille emplois sont concernés. Premier grand dossier industriel à traiter d'urgence. Faut-il subventionner ? Accepter la faillite ? Nationaliser ?

Le Président laisse là-dessus les coudées franches au gouvernement. Il eût suffi qu'il en décide autrement pour que ce dossier — puis, s'il l'avait voulu, toute la politique industrielle — passent aux mains de son cabinet. Nul n'aurait pu l'empêcher.


Le Président est à Dun-lès-Places, dans la Nièvre, comme tous les ans, pour la commémoration d'un haut fait de la Résistance. Devant les journalistes, venus nombreux, il commente les déclarations de Washington sur un ton apaisant : « La France est un "bon allié" des États-Unis. Nous avons des intérêts communs qui ne sont pas à la merci des événements du moment. Mais les Américains sont loin de chez nous, et ils ne comprennent pas nos évolutions. Tout cela, c'est l'humeur du moment.»

A Londres, le vice-président Bush insiste sur les « très utiles efforts » faits par François Mitterrand pour expliquer exactement « la signification de la présence de ministres communistes ».



Au même moment, Reagan déclenche une nouvelle offensive pour entraver le commerce des Européens avec l'Est. Notre ambassade à Washington nous alerte : « La politique américaine ne vise à rien moins qu'à contrôler l'exportation de tout ce qui peut renforcer le potentiel de l'URSS dans quelque domaine que ce soit. A cette fin, le champ d'application des contrôles sera élargi... Au Pentagone, on n'hésite pas à brandir la menace de boycott contre la production des agriculteurs occidentaux qui agiraient en francs-tireurs et contre certains projets européens. »

Boycott : le mot est écrit. Reagan veut assiéger Moscou pour le faire plier. Formidable volonté, appuyée sur une médiocre connaissance des faits. Comme souvent en politique, l'ignorance soutient la fermeté.




Samedi 27 juin 1981


De retour à Washington, Bush est reçu par Reagan. Il minimise à nouveau le différend avec la France. « Ronald Reagan, dit Bush à la sortie de cet entretien, n'attache pas une importance excessive à ce problème et, au contraire, met l'accent sur les nombreuses zones d'intérêt commun entre les deux pays. » La consigne est donnée ; même Alexander Haig, dans une interview à CBS, fait machine arrière : « Nous devons reconnaître que la nomination d'un gouvernement est une affaire intérieure. »


En l'absence du Colonel Kadhafi, l'OUA vote une résolution sur les conditions du retour à la paix au Tchad : la légitimité du GUNT de Goukouni est confirmée.



Lundi 29 juin 1981


La mutation des responsables de l'audiovisuel se termine. Antoine de Clermont-Tonnerre est « déchargé de ses fonctions » de P-DG de la SFP. Au cours d'un conseil d'administration extraordinaire à Antenne 2, Jean-Pierre Elkabbach est démissionné de ses fonctions de responsable de l'information. Au total, une dizaine de personnes quittent leur poste. A la même date, il y a sept ans, quatre-vingts étaient parties. Cela n'empêche pas l'opposition et la quasi-totalité de la presse de parler d'« épuration ».


En route pour le Sommet européen de Luxembourg, première réunion internationale où nous nous rendons et premier voyage à l'étranger, discussion avec le Président sur les exigences du capitalisme mondial. François Mitterrand : « Il faut entreprendre une politique industrielle hardie qui utilise le progrès technique né de la modernisation des structures industrielles. Ne pas subir, mais utiliser, planifier, investir le progrès technique et matériel, et aboutir à une réduction du temps de travail. » Le Président contre Cheysson qui souhaite faire confirmer à Luxembourg la Déclaration européenne adoptée l'an dernier à Venise sur le Moyen-Orient. François Mitterrand : « Je suis pour ses objectifs et contre ses moyens. »


Je découvre le cérémonial des Conseils européens : en séance, seuls le Président et le ministre des Affaires étrangères. Dehors, les autres ministres et les hauts fonctionnaires, englués dans une interminable attente. Toutes les heures, un compte rendu est fait à chaque délégation par le secrétaire du Conseil. Chacun joue l'affairé. Des notes s'échangent. Des discussions bilatérales s'ébauchent. Claude Cheysson, frénétique, rédige lui-même en séance des télégrammes diplomatiques, jusqu'à leur adresse codée...

Deux questions dominent la réunion : la contribution britannique au budget communautaire et l'élargissement à l'Espagne et au Portugal. Sans résultat. Mme Thatcher a obtenu de Giscard, pour quatre ans, un remboursement partiel de sa contribution au budget communautaire, sorte d'allongement de la période transitoire d'adhésion. Cet accord se termine ; elle en veut le prolongement indéfini. Pour nous qui, dans l'opposition, avions tant critiqué cet accord, il est exclu de céder autant que nos prédécesseurs : un milliard d'écus par an. Nul n'est d'ailleurs prêt à rembourser à Margaret Thatcher, en 1982, autant que ce qu'elle a reçu en 1981.

François Mitterrand propose la création d'un Espace social européen, la relance par la consommation et par de grands emprunts européens destinés à financer de grands travaux. Il est mal reçu.

Le soir, Michel Vauzelle et moi réunissons des journalistes à l'hôtel... pour ne rien leur dire. Nous nous taillons auprès d'eux une solide réputation de silencieux.




Mardi 30 juin 1981


Le Conseil européen prend position contre le protectionnisme japonais et les taux d'intérêt élevés des États-Unis. Rien de nouveau sur la contribution britannique ni sur l'élargissement.


Henri Fiszbin est exclu du Comité fédéral de Paris du PCF.



Cheysson propose à François Mitterrand de nommer Bernard Vernier-Pallez, président de Renault, ambassadeur à Washington. A priori, c'est une très bonne idée : un homme d'affaires chez Reagan.


Au Liban, levée du blocus de Zahlé. Relève des miliciens phalangistes par les Forces de sécurité intérieure libanaises.



Le Président est averti par Marceau Long, qui lui présente l'ordre du jour du Conseil de demain, que Robert Badinter demandera le remplacement du Président Béteille par Michel Jéol, et du procureur général Sadon par Pierre Arpaillange. Il accepte, mais fixe une règle : pour figurer à l'ordre du jour du Conseil suivant, une nomination doit être proposée le vendredi précédent au Premier ministre, et le lundi au Président.



Rashish, le sherpa américain, vient dîner à Paris : « L'Union soviétique et quelques-uns de ses alliés du Pacte de Varsovie font l'expérience de difficultés internes inhabituelles, en particulier dans le domaine économique. Toutes nos études montrent qu'il y aura un déclin très lent de l'économie soviétique au début des années 80. Les difficultés économiques dans les autres pays de l'Est sont aussi sévères et exerceront une pression constante sur les ressources soviétiques. »

Il explique, tout en prenant ses propres distances vis-à-vis du message qu'il transmet : « "Ils" veulent interdire aux Européens d'ouvrir des crédits à l'URSS, et même interdire toute vente de haute technologie. »

Voilà qui est incompatible avec la situation dont nous héritons. La France figure parmi les trois premiers créanciers des pays de l'Est et est le premier créancier de l'URSS. L'Allemagne se trouve dans une situation comparable. La RFA et la France assurent le tiers des exportations de l'Ouest vers l'Est. Alors que le commerce avec l'Est ne représente que 0,8 % des importations et 2,1 % des exportations américaines dont plus des trois quarts sont constitués par les seules céréales.

François Mitterrand hésite à autoriser la publicité sur les radios libres. Pierre Mauroy ne veut pas en entendre parler. Son argument est simple : « Je ne veux pas, à Lille, de Radio Auchan. » Le Président se range à son avis. Georges Fillioud défendra fort bien cette interdiction à laquelle, personnellement, il ne croit pas.


André Rousselet et moi déjeunons avec Jacques Rigaud à RTL. Il est question de satellites, mais aussi de chaînes de télévision privées, hypothèse que Rousselet écarte absolument.



Guy Thomas et Serge Moati sont nommés l'un président, l'autre directeur général de FR3.





Mercredi 1er juillet 1981


Au Conseil des ministres, Robert Badinter présente le projet de loi d'amnistie préparé par Maurice Faure. Alors même qu'il est opposé à l'inclusion des terroristes dans la loi, il les y a laissés. Il en a en revanche exclu les délits économiques et fiscaux, la drogue, le proxénétisme, le racisme, le port d'arme, la conduite en état d'ivresse. François Mitterrand trouve qu'il y a trop d'exceptions : il ne s'agit, de toute façon, que de condamnés à moins de six mois. Il rejette le texte.


Fillioud fait le point sur la situation dans l'audiovisuel. Le Conseil des ministres crée la commission que dirigera Pierre Moinot afin d'élaborer des « réflexions et orientations » sur l'avenir de la Communication.



A déjeuner, après le Conseil, Michel Colucci m'explique que sans publicité, les radios privées ne pourront pas vivre : « Elles passeront sous le contrôle des puissances d'argent et rien n'y résistera. » Raisonnement imparable.


François Mitterrand répond à une lettre d'André Bergeron sur le chômage :

« Tout doit être fait pour lutter durablement contre ce fléau à l'échelle de l'Europe, dans un espace social apaisé par l'aménagement du temps de travail, la consultation des syndicats et la pleine utilisation de la dimension européenne (...). J'entends m'appuyer sur le cadre européen pour mettre en œuvre une relance sélective de la consommation populaire et un soutien aux secteurs industriels présentant les meilleures perspectives en matière d'innovation et de création d'emplois. »

Les autres syndicats protesteront contre le fait que le Président a répondu en premier à FO. Enfantillages...


Poussé par le ministre de l'Industrie, Pierre Dreyfus, et contre l'avis de Claude Cheysson qui s'inquiète des réactions américaines, Pierre Mauroy confirme l'achat de gaz à l'Union soviétique.

Louis Mermaz est élu Président de l'Assemblée nationale. Celle-ci vote la confiance au gouvernement Mauroy.


Jean-Marcel Jeanneney s'envole pour sa première réunion de sherpas, à Vancouver. Le Président lui adresse une nouvelle lettre d'instructions, cette fois très spécifique, préparée à l'Élysée. Il s'agit en particulier d'éviter que Ottawa se transforme en tribunal où la politique de la France, si différente des autres, serait jugée :

« S'agissant de la politique économique française, on écartera l'idée que la rencontre d'Ottawa pourrait constituer un "examen de passage ". La discussion sur la situation économique et sociale au Conseil européen de Luxembourg a permis de préciser la façon dont peuvent s'établir nos rapports avec nos principaux partenaires : la politique de la France relève d'une inspiration nettement différente de celle de nos principaux partenaires, mais on évitera de s'enfermer dans un débat idéologique, et il existe de nombreux domaines à partir desquels nous pouvons travailler ensemble.

Je note à cet égard avec satisfaction que ce Conseil européen a permis de confirmer la cohésion des Dix sur plusieurs points inscrits à l'ordre du jour d'Ottawa : taux d'intérêt, rapports Nord/Sud, relations avec le Japon. A propos des relations commerciales Est/Ouest, je pense qu'il faut prendre acte des réflexions présentées par les États-Unis, qui sont utiles, mais ne devraient pas conduire à des modifications d'ordre institutionnel. L'enjeu est avant tout politique, et lié pour une bonne part à l'évolution des relations Est/Ouest au cours des prochains mois. En matière énergétique, on confirmera les engagements pris à Tokyo et à Venise, mais on soulignera autant que possible l'idée selon laquelle la crise est loin d'être achevée. Et il faudra rappeler qu'en dépit de la relative détente constatée en ce moment, il convient de ne pas relâcher les efforts en cours. Pour les accords à long terme sur les prix du pétrole, la France est prête à signer avec certains pays, tels que le Mexique par exemple, des accords globaux portant également sur des projets industriels, mais il ne s'agit pas d'un sujet qui relève de la conférence d'Ottawa. »

La discussion entre ministres sur les nationalisations devient sérieuse. Deux questions dominent le débat : faut-il nationaliser les groupes industriels à 100 % ou seulement à 50 % ? faut-il nationaliser toutes les banques ou seulement les principales ?

Pierre Mauroy recherche un consensus par de grandes réunions confuses où ministres et hauts-fonctionnaires mêlés ont bien du mal à s'exprimer.

Remarque de François Mitterrand : « La précipitation actuelle du travail gouvernemental, qui n'est qu'en partie inévitable, a une grave conséquence : les problèmes ont tendance à être traités sans perspective stratégique et, trop souvent, par modification à la marge de ce qui se faisait avant. »




Jeudi 2 juillet 1981


Gaston Defferre parle au Président d'un nouveau projet de Jean-Jacques Servan-Schreiber : créer un Centre d'informatique « qui ferait venir travailler à Paris les plus grands chercheurs du monde ». Le Président est enthousiaste. Pour lui, la science est le facteur essentiel du progrès, et la modernisation de la France passe par l'introduction à marches forcées des dernières technologies. Carte blanche est donnée à Gaston Defferre pour aider Jean-Jacques Servan-Schreiber.




Vendredi 3 juillet 1981


Discussion avec le Président sur quelques réformes à lancer dans les années à venir : ouverture des grands corps de l'Administration aux responsables syndicaux, création d'une quatrième chaîne de télévision à vocation culturelle, rénovation des lieux publics (bureaux de poste, centres de Sécurité sociale, dispensaires...), création dans les mairies et les lieux publics de conseillers, choisis notamment parmi les retraités, afin d'aider les gens à remplir les formulaires administratifs et les orienter dans leurs démarches. Donner un téléphone gratuit aux retraités, des instruments de musique gratuits aux enfants, comme le sont déjà les livres scolaires. Rendre obligatoire une bibliothèque dans toute entreprise de plus de 500 personnes.

Le Président adresse ces propositions au Premier ministre avec communication à Fillioud, Lang, Defferre, Henry, Avice. Avec beaucoup d'entêtement, quelques-unes deviendront réalité.



L'OCDE modifie ses prévisions ; la situation économique internationale s'annonce plus mauvaise que l'organisation elle-même l'avait prévue, en France et ailleurs. La croissance en 1981 sera faible aux États-Unis (aux environs de 2 %), et ralentie au Japon (de l'ordre de 3 %). L'Allemagne ne devrait pas connaître de reprise avant le dernier trimestre. En 1982 et 1983, les taux d'intérêt américains pourraient baisser. La reprise allemande devrait s'affirmer. Pas de quoi s'inquiéter. De l'avis de l'OCDE, la reprise mondiale est pour l'an prochain.

Selon les mêmes prévisions, en France, la relance dégradera la balance des paiements, et la réduction de la durée du travail aura des conséquences différentes sur l'emploi selon la manière dont elle s'opérera : l'introduction d'une cinquième équipe améliore ainsi la situation de l'emploi, mais pas la cinquième semaine de congés payés. Le déficit budgétaire en 1982 devrait être de l'ordre de 140 milliards ; le point noir sera le déficit extérieur qui devrait atteindre 45 milliards en 1981 et 80 milliards en 1982.

Nous aurions préféré disposer de ces chiffres avant d'annoncer la relance ! Maintenant, c'est trop tard. L'excès d'optimisme initial de l'OCDE nous fait apparaître comme excessivement généreux dans une relance par ailleurs fort modeste. Tout repose donc à présent sur le dynamisme industriel de l'État et la reconquête du marché intérieur.



La Force interafricaine s'est retirée de N'Djamena. Goukouni est sans défense face à Hissène Habré.





Lundi 6 juillet 1981


A Matignon, nouveau Conseil interministériel sur les nationalisations. Interminable, confus, indécis. Toujours les deux mêmes questions sur la table : combien de banques faut-il nationaliser ? dans les entreprises industrielles, faut-il prendre la majorité ou la totalité du capital ? Delors plaide pour qu'on s'en tienne, dans l'industrie et dans cinq banques (Suez, Paribas, CIC, CCF, Crédit du Nord) à une majorité simple, un représentant de l'État faisant le tri des participations industrielles. Il met sa démission dans la balance. Pierre Mauroy pense, lui, qu'on doit nationaliser la totalité du capital dans l'industrie et dans toutes les banques ayant plus de 400 millions de francs de dépôts. Les communistes, Chevènement et Fabius sont de l'avis de Mauroy. Badinter, Cheysson et Rocard soutiennent Delors.



André Rousselet reçoit Robert Hersant et lui demande de vendre France-Soir à l'ancien président de la FNAC, Max Théret. En vain.

A Ryad, le Prince Fahd reçoit Claude de Kémoularia. Celui-ci rend compte au Président par télégramme :

« Le Roi Khaled est venu à Paris pour démontrer à tous que les relations entre la France et l'Arabie Saoudite étaient toujours excellentes, répondant ainsi aux rumeurs qui circulaient, indiquant que les relations entre les deux pays allaient se détériorer avec le changement politique intervenu en France. Le Roi souhaite voir se développer ces bonnes relations dans l'avenir. Il a gardé un excellent souvenir de son entretien avec le Président Mitterrand. Le Prince Fahd souligne "le danger que représentent les communistes partout dans le monde ", mais ajoute qu'il garde sa confiance au peuple français, qui finira par comprendre dans les proches années à venir que le communisme n'est pas conforme à son intérêt. »

Kémoularia fait ça très bien.




Mardi 7 juillet 1981


Coluche insiste : « L'absence de publicité tuera les radios vraiment libres. » Petite guerre pour la distribution des fréquences, notamment en Région parisienne. Chacun mise sur le fait accompli ; il faudra sans doute définir une règle de priorité.


Parfois, la diplomatie emprunte des chemins détournés. A l'initiative des Américains, l'ambassadeur d'Autriche auprès de l'OCDE est chargé par le directeur de l'Agence internationale de l'Énergie de « tâter le terrain » pour voir si la France serait disposée à rejoindre l'Agence, créée par Washington pour faire front commun contre l'OPEP. La réponse est négative. La position prise par Pompidou et Jobert en 1973 n'est pas modifiée : les Américains le sauront dans l'heure. Un signe parmi d'autres des limites de notre bonne volonté à leur égard.




Mercredi 8 juillet 1981


Jacques Chérèque, de la CFDT, vient me rappeler que les seuls affiliés de la Confédération mondiale des syndicats (TUAC) pour la France sont la CFDT, FO, la CGC et la FEN. La CGT et « les autres syndicats communistes » ne font pas partie de ce comité de coordination syndicale. Puis il entre dans le vif du sujet : « L'objectif d'Ottawa doit être le plein emploi. » Certes !


Au Conseil des ministres, Robert Badinter présente une nouvelle version du projet de loi d'amnistie ; cette fois, Robert Hersant lui-même est couvert ! Le projet est adopté sans débat : 6 200 détenus sortiront des prisons, soit un sur sept. Le Conseil adopte aussi un projet de loi d'abrogation de la Cour de Sûreté de l'État. Hernu suggère de maintenir la peine de mort... en temps de guerre !

Première discussion au Conseil sur les nationalisations, mais en partie C, c'est-à-dire sans décision. Jacques Delors explique qu'une nationalisation à 51 % de la grande industrie, de cinq banques de dépôt et de deux banques d'affaires suffirait à contrôler l'essentiel de l'économie. Badinter, Dreyfus, Rocard et Cheysson abondent dans le même sens. Pierre Mauroy balaie leurs arguments d'un revers de main : se contenter de 51 % est politiquement et juridiquement impossible, car cela ne permet aucun contrôle des filiales et laisse un trop grand sentiment de réversibilité. Le Président est du même avis, mais n'éprouve pas le besoin de le dire.



Dans l'après-midi, le Président regarde à la télévision, dans son bureau, la lecture de son message au Parlement par Louis Mermaz : « M'adressant au Parlement, j'en appelle à la volonté de tous, à l'esprit de responsabilité, au civisme, à l'imagination de notre peuple qui a su faire face, chaque fois qu'on lui a fait confiance, aux épreuves de son Histoire. »


Pierre Mauroy présente le programme de son gouvernement à l'Assemblée.


Le Président reçoit de l'état-major général des Armées et du secrétariat général de la Défense nationale une étude sur le rapport des forces dans le monde : Américains et Russes peuvent s'anéantir réciproquement une dizaine de fois, l'URSS dispose d'une considérable supériorité nucléaire, conventionnelle et chimique en Europe. L'installation de Pershing s'impose si rien n'est fait.

Pour préparer la nouvelle loi de programmation militaire 1984-1988, plusieurs décisions devront être prises assez rapidement : construire ou non le missile mobile SX ? l'arme nucléaire tactique Hadès ? des sous-marins nucléaires supplémentaires ? des porte-avions pour remplacer le Foch et le Clemenceau ? le Mirage 4000 ? Les différentes armes formulent évidemment des demandes concurrentes et contradictoires.

François Mitterrand sur les risques de guerre : « Je ne crois pas que les Russes désirent la guerre, car ils ont été très marqués par la Seconde Guerre mondiale et par leurs 20 millions de morts. Mais Russes et Américains sont engagés dans une course aux armements, et le rôle d'un pays comme la France est de peser dans le sens d'un ralentissement de cette course... Dans l'équilibre européen, les Russes savent que la France peut être leur principal interlocuteur, car la Grande-Bretagne a tendance à s'aligner sur les thèses américaines et l'Allemagne n'a pas l'entière liberté de décision en la matière. Je ne crois pas à la guerre, du moins dans un avenir prévisible, mais le problème est que les deux grandes puissances veulent obtenir, sans faire la guerre, les résultats qu'elles pourraient escompter d'une victoire militaire. »


Je reçois un des sous-secrétaires au Trésor américain, Mark Leland, qui fait un tour d'Europe avant Ottawa. Jeune, sympathique, il insiste sur la nécessité d'un « bon contact », lors du Sommet, entre les deux Présidents et entre Jacques Delors et Don Regan, secrétaire américain au Trésor. Il cite l'exemple du Mexique : « Les points de désaccord sont multiples avec les États-Unis, mais le fait que le premier contact personnel ait été réussi entre Reagan et Lopez Portillo a facilité les choses. »

Je l'interroge sur l'aide à la Pologne, très endettée : «Les États-Unis feront peut-être quelque chose, mais en laissant les Européens en première ligne. Le Japon, qui ne dépense que 1 % de son PNB pour la Défense, devrait aider la Pologne ou la Turquie. » Curieux : on doit aider la Pologne, mais pas l'URSS...

Sur le projet de « Filiale énergie » de la Banque mondiale, son attitude est très négative : « Les pays de l'OPEP n'en veulent pas, et il y a déjà des investissements énergétiques privés dans une centaine de pays en développement. »

Il évoque sur un ton mi-sérieux, mi-blagueur l'éventualité d'une dévaluation du franc au cours de l'été. Je lui rétorque qu'elle n'est pas d'actualité. Le Président, à qui je rapporte cette conversation : « On la fera quand les événements nous l'imposeront. »

Jeudi 9 juillet 1981


Si on achète du gaz aux Russes, il faut leur vendre de quoi construire un gazoduc. Cela devrait rapporter 10 milliards de francs à la France. Ainsi en avait décidé le précédent Président. Il faut là encore annuler ou confirmer cette décision.

Claude Cheysson redoute que l'on «fournisse à l'Union soviétique l'occasion de devenir un allié objectif de l'OPEP, ou, en tout cas, de renforcer notablement leur communauté d'intérêts». Hernu craint une coalition de l'Algérie et de l'Union soviétique, vendeurs de gaz. A l'inverse, Pierre Dreyfus défend le contrat : « Gaz de France a agi raisonnablement en négociant avec la partie soviétique à hauteur de 8 milliards de mètres cubes qui, s'ajoutant aux 4 milliards de mètres cubes déjà contractés, couvriront 30 % de nos besoins en 1990. Le gazoduc soviétique se réalisera et nos partenaires européens en bénéficieront également. » Ce point de vue l'emporte, comme il l'avait emporté sous le précédent septennat.


« On ne peut pas douter, écrit la Pravda ce matin, que les communistes français sauront, comme par le passé, repousser les attaques de ceux qui pensent pouvoir ébranler leurs positions internationalistes de classe. » Qui en doute ? A qui est adressé ce message ?




Vendredi 10 juillet 1981


Rentrant de la réunion de sherpas à Vancouver, Jean-Marcel Jeanneney écrit qu'il lui «paraît illusoire de penser que l'on peut infléchir la politique américaine sur les taux d'intérêt (...). Je crains malheureusement que, compte tenu des incertitudes allemandes, des difficultés britanniques, des positions catégoriques du Président des États-Unis et de la confiance du Japon en ses capacités et en son destin, les chefs d'État et de gouvernement réunis à Ottawa dans quelques jours ne puissent eux-mêmes s'accorder sur des politiques ou des projets propres à donner quelque espoir aux peuples ». Analyse prémonitoire.




Lundi 13 juillet 1981


Devant le groupe socialiste, à l'Assemblée, Georges Fillioud, contredisant le projet présenté par Robert Badinter en Conseil, obtient des députés socialistes que les délits pour lesquels Robert Hersant est poursuivi — violation des lois sur la concentration dans les entreprises de presse — ne soient pas amnistiés. François Mitterrand s'étonne de ce revirement.



Les Américains demandent aux quatre pays européens concernés de ne pas financer la construction d'un gazoduc à travers l'URSS : « Utilisant la technologie occidentale - en particulier américaine — de pompage et de surveillance la plus avancée, [ce projet] apporterait à l'URSS des technologies que le COCOM interdit d'exporter. » Première nouvelle !

Mardi 14 juillet 1981


En dehors du cadre de l'amnistie soumise au Parlement, la grâce présidentielle est accordée à plus de 4 000 détenus.


Le Président reçoit le Bureau de l'Assemblée nationale, puis les chefs de partis avant Ottawa. Étrange cohorte : Chirac, Jospin, Marchais. Giscard a refusé de venir. François Mitterrand leur explique qu'il va dire aux États-Unis « combien il est difficile d'exiger une solidarité politique quand il n'y a pas de solidarité économique et monétaire. Je compte exposer la stratégie économique de la France, et plaider pour une véritable amorce du dialogue Nord/Sud comme moyen d'aider à sortir de la crise l'ensemble du monde industrialisé ».


Le Président nicaragayen, Daniel Ortega, est à Paris. Beaucoup plus modéré et raisonnable que je ne le croyais, il rêve d'un dialogue avec les États-Unis : « Qu'ils me laissent une chance ! » Il assiste au défilé depuis la tribune présidentielle. Pas très loin de lui, le nouvel ambassadeur américain, Evan Galbraith, enrage. Pour lui comme pour Reagan, Ortega est aussi dangereux que les SS 20. Et même davantage, puisqu'il est dans leur arrière-cour.



Mercredi 15 juillet 1981


Au Conseil des ministres, Gaston Defferre présente le projet de loi sur la décentralisation. En bon élu de province, François Mitterrand a trop souffert des préfets de la Nièvre pour ne pas s'en réjouir, même s'il sait que cette réforme donnera le pouvoir à la droite, pour longtemps, dans la quasi-totalité des régions.

L'application de la loi à Paris est difficile : le risque est d'en faire trop (en plaçant le préfet de police sous les ordres du maire), ou trop peu (en maintenant Paris hors du droit commun).

Plusieurs ministres, dont Jack Lang, s'opposent au projet afin de conserver le droit de répartir eux-mêmes les subventions. Lang bombarde le Président de notes depuis quinze jours. Le Président s'irrite de le voir réclamer en Conseil — c'est-à-dire publiquement — ce qu'il n'a pu obtenir en privé : « C'est l'honneur de la gauche de vouloir des réformes, même lorsqu'elles ne lui profitent pas. Sans le vote des femmes, la gauche eût été au pouvoir dès 1946. Et pourtant, Léon Blum était pour. La décentralisation pose le même problème, et il faut donner la même réponse. »

A la sortie, François Mitterrand me confie : « Qu'est-ce que je peux m'ennuyer au Conseil ! C'est trop long, et ils lisent tous leurs notes. Il faut les empêcher de lire ! »



A Bonn, pour le trente-huitième Sommet franco-allemand, le premier auquel nous assistons, le Président dit à Schmidt : «... L'évolution des taux d'intérêt et la hausse du dollar créent dans les économies occidentales et dans celles du Tiers Monde des situations de nature à entraîner des troubles sociaux, des désordres politiques, des catastrophes financières. Je suis optimiste pour Ottawa si la coopération entre la France et la RFA s'affirme. Il faut ramener les Etats-Unis à une notion plus universelle de leur rôle. Ce que j'attends d'Ottawa, c'est une modification des données psychologiques et donc politiques : le monde aura-t-il le sentiment que les Sept sont davantage soudés face aux crises militaires et économiques, ou bien ceux-ci se réfugieront-ils dans le verbalisme ?... Le seul fait de se réunir est déjà une chose considérable dans ce monde troublé. Mais il faut faire preuve de volonté politique. A défaut, les égoïsmes nationaux reprendraient le dessus. C'est seulement à cette condition qu'il sera possible de surmonter la crise mondiale. »





Jeudi 16 juillet 1981


Le ministre du Plan, Michel Rocard, qui prépare un plan intérimaire pour deux ans, vient interroger le Président : « Faut-il afficher les prévisions catastrophiques du chômage pour la fin de 1982 ? Faut-il afficher les besoins financiers, énormes, du Plan dans le budget de 1982 ? »

On a le choix : soit un budget sans rien pour le Plan, suivi d'un collectif en 1982 pour le financer, soit un budget prévoyant 15 à 30 milliards pour le Plan dans un Fonds d'Action structurelle. La première solution est en apparence plus rigoureuse. La seconde, plus sérieuse. C'est celle que Rocard préconise, avec un fonds de 25 milliards. Laurent Fabius aussi, mais avec une dotation d'une quinzaine de milliards seulement.





Vendredi 17 juillet 1981


Les affaires se traitent de plus en plus à Matignon. Le Président écrit sur plusieurs notes que lui adressent les ministres : « Laissez le gouvernement décider. » Les membres du secrétariat général de l'Élysée, et d'abord Jacques Fournier, assurent la liaison entre les deux maisons.



Je reçois de Jeanneney le projet de communiqué pour le Sommet d'Ottawa, préparé par les Canadiens après la réunion de Vancouver. Sur les relations économiques Est/Ouest, le texte est plus anodin que prévu : « Nous reconnaissons qu'il y a un équilibre complexe d'intérêts politiques et économiques dans nos relations Est/Ouest, et nous en concluons qu'une poursuite des consultations et une coordination, lorsqu'elle s'avère utile, sont nécessaires pour s'assurer que nos politiques économiques continuent d'être compatibles avec nos objectifs en matière de politique internationale et de sécurité. »


Signature entre le patronat et les syndicats — sauf la CGT — d'un protocole de négociation sur la réduction de la durée du travail à trente-neuf et l'instauration d'une cinquième semaine de congés payés. Reste à en régler le financement.


Début de la session extraordinaire du Parlement. Le Président aurait voulu l'éviter. Impossible : il y a trop de projets de lois en attente. Et les ministres veulent tout faire voter au plus vite.


L'aviation israélienne bombarde Beyrouth. Le Président rédige lui-même un communiqué : « ... La France est prête à favoriser tout effort en faveur du dialogue et de la négociation avec toutes les parties intéressées, mais elle tient à mettre en garde quiconque céderait à la tentation d'une nouvelle escalade de la violence. »

Samedi 18 juillet 1981


La préparation du Budget 1982 est très difficile. Les Finances font tout pour reprendre de la main gauche ce que le Premier ministre a accordé de la main droite, il y a un mois, dans le collectif. Elles proposent ainsi de supprimer, dans le budget des Transports, la subvention d'équilibre pour l'exploitation de Concorde. Menaçant de démissionner, Fiterman en obtient le maintien. François Mitterrand, prévenu après coup, trouve que c'était là une bien mauvaise manière de Delors, même si Fabius, en charge du Budget, en est responsable. Pour la première fois, je l'entends parler du déménagement des Finances qui « occupent indûment la moitié du Musée du Louvre ». Il demande à Robert Lion de réfléchir à un autre endroit où installer le ministère, et de prendre contact à cette fin avec le Maire de Paris.



Des membres du Service d'action civique (SAC) assassinent six personnes à Auriol, dans les Bouches-du-Rhône. François Mitterrand : « Ces gens-là sont encore très puissants. Ils essaieront de déstabiliser le régime. Ce qui est arrivé à Allende peut m'arriver. Je le sais. » Il me confie, sans précisions, qu'il a reçu des menaces après le 10 mai. Un jour, lors d'un voyage en province, quelqu'un lui glissera dans la main un message pour lui prouver qu'on peut l'assassiner, le moment venu, sans difficulté. Je l'interroge, il hausse les épaules : « Contre cela on ne peut rien, il faut le savoir, mais ne pas en faire une obsession. »


Le Président me demande d'aller rencontrer le Chancelier d'Autriche, Bruno Kreisky, pour étudier l'expérience économique autrichienne : « Ils ont bien réussi. Ils n'ont pas de chômage. Allez voir ça de près ! »


Le Journal Officiel publie la circulaire signée Pierre Mauroy annulant la circulaire Barre sur le boycott des entreprises travaillant en Israël : « Le régime des échanges (...) ne doit comporter aucune discrimination, quelle qu'en soit la raison. » Un groupe de travail présidé par Claude de Kémoularia est chargé d'élaborer les propositions « qui devraient permettre de répondre à la volonté du Président d'exclure toute discrimination et de préserver nos échanges essentiels avec les pays des législations de boycott ».


Violentes émeutes en Angleterre : aurons-nous les mêmes, cet été, dans les banlieues ? Robert Badinter et Charles Hernu en sont convaincus.





Dimanche 19 juillet 1981


Nous partons pour Ottawa à la réunion du Club des pays riches. Mais surtout à celui des trois puissances nucléaires d'Occident. Ce sera la première rencontre des deux Présidents américain et français. Michel Jobert a insisté pour en être, Pierre Bérégovoy aussi.

Dans l'avion, le Président consulte son dossier. Selon la note de synthèse, « la France veut obtenir qu'on parle de la nécessaire coordination des politiques monétaires et financières en matière de taux d'intérêt et de chômage ; de la création de la "Filiale énergie " de la Banque mondiale ; des "Négociations Globales" sur les problèmes économiques ; du nécessaire respect des principes commerciaux internationaux par le Japon et les États-Unis. L'opinion s'attend, peut-être excessivement, à ce que nous demandions une baisse des taux d'intérêt américains. Il serait donc essentiel de faire savoir que tel n'était pas l'enjeu du Sommet, pour éviter de décevoir ».

Il est d'autre part conseillé au Président d'insister sur les quatre points suivants : «

1 La France parle pour l'avenir en montrant l'importance de la priorité du plein emploi, de l'harmonisation sociale et du dialogue Nord/Sud ;

2 L'important est aujourd'hui la "solidarité globale". Il n'y a pas de solidarité militaire ni politique sans solidarité économique et sociale ;

3 Pour mettre fin à la crise, la France oppose à la doctrine du monétarisme sauvage une conception moderne et raisonnée de relance industrielle concertée ;

4 La France se fait l'interprète de ses partenaires européens et montre que Ottawa est pour elle une suite logique du Sommet de Luxembourg et du Sommet franco-allemand. »


Je fais plus ample connaissance avec quelques-uns des hauts fonctionnaires qui nous accompagnent. Chacun me confie ses espérances en fonction des postes qui, naturellement ou non, devraient se libérer. Bien plus important, semble-t-il, que l'enjeu du Sommet !

En débarquant, nous découvrons le rituel de ces rencontres. Néophytes mais sûrs de notre bon droit, nous y introduisons maintes fantaisies : sièges tournants, délégations fluctuantes, discours improvisés. Les autres nous accueillent avec défiance, impressionnés par cette audace, inquiets de ses conséquences.

Pierre Trudeau est à la fois le président et le doyen. Intellectuel, charmant, détestant Reagan, aimant être détesté de lui, c'est un hôte délicieux et attentif.

Bataille dérisoire à propos des chambres : Jobert exige une suite, comme Cheysson. Petits côtés d'hommes ordinaires qui se croient grands.

Dès l'arrivée, François Mitterrand et Ronald Reagan se rencontrent sur la pelouse de l'hôtel Montebello où se tient la réunion.

Le Président Reagan impressionne d'emblée par sa voix chaude, douce, enveloppante, heureuse. Cette caractéristique n'est pas anecdotique. Cet homme ne parle jamais de choses tristes et place toujours un filtre d'optimisme devant tout ce qu'il regarde. Il ne fait rien pour communiquer à son peuple la peur de ses rivaux, le goût de l'effort, la crainte de l'échec. Il lui fait croire — et ses compatriotes ne demandent que ça — qu'après le temps de l'humiliation revient celui de la puissance. Une fois passé l'obstacle de ce charme, il est difficile de ne pas percevoir l'extraordinaire vide de sa conversation. Il ne fait que lire des fiches minuscules qu'il extrait de sa poche intérieure gauche. Souvent, elles ne portent que cinq mots et se terminent par un point d'interrogation : l'ambition de ses collaborateurs n'est jamais de le voir exposer une doctrine complète, mais de le faire questionner son interlocuteur afin que les services en retirent quelque chose. Quand la conversation s'emballe, le Président américain, parfaitement conscient de ses limites, dérive sur ses souvenirs du temps où il était comédien ou gouverneur de Californie. Ou bien encore sur une blague. Les premiers sont d'une naïveté confondante, les secondes généralement très drôles.

(Une seule fois, beaucoup plus tard — lors du dernier dîner à la Maison Blanche, sous sa seconde présidence, où Jacques-Yves Cousteau voisinait avec Rudolf Noureïev — il fit un très joli discours qui me parut à la fois sincère et improvisé. Mais, avec ce diable d'homme dont le sourire masque parfois un désarmant bon sens, comment savoir ?)

On parle d'économie : « François, il n'y a aucun problème, la reprise économique chez nous sera pour janvier, février au plus tard. » Du gazoduc : « Vous ne devriez pas construire ce gazoduc, les États-Unis vous fourniront plus de charbon à la place. »

François Mitterrand apprend ce jour-là à Reagan l'existence de l'agent « Farewell » et l'importance des informations qu'il nous transmet. Il lui dit son intention de communiquer à la Maison Blanche tout ce que « Farewell » nous dira sur les agents soviétiques en Amérique. Épaté, Reagan s'exclame : « C'est le plus gros poisson de ce genre depuis 1945 ! »

Reagan se méfie de Trudeau en qui il ne voit qu'un play-boy gauchiste. Il lui a proposé de venir à Washington préparer le Sommet. Mais Trudeau a traîné, préférant faire d'abord le tour des capitales européennes. Pour être sûr que Trudeau ne lui vole pas la vedette et ne présente pas ses positions de façon caricaturale, les Américains ont organisé un centre de presse à l'extérieur, à soixante kilomètres de là, où Haig viendra parler, attirant tous les journalistes.

Le conseiller pour la Sécurité de Reagan, Dick Allen, que j'ai déjà eu au téléphone à propos de l'entrée des communistes au gouvernement, demande à me voir. Un déjeuner en tête à tête est organisé demain à l'hôtel.


Le Sommet s'ouvre par un dîner. On y parle des relations Est/Ouest, de la Pologne, du Moyen-Orient. L'ordre du jour des débats de demain est arrêté : économie générale, commerce, énergie, Nord/Sud, commerce Est/Ouest.

Assis à côté de François Mitterrand, Ronald Reagan lui explique qu'il se méfie depuis toujours des communistes. Quand il était candidat à la présidence du syndicat des acteurs à Hollywood, son adversaire était un prêtre : « Il était communiste. Il avait été formé à Moscou. Je suis sûr que là, on avait décidé de le renvoyer aux États-Unis pour qu'il devienne prêtre et président du syndicat des acteurs. » François Mitterrand dissimule mal son sourire : « Vous ne trouvez pas que c'est un investissement énorme et bien aléatoire pour un poste finalement secondaire ? »

Ronald Reagan : « Mais non, pas du tout, ils font ça partout. Il y a beaucoup de gens aux États-Unis qui sont ainsi des taupes soviétiques et que nous ne savons pas identifier. »

Lorsqu'il me racontera cet échange, François Mitterrand conclura : « Il a trop regardé Les Envahisseurs ! »




Lundi 20 juillet 1981


La réunion commence. Les sept pays dont les représentants sont assis autour de la table produisent 80 % du « produit mondial brut ». Trois sièges par pays. Le sherpa ou un autre haut fonctionnaire se tient derrière. Jobert est fou de rage d'avoir à laisser Cheysson et Delors en séance. Helmut Schmidt, fondateur de ces Sommets, joue les blasés ; Margaret Thatcher est pleine d'enthousiasme ; le Japonais Suzuki dort ; l'Italien Spadolini parle d'histoire et de littérature.

Ronald Reagan prend le premier la parole sur la situation économique : Contre l'inflation qui sévit dans le monde entier, la plus longue qu'on ait connue, il faut agir. Chez nous, on a considéré pendant plusieurs décennies que les dépenses gouvernementales étaient un stimulant pour l'économie. Quandj'ai été élu Président, j'ai présenté au Congrès la plus forte réduction des dépenses gouvernementales à avoir jamais été entreprise : 40 milliards de dollars ! D'ici la fin de 1984, nous aurons réalisé une économie budgétaire de 280 milliards de dollars. Ainsi, nous allons pouvoir réduire la charge fiscale. On n'a pas à choisir entre l'inflation et le chômage. Je sais que les taux d'intérêt élevés sont gênants pour certains pays. Nous espérons qu'au fur et à mesure que l'inflation diminuera, ces taux pourront baisser. Ils sont, aux États-Unis mêmes, très néfastes pour la construction, la production automobile. Certaines entreprises ne peuvent plus financer leurs stocks ; elles seront obligées de disparaître. Nous ne pouvons intervenir en leur faveur. D'ici trois ans, nous aurons réduit l'inflation : ce sera bénéfique pour le monde entier. Il ajoute, sans que cela ait le moindre rapport avec ce qui précède: J'espère qu'une réunion du COCOM pourra discuter du commerce avec l'Est.

Trudeau organise un tour de table. Les Européens mettent tous l'accent sur le problème de l'inflation. Pas un ne relève la phrase de Ronald Reagan sur le commerce Est/Ouest.

Helmut Schmidt : Quand nous reviendrons de Montebello, rien ne sera changé dans la politique américaine. Il nous faudra réduire les besoins d'emprunt pour permettre aux banques centrales de baisser les taux d'intérêt. Nous allons donc devoir réduire nos dépenses et nos emprunts publics. Cela ne sera pas bon dans l'immédiat pour les chômeurs, car nous en profiterons d'abord pour restructurer nos économies. Nous devons en être conscients. Nous ne blâmons personne. Nous disons simplement que les faits sont ainsi. Chacun ici est hypocrite, prônant le libre-échange et maintenant son protectionnisme.

Spadolini : Il faut affronter simultanément les problèmes de l'inflation et du chômage. Évitons, en voulant réduire l'inflation, de faire croître le chômage, ce qui affaiblirait en outre le système démocratique.

François Mitterrand expose sa conception de la crise et la politique économique des socialistes français. Il critique la politique américaine de façon très modérée : Les causes de la crise sont structurelles, et la cause des hauts taux d'intérêt est dans la politique des États-Unis. Indirectement, nous souffrons ainsi des idéologies. On a voulu d'abord lutter contre l'inflation, puis contre le chômage, puis à nouveau contre l'inflation. Le résultat est que nous avons à la fois inflation et chômage. Je ne pense pas que des taux d'intérêt élevés soient l'unique réponse possible à l'inflation, comme le prétend la théorie monétariste. Mais ce serait certes une absurdité de dire que la monnaie ne compte pas. La France souffre de 14 % d'inflation, de 7 % de chômage : c'est trop. Chacun de nos pays lutte comme il peut contre la crise qui est la sienne, dont notre système est responsable — chacun dans le cadre de sa politique nationale et de nos politiques communes, celle de l'Europe et celle de l'Alliance. Il serait absurde de rendre contradictoires politiques nationales et politiques communes.

Cependant, il faut bien tenir compte du fait que nous ne partageons pas les mêmes analyses. En France, le suffrage universel a sanctionné les expériences passées. Il y a un seuil de chômage au-delà duquel les risques d'explosions sociales dépasseraient les risques découlant de l'inflation. Je ne dis pas qu'il vaut mieux lutter contre le chômage que contre l'inflation, mais je dis que nous avons atteint le seuil au-delà duquel les réalités sociales balaieraient les réalités économiques.

Quant à nous, nous avons fait le choix de la croissance par la consommation populaire et l'investissement productif. Ce n'est pas seulement parce que cela correspond à nos idées, mais parce que nous ne pouvons pas faire autrement (...). Les taux d'intérêt élevés rendent notre tâche plus rude. Le poids des dettes devient menaçant pour les moyennes entreprises et même pour quelques grandes. Nous ne pouvons accepter de jeter notre économie dans le marasme, comme ce fut le cas avant la Seconde Guerre mondiale. Cela risquerait de nous conduire à la dictature, au protectionnisme et de briser, à la fin, notre communauté...

Pour relancer la croissance, nous butons contre les taux d'intérêt. Mais nous ne disons pas aux Américains : vous êtes coupables. Nous savons que vous faites ce que vous pouvez. Ronald Reagan nous dit : ce n'est pas là de la théorie, mais une nécessité pour lutter contre une situation intérieure. J'essaie de vous comprendre. Essayez de nous comprendre aussi, afin que nous nous entraidions. Je n'accuse pas les États-Unis, mais je veux qu'ils sachent que cela nous gêne, que cela nous crée des risques de désordres économiques et sociaux, que cela nous affaiblit, et donc engendre des risques politiques et militaires. Il faut le consentement populaire pour défendre les valeurs de civilisation, la sécurité et l'indépendance de nos patries...

Nous avons à tenir compte de notre population, de nos disparités sociales, de nos injustices, de nos inégalités. Nous n'avons pas toutes les vertus. Nous avons nos démagogies, nos faiblesses. Si nous n'avons pas le soutien de nos partenaires, comment ferons-nous face aux arrivages massifs de biens de consommation japonais ? Le libre-échange, c'est très bien en théorie, mais je constate qu'en pratique, nous en sommes loin. Je suis de l'avis de Helmut Schmidt lorsqu'il déplore le protectionnisme auquel recourent, en fait, tous les pays. Et je demande qu'il soit fait un bilan sérieux de tous les dispositifs que nous avons les uns et les autres adoptés, cela afin de les organiser et de les réduire. Nous aurons à parler du vin italien, des textiles, de la sidérurgie dans la Communauté, des huiles végétales et du soja américains importés en Europe... On ne doit pas parler de règles commerciales sans avoir rendu visibles certaines pratiques, notamment en ce qui concerne les pays du Tiers Monde, qui ne résultent pas du libre jeu des marchés, mais sont l'expression de dominations économiques. Or, nous n'avons pas défini de véritable politique entre nous sur ce plan-là.


Une fois le tour de table terminé, la séance est levée. Je vais, comme prévu, déjeuner avec le principal conseiller du Président américain. Il ne sait pas — moi non plus — qu'en dix ans j'en verrai six autres occuper après lui le même bureau à la Maison Blanche !...

Dick Allen est charmant, professionnel, et connaît assez bien la France. Ancien étudiant en Allemagne, il me dit avoir été un temps chauffeur de taxi à Toul ! Il ne s'intéresse visiblement qu'à une seule chose : le rôle des communistes dans la politique étrangère du gouvernement français. J'explique qu'avec ou sans les communistes, notre politique étrangère sera entre les mains du seul Président et obéira à des orientations claires qui sont d'ailleurs publiques.

Il m'écoute d'un air très aimable et ajoute, manifestement sincère : « Je comprends. Ça devrait coller. Passons à autre chose : je ne vois pas la différence entre votre politique économique et celle de l'Union soviétique... »

Interloqué, je m'évertue néanmoins à la lui expliquer. Il écoute poliment et prend même des notes. Mais je sens bien que je perds mon temps. Ainsi s'annonce ce formidable mur d'incompréhension, ce fossé culturel qui caractérisera nos rapports avec les Américains durant de longues années.


En sortant de ce déjeuner, je découvre qu'en créant leur propre service de presse à soixante kilomètres du lieu du Sommet, les Américains ont gagné d'avance la bataille des médias : s'ils veulent entendre les briefings de Haig, les plus courus, tous les journalistes doivent camper sur place. Se déplaçant en hélicoptère, Haig s'y rend sans cesse. Les briefings des autres pays se dérouleront à Montebello devant des salles vides.

L'après-midi, le débat est consacré aux rapports Nord/Sud. Reagan nous explique qu'il a trouvé la solution à ces problèmes. Il la doit à l'un de ses amis qui possède une très vaste exploitation agricole en Californie. Cet ami, voyageant au Mexique, voit un paysan qui arrose son champ avec un vieil arrosoir, faisant sans relâche le va-et-vient entre la source et le champ : « Mon ami californien s'est dit : il faudrait un tuyau d'arrosage ; il y a chez moi de vieux tuyaux d'arrosage qui ne servent à rien, je vais les lui envoyer et le problème sera réglé... Voilà ce qu'il faut faire partout ! » Là s'arrête son discours.

Pendant cet exposé, Suzuki dort la bouche ouverte, Mme Thatcher se poudre, François Mitterrand signe des cartes postales, Spadolini papote avec son sherpa Sergio Berlinguer, cousin du tout-puissant patron du PC italien, Schmidt fouille dans ses dossiers et Trudeau vérifie méticuleusement la bonne tenue de l'œillet rouge qui orne sa boutonnière. Seuls les collaborateurs de Reagan ont l'air aux anges.

Je ne suis pas près d'oublier ce premier contact avec les Grands de ce monde.


Faute d'une conclusion quelconque sur l'aide au développement, Trudeau passe aux relations avec l'URSS.

François Mitterrand : Un recours au COCOM pour savoir ce que nous pouvons vendre est peut-être nécessaire. Je ne m'y oppose pas. Mais il faut une épreuve de vérité. Est-ce qu'on nous demande précisément de ne pas vendre ce que nous vendons ? Qu'est-ce que l'Amérique, elle, a besoin de vendre ? On nous parle de stratégie. Mais on ne va pas faire un blocus, comme Napoléon ! Cela n'a d'ailleurs pas bien marché... Il n'est pas question de créer la disette dans des pays déjà affamés.

Ronald Reagan répond clairement : Oui, il faut affamer les Russes, afin qu'ils retournent leurs armes contre le Kremlin ! Puis, il se met à lire une note : Une étude de la CIA prévoit un déclin quasi inéluctable de la production pétrolière russe d'ici trois ans, en raison d'une exploitation désordonnée et excessive des champs pétrolifères en activité, de l'incapacité des Soviétiques à découvrir des réserves suffisantes et de l'inadéquation technique de l'outil de recherche et de production. Moscou va dès lors se trouver acculé à choisir entre ses livraisons aux pays de l'Europe de l'Est et ses exportations vers l'Occident. Les Soviétiques tenteront de compenser ce ralentissement de la croissance de leur production énergétique totale en substituant au pétrole d'autres sources d'énergie et en limitant leur consommation en ce domaine par le biais d'économies d'énergie. Nul ne peut ralentir le déclin de la production pétrolière soviétique. Mais l'utilisation d'équipements occidentaux tels que des pompes, du matériel de forage et de transport, pourrait améliorer leur production de gaz. Le projet de la France, de la République fédérale d'Allemagne et de l'Italie de construire un gazoduc est scandaleux.

François Mitterrand : Les Américains vendent bien du blé à l'URSS !

Ronald Reagan : Ça n'a rien à voir. Le blé, ce sont les fermiers américains qui le produisent. Le gazoduc, c'est l'Europe qui se met à genoux. Il faut empêcher ce gazoduc par tous les moyens !


Dans la soirée, les sherpas négocient le communiqué final. J'entre dans la salle et m'assied à côté de Jean-Marcel Jeanneney pour le seconder. Un peu plus tard, je me rends compte que j'ai fait scandale : la règle est de n'admettre qu'un seul négociateur par pays. Mais nul ne m'en tient rigueur.

Mardi 21 juillet 1981


Avant que la séance ne reprenne, Michel Jobert, commentant des incidents survenus dans les banlieues anglaises, me dit : « Il y a encore eu des émeutes à Londres ; c'est la faute des travaillistes qui ont naturalisé tous les gens du Commonwealth ! »



Le communiqué est bouclé vers 3 heures du matin : « La première de nos priorités : la nécessité de réduire l'endettement public. » Sur Cancún, on ne mentionne que « la volonté d'explorer toutes les voies de consultation et de coopération avec les pays en développement dans toute enceinte appropriée ». Rien de précis sur les « Négociations Globales », sauf que l'expression est dorénavant écrite avec des minuscules. C'était la condition mise par les Américains pour en parler ! Sur les problèmes démographiques : « Nous sommes gravement préoccupés des conséquences de la croissance démographique mondiale. De nombreux pays en développement ont entrepris de régler, dans le respect des valeurs et de la dignité humaines, ces problèmes et d'assurer parallèlement le développement de leurs capacités humaines, notamment dans les domaines des techniques et de la gestion. »

Sur les relations économiques Est/Ouest, on aboutit à un texte suffisamment vide pour recueillir l'assentiment de tous : « Nous entreprendrons de nous consulter en vue d'améliorer le système actuel de surveillance du commerce avec l'URSS des produits stratégiques et des technologies qui y sont associées. »

Une fois la séance levée, j'obtiens du sherpa canadien que les textes du communiqué rédigés en français et en anglais aient valeur égale.


En conférence de presse, François Mitterrand prend de nouveau parti en faveur du déploiement des Forces nucléaires intermédiaires américaines en Europe « pour rétablir l'équilibre européen ». Pierre Morel, un des conseillers diplomatiques de l'Élysée, s'inquiète : « Cette déclaration peut être récupérée par nos adversaires et conduire la France là où, précisément, elle ne veut pas aller, c'est-à-dire vers l'intégration ou le neutralisme (...). Raisonner en termes d'"équilibre européen", comme François Mitterrand l'a fait, serait admettre qu'il doit y avoir un équilibre nucléaire en Europe distinct de l'équilibre Est/Ouest global, ce qui ne sera malheureusement pas le cas avant longtemps. La supériorité de l'URSS, acquise aujourd'hui à tous les niveaux, ne peut être compensée que par le couplage entre la défense de l'Europe occidentale et l'équilibre stratégique global entre les États-Unis et l'URSS. Le principal mérite de la décision de l'OTAN du 12 décembre 1979 n'est pas de compenser, nombre pour nombre, les SS 20, mais de rétablir un couplage entre l'Europe et les États-Unis dans le domaine des missiles à moyenne portée, où les moyens soviétiques ne sont pas compensés jusqu'à présent. »

Remarquable analyse que le Président approuvera : preuve, ô combien utile, qu'avec un peu de diplomatie il est possible à un collaborateur d'expliquer au Président qu'il s'est tout simplement trompé.



Mercredi 22 juillet 1981


Ce Sommet nous laisse à tous une impression d'amertume et de perplexité. C'est donc cela, une rencontre internationale : une réunion où rien ne se décide, aux séances vides, aux communiqués assez insignifiants pour être acceptables par tous, où le meilleur manipulateur de médias apparaît comme le gagnant ? L'an prochain, puisqu'il nous appartiendra de l'organiser, il faudra veiller autant à l'image qu'au fond.


Kreisky me recevra demain à Vienne.


L'Assemblée nationale discute du projet d'amnistie. Robert Hersant en est exclu.





Jeudi 23 juillet 1981


De retour à Paris, François Mitterrand réunit le Conseil des ministres. Pierre Desgraupes est nommé président d'Antenne 2, Jacques Boutet de TF1.

Lors du tour d'horizon de politique étrangère qui ouvre la partie B du Conseil, le Président raconte le Sommet : « La rencontre d'Ottawa s'est déroulée dans un climat de travail et de coopération dont j'ai tiré le plus grand profit. Après ces deux journées de rencontres au sommet et d'entretiens privés, j'en retire pour ma part cinq conclusions :

- la France a préservé dans ses conversations et dans le texte du communiqué l'intégralité de l'autonomie de sa politique économique et financière ;

- aidée par les autres nations européennes, la France a fait admettre aux États-Unis que leur politique des taux d'intérêt et l'excessive instabilité des taux de change étaient nocifs pour l'économie mondiale ;

- pour la première fois dans une telle réunion, il a été reconnu que la lutte contre le chômage était une priorité au même titre que la lutte contre l'inflation ;

- en matière de relations économiques Est/Ouest, nous avons pu faire admettre qu'il était essentiel pour chaque nation d'organiser comme elle l'entend ses échanges et qu'en particulier, nos importations de gaz soviétique s'inscrivaient dans le contexte normal des échanges économiques raisonnables;

- enfin, j'ai été très heureux de ce que l'ensemble des chefs d'État et de gouvernement aient accepté de se rendre à l'invitation que je leur ai faite de venir en France l'année prochaine pour un nouveau Sommet des nations industrialisées.

Un Sommet n'est pas un spectacle ni le lieu de décisions. C'est une occasion de rencontre utile, studieuse et riche d'enseignements, dont on ne voit les effets que beaucoup plus tard. A Ottawa, la France a parlé pour l'avenir. Je rappellerai à mes interlocuteurs, si nécessaire, les engagements qu'ils ont pris, au cours de ce Sommet, de tout faire pour la stabilité des monnaies, le développement des pays pauvres et la lutte contre le chômage. Enfin, je ferai en sorte que la préparation du prochain Sommet de Paris nous amène à une plus large compréhension des enjeux de la mutation économique mondiale d'aujourd'hui. »


Le Conseil décide l'envoi d'une mission médicale au Liban et le gouvernement se déclare déterminé à apporter son appui au gouvernement de Beyrouth dans la réorganisation de son Armée nationale, en vue de reprendre progressivement le contrôle de son territoire.

En partie C, premier débat sur le prix unique du livre. Jack Lang est pour, Gaston Defferre aussi, Edmonde l'a convaincu. Pierre Mauroy est réticent, mais, sentant que le Président y tient, approuve le projet. Pas par courtisanerie, plutôt par dévouement. Je sais qu'il saura dire non quand il le faudra.

On parle de la « régularisation » des étrangers en situation illégale ; Defferre s'y oppose : « Cela amènerait 200 000 chômeurs de plus. »


A Vienne, je déjeune avec Bruno Kreisky dans la salle même où se tint le Congrès de 1815. Nous parlons d'abord du Moyen-Orient. Ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare crée entre nous une étrange complicité dont sont exclus les autres convives, le ministre des Finances et celui des Affaires étrangères. Cet homme a tout connu ; il rayonne d'intelligence et voit loin. La veille, il a dîné avec Gromyko qui fêtait le cinquantième anniversaire de son entrée dans la diplomatie soviétique. Le Chancelier autrichien l'a interrogé : « Qu'est-ce qui a le plus changé, à votre avis, pour la Russie depuis cinquante ans ? » Gromyko lui a répondu sans hésiter : «Il y a cinquante ans, il y avait une Allemagne. Aujourd'hui, il y en a quatre. » Kreisky sourit : « Sans doute comptait-il les territoires prussiens annexés par la Pologne et la Russie. »

Je n'ai jamais oublié cette phrase de Gromyko. L'obsession allemande explique mieux que tout combat idéologique le comportement stratégique russe en ce siècle. Probablement aussi celui du siècle prochain.

Kreisky me parle de l'Autriche. Naturellement, dit-il, « la France n'est pas aujourd'hui dans la même situation que nous. Mais vous pouvez peut-être vous inspirer des mêmes principes : un déficit budgétaire, financé sans création de monnaie, peut aller jusqu'à 3 % du PIB sans danger pour les prix et les comptes extérieurs ; l'usage volontariste et quotidien du secteur public des banques est la clé du plein emploi ; le fonds de garantie des entreprises est un outil utile pour financer l'investissement ; élever le coût des licenciements pour les entreprises est un moyen astucieux de les freiner ; les impôts directs peuvent être indolores s'ils sont prélevés à la source ; une monnaie forte est le meilleur moyen de lutte contre l'inflation ; les partis et les syndicats peuvent être des outils de formation et de promotion efficaces. Au total, l'Autriche a choisi une voie opposée à celle dans laquelle s'engagent les autres pays industrialisés : elle privilégie la demande sur l'offre ».

Au retour, je note que « cette politique est un exemple intéressant pour la France à trois conditions : elle doit servir à privilégier le financement des modernisations et non celui des canards boiteux ; elle doit contrôler l'évolution des prix, de la monnaie et des revenus ; elle doit disposer des cadres politiques et administratifs capables de conduire cette gestion détaillée d'une recherche permanente de la compétitivité ».

De cela, je ne suis pas sûr que la France d'aujourd'hui ait ni les moyens, ni la culture, ni la volonté.

Héritage encore, mais très ancien.



Vendredi 24 juillet 1981


François Mitterrand déjeune à bord d'un sous-marin nucléaire à Brest.


Encouragé par la réaction du Président, Pierre Morel approfondit pour lui sa réflexion sur l'équilibre nucléaire en Europe dans une note remarquable :

« S'engager dans une discussion sur les données chiffrées sur les armes en Europe serait entrer dans le jeu des Soviétiques et définir le cadre d'une négociation. Chercher à définir des équivalences dans le domaine des forces nucléaires en Europe avec les Soviétiques, c'est accepter tôt ou tard d'entrer dans leur logique : toute arme nucléaire susceptible de frapper le territoire soviétique est "stratégique" ; la menace chinoise justifierait a priori un surcroît d'armement de l'URSS ; les armes déployées derrière l'Oural ne devraient pas être décomptées, même si elles peuvent atteindre l'Europe, etc. Enfin, accepter sous quelque forme que ce soit le décompte de la force française dans le cadre du théâtre nucléaire européen reviendrait à banaliser nos moyens de dissuasion : nos partenaires de l'Alliance nous convieraient à participer au moins à la mise au point des positions de négociations. Les Soviétiques demanderaient de plus en plus fortement que nos forces soient décomptées avec les "euromissiles", et chercheraient par ailleurs à nous séduire en proposant un dialogue "privilégié ". Les neutralistes chercheraient à souligner l'intérêt d'une négociation globale sur tous les armements nucléaires en Europe et à se servir de nous pour faire pression sur les États-Unis. Ils tireraient prétexte de tout geste soviétique un peu substantiel pour demander l'arrêt total des nouveaux déploiements nucléaires en Europe.

L'aboutissement d'une telle démarche, ce serait l'intégration ou la neutralisation, qui sont les deux faces d'une même réalité : le refus ou l'impossibilité de prendre la responsabilité de sa propre défense, qui est la condition de l'existence internationale.

Nous sommes en mesure d'assurer la sécurité de la France et de ses abords face à l'URSS par le jeu de la dissuasion du faible au fort. Mais le couplage assuré par l'Alliance avec les États-Unis reste indispensable à la sécurité de l'Europe occidentale dans son ensemble. La force française de dissuasion, par son autonomie, accroît l'imprévisibilité de la réaction occidentale en cas de crise majeure et contribue donc à la sécurité de l'Europe dans son ensemble. A terme, la France pourra jeter les bases d'une défense européenne autonome, même si ses modalités politiques ne peuvent être encore définies.

La force française de dissuasion est indépendante, différente par nature de celles des deux superpuissances, dispersées sur plusieurs continents. Elle obéit à une logique propre de dissuasion du faible au fort. Elle ne peut être non plus assimilée, ni de près ni de loin, aux euromissiles qui ne sont qu'un élément parmi d'autres dans l'ensemble des moyens de l'escalade concevable entre Washington et Moscou, tandis que la force nucléaire française est un tout indissociable appelé à jouer comme un ultime recours. Négocier la réduction d'une force qui n'est qu'au seuil minimum de crédibilité n'aurait donc pas de sens. Isoler un espace nucléaire européen ferait, en fin de compte, le jeu des neutralistes et des Soviétiques, en mettant progressivement en place une zone à statut spécial qui interdirait à tout jamais aux pays d'Europe occidentale d'affirmer, individuellement et collectivement, leur personnalité. Il faut réaffirmer la responsabilité primordiale des deux superpuissances qui doivent plus que jamais négocier, car c'est bien la compétition technologique des deux Grands qui peut, par sa logique absurde, conduire à des catastrophes. »

Cette note me paraît contenir la formulation la plus précise et la plus concise de ce qui sera, au cours de ces années, la doctrine nucléaire de la France. Pierre Morel et Hubert Védrine en seront les gardiens vigilants et farouches.


Pour éviter un dépôt de bilan, le gouvernement accorde une aide de 100 millions de francs au groupe Boussac. Inculpation de Jean-Pierre Willot.


Coïncidence incroyable : un ami m'informe que la veille, déjeunant dans un restaurant de Genève, il a entendu à la table voisine deux dirigeants de Paribas expliquer comment Pierre Moussa a commencé de transférer subrepticement à Paribas-Genève, vendu par ailleurs à des étrangers, la propriété de tous les titres des autres filiales étrangères. Si c'est exact, cela videra la nationalisation de la maison mère de son contenu. Or, c'est exactement le plan dont Pierre Moussa m'a parlé il y a un mois. J'espère que personne ne lui a donné l'autorisation de le mettre en application ! Je demande à Jacques Delors de convoquer Pierre Moussa Celui-ci vient au Louvre et donne sa parole au ministre que tout cela est faux. Pas de raison de mettre sa parole en doute. Mon ami a dû mal comprendre.



Lundi 27 juillet 1981


Jacques Delors n'a toujours pas accepté son rang protocolaire qui le place au seizième rang des ministres.


Delors, Fabius, Rocard et Lang s'opposent toujours à la décentralisation. Ils entendent conserver la haute main sur la totalité de leur budget. Et Jack Lang tient à distribuer lui-même à chaque artiste sa subvention. Impossible de l'en faire démordre !


Le Président accepte que l'ancien président iranien Bani Sadr et le chef des Moudjahidin du Peuple, Massoud Radjavi, se réfugient en France. Ils arrivent dans deux jours. Le Quai s'attend à des représailles de la part des nouveaux dirigeants iraniens. Le Président : « Faire ce que doit. »


Henry Kissinger me fait savoir qu'il vient à Paris. Le Président souhaite le voir. On s'organise pour passer une journée ensemble à Latché la semaine prochaine.



Mardi 28 juillet 1981


L'Assemblée nationale vote la suppression de la Cour de Sûreté de l'État.

Convoqué chez le Premier ministre, Jacqueline Baudrier, P-DG de Radio-France, accepte le poste d'ambassadeur auprès de l'UNESCO. François Mitterrand choisit Michèle Cotta pour la remplacer.



Mercredi 29 juillet 1981


Le Budget 1982 est vraiment difficile à élaborer : Delors veut un déficit de 2,2 %, Fabius de 3 %. A l'issue du Conseil, Delors menace de démissionner. Le Président, vacciné : « N'y croyez pas. »



Jeudi 30 juillet 1981


Je suis à Alger pour rendre compte du Sommet d'Ottawa à Chadli, parler de l'achat de gaz par la France, en cours de négociation, et préparer Cancún. Chadli m'accueille par un : « Vous êtes Algérien, soyez le bienvenu ! » L'homme me plaît, comme le pays, confluent de tant de souffrances.


François Mitterrand déjeune avec Pierre Mauroy à Matignon, puis reçoit un Jacques Delors alarmiste : « Le projet de Budget 1982 est très menacé. Le déficit budgétaire réel sera supérieur aux 100 milliards annoncés, car des dépenses inévitables ne sont pas encore comptabilisées, telles les nationalisations. Et des recettes sont surestimées, tel l'impôt sur les grandes fortunes. Il ne faut pas espérer créer plus de 100 000 emplois. Et les perspectives sont, à fin 1982, de 2 millions de chômeurs et de 54 milliards de déficit des paiements. L'un et l'autre sont inacceptables. Le plan de relance de juin était raisonnable. Ce Budget ne l'est pas. Mauroy et Fabius n'ont su dire non à personne. » Delors demande à contrôler la préparation budgétaire. Le Président refuse : « C'est à Fabius de prendre les mesures. Parlez-en avec lui et intégrez des mesures complémentaires pour l'emploi. »


Les représailles attendues après l'accueil à Paris de Bani Sadr commencent. A Téhéran, l'ambassade de France est assiégée par cinq mille Gardiens de la Révolution. Pour apaiser les esprits, le Président laisse partir les trois dernières vedettes lance-missiles commandées par le Shah en 1974 et bloquées à Cherbourg depuis deux ans.



Je vois Nicole Questiaux, ministre des Affaires sociales. Elle tient à descendre à la terrasse d'un café, hors de son ministère. Nous parlons du rapport qu'elle a préparé sur les inégalités dont nous héritons, et ce qui en découle.

Ce document est très intéressant, même s'il est incomplet. En 1980, le revenu disponible de 25 % des ménages était inférieur à 3 000 F par mois. En revanche, 4 % disposaient de plus de 14 000 F. La moitié des ouvriers ne partent pas en vacances, 17 % travaillent à la chaîne ou en cadence. 700 000 salariés travaillent plus de 40 nuits par an. Les trois quarts des fils de cadres supérieurs entreront à l'Université, mais seulement 4 % des fils d'ouvriers. Près de 25 % des jeunes sortent sans formation du système scolaire.

Pour lutter efficacement contre les inégalités les plus criantes, la politique des transferts n'est pas la plus efficace. La famille « ni riche ni pauvre » glisse dans une situation de grande précarité, alors qu'elle était auparavant à l'abri de telles difficultés.

Il faudra du temps pour changer cela.



Vendredi 31 juillet 1981


Afin de corriger l'impact de ses déclarations d'Ottawa sur les Forces nucléaires intermédiaires, François Mitterrand reçoit l'ambassadeur d'URSS Stepan Tchervonenko avant que celui-ci ne se rende en consultation à Moscou. Le Président : « Les Soviétiques nous disent : il faut compenser notre infériorité stratégique. Les Américains, eux, affirment: si nous ne prenons pas de mesures maintenant, dans cinq ou six ans nous serons en position d'infériorité grave. Où est la vérité ? Moi je suis pour l'équilibre stratégique. Si les Américains sont plus forts aujourd'hui, il faut négocier tout de suite ; sinon, ils doivent au préalable se renforcer. La difficulté est que tout le monde dit être favorable au désarmement et s'arme pourtant. Ce qu'il faut, c'est fixer un délai avant la fin duquel la négociation devrait débuter entre les États-Unis et l'Union soviétique. Pour moi, ce serait avant la fin 1981. Je dis cela bien que je ne sois que spectateur de cette négociation. Je ne suis pas dans l'organisation militaire de l'OTAN et je n'ai pas l'intention d'y rentrer. Mais c'est mon avis, car je m'inquiète devant l'accumulation des SS 20. Ceux-ci ne peuvent pas traverser l'Atlantique. C'est donc l'Europe occidentale qui est visée. Nous ne sommes pas partie prenante à cette affaire, comme je vous l'ai dit. Mais les États-Unis, la Grande-Bretagne, la RFA sollicitent notre avis. En fait, ni M. Brejnev ni M. Reagan n'ont besoin des avis des autres, car eux sont directement impliqués. Si vous revenez me voir à votre retour d'URSS, vous pourrez me dire ce que vous souhaitez pour que des discussions sérieuses s'ouvrent. »


Nous proposons au Président de créer, sur le modèle existant du Conseil de défense, un Conseil de technologie réunissant à intervalles réguliers les trois ou quatre ministres compétents à propos des grands enjeux technologiques à long terme pour le pays. Un premier sujet : la politique informatique, dangereusement incohérente. C'est non : le Président a décidément horreur des réunions, surtout si elles sont formelles et assorties d'un ordre du jour.


Le Président décide de reprendre la coopération française avec le Tchad en y envoyant quelques experts.


François Mitterrand reçoit chez lui le général de Bénouville, vieux compagnon de collège, venu lui parler de la nationalisation de Dassault dont il est un des dirigeants. L'accord sera vite conclu, donnant la majorité du capital à l'État.

Vote définitif de la loi d'amnistie.




Dimanche 2 août 1981


A Cancún, les ministres des Affaires étrangères des 24 pays invités sont réunis pour préparer le prochain Sommet d'octobre. L'accord ne se fait sur rien, pas même sur l'ordre du jour. Il est seulement convenu que chacun des participants pourra indiquer à l'avance aux coprésidents autrichien et mexicain les thèmes sur lesquels il entend intervenir...

Cheysson en profite pour négocier avec les Mexicains une déclaration commune de soutien au régime du Salvador menacé par les Américains.



Lundi 3 août 1981


Pierre Juquin, spécialiste de l'audiovisuel du PC, vient me voir pour se plaindre : « La coupe est pleine, je subis une très forte pression du Comité central. Il faut nommer des communistes dans l'audiovisuel. Si on ne le fait pas, je serai remplacé et le PC deviendra très agressif. »


Henry Kissinger est à Latché. Nous ne sommes que trois. Je sers d'interprète. Déjeuner, puis promenade dans les bois. Le Président parle des communistes, de l'Union soviétique, de l'Amérique et de la construction européenne : « Les Américains ne sont pas toujours tels que l'on voudrait qu'ils soient. Quel contraste entre Jefferson, Washington ou Roosevelt et les équipes qui se succèdent depuis quelques années à la Maison Blanche ! (...) Mon sentiment me porte vers les Anglo-Saxons et le calcul me conduit à afficher sans aucun complexe cet attachement. Ma politique extérieure n'est pas prisonnière des communistes. Je condamne la politique de laxisme de Giscard envers l'Union soviétique. Mais je veux aussi étouffer dans l'œuf toute tentative de marginalisation de la France socialiste par les grands pays développés libéraux. »

L'ancien secrétaire d'État est charmé. Nous avons là, pour longtemps, un ami lucide, un critique sévère, un allié attentif.

Kissinger parti, François Mitterrand me dit : « De Gaulle avait besoin de passer par Moscou pour aller à Washington ; moi, j'ai besoin de passer par Washington pour aller à Moscou. »


Spectaculaires manifestations de protestation contre les hausses de prix à Varsovie et dans d'autres villes de Pologne.


Fernando Ordoñez, ministre de la Justice du gouvernement espagnol, est à Paris pour y rencontrer Robert Badinter. Il lui remet un document dans lequel sont présentés les fondements juridiques de la position espagnole en matière d'extradition. Badinter confirme à Ordonez la volonté des autorités françaises de poursuivre en France les auteurs de toutes infractions commises sur le territoire français en relation avec des infractions commises sur le territoire espagnol. S'agissant des demandes d'extradition, le gouvernement français procédera à un examen attentif de tous les dossiers et prendra sa décision conformément à ses propres principes.



Mardi 4 août 1981



Claude Cheysson est à Latché. Les Égyptiens nous demandent de participer à la Force internationale chargée de contrôler le départ des Israéliens du Sinaï. Cheysson est contre ; le Président est pour.


Visite à Paris de Félix Houphouët-Boigny, vieil ami de François Mitterrand et de Gaston Defferre avec qui il a géré la décolonisation sous la IVe République.



Mercredi 5 août 1981



Pierre Mauroy gouverne avec passion, sans calcul personnel. Il lit peu, voit beaucoup de gens, prend de bonnes décisions.


Première discussion avec François Mitterrand sur le prochain Sommet des Sept en France. Il faut parvenir à organiser un Sommet restreint, studieux, consacré à l'approfondissement de quelques thèmes préparés par des rapports confiés à des chefs d'État. On fera tout pour éviter que le commerce Est/Ouest soit retenu comme thème dominant.

Où tenir ce Sommet ? Tous les lieux possibles ont été recensés. François Mitterrand hésite. S'il est réduit aux seuls chefs d'État, il peut se tenir à Latché ; si les ministres sont là, ce sera le Trianon ou Rambouillet. «Et pourquoi pas Versailles ? » lance François Mitterrand. Renseignements pris, ce serait difficile : les travaux de rénovation sont en cours.



Olof Palme, en séjour privé à Paris, est venu rendre visite à l'Élysée. Le Président lui dit : « Je me sens social-démocrate, c'est-à-dire que je ne tente jamais une réforme lorsque je suis sûr qu'elle échouera. »

Tapie quelque part existe aussi la tentation — ou plutôt une nostalgie — léniniste : aller au bout des choses, quoi qu'il en coûte.

Jeudi 6 août 1981


Première discussion du Président avec Savary sur l'école privée où sont scolarisés 2 millions d'enfants sur 12. Le Président souhaite réaliser la quatre-vingt-dixième proposition de son programme : « Un grand service public unifié et laïc de l'Éducation nationale mis en place sans spoliation ni monopole », c'est-à-dire par la négociation et sans contrainte. Or, Savary pense qu'on ne pourra obtenir cela que par la loi, sans perdre de temps à négocier et en présentant immédiatement un texte devant le Parlement. Le Président refuse : « Il faut réfléchir. Il y a d'autres urgences. Voyez tout le monde. Faites-vous un avis. »

Savary repart, déçu et furieux. Pour lui, si on n'agit pas rapidement, on n'agira jamais. Pierre Mauroy est de son avis, mais se rallie à la stratégie du Président.


Le Président reçoit Jean Auroux. « Près de 50 % des chômeurs, dit le ministre du Travail, ont moins de vingt-cinq ans. Chaque année, il faudrait créer 230 000 emplois nouveaux uniquement pour stabiliser le chômage à son niveau actuel. Or, de juillet 1980 à juillet 1981, on a perdu 170 000 emplois industriels. » François Mitterrand : « La réduction de la durée du travail constitue un mouvement inéluctable qu'il faut non pas ralentir, mais accélérer vers les trente-cinq heures. Il faut cependant que chacun y trouve son compte : les salariés, grâce au temps libre dégagé ; les entreprises, grâce aux progrès de productivité. »

Jean Auroux demande au Président de l'autoriser à oublier la promesse présidentielle d'accorder un droit de veto aux comités d'entreprise en matière de licenciements. Le Président accepte avec réticence.

Après son départ : « Ces ministres reculent au moindre obstacle. Ils ne font rien pour convaincre de la valeur de nos thèses. Dites-leur d'aller sur le terrain expliquer leur politique ! »


En Iran, les représailles contre la France continuent. Téhéran interdit à 66 Français d'embarquer à bord de l'avion d'Air France. Première réunion d'une cellule de crise à l'Élysée dans le bureau de Pierre Bérégovoy. Y est décidée une évacuation de tous les ressortissants français, les 10 et 11 août. Au cabinet de Claude Cheysson, Bruno Delaye demande à Bani Sadr et à Radjavi de s'abstenir de parler à la presse pendant quelque temps. Je téléphone à Pierre Desgraupes pour demander aussi qu'Antenne 2 fasse silence sur l'Iran pendant quelques jours. Il accepte sans hésiter. C'est la seule fois, en l'espace de dix ans, que j'interviendrai auprès d'un responsable de l'audiovisuel.



Vendredi 7 août 1981



A Ryad, le Prince Fahd propose un plan de règlement du conflit du Proche-Orient : reconnaissance de tous les Etats, retrait d'Israël des territoires occupés, liberté d'accès aux Lieux saints, création d'un État palestinien. En stipulant la « confirmation du droit des États de la région à vivre en paix », il reconnaît implicitement l'État d'Israël. La France approuve immédiatement cette « contribution positive à la recherche d'une paix négociée ».


Charles Hernu se dit publiquement favorable à la bombe à neutrons et, en privé, hostile à la réduction de la durée du service national. François Mitterrand s'insurge. Hernu lui répond : « Cela bouleverserait l'appareil militaire. Aujourd'hui, le service est pour ceux qui ont besoin d'une instruction de combattant spécialisé, tels les servants des engins sol-sol ou sol-air et les tireurs de chars. Avec un service de douze mois, ils seraient à peine utilisables quelques mois. » François Mitterrand : « Autrement dit, on ne pourrait réduire la durée du service sans détruire l'armée ? »

Charles Hernu est le sympathique porte-parole de son administration. D'autres ministres ne tarderont pas à le devenir : « ressembler pour rassembler », une vieille histoire qui a déjà conduit à trahir bien des idéaux !



Lundi 10 août 1981



L'opération a réussi : 106 Français quittent Téhéran à bord de vols réguliers iraniens. Téhéran a laissé faire.





Mardi 11 août 1981



Signature de la circulaire « régularisant » 300 000 étrangers. Cela provoquera la venue d'un nombre équivalent de nouveaux clandestins espérant une « régularisation » future.


Nouvelle réunion de conciliation des opposants tchadiens, à Franceville, entre Hissène Habré, Kamougué, Cheikh ibn Oumar, Abba Siddik. Hissène Habré conforte son influence.



Dîner avec Pierre Mauroy à Matignon. Encore une fois, nous ne parlons que de nominations. Cette fois, il s'agit du futur commissaire au Plan et de banquiers.


Avoir du pouvoir, c'est user du droit d'influer sur le destin des hommes : par la guerre, par la justice sociale, par le travail. Toujours la trilogie de Dumézil : Mars, Jupiter, Quirinus.



Mercredi 12 août 1981



François Mitterrand gracie Christina von Opel, condamnée pour usage et trafic de drogue.



Jeudi 13 août 1981



Manque de chance : alors que Téhéran a laissé partir les Français, des monarchistes iraniens détournent vers la France une des vedettes en route pour l'Iran. Ils sont appréhendés quelques heures plus tard.

Lundi 17 août 1981



Pierre Mauroy est en visite chez François Mitterrand à Latché. Les deux hommes s'entendent parfaitement bien. Là encore, l'essentiel de leur conversation est consacré aux futures nominations dans les entreprises publiques. Ils évoquent aussi la préparation du Budget 1982.


Jacques Delors déclare publiquement qu'il faut « davantage de rigueur » : voilà qui ne sert pas la tenue du franc sur le marché des changes !



Mercredi 19 août 1981



Le vice-premier ministre irakien, Tarek Aziz, arrive à Paris pour obtenir le renforcement de la coopération militaire entre les deux pays et la reconstruction de Tamouz.



Incident américano-libyen dans le Golfe de Syrte. Deux appareils libyens sont abattus alors qu'ils attaquaient des avions américains survolant la Méditerranée. L'Égypte n'a toujours pas attaqué la Libye, contrairement à ce que Giscard avait prédit en mai dernier.


Jacques Delors me dit que son pronostic pour l'an prochain est de plus en plus pessimiste : il prévoit maintenant un déficit budgétaire de 120 milliards, soit 20 de plus que la semaine dernière ; un déficit extérieur de 67 milliards de francs, dont 40 milliards seulement pourront être financés par des emprunts sur le marché et 27 devront être trouvés par des emprunts d'État à État. La France va devoir mendier ! Il faut réagir. Mais comment ? Et la dévaluation qui reste à faire !


Antoine Lefébure, de chez Havas, parle à André Rousselet d'une chaîne à péage comme il en existe en Amérique. Pourquoi pas ? Le monopole d'État doit céder. La France ne peut rester exclusivement informée par des chaînes d'État. Pourquoi avoir accepté le privé pour la radio et le refuser pour la télévision ? Cela reposera le problème de la publicité ? Tant mieux !



Jeudi 20 août 1981



Tarek Aziz est reçu par Cheysson et Hernu. Tous les lobbies diplomatiques, militaires, industriels, craignent la victoire de l'Iran et se liguent en faveur de l'Irak. Toutefois, ils souhaitent manifestement que la guerre dure le plus longtemps possible : pour user l'un et pour vendre plus d'armes à l'autre. François Mitterrand est d'ailleurs convaincu que cette guerre bimillénaire durera encore longtemps.


Claude Cheysson se déclare « pour le vote des immigrés ». Defferre explose. Hernu l'imite. Pour une fois, le Président trouve que Cheysson n'a pas tort.

Vendredi 21 août 1981



Dans le Palais vidé par la canicule, le banquier anglais Siegmund Warburg me rend visite : « Je ne suis pour rien dans les manœuvres de Pierre Moussa à propos de Paribas », me jure-t-il, et il me propose un schéma très subtil pour faciliter son rachat par l'État. Une holding privée acquerrait les participations industrielles de la Compagnie Financière de Paribas qui rachèterait à Paribas-Warburg sa participation dans la Banque Paribas. Par ailleurs, Paribas-Belgique achèterait à la Compagnie Financière ce qui lui reste de participations dans les quatre filiales européennes de la banque, et le gouvernement français nationaliserait alors la Compagnie Financière. Un an plus tard, Paribas-Belgique échangerait — si S.G. Warburg en fait la demande — ses actions dans S.G. Warburg contre les actions de S.G. Warburg dans Paribas-Warburg. On procéderait à une augmentation de capital de Paribas-Belgique : Paribas-France y aurait 10 %, S.G. Warburg aussi. Au terme du schéma, Warburg posséderait ainsi une part égale à celle de l'État dans Paribas-Belgique, regroupant toutes les participations internationales.

Ce n'est pas très éloigné du schéma de Pierre Moussa, dont il dit pourtant le plus grand mal. Sauf que c'est Warburg qui empocherait le contrôle de la holding internationale de Paribas. Bien joué !

Au bout d'un quart d'heure, il me parle de Sénèque. Nous nous récitons des vers latins tandis que je le raccompagne, à pied, à son hôtel voisin.


Semaine fertile : Hernu a gaffé publiquement sur le service militaire et la bombe à neutrons, Claude Cheysson sur le vote des immigrés, Jacques Delors sur le déficit budgétaire.




Mardi 25 août 1981



Danger : le chômage atteint 1 849 000 personnes. Il a augmenté de 26 % en un an. La pente, qui était de 20 000 par mois, est, depuis mai, de 60 000 par mois ! 18 % des jeunes de moins de 25 ans sont chômeurs, et 600 000 chômeurs ont entre 16 et 21 ans. Le nombre d'offres d'emplois a baissé de 23 %. Le chômage des jeunes est la pire menace pour la société.

Il faut faire plus pour la croissance ; mais comment ? Le secteur public pourrait être utile, mais les nationalisations ne sont pas encore faites et il est impossible de fournir à ces entreprises, encore privées, des moyens d'investir et d'embaucher. Panique.

François Mitterrand : « Il faut faire plus pour l'emploi. Nous avons la durée avec nous. La relance de mai 1981, c'est moins que celle de Chirac en 1975. On ne peut ni en espérer, ni en craindre grand-chose. Mais, dans cinq ans, que se passera-t-il ? On sent déjà venir l'impopularité. Il faut mettre au plus vite en chantier celles des réformes qui prendront le plus de temps à produire leur effet. »


Avec l'appui des dissidents des Forces armées tchadiennes opposés à Kamougué, les FAN de Hissène Habré prennent le contrôle de la zone méridionale du Tchad.

Mercredi 26 août 1981



Le Conseil des ministres adopte le projet de loi abrogeant la loi Sauvage de 1980 sur la composition des conseils d'université. C'était une des principales revendications du SNESUP et du SGEN.

Encore sous le coup des informations d'hier sur l'emploi, le Président demande aux ministres « de répondre d'abord aux besoins des électeurs qui ont voté pour la gauche, en s'attaquant au chômage ». Il prie Pierre Mauroy de préparer un nouveau plan pour l'emploi et un programme de grands travaux, en particulier d'ordre culturel. Il travaille dans l'après-midi à une lettre au Premier ministre sur ce dernier sujet :

« La renaissance culturelle est la condition du plein épanouissement de la Nation. Elle figure au premier rang de nos ambitions pour les années à venir. En particulier, le Budget de 1982 témoignera avec éclat de ce que le gouvernement, en dépit des difficultés, entend se donner les moyens de mettre ses actes en accord avec son projet. Mais l'effort culturel d'une nation ne se mesure pas aux seules dépenses inscrites dans le Budget de l'État. Il prend sa source dans d'innombrables lieux et sous de multiples formes. Aussi, je souhaite que le gouvernement étudie très rapidement des mesures qui puissent préfigurer cette profonde transformation à laquelle aspire le pays tout entier. Ces mesures pourraient s'ordonner autour de trois idées essentielles : un environnement plus humain, la culture à portée de la main, le droit à la création (...). L'année 1936 reste associée, dans la mémoire collective, aux congés payés. L'année 1982 devrait être le point de départ d'une "année sabbatique pour tous", c'est-à-dire un an de libre formation indemnisée tous les sept ans, en commençant modestement par la libération de quelques semaines au milieu de la vie active. »




Mais le Budget 1982 est déjà bouclé et tout cela restera lettre morte. D'autres urgences s'annoncent. Comment parvenir à traduire la vision à long terme en humbles décisions à court terme ?





Jeudi 27 août 1981



Les Européens continuent à discuter de la construction du gazoduc avec les Russes et sont bien décidés à aboutir, quelles que soient les pressions américaines. Sa longueur sera de 5 400 kilomètres. Le budget total sera supérieur à 20 milliards de francs. L'URSS retient les offres de Thomson pour les télécoms et de Matra pour la supervision. De gros marchés s'annoncent pour deux entreprises qui vont devenir publiques.



Vendredi 28 août 1981



Pendant que Claude Cheysson est à Amman, le Quai d'Orsay publie la déclaration conjointe franco-mexicaine sur le Salvador, préparée par Régis Debray et Claude Cheysson il y a quelques semaines à Cancún : « Les deux ministres tiennent à manifester en commun la grave préoccupation de leurs gouvernements devant les souffrances du peuple du Salvador dans la situation actuelle, source de dangers potentiels pour la stabilité et la paix de toute la région, étant donné les risques d'internationalisation de la crise. (...) Ils demandent que soit évitée toute ingérence dans les affaires intérieures du Salvador. »

François Mitterrand : « Le rôle qu'entend jouer la France en Amérique centrale est assez bien exprimé par cette déclaration franco-mexicaine. Elle ne doit ni ne peut souffrir aucune distorsion ni malentendu. C'est un non clair et net à l'intervention étrangère, et un oui résolu à la négociation pacifique entre toutes les parties prenantes à une guerre civile atroce (...). Quiconque s'en tient à une position de principe comme celle-là décourage toute velléité d'agression. Ce n'est pas un vœu pieux. C'est une exigence morale et politique. C'est celle de la France, et je ne doute pas qu'elle sera de mieux en mieux partagée. »

Les Américains prennent très mal la chose. Allen me téléphone pour savoir quelle suite nous comptons donner à ce texte : « Allez-vous envoyer des troupes françaises au Nicaragua ? » Ne sachant trop s'il plaisante, je réponds : « Sans doute pas. Mais rien n'est encore décidé... » Il éclate de rire.


Paris autorise les monarchistes iraniens qui avaient détourné pendant quelques heures une vedette vendue à Téhéran à rester en France. Mais nous restituons la vedette à l'Iran.





Samedi 29 août 1981



Attentat contre une synagogue à Vienne : deux morts et dix-sept blessés.


Claude Cheysson est maintenant à Beyrouth. Bien que le Président commence à s'inquiéter de ses déclarations publiques, il lui a extorqué la permission d'y rencontrer Arafat.

Sur l'insistance de l'ambassadeur de France à Beyrouth, Delamare, et au grand dam de la Syrie, la France livre des armes aux forces libanaises. Il faut renforcer l'autorité d'un Etat sans pouvoir face aux occupants israéliens au sud, syriens à l'est, palestiniens au centre...




Dimanche 30 août 1981



Le nouveau Président iranien Alikadjani et son Premier ministre sont tués dans un attentat.




A Bagdad, Cheysson évoque le calvaire du, peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale pour justifier la création de l'Etat hébreu : « Cette réparation a engendré une autre injustice, cette fois subie par les Palestiniens qui, à leur tour, ne sont pas étrangers à la tragédie libanaise. D'où la nécessité impérieuse d'un compromis fondé sur la justice, qui mettrait fin aux souffrances de tous les peuples concernés et qui établirait une paix durable dans la région. »

Lundi 31 août 1981


Cheysson expose au Président ses doutes à propos de la négociation d'achat de gaz algérien en cours depuis trois ans : « De deux choses l'une : ou bien les Algériens veulent essayer d'obtenir mieux du nouveau gouvernement en présumant que la mise en place de nouvelles équipes crée des conditions favorables ; ou bien ils sont vraiment prêts à faire un geste, mais alors, qu'attendent-ils de nous en contrepartie ? François Mitterrand répond : « Il faut être audacieux, généreux, et faire un accord au plus haut niveau. Plus nous achèterons de gaz à l'Algérie, plus nous lui vendrons de produits français. Qu'on négocie un accord à un prix supérieur au prix du marché en obtenant en échange que le surprix soit utilisé à acheter des produits français. »

On décide d'envoyer Jean-Marcel Jeanneney, qui fut le premier ambassadeur de France à Alger, négocier ce que le Président espère voir devenir un modèle pour d'autres accords de codéveloppement avec les pays du Sud.


Jean-Pierre Cot reçoit deux émissaires du GUNT qui lui remettent un message de Goukouni pour le Président et un mémorandum sur la relance de la coopération franco-tchadienne. Pendant ce temps, Hissène Habré progresse vers N'Djamena par l'est et le nord. Toutes les tentatives du GUNT pour s'opposer à cette progression échouent. La Force interafricaine n'est plus là. Les Libyens n'interviennent pas.



Mardi 1er septembre 1981


La presse espagnole nous attaque avec violence parce que nous hésitons encore à livrer à Madrid des terroristes basques arrêtés en France. François Mitterrand : « Il est triste d'extrader, mais il faudra faire payer le crime. Je vois venir cela avec angoisse, mais c'est inévitable. »


Installation de la Commission Moinot. Son mandat est défini par le Premier ministre : rechercher la « garantie d'une pleine autonomie des organismes chargés du service public de la radio et de la télévision ».


Réunion à l'Élysée pour confirmer ou annuler le lancement de deux satellites de télévision directe TDF1 et TDF2. Ils sont prévus depuis deux ans, mais on hésite encore à concrétiser. L'un concerne l'Allemagne, à la fin de 1984 ; l'autre la France, au début de 1985. On doit choisir d'urgence les programmes à mettre sur ces satellites ; RTL est candidat.


François Mitterrand ne se fait guère d'illusions : « Il n'y a qu'un quart de bons ministres. Ce n'est déjà pas mal... Il y a trop de professeurs dans le groupe socialiste à l'Assemblée. Ils ne sont pas à l'image de la France. »


Le Président ouvre la conférence des Nations-Unies sur les Pays les moins avancés à Paris : « Aider le Tiers Monde, c'est s'aider soi-même à sortir de la crise. » L'aide au Tiers Monde doit atteindre au moins 0,7 % de notre PNB.


Réunion avec François Mitterrand pour préparer le memorandum à adresser aux Présidents du prochain Sommet de Cancún. Pour lui, « ce Sommet ne doit pas être plus que l'occasion d'un échange de vues sur l'ensemble des problèmes ». On décide de se concentrer sur deux sujets : le lancement des « Négociations Globales » et la création d'une « Filiale énergie » spécialisée de la Banque mondiale.



Dans une lettre, Jack Lang proteste contre son budget pour 1982. Il a compris que la méthode la plus efficace pour obtenir un arbitrage du Président consiste à lui adresser directement une courte missive — jamais plus d'une page —, véhémente et proposant toujours, à la fin, une solution lumineuse. Portée directement au secrétariat du Président, cette lettre ne recèle jamais la moindre allusion au point de vue contraire. Et une annotation favorable du Président vaut alors décision. Du moins en fut-il ainsi au début. Plus tard, le cabinet du Président saura faire remarquer que tel ou tel argument a été omis, et l'impact de telles lettres diminuera. Laurent Fabius — par de longues missives manuscrites —, Robert Badinter et Charles Hernu — dans de brèves notes commençant par « Cher Président » — emploieront la même méthode pour contourner les arbitrages du Premier ministre. Aucun autre n'osera, sauf problème majeur.




Mercredi 2 septembre 1981


Le Conseil des ministres a exceptionnellement lieu à Rambouillet. On y parle pour la deuxième fois des nationalisations, sans espérer conclure. Dix-huit ministres prennent la parole. Rocard parle vingt minutes en faveur du 51 %, suivi de Badinter, de Cheysson, de Delors, de Fabius qui opinent dans le même sens. Fiterman et Chevènement s'expriment en sens contraire. François Mitterrand, excédé par la longueur des débats, ne tranche pas. Rocard est sûr de l'avoir convaincu.

A la sortie, le Président prend à part Pierre Mauroy : « Naturellement, vous connaissez mon point de vue, qui n'a pas changé : on nationalise à 100 %. »

Au déjeuner qui réunit tout le gouvernement dans la Salle des Marbres, Jean-Pierre Chevènement interpelle Mauroy : « Dassault vous a eus. Cet accord est scandaleux ! »

Après le déjeuner, le Président me demande de faire devant le Conseil un exposé des leçons qu'on peut tirer de l'expérience autrichienne en matière d'emploi.


Shamir accuse Cheysson « d'avoir jugé convenable de comparer la situation d'ici [celle des Israéliens dans les territoires occupés] à celle de l'Afghanistan, et d'avoir assimilé la lutte des assassins palestiniens à la résistance des Français contre l'occupation nazie ».




Jeudi 3 septembre 1981


Deux autres choix restent à faire sur les nationalisations. Comment indemniser : par une Caisse nationale des Banques ou par simple échange entre actions et obligations ? Comment évaluer la valeur de l'entreprise : en ne tenant compte que des cours de Bourse sur deux ou trois ans, ou bien en combinant plusieurs critères ?

Un Conseil interministériel est réuni à Matignon : Pierre Mauroy y confirme que, « naturellement », on nationalisera les entreprises industrielles à 100 %. L'ultime hésitation porte sur le nombre des banques à nationaliser.

La nationalisation totale des cinq principales banques (CCF, CIC, Paribas, Suez et Crédit du Nord) est acquise. Tout le monde est également d'accord pour nationaliser les douze suivantes. Si l'on s'en tient là, le secteur public et mutuel représentera déjà 96,6 % du crédit.

Pierre Mauroy pense qu'il faut aller plus loin et nationaliser les établissements ayant plus de 400 millions de dépôts, soit 47 banques de plus (26 indépendantes, 11 contrôlées à plus de 50 % par les banques nationalisées ou nationalisables). La part supplémentaire du crédit contrôlé serait alors de 1,8 %. Le groupe parlementaire, dit-il, ne permettra pas de faire moins, et lui-même ne veut pas se trouver classé parmi les « défenseurs des banques ».

Jacques Delors est contre : « La nationalisation de petites banques coûterait très cher en temps, en argent et en hommes, sans rapporter réellement un contrôle significatif du crédit. Elle conduirait à nationaliser des banques beaucoup plus petites que les banques étrangères qui ne le seraient pas, ce qui ouvrirait la porte à un contentieux dont aucun juriste ne nous garantit aujourd'hui que la France l'emporterait. L'image économique et politique du pays en serait atteinte. »

Pas de conclusion.



Réunion sur le gazoduc à l'Élysée : certains équipements que Matra et Thomson doivent livrer sont interdits à l'exportation par le COCOM. Hernu est inquiet : « Si les Américains bloquent leurs livraisons à nos entreprises, notre industrie militaire est en faillite. »

L'enjeu est donc incroyablement complexe. Pierre Dreyfus est partisan de tout livrer, sans réserve. Claude Cheysson est contre. Pierre Mauroy choisit « de dissocier le contrat d'équipement électronique du gazoduc proprement dit, des prolongements suggérés par les Soviétiques,, tout à fait contraire au COCOM». On décide d'informer très rapidement les États-Unis pour leur montrer qu'il n'y a là rien de nouveau.

Après la réunion, Cheysson écrit à Dreyfus :

« L'affaire a une importance considérable dont je ne suis pas sûr que ton Département ait eu clairement conscience dans la période initiale des entretiens avec les Soviétiques. Ignorer les règles du COCOM pour un marché de cette dimension serait un défi que nous risquerions de payer cher à propos d'autres marchés. »


Le principal collaborateur de Margaret Thatcher est à l'Élysée. Robert Armstrong cumule les fonctions de Marceau Long, Pierre Bérégovoy, André Rousselet et les miennes, avec une équipe minuscule. Homme d'une grande finesse, plus passionné d'orgue, dont il joue admirablement, que de politique, il deviendra mon ami. Pierre Bérégovoy tient absolument à le prévenir que Charles Fiterman sera, la semaine prochaine, parmi la délégation française au premier Sommet franco-britannique du septennat. Robert Armstrong s'en moque : « C'est un problème français. » Il est surtout venu parler du « chèque » britannique.



Vendredi 4 septembre 1981


François Mitterrand souhaite une quatrième chaîne culturelle. André Rousselet travaille à une « chaîne à péage ». Jack Lang est contre : « Je ne veux pas de ces chaînes à l'américaine, réservées aux classes riches et diffusant des films américains. » Fabius est du même avis : « En tout cas, il n'aura pas un sou du Budget. »


Notre ambassadeur à Beyrouth, Louis Delamare, est assassiné. François Mitterrand est profondément ému par la mort de cet homme qu'il admirait sans le connaître et dont les télégrammes témoignaient d'une très grande hauteur de vues.


Pierre Moussa mène maintenant une campagne publique contre la nationalisation de Paribas. Dans l'International Herald Tribune d'aujourd'hui, on peut lire : « Pierre Moussa estime que des partenaires comme Becker, importante banque d'affaires américaine, mettraient fin à leurs participations si le secteur international de Paribas était nationalisé. Ceci a été confirmé au journal par un des dirigeants de Becker. M. Moussa a également cité d'autres partenaires "prêts à partir", dont un groupe financier d'Arabie Saoudite. »

Faut-il prendre cela au sérieux ? Jacques Delors est inquiet, mais pense que Pierre Moussa ne peut rien faire. D'autant qu'il a donné sa parole qu'il ne ferait rien.



Jean Riboud, qui détient 10 % de la CLT, veut faire rompre l'accord entre Havas et les Belges de Bruxelles-Lambert qui assure à leur coalition le contrôle de la CLT.





Samedi 5 septembre 1981


Jack Lang refuse d'assister au festival du Cinéma américain à Deauville. Le Président trouve cela « enfantin ».



Lundi 7 septembre 1981


Savary commence à rencontrer toutes les parties intéressées par un projet de réforme de l'école privée. Il recevra cinquante délégations. Trois points essentiels sont en débat : l'intégration des écoles privées dans la carte scolaire en un « Établissement d'intérêt public », que refusent les parents d'élèves. La titularisation dans la fonction publique des maîtres du privé, que refuse la hiérarchie catholique. La suppression de l'obligation de financement du privé par les communes, que refusent les premiers et la seconde.

Les parents d'élèves, conduits par Pierre Daniel, et la hiérarchie catholique, représentée par le père Guiberteau, n'ont pas les mêmes intérêts.


Conversation avec François Mitterrand sur l'environnement religieux de son enfance : « Ma famille était très pratiquante. Mes parents étaient des gens très disponibles. Ils parlaient peu. Mon père disait qu'on n'apprend rien par la parole, mais tout par l'exemple. Vivant sur la défaite de 1870, mes parents et mes grands-parents étaient tout naturellement portés, vers 1900, à être patriotes, clémencistes, républicains, avec une tendance nationaliste. Paul Déroulède était charentais. Quand il a été condamné à l'exil à San Sebastian, en Espagne, mon grand-père allait le voir. C'était un long voyage. Une fois, il y est allé avec ma mère, qui avait dix-sept ans. Elle était fière d'aller voir le "grand patriote" Déroulède. Ils pensaient que c'était un vrai patriote, qui avait lutté contre la défaite. Ma mère, qui était un bon peintre, lui a apporté un tableau fait par elle avec des coquelicots (rouges), des bluets (bleus), des lilas (blancs). Ce jour-là, Déroulède recevait aussi les dirigeants des Ligues, antidreyfusards et antisémites. Ils revinrent tous ensemble par le train. Le train, à cette époque, était lent. Ils ont discuté avec mon grand-père et ma mère. La conversation a dévié sur l'affaire Dreyfus, sur la haine antisémite. Peu à peu, les yeux de ma mère s'agrandissaient. Elle était surprise. Quand elle est rentrée à Jarnac, elle était définitivement rebelle à l'antisémitisme. Elle a écrit cette histoire. J'ai ses notes. Elle écrit : "Cette haine n'est pas chrétienne." Mes parents étaient des gens de bonne volonté.

Il y a eu un second fait important dans la vie de mes parents. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, un jeune médecin juif, nommé Stein, et sa femme se sont réfugiés chez des amis de mon père. Mon père s'est pris d'une très grande affection pour cet homme qui disait : "Le monde est fou." Plus tard, celui-ci s'est suicidé. Sa femme s'est remariée ensuite aux États-Unis à un Prix Nobel.

Au total, ma famille était plutôt représentative de la petite-bourgeoisie de province, mais avec une certaine indépendance d'esprit. Je n'ai jamais eu à combattre un carcan initial. Je n'ai pas eu de révolte... »


Le rapport demandé par le Président à Jean Auroux sur la réforme des conditions de travail est terminé. A Matignon, les économistes sont terrifiés et souhaitent l'enterrer. C'est pourtant un rapport équilibré, qui a le courage de tourner le dos aux promesses électorales impossibles à tenir (le « droit de veto » sur les licenciements est remplacé par un « droit d'alerte », et le « droit d'arrêt des machines » par « un droit de retrait de l'ouvrier »). Pierre Mauroy l'appuiera.


Dick Allen vient déjeuner avec moi à Paris. Charmant. Difficile de parler avec lui de quoi que ce soit de professionnel. Il me dit que les Américains ne sont plus totalement hostiles au projet de « Filiale énergie » de la Banque mondiale et que les « Négociations Globales » ne sont pas exclues ! Trop beau pour être vrai...


François Mitterrand : « Le discours gouvernemental devrait s'appuyer sur trois idées-force : informer, négocier, innover. Il n'y a pas eu, jusqu'ici, de doctrine suffisamment claire quant à la manière dont le gouvernement informe sur son action. L'une de ses ambitions devrait être d'introduire la négociation comme un nouveau style de la vie collective française, à tous les niveaux. C'est affaire de temps, mais aussi de persuasion permanente et de valorisation des initiatives qui vont en ce sens. A mesure que le temps passe, le poids des contraintes financières se fait plus lourd. Ne serait-ce que pour cette raison, il est indispensable d'innover, de faire autrement au lieu de seulement faire plus. »


Tard dans la soirée, François Mitterrand, Pierre Mauroy, Pierre Bérégovoy et moi regardons où se trouvent placées les banques étrangères sur la liste des banques classées selon leur volume de dépôts. Le souci de ne pas les nationaliser conduit à fixer une fois pour toutes le seuil des nationalisations à un milliard de dépôts. Pierre Mauroy s'y rallie sans grande amertume.

Mardi 8 septembre 1981


Lors d'un nouveau Conseil interministériel sur les nationalisations, Pierre Mauroy confirme définitivement que les entreprises industrielles seront nationalisées à 100 %. Le seuil est fixé à un milliard pour les banques. Jacques Delors boude. Rocard quitte la séance.


Jacques Chirac propose un terrain à Bercy où reconstruire le ministère des Finances. François Mitterrand accepte après avoir pensé choisir le Quai Branly.


Le Président déclare à la BBC que « l'armée française n'aurait pas un équipement aussi moderne si notre industrie d'armement devait se contenter du marché intérieur ».



Visite à l'Élysée de l'ambassadeur d'Union soviétique, à son retour de Moscou. Il transmet les « amicales félicitations du camarade Brejnev », le jour même où la Pravda attaque très brutalement la politique militaire française.

L'Ambassadeur : « M. Brejnev est très sensible à vos prises de positions et est tout à fait d'accord pour examiner l'équilibre des forces en Europe. »

François Mitterrand lui précise : « Non pas en Europe, mais dans le monde. »

Toutes les dix minutes, l'ambassadeur reprend : « M. Brejnev est, comme vous, tout à fait d'accord pour examiner l'équilibre des forces en Europe. » Le Président le corrige à nouveau à quatre reprises. Quand il sort, l'ambassadeur s'adresse à la presse sur les marches du perron : «M. Mitterrand s'est déclaré tout à fait d'accord avec moi en ce qui concerne l'équilibre des forces en Europe... »


Début d'une nouvelle session extraordinaire du Parlement. Il y a tant de projets de lois à faire voter, tant de réformes à conduire ! Vite, vite...


Les Égyptiens nous redemandent d'envoyer un contingent dans le Sinaï pour garantir l'application des accords de Camp David. Seuls les États-Unis, Fidji et la Colombie ont accepté. L'Italie et la Grande-Bretagne ont refusé. Claude Cheysson y est hostile : « Si la France, écrit-il au Président, est seule à côté des États-Unis, de Fidji et de la Colombie dans la force du Sinaï, elle perdra son autorité pour une initiative possible au Sud-Liban... En refusant, Peter Carrington n'a d'ailleurs pas prétendu obéir à une noble préoccupation, mais a souligné froidement qu'il n'entendait pas perdre un grand nombre de contrats dans les pays arabes comme prix d'une participation à la mise en œuvre de Camp David. Colombo ne l'a pas fait devant les collègues, mais m'a dit mot pour mot la même chose en privé... »


Le Prince Fahd est à Paris pour présenter son plan à François Mitterrand. L'Arabie souhaite reprendre le leadership dans le règlement du conflit pour des raisons à la fois de sécurité et d'ambition régionale. Le Prince estime qu'il n'y a rien à attendre d'Israël, que seuls les États-Unis peuvent agir. Ceux-ci ont pour le moment une vision limitée, à ses yeux, du problème. Il cherche à peser sur l'Europe afin que celle-ci soit capable d'exercer une influence positive sur les États-Unis ; Fahd est venu « tâter le terrain », c'est-à-dire expliquer et convaincre, mais sans se livrer, comme le montre le contraste entre la précision de son exposé et son mutisme face aux questions.

C'est l'occasion, pour le Président, de définir sa propre politique au Moyen-Orient.

François Mitterrand : Le conflit au Proche-Orient créant un risque de guerre, les deux super-puissances sont incitées à y intervenir dans le sens de leur politique propre. La France n'a pas d'ambitions particulières dans cette région. Mais elle éprouve vis-à-vis d'elle, pour des raisons historiques, un très grand intérêt. Elle cherche à y préserver ses amitiés, qui sont nombreuses.

Avec le Liban, nous avons des liens historiques profonds, mais entre les luttes religieuses et politiques, les affrontements de clans et de factions, on n'arrive plus à s'y reconnaître. La France est pourtant amie de tout le monde, mais à qui aujourd'hui donner un conseil ? Nous ne voulons intervenir que pour rendre service. Voilà une première contradiction.

Contradiction aussi en ce qui concerne Israël. La France a été un des premiers pays à reconnaître Israël. L'histoire a créé entre nous des liens. Nous sommes héritiers de la même civilisation judéo-chrétienne. Nous voulons que les droits d'Israël soient garantis, mais nous ne voulons pas que ses visées ou ses ambitions nuisent au droit des autres : voilà une autre contradiction.

Contradiction également en ce qui concerne les Palestiniens. J'ai reconnu leur droit à une patrie et nous avons dit — ce qui est logique et que personne n'avait dit avant nous — que, dans cette patrie, ils pourraient établir les structures étatiques de leur choix. Il leur faut pour cela une terre, qui est désignée par l'histoire et les réalités présentes. Mais nous ne pouvons pas suivre aveuglément les Palestiniens quand ils veulent et où ils veulent : voilà une autre contradiction à surmonter.


Contradiction même vis-à-vis de l'ensemble de ce que l'on appelle la Nation arabe. Il n'y a pas à mes yeux de liens plus profonds que les liens historiques entre la France et le monde arabe. Or, il existe des contradictions au sein de celui-ci. Ainsi, entre le Président Sadate et presque tous les autres Arabes, ou encore entre la Syrie et l'Irak, pour ne pas parler de la guerre entre l'Irak et l'Iran : voilà encore des problèmes.

Votre proposition récente de règlement du conflit du Proche-Orient constitue le seul élément nouveau positif depuis longtemps.

En raison des bonnes relations que vous avez avec l'Irak, de la sagesse dont vous avez fait preuve, en fait, dans vos rapports avec l'Égypte, de l'influence que vous avez sur les Palestiniens, de l'autorité morale que vous détenez, je porte la plus grande attention à nos relations politiques et aux échanges que nous aurons sur ces problèmes.

Au Moyen-Orient, nous sommes également préoccupés par la guerre entre l'Irak et l'Iran et par l'évolution interne de l'Iran. Il nous était impossible de fermer notre porte à des responsables politiques iraniens qui nous demandaient asile, mais cela ne veut pas dire que nous les encouragions.

La situation entre l'Iran et l'Irak entraîne une accumulation inquiétante d'armements dans le nord de l'océan Indien. Il y a aussi la présence des flottes russe, américaine, française dans ce foyer d'insécurité. Si vous aviez décidé de vivre tranquillement, l'histoire et la géographie vous en empêcheraient !

Le Prince Fahd : Je remercie le Président de la République pour son exposé exhaustif et n'y puis ajouter quoi que ce soit, tant j'y ai relevé une parfaite concordance de vues avec nos positions. Je voudrais cependant insister sur certains des aspects qui ont été évoqués.

Lorsque le Président de la République a dit qu'on ne comprenait plus la situation au Liban, il a parfaitement exprimé notre point de vue. Au Liban sont à l'œuvre aujourd'hui plusieurs partis, qu'ils soient internationaux ou de la région. C'est un problème qui a été créé au départ de façon factice et qui a également porté tort aux chrétiens et aux musulmans. Il ne faut pas oublier la responsabilité de certains dirigeants libanais qui ont ouvert la porte aux interventions extérieures. La présence des Palestiniens et de l'OLP a également contribué à l'aggravation de cette situation. Pour ce qui nous concerne, nous, Arabie Saoudite, nous essayons d'avoir des entretiens simples et sereins avec les Libanais, les Palestiniens et les Syriens, afin de dégager des solutions acceptables par tout le monde.

François Mitterrand : La France a pris une position qui se veut claire : il n'est pas question de perdre l'amitié d'Israël, et il faut encore renforcer notre amitié avec les Arabes. Nous n'y parviendrons pas en tenant un double langage, mais un seul. Reconnaître le droit des Palestiniens à une patrie et à un État : je l'ai dit à Tel-Aviv et à Jérusalem, et je le redirai de nouveau. C'est pourquoi on a un peu caricaturé ma position. Les Arabes, surtout comme vous, ont le sens de l'honneur. Ils savent que pour une amitié on ne peut pas en renier une autre, et qu'il faut parler clair.



Mercredi 9 septembre 1981


Le psychanalyste Jacques Lacan est mort. Encore un signe à décrypter ? Où est maintenant le nom du Père ?...


Au Conseil des ministres, nouvelle discussion sans conclusion sur l'évaluation des entreprises à nationaliser.


Begin est à Washington pour sa première rencontre avec Reagan.


Le Président Mitterrand reçoit le président de la Banque mondiale, Tom Clausen, venu lui parler de la « Filiale énergie ». Elle devrait financer 30 milliards de dollars d'infrastructures énergétiques dans le Tiers Monde sur quatre ans. La France y est favorable, mais le projet paraît mal parti. La Banque mondiale n'a pas la force de convaincre et son président semble bien désabusé :

François Mitterrand : Y a-t-il une chance, d'ici le Sommet de Cancùn, d'obtenir une position plus claire des Américains ?

Tom Clausen : Non.

François Mitterrand : L'évolution actuelle des pays de l'OPEP vers une position nettement favorable peut-elle influencer les États-Unis ?

Tom Clausen : Non.

François Mitterrand : La Banque mondiale pourrait-elle accepter que le siège de la filiale soit à Paris ?

Tom Clausen : Non.

La conversation tourne court : à ma grande stupéfaction, je comprends que Clausen est hostile à la création d'une « Filiale énergie » de sa Banque, car elle serait quelque peu indépendante de la Banque elle-même !...


François Mitterrand décide de charger Jean-Marcel Jeanneney de la reprise des négociations sur l'achat de gaz avec les Algériens.



Jeudi 10 septembre 1981


Premier Sommet franco-britannique à Londres. On suit le rituel hérité : un tête-à-tête entre François Mitterrand et Margaret Thatcher, puis un dîner, un autre tête-à-tête le lendemain, puis des entretiens élargis et une conférence de presse. Au-delà de leurs soucis budgétaires, les Britanniques ont une stratégie : profitant du changement intervenu en France, ils souhaitent mettre fin à vingt ans de prédominance franco-allemande en Europe.

Rien ne nous rapproche d'eux. Il y a là deux conceptions de la Communauté : libre-échange ou solidarité. Dans les secteurs sensibles (électronique, automobile), l'Angleterre est prête à jouer le cheval de Troie des investissement japonais au sein de la CEE. Pour l'aide au Tiers Monde, Londres s'est engagé dans une direction inverse de la nôtre en décidant de ramener la part de son PNB qui y est consacrée de 0,5 à 0,3 %.

Margaret Thatcher relance l'idée du tunnel sous la Manche et veut un accord sur le remboursement de sa contribution au Sommet de Londres, en décembre prochain.

François Mitterrand : Nous avons une conception des choses que je crois différente en ce qui concerne le "mandat du 30 mai", le Budget et ce qu'on appelait naguère le "juste retour", théorie selon laquelle les États membres obtiendraient de l'Europe des avantages qui soient l'équivalent des efforts consentis. La France et moi-même avons toujours été hostiles à cette pratique qui tient l'existence de la Communauté pour nulle, en la considérant comme une simple confédération dans laquelle régnerait le libre-échange. Il y a donc une difficulté qui réside dans cette distance entre nos conceptions.

Par conséquent, quand la Grande-Bretagne décrète que le "juste retour" devrait être la règle permanente, il est difficile d'être d'accord. Bien sûr, une année donnée, dans une circonstance particulière, il est parfaitement possible de rendre service à tel ou tel pays membre qui se trouve en difficulté. Mais en faire un principe permanent est impossible.

Margaret Thatcher : Je n'ai jamais considéré que le Budget ou la Politique agricole commune devaient être fondés sur un "juste retour" dans le sens d'une équivalence exacte entre ce que chaque pays apporte et ce qu'il en retire. Mais si on fait la somme de toutes les politiques, si on se penche sur un bilan d'ensemble, il faudrait que les flux d'ensemble aillent des États les plus riches vers les États les plus pauvres. Il serait normal que des pays comme l'Irlande, l'Italie ou la Grèce, par exemple, en profitent le plus. Et il serait anormal que les États les plus riches soient bénéficiaires de l'ensemble des politiques. Ce serait là le vrai principe d'équité. Ce n'est pas ce qui se passe actuellement.

Je veux redire que, pour moi, la Communauté est quelque chose de très important. Elle verrouille ensemble des pays qui autrefois s'étaient souvent fait la guerre, ce que nous ne voulons plus jamais voir, et cela est fondamental.

François Mitterrand : Je ne refuse pas du tout la discussion sur ce qui inquiète Mme Thatcher, mais la France ne peut pas renoncer à des avantages acquis dans un domaine essentiel pour elle, où elle est la plus forte, alors que dans le domaine industriel, par exemple, elle est moins avancée. De plus, la France n'a pas votre génie commercial !

Margaret Thatcher : Vous êtes trop flatteur! Il est utile d'examiner nos différences pour y voir plus clair. Une grave situation de crise budgétaire va survenir, si cela continue comme maintenant. La Politique agricole commune conduit à des excédents de plus en plus élevés, entraînant des dépenses communautaires de plus en plus importantes. La RFA et nous-mêmes sommes décidés à ce que le plafond de 1 % de TVA ne soit pas dépassé. C'est une affaire de bon sens ; il n'est pas rationnel de dépenser une part croissante du budget communautaire pour fabriquer des excédents de plus en plus coûteux qui entraînent de surcroît la dislocation de secteurs entiers de l'économie d'autres pays.

D'autre part, la Communauté devrait négocier en tant que telle avec le Japon. La concentration de produits japonais dans un domaine donné produit en effet de grands dommages.

François Mitterrand : A ce propos, je me permettrais de faire des reproches à la Grande-Bretagne, qui s'est trop ouverte au Japon, notamment en ce qui concerne les automobiles. Le Japon a ainsi trouvé une façon d'entrer dans la Communauté qui est dangereuse pour l'ensemble des pays qui font partie de celle-ci.

Margaret Thatcher : Nous avons toujours eu un système d'échanges très très ouvert, comme d'ailleurs l'Allemagne, et c'est ce qui se passe en ce qui concerne l'importation des voitures japonaises.

François Mitterrand : Je pense que nous donnerions plus de poids à la Communauté si la Grande-Bretagne, la RFA et la rrance avaient plus souvent des démarches communes. Votre pays est très avancé, le plus avancé dans la Communauté pour la recherche scientifique, mais les retombées que cela entraîne pour vous sont faibles, car votre marché intérieur est insuffisant. Nous pourrions davantage en profiter ensemble. Par exemple, les moteurs Rolls Royce sont les meilleurs. Or, nous, Français, traitons surtout avec d'autres, comme General Electric. Nous pourrions avoir des conversations à ce sujet. L'Airbus est un exemple de réussite. Or, çà et là, on entreprend des constructions parallèles. Pour les télécommunications, la Grande-Bretagne est remarquable, mais la France aussi : peut-être pourrait-il y avoir des rapprochements ? Vos grands ordinateurs sont les meilleurs au sein de la Communauté. Nous avons, nous, en dehors des grands ordinateurs proprement dits, une gamme large et intéressante. Ne pourraient-ils être complémentaires ? En matière d'automobiles, il y a également des coopérations possibles dans l'outillage...

Margaret Thatcher : Je vous remercie beaucoup. Je voudrais pouvoir examiner vos propositions de façon plus approfondie. Nous avons d'ailleurs déjà l'habitude de la coopération aéronautique : le Concorde, le Jaguar... En ce qui concerne l'Airbus, je vais voir si nous pouvons faire plus.

Nous avons suivi des voies différentes en ce qui concerne les satellites européens. Vous avez travaillé avec les Allemands, nous avons préféré agir au sein de l'Agence spatiale européenne où sont regroupés tous les Européens, sauf la France et l'Allemagne. C'est dommage... Dans l'avenir, nous espérons utiliser votre lanceur Ariane, et je vais essayer de voir si on peut faire davantage en ce domaine.

En matière d'ordinateurs, il est exact que nous maintenons une entreprise indépendante. Cette entreprise représente beaucoup de savoir et de technologie. Nous tenons beaucoup à ce qu'elle demeure un outil indépendant de fabrication d'ordinateurs en Europe. J'ajoute qu'en ce qui concerne les ordinateurs à l'école, il me semble que nous empruntons des voies semblables.

François Mitterrand : Un accord de coopération portant sur les grands ordinateurs de votre côté, et sur le reste de la gamme du nôtre, constituerait un contrepoint dynamique à notre négociation agricole.

La conversation quitte alors l'épineux terrain européen pour celui, plus feutré, des affaires du monde :

Margaret Thatcher : Le plus grave danger pour l'Union soviétique consiste dans l'effet de contagion que Solidarnosc pourrait avoir en Allemagne de l'Est, en Hongrie, en Roumanie, etc. C'est ce qui explique que les chefs d'Etat de ces pays soient beaucoup plus engagés encore que l'Union soviétique contre ce mouvement. Ainsi Ceausescu : c'était auparavant un homme assez indépendant à l'égard de l'Union soviétique. Mais, vis-à-vis de Solidarité, il a adopté une position très dure.

François Mitterrand : ... Tant que le Parti communiste polonais tiendra bon, le danger d'intervention soviétique ne sera pas réel. Paradoxalement, c'est le degré de résistance du parti communiste à Solidarité qui, s'il est suffisant, pourra empêcher l'invasion.

Margaret Thatcher : Cela est vrai tant que le Parti communiste polonais reste vraiment aux commandes du pays. Mais il est possible qu'il soit miné par Solidarité. Selon certaines informations, il ne dirigerait plus vraiment le pays.

François Mitterrand : Le Parti communiste polonais tient quand même les commandes. Mais peut-être est-il plus miné que je ne le crois. S'il se disloque, alors le moment sera venu d'une grande aventure, d'une aventure soviétique. Pour moi, ce sera le signal d'alarme. S'il n'y a pas d'exemple d'intervention, c'est parce que l'URSS espère que le Parti communiste arrivera à juguler le mouvement. Voilà le dilemme.

Margaret Thatcher : Il est assez cocasse de penser que le Parti communiste est le meilleur bouclier de la Pologne !

François Mitterrand : Le slogan "plutôt rouge que mort" est employé maintenant dans certains milieux de la gauche allemande. Il faut tenir compte de cette situation. L'Allemagne est un pays bourré d'explosifs et qui se refuse à être le champ de bataille de la guerre des autres...




Vendredi 11 septembre 1981


La discussion reprend sur l'Irlande où des membres de l'IRA emprisonnés font la grève de la faim pour obtenir la reconnaissance d'un statut de prisonniers politiques. Huit sont déjà morts. Sans la moindre émotion, Margaret Thatcher les appelle des « malfaiteurs ».

Margaret Thatcher : Je vous remercie de n'avoir pas protesté au sujet de l'Irlande du Nord et de n'avoir pas présenté de demandes ni fait de représentations actives, alors que je sais que vous avez été très sollicité de le faire. Je souhaite vous expliquer ma position, qui est mal comprise.

L'Irlande du Nord est une communauté divisée. La majorité des deux tiers est composée de protestants qui font allégeance au Royaume-Uni. Ce sont ceux que l'on appelle les Unionistes. La minorité catholique comprend de très nombreuses personnes — quoique pas la totalité — qui éprouvent une affinité avec la République d'Irlande.

Les protestants comme les catholiques se sont dotés de véritables organisations militaires. Quand elles sont actives — et je dois dire qu'en ce moment, c'est l'IRA qui l'est —, nous traduisons les criminels devant les tribunaux ordinaires de droit commun d'Irlande du Nord.

Tous les prisonniers qui se trouvent à la prison de Maze ont été condamnés pour des crimes de droit commun : des meurtres, des tentatives de meurtres, des dépôts de bombes. Ce sont tous des criminels. C'est la même chose en ce qui concerne les protestants qui se trouvent dans cette prison. Tous ont commis en général des crimes abominables.

Les Unionistes comme les Républicains sont représentés au Parlement. Vous avez vu que, dans une élection partielle récente, un représentant des grévistes de la faim a été élu. On ne peut pas dire qu'ils soient privés de moyens d'expression. Cependant, la majorité de la population de l'Irlande du Nord souhaite rester liée au Royaume-Uni. Lors du référendum de 1973, une majorité écrasante s'est dégagée en faveur du maintien de l'union avec le Royaume-Uni. Cela ne plaît pas à la minorité. Mais, au lieu d'employer la persuasion, elle a recours à la violence.

C'est inscrit dans le droit : il ne peut y avoir de modification constitutionnelle du statut de l'Irlande du Nord sans le consentement de la majorité des habitants d'Irlande du Nord.

En ce qui concerne la prison de Maze, je peux dire que c'est une des plus modernes, et les conditions de détention y sont parmi les plus libérales du monde. Ce que les criminels revendiquent, en fait, c'est un statut de prisonniers de guerre. Or, ce ne sont pas des prisonniers de guerre, mais des malfaiteurs. Donc, le refus du directeur de la prison de satisfaire à leurs revendications est normal.

Nous avons consenti beaucoup d'efforts pour réconcilier les deux communautés. Dans le passé, il y avait un Parlement d'Irlande du Nord. Nous avons essayé de le réactiver. Mais il s'est révélé impossible de partager les pouvoirs. Nous nous sommes heurtés au refus de tout accord entre la majorité et la minorité. Mon prédécesseur a essayé, son prédécesseur l'avait tenté lui aussi. Nous-mêmes avons fait deux tentatives. Elles ont connu, elles aussi, l'échec. Nous avons dit aux Irlandais : "Acceptez au moins la constitution d'un Conseil représentatif. " Nous avons essayé de tourner le problème en développant une coopération pratique entre la République d'Irlande du Sud et l'Irlande du Nord, de façon à aboutir à une sorte de modus vivendi pour faire cesser les hostilités. Les deux derniers Premiers ministres d'Irlande du Sud nous ont apporté une collaboration totale. Ils ont arrêté des malfaiteurs et les ont traduits devant les tribunaux. Malheureusement, ceux-ci ne les ont pas condamnés, car ils ont considéré que les actes commis entraient "dans le cadre des hostilités".

Nous aimerions beaucoup que les grèves de la faim cessent, car c'est gâcher la vie de ces jeunes. C'est d'ailleurs ridicule car, bien qu'ils soient des malfaiteurs, ils obtiennent des remises de peine qui vont jusqu'à 50 % de leur temps. Nous savons qu'il existe des divisions, au sein de l'IRA, sur ces grèves. En ce qui concerne les deux derniers, dès qu'ils sont tombés dans le coma et à la demande des familles, nous les avons fait alimenter par goutte à goutte.

En Irlande du Nord, nos troupes ont à protéger les citoyens du terrorisme. Au départ, elles ont d'ailleurs été envoyées plutôt pour protéger la minorité que la majorité. Car il est vrai que autrefois, avant qu'il y ait un ministre spécial pour l'Irlande du Nord, la minorité n'y était pas traitée équitablement par la majorité. Nous avons modifié la loi.

Rien ne pourrait nous donner plus de joie que de voir ces deux communautés vivre ensemble, que de pouvoir retirer nos troupes et que de voir s'instaurer une situation de coexistence qui apparaisse normale à vos yeux et aux nôtres.

Je dis aux terroristes : "Employez plutôt les armes de la démocratie et de la persuasion ! "

François Mitterrand : Je vous remercie d'avoir pris l'initiative de m'en parler. (...) Mais, voyez-vous, la mort affreuse que s'infligent ces prisonniers entraîne une simplification dans la façon dont ce problème est perçu par l'opinion internationale. Les données historiques et légales du problème s'estompent. Seule demeure l'image d'une minorité passionnée qui veut vivre, et l'émotion que cela engendre passe les frontières.

En ce qui concerne votre politique générale sur ce point, je ne vous pose pas de questions. C'est votre souveraineté. Vous décidez. Mais, dans la mise en œuvre, un adoucissement ne serait-il pas souhaitable, étant donné que le sentiment d'horreur qui se répand va toucher demain les institutions internationales ? Est-ce que l'horreur de voir mourir un neuvième, un dixième, un onzième gréviste de la faim va entraîner un arrêt de ce mouvement ? Cela serait souhaitable. Que souhaitez-vous que nous disions sur cette question ?

Margaret Thatcher : Je pense que nous pourrions avoir quelques phrases... J'indiquerais que j'ai pris l'initiative de vous expliquer quelle est la situation et que nous souhaitons ardemment tous les deux voir se terminer la grève de la faim.

Conclusion sur les problèmes pétroliers :

François Mitterrand : Des pays comme le Niger ou le Mali connaissent bien le coût du pétrole. Il faut mettre les pays pétroliers sur le devant de la scène.

Margaret Thatcher : Par leur action, les pays pétroliers ont aggravé la situation.

François Mitterrand : J'ai oublié, dans mon petit discours, que la Grande-Bretagne est un pays pétrolier et que le prix de son pétrole n'est pas inférieur à celui des autres...

Margaret Thatcher : Nos prix ne sont pas aussi élevés que nous le souhaiterions ! Nous sommes obligés de suivre les prix mondiaux, car c'est la condition posée par les compagnies...


Dans l'avion du retour, François Mitterrand évoque Margaret Thatcher : « Elle a les yeux de Staline et la voix de Marilyn Monroe. »


Le Président apprend que l'ambassadeur de France à Santiago, Robert Picquet, a assisté aux fêtes données à l'occasion de l'anniversaire du coup d'État de Pinochet. Il est rappelé immédiatement.


La décision de lancement du satellite franco-allemand TDF1 doit être confirmée. Il est décidé qu'avec trois canaux, il servira exclusivement à la desserte des zones d'ombre de TF1 et A2 et à des programmes éducatifs et culturels expérimentaux. Une position commune doit être recherchée avec d'autres pays européens pour faire pression sur le Luxembourg afin qu'il accepte un code de bonne conduite et retarde le lancement de ses propres chaînes commerciales sur un autre satellite. La CLT a sa place sur TDF.




Samedi 12 septembre 1981


Discussion entre François Mitterrand et Laurent Fabius à propos de l'impôt sur les grandes fortunes : la France est le pays dont le niveau de pression fiscale sur les patrimoines est le plus faible d'Europe ; il ne représente que 0,76 % du total des recettes fiscales. Fabius souhaite un impôt maximal.


François Mitterrand promène un regard rêveur sur le parc et, au-delà, sur le dôme des Invalides : « Lorsque je me suis retrouvé étudiant dans une petite chambre laide, étroite, mal foutue, je n'ai pas pensé "A moi Paris !" Je me suis senti perdu, tout petit au bas d'une montagne à gravir. J'étais sans identité, dans un monde indifférent, dans des conditions d'âpreté, de solitude qui exigeaient de ma part la mobilisation de toutes mes ressources pour la lutte et la conquête... »

Lundi 14 septembre 1981


Le Président prépare sa première conférence de presse, qui aura lieu dans dix jours. Il réclame à tous des fiches sur tous les sujets. Il est bientôt noyé sous le flot. Gaston Defferre écrit : « Il serait intéressant de savoir de façon précise, pour votre conférence de presse, s'il est exact, comme le dit J.J.S.S., qu'au Japon le nombre de chômeurs et l'inflation sont très réduits (2 %), et ont diminué ces dernières années, du fait du développement de la micro-informatique, dans un pays au moins aussi importateur de pétrole et de matières premières que la France. »

L'informatique est Dieu, et J.J.S.S. son prophète...


Mauroy annonce à l'Assemblée que la France continuera de développer sa force nucléaire tactique et stratégique, et que le service militaire reste fixé à douze mois. Hernu a gagné.


Georges Fillioud plaide encore avec conviction pour qu'on autorise la publicité sur les radios locales : « Exclure totalement la publicité revient à favoriser les radios qui disposent d'un support politique. Les réactions des fédérations de radios locales, amplifiées par la presse, ne manqueraient pas d'en faire le premier accroc aux libertés. L'impact réel sur le marché publicitaire serait faible. En Italie, 2 000 stations n'ont draîné que 1 à 2 % du marché publicitaire total. L'hostilité publique des organisations représentatives de la presse locale recouvre souvent des positions privées plus nuancées (...). Il est difficile de soutenir devant les parlementaires une position d'interdiction, alors que la publicité est admise à la télévision comme sur les radios périphériques contrôlées par l'État, et que Havas s'apprête à passer un accord de régie avec Radio K, située hors du territoire français. »

Le Président laisse Pierre Mauroy décider. Ce sera non : « Pas de "Radio Auchan"... »



Je reçois Jean-Marcel Jeanneney avant qu'il ne parte pour Alger amorcer la négociation sur le prix du gaz.


Paul Legatte, qui conseille François Mitterrand depuis trente ans, critique les procédures de nominations : « Des propositions de nomination d'agents de l'État de très haut rang sont soumises au Président sans que lui-même ou ses collaborateurs disposent d'un temps suffisant pour recueillir un minimum d'informations sur les intéressés. Le nombre des candidats connus du Président et ayant vocation et capacité à accéder à des emplois publics s'accroît. Des demandes de mutations de hauts fonctionnaires émanant de ministres et signalées à l'Élysée ne peuvent être satisfaites qu'à la faveur de mouvements triangulaires ou plus complexes. »

Il est décidé d'établir un fichier des emplois de responsables de la haute administration et des grands établissements publics, des conseils d'administration, des emplois de direction des filiales des entreprises nationalisées et des postes de dirigeants sur lesquels l'État a une faculté de contrôle. Pierre Bérégovoy, André Rousselet et moi, Jacques Fournier, Michel Charasse, Jean-Claude Colliard et Paul Legatte nous réunirons désormais chaque semaine pour proposer des noms au Président.

Mardi 15 septembre 1981


J'irai demain à Rome tenter d'éclaircir la position italienne sur l'Europe et de débrouiller le malentendu sur le vin italien, violemment attaqué dans la presse française.


En France, Pierre Mauroy fait sa déclaration de politique générale à l'Assemblée : nationalisations, trente-cinq heures, réduction de l'âge de la retraite, contrats de solidarité...



Première réunion à Alger entre Jeanneney et Ben Yayia, ministre des Finances algérien. Le verbatim en est passionnant ; il révèle l'esquisse d'une nouvelle politique Nord/Sud et met au jour le différend entre l'un et l'autre : la France souhaite un accord de développement ; les Algériens, eux, veulent simplement obtenir le prix le plus élevé possible afin de relever les tarifs appliqués à leurs autres clients.

Jean-Marcel Jeanneney : Je suis saisi du dossier depuis moins de huit jours. Je l'ai regardé, mais ne le possède pas (...). Je ne suis pas membre du Parti socialiste, mais, sur bien des points, je me trouve sur la même longueur d'onde. La France a pris un tournant fondamental qui est aussi une victoire posthume du gaullisme, grâce à la Constitution qui a permis cette alternance. Le nouveau gouvernement a eu à prendre un héritage très lourd du point de vue de l'économie et des relations extérieures de la France. C'est une nouvelle donne, et c'est dans cet esprit que je viens.

J'avais fondé de grands espoirs sur la coopération franco-algérienne lorsque j'étais ambassadeur. J'ai soixante-dix ans. Dans la mesure où je pourrai contribuer à développer ou à faire reprendre une véritable politique de coopération, de codéveloppement entre la France et l'Algérie, je considérerai que c'est une belle fin de carrière politique... Ce que je viens de vous dire, c'est peut-être un peu sentimental, mais je suis sûr que vous me comprendrez. C'est émouvant, vingt ans après l'avoir fait pour le Général de Gaulle, de revenir ici pour Mitterrand

... Comme l'a rappelé M. Cheysson, il y a sûrement plus de contentieux entre la France et le Luxembourg qu'entre la France et l'Algérie. Le problème de l'immigration est réglé. Reste le problème du gaz. Vous avez parlé d'irritation justifiée...

Ben Yayia : En Algérie nous estimons que si la question du gaz a été un échec, c'est parce que le gouvernement français a eu une attitude politique hostile. D'autres pays, qui n'ont pas avec nous la qualité des relations de la France et de l'Algérie, ont accepté de payer le gaz un bon prix. Le Japon paie à l'Indonésie 6,35, et un peu plus à Abou Dhabi. La Norvège vous vend le gaz plus cher que la facturation provisoire de Sonatrach à Gaz de France. On a voulu traiter l'Algérie comme la République Centrafricaine, la Tunisie ou le Maroc. Nous voulons être différents. Nous avons d'excellents rapports avec la Tunisie ou la Côte d'Ivoire, mais nous sommes différents d'elles.

Jean-Marcel Jeanneney : Il y a un prix de codéveloppement et de solidarité qui est le prix algérien, et il y a un prix du marché européen. Entre ces deux prix, il y aura un écart en faveur de l'Algérie. La charge serait à partager entre Gaz de France et le Budget français, pour empêcher une hausse trop forte du prix du gaz en France, qui entraînerait une baisse de la consommation. Pour cette partie de la rémunération, il faut imaginer des mécanismes originaux afin de permettre le codéveloppement. Il faut l'indexer de façon équitable sur l'indice des prix des produits que la France vend à l'Algérie. Il faut trouver une formule qui corrige les variations des termes de l'échange. L'"écart" serait versé à un Fonds de développement économique et social comparable au FDES français, avec un conseil d'administration commun, présidé par les Algériens, car c'est votre argent, et comprenant une minorité de Français. Ce Fonds verserait des subventions pour des projets ou des opérations à fonds perdus, des prêts, des bonifications d'intérêts. Il pourrait également emprunter sur les marchés financiers avec la garantie du gouvernement algérien. Mais, en principe, les achats seraient pour 80 % réalisés en France.

Ben Yayia : Je voudrais vous dire qu'au niveau le plus élevé, nous ne perdrons pas de vue la situation en France, ni la nécessité pour nous de contribuer si peu que ce soit à l'amélioration de l'économie française et à aider à ce que le régime soit conforté. C'est notre intérêt. Mais nous avons aussi nos problèmes (...). L'Assemblée nationale a voté une résolution disant qu'il convient de sauvegarder les intérêts du développement algérien. Sachez qu'il nous faut 100 milliards de dollars pour le plan quinquennal et qu'il est très important de faire baisser notre dette extérieure.

... Le fait que nous ayons nos problèmes ne nous dispense pas de songer aux problèmes qui se posent à nos amis. Il y a des formules à trouver dans le cadre de l'amitié et de la solidarité pour trouver des solutions exemplaires.

Jean-Marcel Jeanneney : Quand allons-nous parler de projets précis et des problèmes qui se posent actuellement ?

Ben Yayia : Dès qu'il y aura accord sur le principe et sur le prix du gaz, on pourra passer au reste.

Dialogue de sourds : les Algériens veulent un prix opposable aux tiers et considèrent tout achat de matériel en France comme un acte de générosité politique indépendant. La France, elle, ne peut accepter un surprix sans cet accord global.

En aparté, le ministre algérien est d'une violence inouïe contre Giscard : « Nous savons ce que l'on préparait à l'égard de l'Algérie en 1975-1977. Nous n'en parlons pas, mais nous le savons (...). Nous sommes sans prétention, mais courageux ; nous savons faire face, à notre manière, à la difficulté. Nous n'avons toujours pas compris ce qui s'est passé après la visite de Giscard. Il avait été très bien reçu, mieux qu'aucun autre chef d'État avant lui. Il n'y avait pas de ressentiment contre la France. Les choses se sont détériorées dès le lendemain de son retour. Boumediene ne l'a jamais compris ni digéré. Comment Giscard a-t-il pu dire, dès le lendemain de son retour, aux rapatriés : "J'ai vu vos volets clos et vos maisons tristes. " Pourquoi a-t-il dit ça ? Giscard considérait que, pour amener l'Afrique et le monde arabe là où il voulait, il fallait se débarrasser de l'Algérie, d'un point de vue économique et également aussi d'autres manières. Nous étions prêts pour un retour subit de nos compatriotes ; nous avions un "Plan Orsec " de retour. Nous y étions prêts, avec sérénité et courage. Nous n'avions rien fait pour précipiter cette brouille ; elle a beaucoup peiné Boumediene. Comment Giscard a-t-il pu faire cela alors que Boumediene lui avait rendu visite à l'ambassade de France, ce qu'il n'avait fait pour aucune autre ambassade ? De bonne foi, nous n'avions rien fait pour nous brouiller avec la France. Peut-être avions-nous fait quelque chose sans le savoir ? »


Georges Fillioud reçoit Pierre Moinot, dont la Commission doit remettre son rapport à la fin du mois. Il convient d'éviter, si possible, des divergences graves avec le futur projet de loi. Fillioud indique à Moinot le « noyau non négociable » . « On transférera à une Haute Autorité indépendante une partie des pouvoirs aujourd'hui exercés par l'exécutif, mais la composition de cette Haute Autorité ne doit pas en faire l'instrument de l'opposition. Le schéma à neuf membres, dont trois nommés par le Président de la République, trois élus par le personnel, et trois désignés par le Conseil national de la Radio et de la Télévision, qu'envisage la Commission, n'est pas acceptable par le gouvernement. Par contre, un schéma : 3 par le Président + 3 par le Parlement + 3 par qui on voudra, ne pose pas de problème. »


Je suis à Rome pour tenter d'apaiser le dérisoire conflit sur le vin entre la France et l'Italie. On parle de bien autre chose. Le Président Pertini accepte de se rendre à Paris au printemps prochain. Il demande, sans insister, qu'on rende à l'Italie la Vierge au Rocher de Raphaël, qu'il estime injustement retenue. Il m'annonce qu'après Spadolini, il y aura inévitablement un Premier ministre démocrate-chrétien.

Le Président du Conseil, fin et amical, me dit souhaiter instamment pouvoir lui aussi annoncer que François Mitterrand l'invite à Paris pour un déjeuner de travail avant le Sommet européen du 26 novembre : « C'est, dit-il, absolument nécessaire pour permettre de contenir les réactions violentes qui se préparent contre la France à propos du vin. » Concernant le Moyen-Orient, « je souhaite entrer dans la force multilatérale du Sinaï et suis prêt à le faire si la France y va aussi ». Comme Pertini, Spadolini, qui a vu Helmut Schmidt il y a quatre jours, me dit qu'il est désabusé, fatigué, « orphelin de Giscard ».

Bettino Craxi, chef du PSI, s'inquiète : « Le Parti communiste italien est en train de se fermer sur lui-même à cause de ce qui se passe en Pologne. Les dirigeants communistes italiens prévoient l'invasion de la Pologne par l'URSS et s'apprêtent à rompre avec Moscou. Pour cela, le PCI doit d'abord refaire son unité dans l'isolement. »





Jeudi 17 septembre 1981


Les relations entre la France, Israël et l'Égypte ne sont pas bonnes après toutes les déclarations de Cheysson. François Mitterrand décide de m'envoyer à Jérusalem et au Caire. J'irai la semaine prochaine.


Le Président Goukouni est à Paris en visite officielle.



S'ouvre au Parlement le débat sur l'abolition de la peine de mort. Badinter fait un très beau discours. Un sondage montre que 62 % des Français sont pour le maintien. Mais le vote est acquis d'avance.




Samedi 19 septembre 1981


François Mitterrand : « Nous avons à nous battre à la fois contre la presse et le Mur de l'argent. C'est bien plus difficile que de se battre contre la droite politique. »


Dans la nuit, assassinat à Nouméa de Pierre Declercq, secrétaire général de l'Union calédonienne.

Mardi 22 septembre 1981


Le Président inaugure le TGV Paris-Lyon avec Charles Hernu et Charles Fiterman. Il ironise : « Tiens, voilà mes deux traîneurs de sabre ! Si on vous écoutait tous les deux, on mettrait le service militaire à trois ans !... »


A Jérusalem, je rencontre d'abord le Président Navon : « La paix avec l'Égypte est irréversible, mais le processus de normalisation sera très long. Il n'y a pas d'autre possibilité que de trouver un moyen de dialoguer avec l'Arabie Saoudite. La France est le seul pays capable de servir d'intermédiaire. »

Menahem Begin : « Je veux bien admettre que les déclarations de Cheysson sont des "erreurs de citation", comme l'a dit Cheysson lui-même à New York... » Il me confie à l'intention du Président, sans en prévenir les Américains, la sténographie complète de toutes ses conversations récentes avec Reagan. Il demande à la France d'intervenir pour sauver les quatre cents Juifs encore retenus en Syrie. « Les Saoudiens sont prêts maintenant à jouer un rôle dans la paix. Ils ont commencé à le faire, puisque c'est eux qui ont payé l'OLP pour qu'elle accepte le cessez-le-feu au Liban. Je suis très optimiste sur les relations israélo-égyptiennes et je pense arriver à un accord, sous forme d'une charte d'autonomie administrative des territoires occupés, avant la fin de l'année. (...) Au Liban, je souhaite que la France joue son rôle pour obtenir la réélection de Sarkis, le seul qui ne soit pas un agent syrien. »

Le chef de l'opposition, Shimon Pérès, est, lui, très pessimiste sur l'évolution du Parti travailliste. Il envisage de demander, après les élections d'avril 1982, une coalition nationale, car il pense qu'il ne pourra jamais remporter les élections sans être au gouvernement.



Mercredi 23 septembre 1981


Au Caire, Anouar el Sadate me reçoit dans la modeste maison qu'il occupe près d'un barrage, hors de la ville. L'homme est serein, libre. Il pense arriver à un accord avec Israël avant la fin de l'année.

Moubarak entre peu après. Sadate me le présente : « C'est comme mon frère. » Il me fait part de son souci de démocratiser l'Égypte et de libérer rapidement les prisonniers, « sauf les Frères musulmans, qui sont un danger pour la politique de modernisation depuis cinquante ans ». Il souhaite travailler avec la France en Afrique et approuve totalement notre politique au Tchad et en Centrafrique. Il souhaite, comme les Israéliens, que la France l'aide à se rapprocher des Saoudiens : « Le Roi de Jordanie est un être irresponsable, menteur, corrompu... Giscard était flou, vague, irresponsable... Jamais Israël n'acceptera de négocier avec l'OLP, et je comprends cela très bien... »

Dans le ciel passent des avions : « Ils répètent pour la fête du 6 Octobre », me précise-t-il.

Je dîne avec Boutros Boutros-Ghali, ministre d'État chargé des Affaires étrangères, très inquiet de la montée du fondamentalisme.


Je retire de ce voyage l'impression qu'un accord formel entre l'Égypte et Israël sur l'autonomie des territoires occupés est possible. Mais qu'en l'absence d'une élite palestinienne qui accepte de prendre en main la gestion des territoires, et sans l'accord de l'OLP, il ne pourra être appliqué.

Il est donc probable que le processus de Camp David s'essoufflera, à moins d'une avancée avec l'Arabie Saoudite. Celle-ci pourrait parfaitement trouver son intérêt à un progrès de la paix dans la région, qui éviterait l'engagement des Soviétiques. Le voyage du Président en Arabie Saoudite pourrait être l'occasion d'amorcer un rapprochement égypto-saoudien, de proposer une sorte de « Camp David n° 2 » entre les deux grandes nations du monde arabe, dans la perspective de la création ultérieure d'un Etat pour les Palestiniens.


A Paris, le projet de loi sur les nationalisations est adopté par le Conseil des ministres en partie A.

Delors souhaite présenter le Budget, Laurent Fabius aussi. Le Président choisit Fabius. Delors en est humilié. Jamais un ministre des Finances n'a été aussi dépossédé de ses prérogatives traditionnelles.


Ben Yayia et Jean-Marcel Jeanneney parviennent à un accord de principe sur la formule proposée par Jeanneney : l'écart entre le prix du marché et le prix versé mesurera « le handicap économique du gaz par rapport au pétrole brut », comme le veut l'Algérie. Comme le veut la France, « les subventions ou prêts consentis par le Fonds et le produit des emprunts bonifiés par le Fonds devraient être, dans chaque cas, consacrés à raison de 80 % au moins à des achats de produits français ou à la rémunération transférable de Français travaillant en Algérie. Ce pourcentage pourrait toutefois être abaissé dans certains cas et avec l'accord des membres français du conseil d'administration, sans qu'il puisse être inférieur à 60 % ».

Reste à négocier l'essentiel : le volume de gaz acheté, son prix unitaire et la formule d'évaluation de l'écart.





Jeudi 24 septembre 1981


Prise d'otages au consulat de Turquie à Paris : les quatre terroristes, des Arméniens de Beyrouth, sont arrêtés le lendemain.


A New York, au cours d'un tête-à-tête en marge de l'Assemblée générale de l'ONU, Claude Cheysson tente de convaincre Alexander Haig à propos des équipements destinés au gazoduc : « Il n'y a rien de dangereux dans cette livraison, nous nous en sommes assurés. Rien que les Soviétiques n'aient déjà reçu par ailleurs. Il n'empêche que l'opération a été engagée sans que toutes les consultations préalables aient été pleinement faites... »

Haig approuve bruyamment : si les Français le reconnaissent, il peut demander davantage !


Contre l'avis de Claude Cheysson, François Mitterrand accepte de participer à la force d'observation dans le Sinaï. Le Président prévoit de se rendre en Israël le 10 février prochain.


Confirmation : j'apprends par un autre ami banquier que les titres de Paribas-Maroc glissent peu à peu de la Banque Paribas à Paris vers Paribas-Genève. Pierre Moussa aurait-il menti à Jacques Delors il y a un mois ?

Convoqué par Philippe Lagayette, directeur de cabinet de Jacques Delors, le président de Paribas donne à nouveau sa parole que rien d'illégal n'est en cours. Ment-il ? Quelqu'un lui aurait-il laissé entendre qu'il pouvait agir sans risques ?


Le Président tient sa première conférence de presse qu'il ouvre par une déclaration liminaire dont il a longuement pesé tous les mots : « J'entends exercer la plénitude de mes responsabilités tout en veillant à l'équilibre des pouvoirs. Beaucoup reste à faire, mais j'en ai les moyens. Le temps ni le courage ne me manquent (...). Je n'écarte personne du combat pour la France (...). Le secteur public ne sera pas de nouveau étendu sans consultation nationale (...). Les chefs d'entreprise doivent pouvoir déduire de l'impôt sur la fortune tout ce qui servira à l'investissement (...). Pas d'augmentation de la pression fiscale en 1982 (...). Le Mur de l'argent existe (...). »

Pour l'enseignement, l'objectif des socialistes reste « un grand service public laïc et unifié ».

A propos des radios locales : « Ne pas livrer des libertés nouvelles aux forces de la revanche. »

Sur l'emploi : « Pas un chômeur aujourd'hui n'est imputable à la politique que nous menons. Prenons garde que nous ne puissions dire la même chose dans quelques mois. »

Sur le Proche-Orient : « L'initiative saoudienne est positive... Tout ce qui pourrait menacer l'existence d'Israël sera refusé par la France. »

Sur l'Afrique : « Il convient d'être présent. »

Sur le désarmement : « Nous comptons apporter, dans cette affaire, des éléments de transaction et de discussion. » (Il propose Paris comme lieu d'une grande négociation sur le désarmement.)

Le Président annonce aussi le transfert du ministère des Finances hors du Louvre et sa reconstruction à Bercy. Un concours est lancé. On retiendra cinq projets entre lesquels le Président choisira. Son intention est de prendre l'avis du maire de Paris, et de le suivre. Jacques Delors est furieux : « Avec quoi va-t-on financer cela ? Ce n'est pas prévu dans le Budget ! »



Samedi 26 septembre 1981


François Mitterrand est à Taïf, puis à Riyad, pour la première visite d'État de son septennat. Il annonce à ses interlocuteurs son voyage en Israël et parle avec les Saoudiens de l'Europe, des rapports Nord/Sud et des questions stratégiques.




Lundi 28 septembre 1981


La « Commission du Bilan », présidée par François Bloch-Lainé, rend son rapport sur l'état de la France. Très décevant. Ni subtil, ni critique. Catalogue administratif sans intelligence.


Lors de son rendez-vous hebdomadaire destiné à préparer l'ordre du jour du Conseil, Marceau Long interroge François Mitterrand : « Qui doit présenter le projet de loi de finances en Conseil des ministres ? » Le Président : « Le ministre du Budget. »

Mardi 29 septembre 1981


Trois des quatre fédérations de radios locales prennent position contre la décision d'interdire la publicité et annoncent des « manifestations spectaculaires et originales ».


Magnifique tour de force de Robert Badinter : il obtient que le Sénat vote par 160 voix contre 126 l'abrogation de la peine de mort. Pas besoin de revenir devant l'Assemblée.



Dernière discussion entre ministres sur le Budget 1982, qui sera présenté demain en Conseil. Delors est toujours contre le projet dans son ensemble, qu'il trouve truqué, et il est opposé en particulier à la création de l'impôt sur les grandes fortunes, comme Rocard, Badinter, Cheysson et quelques autres. Pierre Mauroy le maintient. André Rousselet obtient de François Mitterrand qu'il impose l'exemption des œuvres d'art, contre l'avis de Laurent Fabius qui craint que cette dérogation ne lui soit attribuée, son père étant antiquaire. La discussion entre Rousselet et Fabius, fort vive, laissera des traces.




Mercredi 30 septembre 1981


Laurent Fabius présente en Conseil des ministres le projet de loi de finances 1982. Les dépenses augmentent de 27 % ; le déficit sera de 95 milliards de francs, soit 2,6 % du PIB. On lève l'anonymat sur les transactions en or. Jacques Delors reste silencieux durant toute la discussion.

En décalage complet avec la conjoncture mondiale, ce budget est naturellement très mal reçu par les marchés. Les attaques contre le franc s'accélèrent dans l'après-midi.

« Ce week-end, me téléphone Delors, il faudra dévaluer le franc. » Le Président en accepte le principe. Delors prépare alors un nouveau Budget 1982 pour le Conseil de la semaine prochaine... Le projet de Laurent Fabius n'aura tenu que trois heures !



Thomson signe à Moscou le contrat de vente du système de télécommunications du gazoduc. Le gouvernement a un mois pour avaliser ou refuser le contrat.


Les Algériens veulent que l'accord sur le gaz soit signé avant le Sommet de Cancún où François Mitterrand et Chadli se verront : « Nous devons, dit Yayia à Jeanneney, annoncer, le 3 ou le 5 octobre, un accord de principe sur le gaz avec un pays qui est un de vos amis et qui va également à Cancún. Nous en sommes déjà au stade de la rédaction. Et il y a d'autres négociations. Nous avons été approchés par les Grecs, les Yougoslaves, les Autrichiens. Il y a toujours des négociations avec les Espagnols, et les Anglais ont déjà conclu... »

Mais il n'y a toujours pas accord sur la formule d'indexation des prix. Les Algériens veulent qu'elle soit fondée sur le prix du pétrole brut, nous persistons à souhaiter qu'elle le soit sur les termes de l'échange entre la France et l'Algérie.


Rousselet rencontre à nouveau Hersant, chez Jacques Douce, pour évoquer l'avenir de France-Soir. Sans plus de succès.

Jeudi 1er octobre 1981


La situation de l'emploi s'améliorerait-elle ? Le nombre de licenciements économiques a baissé de près de 16 % en juillet.


Le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères italien, Malfatti, vient me parler de l'inquiétude croissante des Italiens devant l'évolution yougoslave : les Soviétiques y ont repris leurs contacts avec les militaires et achètent des produits, même de mauvaise qualité, pour s'y faire des alliés.

L'Université de Jérusalem souhaite accorder au Président le titre de docteur honoris causa, mais elle ne désire pas rendre publique cette offre avant de savoir s'il l'accepterait. Claude Cheysson, consulté, se montre réservé.



Vendredi 2 octobre 1981



La dévaluation est pour demain, et chacun le sait. Delors pense qu'une inflexion de la politique économique suffira à calmer les marchés. Il prépare activement le collectif de mercredi avec François Stasse, à l'Élysée, et Jean Peyrelevade, à Matignon. Son obsession est de réduire les dépenses budgétaires. Rien sur les prix, ni sur les salaires, ni sur les importations.


La France autorise les recours individuels auprès des juridictions européennes contre les décisions des institutions françaises.


L'Assemblée adopte définitivement la loi sur les radios libres (sans publicité). Formidable libération des ondes.




Samedi 3 octobre 1981



En Irlande du Nord, les détenus républicains de la prison de Maze suspendent leur grève de la faim : dix de ceux que Madame Thatcher appelait des « malfaiteurs » sont morts en cinq mois, pour rien.


Au Caire, Pierre Mauroy déclare que « les mesures unilatérales prises par Israël vis-à-vis de Jérusalem sont illégales, les implantations israéliennes dans les territoires occupés sont elles aussi illégales en droit international ».

Comme le gouvernement irakien s'inquiète de l'ouverture à Jérusalem-Est d'un bureau d'expansion économique français, Cheysson précise que « sa localisation dans telle ou telle partie de la ville ne saurait être interprétée comme une prise de position sur la question de la souveraineté ».


François Mitterrand : « Les conditions de la sécurité nous obligent à un seuil minimal de crédibilité. C'est la suffisance nucléaire. On ne va pas se lancer dans la course nucléaire, on ne va pas jouer au jeu dangereux des Russes et des Américains, à voir qui va s'essouffler le premier. Les Russes ne pensent qu'à dépasser les Américains. Ce surarmement russe et américain n'est pas sage. Il n'est pas raisonnable de pousser les Russes au désespoir. En Union soviétique, on constate que chez les dirigeants, la qualité qui l'emporte, c'est la force. Avec les États-Unis, le droit ne triomphe jamais sans la force : dans la mémoire collective américaine, la lumière du juste n'existe pas seule ; le juste doit mettre la force à son service. Dire le droit n'a pas la même signification pour les deux Grands et pour nous. »





Dimanche 4 octobre 1981



A Bruxelles, les ministres des Finances décident d'une dévaluation du franc français de 8,5 % ; le mark et le florin sont réévalués de 5,5 %, le franc belge et la lire sont dévalués de 3 %.

En échange, Jacques Delors s'engage auprès de ses collègues à réduire le déficit budgétaire français de 95 à 70 milliards de francs en gelant des investissements publics.




Lundi 5 octobre 1981



Une note de Jean-Louis Bianco sur l'avenir de la télévision :

« Autour du satellite se déroule une étrange partie de poker dans laquelle aucun des joueurs n'est tout à fait certain de sa stratégie mais où chacun souhaite voir le jeu des autres pour bien miser au bon moment.

Un intérêt se manifeste, des deux côtés du Rhin, pour une aventure industrielle, l'impasse totale étant faite sur les aspects culturels.

Le satellite de télévision directe constitue un élément essentiel de l'existence du Luxembourg en tant qu'État et une importante source de recettes pour son budget.

La plupart des pays européens sont partagés entre trois considérations : l'intérêt éventuel pour leur industrie, la crainte très vive d'être colonisés culturellement à travers les ondes, et, contradictoirement, le désir d'exporter leur propre culture. Au fond, et c'est une constatation capitale, la perception du problème est souvent assez voisine de celle qu'on peut avoir aujourd'hui en France.

A long terme, la fin du monopole paraît inéluctable. A une échéance difficile à déterminer, disons vers l'an 2000, le panorama d'Europe de l'Ouest sera inexorablement constitué par une multiplicité de programmes — locaux, nationaux et transnationaux — offerts au libre choix du consommateur. Aucun pays non totalitaire ne pourra durablement et efficacement interdire la réception sur son territoire de programmes diffusés par satellite. Aucun gouvernement ne pourra empêcher la fragmentation de la télévision qui, partant d'un programme national unique, se diversifiera de plus en plus pour satisfaire des demandes potentiellement très diverses selon les centres d'intérêt, les âges, les catégories. »

Le Président s'étonne de voir certains de ses ministres renier leurs idées. En fait, les moins technocrates des ministres deviennent souvent les plus dépendants de leurs services, parce qu'ils veulent en être acceptés. C'est une des raisons principales de la lenteur de toute transformation sociale par ce gouvernement.


Le gouvernement allemand vient de reprendre à son compte les propositions de Genscher sur l'Union européenne. Il propose «une déclaration fondamentale sur l'Union politique européenne » et souligne que « le maintien et le renforcement de la Communauté comme facteur de l'équilibre mondial constituent un intérêt allemand prioritaire ». Il devient urgent de revoir Helmut Schmidt. Rendez-vous est pris pour mercredi à Latché.



Mardi 6 octobre 1981



Le domaine réservé est maintenant bien défini : la politique étrangère, la Défense, l'économie internationale, l'Europe, les principales nominations.


Épouvantable nouvelle : Anouar el Sadate est assassiné par quatre fanatiques musulmans au cours du défilé militaire dont, il y a deux semaines, nous avions ensemble aperçu la répétition.

Claude Cheysson déclare : « Cette mort, horrible en elle-même, fait disparaître un obstacle au rapprochement à l'intérieur de la nation arabe. »

François Mitterrand me dit : « En entendant cela, j'étais au volant, j'ai failli aller dans le fossé ! »


Jean-Marcel Jeanneney informe le Président de son « désir de ne pas avoir la responsabilité de l'organisation du prochain Sommet en France... » Il est convenu que j'assumerai désormais la charge de tout ce qui concernera cette affaire. Pierre Morel, Jean-Louis Bianco, Ségolène Royal, Yves Stourdzé et François Hollande m'y aideront.


Michel Rocard vient à l'Élysée me faire l'apologie du flottement du franc.



Mercredi 7 octobre 1981



A Gdansk, le Congrès de Solidarité s'achève par l'adoption d'un programme de transformation totale de la vie économique et politique de la Pologne.


Au Conseil des ministres, Jacques Delors annonce que la loi de finances approuvée la semaine précédente doit être revue. Il réclame 25 milliards d'économies de dépenses. Laurent Fabius n'en demande que 15 milliards. Le Pors critique violemment la politique économique du gouvernement. François Mitterrand donne raison à Delors, mais ne gèle que 15 milliards de francs. Le Conseil s'est prolongé jusqu'à 14 h 15.


Cheysson termine la rédaction d'un mémorandum sur la relance de la construction européenne : il propose un « espace social » permettant l'association des partenaires sociaux aux débats européens, la consultation des travailleurs des firmes multinationales, l'aménagement du temps de travail et l'amélioration de la protection sociale ; une politique d'économies d'énergie par des emprunts communautaires, étendue au charbon, au gaz, aux énergies nouvelles ; la mise en œuvre de projets de coopération industrielle afin d'aider à la modernisation d'activités ou de développer les activités de la troisième révolution industrielle. Il demande une attitude plus ferme dans les négociations commerciales avec les États-Unis et le Japon (l'ouverture du marché nippon, l'obligation pour les investissements japonais en Europe d'incorporer une majorité de valeur ajoutée européenne), une relance des relations avec les pays en voie de développement (aide publique, aide alimentaire, stabilisation accrue des recettes à l'exportation des matières premières, « Filiale énergie » de la Banque mondiale). Rien sur les institutions, la monnaie, la libre circulation des capitaux.


Helmut Schmidt est à Latché. Il restera dîner et passera la nuit. La conversation s'étendra sur deux jours : étonnante galerie de portraits évoqués par les deux hommes, passage de témoin entre deux générations de responsables en Europe. Passionnant dialogue sur les Pershing, l'avenir de l'Europe de l'Est, le destin allemand. François Mitterrand s'y révèle relativement plus optimiste que Schmidt sur la réunification de l'Allemagne.

Le Président évoque pour la première fois la relance de la coopération franco-allemande en Europe et remet au Chancelier un brouillon de son mémorandum sur l'Europe.

Le Président : ... Quant aux rapports Est/Ouest, nous sommes aujourd'hui dans une situation nouvelle. Nous étions d'accord pour que les Américains prennent leurs dispositions pour réatteindre une position de force d'ici quelques années. Mais nous souhaitions qu'à partir de cette décision, des négociations soient entamées. Les États-Unis devaient accepter cela. Maintenant, l'Union soviétique sait que les États-Unis ont entamé cet effort militaire, puisque Reagan en a parlé. Les Etats-Unis doivent dorénavant accepter de se mettre autour de la table.

En gros, les États-Unis ont eu raison de se réarmer, mais ils auraient tort de ne pas saisir maintenant l'occasion d'ouvrir le dialogue.

En réponse, le Chancelier se lance dans un grand discours sur l'Amérique : Je suis d'accord avec vos conclusions, mais je voudrais faire quelques remarques.

Il y a douze ans, j'ai été ministre de la Défense. Pendant dix ans, auparavant, je m'étais déjà préoccupé de l'équilibre Est/Ouest. J'ai donc connu tous les responsables américains en ce domaine: MacNamara, Melwin Laird, Schlesinger, Brown, Weinberger.

Depuis vingt ans, les États-Unis sont passés d'un extrême à l'autre, ce qui est très dangereux pour la cohérence de leur politique, d'autant plus que les relations entre la Présidence et le Sénat la déterminent aussi en grande partie.

A plusieurs reprises, les Etats-Unis ont affirmé qu'ils se trouvaient dans une situation d'infériorité et que c'était pour eux une nécessité de réarmer. Par exemple, Kennedy avait "découvert" un retard en matière de missiles qui, en fait, n'existait pas du tout.

A d'autres moments, au contraire, l'idée des États-Unis était que leurs efforts étaient excessifs et qu'il fallait, par exemple, retirer les troupes américaines d'Europe. C'était la proposition de M. Mansfield ; il pensait qu'il y avait trop d'armements.

Trois Présidents américains successifs ont négocié SALT II. Mais, à eux trois, ils n'ont même pas eu la force d'arriver jusqu'à la conclusion, c'est-à-dire la ratification du traité.

Maintenant que la décision de s'armer a été prise, ils devraient pouvoir négocier, et je crois que Reagan, personnellement, le désire.

Mais beaucoup de choses sont en jeu et le comportement américain est toujours difficile à interpréter. Brejnev était très troublé à ce sujet, et je dois dire que moi aussi. Si les grandes puissances ne se comprennent pas, il y a un vrai danger. A l'heure actuelle, beaucoup de gens en Scandinavie, en Hollande, en Belgique et même le stupide Labour Party et une partie de l'opinion publique de mon pays ne comprennent pas non plus la politique américaine.

Le Président: Ce serait également le cas en France si nous n'avions pas l'arme nucléaire.

Le Chancelier: La Grande-Bretagne est, en effet, moins inquiète sur ces points, même si son armement nucléaire reste très inférieur à la force française. Ce sont les peuples non nucléaires qui sont inquiets à propos de la politique américaine. Dans mon pays, il y a beaucoup de difficultés à ce sujet, car une partie de mon parti et, par exemple, notre ami commun Willy Brandt, n'ont pas confiance dans les États-Unis. Ce sentiment est particulièrement répandu parmi les intellectuels, les pasteurs et les multiples composantes de la gauche. Tous ces gens-là pensent que les États-Unis recherchent un niveau d'armement bien plus élevé que ce qui serait nécessaire et qu'ils abusent pour cela du territoire allemand, devenu un véritable entrepôt d'armes américaines. Il existe en Allemagne 6 000 sites nucléaires à la disposition du gouvernement américain ! Cette inquiétude de mon peuple m'inquiète. Dans trois jours, il y aura à Bonn une grande manifestation qui regroupera des protestants, des communistes, des compagnons de route des communistes, des socialistes.

Dans cette situation, j'ai deux soucis principaux. Premièrement, il faudrait que les négociations entre les États-Unis et Moscou commencent très bientôt. Il s'est déjà passé vingt-quatre mois depuis la double décision liant retrait des SS 20 et non-installation des Pershing. Il faut négocier, et vite, pour rechercher un équilibre stable au plus bas niveau possible. Deuxièmement, je veux diminuer cette accumulation d'armes nucléaires en Allemagne.

Le gouvernement américain actuel ne comprend rien à ces questions, sauf le général Haig, sans doute parce qu'il a été en poste en Europe. Mais il ne faut pas l'en féliciter trop fort, car cela lui nuirait auprès des autres ! Il faudrait que ce gouvernement américain comprenne. Weinberger ne comprend rien. Reagan, lui, aimerait comprendre. C'est un homme simple, mais j'ai confiance en lui, je préfère d'ailleurs les gens simples dont on sait ce qu'ils pensent. Nos intellectuels sont compliqués et imprévisibles. Mais ce désir de supériorité américaine peut avoir de très graves répercussions psychologiques dans les opinions publiques.

Les États-Unis doivent annoncer clairement leurs intentions sur les armes stratégiques intermédiaires, j'en suis d'accord avec vous.

Des négociations vont s'engager. Mais si, en Allemagne, on a le sentiment qu'elles ne sont pas sérieuses, si on pense qu'un véritable résultat n'est pas recherché par les Américains, il y aura un fort glissement vers la défiance, qui sera encore beaucoup plus considérable qu'à l'époque de la guerre du Vietnam.

Je suis allé plus d'une cinquantaine de fois aux États-Unis. Je crois que je connais bien ce pays et son histoire. J'y ai rencontré toutes les personnalités importantes. Je m'en sens très proche, mais je voudrais vous dire que, sans l'alliance avec la France, je me sentirais beaucoup trop lié à une alliance américaine dépendant, elle, de Présidents qui changent souvent et ne sont généralement pas préparés à leur tâche quand ils arrivent.

Un appui démonstratif de la France à l'Allemagne est vital pour nous, comme cela a été le cas de la part du Général de Gaulle et de Valéry Giscard d'Estaing.

Le Président semble irrité par cette nouvelle référence à Giscard, si fréquente chez Schmidt.

Le Président : J'ai dit que je ne souhaitais pas d'axe Paris-Bonn, mais je suis tout à fait conscient de la nécessité d'une amitié privilégiée entre nos deux pays, y compris en ce qui concerne les questions communautaires. Notre bon accord proclamé est le seul moyen de ne pas être le jouet des États-Unis ou de l'URSS, et il est faux de dire que nos relations seront moins intimes sous prétexte que nous ne parlons pas la même langue. [La réplique, cinglante, est venue : Schmidt avait un jour fait allusion au fait que François Mitterrand ne parlait pas l'anglais, à la différence de Giscard.] Nos relations sont dictées par la raison, et elles sont fondées sur l'intérêt de nos deux peuples. J'ai les mêmes dispositions que vous sur ces questions.

Préparons d'un commun accord nos positions en ce qui concerne les États-Unis. Je suis prêt à tout geste, comme une déclaration commune, maintenant ou dans quelque temps, qui manifesterait la cohésion franco-allemande. Sur bien des points, elle est le dernier rempart avant la folie.

J'ai la même impression que vous de Reagan. C'est un homme sans idées et sans culture. C'est bien sûr une sorte de libéral, mais, sous cette croûte, vous trouverez un homme qui n'est pas sot, qui a un grand bon sens et qui est profondément bienveillant. Et ce qu'il ne perçoit pas par son intelligence, il y arrive par sa nature...


Le Chancelier : C'est un homme fiable et c'est un homme prévisible.

Le Président : En revanche, on peut s'interroger quant à son autorité réelle sur son gouvernement. Selon les cas, quel est le rôle d'Allen, de Mease, de Haig ? En matière économique, par exemple, M. Volker ne tient pas le même langage que le Président.

Le Chancelier : Il faut ajouter que c'est le seul pays où la Banque centrale est totalement autonome.

Le Président : La mienne l'est de moins en moins !...

Moi, j'aimais bien Carter, qui était un homme sympathique, quoique pas très cohérent. Il est vrai qu'aujourd'hui les États-Unis se sont trouvés dans une situation psychologique (et peut-être militaire ?) d'infériorité. Les récentes décisions de Reagan en matière d'armement vont avoir des effets psychologiques positifs très importants. Mais, maintenant, cela suffit. La France et l'Allemagne doivent dire non aux Faucons, et elles seront d'autant mieux écoutées que nous avons su dire oui au plan d'armement.

Mais quelles sont les chances réelles de la négociation ? Brejnev est-il prêt à une négociation sérieuse ? Je pense, en ce qui me concerne, que les Russes ne négocient sérieusement que lorsqu'ils y sont obligés, et je serais heureux de connaître votre avis là-dessus.

Le Chancelier : On ne peut pas imaginer plus russe que Brejnev. Il tient à la fois des personnages de Tourgueniev, de Tolstoï et de Dostoïevski. Il est extrêmement méfiant envers tout ce qui est étranger et en même temps très cordial, capable d'une grande hospitalité. Il est à la fois émotionnel, enthousiaste et très discipliné. Une chose est sûre, c'est qu'il a véritablement souffert de la guerre.

Il est venu à Bonn pour la dernière fois il y a trois ans, il est aujourd'hui très usé, il fait plus âgé que ses soixante-quatorze ans, il doit se reposer environ trois heures à midi et ne peut pas travailler plus de six heures par jour. Il ne commande plus vraiment, ses collaborateurs ont les mains libres. Il est une sorte de primus inter pares, mais ils ont toujours besoin de lui pour pouvoir exhiber à l'extérieur un symbole unique.

Je connais moins bien les autres : Gromyko, qui jouera un rôle important tant qu'il vivra, Oustinov, ministre de la Défense, qui a pesé dans toutes les grandes décisions stratégiques, notamment sur l'Afghanistan, et, aujourd'hui, sur la Pologne, et Souslov, bien sûr.

Je pense que Brejnev est le plus pacifique. Il veut certainement négocier sérieusement, mais tout cela dépend de sa durée de vie. J'ai confiance en lui. Mais, évidemment, si notre homologue devait dans l'avenir être Souslov...

Le Président : Je n'ai rencontré Brejnev qu'une seule fois. A l'issue de cette première conversation où il m'avait beaucoup parlé de son amour de la paix, il m'a dit brusquement: "Me croyez-vous ?" C'est un peu difficile de se faire une idée assurée sur les convictions de quelqu'un au bout d'un seul entretien. Mais comme je voulais être courtois, je lui ai dit: "Je désire vous croire. " A ce moment-là, il s'est levé et, saisissant ses bretelles d'une main et faisant semblant de les couper avec deux doigts de l'autre main, il m'a dit — ce doit être une expression populaire russe : "Vous désirez seulement me croire ? Vous ne me croyez pas vraiment ? C'est donc comme si vous me coupiez les bretelles !"

Ce n'est là qu'une anecdote, mais je pense comme vous que si les États-Unis affirment vouloir discuter sérieusement, les Russes diront oui, et si les États-Unis ne le font pas, ce sont les Russes qui auront raison devant l'opinion.

Le Chancelier: Très juste. Très vrai. Dites-le à Reagan.

Le Président : Je le lui dirai, et je lui dirai aussi que si la France ne se sentait pas protégée par sa propre force atomique, il en irait de même ici.

Le Chancelier: Les Français ont toujours fait confiance à leur Président de la République en matière de défense, beaucoup plus qu'ils ne feraient confiance à un Président américain...

Le Président: Les États-Unis ne devraient pas s'abriter derrière l'affaire de l'Afghanistan. Naturellement, il faut continuer à dire que l'armée soviétique doit évacuer ce pays. Mais il ne faut pas en faire un préalable à la négociation.

Le Chancelier: Très juste.

Le Président : Je voudrais vous parler maintenant des Pershing. La menace de mise en place de ces missiles est une bonne chose pour obliger les Soviétiques à négocier. Si j'avais appartenu à l'OTAN, j'aurais accepté le principe de leur implantation, dans l'idée de pousser les Soviétiques à négocier.

Comme vous le savez, le rapport de forces entre l'Est et l'Ouest est, pour l'essentiel, une simple question de temps. Celui des deux qui atteint l'autre le premier est le plus fort. Avec les Pershing munis de perfectionnements techniques, les États-Unis pourront atteindre Moscou plus vite que l'Union soviétique ne pourra atteindre New York. C'est une menace utile pour les contraindre à la négociation. Faites-vous le même raisonnement ? Toute l'opinion croit que je suis simplement pour les Pershing. Je ne trompe pas l'opinion, mais c'est quand même plus compliqué !

(Proposition implicite au Chancelier : un compromis sans Pershing et avec quelques SS 20. Va-t-il saisir la perche ainsi tendue ?)

Le Chancelier : Tout cela est très clair. Mon opinion est voisine de la vôtre. Cependant, les Soviétiques ont déjà commencé à installer les SS 20, qui sont des fusées bien meilleures que les Pershing, pratiquement invulnérables, comportant trois têtes ; 250 sont déjà en place. Il y a aujourd'hui des SS 20,qui menacent la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne ainsi qu'Israël et l'Egypte et tout le Bassin méditerranéen. Ils ne seront sans doute jamais envoyés, mais les dirigeants actuels pourraient succomber à la tentation de les utiliser comme moyen de pression. Naturellement, je souhaiterais qu'il n'y ait pas de Pershing, mais pas non plus de SS 20. Je souhaiterais, si c'était possible, l'option zéro.

Le Président : Ce point est tellement important que les SS 20 ont été une des raisons de notre rupture avec le Parti communiste en 1978. Cependant, les SS 20 n'atteignent pas les États-Unis, alors que les Pershing atteignent l'URSS, c'est donc pire pour les Soviétiques. Pour les Américains, la situation serait très différente si les SS 20 étaient en mesure d'atteindre les Etats-Unis.

Se faire craindre est certainement la condition de la négociation, mais il faut aussi vouloir vraiment la négociation...

Le Chancelier : Tout à fait d'accord. Un seul homme aux États-Unis peut envisager cela ainsi, c'est Haig, car il connaît les données de la situation européenne. Il faudrait que vous parliez ainsi à Reagan, cela conforterait la position de Haig, car, pour les autres dirigeants américains, l'idéal serait des Pershing installés, et pas de négociations contraignantes...

Le Président : Notre conversation porte sur un sujet qui ne va cesser de prendre de l'importance jusqu'en 1983.

Le Chancelier : Aux Pays-Bas, en Belgique et dans divers pays, il va y avoir un combat formidable contre le stationnement des Pershing, qui risque d'entraîner un véritable délitement du pouvoir de décision. L'URSS utilise très adroitement toutes sortes d'organisations à cette fin.

Le Président : Peut-on exclure l'hypothèse d'un calcul machiavélique des dirigeants américains ? Ils connaissent le trouble qu'entraîne leur refus des négociations et savent le péril que cela crée pour vous. Mais peuvent-ils avoir l'illusion qu'avec de futurs partenaires de la CDU, votre opposition, ce serait plus facile ? Je ne crois pas que Reagan le pense.

Le Chancelier : Reagan sait que j'ai menacé de démissionner s'il n'y avait pas de négociations Est/Ouest. Les pacifistes savent que j'ai menacé aussi de démissionner s'il n'y a pas de stationnement des Pershing. Reagan lui-même n'est pas machiavélique, mais je n'en dirais pas autant de deux ou trois autres.

(Le Chancelier confirme ainsi que les Américains souhaitent son départ !)

Le Président : Je vais prendre une comparaison avec les événements de 1968. Après 1965, j'avais en France une position politique forte, j'avais obtenu 45 % des voix contre de Gaulle, et les sondages me donnaient de plus en plus de poids. Survinrent les événements de 68 ; la jeunesse, les gauchistes, les intellectuels partirent en guerre contre de Gaulle. De Gaulle était un grand stratège et la partie de la gauche qui m'accusait de ne pas en faire assez contre de Gaulle, celle qui a provoqué les événements de 68, a rendu, par réaction, lors des élections de juin 1968, de Gaulle plus fort que jamais, et la gauche plus faible que jamais.

Le Chancelier: Ça se passerait ainsi en Allemagne.

Le Président : La seule chose qu'ils aient obtenue, c'est de retarder mon arrivée au pouvoir de treize ans ! J'aurais facilement battu Pompidou, alors que je ne me suis même pas présenté.

(Inédit pour moi : François Mitterrand reproche à ceux qui ont agi pendant les événements de 68, et donc d'abord Rocard et Mendès... de lui avoir fait perdre treize ans ! Il aurait dû, pense-t-il, gagner les élections présidentielles... de 1969 !)

Le Chancelier : La France est une des puissances qui garantissent Berlin et son statut. Or, l'évolution de cette ville nous préoccupe. Il y a de plus en plus de vieux, de Turcs, et tout un afflux de jeunes qui ne viennent là que pour échapper au service militaire. Il y vit une minorité qui se développe et qui est en opposition totale à l'État. C'est une proie facile pour le communisme.

En fait, il manque aux Allemands ce que les autres peuples ont : le Français moyen est bien chez lui dans son État-nation. Tous les Européens se sentent bien dans leur État-nation, sauf les Allemands. Pour nous, il y a le fardeau de l'histoire, Hitler, Auschwitz. Les Allemands vivent dans l'angoisse, en manque de sécurité. J'essaie — et Willy Brandt a essayé avant moi — de combler ce manque par des relations normales avec la RDA.

La moitié des membres de mon gouvernement et du Parlement sont nés à l'Est, ce qui veut dire que c'est là qu'ils pensent que se trouve leur foyer...

L'Est nous fait payer cher chacune de ses concessions. Je sais qu'il existe en France la crainte de voir l'Europe centrale choisir le neutralisme pour favoriser un rapprochement entre les deux Allemagnes. Mais ces craintes sont à peu près sans objet. Je ne crois pas qu'il y ait un véritable danger neutraliste, ne le craignez pas non plus.

Je rendrai bientôt visite à Honecker. Cette visite sera brève et pas très cordiale, mais ce sera un exemple pour les autres Allemands, une invitation à se rendre visite. L'Allemagne de l'Est voudrait obtenir des concessions économiques ou financières. Les Allemands de l'Est qui veulent visiter l'Ouest ont droit à 32 DM par jour. Ce chiffre a été doublé ces dernières années. Sur ces questions, Honecker cédera un peu, et deux ans plus tard il reviendra dessus. Nous aurons sans cesse à renégocier, c'est notre destin et cela restera comme ça. Mais il est vital pour nous que ces liens ne soient pas rompus.

Je ne pense pas que la réunification intervienne d'ici ma mort, mais elle aura lieu après l'an 2000. Je pense que le manque profond de sécurité qu'éprouve l'Allemagne distinguera toujours nettement la politique allemande de celle de la France. Tout est si différent. En fait, vous êtes une puissance nucléaire, vous êtes l'un des garants du statut de Berlin, vous êtes dotés d'une protection indépendante. Alors que nous, nous sommes interdits de nucléaire, nous dépendons des autres pour notre protection, nous portons le poids dAuschwitz et nous souffrons d'une blessure psychique et morale. C'est pourquoi nous traitons Brejnev mieux que nous ne le ferions si tout cela n'existait pas, mais il ne s'agit pas d'un flirt !

Le Président : Il vous faudra du temps pour atteindre la réunification. Elle est inscrite dans l'Histoire. Elle correspond à des réalités objectives et subjectives. Il faudra qu'une génération passe. Il faudra que l'empire soviétique se soit affaibli, ce qui interviendra dans les quinze ans.

(Pronostic intéressant : il voit la fin de l'URSS pour 1996...)

Le Chancelier : A mon avis, cela durera beaucoup plus longtemps!

Le Président : Est-ce qu'une information mutuelle en cas de conflit avait été envisagée entre la France et l'Allemagne ? Il me semble que non...




Jeudi 8 octobre 1981



François Mitterrand et Helmut Schmidt reprennent leur entretien en abordant la situation en Pologne :

Le Président : Je continue à penser que c'est l'attitude du Parti communiste qui sera décisive. Bien sûr, les dernières attitudes du secrétaire, général du PC polonais, Kania, ont de quoi inquiéter Brejnev. Il y a une contradiction de fond entre cette expérience politique et l'Union soviétique. Mais Brejnev préférera, tant qu'il le pourra, garder la possibilité de parler avec l'Ouest, ce qui serait irrémédiablement compromis en cas d'intervention soviétique en Pologne.

Le Chancelier : Je suis à peu près d'accord avec vous, mais cela dépend grandement de la personne de Brejnev. Si Brejnev disparaissait et qu'il soit remplacé par exemple par Souslov, ce serait très grave.

Le Président : Vous voyez Souslov comme un successeur possible ?

Le Chancelier : Non, il est trop âgé, mais son influence sera grande, malgré tout.


Ce qui est préoccupant à propos de la Pologne, c'est le poids de la dette. Notre aide à ce pays atteint maintenant un quart de notre aide au développement, et nous devons continuer notre effort pour ne pas donner prétexte à une intervention. Par exemple, nous avons agi pour que l'invitation faite à Walesa soit reportée. Je sais par ailleurs que les Russes ont aussi du mal à maintenir leurs prêts et leur aide.

Le Président : En fait, les Polonais ne travaillent plus du tout.

Le Chancelier: Pour la Pologne, je ne vois plus que deux solutions. La première est la solution rationnelle : l'archange saint Michel intervient et remet tout en ordre. La seconde est de l'ordre du miraculeux: les Polonais recommencent à travailler...

Le Président: Nous aussi, nous sommes un peu épuisés. Mais que faire ?

Le Chancelier: Une Europe où il y a un million et demi de chômeurs en Allemagne, deux millions en France et trois millions en Grande-Bretagne ne peut pas s'épuiser à l'Est...

Le Président : Nous allons être en effet obligés de réexaminer cette aide. Il faudrait diminuer votre aide et nous aussi, mais il faut que nous en parlions avant. Plus la Pologne sera misérable, plus elle sera révoltée contre les Russes ; plus elle sera révoltée, plus elle sera misérable. C'est sans fin, mais la perspective de négociations avec l'Ouest aura pour effet de reporter dans le temps l'intervention soviétique.

Le Chancelier: Il semblerait que les modérés aient repris le dessus.

Le Président : En effet. Je persiste à penser que le point de repère essentiel est Kania.

Le Chancelier : Je crois que les Russes ont plus confiance en Jaruzelski qu'en Kania...

Ils passent aux rapports Nord/Sud :

Le Président: Il y a, à la conférence de Cancún, dans un mois, un risque de mise en accusation du monde occidental si celui-ci ne jette pas de lest sur les "Négociations Globales". Car ce qu'ilfaut redouter, c'est un refus brusque, par les USA, des revendications très fortes qui seront présentées à Cancùn par les pays en développement, ce qui conduirait à un grave échec.

Le Chancelier: Si nous disons cela tous les deux, Reagan sera seul. Il y aura donc, de gré ou de force, des "Négociations Globales" à l'ONU. Il est prévisible qu'elles seront interminables et inutiles. Nous les acceptons uniquement pour éviter des heurts à Cancún.

Il n'y a pas de stratégie déterminée à l'Ouest sur ces questions. Il y a pléthore de paroles creuses.

En ce qui me concerne, je n'ai pas envie de transformer le FMI ni la Banque Mondiale en instituts de fabrication de papier-monnaie. Le monde ne souffre pas d'un manque d'argent. Le monde souffre d'inflation et d'erreurs structurelles :

- non-maîtrise de l'explosion démographique ;

- volonté d'industrialisation à tout prix des pays en voie de développement, alors qu'ils devraient chercher avant tout à se nourrir eux-mêmes ;

- choc de l'augmentation du prix du pétrole sur les pays en voie de développement qui sont dépourvus d'énergie.

Vous et nous, ou nous ensemble, devrions donner dans les tout prochains mois à la Communauté un rôle leader: bien faire comprendre le sens de l'aide au développement en vue d'émettre des propositions concrètes.

Les Etats-Unis ne peuvent pas jouer ce rôle de leader, car leur position ne dépend pas de leur gouvernement, mais du conseil d'administration de l'United Fruit, d'ITT ou de n'importe quelle autre compagnie. Ils ont une incapacité structurelle à comprendre ces problèmes.

Le rôle de la Communauté et des autres partenaires européens devrait en être renforcé. Personne n'a plus d'expérience que le Portugal, l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, et même nous, dans certains cas, sur les problèmes du Tiers Monde. C'est un domaine d'intervention très intéressant pour la Communauté.

Le Président : Si on ne peut aboutir à rien sur ces questions, alors une réunion du type de celle de Cancún est une erreur. Mais, à partir du moment où on y va, l'expression "Négociations Globales" peut être retournée. Il faut leur dire : "Vous voulez des négociations globales ? Eh bien, d'accord, mais il faut qu'elles soient vraiment globales. " Il faut passer des revendications particulières des pays en voie de développement à des négociations sur l'ensemble des problèmes de ces pays, mais aussi des pays pétroliers et des pays industrialisés.

Cela veut dire que, par "globales ", il faut entendre non seulement la question démographique, mais aussi le sérieux dans la gestion des fonds qui sont octroyés, la fourniture de garanties pour l'emploi de ces fonds, la démographie contrôlée, le refus de gonfler la masse monétaire de manière artificielle...

A cet égard, les relations entre la Communauté et l'Afrique sont déjà une réussite. J'ai même constaté que certains pays africains ne connaissent pas toutes les aides prévues par l'Europe. Il est certainement possible d'intégrer les États-Unis à cela. Je crois qu'il y a d'ailleurs un début de changement de la position américaine sur la filiale et sur la politique de l'énergie...

Un autre très grand problème est celui du cours des matières premières. En voyant plusieurs responsables de l'Afrique francophone, je me suis intéressé à la formation des prix du café ou du cacao. Eh bien, tout effort de codéveloppement est impossible, car les prix du café sont inconnus pour l'année suivante. En fait, les prix du café dépendent de trois ou quatre bureaux de spéculateurs professionnels situés en général à Londres. C'est quand même un formidable manque de structures économiques ! Régler le problème des cours des matières premières serait une trop vaste ambition, mais limiter cette spéculation et ses effets, stabiliser les cours sur deux ou trois ans dans le cadre de contrats de codéveloppement serait déjà remarquable. Prenez l'exemple de la Côte d'Ivoire en ce qui concerne les cours du café : ils en sont réduits chaque année à souhaiter que le café gèle pendant l'hiver au Brésil !

Le Chancelier : Le rôle de Trudeau pourrait être très important. Il est hors de la Communauté, tout en ayant de bons rapports avec elle. Mais où en êtes-vous avec Trudeau ? Il s'entendait très mal avec Giscard d'Estaing...

Le Président: C'est sans doute parce qu'ils se ressemblaient trop. Moi, je m'entends très bien avec Trudeau...

Le Chancelier : Pourrions-nous maintenant parler des questions de la Communauté ?

Je suis un adepte des idées que Robert Schuman et Jean Monnet ont défendues ; et, depuis maintenant trente ans, je n'ai pas changé sur ce point.

Il y a trente ans, le problème de l'Europe n'était pas de savoir si elle se faisait à Huit, à Dix ou à Treize. Il s'agissait d'établir une relation solide entre la France et l'Allemagne et de construire autour un anneau de pays. Aujourd'hui, ce concept s'est trop élargi. La situation et l'indécision de la Grande-Bretagne affaiblissent la Communauté. Les contacts avec le Maghreb sont intervenus trop tôt, l'association de la Turquie est arrivée trop tôt, l'élargissement à la Grande-Bretagne, puis au Danemark, à l'Irlande et à la Grèce : trop tôt, elles aussi. L'adhésion de l'Espagne et du Portugal serait prématurée. Nous nous chargeons de beaucoup trop de responsabilités.

Mais ce qui est fait est fait. C'est bien du point de vue de la démocratie, pour certains pays qui étaient vulnérables sur ce plan, mais la Communauté en tant que telle a eu les yeux plus gros que le ventre.

Quand nous étions à Six dans la Communauté, les décisions étaient prises de façon unanime sur la base d'un accord entre Adenauer et de Gaulle. On trouvait également dans le peuple hollandais une très grande volonté communautaire. A Dix, cela est devenu impossible.

Valéry Giscard d'Estaing avait souvent parlé d'une Europe à deux vitesses. C'est très difficile, car les autres pays se sentent rejetés. Cela donne prétexte à la Grande-Bretagne pour sortir. Je n'ai donc pas été d'accord avec cette idée, car je voudrais que la Grande-Bretagne reste dans la Communauté, si c'est possible. Mais il faut nous habituer à ce que la Communauté devienne une union beaucoup plus souple.

Le Président : Delors emploie une expression que je trouve meilleure que celle d"'Europe à deux vitesses" : c'est celle d' "Europe à géométrie variable". Elle correspond au surplus à une réalité. Ainsi, des réalisations comme l'Airbus, comme le Concorde, comme Ariane ou d'autres, ont été ou seraient menées à bien par des ensembles de pays différents. Il ne faut pas rechercher un système. D'ailleurs, l'Europe à géométrie variable peut être complétée de temps en temps par un pays extérieur à la Communauté. Sur ces points, le pacte communautaire peut être interprété avec beaucoup plus de souplesse.

Le Chancelier : D'accord. Qu'en dit Mme Thatcher ?

Le Président : Elle se dit plus européenne que les travaillistes. Elle se dit d'ailleurs la seule européenne véritable. Au Sommet franco-britannique de Londres, la Grande-Bretagne nous a fait cinq ou six propositions d'actions bilatérales communes, comme le tunnel, par exemple.

Le Chancelier: Vous voulez le construire ?

Le Président : Oui, et nous coopérerons aussi sans doute pour le nouveau train à grande vitesse.

Des actions communes ont également été envisagées en matière de télécommunications, de moteurs. La Grande-Bretagne montre, sur ces points, une attitude plus positive, car elle a pris conscience que son marché national était trop étroit. Il y a aussi le domaine de la recherche, dans lequel la Grande-Bretagne est la plus avancée d'entre nous.

Le Chancelier : Je ne le crois pas du tout. La recherche chez vous et chez nous est bien meilleure !

Le Président: En tout cas, ce sont eux qui consacrent le plus d'argent à la recherche fondamentale.

Le Chancelier : Je ne le crois pas. Je suis très déçu par les Britanniques, ils ne travaillent pas. Ils arrivent trop tard au bureau, s'arrêtent constamment pour prendre le thé et repartent tôt.

Le Président : Mme Thatcher m'a même fait des reproches sur le satellite, à propos duquel elle se considère comme plus européenne que nous !

Le Chancelier : Mme Thatcher en a pour deux ans et demi au plus. Après, j'espère bien que ce ne seront pas les travaillistes qui gagneront. Je souhaite que ce soit Jenkins ou Shirley Williams, ils sont tous deux prêts à coopérer avec nous et ils comprennent les travailleurs, sens qui fait totalement défaut à Mme Thatcher. Mais peut-on revenir à ce qu'elle pense à propos de la Communauté ?

Le Président : En fait, Mme Thatcher n'est pas du tout communautaire. Quand elle m'a parlé du "juste retour", je lui ai dit que c'était incompatible avec l'esprit et les règles de la Communauté. Elle m'a dit qu'elle voulait simplement un "juste retour" pour la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la France. Naturellement, il faut nous entraider; des facilités à la Grande-Bretagne, en 1982, seront sans doute nécessaires, même si elle n'y a pas droit.

Le Chancelier : Cette revendication britannique ne repose ni sur le Traité de Rome, ni sur la politique institutionnelle de la Communauté. Cependant, les fondateurs du Traité ne pensaient pas que deux pays seulement deviendraient les financiers de toute la Communauté. Sur le plan économique, social et intellectuel, l'Angleterre c'est le passé. Ils sont, comme en 1931, à la veille d'une profonde dépression. Si les choses continuent ainsi, dans quatre ou cinq ans, le revenu italien par habitant sera supérieur au revenu britannique. Donc, c'est vrai, il est injuste que la contribution financière britannique soit aussi élevée. Bien sûr, la manière dont Mme Thatcher s'était rebellée nous avait tous braqués. Puis, à la réflexion, nous avons pensé qu'un allégement était nécessaire et qu'il fallait un compromis. Ce n'est pas une infraction. Cela a conduit le Conseil, l'an dernier, à modifier les règles, à introduire les concessions nécessaires. Rendez-vous compte aussi que les niveaux de vie danois, belge et hollandais sont aujourd'hui plus élevés que ceux de la Grande-Bretagne...

Parlons maintenant de l'autre pays qui paie beaucoup, c'est-à-dire de l'Allemagne. Nous sommes prêts à rester des payeurs nets. Mais nous ne voulons pas être les seuls, et nous ne continuerons pas sans limite.

Pour l'instant, nous connaissons en Allemagne la récession la plus forte et le taux de chômage le plus élevé depuis la guerre. Or, les Allemands ont une sensibilité névrotique sur ces points. Si nous avions en Allemagne le même taux de chômage que chez vous, je serais déjà parti, car le conflit entre le gouvernement et les syndicats aurait atteint un seuil insupportable. Le mouvement syndical pense en effet que nous pouvons réduire le chômage par des plans gouvernementaux, et moi je sais que ce n'est pas possible. L'Allemagne verse six milliards et demi de marks pour l'Europe. Si je pouvais les utiliser autrement, je pourrais créer des emplois et, en plus, ils ne seraient pas inflationnistes !

Malheureusement, nos paiements extérieurs sont très lourds et ils s'additionnent: aide à la Pologne, aide à la Turquie, aide au développement, contribution communautaire...

En tant qu'économiste, je dois dire aussi que je suis convaincu de la nécessité absolue de combattre l'inflation et de la réduire, faute de quoi le chômage augmentera inéluctablement. Nous devons donc ne pas dévaluer notre monnaie. Si l'argent perd de sa valeur, le chômage, à terme, augmentera.

Je désire seulement vous faire comprendre que les versements financiers de mon pays à la Communauté ne pourront plus être augmentés et devraient même être diminués, si possible.

En ce qui concerne la Communauté, pour l'heure, je dois vous demander que nous en restions à cette limite de 1 % de la TVA et que notre contribution nette soit contenue.

Je vois d'ailleurs l'ensemble de la situation économique en Europe de façon très sombre, car je suis très sceptique sur la politique économique américaine. Il y a 20 % de risques que la politique de Reagan conduise à une dépression. L'économie américaine restera, qu'on le veuille ou non, pour dix ou vingt ans encore, la seule économie dominante. Après, peut-être le Japon jouera-t-il un rôle très important. Le rôle de la Communauté, à la fin du siècle, sera peut-être, lui aussi, très important. Mais ce n'est pas le cas pour le moment, car les possibilités d'impulsions financières de la Communauté sont réduites. Donc, nous dépendons des États-Unis. Eux peuvent se permettre d'avoir 9 % de chômeurs, car leur attitude en ce domaine est très différente.

J'ai examiné les idées et propositions de Delors, suivi ses ballons d'essai avec un intérêt critique, car j'en comprends les motifs. Mais je doute profondément de la possibilité de mettre, en place une zone monétaire européenne et des taux d'intérêt indépendants des États-Unis, car nos politiques monétaires, fiscales et budgétaires sont trop différentes.

L'Allemagne est hypersensible à l'inflation (comme la Suisse, d'ailleurs), elle est véritablement allergique au déficit budgétaire comme au chômage, ce qui nous empêche de lutter contre le chômage par des politiques de déficit.

En France, c'est très différent. Les Français sont plus sereins par rapport à ces questions. Vous avez un budget plus sain, et cela vous permet d'avoir un déficit plus élevé pendant un an ou deux, et donc une inflation plus élevée. Mais les Français acceptent des mesures de contrôle des prix ou de contrôle des changes. En Allemagne, tout le monde serait indigné si je prenais de telles mesures. Je vais évoquer un petit exemple pour illustrer cela : les Allemands dépensent des milliards de marks pour des voyages privés à l'étranger, c'est une perte de devises importante ; mais si je m'avisais de réglementer cela, il y aurait une véritable rébellion ! Donc, la politique que nous menons en RFA est la seule que nous puissions mener.

Mme Thatcher et Ronald Reagan se trompent en ce qui concerne le monétarisme. En réalité, leur déficit s'accroît et même, du point de vue de leur politique monétaire, leurs taux d'intérêt sont idiots.

En Allemagne, nous essayons de nous maintenir dans le juste milieu, de réduire l'inflation par un mélange de déficit public et de politique des revenus modérée.

... Vous, vous avez choisi de suivre un chemin différent. J'espère que vous réussirez. Mais vos moyens, vos méthodes et les nôtres sont tels que nous ne pouvons plus les harmoniser. Celles de Mme Thatcher sont encore plus dures à harmoniser avec les nôtres. Les douze mois à venir seront donc un test de cohésion. Nous avons eu un premier test, le week-end dernier, en matière monétaire ; nous l'avons surmonté, ce qui permet d'espérer.

(Autrement dit, pour Helmut Schmidt, l'arrivée des socialistes au pouvoir en France rend impossible tout progrès dans la construction européenne !)

Le Président : Je ne crois pas qu'il y ait autant de contradictions que vous le pensez entre nos politiques économiques. Nous avons besoin de dominer notre héritage :

— l'inflation a atteint un taux moyen de 10 % sur quatre ans et de 14 % pour les deux dernières années,

— le chômage a été multiplié environ par quatre de 1973 à 1981.

Que pouvais-je en conclure ? Il était normal d'essayer à tout prix d'obtenir une croissance modérée par une relance de la consommation. Pour cela, nous injectons dans l'économie 35 milliards de francs en un an, et nous ferons en sorte que cette relance se fasse en limitant au maximum la part de ce qui doit être importé. Cependant, je suis bien obligé d'acheter le pétrole à l'extérieur !

C'est un moment difficile à passer pour l'économie française. J'essaie de relancer les investissements. J'essaie de maintenir l'inflation à 14 ou 15 % sur un an ou deux. Il faut ensuite que j'arrive à la ramener à 10 % au maximum.

Je viens déjà de prendre des mesures qui visent à la fois à contenir puis à réduire l'inflation en relançant l'investissement. Je sais que je courrais à un échec si l'inflation ne pouvait être maîtrisée.

Mais ce qui est sûr, c'est que la théorie de M. Barre, selon laquelle les profits créent des investissements et que ceux-ci permettent la création d'emplois, s'est traduite par un échec.

(Autre pique : François Mitterrand sait fort bien que cette phrase n'est pas de Barre, mais du Chancelier Schmidt lui-même !)

Le Chancelier : Est-ce que les entreprises françaises font des profits en ce moment ?

Le Président : Oui, beaucoup d'entre elles en font, mais elles ne font plus d'investissements depuis longtemps. Peut-être par peur de la gauche ? L'objectif que nous nous sommes fixé n'est d'ailleurs pas très ambitieux, il consisterait à faire environ 3 % de croissance. Mais 3 % de croissance, cela fait approximativement 100 milliards, dont 42 seraient versés en charges sociales, ce qui diminuerait d'autant un déficit qui reste d'ailleurs modéré. Nous sommes donc à peu près à la même hauteur.

Le Chancelier : Moi, mon déficit est trop élevé.

Le Président : Ceux qui nous critiquent disent: ils ont prévu un déficit de 95 milliards, mais, en fait, cela fera 120. Nous venons donc de prendre des mesures strictes pour que le déficit ne dépasse pas 95 milliards. Nous avons même gelé 15 milliards pour lesquels l'autorisation de dépense ne sera donnée que plus tard en cours d'année, et je vois maintenant qu'un représentant du patronat nous critique pour avoir gelé ces 15 milliards !

Nous allons mettre en ceuvre un contrôle d'une partie des prix de détail, et peut-être même aussi de certains prix industriels et des grandes surfaces. Cette politique des prix sera complétée par une "politique des revenus ", bien que je n'aime pas cette expression. Nous allons avoir des contacts avec les syndicats. Ils ont d'ailleurs déjà commencé et je crois que ce sera la première fois qu'une négociation réelle sera possible sur les bas salaires (...). Une diminution du pouvoir d'achat n'est pas possible. Son maintien serait une victoire. Nous voulons réaliser une discipline contractuelle concernant les salaires, et d'ailleurs aussi les autres revenus. Nous ferons en 1982 une importante réforme fiscale qui y contribuera. Mais je dois rappeler que les engagements de ma campagne seront mis en œuvre sur sept ans...

(Le Chancelier se lance alors dans un subtil interrogatoire du Président sur la politique économique française.)

Le Chancelier : Est-ce que les sociétés nationalisées, comme la SNCF, ont la possibilité d'emprunter ?

Le Président : Oui. Ce serait d'ailleurs bien commode de faire un plus large appel à l'emprunt, mais nous sommes stricts sur ce point.

Le Chancelier : Ces emprunts sont-ils placés auprès des épargnants français ? Auprès des banques ? Auprès de l'argent arabe ?

Le Président : D'habitude, les investisseurs institutionnels prennent 50 % au moins des emprunts. En ce qui concerne le grand emprunt récent, les institutions ont souscrit moins de 30 %. Le taux de cet emprunt était de 16,5 % à cinq ans. C'est trop cher, mais moins que l'emprunt Giscard qui avait été indexé sur l'or et qui, au lieu de coûter 6 milliards, en aura coûté 100 !

Le Chancelier : En fait, compte tenu de votre taux d'inflation, vous versez environ 2 % d'intérêt ; ce n'est pas excessif et ce n'est pas énorme. Nous, nous versons un intérêt réel de 4 %.

Le Président : Je sais bien que ce que nous faisons n'est pas génial.

Le Chancelier : Si, c'est très bien !

Le Président : Mais notre politique est plus stricte qu'on ne le dit. Ce qui compte le plus, c'est la maîtrise des salaires.

Le Chancelier : Excusez-moi pour toutes ces questions qui ne contiennent aucune part de critique, c'est simplement pour y voir clair...

Le Président : Mais tout cela vous concerne aussi. Je trouve tout à fait normal que vous posiez des questions...

Vendredi 9 octobre 1981



Suivant l'avis de Claude Cheysson, Pierre Mauroy interdit l'exécution du contrat Thomson, tel qu'il a été négocié l'an dernier, comme « contraire aux instructions du gouvernement et aux règles du COCOM ». La négociation des avenants au contrat échappe aux industriels et passe au ministre du Commerce extérieur.



Promulgation de la loi abrogeant la peine de mort. La gauche a déjà accompli l'essentiel des réformes pour lesquelles elle avait rêvé du pouvoir. Maintenant, il va lui falloir gérer et s'occuper de l'emploi.


Le Premier ministre réunit un Conseil interministériel sur Matra. Un protocole est prêt. L'ensemble des activités médias (17 % d'Europe n° 1, 20 % de Marlis qui contrôle Hachette, 90 % des Dernières Nouvelles d'Alsace) va être apporté à une nouvelle société dont les actions seront distribuées aux anciens actionnaires de Matra.



Rendant compte au Président des travaux du groupe de travail, qui propose en fait de perpétuer en partie le boycott commercial d'Israël, Charles Salzmann écrit, embarrassé : « Quatre principes ont été dégagés : l'affirmation positive de l'origine ( "Ce produit est fabriqué en France' au lieu de "Ce produit n'est pas fabriqué en Israël") ; la prise en compte de l'état de guerre entre les protagonistes ; un boycott circonscrit à des faits concrets ; des règles claires qui s'appliquent dans la pratique quotidienne des affaires. » En marge, le Président de la République annote : « Il ne doit pas y avoir reconnaissance du boycott... D'accord, sous réserve qu'on ne peut pas concéder le boycott à nos partenaires arabes. »


Pierre Joxe écrit au Président pour se plaindre des injustices contenues dans le projet de Budget : « Il aggrave la pression fiscale pesant sur les seuls salariés, notamment les titulaires de salaires moyens. En conséquence, il paraît en contradiction avec la réforme de la fiscalité que nous entendons promouvoir et fait peser une menace sur la cohésion de l'alliance politique qui a porté la gauche au pouvoir. »

Il ajoute une perfidie contre Jacques Delors : « J'en adresse copie à Laurent Fabius, car je suis persuadé qu'il n'est pas en désaccord total avec moi. »


François Mitterrand offre à Robert Badinter le parchemin authentique de la loi d'abrogation de la peine de mort.


Le Président me répète : « 1982 sera l'année la plus noire. Il faudra y faire approuver toutes les mesures de redressement financier, nécessairement impopulaires. »



Samedi 10 octobre 1981



A Bonn, une manifestation pacifiste rassemble près de trois cent mille personnes.

Nous partons pour les obsèques de Sadate. Le Président est de méchante humeur.

Les obsèques se tiennent sur les lieux mêmes de l'attentat, les traces de balles sont encore visibles. Capharnaüm et inquiétude. Chacun s'attend à une nouvelle fusillade. Sous une tente improvisée, on parque toutes les personnalités et ceux qui se sont imposés. Jean-Pierre Bloch me présente... au Prince Charles ! Kissinger va de l'un à l'autre comme dans un cocktail. Un sabre bat la jambe du Roi Baudouin. Nixon est en grande conversation avec Carter, Ford avec Giscard.

Deux officiers viennent l'un après l'autre fouiller les bottes des soldats formant la haie d'honneur pour vérifier qu'aucune arme blanche n'y est cachée. La confiance règne.

Le cortège se forme alors, derrière le cercueil placé sur l'affût d'un canon. En première ligne, on place les Présidents en exercice : parmi eux, François Mitterrand et Alessandro Pertini, avec d'autres, pour la plupart africains. Ils sont bousculés par les médecins et les gardes du corps, portant valises de sang et armes de poing, qui veulent rester au plus près de leur "client".

Le défilé s'ébranle dans un roulement de tambours, sous la protection — ou la menace ? — de mitrailleuses placées sur les toits. Bousculade inouïe. Pour ralentir le cortège, un cordon de soldats le traverse soudain et bloque les derniers rangs. Paniqués, les agents secrets américains plaquent au sol les trois anciens Présidents des Etats-Unis.






Lundi 12 octobre 1981



Malaise parmi les députés socialistes. Il leur est demandé beaucoup : sessions extraordinaires, votes de nuit, travail dans les nouvelles circonscriptions. Quant aux suites données par les ministres à leurs interventions, elles sont très insuffisantes. Deux, surtout, sont plus particulièrement mis sur la sellette : Édith Cresson et Jean Auroux. Tout cela risque de provoquer une épreuve de force sur des questions sensibles (droits des travailleurs) ou inattendues (immigrés). Conjugué avec les critiques sur l'absence de changement dans la vie quotidienne, cet état de chose tend à développer chez eux un certain clientélisme : triplement des interventions pour exemption de service national, surestimation de l'enjeu représenté par les créations d'emplois publics...

L'électorat qui a voté pour François Mitterrand ne voit pas les prolongements directs de sa victoire dans la réalité quotidienne : les licenciements économiques, les règlements judiciaires, les dépôts de bilan se poursuivent ; la rentrée scolaire est une de celles qui se sont le plus mal déroulées depuis cinq ans ; pas de développement de la vie associative ; le comportement de l'administration dans ses relations avec les administrés demeure immuable ; le gel des crédits bancaires à l'immobilier est mal ressenti.

Pour certaines catégories sociales, la politique actuelle constitue même une régression : les agriculteurs (réduction de la prime à la vache, renchérissement des prêts aux jeunes agriculteurs, remise en cause de la détaxation des carburants) ; les cadres (augmentation de la pression fiscale ajoutée à une hausse des prélèvements sociaux, hausse des impôts locaux).

Mardi 13 octobre 1981



Henri Fiszbin et ses amis sont placés « hors du parti » par le PCF.


Début de l'examen du projet de loi sur les nationalisations à l'Assemblée. Cela promet d'être long.



Mercredi 14 octobre 1981



Rocard présente son « Plan intérimaire » au Conseil des ministres, qui promet la création de 400 000 emplois par an grâce à des contrats État/régions. Rocard s'est décidé à donner un chiffre. Matignon le pousse à élaborer un texte plus réformiste qu'il ne le voudrait. En fait, Rocard sait qu'il faut gérer dans la durée.


Visite de Lech Walesa en France à l'invitation de syndicats.


Le Président adresse aux deux coprésidents de Cancùn un mémorandum indiquant ses deux priorités pour le Sommet (en dehors de la « Filiale énergie » et des « Négociations Globales ») : la stabilisation des cours des matières premières (« la France prend la décision formelle de souscrire au Fonds commun de garantie des matières premières ») et l'agriculture (« les grands pays agricoles constitueraient des stocks d'urgence, les autres pays développés verseraient une contribution financière, et ce dispositif serait géré paritairement par le Nord et le Sud »).


L'accord se précise entre Jean-Marcel Jeanneney et les Algériens. Mais le surprix n'est pas encore fixé : nous payons actuellement 4,27 dollars l'unité ; les Algériens en veulent 5,30. Ils attendent beaucoup de la rencontre entre Chadli et François Mitterrand à Cancùn.


Nous savons maintenant de façon certaine que Pierre Moussa a bien fait transférer à Paribas-Genève des participations industrielles que détenait Paribas-Paris, et qu'il a vendu à un consortium belge, COPEBA, auquel il appartient, 30 % de Paribas-Genève, ce qui en fait perdre le contrôle à la maison mère.

Pour parler clair, dans cette affaire, le gouvernement s'est fait berner. Si on laisse faire, la nationalisation de Paribas sera vidée de l'essentiel de son contenu. Et cela peut donner des idées à d'autres patrons d'entreprises nationalisables !

Que faire ? Demander à Pierre Mauroy de décréter publiquement une « période suspecte » afin d'empêcher le processus ? Obtenir la démission de Pierre Moussa ? Déclarer que si, après nationalisation, l'entreprise est vide, il n'y aura pas d'indemnisation ?





Jeudi 15 octobre 1981



Je reçois discrètement Yvon Gattaz, candidat à la présidence du CNPF, qui plaide contre l'IGF et pour que les entreprises nationalisées ne quittent pas le CNPF, dont elles assurent l'essentiel des ressources. Intéressant... Personne n'y avait pensé !

Vendredi 16 octobre 1981



Je déjeune avec Jean Riboud, président de Schlumberger, et Félix Rohatyn, associé-gérant de la Banque Lazard. Je leur confie mes inquiétudes à propos de Paribas. Jean s'insurge : « Comment as-tu pu laisser cela aller si loin ! Je suis administrateur de Paribas, mon frère Antoine aussi. Tu ne sais pas qu'on peut faire convoquer le Conseil ? On va le faire. A nous, il ne peut mentir ! »

Le conseil d'administration a lieu. Jacques de Fouchier exige de son successeur, qu'il appelle son « fils spirituel », la vérité. Pierre Moussa reconnaît : « Tout est vrai. » Jacques de Fouchier a ce mot superbe : « Je suis contre la nationalisation, mais, right or wrong, it's my country ! » Il exige la démission de Pierre Moussa et reprend provisoirement la présidence, le temps de gérer la crise.


Moshe Dayan, vainqueur de la guerre des Six-Jours, meurt à Jérusalem.



Samedi 17 octobre 1981



Décès d'Albert Cohen. Discussion avec François Mitterrand : il n'aime pas l'essentiel de Belle du Seigneur, que j'adore ; il connaît par cœur de longs passages de Mangeclous, que j'apprécie moins.


On part pour Yorktown, Mexico et Cancún.



Dimanche 18 octobre 1981



Comme l'avait prévu Helmut Schmidt, le général Jaruzelski, chef du gouvernement et ministre de la Défense, est élu Premier secrétaire du Parti polonais en remplacement de Stanislaw Kania, mis en minorité par le Bureau politique. Un militaire au pouvoir : est-ce l'annonce de l'arrivée des Russes ou l'ultime protection contre eux ? François Mitterrand penche pour la seconde hypothèse. L'homme n'a pas eu un destin ordinaire : son père a été exilé en Sibérie, où il est mort, et lui-même y a passé de terribles années de jeunesse.


Le Parti socialiste panhellénique remporte les élections législatives en Grèce. Andréas Papandréou, chef du Pasok, formera, le 21, un gouvernement socialiste homogène.


Aux États-Unis, cérémonies somptueuses pour le bicentenaire des batailles de Cheasapeake et Yorktown. Au cours de leur entretien, Reagan remercie le Président de l'autorisation de passage accordée dans les ports français aux sous-marins nucléaires américains, et de la participation de la France à la Force multinationale dans le Sinaï.

François Mitterrand : L'Europe est partie prenante à Camp David en tant que démarche politique et diplomatique.

Ronald Reagan : La paix ne peut réussir qu'avec l'aide de l'Arabie Saoudite.

François Mitterrand : Camp David doit aller à son terme entre Israël et l'Égypte, mais ne résoudra pas le problème palestinien. S'il réussit, tant mieux, mais nous pensons que le Plan Fahd est un bon plan intermédiaire s'il permet aux adversaires de discuter. Nous n'approuvons pas pour autant son contenu.

Ronald Reagan (qui lit une fiche) : Je vous pose une question : "Faut-il d'autres dirigeants palestiniens qu'Arafat ?"

(Il n'est décidément qu'une machine à poser des questions au nom de son Administration.)

François Mitterrand : Tous les chefs palestiniens des territoires occupés désirent qu'Arafat soit leur représentant. Il n'y a pas de Palestinien plus modéré qu'Arafat. Nous ne voulons pas du monopole de l'OLP sur la Palestine, ni même d'un Etat palestinien indépendant. Il vaudrait mieux arriver à créer une petite Palestine fédérée avec la Jordanie.

Ronald Reagan : Oui, mais la Jordanie ne veut pas d'un État palestinien.

François Mitterrand : Hussein voudrait un petit Etat palestinien pour faire une petite fédération. L'État d'Israël croit qu'on est à la fin du processus, alors qu'on n'en est qu'à son début.

Ronald Reagan prend une autre fiche et lit : Pour Cancún, je pense que nous pouvons trouver des voies pour aider à développer les économies du Sud, comme l'ont fait la Corée du Sud ou Singapour. Qu'attendez-vous de Cancún ?

François Mitterrand : Je n'attends rien de Cancún, sinon vingt-deux discours. Et quand le dernier sera fini, on s'en ira. On jugera Cancún non à ses résultats, mais à la tonalité des discours. Si le Tiers Monde a le sentiment d'être floué, il aurait mieux valu ne pas aller à Cancún. Trois points me paraissent importants. Sur les "Négociations Globales " : il ne s'agit pas de créer une nouvelle institution ; il faut discuter sur un agenda précis et sérieux (démographie, énergie). Sur la "Filiale énergie " : on peut discuter des quatre points qu'a présentés Clausen. Sur le soutien aux cours des matières premières : on ne peut ignorer le problème, même si on ne peut décider encore.

Ronald Reagan : Nous ne sommes pas contre les "Négociations Globales", si elles aident à lutter... contre le protectionnisme.

François Mitterrand : Elles ne sont pas faites pour ça, mais pour aider à diversifier les sources de croissance ! Si on n'y parvient pas, on va créer le désespoir chez ceux qui ont toute leur économie fondée sur une seule ressource. Quand les prix s'effondrent, tout s'écroule chez eux. Si vous voulez la révolution partout, laissez faire ça !

Comme Ronald Reagan admire sa connaissance des « Pères de la Révolution » américaine, François Mitterrand répond : « J'en ai beaucoup entendu parler quand j'étais enfant, mes parents étaient profondément attachés à la Révolution ; mais ils étaient très chrétiens et ils me parlaient peut-être plus de l'indépendance des États-Unis que de la Révolution française, en raison du caractère laïque et anticlérical de celle-ci. »



Le soir, par petites tables, dans une superbe maison coloniale, grand dîner financé par de « généreux donateurs ». Je m'attends à être assis à côté de tel ou tel des responsables américains. A ma table présidée par un ami de Reagan, le Juge Clark, désigné comme numéro deux du State Department pour y surveiller Haig, deux marchands de vin californiens qui ne savent pas très bien si la France est plus grande ou plus petite que le Luxembourg. Et qui s'en moquent ! Le Juge n'adresse d'ailleurs pas un mot aux Français assis à sa table.

Lundi 19 octobre 1981



Arrivée au Mexique. Lopez Portillo est encore Président, mais il a déjà désigné celui qui lui succédera dans un peu plus d'un an. C'est déjà moins un interlocuteur qu'un symbole. D'où l'idée de Régis Debray de faire de ce voyage une tribune pour s'adresser à l'Amérique latine tout entière. Il a suggéré trois idées : « Une réplique à la mexicaine du "scénario Panthéon à Paris", consistant à déposer trois roses, l'une à Juarez, l'autre à Cardenas, la dernière à un personnage plus contemporain (Allende ?) ; la restitution au Mexique d'un trophée (fanion ou drapeau enlevé par l'armée française lors de l'expédition bonapartiste) ; et un grand discours permettant, dans les meilleures conditions d'écoute internationale, de faire passer l'essentiel du message français qui, sinon, risque d'être, à Cancún même, parasité ou banalisé par le tohu-bohu. »

Le Président ne retient que la troisième suggestion et, curieusement, ce discours de Mexico restera dans les mémoires comme le « discours de Cancún» au point que, plus tard, Alain Peyrefitte, ne l'y voyant pas figurer sous ce titre, reprochera au Président de ne pas l'avoir inséré dans son recueil de discours...


Le syndicat national des médecins proteste contre la suppression du secteur privé annoncée par Jack Ralite dans un discours prononcé à Martigues.



Mardi 20 octobre 1981



Après la première rencontre avec Lopez Portillo, François Mitterrand se rend devant le monument de la Révolution à Mexico. Aucun lustre ; peu de gens, malgré les efforts du PRI pour faire venir des volontaires. Très beau texte du Président qui lance, le premier, le concept du droit d'ingérence humanitaire :

« C'est une lourde responsabilité que d'être placé par le destin à la frontière du plus puissant pays du monde, juste à la charnière du Nord et du Sud. Bastion avancé des cultures d'expression latine, le Mexique a pu devenir le lieu naturel du dialogue entre le Nord et le Sud, comme l'attestera demain la conférence de Cancún. Parce que le Mexique, réfractaire aux dominations de toute nature, a su puiser en lui-même sa volonté d'autonomie...

Il existe dans notre droit pénal un délit grave, celui de non-assistance à personne en danger. Lorsqu'on est témoin d'une agression dans la rue, on ne peut pas impunément laisser le plus faible seul face au plus fort, tourner le dos et suivre son chemin. En droit international, la non-assistance aux peuples en danger n'est pas encore un délit. Mais c'est une faute morale et politique qui a déjà coûté trop de morts et trop de douleurs à trop de peuples abandonnés, où qu'ils se trouvent sur la carte, pour que nous acceptions à notre tour de la commettre.

... A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d'espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces "enfants héros" semblables à ceux qui, dans cette ville, sauvèrent jadis l'honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment même, de par le monde, pour un noble idéal.

Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre, qui veulent vivre et vivre libres !

Salut à celles et à ceux qu'on bâillonne, qu'on persécute ou qu'on torture, qui veulent vivre et vivre libres !

Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres !

Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droits, aux paysans sans terre, aux résistants sans armes, qui veulent vivre et vivre libres !

A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra ! »


L'explosion d'une bombe près d'une synagogue, à Anvers, tue deux personnes et en blesse une centaine d'autres.


Dans la nuit, multiples incidents à l'Assemblée à propos des nationalisations.



Mercredi 21 octobre 1981



Assassinat du juge Michel à Marseille.


Malgré la démission de Pierre Moussa, la tentative de rachat des filiales étrangères de Paribas par COPEBA réussira si 31 % des actions aujourd'hui dans le public (sur les 35 % en circulation) viennent s'ajouter aux 20 % détenus par la holding belge. Le pronostic est incertain.


Nous déjeunons à Mexico avec Miguel de La Madrid, le Président élu. On voit naître là un tout autre Mexique, plus jeune, plus rationnel. Derrière lui, Carlos Salinas de Gortari, assisté d'un de mes anciens étudiants, un polytechnicien devenu secrétaire d'État, José Cordoba ; il est décidé que je reviendrai bientôt parler avec eux de la dette mexicaine.

Départ pour Cancún. Là, le Président Chadli n'ayant pu rencontrer François Mitterrand à déjeuner, l'entretien a lieu avant le dîner-buffet. Ils n'ont rien à se dire : le contrat sur le gaz n'est pas prêt et François Mitterrand ne veut rien négocier lui-même.



A Paris, séance houleuse à l'Assemblée sur la médecine. Le député Mesmin interroge le ministre de la Santé : « Lors de sa campagne électorale, le 7 mai dernier, le Président de la République avait promis que les secteurs privés existants seraient maintenus pour ceux qui entendent suivre leur clientèle à l'hôpital. Pouvez-vous préciser si cette promesse sera tenue et quelles sont vos intentions quant au maintien de la médecine libérale ? » Jack Ralite : « Pour les lits privés, c'est facile à régler : il n'y en aura plus. Pour les consultations privées, il faut les stopper. Pour les consultations existantes, nous publierons le 1er janvier les résultats d'une concertation qui va commencer dès la semaine prochaine pour le calendrier de retrait de cette pratique, concertation qui sera accompagnée d'une négociation pour une nouvelle couverture sociale de tous les intéressés. »

Cela va plus loin que les engagements électoraux du Président. Celui-ci n'aime pas ça, mais ne réagit pas.



Jeudi 22 octobre 1981



Début du Sommet à Cancún. En séance, chaque chef de délégation est accompagné de trois personnes, en général des ministres ou des hauts fonctionnaires. Pour la France, Claude Cheysson, Jean-Pierre Cot et moi. J'admire, à notre droite - conséquence de l'ordre alphabétique espagnol - les trois compagnons du président philippin Marcos : sa femme et ses deux filles qui changent de toilette toutes les heures.

A notre gauche, Ronald Reagan. Dans cette salle-bunker, au sous-sol d'un hôtel-bunker au cœur d'une ville-bunker, deux des trois sièges américains sont occupés par ses gardes du corps qui jouent consciencieusement aux preneurs de notes.


Les « Négociations Globales » sont au centre de la discussion : doit-il s'agir de négociations telles que les conçoit le Sud, dans le cadre des Nations-Unies, ou bien d'autre chose ? En coulisse, on cherche un compromis sur la procédure. Les États-Unis exposent habilement leur doctrine : ils sont pour le remplacement des « Négociations Globales » par des forums multiples (ONU, Banque mondiale, FMI). La France propose une formule en trois étapes : Assemblée de l'ONU, puis institutions spécialisées, puis à nouveau Assemblée. Les Américains ne veulent ni de la première, ni de la troisième étapes ; autrement dit, ils ne veulent rien qui échappe aux institutions de Bretton Woods.

Émotion quand Nyerere explique qu'il est suspendu, chaque matin, au cours du café que donne la BBC et qui détermine la survie de son peuple. Le poids de la dette zambienne a réduit de moitié le revenu par habitant en six ans.

François Mitterrand prend la parole : « Cette réunion n'aurait pas de signification si ses participants n'étaient pas convaincus — surtout par ces temps de crise — que tous les pays du monde sont interdépendants. Or, ils agissent pour la plupart comme s'ils ne l'étaient pas. Ce qui a réalisé des coalitions d'intérêts qui, par définition, changent avec l'intérêt. Certes, l'effort de concertation réalisé dans les institutions internationales ou autour d'elles, et particulièrement à l'ONU, a permis de réels progrès. Pourtant, celle-ci constatait elle-même, dans sa Résolution 34/138 du 8 février 1980, qu'en dépit de grands efforts (je cite) "faits par de nombreux pays, il n'y a eu que des progrès limités" ; c'est pourquoi elle a invité l'ensemble de nos pays à engager entre eux (je cite encore) "des négociations globales afin d'assurer la restructuration de relations économiques internationales". C'est l'utilité d'une réunion comme celle-ci que de s'inscrire dans cette perspective en nous fournissant l'occasion de comparer nos analyses et, je l'espère, de préparer une réponse commune aux questions posées. Avant que ne s'engage notre débat, j'insisterai sur la méthode. Je crois que beaucoup sera fait si nous parvenons à nous entendre sur le sens des mots et le contenu des formules.

Par exemple, qu'appelons-nous "Négociations Globales" ? Quels rôles respectifs joueront l'Assemblée des Nations unies et ses institutions spécialisées ? Quel rôle entendons-nous jouer ici même ? Les "Négociations Globales" supposent-elles la création de nouvelles institutions ? J'indique dès maintenant que mon sentiment est que rien ne sera possible si tout n'est pas mis sur la table, les besoins du Sud comme les besoins du Nord, les facteurs structurels permanents aussi bien que les circonstances conjoncturelles, mais qu'il serait bien imprudent de multiplier les instruments bureaucratiques et de fabriquer de nouveaux services avant d'avoir tiré des services existants — le cas échéant, réformés — tout ce qu'ils peuvent donner... »


François Mitterrand reçoit un message de Goukouni réclamant l'aide de la France contre Hissène Habré qui progresse. Le Président écrit au Président Arap Moi pour demander la mise en place d'une force de l'OUA au Tchad.


Jacques Delors m'appelle de Paris : Jacques de Fouchier pose maintenant comme condition pour prendre la présidence par intérim de Paribas que Haberer, le directeur du Trésor, lui succède. J'en fais part à Haberer qui se trouve avec nous à Cancún. Il refuse : Paribas est trop petit pour lui. Fouchier le sait fort bien, qui n'aurait jamais rêvé, six mois auparavant, d'un tel successeur !


Le Brésilien Figuereido s'est endormi. Zhao Ziyang prend des notes. Indira Gandhi est sans cesse sortie pour voir l'un ou l'autre. Shagari, le Nigérian, brille par ses tenues. Le Suédois Falldin, le Vénézuelien Campins, le Yougoslave Khrajcher ne disent mot. Le Prince Fahd est attentif. Houphouët-Boigny sommeille. Margaret Thatcher refuse tout ce qu'elle peut. Le Chancelier Schmidt n'espère rien. Trudeau s'agite. Suzuki ronfle. Lopez Portillo semble obsédé par la blancheur de sa chemise. Nyerere espère tout. Le Bangladeshi Sattar est silencieux. Le Guyanais Bishop passe inaperçu. Kreisky manque...




Vendredi 23 octobre 1981



Le long tour de table se poursuit. On discute surtout de deux points : les « Négociations Globales » et la « Filiale énergie ».

Sur la « Filiale énergie », le texte final, rédigé sous la responsabilité des seuls Canadiens, donne : « On a souligné la nécessité d'accroître les investissements énergétiques privés et publics dans les pays en développement. Plusieurs participants ont appuyé l'élargissement du programme de prêts à l'énergie de la Banque mondiale et on a préconisé, à ce chapitre, l'établissement d'une Filiale énergétique. » Ce n'est pas du tout ce qu'on espérait.

Sur les « Négociations Globales », la séance est suspendue pour permettre la négociation d'un texte commun. Je m'attends à ce que François Mitterrand en profite pour aller parler à Reagan et le convaincre d'accepter un compromis. Non, il retourne dans sa chambre où je le retrouve une heure plus tard, lisant du Lamartine. Il n'avait pas tort : l'agitation n'a rien changé.

François Mitterrand : « Beaucoup de chefs d'Etat oublient cette nécessité : tout ce qui permet de prendre de la dista,ace sans perdre le contact est nécessaire à l'action. Je parle de la distance entre soi et soi. »

Finalement , le paragraphe du communiqué consacré aux « Négociations Globales » dit que « les Vingt-Deux s'entendent pour ouvrir au sein des Nations-Unies des négociations sur un nouvel ordre économique international ». La procédure à suivre n'est pas définie, bien que la première phase des négociations doive être terminée avant la fin de l'année. Enterrement ?






Samedi 24 octobre 1981



Au cours de sa conférence de presse, le Président parle d'un succès relatif sur les « Négociations Globales », sur la politique agricole et sur la « Filiale énergie ». Mais il regrette que rien n'ait été décidé sur la stabilisation des cours des matières premières et sur les questions de monnaies et de finances.

François Mitterrand : « Un accord réel s'est déjà fait sur ces propositions. Vous pourrez dire qu'il faut toujours distinguer entre les pensées, les arrière-pensées, et, quand les textes sont écrits, ce qui est écrit entre les lignes... »

Il écrira aux deux coprésidents pour marquer son étonnement devant la présentation à la presse de la partie relative à l'investissement énergétique dans le commentaire final de la Présidence. Les Canadiens signaleront à cette occasion que leur interprétation est bien la même que la nôtre.

La plupart des pays du Tiers Monde manifestent leur satisfaction, estimant que les conditions posées à la reprise du dialogue sont acceptables. La presse indienne se dit déçue. L'agence Chine Nouvelle constate qu'un pas en avant a été fait.


Congrès du PS à Valence : catastrophique. Claude Estier : « Le système d'information reste le produit de l'ancien pouvoir et n'est pas en mesure d'expliquer concrètement la politique du gouvernement. » Paul Quilès fait très exactement ce que François Mitterrand répète depuis longtemps qu'il ne faut jamais faire : il parle de « couper les têtes » ! Citant Robespierre, il explique qu'il faut toujours désigner nommément ceux qu'on veut renvoyer afin d'éviter toute incertitude ! Mais comme lui non plus ne les nomme pas, on ne retient que l'expression « couper les têtes ». Il devient Robespaul !


Tandis qu'à Valence on parle de couper des têtes, on travaille ici à Cancún, en parfaite intelligence, dans l'intérêt de la France, avec tous les hauts fonctionnaires.

Après une brève visite de Chichén Itzá, dans l'avion du retour, le Président iévoque Valence : « Si je critique Quilès, j'approuve en revanche la dénonciation des médias par Estier. » Il dit sa colère devant « la bêtise crasse de ceux qui se croient tout permis. Veulent-ils une radicalisation ? Mais alors, il faut aller au bout ! La social-démocratie n'est qu'une demi-mesure condamnée à l'échec. Seul le léninisme peut transformer durablement les choses. Mais, naturellement, cela conduit à la dictature, alors il vaut mieux s'abstenir... ».




Lundi 26 octobre 1981



Jacques de Fouchier vient me répéter ce qu'il a dit à Jacques Delors il y a deux jours : il est prêt à prendre la présidence de Paribas à condition d'obtenir la promesse qu'avant même la nationalisation, Jean-Yves Haberer lui succédera. Il sait bien que Haberer rêve de la Banque de France ou du Crédit Lyonnais, et que Paribas serait pour lui bien moins prestigieux. Mais, selon Fouchier, les principaux directeurs de la banque sont « en rébellion ouverte contre le gouvernement et décidés à faire échapper à la nationalisation non seulement Paribas-Genève, mais également Paribas-Bruxelles, Paribas-New York, Paribas-Hong Kong et l'ensemble des filiales étrangères. La seule solution serait de faire nommer d'urgence par l'actuel conseil d'administration, qui y est non seulement préparé mais est aussi demandeur, un nouveau président en anticipant sur la nationalisation. Sans une telle décision, Paribas, cinquième banque d'affaires au monde, pourrait être entièrement détruite dans les trois semaines. L'autorisation par le gouvernement d'une telle nomination d'urgence est d'intérêt public ».


L'Assemblée adopte le projet de loi sur les nationalisations.


L'OCDE décide une hausse de 3 % du taux minimal du crédit à l'URSS. La France s'y résigne, malgré les pertes de contrats que cela entraîne.

Mardi 27 octobre 1981


Le rapport de J.J.S.S. sur la création d'un Centre informatique est remis. Il ne dépasse pas le niveau d'un article de journal. Son hymne à l'informatique individuelle ne contient rien de nouveau. Il n'y a pas de raisons pour que les conséquences sur l'emploi, la vie quotidienne et la réduction des inégalités soient plus fortes à travers les micro-ordinateurs qu'à travers le câble, les terminaux télématiques ou la robotique. Aucun chiffrage sérieux ni aucune stratégie.

Le seul intérêt de ce projet réside dans la venue en France de grands scientifiques étrangers. Encore s'agit-il, pour la plupart d'entre eux, de généralistes dont je doute qu'ils soient capables de réaliser eux-mêmes les percées technologiques nécessaires. De surcroît, le projet se présente comme une création ex nihilo. Rien n'est dit sur les articulations, pourtant indispensables, avec ce qui existe déjà en France et qui n'est — pour dire le moins — pas dépourvu de valeur...

Mais le Président y tient, et tous les directeurs de cabinet des ministres réunis doivent dégager des ressources grâce à des économies opérées dans chaque ministère pour financer ce centre.

Sans compter que J.J.S.S. a trouvé un nom : « Centre Mondial ». C'est tout ? « Planétaire » aurait mieux convenu...




Mercredi 28 octobre 1981


Le Sénat américain autorise la vente de cinq avions-radars Awac à l'Arabie Saoudite.



Le Conseil des ministres adopte le projet de loi Quilliot régissant les relations entre locataires et propriétaires.


Le déjeuner habituel à l'Élysée : Pierre Mauroy, Gaston Defferre, Louis Mermaz, Pierre Joxe, Pierre Bérégovoy, Lionel Jospin, Jean Poperen, Paul Quilès, Claude Estier. A propos du Congrès de Valence, François Mitterrand les tance : « Vous êtes tombés dans le piège de la droite. Vous n'avez pas trouvé le ton juste. Maintenant, c'est moi qui vais payer cela pour longtemps ! »


Une réunion à Matignon, présidée par Jean Peyrelevade, arrête les modalités techniques de la nationalisation de Matra. Pierre Joxe est très réservé sur le principe même de l'accord.


Le Sénat repousse le projet de loi sur les nationalisations.


Gaston Defferre pousse le Président à recevoir J.J.S.S. afin qu'il lui remette son rapport. Le maire de Marseille est prêt à trouver les locaux et à payer le fonctionnement du Centre à l'université de Luminy. Il suggère de convier l'équipe de scientifiques et les représentants de certains pays du Golfe. François Mitterrand accepte.


Jacques Delors vient faire part au Président de son inquiétude devant le déficit explosif de la Sécurité sociale. De 1981 à 1982, il passera de 8 à 26 milliards, compte tenu du relèvement du minimum vieillesse à 2 000 francs au 1er janvier et d'une nouvelle augmentation des allocations familiales au 1er juillet, et sans tenir compte encore des effets de la réforme des prestations familiales et de l'abaissement de l'âge de la retraite.


J.-Y Haberer me téléphone. Il ne souhaite pas être proposé à la présidence de Paribas, le « projet de loi de nationalisation ayant démantelé le groupe ». Je lui demande de venir m'en parler.


Goukouni Oueddeï fait savoir qu'il entend demander le retrait total, avant le 31 décembre, des troupes libyennes encore au Tchad. François Mitterrand souhaite qu'il fasse cette demande publiquement. Il hésite. Dans la nuit, on réveille le Président pour lui annoncer que, selon des informations en provenance de Washington, un coup d'État pro-libyen a eu lieu à N'Djamena. L'armée américaine est à la disposition de la France si celle-ci décide d'intervenir.

Le Président appelle lui-même l'ambassadeur français, Roucaute, à N'Djamena : il ne se passe rien ! Les Américains voulaient donc pousser la France à les appeler à la rescousse. Cette nuit-là un Président plus impulsif aurait provoqué un débarquement américain en Afrique.



Vendredi 30 octobre 1981



Jean-Pierre Cot est à N'Djamena pour étudier avec Goukouni les conditions d'un départ des Libyens.


Au Conseil de Défense, on parle du Hadès et des sous-marins. Le Président se prononce en faveur du nouveau sous-marin — le septième —, mais se montre très réticent à l'égard du Hadès, à la portée trop courte (350 km), arme du champ de bataille alors que, pour lui, le nucléaire n'est qu'une arme de dissuasion.

La question est d'éviter que nos forces nucléaires soient impliquées dans la négociation américano-soviétique qui s'ouvre dans trois semaines à Genève. Il sera impossible d'empêcher que les Soviétiques procèdent à des décomptes impliquant indirectement nos forces. Mais il faut éviter toute mention explicite de notre force stratégique et a fortiori toute contrainte qui nous viserait. Les Soviétiques, puis les Allemands, puis les Américains chercheront à nous fléchir, soi-disant pour « faire avancer » la négociation. Afin de nous prémunir contre ce risque de chantage, le Président décide d'une position très dure : demander explicitement aux Américains de s'engager à écarter toute mention des forces françaises dans un accord bilatéral avec l'URSS, en contrepartie de notre soutien au programme militaire américain.





Lundi 2 novembre 1981



Pierre Bérégovoy et Marceau Long proposent au Président des nominations pour le prochain Conseil des ministres. Il s'agit de pourvoir au remplacement de hauts fonctionnaires en fin de mandat. François Mitterrand : « Je suis très mécontent du conformisme des propositions. Pas de chasse aux sorcières. Aucun renvoi avant l'expiration des mandats. Mais on ne fait pas assez appel à "nos" notables du Conseil d'État ou d'ailleurs. »

Concernant Matra, Delors et Fabius sont contre la prise de contrôle par augmentation de capital : elle aboutirait à mettre de l'argent public dans le seul groupe nationalisable qui n'en ait pas besoin.


Le sherpa américain, Myer Rashish, vient me revoir. Il ne croit absolument pas aux propositions qu'il est chargé de transmettre sur le gazoduc. Reagan craint que les Allemands ne signent leur part du contrat à l'occasion de la visite de Brejnev à Bonn, le 23 novembre prochain. Il est allé à Bonn et a essayé, en vain, de s'y opposer...

Rashish : Vous n'avez rien à y gagner. L'opération d'Ourengoï donnerait un ballon d'oxygène à l'URSS (7 à 8 milliards de dollars de recettes annuelles après le remboursement des achats d'équipements) lui permettant d'acheter les céréales dont elle aura besoin pendant longtemps encore, en raison de la persistance prévisible de la crise de son agriculture. Ses achats ne se porteraient d'ailleurs pas sur l'Europe occidentale, sauf un peu sur la France, mais plutôt sur les États-Unis, le Canada et l'Argentine. Chaque année, on donnerait les moyens à l'URSS de se doter de l'équivalent de deux porte-avions supplémentaires. Nous demandons donc à nos partenaires européens de réfléchir jusqu'au 1er février 1982. Il fait une proposition de substitution : Nous vous proposons de mettre en place avec nous un groupe de travail informel sur la situation énergétique mondiale, qui préparerait pour le 1er février 1982 une évaluation des besoins énergétiques réels de l'économie européenne. Nous sommes prêts, le cas échéant, à vous apporter une aide pour vous aider à faire face à vos besoins énergétiques.

Incroyable : ils veulent maintenant étudier avec nous nos besoins réels d'énergie ! « Réels » ? Pour mieux nous rationner ? Puis vient la menace :

Rashish : Jusqu'à présent, la perspective de la signature du contrat avec l'URSS n'a pas inquiété l'opinion publique américaine. Mais cet état d'esprit est susceptible d'évoluer très rapidement. Si le contrat gazier devait être passé avec l'URSS, il serait alors très difficile pour les pays européens de demander aux États-Unis de défendre leurs approvisionnements pétroliers dans le Golfe Persique. Or, les besoins américains en pétrole venant de cette région iront en décroissant d'ici la fin de la décennie, ce qui n'est pas le cas pour les pays européens.

Stupéfiant : « Débrouillez-vous avec le Golfe ! »

Rashish : Pourquoi voulez-vous signer avec les Russes alors que vous pouvez disposer du gaz de la mer de Baffin, dans l'Arctique ?

Je lui réponds que ce gisement se trouve sous une très épaisse couche de glace ; avant qu'on n'ait fabriqué assez de méthaniers brise-glaces, bien des années passeront. Nous avons à assurer l'approvisonnement de notre pays ; nous ne pouvons compter seulement sur cet espoir canadien.

En fait, cette proposition a avant tout pour but de permettre à Reagan de se couvrir vis-à-vis de son opinion le jour où la décision de la France, de la RFA et de l'Italie de construire le gazoduc sera rendue publique. Une fois de plus, dans une affaire jugée par eux comme essentielle, les Etats-Unis ont recours à un chantage caractérisé : ou vous cédez sur le gazoduc, ou vos pétroliers ne sont plus protégés dans le Golfe. Notre propre présence dans l'océan Indien ne nous laisse pas, le cas échéant, sans moyens de riposte, mais les Allemands et surtout les Italiens seront sans doute troublés. Je doute pourtant qu'ils cèdent à la pression. Rashish aussi.

La machine judiciaire se met en branle contre divers dirigeants et clients de Paribas pour une affaire de fuite de capitaux.

François Mitterrand à propos du prophète Jérémie : «Je ne l'aime pas. Il est, disons, fatigant. De tous les prophètes que je connais, il me paraît le plus antipathique, d'où ma peine lorsque mes amis appellent leurs enfants Jérémie. C'est un beau nom, comme ça, mais surtout phonétiquement... »

François Mitterrand est victime de son admiration pour Ernest Renan qui fit de Jérémie le prototype du « collaborateur ». Justement, le Président a entrepris de relire tout Renan.




Mardi 3 novembre 1981


Première Conférence franco-africaine à Paris. Jean-Pierre Cot, déchaîné contre les violations des droits de l'homme au Zaïre, a obtenu qu'elle n'ait pas lieu à Kinshasa, comme l'avait décidé l'an dernier Giscard.


Colère du Président : à la soirée au château de Versailles, qui suit la Conférence, le protocole du Quai a invité le président du CNPF au dîner, et les dirigeants des syndicats ouvriers seulement au café ! Vieille tradition... Il faudra quatre ans et quatre chefs du protocole pour en changer.


Je rencontre Acyl Ahmat, le sombre ministre des Affaires étrangères de Goukouni : « Sans les Libyens, nous sommes perdus... »



Mercredi 4 novembre 1981



Au Conseil des ministres, le Président se plaint de ce que les ministres ne vont pas assez souvent assister aux débats de l'Assemblée nationale : « Ceux qui ne veulent pas représenter le gouvernement n'ont qu'à démissionner. »


J.-Y. Haberer a peut-être changé d'avis. Il vient m'exposer ses conditions pour accepter de prendre la présidence de Paribas. Il veut des modifications au projet de loi de nationalisations. Il les a consignées au crayon sur une toute petite feuille de papier blanc intitulée : Maintien et promotion de l'outil Paribas au service de l'Etat : «

1 Compagnie Financière et Banque restant intégrées : même président pour les deux et même représentation de l'Etat au Conseil d'administration;

2 Pas de démantèlement de la Compagnie Financière : pas d'évolution vers une société d'investissement, pas de dispersion des participations dans les entreprises privées ;

3 Adaptation de participations internationales aux obstacles spécifiques (Pb du % de participation) ;

4 Crédit du Nord non séparé ;

5 Maintien des rémunérations au niveau approprié pour éviter la dispersion des cadres ;

6 Paribas pôle de regroupement en cas de remembrement du système bancaire ;

7 Coopération avec les anciens dirigeants pour la phase de transition internationale (présentation à l'étranger pour assurer la continuité) ;

8 Liberté du Président pour le choix des directeurs généraux ;

9 Libre appréciation des risques bancaires ;

10 Maintien des actuels actionnaires publics. »

Conditions honorables et acceptables. Il sera donc président de Paribas.


Le nombre de chômeurs dépasse les deux millions. Il faut agir, retrouver la croissance par tous les moyens.


De multiples rumeurs sur une maladie du Président courent tout Paris. François Mitterrand, accueillant Mgr Vilnet : « Vous voyez, Monseigneur, mon cancer se porte bien ! »


Le Syndicat national des médecins, chirurgiens, spécialistes, biologistes des hôpitaux publics envisage une grève pour protester contre le projet de suppression du secteur privé dans les hôpitaux. François Mitterrand : « Ralite est allé plus loin que mon programme. Le lui dire. »




Jeudi 5 novembre 1981



Mécontent, comme Pierre Joxe, de l'absence de toute réforme fiscale dans le Budget 1982, François Mitterrand veut prendre les devants pour celui de 1983. Il écrit à Pierre Mauroy pour lui donner le détail d'un programme de réforme fiscale qu'il souhaite voir mis en oeuvre :

« Le récent débat budgétaire a montré qu'il était indispensable pour le gouvernement de disposer rapidement d'une vision d'ensemble de la réforme fiscale qu'il entend mettre en œuvre. Certes, il n'était matériellement pas possible de préparer une telle réforme dans le cadre du Budget 1982. Mais il faut dès maintenant engager une réflexion sur son contenu, afin de pouvoir intégrer certaines mesures significatives dans le Budget 1983.

Elles devront porter notamment sur les points suivants :

— réexamen de l'imposition des plus-values ;

— réexamen de toutes les exonérations, déductions ou abattements accumulés au fil des ans ;

— réforme de la fiscalité de l'épargne, à la suite du rapport de la Commission mise en place par les ministères de l'Economie et du Budget;

— intensification de la lutte contre la fraude fiscale ;

— modification des taux de TVA vers plus de justice ;

— étude des modifications d'imposition susceptibles de favoriser l'investissement ;

— réforme de la fiscalité locale dans le cadre de la décentralisation (en particulier, taxe professionnelle et taxe d'habitation).

Je souhaite que les premiers projets portant sur ces divers aspects puissent être examinés lors d'un Conseil restreint avant la fin de l'année.

Ce délai est nécessaire à leur insertion réfléchie dans le cadre de la préparation du Budget 1983. »

Matignon — pas Pierre Mauroy — accueille mal cette lettre. De façon générale, on y reçoit avec de plus en plus d'irritation les orientations présidentielles.

Vendredi 6 novembre 1981



Nouvelle remarque de François Mitterrand sur les nominations aux conseils d'administration à propos d'un nom déjà rayé par lui mais qui revient : « Pourquoi cet inspecteur des finances est-il partout ? »


La visite en Chine de Michel Jobert s'achève dans un climat pesant après l'annonce de la condamnation à deux ans de rééducation de Li Shuang, une jeune artiste chinoise fiancée à un diplomate français. Jobert fait tout pour lui venir en aide. Cheysson est contre : « Il va nous faire tout rater avec la Chine pour un amour de passage ! »

Li Shuang fera ses deux ans, sera expulsée, épousera le diplomate ; tous deux s'occuperont d'une galerie de tableaux à Paris.


Jean-Marcel Jeanneney propose à M'hamed ben Yayia un compromis : l'indexation du prix du gaz à la fois sur le prix du pétrole et sur les termes de l'échange.


Le Président me demande de dire à l'ambassadeur d'Israël qui quitte son poste que « la France n'a pas d'ambitions au Moyen-Orient ; elle n'a pas l'intention de jouer un rôle ni de proposer un plan ».


Certains présidents d'entreprises nationalisables négocient avec l'État. D'autres se battent contre lui. D'autres encore se terrent. Intéressante comédie humaine.





Samedi 7 novembre 1981



François Mitterrand gracie Roger Knobelspiess à la demande de Robert Badinter.



Dans certains milieux, le climat de guerre civile s'accentue. Jean Foyer déclare à la radio : « Tout est permis à la majorité, rien ne l'est plus à la minorité. »


53 % des Français ont un jugement positif sur les six premiers mois de gouvernement de la gauche. Pas si mal.


850 radios privées existent à présent. Formidable libération. Georges Fillioud revient à la charge pour obtenir qu'elles soient autorisées à diffuser de la publicité. Mauroy n'en veut toujours pas.



Lundi 9 novembre 1981



Le rapport de la commission Moinot est mal accueilli par Fillioud qui croyait mieux la contrôler. Pour la commission, la Haute Autorité devrait être composée de trois membres désignés par le Président, trois par les juridictions suprêmes, et trois cooptés par les six premiers sur une liste proposée par un Conseil national de l'audiovisuel. Cela ne convient pas du tout à Fillioud. La Haute Autorité élaborerait la Charte régissant le fonctionnement des organismes de radio et de télévision et la répartition de la redevance entre les chaînes. Le gouvernement conserverait la définition de l'action extérieure et de l'action culturelle. Une société nationale unique de diffusion regrouperait TF1, A2, FR3 et la SFP, et une autre société nationale, les satellites.

La Commission propose aussi que la Haute Autorité et le ministère des PTT exercent une tutelle conjointe sur TDF, et que l'INA éclate entre un établissement public des Archives audiovisuelles, sous la responsabilité du ministère de la Culture, et un établissement universitaire pour la Formation audiovisuelle.

Cela n'arrange pas les affaires de Georges Fillioud : « La Haute Autorité, telle que l'a proposée Moinot, exercerait l'ensemble des pouvoirs jusqu'ici détenus par le gouvernement ou le Parlement », et « l'unité du système audiovisuel serait détruite ». Pour lui, l'État doit rester seul maître des décisions d'investissement (nouveaux réseaux, nouvelles chaînes, satellites). Il veut que la tutelle de la Sofirad, de TDF (exercée jusqu'ici par les PTT), de l'INA, de la Régie française de publicité continue de relever de son ministère.



Mardi 10 novembre 1981



Face aux prévisions catastrophiques pour la Sécurité sociale en 1981 et 1982, Pierre Mauroy décide le déplafonnement des cotisations patronales et le rétablissement du 1 % pour les salariés (instauré puis supprimé par Barre). Premiers grincements de dents des syndicats et des patrons. Premières mesures courageuses. Delors et Mauroy sont ici sur la même ligne. Le Président les laisse gouverner.


Haberer quitte la direction du Trésor pour prendre la présidence de Paribas. Il a du panache. Il risque sa carrière pour entrer dans un métier, la banque d'affaires, qu'il ne connaît guère.

Il faut le remplacer. Pierre Bérégovoy : « Il ne faut pas renoncer à X... pour le Trésor. » Contre ce candidat, Michel Camdessus, proposé par Delors, sera retenu par le Président.



Jeudi 12 novembre 1981



Indira Gandhi est reçue à Paris en « partenaire privilégié ». Elle explique sa politique d'amitié avec son voisin soviétique et ses positions sur le Cambodge, le Laos et l'Afghanistan. Ses relations avec le Pakistan sont une obsession. Des perspectives commerciales s'ouvrent pour la France en matière de télécommunications, de Mirage 2000, de sidérurgie. Un petit conflit hérité du passé : l'Institut franco-indien de technologie, dont la création a été désirée lors de la visite de Giscard en janvier 1980. Pour les Indiens, il s'agit en fait de faire financer par la France un établissement supérieur classique, alors que, pour nous, l'intérêt serait de créer une vraie coopération dans le domaine de la recherche appliquée de haut niveau.



Jacques Rigaud, administrateur général de la CLT, souhaite être reçu par le Président. Le débat sur les satellites de télévision directe s'accélère. Deux satellites franco-allemands devront être lancés avant la fin 1984 ; l'un des deux doit être mis en fabrication dès maintenant. Rigaud ne veut pas d'un code de bonne conduite des télévisions européennes par satellite qui limiterait la publicité et réserverait une part à la création nationale et européenne, ni d'un espace culturel européen (développement des coproductions, préparation d'une chaîne culturelle européenne, politique européenne de développement du cinéma) : « Cela ne vise qu'à retarder le lancement de chaînes commerciales diffusées par satellite. »



Dimanche 15 novembre 1981



Arrivée au Tchad du contingent zaïrois de la Force interafricaine : au total, 3 400 hommes pour surveiller le départ des Libyens, ainsi que l'a demandé la France et l'a décidé l'OUA.




Lundi 16 novembre 1981



La France s'inquiète de ne plus recevoir aucune commande de l'URSS. Claude Cheysson propose d'user d'un moyen de chantage ; pas d'achat de gaz si on n'obtient pas de commandes industrielles : « Notre participation en tant qu'acheteurs de gaz étant essentielle au succès du projet d'Ourengoi; nous disposons d'un moyen d'agir, auprès des Soviétiques. » Gérard Renon, qui est en charge du problème à l'Elysée, en rend compte à Pierre Bérégovoy, qui transmet à son tour au Président. Le contrat de Gaz de France n'est pas encore signé.


Les cotes de popularité de François Mitterrand et Pierre Mauroy commencent à décliner.




Mardi 17 novembre 1981



L'interdiction de la publicité soulève un vent de fronde parmi les animateurs de radios menés par Coluche et Patrick Meyer, de RFM, la radio privée qui a les plus forts taux d'écoute en région parisienne. Comme nous n'avons aucun moyen de leur proposer un autre mode de imancement à la fois équitable et non bureaucratique, ils vont être obligés de fermer. A l'inverse, les radios « politiques », sans publicité, vont fleurir, alors que la frontière n'est pas toujours facile à tracer entre l'information-service et la propagande politique émanant par exemple d'un maire. A terme, la vraie question n'est donc pas celle de la publicité, mais de savoir qui va occuper les ondes. Si on autorise la publicité, on donne leur chance à des radios vraiment libres, dont certaines sont capables de capter une audience bien supérieure à toutes les radios de service ou « politiques », surtout chez les jeunes.

Le Président l'admet. Il faut maintenant choisir la date et les motifs d'un tel revirement. Le débat autour du projet de loi sur l'audiovisuel constituera, en avril prochain, l'occasion naturelle. Mais il viendra tard et le gouvernement sera confronté d'ici là à l'alternative suivante : laisser se développer dans l'anarchie les radios qui font appel à la publicité ou provoquer l'affrontement en les poursuivant devant les tribunaux et en y envoyant les CRS.

J.J.S.S. tient maintenant à ce que le nom complet de son Centre soit : « Centre mondial pour la promotion des usages sociaux de l'informatique ».



Mercredi 18 novembre 1981



Conseil des ministres. Pour accélérer les réformes sociales (retraite à soixante ans, trente-huit heures, cinquième semaine de congés payés), Pierre Mauroy obtient du Conseil l'autorisation de procéder par ordonnances.

Pierre Mauroy : Il faut aller vite pour organiser le partage du temps de travail.

Charles Fiterman bougonne : Les gens n'ont pas encore ressenti beaucoup de changements.

François Mitterrand : Nous n'avons pas, comme la droite, les moyens économiques, alors nous contre-attaquons avec tous les moyens que nous donne la Constitution.

On en reparlera la semaine prochaine. On enchaîne sur le problème hospitalier :

François Mitterrand : Je connais, j'apprécie l'activité de Jack Ralite, mais il faut faire attention à la suppression annoncée de l'hospitalisation privée dans les hôpitaux publics. Evitons toute agitation supplémentaire, toute grève ou menace de grève dans un milieu qui irradie. On ne va pas tout supprimer au 1er janvier, donc épargnons-nous une agitation, épargnons-nous des campagnes. J'avais dit, au cours de ma campagne électorale, que l'hospitalisation privée dans le secteur public serait supprimée. Il faut en effet la supprimer. Quant aux délais, j'avais employé une formule un peu molle, j'avais parlé d'une disparition par extinction ! Cela fait long pour des médecins bien portants, cela peut faire vingt-cinq ans ! Mais, à l'intérieur de ces groupes de médecins, il y a des gens très différents : les uns n'ont voulu que gagner de l'argent, les autres non, qui sont d'honnêtes gens. Il faut faire attention. J'en appelle à la sensibilité politique de M. Ralite. Il s'agit d'un secteur facile à fragiliser.

Jack Ralite : Il y a des avis différents chez ces médecins. En outre, la presse parle à côté des propos tenus ! J'ai dit simplement que le 1er janvier, on pourrait annoncer où l'on va et comment. Je n'ai pas l'impression, d'ailleurs, que tout le corps médical se lève contre nous. Je m'apprêtais à réagir dans le sens que souhaite le Président de la République, mais il faut savoir que l'attitude de cersouhaite le Président de la République, mais il faut savoir que l'attitude de certains nantis est critiquée au sein de la profession ; il suffit de lire certaines revues pour s'en rendre compte.

Gaston Defferre : Pour nos hôpitaux, il est utile que les grands patrons y entrent et qu'ils y amènent leur clientèle. Les hôpitaux publics en ont tiré grand profit. La formule de l'extinction est la meilleure. Si l'on y allait trop fort, les gens retourneraient dans les cliniques privées.

François Mitterrand : Je n'ai pas à me plaindre de la façon dont l'action est conduite, je rends hommage à l'énergie et à la rapidité du ministre, mais il faut que tout le monde marche du même pas.

Conclusion du Premier ministre sur la situation économique :

Pierre Mauroy : Il faut tenir sur les prix et tenir sur les salaires. Je suis d'accord avec M. Delors. Il y a certes des risques de dérapage. Il faut que nous maintenions le pouvoir d'achat comme nous nous y sommes engagés. Je crois beaucoup aux nationalisations pour relancer le développement industriel. Comme le ministre du Budget, je crois aussi que nous aurons plus facilement un accord avec les grandes entreprises qu'avec les PME, malgré notre discours qui privilégie les PME, mais elles sont viscéralement contre nous.

En 1982, il faudrait aussi éponger l'arrivée de plus de 600 000 jeunes sur le marché du travail. Mais nous avons pris la bonne route. Et l'offensive qui est lancée contre nous est beaucoup plus politique qu'économique.


Alerte : les nouvelles prévisions de l'OCDE pour 1982 sont sensiblement moins optimistes que celles publiées début septembre. La reprise est hypothéquée par la récession mondiale. Aux États-Unis, la production ne s'accroîtra pratiquement pas en 1982, ce qui provoquera un gonflement du déficit public (proche de 100 milliards de dollars) et une remontée des taux d'intérêt ; une crise financière est possible et se traduira par une forte instabilité du dollar et un redoublement du désordre monétaire mondial.

Pour l'économie française, les prévisions sont les suivantes : le chômage atteindra 2,2 millions de personnes à la fin de 1982. L'inflation pourrait être limitée à 12 % environ en 1982. Le déficit budgétaire et social atteindra sans doute 120 milliards de francs, compte tenu des dérapages prévisibles (aide à l'agriculture, dotation en capital des entreprises publiques, Sécurité sociale...). Il faudra trouver en plus 80 milliards pour le financement des entreprises publiques. Cela dépasse la capacité actuelle du marché financier (130 milliards en 1980 et 1981).

La relance de juin commence à faire sentir ses effets. Les achats des ménages ont augmenté de près de 2,5 % en volume ; tous les secteurs de biens de consommation sont en reprise, sauf l'ameublement. Mais l'investissement faiblit encore : - 2,5 % depuis le début de l'année. D'où une baisse d'activité dans les industries de biens d'équipement.

Dans le même temps, les prélèvements obligatoires passeront de 42,9 % à 43,8 % du PÏB en 1982. Ce point supplémentaire, contraire à l'engagement du Président de plafonner le taux des prélèvements, est essentiellement supporté par les cadres moyens et supérieurs.

Le déficit de la balance des paiements courants atteindra 55 milliards en 1982, contre 40 en 1981. Il faudra trouver près de 90 milliards pour financer la balance des paiements, ce qui nécessitera un recours direct à des capitaux des pays pétroliers pour au moins 45 milliards. Sinon, il faudra puiser sur nos réserves d'or, au risque de les épuiser. Le Franc aura dans ces conditions bien du mal à résister aux pressions.


Pierre Mauroy : « Si nous avions su tout cela en juin 1981, si les experts de l'OCDE avaient été moins optimistes, la relance eût certainement été plus modeste. »

Jacques Delors s'emporte : « J'en ai marre de ces instituteurs qui me donnent des cours d'économie ! Et le cabinet de Mauroy est composé de prétentieux incompétents qui me font sans cesse la leçon ! »


L'après-midi à l'Assemblée, une députée socialiste interroge Ralite :

Françoise Gaspard : Monsieur le ministre de la Santé, à la suite de votre décision de supprimer à compter du 1er janvier 1982 l'activité hospitalière privée dans les hôpitaux publics, les médecins-chefs ou assistants mettent en avant le statut du 8 mars 1978 qui, s'il couvrait certains abus — et nous les connaissons -, permettait de pallier quelques carences au niveau de la couverture sociale et de la retraite des médecins intéressés...

Jack Ralite : Je rappelle que la suppression du secteur privé à l'hôpital public a été l'un des points du programme du Président de la République, alors candidat, et sur lequel s'est porté le vote des Françaises et des Français. Au lendemain du 10 mai, personne n'a exprimé d'émotion. Pensait-on ici ou là que les engagements pris ne seraient pas respectés ? J'ai présenté au début du mois de juillet dernier les dix points du programme du gouvernement pour la Santé : l'un de ces dix points concernait cette question. J'avais dit que nous allions, conformément au programme du Président de la République, supprimer le secteur privé à l'hôpital public sans hésitation, mais sans précipitation. Personne n'a réagi.

Lors de mon tour de France, lors de l'étape de nuit à La Pitié-Salpêtrière, en parlant de la réforme des structures hospitalières, j'ai réaffirmé cet engagement. Là encore, personne n'a rien dit.

Ce n'est qu'à la suite de la réponse faite à M. Georges Mesmin, ici même, le 21 octobre 1981, où j'ai annoncé qu'une concertation s'ouvrirait le 19 novembre, c'est-à-dire demain, et que les modalités de la suppression du secteur privé devraient être connues le 1er janvier 1982, que certaines oppositions ont commencé. De quoi s'agit-il ?...


Tournant dans les négociations Est/Ouest : Reagan se décide. Dans une lettre à Brejnev, il propose à l'URSS de démanteler les fusées SS 20, SS 4 et SS 5, en échange de l'abandon par l'OTAN de l'installation de fusées Pershing 2 et de missiles de croisière. Cette proposition, l'« option zéro », est immédiatement qualifiée de «pure propagande » par l'agence Tass. Ce sera sans doute pourtant le point de référence des négociations.



Jeudi 19 novembre 1981


France-Soir annonce en première page que François Mitterrand est soigné depuis plusieurs années à Villejuif, hôpital spécialisé dans le traitement du cancer. Au téléphone, une amie journaliste qui passe pour une des mieux informées de Paris : « Je ne te demande pas confirmation, mais je t'annonce que nous savons sans le moindre doute que le Président est actuellement hospitalisé dans le service de cancérologie du Professeur X..., à l'Hôpital militaire de Lyon. Si tu l'as au téléphone, dis-lui que ce n'est plus la peine de se cacher ! » Je lui réponds : « Mais je vais le lui dire tout de suite : il est dans mon bureau ! »

Le Président : « Ces rumeurs fonctionnent comme une sorte de meurtre sacrificiel, comme si on plantait des aiguilles sur ma photo. Ils finiront par m'avoir..., mais pas cette fois ! »


Dès le retrait libyen, Abéché passe sous le contrôle de Hissène Habré. La Force interafricaine n'intervient pas. François Mitterrand préférerait que Goukouni tienne, mais ne fera rien pour l'aider : c'est une lutte interne, non une agression extérieure.




Vendredi 20 novembre 1981


Comme prévu, la RFA signe un contrat pour la livraison annuelle de 10,5 milliards de mètres cubes de gaz sibérien. Fureur à Washington. Les jours de Rashish au State Department sont comptés.


François Mitterrand reçoit en grande pompe J.-J. Servan-Schreiber et son groupe. Il y a là quatorze « savants », dont Nicholas Negroponte, Seymour Papert, Radj Reddy, Terry Winograd. Le Président prononce un discours d'une vingtaine de minutes qu'il a relu ce matin : « Il est essentiel pour chaque nation de devenir un des cœurs du développement et de l'usage social de ces nouvelles techniques. Cela ne se fera pas sans volonté ni sans action (...). Ce Centre ne se fera pas à la place des centres de recherche existant déjà en France, et que j'entends développer. Il se fera avec la recherche française, et contribuera à lui donner un plus grand rayonnement international. » Quatre savants représentant quatre continents répondent brièvement, chacun dans sa langue, pour dire qu'ils sont heureux de venir y travailler.


Le mécanisme des discours présidentiels se rode : un technicien de l'Élysée s'en charge quand il s'agit d'un discours sectoriel ; le Président y travaille lui-même quand c'est un plus grand discours ; l'improvisation est de règle, autant qu'il est possible.



Dimanche 22 novembre 1981



Brejnev est à Bonn. Il a empoché l'achat de gaz par la RFA.



Lundi 23 novembre 1981



Pierre Bérégovoy renvoie à Gérard Renon sa note mentionnant les réserves de Cheysson sur la signature du contrat gazier par la France. En marge, il écrit : « Il me semble que le Quai d'Orsay est très sensible à la pression américaine. » Il la passe au Président qui, lui, y écrit : « Il faut régler le contrat avec les Soviétiques avant le 30 novembre, sur une base sérieuse mais positive. Toute autre attitude serait dilatoire et ne saurait être approuvée. »

Le 30 novembre, car à cette date le Président doit se rendre en Algérie et il ne veut pas que les négociations des deux contrats gaziers puissent interférer. Bérégovoy transmet cet « accord de principe » du Président directement à Gaz de France.


Le Sénat vote la question préalable et rejette le projet de loi sur les nationalisations.



Contre l'avis et le pronostic de Claude Cheysson, la Grande-Bretagne, l'Italie et les Pays-Bas acceptent de participer avec la France à la Force internationale au Sinaï à partir d'avril prochain.


Au cours d'un déjeuner, Robert Armstrong me remet le projet de relevé de conclusions qu'il a préparé pour le Conseil européen qui se tiendra bientôt à Londres sous présidence anglaise :

« L'objet du budget communautaire est de financer les politiques communautaires convenues. En même temps, il est nécessaire d'éviter la création ou la réapparition d'une situation inacceptable pour tout Etat membre, et de favoriser la convergence globale des économies sans imposer à aucun un fardeau excessif (...). Les arrangements détaillés ainsi convenus seront réexaminés au bout d'une période de sept ans afin d'étudier les progrès réalisés en ce qui concerne les objectifs budgétaires à longue échéance de la Communauté et de considérer s'il est nécessaire d'y apporter des modifications. »

Il veut donc obtenir un accord de remboursement des dépenses anglaises pour sept ans ! Même Giscard n'avait cédé que pour deux ans...


Impossible d'obtenir des Sept un Sommet restreint aux seuls chefs d'État ; je leur propose donc une date : les 7 et 8 juin 1982 ; et le lieu sera Versailles.


Malgré les efforts déployés notamment par le Premier ministre, le message du gouvernement aux chefs d'entreprise n'est pas passé : 87 % d'entre eux estiment que leur tâche n'est pas facilitée par les mesures prises par le gouvernement.


Selon le Service d'observation des programmes, le temps consacré depuis un mois par la radio et la télévision à la majorité (Président + gouvernement + partis de la majorité + CFDT + CGT) est sept fois plus important que celui consacré à l'opposition !

Le Président sermonne le Premier ministre : « Cela ne sert à rien. N'intervenez jamais auprès des chaînes. Plus on vous voit, plus vous êtes impopulaire. Plus on les voit, plus on se souvient de ce qu'ils ont été ! »



Mardi 24 novembre 1981



L'Égypte se réjouit de l'accord des Européens de participer à la force du Sinaï. Le Premier ministre en charge des Affaires étrangères, Kamal Hassan Ali, remercie Claude Cheysson : «Le gouvernement égyptien attend beaucoup de l'aide de ses amis du Conseil des Dix. »



Conseil restreint sur la préparation du Conseil européen de Londres avec Pierre Mauroy, Michel Jobert, Claude Cheysson, Jacques Delors, Edith Cresson, Laurent Fabius, André Chandernagor.

Edith Cresson souhaite venir à Londres, parce qu'il y sera question des prix agricoles. Le Président l'y autorise. Michel Jobert se renfrogne. Deux problèmes dominent : celui du prix des céréales et celui de la contribution britannique.

Le Président s'ennuie ostensiblement. C'est la première et sans doute la dernière fois qu'il tiendra ce genre de réunion. Il préférera dorénavant travailler sur notes.



Mercredi 25 novembre 1981



Le Conseil des ministres adopte la loi d'habilitation pour les ordonnances en matière sociale.


Yvon Gattaz, qui vient d'être élu patron du CNPF, demande à me voir en secret. J'emmène Jean-Louis Bianco avec moi au rendez-vous. En fait, rien d'essentiel : il souhaite être reçu par le Président pour parler des charges des entreprises.


Le ministre anglais des Affaires étrangères, Peter Carrington, répond à l'Égypte, au nom des Dix, que la Force européenne viendra dans le « cadre de l'Accord de Venise et non de Camp David» et qu'« il n'est pas possible de reconsidérer ce point». Begin proteste auprès du Président français : « Israël n'acceptera la présence d'une Force européenne dans le Sinaï que sur la base des documents de Camp David. Cela rend donc impossible la participation des Européens. J'en suis désolé et j'assure le Président de mon amitié. » Le Président demande à Cheysson de protester officiellement auprès de Londres. Mais Cheysson n'aurait-il pas autorisé Carrington à parler ainsi en notre nom ?...


La douzième conférence des chefs d'État arabes, réunie à Fès, est ajournée, aucun accord ne s'étant révélé possible sur le plan saoudien de règlement au Proche-Orient.



Les Russes, informés de l'accord de principe de Gaz de France, refusent de fixer une date pour la signature du contrat. Les négociateurs s'inquiètent.



Jeudi 26 novembre 1981



Conseil européen de Londres, à Lancaster House, présidé par Margaret Thatcher. Délégation française pléthorique.

Le débat sur les céréales — quelle évolution des prix communautaires par rapport aux prix mondiaux ? quelles importations de soja américain ? — occupe l'essentiel des débats. Vers neuf heures du soir, François Mitterrand et Helmut Schmidt parviennent à décrocher un accord :


« Les prix des céréales pratiqués dans la Communauté devraient être fixés dans les années à venir de manière à assurer une meilleure hiérarchie des prix agricoles et de telle sorte que les prix communautaires des céréales se rapprochent progressivement de ceux qui sont pratiqués dans les principaux pays concurrents. Cette politique permettra de réduire et, à long terme, d'éliminer les avantages dont bénéficient, sur le plan de la concurrence, les importations de produits de substitution des céréales. La Communauté devrait entamer des discussions avec les principaux pays tiers fournisseurs, là où c'est nécessaire, en vue de stabiliser le volume des importations de ces produits de substitution à court et à moyen terme. Une modulation des garanties pour les céréales devrait prendre la forme d'une réduction des prix d'intervention lorsque la production dépasse un niveau fixé à l'avance. »

Autrement dit, victoire pour la France sur le soja, de la RFA sur les prix des céréales.

Avant de partir dîner, François Mitterrand charge Édith Cresson, ministre de l'Agriculture, de « finaliser » les détails, dans la nuit, avec les autres experts, en particulier allemands.



Vendredi 27 novembre 1981



Au matin, il n'y a plus d'accord ! Sauf sur un paragraphe vide de sens : « Un consensus général s'est dégagé au Conseil européen pour que ce point soit adopté une fois qu'un accord aura été conclu sur le libellé à insérer au point suivant concernant la relation entre la modulation des garanties pour les céréales et les progrès accomplis en matière de stabilisation des importations de produits de substitution des céréales. » Edith Cresson a réussi à tout bloquer afin que les concessions des Français sur les prix des céréales n'interviennent qu'après celles des Américains sur les produits de substitution.

La leçon sera retenue : ne jamais emmener de ministres techniques à un Sommet européen.

Paris-Match prétend que François Mitterrand s'est rendu, le samedi 7 novembre, au Val-de-Grâce, hôpital militaire parisien, au petit matin et en secret : « Des témoins qui le reconnaissent diront qu'il a le teint "jaune citron ", marche avec difficulté, mais qu'il n'est pas nécessaire — à moins qu'il ne l'ait refusé — de le placer sur un brancard ou dans une chaise roulante. »


La Ligue arabe adresse à ses États membres une note leur demandant d'intervenir auprès de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Italie pour les dissuader de participer à la future Force multinationale de paix dans le Sinaï : « Une telle collaboration de l'Europe serait interprétée comme un ralliement aux accords de Camp David. »


A nouveau d'énormes sorties de capitaux cette semaine. François Mitterrand reçoit Jacques Delors qui lui explique qu'il faut ralentir le rythme des réformes. Le Président ne dit pas non. Delors est ravi.



Dimanche 29 novembre 1981


Sur RTL, Delors demande une «pause dans l'annonce des réformes ». Pierre Mauroy est furieux ; François Mitterrand aussi : « Quel jeu joue-t-il ? Pourquoi le dire ? »




Lundi 30 novembre 1981


A l'aube, en accompagnant à Roissy François Mitterrand partant pour Alger, Mauroy se plaint de Delors. Le Président : « Remettez-le à sa place. Vous êtes Premier ministre ! »

Plus tard dans la matinée, Pierre Mauroy part avec Delors pour Grenoble où il doit exposer la politique économique du gouvernement. Mauroy affirme que « sans accélération ni précipitation », les réformes continueront. Delors : « Il faut que tu me débarrasses de Nicole Questiaux. Elle va mettre le franc en l'air ! o


Le projet de loi sur les nationalisations revient en seconde lecture devant l'Assemblée. L'opposition multiplie les incidents, exploite à fond la procédure pour retarder l'inévitable.



A Alger, après le dîner dans l'ancien palais du gouverneur général, le Président souhaite conclure l'accord sur le gaz. Les deux Présidents discutent sur un coin de table, au milieu des invités, avec, au téléphone, les experts oubliés à Paris. L'accord se fait sur l'achat de 9 millions de mètres cubes de gaz par an, à un prix supérieur de 25 % au cours mondial. Le surcoût sera de 500 millions de francs pour 1982. Les contrats attendus en retour sont estimés à 12 milliards de francs.


Le Président Moubarak écrit au Président :

« Je voudrais vous exprimer, à vous et à votre peuple ami, ma sincère gratitude pour la décision que vous avez prise de contribuer à la Force multinationale. Une telle décision, aussi courageuse, reflète une profonde compréhension de la situation au Moyen-Orient. »

A Genève, début des discussions américano-soviétiques sur le désarmement nucléaire, en particulier sur les euromissiles.



Mercredi 2 décembre 1981


François Mitterrand écrit à Leonid Brejnev pour lui demander de laisser sortir d'URSS la fille d'Andreï Sakharov qui fait la grève de la faim avec sa femme, Elena Bonner, pour obtenir son visa de départ.


Déjeuner rituel des dirigeants socialistes à l'Élysée. Tous se plaignent de Jacques Delors. François Mitterrand est inquiet : il craint que Delors ne retarde les réformes fiscales. Il en reparle à Mauroy : « Où en êtes-vous dans la mise en œuvre de ma lettre ? »




Jeudi 3 décembre 1981


L'Assemblée adopte en seconde lecture le projet de loi sur les nationalisations. Retour devant le Sénat.


Débat au sujet de l'impôt sur les grandes fortunes au Parlement. De nombreuses voix s'élèvent pour mettre en garde contre le risque de voir le patrimoine historique vendu à des étrangers, les dépenses d'entretien arrêtées, les objets d'art bradés pour payer l'impôt. Laurent Fabius ne souhaite pas faire de concessions. Jack Lang propose d'exonérer de l'impôt les 12 000 monuments classés ou inscrits à l'inventaire, comme le suggèrent M. Chastel et les associations concernées. Le Sénat vote un amendement en ce sens. Du coup, les vannes sont ouvertes. Le ministre de l'Environnement veut qu'on exclue les « espaces naturels sensibles », notamment les espaces littoraux. Le Président souhaite qu'on exclue aussi les forêts. Lang réclame l'exonération de tous les monuments, même non classés, mais se résigne à l'engagement verbal pris par Fabius, selon lequel les inspecteurs des Impôts tiendront compte, dans l'évaluation des monuments historiques privés, de la charge d'entretien qu'ils représentent pour leurs propriétaires.


La bataille pour les nominations fait rage. Un ministre recommande ainsi un ami :

« Il est très candidat à la présidence d'une banque tournée vers les échanges extérieurs, en raison de la connaissance des problèmes et des hommes qu'il a acquise dans ses fonctions antérieures. Cette banque le tente beaucoup. Je n'ai pas compétence pour apprécier l'opportunité d'une telle solution, ne connaissant pas suffisamment les exigences de cette banque. Mais, sur le plan de la qualification pour l'expansion vers l'extérieur, il est difficile a priori de présenter un meilleur profil que lui... »


Le « Centre Mondial » est en place. J.J.S.S. veut 100 millions de budget. Des pouvoirs très larges sont accordés au président, et très faibles au directeur, Yves Stourdzé, choisi pour contrôler les choses. Le Centre a l'ambition, prétend J.J.S.S., de mettre au point des « machines conceptuelles » et d'en expérimenter les usages. Il ne s'agit donc plus, comme au début, de « mettre au point l'ordinateur personnel ».

Il serait pour le moins souhaitable que les 7 millions prévus en 1982 pour l'acquisition de matériel aillent en priorité à du matériel français. Mais est-ce possible ? Et comment éviter que les industriels américains et japonais ne soient les seuls à tirer parti des prototypes élaborés ? De plus, il est important que les savants étrangers soient recrutés sur les mêmes bases que les français ; or, à travers des compléments qui n'auront pas un caractère de salaire, ils gagneront bien plus : on a même parlé de « prime de dépaysement » !


Jacques Delors est reçu par François Mitterrand. Il boude encore. Le Président : « Soyez l'homme des réformes ! Vous seul pouvez les rendre économiquement raisonnables et socialement audacieuses... »

Ravi, Delors se plaint de n'être pas soutenu par les autres ministres : « Ils font tout pour me démolir à vos yeux. »

Le Président : « J'en prends, j'en laisse... »


Shamir communique à Claude Cheysson la déclaration conjointe américano-israélienne publiée « à l'issue d'amples entretiens avec le secrétaire d'Etat américain Alexander Haig » et lui demande, comme à chaque pays, de lui confirmer que le rôle de la Force multinationale reste celui défini dans les accords israélo-égyptiens, et rien de plus.



Vendredi 4 décembre 1981



Les Soviétiques font savoir à Gaz de France qu'ils ne pourront signer le contrat la semaine prochaine. Que se prépare-t-il ?


Je reçois le futur directeur scientifique du « Centre Mondial », un Américain, narquois, qui ne me parle que des frais d'aménagement de son appartement de fonctions. J'enrage : il nous prend pour des bourgeois gentilshommes ! Il n'est ni le premier ni le dernier.



Lundi 7 décembre 1981



Paris et Vientiane rétablissent leurs relations diplomatiques interrompues en juin 1978.


Pour la première fois depuis son élection, au centenaire de HEC, le Président dit du bien du profit et des chefs d'entreprises.


Les réformes, cependant, n'avancent pas assez vite. François Mitterrand décide de prendre l'économie en main et de tenir des Conseils restreints toutes les semaines, sans ordre du jour ni décision préétablie. Matignon voit l'initiative d'un très mauvais œil.



Je prépare la prochaine réunion de sherpas, la première à laquelle j'assisterai et que je présiderai. Elle aura lieu ce week-end au château de La Celle-Saint-Cloud, propriété du ministère des Affaires étrangères. Je serai accompagné du directeur du Trésor, J.-Y. Haberer, et du directeur des Affaires économiques du Quai, Jean-Claude Paye. La haute administration, dans ce qu'elle a de meilleur, est au travail.





Mercredi 9 décembre 1981



Lisa Alexeïeva, la belle-fille de Sakharov, est autorisée à émigrer aux États-Unis, comme l'a demandé François Mitterrand. Andreï Sakharov et Elena Bonner cessent leur grève de la faim.


Au Conseil des ministres, Henri Emmanuelli, secrétaire d'État aux DOM-TOM, présente ses ordonnances sur la Nouvelle-Calédonie. Christian Nucci est nommé haut commissaire. Le Président : « La situation là-bas est épouvantable ; on n'a laissé aucun Kanak arriver jusqu'au bac ou posséder une terre. »


A Paris, un diplomate russe, I. Baranovski, prend en aparté le directeur général de Gaz de France, Pierre Delaporte, et lui dit : « C'est pour demain matin. »

Le contrat de gaz ? Signé demain ?



Jeudi 10 décembre 1981



Contrordre à Moscou, les Russes font savoir que les négociations sur le contrat de gaz leur paraissent inutiles et qu'en tout état de cause, il convient d'attendre les résultats des conversations françaises avec l'Algérie. Baranovski vient revoir Delaporte : « Il n'y a plus rien de fait. Nous sommes soumis à un pilonnage très dur des Algériens qui nous reprochent de signer avec la France un contrat capitaliste, alors qu'eux-mêmes veulent vendre du gaz à la France sur d'autres bases. Les Algériens redoutent que les négociations entre Soïbuzgazexport et Gaz de France ne nuisent à leurs propres transactions. »

Michel Jobert, informé par Pierre Bérégovoy, juge qu'il n'y a pas lieu de s'en faire : « Cette affaire se réglera. »



Vendredi 11 décembre 1981



L'agence Tass accuse Solidarité de préparer le « renversement du pouvoir » en Pologne. Le voyage que Pierre Mauroy devait faire à Varsovie est ajourné à la demande des Polonais.



Javier Perez de Cuellar est désigné par le Conseil de sécurité comme secrétaire général de l'ONU et succédera le la janvier 1982 à Kurt Waldheim, dont la Chine a refusé la réélection.



Jean-Baptiste Doumeng me dit : « Brejnev est mourant. Le prochain secrétaire général du PC sera Andropov, il est très efficace. Et après, ce sera Gorbatchev. Andropov installera Gorbatchev. Celui-là, vous verrez, c'est un ami. Je le connais bien, je l'ai reçu chez moi il y a vingt ans, et il est unique. Il fera triompher l'URSS économiquement et idéologiquement. »

Je l'interroge sur Souslov, que Schmidt donnait comme successeur de Brejnev. Il éclate de rire.




Samedi 12 décembre 1981



La réunion des sherpas commence à La Celle-Saint-Cloud. Pour le Canada, c'est Gotlieb, responsable de l'organisation du Sommet d'Ottawa. Pour la RFA, c'est Horst Schulmann, le secrétaire d'État aux Finances. Robert Armstrong, secrétaire général du Cabinet Office, représente Londres. Enrico Berlinguer, conseiller diplomatique du président du Conseil, est là pour l'Italie. Pour le Japon, c'est Kikuchi, vice-ministre des Affaires étrangères, accompagné de Nobuo Matsunaga qui lui succédera à partir de janvier. Sont également présents Jean Durieux, directeur du cabinet de Gaston Thorn, et Myer Rashish, secrétaire d'État adjoint pour les Affaires économiques au Département d'État. La présence de Rashish nous fait plaisir. Il nous comprend et sera peut-être à même de faire passer le message des Européens à Washington.


Le Sommet aura lieu les 5 et 6 juin à Versailles. Deux thèmes domineront : les conséquences de l'instabilité des cours des marchés et le chômage. On parle aussi de la Pologne.



Dimanche 13 décembre 1981



Coup de tonnerre à Varsovie : l'état de guerre est proclamé. Un Conseil militaire de salut national est constitué. Plusieurs milliers de personnes sont arrêtées, parmi lesquelles de nombreux cadres syndicaux et intellectuels, et d'anciens responsables, dont Gierek, ancien Premier secrétaire. Walesa, mis en résidence surveillée, refuse de négocier avec les autorités. Mgr Glemp lance un « appel à la raison ».

Les sherpas en discutent.

La démarche initialement « nationaliste » et « centriste » du général Jaruzelski a duré le temps d'un discours. La volonté de poursuivre le renouveau sans Solidarité débouche sur une impasse. Les responsables du syndicat, vrais médiateurs de la société polonaise, sont éliminés. L'armée se coupe de la nation et s'use sans prestige dans une tâche d'auxiliaire de la milice. Le Parti peut-il espérer se refaire une crédibilité autour du clan des « durs » ? Sa quasi-disparition actuelle est un redoutable aveu, et les tentatives ultérieures de restauration se feront plus encore que dans le passé « dans les fourgons de l'étranger ».

Les hésitations du pouvoir militaire polonais rendent plus visible l'engagement de l'URSS, qui a orchestré l'opération et veut effacer le renouveau, quoi qu'il en coûte. On retrouve l'URSS partout, dans la préparation technique (communications) et diplomatique (ouvertures politiques multiples vers l'Ouest), mais surtout dans l'exécution, même si elle n'y apparaît pas directement. L'expérience tirée de l'invasion de la Tchécoslovaquie, puis de l'Afghanistan, a conduit le Kremlin à choisir un nouveau mode d'intervention, par procuration, qui, par son respect des formes, se révèle politiquement d'une efficacité remarquable. Très soigneusement conduite, la manipulation de l'information occupe une place centrale tant vis-à-vis des Polonais que du monde occidental.

C'est la première fois que l'Acte final de la CSCE, signé par tous les États européens, est aussi gravement atteint. Il est donc essentiel d'invoquer avec force le sixième principe (non-intervention dans les affaires intérieures), le septième (respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales) et le huitième (égalité des droits des peuples et droit des peuples à disposer d'eux-mêmes).

La situation en Pologne doit être le point unique de l'ordre du jour à Madrid tant que durera l'état de guerre.


Conférence à Quatre par téléphone (entre Cheysson, Haig, Carrington et Genscher) : accord pour ne rien faire.

Claude Cheysson est interviewé à la radio : « Le gouvernement a-t-il l'intention de faire quelque chose en Pologne ? - Absolument pas. Bien entendu, nous n'allons rien faire. »

François Mitterrand explose, comme tout le monde, en entendant cette scandaleuse naïveté, cette honteuse franchise...


Delaporte interroge G. Renon sur l'attitude à adopter dans la négociation sur le gaz. « Trois hypothèses sont possibles : refuser purement et simplement la reprise des négociations, prévues pour le mois de janvier 1982, en alléguant les volte-face successives des Soviétiques depuis plus d'un an ; ou demander que cette négociation ait lieu à Moscou, ce qui lui donnera un caractère plus discret ; ou encore — ce qui, à la limite, serait plus normal - poursuivre les négociations comme si de rien n'était. »


Il faut évidemment reporter la signature et envisager l'abandon du contrat. Le Président : « C'est le moment ou jamais de démontrer que nous ne sommes pas dépendants et que nous pouvons l'ajourner, voire y renoncer. Inversement, la signature de ce contrat dans les circonstances actuelles viendrait, malgré toutes les déclarations qui pourraient être faites, confirmer de façon spectaculaire la réalité de notre dépendance. »


Entre sherpas, épineuse et dérisoire discussion : qui représentera la Communauté à Versailles ? Cette délégation ne doit avoir qu'un seul chef, comme les autres. Or, les Belges président la Communauté à partir de juillet. Le Japon et la RFA sont hostiles à leur présence. Discussion surréaliste : si le président de la Commission est désigné par le Conseil européen comme chef de délégation, il n'y aura que 22 places à la table de travail. Si c'est le président du Conseil qui est désigné, il y aura 23 places (une pour Martens, une pour Thorn) en séance, mais une seule place pour la Communauté aux dîners...

Incroyable, le temps que tout cela peut prendre !

Malgré l'objection de l'Allemand (qui a souligné qu'il y avait plus de germanophones que de francophones en Europe), il est décidé que les textes seront simultanément produits en français et en anglais.




Lundi 14 décembre 1981



Au téléphone, Mgr Glemp dit à Pierre Mauroy que Jaruzelski est un patriote. François Mitterrand : « Après tout, c'est peut-être la seule façon d'éviter l'entrée des Russes. Je n'exclus pas que Jaruzelski soit un patriote. »

Le PC et la CGT refusent de s'associer aux manifestations de solidarité avec les Polonais.


Le Matin publie une interview de l'ambassadeur américain, Evan Galbraith, dénonçant la présence dans notre pays « d'agents d'une force extérieure à la France » : les communistes.



Un Sommet syndical doit précéder le Sommet des chefs d'État. Pour nous, aucun syndicat français ne saurait être exclu d'une telle consultation. A Ottawa, l'AFL-CIO a pour la première fois accepté de venir en même temps que la CGIL. Je ferai inviter la CGT. Jacques Chérèque, qui conduit la délégation de la CFDT, aimerait bien me faire plaisir, mais il est sceptique : « Les Américains n'accepteront pas. » Encore eux !...


L'annexion du Golan est votée par le Parlement israélien à l'initiative de Begin. Elle est violemment critiquée tant par les pays arabes (sauf l'Egypte) que par les États-Unis et la Communauté. Itzhak Shamir écrit à Claude Cheysson :

« L'annexion du Golan, loin de remettre en cause les accords de Camp David, est une preuve de la volonté d'Israël de les appliquer fidèlement. Israël a, comme vous le savez, fait d'énormes sacrifices pour arriver à une paix durable avec l'Égypte. Nous avons accepté de nous retirer des territoires qui nous donnaient une profondeur stratégique. Les risques que nous avons courus dans le Sud, pour arriver à la paix, nous rendent encore plus déterminés à sauvegarder notre sécurité dans le Nord, face à l'implacable hostilité que les Syriens manifestent à notre encontre. »



Mardi 15 décembre 1981



Laurent Fabius rédige une réflexion d'ensemble à l'intention du Président sur les économies à réaliser en 1982 et 1983. Il s'inquiète des conséquences pour la monnaie du différentiel d'inflation avec l'Allemagne, des dangers d'une hausse excessive des prélèvements obligatoires et de la difficulté de tenir les promesses sociales. Enfin, il trace les premières lignes d'une réforme fiscale. Il souhaite une hausse de l'impôt indirect, o indolore politiquement », et de très hautes tranches d'impôts directs, « nécessaires symboliquement ». Il suggère d'organiser un séminaire gouvernemental pour «prendre les grandes décisions en matière fiscale et pour l'emploi, qui devraient s'inscrire dans le Budget 1983 ».

Vote définitif de l'abrogation de la loi « anticasseurs ».


Michel Rocard me demande de présider la Commission « méthodologie » du Plan après que Pierre Mendès France lui a refusé ce gadget. Je refuse à mon tour. Mendès ? Pourquoi Michel Rocard lui a-t-il infligé une telle humiliation ?

A la demande de François Mitterrand, Pierre Bérégovoy reçoit Charles Fiterman à l'Élysée pour parler de la Pologne. Fiterman est sincèrement scandalisé par le coup d'État, mais refuse d'assister aux manifestations : « Si ces manifestations mêlent des socialistes à des gens peu fréquentables, le PC n'en fera pas une crise. »

Rocard a fait il y a quelque temps une imprudente déclaration, malicieusement reprise aujourd'hui par la presse, prônant l'envoi de la Marine sur les plages polonaises...

François Mitterrand : «J'en ai assez de voir les ministres se contredire. C'est un péché de jeunesse, mais cela dure depuis trop longtemps ! »



Mercredi 16 décembre 1981



Débat sur la Pologne en Conseil des ministres. Discussion très longue de politique étrangère.

Michel Rocard attaque violemment Claude Cheysson : Il y a devoir d'assistance à personne en danger. Il faut agir.

Robert Badinter intervient dans le même sens : Il faut réagir et ne pas s'aligner sur la prudence des autres. Il faut interrompre les crédits à la Pologne.

C'est aussi le point de vue d'Yvette Roudy, de Jean Auroux, d'André Henry.

Gaston Defferre est d'un avis contraire : Il faut garder l'esprit froid et attendre.

C'est aussi la position de Delors, de Chevènement et de Hernu. Pierre Mauroy propose de n'interrompre aucun crédit, mais de protester politiquement.

Charles Fiterman : Un communiste est toujours réservé quand un général fait arrêter des syndicalistes.

François Mitterrand : Jamais l'URSS n'acceptera que la Pologne sorte de son orbite. Le monde occidental ne bougera pas. Nous n'abandonnerons pas les Polonais, mais il n'est pas dans notre pouvoir de les sauver. Peut-être dira-t-on un jour que Jaruzelski a agi de façon intelligente, au prix de la perte provisoire des libertés ? Je pense que tout le monde est d'accord pour qu'on n'envoie pas de divisions en Pologne ?

Chacun lorgne vers Michel Rocard qui trépigne.

Les ministres ne sont pas autorisés à aller à la manifestation de solidarité avec la Pologne.


François Mitterrand me dit après le Conseil : « Le plus grave, avec cette affaire, c'est que cela peut inciter un maréchal soviétique à tenter la même chose à Moscou. Il ne faut surtout pas refaire la même erreur qu'en 1956 en Hongrie, où l'OTAN avait laissé entendre aux Hongrois qu'elle interviendrait et avait ainsi causé le massacre des résistants. »



Washington suspend son aide à la Pologne. Pas les Européens.


La décision israélienne provoque au Golan une grève générale de trois jours. En Cisjordanie, les incidents se multiplient.

Le Conseil des Dix déclare la décision israélienne « nulle et non avenue ». Le gouvernement français dénonce cette initiative contraire au droit international et aux résolutions des Nations-Unies. Dans une lettre qu'il adresse à Claude Cheysson, Kamal Hassan Ali, ministre égyptien des Affaires étrangères, stigmatise « la grave atteinte aux efforts de paix au Moyen-Orient (...) le défi lancé en premier lieu contre l'ensemble de la communauté internationale (...). Nous espérons que votre pays, ainsi que la Communauté européenne, s'uniront à l'effort mené pour annuler les conséquences de la décision israélienne et qu'ils participeront à l'accélération du processus de paix au Moyen-Orient - cela, dans l'intérêt de la Communauté internationale ».

Jeudi 17 décembre 1981


Les Brigades rouges enlèvent le général américain James Dozier, commandant en chef adjoint des forces de l'OTAN en Europe du Sud.


Le « Centre Mondial » entrera dans ses murs en février à Paris - naturellement, dans les beaux quartiers. Le programme de travail se dessine. J.-J. Servan-Schreiber veut s'arroger des pouvoirs exorbitants et décider seul du programme scientifique et de l'usage des crédits. Robert Lion présidera le Conseil scientifique du Centre et assurera la liaison avec les scientifiques français. Les crédits sont dégagés.


François Mitterrand s'étonne : « Pourquoi ne fabrique-t-on pas des magnétoscopes français ? »



Vendredi 18 décembre 1981


L'Assemblée vote définitivement le projet de loi sur les nationalisations. L'opposition saisit le Conseil constitutionnel.


Aux Nations-Unies, la France vote une résolution condamnant Israël et lui donnant huit jours pour revenir sur sa décision d'annexer le Golan.


François Mitterrand répond par écrit à Laurent Fabius : « Les documents que vous m'avez communiqués en annexe à votre lettre du 15 décembre 1981 ont retenu toute mon attention. J'ai noté, en particulier, l'importance des problèmes posés par le projet de réforme fiscale auquel vous savez que je suis particulièrement attaché. »




Samedi 19 décembre 1981


Malgré les récentes augmentations de recettes, le déficit de la Sécurité sociale et de l'UNEDIC sera de 40 à 50 milliards en 1982. Il n'y a pas de réforme miracle, pas de recette indolore pour des dépenses en forte croissance, à la fois en raison de l'évolution de la société et de notre programme social.


François Mitterrand : « Les événements de Pologne marquent le début de la fin du Parti Communiste français. Parce qu'il ne peut ni soutenir Moscou, ni prendre position contre lui. »

Pierre Morel : « Aujourd'hui, le 75e anniversaire d'un Brejnev moribond n'est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, le jubilé de la Reine Victoria : l'URSS vit à Kaboul sa guerre des Boers, et à Varsovie sa révolte irlandaise. »

Quelle jolie métaphore !


Adoption en seconde lecture à l'Assemblée du projet de loi sur la décentralisation.

Dimanche 20 décembre 1981


La réussite du quatrième et dernier tir d'essai d'Ariane assure l'avenir commercial du lanceur européen.


Abolition des discriminations à l'égard des homosexuels.



Lundi 21 décembre 1981


Nouvelles vagues de propositions de nominations pour les banques nationalisées résultant de discussions entre Delors, Mauroy et les collaborateurs de l'Elysée. Quelques points d'accrochage : Mauroy hésite à accepter Michel Camdessus au Trésor, il tient beaucoup à Michel Albert à l'UAP et à Jean Saint-Geours à la Caisse des Dépôts.

Chaque ministre, pour placer ses hommes, écrit directement au Président, toujours avec les mêmes arguments : « Il partage nos idées. Il a toujours refusé de faire partie des cabinets ministériels de 1958 à 1981. Son expérience nationale et internationale en ferait un excellent responsable de banque nationalisée. » Ou encore : « Il est un de nos camarades. Jeune et compétent, il possède déjà une importante expérience bancaire. Je le connais personnellement. » Ou bien : « Elle partage nos idées. C'est une excellente négociatrice. » Ou enfin : « Il est un de nos camarades. Sa compétence est reconnue. Il ferait un bon directeur ou responsable de banque nationalisée. »

On finit de boucler toutes les nominations dans les banques déjà nationalisées. Pierre-Brossolette, Calvet, Lévêque s'en vont. Arrivent Deflassieux, Thomas, Dromer. Pas encore Jean Saint-Geours.



Pierre Mauroy déjeune avec les quatre ministres communistes. Il me confie peu après : « Le mot "solidarité" [gouvernementale) est revenu au moins cinquante fois dans la conversation. Je leur ai dit que j'avais plus confiance en eux qu'en plusieurs ministres socialistes. Ce que je pense vraiment. »


François Mitterrand déjeune avec Willy Brandt, très modéré sur les événements de Pologne.

Pierre Mauroy, de son côté, reçoit Mgr Vilnet qui s'interroge sur ce que le Pape peut tenter pour la Pologne.


Le Président décide de maintenir son voyage en Israël, du 8 au 11 février prochain. François Mitterrand : « La date ne dépend nullement d'une appréciation du Conseil de sécurité, mais du seul Président de la République. Après l'affaire du Golan, Israël ne pouvait s'attendre à ce que nous lui donnions raison, mais il était erroné que nous parlions de sanctions... La visite doit pouvoir contribuer à la paix, et c'est cela qui importe. »



Mardi 22 décembre 1981


Les ministres sont informés par Jacques Delors que la «régulation» peut conduire, en 1982, à l'annulation des crédits mis en réserve. Hurlements. Mais nous sommes le 22 décembre, et il y a beaucoup d'absents : bonne date pour les décisions impopulaires !


Le gouvernement israélien poursuit sa politique d'implantation dans les Territoires. L'Université de Naplouse est fermée pour huit jours. Décidément, toujours la politique du fait accompli...



Mercredi 23 décembre 1981



En Conseil des ministres, Rocard propose d'envoyer une mission d'enquête du Parti socialiste à Varsovie. Fiterman souhaite au contraire que « le gouvernement soit silencieux sur la situation polonaise ». François Mitterrand, en colère, lance à Rocard : « Pas de diplomatie parallèle ! », et à Fiterman : « Ne posez pas des problèmes qui aboutiraient à la rupture de la coalition gouvernementale. »

Gaston Defferre propose un statut spécial pour la Corse, en dépit de l'opposition du Conseil d'État. François Mitterrand s'y oppose, pour maintenir l'égalité entre citoyens et éviter une annulation du texte par le Conseil constitutionnel. Defferre est furieux : il prédit des attentats en Corse et demande l'annonce de principe d'un futur statut spécial. Le Président refuse. Je me demande si Defferre n'a pas négocié avec le FLNC plus qu'il n'en dit.

Adoption définitive du projet de loi autorisant le gouvernement à procéder par ordonnances dans le domaine social.

Je fais retenir mille chambres d'hôtel pour le Sommet de Versailles et accélérer les travaux de réhabilitation du château. Accélérer, c'est aussi réduire les coûts, m'explique le conservateur.



Samedi 26 décembre 1981



Les FAN de Hissène Habré contrôlent l'est du Tchad et progressent vers le centre du pays. La Force interafricaine mise en place par l'OUA, chargée uniquement du « maintien de la paix », n'intervient pas.




Mardi 29 décembre 1981



Reagan annonce diverses mesures de « représailles économiques contre l'URSS : réduction des importations ; hausse des taux de crédit à l'URSS de 8,60 % à 11,50 %, voire peut-être même 12,30 % ; obligation de délivrance de licences pour l'exportation des matériels électroniques et informatiques ainsi que des équipements de haute technologie ; interdiction d'exporter des équipements destinés à l'exploitation et au transport des hydrocarbures.

Nombre de firmes européennes sont indirectement concernées. Parmi elles, des entreprises qui préparent les équipements destinés au gazoduc : françaises (Creusot-Loire, responsable avec Mannesmann de l'ingénierie de 22 stations de compression ; Alsthom-Atlantique, fournisseur de 40 rotors de turbines et de l'ingénierie de 19 stations de compression), allemandes (AEG pour les turbines, Mannesmann) et britanniques (John Brown pour les turbines). Elles peuvent encore fournir l'URSS, mais en demandant des licences pour fabriquer en Europe. Dans ce cas, il n'y a pas d'embargo.



Mercredi 30 décembre 1981


Création des Forces armées nationales tchadiennes (FANT) par fusion des FAN et des FAT ralliées.




Jeudi 31 décembre 1981


Dans son allocution de fin d'année, le Président parle de la Pologne. Il explique que le meilleur moyen de « refuser le système qui l'opprime », tout en sachant « mesurer les lenteurs de l'Histoire », c'est de défendre le droit, les libertés et l'aspiration à l'indépendance de la Pologne à partir de la seule « réalité » sur « laquelle nous pouvons nous appuyer, à savoir l'Acte final d'Helsinki, qui consacre d'une certaine façon le partage dit de Yalta, bien que celui-ci ne soit évidemment nulle part mentionné en tant que tel. Mais il permet également d'en sortir, car il est aussi et surtout, à mes yeux, l'ébauche d'un ordre politique et juridique pour l'ensemble du continent européen, qui reconnaît l'égale souveraineté des États et pose en principe que le respect des droits de l'homme dans chaque pays fait partie du contexte des relations internationales ».


Le Président me glisse une note manuscrite : « 1981 : 1) — Combien a-t-on dépensé ? 2) — Pour qui ? »

Bonnes questions !



1982

Lundi 4 janvier 1982


Cérémonies des vœux à l'Élysée. Je découvre l'incroyable lourdeur du rituel en place depuis trente ans au moins, qui oblige le Président à improviser — il n'aime pas, en ces occasions, lire un texte, sauf cas exceptionnel — onze discours en deux jours : au gouvernement, à la Ville de Paris, aux ambassadeurs d'Afrique, puis à tout le corps diplomatique, aux députés, aux sénateurs, au Conseil constitutionnel, aux autorités religieuses, aux hauts fonctionnaires, à la presse, et enfin à ses propres collaborateurs. François Mitterrand ajoute à cette liste les syndicats, jusqu'ici oubliés, qu'on cachera pudiquement sous l'appellation un peu ridicule de « forces vives de la Nation ».

Au cours de ces vœux, discussion avec l'ambassadeur soviétique. L'URSS veut équiper le champ gazier d'Astrakhan. Des entreprises françaises, Technip et Creusot-Loire, sont en concurrence avec des allemandes. « Le taux de crédit sera le critère de décision : tâchez de le réduire !...» Les Soviétiques semblent nous considérer comme le maillon le plus faible de la chaîne unissant les Occidentaux sur le principe d'un taux fixe pour tous les prêts à l'URSS. Afin de faire baisser ce taux, ils comptent sur l'obligation où nous sommes d'exporter à tout prix. Sans être dupes, nous pouvons négocier le contrat.


Les dix ministres des Affaires étrangères de la Communauté condamnent l'instauration de la loi martiale en Pologne, sans s'associer aux sanctions américaines.


En fin d'après-midi, devant l'aggravation de la tension à la frontière israélo-libanaise, où les bombardements s'intensifient, le Président décide de reporter son voyage en Israël, prévu dans un mois, jusqu'au début mars. « Et là, s'il se passe encore quelque chose ? » interroge Cheysson. François Mitterrand : « J'irai quand même. De toute façon, il n'y aura jamais de bonne date. »




Mardi 5 janvier 1982


Le Président demande à Robert Badinter de se présenter à l'une des quatre élections partielles faisant suite à l'annulation par le Conseil constitutionnel de certains résultats de juin 1981 — celle de Provins, donc contre Alain Peyrefitte. Le Garde hésite, puis refuse. François Mitterrand : « Tant pis, je le regrette. Mais vous auriez sans doute été battu. De toute façon, les partielles sont toujours perdues par la majorité en place, quelle qu'elle soit. Il faut donc s'attendre au pire. »




Mercredi 6 janvier 1982


Pierre Joxe demande au Président de faire sortir les entreprises publiques du CNPF dont elles assurent l'essentiel du financement : « Pourquoi financer nos adversaires ? » François Mitterrand : « Mais bien sûr, il a raison ! Que Mauroy s'en occupe. »


Au Conseil des ministres, on discute du projet de loi sur le statut de la Corse. Labarrère, Cheysson, Chevènement s'opposent à l'emploi de l'expression « peuple corse » dans l'exposé des motifs. Sur la suggestion de Gaston Defferre, on écrit « peuple corse, composante du peuple français ».




Jeudi 7 janvier 1982


Charles Hernu, en visite à Washington, annonce à Caspar Weinberger qu'un contrat de vente d'armements a été signé, fin décembre, entre la France et le Nicaragua, mais qu'il s'agit d'armes défensives ; Weinberger ne le croit pas et lui demande avec véhémence de faire annuler ce contrat.

Hernu prévient le Président par téléphone. Celui-ci refuse, mais envisage d'aller en parler lui-même avec Reagan.


François Mitterrand reçoit Jacques Delors.

« Le Budget 1982 est à peine voté, annonce le ministre des Finances, et déjà je puis vous dire que le déficit ne sera pas de 95 milliards, mais de 130 milliards de francs.

— 40 % d'écart, s'étonne le Président, excusez du peu ! »

Delors rejette l'erreur sur Fabius : « Recettes fiscales et tarifs des entreprises publiques surestimés, besoins de l'UNEDIC et coût de la dette publique sous-évalués. Il y a pire, renchérit-il: les projets annoncés par les ministres après le vote du Budget : dotations en capital des groupes industriels nationalisables, création de 6 400 emplois à la SNCF, revalorisation des salaires des instituteurs, des fonctionnaires, des cheminots, créations d'emplois liées à une réduction à trente-huit heures de la durée du travail dans la fonction publique — tout cela portera le déficit à 150 milliards au moins. On va dans le mur ! »

Il est décidé de tenir fin janvier un séminaire sur la réforme fiscale.




Vendredi 8 janvier 1982


Délation : un très haut fonctionnaire de la police me communique, sous le sceau du secret le plus absolu, les noms de quatre de ses collègues, placés dans divers ministères, « appartenant au SAC et pouvant à eux seuls bloquer la totalité des services publics en cas de catastrophe naturelle ».

Fantasme ou réalité ? Délation, en tout cas. Fréquente par ces temps de changement et de turbulences. Rien à voir avec les années 40 ; mais, tout de même, comme un arrière-goût d'épuration. Ça ne durera pas, heureusement.


Claude Cheysson déclare à la radio que l'aspect fondamental du conflit Est/Ouest est la « lutte contre le totalitarisme », et qu'il faut « saisir l'horrible occasion des événements de Pologne pour démonter la logique du système. Devant la faillite du Parti communiste, l'armée polonaise, dit-il, a été amenée à prendre le pouvoir pour défendre le système, lui-même menacé par l'Union soviétique ».

Charles Fiterman vient me demander si l'on compte continuer longtemps à avoir cette attitude vis-à-vis de l'Est. Réponse : « Retournez la question à Moscou. »



Lundi 11 janvier 1982


Le Conseil des ministres de l'OTAN ne parvient pas à un accord sur les sanctions contre la Pologne et l'URSS. Genscher et Cheysson ne veulent rien entendre. L'un et l'autre pensent que Jaruzelski vaut mieux que l'invasion russe, et qu'il n'y a pas de raison, en punissant la Pologne, d'ajouter à la dureté de son sort. Le Conseil laisse chaque pays agir « selon sa situation et sa législation propres ».



Mardi 12 janvier 1982


Alors que tous les autres partenaires ont accepté de se réunir les 5 et 6 juin à Versailles et que Rashish avait transmis l'accord de Ronald Reagan lors de la réunion des sherpas, Alexander Haig téléphone à Claude Cheysson pour lui dire que ce dernier n'accepte finalement de venir que « si, juste avant ou juste après, se tient en Europe un Sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'Alliance atlantique. Il n'a pas l'intention de se rendre deux fois, cette année, en Europe ». Incroyable désinvolture ! D'abord, François Mitterrand n'a nulle envie de se rendre à un Sommet de l'Alliance, ni avant ni après Versailles. Ensuite, si un autre Sommet était accolé à celui de Versailles, celui-ci deviendrait l'appendice d'une grand'messe de l'Alliance. Enfin, si les dates des 5 et 6 juin ont été proposées et retenues, c'est parce que Schmidt et Suzuki ont prévenu qu'ils entendaient se rendre à la session des Nations-Unies sur le désarmement juste après le Sommet des Sept.

Cheysson répondra que Versailles aura lieu à la date déjà acceptée par les États-Unis et que la date d'un Sommet de l'OTAN nous est indifférente ; la France n'y sera représentée que par un ministre. François Mitterrand : « J'irai au dîner, c'est tout. »





Mercredi 13 janvier 1982


Fait rare : le Président s'oppose au Premier ministre en plein Conseil. Il est question des ordonnances sur la réduction à trente-neuf heures de la durée du travail et sur la cinquième semaine de congés payés. Pierre Mauroy et Jean Auroux souhaitent que le passage aux trente-neuf heures s'accompagne d'une réduction de salaire. Charles Fiterman et Jean-Pierre Chevènement demandent au contraire qu'il se fasse à salaire constant. Pour les uns, c'est un moyen de lutter contre le chômage ; pour les autres, d'augmenter le pouvoir d'achat. Même discussion pour la cinquième semaine. Le Président prend parti contre le Premier ministre : « Seuls les ouvriers les plus mal rémunérés sont payés à l'heure. Réduire les salaires avec la réduction de la durée du travail ne toucherait qu'eux. Ce serait aggraver les inégalités. Je ne veux pas l'imposer au privé. Pour le secteur public, la réduction du temps de travail ne doit donc pas s'accompagner d'une réduction du salaire. »

Mais Pierre Bérégovoy, rendant compte du Conseil des ministres et rapportant la déclaration du Président, généralise en oubliant la restriction « pour le secteur public » : ce sera à salaire constant, y compris donc dans le privé !

Dans l'après-midi, devant les réactions violentes de la droite et du patronat, le Président me dit approuver la déclaration de Bérégovoy à un mois des cantonales. Ce tollé est à ses yeux inacceptable : « On peut aussi l'imposer au privé, pourquoi pas ? Peu d'ouvriers sont encore payés à l'heure. Seuls le sont les plus défavorisés des ouvriers de l'industrie et les salariés agricoles. Ne pas faire ce choix aggraverait les inégalités entre fonctionnaires et ouvriers. Par contre, en-dessous de trente-neuf heures, la réduction de la durée du travail doit se faire à salaire réduit, pour créer des emplois. »

Cette décision bloque les négociations en cours sur la réduction à trente-cinq heures avec diminution du salaire. 100 000 emplois étaient espérés, 20 000 seront créés. Les autres l'auraient-ils été ? Impossible de le savoir.


Dans une lettre au Président français — et sans doute à d'autres —, Ronald Reagan tire argument des événements de Pologne pour demander qu'une nouvelle réunion du COCOM établisse des contrôles plus stricts sur les exportations à destination de l'Est :

«Au cours des dix dernières années, les exportations occidentales ainsi que les achats soviétiques illégaux ont apporté une contribution significative au renforcement des capacités militaires de l'URSS et du Pacte de Varsovie. Ces contributions ont encore accru l'écart en ce qui concerne l'équilibre militaire global, écart que nous devons maintenant compenser à grand prix. L'exportation sans contrôle de technologies et d'équipements sensibles au bénéfice des infrastructures militaires soviétiques doit être stoppée. »

Le gazoduc n'est plus sa seule cible : Reagan entend maintenant bloquer toutes les exportations européennes vers l'Est par un contrôle a priori, à la fois politique et économique. Certes, les Américains se cachent derrière des instances multilatérales, tel le COCOM, mais on sait bien qu'ils y sont les maîtres. Les Européens, divisés, cèdent toujours : les Anglais par tradition, les Allemands par nécessité.

Éternel souci : ne rien négocier avec les Américains avant d'avoir créé un cadre européen de concertation.



Jeudi 14 janvier 1982


Pierre Mauroy rêve depuis longtemps d'une Banque nationale d'investissement qui regrouperait toutes les entreprises publiques en un seul ensemble financier. Cette idée, retenue dans le Programme commun de 1973, en a explicitement été écartée en 1981. Premier ministre, Mauroy revient à la charge et propose de créer auprès de lui un ministère des Participations publiques, ou du moins un secrétariat général aux Entreprises publiques.

Le Président refuse : «Ce serait créer une bureaucratie supplémentaire qui aurait naturellement tendance à limiter l'autonomie des entreprises nationales en réduisant l'influence du ministère de l'Industrie, déjà trop faible. »

Chaque entreprise publique restera donc sous la tutelle du ministre responsable, Industrie ou Transports pour l'essentiel.

Décidément, ces sept années d'opposition supplémentaires n'ont pas été inutiles. Elles ont permis de faire l'économie de quelques erreurs.



Samedi 16 janvier 1982


Le Conseil constitutionnel annule les dispositions des lois de nationalisation relatives à l'indemnisation des actionnaires : elles ne sont pas assez généreuses. Il faut recommencer et repasser devant le Parlement. Le Président : « De quoi se mêlent-ils ? Décidément, ce Roger Frey est bien l'agent du grand capital ! »


L'ordonnance sur les trente-neuf heures sans réductions de salaire est promulguée.



Dimanche 17 janvier 1982


Législatives partielles. Comme prévu, raz de marée : l'opposition emporte dès le premier tour les quatre sièges ; le PC n'a pas fait voter pour les candidats de gauche. Le Président : « Le PC nous fait payer notre attitude sur la Pologne. C'est normal. Vous imaginez où l'on en serait si je n'avais pas décidé de dissoudre l'Assemblée tout de suite après les présidentielles ! Je vous le répète, une assemblée comme celle-là, vous ne la reverrez jamais. Les socialistes sont des naïfs. Ils se comportent comme si le pouvoir leur était acquis pour vingt ans ! »



Lundi 18 janvier 1982


Les élections cantonales de mars s'annoncent mal. Les électeurs de gauche sont déçus. Après l'annulation par le Conseil constitutionnel de la loi sur les nationalisations, il ne faut plus tarder : François Mitterrand décide de renvoyer au plus vite la loi, avec les modifications demandées, devant le Parlement afin de la faire voter au moyen de l'Article 49-3, qu'il avait refusé d'utiliser lors du premier débat.


Tentation : le secrétaire général de l'Élysée veut imposer un patron selon son cœur pour EDF. Il n'y réussit pas. Ce sera Marcel Boiteux incontestable et incontesté.

Depuis mai 1981, seulement 50 des 400 directeurs d'administrations centrales ont changé de poste, et rarement pour des raisons politiques. La gauche, de toute façon, n'a pas à se plaindre de la manière dont la haute administration a jusqu'ici servi l'État : magnifiquement.

Émotion : l'attaché militaire adjoint américain, Charles Ray, est assassiné à Paris. Le crime est revendiqué par les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), organisation jusqu'ici inconnue.

Déjeuner, prévu de longue date, du Président avec l'ambassadeur américain, Evan Galbraith. On parle encore du gazoduc :

François Mitterrand: Vous leur vendez bien du blé. Nous leur vendons des équipements pour un gazoduc.

Evan Galbraith: Si vous leur achetez du gaz, vous leur donnez des devises, c'est mal ! Quand nous leur vendons du blé, nous leur prenons des devises : c'est bien !

Il n'y a là aucun humour. Cet homme mène une croisade : pour lui, à l'Est est le diable ; il faut l'asphyxier par un blocus total.


Les maires palestiniens d'Hébron et d'Halhoul, expulsés de Cisjordanie en mai 1980, sont reçus à l'Élysée. Ils approuvent le prochain voyage du Président en Israël : « Cette visite constituera une contribution décisive à la prise de conscience en Israël de la nécessité d'apporter une autre solution au problème palestinien. »


Le contrat BAZ est signé (26 Mirage, 140 Exocet). Il permet aux Irakiens d'emporter des Exocet sur leurs avions. Mais ceci ne sera réalisable qu'après livraison des Mirage, donc à partir de juillet 1984, compte tenu du délai nécessaire pour les essais en vol. (Les appareils eux-mêmes sont livrables en 1983.) Jusqu'ici, les Exocet pouvaient être emportés par les Superfrelon, mais le rayon d'action de ces hélicoptères est limité et ne permet pas d'atteindre le principal terminal pétrolier iranien, l'île de Kharg.



Mardi 19 janvier 1982


Hosni Moubarak demande à la France d'envoyer des forces dans le Sinaï. Le Président accepte, malgré l'opposition de Claude Cheysson.


Un député socialiste néerlandais, Piet Dankert, succède à Simone Veil à la Présidence de l'Assemblée européenne.


Pierre Joxe se plaint de plus en plus souvent de Pierre Mauroy auprès du Président : « Le groupe socialiste n'est pas assez associé à la préparation des projets du gouvernement ; par exemple, pour contrer la décision du Conseil constitutionnel sur les nationalisations, le gouvernement a préparé un projet beaucoup trop généreux sur l'indemnisation, et le groupe ne peut le voter sans l'amender. »

Le Président lui demande de céder : « Pierre Mauroy est le chef de la majorité et le texte doit passer au Parlement au plus vite. »

Il décide alors de fixer de grands objectifs au gouvernement et me demande, à cette fin, de rédiger plusieurs lettres définissant sa politique à moyen terme sur certains sujets. L'une, particulièrement importante, doit préciser la politique de la Ville : « Le socialisme, c'est la Ville », aime-t-il à répéter.


François Mitterrand est mécontent de ce que Valéry Giscard d'Estaing, de retour du Kenya, ait été mal reçu par les douaniers français à son arrivée à Roissy. Il travaille lui-même, la plume à la main, à un statut des anciens Présidents de la République.

Mercredi 20 janvier 1982


En Conseil des ministres, le gouvernement est autorisé à recourir à l'Article 49-3 pour faire voter le projet de loi remanié sur les nationalisations. Le Conseil adopte aussi les ordonnances sur les contrats de solidarité. Le Président s'impatiente de voir le rythme des réformes se ralentir : « Ce qu'on ne fera pas maintenant, on ne le fera plus jamais. »

Il travaille, pendant le Conseil, à sa lettre sur la Ville, à partir d'un projet, vite dépassé, du secrétariat général. Six versions successives seront nécessaires avant le texte final :

« En un siècle, la France est passée d'une société principalement rurale à une société essentiellement urbaine. Il s'agit là de l'un des plus grands bouleversements de l'histoire moderne et nous commençons seulement à en prendre toute la mesure.

Ce prodigieux changement des conditions de vie n'a pas encore donné naissance à une manière de vivre répondant aux aspirations de l'homme. C'est pourtant, j'en suis convaincu, sur notre capacité à faire émerger une civilisation de la ville que nous serons jugés par les générations futures.

Les sources du désordre urbain sont profondes et elles touchent aux racines mêmes du capitalisme industriel. Il a draîné les hommes et les femmes vers les villes pour qu'ils viennent y servir ses machines et y consommer ses objets, sans créer des lieux de culture et de communication authentiques.

Il nous appartient de renverser cette tendance et de faire les premiers pas vers une civilisation urbaine.

Aussi, je souhaite que le gouvernement étudie très rapidement les mesures capables d'organiser cette transformation. Elles pourraient s'ordonner autour de trois idées essentielles :

— la ville ne doit pas être un lieu d'isolement,

— la ville ne doit pas être un lieu de ségrégation,

— la ville doit être un lieu de culture.

Il faut d'abord assurer le droit au logement. Les habitations, précaires, l'habitat vétuste et surpeuplé, mais aussi l'habitat social dégradé, dans les périphéries, doivent disparaître de notre pays.

Au-delà du logement, la ville doit être un lieu où la communication aide à la naissance de nouveaux rapports entre les hommes.

Pouvoir communiquer, c'est d'abord ne pas être victime du bruit. C'est pourquoi j'attache une importance particulière à l'engagement rapide de programmes de lutte contre le bruit.

Il faut aussi que les habitants des villes aient des projets à réaliser ensemble : la vie en société suppose l'encouragement à toutes les formes de solidarité, d'entraide, d'auto-organisation au niveau du voisinage ou du quartier. Je souhaite que soient donc systématiquement examinés les moyens de faire une meilleure place à l'initiative collective des citadins.

L'urbanisme, par sa forme et sa richesse, par la succession des volumes tour à tour fermés ou ouverts, intimes ou solennels, au gré des rues et des places, peut favoriser la rencontre et réduire la solitude. Le piéton, et d'abord l'enfant, doit sentir que la ville a été construite à sa mesure, à son rythme et à son échelle.

Les nouveaux moyens de communication peuvent renforcer l'individualisme ou ouvrir la voie à des formes d'urbanisme radicalement différentes. Je souhaite qu'une grande réflexion soit lancée sur l'utilisation, pour une meilleure vie urbaine, des nouveaux transports collectifs, des réseaux câblés et de la télématique.

La création à La Villette d'un grand musée de l'avenir, la rénovation du Palais de la Découverte, la multiplication, partout en France, dans les maisons de jeunes, d'ateliers pour l'usage de la micro-informatique, me paraissent quelques-uns des moyens susceptibles de mettre les Français en situation d'utiliser les techniques de la société de demain.

Enfin, trop souvent, les lieux publics où la vie moderne contraint chacun à passer une part de son temps sont marqués du signe de la laideur. Or, la pierre, le béton ou le verre peuvent exprimer l'esprit d'un peuple. Ainsi, les bureaux de postes, les centres de Sécurité sociale, les dispensaires, les commissariats de police n'ont nulle raison d'être des lieux moins accueillants que telle succursale de banque. De même, beaucoup de gares, qu'il s'agisse du train ou du métro, devraient être rénovées, de façon à offrir au public un visage plus avenant, un lieu où la beauté soit présente.

La spéculation immobilière a provoqué une lutte pour l'espace, et les centres des villes ont souvent changé de vocation. Ils se sont spécialisés en devenant des lieux artificiels de commerce de luxe et de résidence pour les plus riches, en même temps que le pouvoir s'y concentrait.

Or la ville ne vit pas seulement de la sédentarité, elle joue un rôle de transit et de carrefour. C'est un lieu symbolique dont personne ne doit être exclu. C'est pourquoi il convient d'avoir maintenant un grand projet pour les banlieues : leur croissance désordonnée n'est pas une fatalité. La ségrégation de l'espace doit y faire place au droit pour tous de s'approprier les centres urbains hérités du passé, en maîtrisant leur évolution et les luttes dont ils sont l'enjeu.

La ville ne doit pas être non plus un lieu de ségrégation du temps : une des dimensions essentielles du grand projet urbain pour les banlieues devra être un programme ambitieux de transports. Il faut tout faire pour rendre moins longs et moins pénibles les trajets entre le domicile et le travail. Le programme prévu dans le plan intérimaire pour améliorer la desserte des banlieues et développer les transports collectifs doit donc être engagé sans délai. Les initiatives tendant à faciliter les échanges de logements et d'emplois devraient également être encouragées.

... Espace privilégié de la vie collective, la ville est le lieu des fêtes, des manifestations, des spectacles de toutes sortes.

La fête s'improvise dans la rue, ou bien elle est tout simplement le spectacle du quotidien. La protection des sites, la qualité de la recherche architecturale doivent permettre que la plupart des villes ne perdent pas leur identité. L'unité du quartier et sa chaleur particulière appartiennent à ceux qui l'habitent. Une sorte de droit à l'intimité s'y attache.

Il faut multiplier les espaces de liberté, ceux que la jeunesse demande pour s'y rencontrer, pour y faire du bruit, de la musique.

Plus même, il n'y aura de vraie vie urbaine que si sont amélioriées les possibilités offertes aux adultes pour accéder aux équipements collectifs hors des heures de travail. On peut penser notamment à l'ouverture en soirée et en fin de semaine des bibliothèques, des centres sociaux et des musées.

Sur tous ces sujets, je souhaite que soient organisées dans le courant de l'année 1982 des assises régionales, puis des assises nationales, pour "changer la ville".

La ville pourra alors cesser d'être l'inscription dans l'espace des inégalités économiques et sociales que produit la société industrielle, et devenir enfin un lieu où chacun aura le droit de s'épanouir. »

Cette lettre est reçue dans l'après-midi, avec intérêt par le maire de Lille ; avec des ricanements par les collaborateurs du Premier ministre...

A ma connaissance, aucune réunion ne sera organisée pour la mettre en œuvre. Mais il est difficile, en ce lieu d'exercice immédiat du pouvoir qu'est Matignon, de faire autre chose que répondre aux urgences, qui se bousculent. Or, une instruction aussi globale aurait exigé une vision d'ensemble qui n'existe pas à Matignon, hormis chez Robert Lion ou Michel Delebarre.



Après le Conseil, le Président part pour l'Ile-Longue participer à une patrouille d'un sous-marin nucléaire. Il remarque que, sur les cinq sous-marins dont dispose la France, deux seulement sont en général en mission, les trois autres étant immobilisés pour entretien. Le Président demande : « Ne peut-on en avoir trois en mer en permanence ? » On lui répond que la cadence de révision et d'entretien des sous-marins ne le permet pas. La réponse le contrarie : « Ce n'est pas normal ».


Au Conseil de sécurité, une seconde résolution réclame des sanctions contre Israël. La France s'abstient ; les États-Unis opposent leur veto.



Jeudi 21 janvier 1982


Michel Noir, Charles Millon et François d'Aubert présentent à la presse leur programme de « lutte parlementaire » contre le nouveau texte sur les nationalisations. La bataille sera longue et difficile. Le 49-3 se révélera nécessaire.



Vendredi 22 janvier 1982


Ce matin, à Moscou, Gaz-Prom accepte de signer la vente de gaz russe à la France. Averti directement par Gaz de France, Gérard Renon informe Pierre Bérégovoy, qui laisse faire, s'appuyant sur l'accord de principe du Président, donné avant le coup de force de Varsovie. Le contrat est signé l'après-midi même. Deux mois d'attente, deux heures de précipitation...



Samedi 23 janvier 1982


En arrivant au bureau ce matin, le Président apprend par Renon la signature du contrat. Il en est furieux : « C'est trop tôt par rapport à l'affaire polonaise. Comment a-t-on pu faire cela sans me prévenir ? » Mais il couvre la décision ; il n'y a plus rien d'autre à faire.

Les deux responsables quitteront l'Élysée — et deviendront ministres.



Dimanche 24 janvier 1982


Naissance d'Amandine, premier « bébé-éprouvette » français. Sans nul doute l'événement le plus important de l'année. Maints problèmes éthiques surgissent face à de tels développements : qui est le père ? peut-on naître après la mort de ses parents ?

L'éthique biologique fascine François Mitterrand. L'idée vient à Michel Serres d'un Comité d'éthique. Saisi, le Président approuve le philosophe : il faut le créer rapidement.


Les pressions continuent de s'exercer pour amener le Président à reporter son voyage en Israël. Radio Monte-Carlo-Proche-Orient souhaite « qu'il explique la philosophie de ce voyage aux neuf millions d'auditeurs de langue arabe ». Le Président réplique : « Je n'ai pas à m'excuser d'aller en Israël ; une déclaration précédant mon voyage me semble inopportune.»

Lundi 25 janvier 1982


Rencontrant Andreï Gromyko à Genève, le général Haig subordonne la reprise des négociations sur le désarmement stratégique à un geste de Moscou en faveur de la Pologne.


Mort de Mikhaïl Souslov, membre du Bureau politique du PCUS, numéro deux du régime soviétique, que Margaret Thatcher et Helmut Schmidt désignaient comme le successeur probable de Brejnev, lui aussi mourant, dit-on.

François Mitterrand aime à raconter que Souslov était considéré comme l'auteur de l'ensemble de la propagande de tous les partis communistes d'Europe, jusques et y compris la moindre proclamation lue par un secrétaire de parti dans le plus petit canton. Aussi, le rencontrant en 1980, alors que lui-même n'était encore que premier secrétaire du PS, fut-il surpris de le voir, lui, l'auteur de tous ces textes, lire une déclaration qui n'était manifestement pas de son cru. Où donc se situait la véritable source de tous ces textes ? Dans quelle obscure et omnipotente bureaucratie ? Et d'ailleurs, y en avait-il une ? Vertige, entre Kafka et Borges...


Alain Savary engage les premières négociations avec les dirigeants de l'enseignement catholique en vue d'une réforme de l'école privée.


En Finlande, le social-démocrate Mauno Koivisto succède à Urho Kekkonen comme Président de la République. L'un et l'autre sont de remarquables experts de l'URSS, qu'ils observent avec prudence et distance, sombres vigiles.



Mardi 26 janvier 1982


Le Roi Hassan II est en visite en France. Première rencontre avec François Mitterrand. La suspicion est visible et réciproque. Le subtil Reda Guedira, conseiller du roi, arrondit les angles.


Vu Issam Sartaoui, chirurgien jordanien devenu l'un des principaux collaborateurs d'Arafat, que Kreisky m'a présenté. Impressionnant de calme et de force. Il a tout abandonné pour la cause de son peuple. Il sait que le temps lui est compté. Il veut la paix et la reconnaissance mutuelle. Il me dit avoir demandé publiquement, il y a quatre jours, la reconnaissance d'Israël par l'OLP. Il suggère que lors de son séjour en Israël, le Président rencontre les maires de Bethléem et Gaza. Il attend un signe du ministre français des Relations extérieures donnant acte de sa déclaration, « pour renforcer le camp de la paix». Cheysson le recevra.

Cet homme fébrile, promeneur lumineux, sans autres armes que ses rêves, sans autre force que sa passion pour la paix, toujours aux aguets, essaie de jeter une passerelle entre Israël et l'OLP contre les dirigeants des deux camps. Dix ans trop tôt, je le crains.



Mercredi 27 janvier 1982


Le Conseil des ministres adopte les ordonnances sur le travail temporaire, les contrats à durée indéterminée, le temps de travail dans l'agriculture.

Jeudi 28 janvier 1982


Les nationalisations à marches forcées : le nouveau projet de loi est adopté en première lecture à l'Assemblée, avec recours au 49-3. La loi autorisant le gouvernement à mener des réformes par ordonnances en Nouvelle-Calédonie l'est également.


La Jordanie demande la convocation d'urgence d'une session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations-Unies. La France vote pour. Notre représentant souligne « le caractère nul et non avenu de la décision d'Israël concernant le Golan », mais refuse toute sanction contre Israël, « ce qui outrepasserait les compétences des Nations-Unies ».


Trois mois après le Sommet de Cancún, les « Négociations Globales » sont au point mort. Revenant sur leur engagement de principe de les lancer, les États-Unis refusent maintenant d'approuver même le texte de compromis mis au point début décembre à New York par l'ambassadeur Kittani, président irakien de l'Assemblée générale. Le Tiers Monde a pourtant accepté de ne pas remettre en cause le rôle dominant des pays industrialisés, c'est-à-dire le droit de veto des États-Unis, ni l'indépendance des institutions spécialisées. Malgré cela, la Trésorerie américaine considère l'idée de « Négociations Globales » comme dépassée — Reagan n'est pas Carter. Elle entend mettre l'accent sur les relations commerciales, pour lesquelles les États-Unis sont en bien meilleure position que les Européens.

Les pays du Tiers Monde manifesteront leur impatience fin février, lors de la réunion à New Delhi de trente-quatre pays du Sud. Ils dénonceront alors l'échec de Cancún,

Versailles est la dernière occasion de réagir ; après, il sera trop tard. François Mitterrand décide de demander aux deux coprésidents du Sommet de Cancún, Trudeau et Lopez Portillo, de relancer les consultations à New York sur la base du texte de Cancún. Si elles restent sans résultat, il écrira au président Reagan afin d'obtenir une décision à Versailles.




Vendredi 29 janvier 1982


La dévaluation d'octobre a porté ses fruits. Les devises sont revenues. La Banque de France finit de rembourser les 4 milliards d'écus prêtés par nos voisins d'Europe, en août dernier, quand le Franc était au plancher du système monétaire européen.


Rencontre discrète à l'Élysée entre François Mitterrand et Yvon Gattaz. Volubile, empressé, aimable, le nouveau président du CNPF manifeste son souci de coopérer avec le pouvoir. Son obsession est d'éviter que les entreprises devenues publiques cessent de financer son organisation.


Laurent Fabius refuse de faire étudier pour le Budget 1983 la proposition de Pierre Joxe de créer une tranche à 70 % sur l'IRPP. D'autres réformes fiscales lui paraissent plus urgentes.


Le Roi du Maroc vient dîner à l'Élysée, en retard comme d'habitude. Très en retard, même. Le Président est furieux. Le Roi lui parle du Sahara occidental. Le Président ne s'y intéresse guère et n'entend pas s'engager en faveur d'un camp ou de l'autre.





Samedi 30 janvier 1982


Répression brutale des manifestations de Gdansk contre les hausses de prix. François Mitterrand : « Le peuple polonais souffre aussi de misère et de faim. C'est pourquoi la France lui apporte son aide alimentaire, la plus importante des pays d'Occident. Le peuple polonais sait enfin qu'il subit encore les conséquences de la Seconde Guerre mondiale et qu'il n'y échappera que le jour où auront disparu et la coupure de l'Europe en deux blocs, et le système qui l'opprime. Son étonnant courage dans l'adversité montre que cette évolution, même s'il y faut du temps, a d'ores et déjà commencé. »



Lundi 1er février 1982



Le CCF est nationalisé et Jean-Maxime Lévêque, qui le quitte pour diriger une banque privée, écrit à chaque client :

« Vous savez que j'ai toujours été opposé — et que je reste opposé — à ces mesures de nationalisation qui ne peuvent avoir à la longue que des effets néfastes. Mais, au-delà de la tristesse que j'éprouve, je sais qu'après mon départ, les hommes et les femmes qui travaillent au CCF — dont j'ai pu apprécier les qualités morales, intellectuelles et professionnelles — feront tout pour que vous continuiez à recevoir le meilleur service possible. Je vous demande donc de leur maintenir votre confiance. Pour ma part, je poursuivrai — peut-être avec certains d'entre vous, et par tous les moyens dont je pourrai disposer — ma lutte en faveur de toutes les libertés, en particulier la liberté d'entreprendre. Un jour, j'en suis sûr, nous nous retrouverons. »



Le Président s'inquiète de cette tentative de la droite de ranger la liberté de son côté : « Faites attention : la liberté n'est pas une valeur de droite ; s'ils la récupèrent, cela fera des ravages jusque dans nos rangs. »


Entrée en vigueur de l'ordonnance sur les trente-neuf heures. Le sentiment est général : on ne descendra pas plus bas. Les trente-cinq heures ne sont plus l'objectif.


Le ministre polonais des Affaires étrangères, Joseph Czyrek, rencontre Claude Cheysson à Paris. Trop amical.


Le Président Moubarak est à Paris : Les relations avec Israël se poursuivent sans problèmes, dit-il à François Mitterrand, sauf quand il s'agit d'une demande impossible à satisfaire, comme celle du Premier ministre israélien d'accorder l'autorisation à des avions israéliens transportant des touristes européens d'atterrir dans le Sinaï, près d'Eilat. Quant aux relations avec nos frères arabes, nous sommes prêts à les reprendre au moment où nos frères le jugeront opportun. Mais il est entendu que ces relations ne se feront pas au détriment d'Israël, car nous avons choisi le chemin de la paix des relations diplomatiques avec Israël, et, loin de les remettre en question, nous pensons au contraire que c'est là un facteur positif propre à atténuer la gravité des crises qui pourraient éclater dans la région. Et nous pensons de même concernant les relations de la France avec ce pays.

Toutefois, nous avons découvert, au cours des pourparlers avec Israël, un fossé immense séparant nos conceptions respectives de l'autonomie palestinienne. Les Israéliens comprennent par là le transfert d'un pouvoir qui s'exercerait par la suite sur les personnes, non sur le territoire. Or cela est inacceptable. Ils voudraient remplacer l'administration militaire actuelle par un pouvoir dénué des attributs de légiférer, de défense, de sécurité intérieure, d'affaires étrangères, de tout droit véritable. Ceci révèle un écart énorme entre nos deux points de vue, un fossé infranchissable entre nous. Je ne suis pas en position de faire des concessions en ce domaine (...). Je suis reconnaissant de la réaction prompte et favorable de la France à la demande égyptienne.

François Mitterrand: J'ai immédiatement adopté l'idée, dans l'intérêt de l'Égypte, mais j'ai rencontré quelques difficultés à convaincre mes partenaires européens — notamment la Grande-Bretagne — de l'accepter. Qu'attend l'Égypte de la Force multinationale du Sinaï ?

Hosni Moubarak : Les compétences de cette Force sont clairement définies par les clauses des traités. Il s'agit simplement de veiller à l'application pure et simple de ces clauses et d'empêcher Israël de les détourner de leur sens par des manœuvres flagrantes. Le chef des troupes américaines a tenté d'outrepasser ses prérogatives en portant par là même atteinte à la souveraineté de l'Égypte. Mais les Égyptiens se sont opposés vivement à ces manœuvres. Sinon, nous nous serions aliéné les pays arabes, même les plus modérés d'entre eux. D'où l'importance capitale de la participation de pays européens, notamment de la France, à cette force.

François Mitterrand : Au sujet de la Déclaration de Venise, j'approuve bien entendu son objectif final, à savoir le droit à l'existence d'Israël et le droit des Palestiniens à fonder une patrie. Mais je reste en désaccord avec les procédés. La Communauté européenne a considéré que seules des « Négociations Globales » permettaient d'aboutir à un accord. Pour ma part, je suis d'avis qu'on ne saurait attendre de réunir autour d'une même table la Syrie, l'Arabie Saoudite, Arafat, Israël, l'Égypte et Kadhafi pour tenter de parvenir à une solution, et qu'il vaut mieux essayer d'avancer par des négociations partielles.

Quant aux États-Unis, ils sont nos amis, nos alliés même, mais je comprends les réserves qu'ils peuvent susciter, car ils ont une certaine tendance à la domination. La stratégie mondiale des deux Grands est inquiétante. Aussitôt qu'un conflit surgit entre deux pays moyens, les deux superpuissances tentent d'exploiter la situation. C'est ainsi que l'Union soviétique a poussé son avantage dans la région du Moyen-Orient, renforçant sa présence en Syrie, en Libye, au Yémen et en Éthiopie. D'où la nécessité d'observer une certaine prudence dans les relations avec les deux Grands, pour sauvegarder son indépendance.

Hosni Moubarak : Je suis d'accord. Il faut également être réaliste : les États-Unis devraient amorcer le dialogue avec l'OLP afin d'atténuer la gravité de la crise et le risque d'escalade dans la région. Car l'Union soviétique, qui domine en Syrie, en Libye, est également présente au sein de l'OLP. Ce qui met en péril toute la région. Depuis l'époque où j'étais vice-président, j'ai constamment refusé d'accorder des bases militaires aux Américains, car cela aurait immanquablement attiré les Soviétiques dans les pays comme la Syrie ou la Libye, qui leur auraient fourni toutes facilités pour s'installer. A plusieurs reprises, j'ai tenté de faire admettre ce danger aux Américains, de leur expliquer cette réalité pourtant très simple. En vain. Ainsi, lorsque, tout récemment encore, en réponse à une question de la télévision italienne, j'ai reconnu qu'on ne pouvait nier le rôle de l'URSS dans le processus de paix au Proche-Orient, les Américains se sont inquiétés de ce qu'ils pensaient être un changement de politique. Alors qu'il n'y avait là que la reconnaissance d'un fait : l'Union soviétique est présente dans la région à travers des pays comme la Syrie et la Libye, et il faut bien que ces pays participent au processus. Sinon, toute tentative de parvenir à une solution est inutile. Mais les Américains ne veulent pas comprendre !

De même, lorsque nous parlons de non-alignement, ils manifestent leur appréhension. Or il n'y a là rien de nouveau. L'Égypte est cofondatrice de ce mouvement. Nasser s'en est réclamé ; Sadate a poursuivi cette politique et je ne fais que prendre le relais. Cela ne signifie nullement un changement de politique. Cela ne veut nullement dire que nous renonçons à notre amitié avec les Etats-Unis, à notre profonde amitié avec la France. Simplement, ce que nous refusons, c'est d'adhérer à des pactes.


Le voyage en Israël est maintenant fixé à mars. Cheysson pense qu'il en obtiendra encore le report. Il dit à Moubarak : « La visite en Israël du Président de la République sera encore retardée, mais on ne sait à quand. Mon avis est qu'elle le sera jusqu'après le retrait des Israéliens du Sinaï. Si François Mitterrand y va avant, il faut s'attendre, aussitôt après, à une nouvelle surprise de la part des Israéliens. »

Hosni Moubarak : Je pense comme vous. Si j'y vais, moi aussi, ils feront quelque chose dès le lendemain, comme ils ont fait avec Haig : il est venu en Israël et, juste après, ils ont annexé le Golan.


Des réfugiés basques ne respectent pas le devoir de réserve. Pierre Mauroy souhaite les extrader. Robert Badinter s'y oppose. D'autres ministres protestent également.



Mardi 2 février 1982



Au petit déjeuner réunissant François Mitterrand, Pierre Mauroy, Lionel Jospin et Pierre Bérégovoy, il est question des Conseils régionaux, des nominations des présidents des chaînes de télévision, de l'emploi, du devoir de réserve des réfugiés basques, des Charbonnages, des mouvements préfectoraux.

A propos des Basques, le Président lance à Pierre Mauroy : «Alors, comme ça, le gouvernement vous laisse tomber ? »


L'après-midi, Conseil restreint à l'Élysée sur les finances publiques. Mauroy reconnaît que le déficit de 1982 dérape, Fabius parle de 100 milliards, mais Delors ne veut pas citer le vrai montant, qu'il a déjà annoncé au Président (150 milliards). Il faut annuler au moins 10 milliards de francs de crédits de paiement sur les 15 bloqués en octobre, au moment de la dévaluation. Chacun grogne ! Mais c'est encore très insuffisant. Conseil sans conclusion, comme toujours. Le Président aime de moins en moins ce genre de réunions.


Le maire de Gaza convie à déjeuner tous les consuls généraux en poste à Jérusalem et leur demande de transmettre un appel à leurs gouvernements respectifs : « Si l'on ne met pas le holà aux ambitions d'Israël, la vague de fond radicale et religieuse va s'étendre dans le monde arabe. Les régimes en place, contrairement à ce que l'on croit généralement, n'attendront pas d'être renversés. Ils chevaucheront la vague, au grand dam de l'Occident. »


L'ambassadeur de Commynes est chargé de m'assister dans la préparation du Sommet de Versailles. Il sera en charge du protocole, avec Rougagnou qui a remplacé Mérimée. On ne fait pas plus « ambassadeur »... Mais le Quai ne se résignait pas à être totalement exclu de cette préparation.




Mercredi 3 février 1982



L'accord gazier franco-algérien est signé : le surcoût est de 2 milliards de francs par an par rapport au prix du marché. Combien de contrats obtiendrons-nous en échange?


Début du XXIVe congrès du PCF à Saint-Ouen. La machine reste puissante, efficace, capable encore d'incarner un espoir.




Vendredi 5 février 1982



L'Assemblée générale de l'ONU, réunie en session extraordinaire, demande l'« isolement total » d'Israël. La France vote contre.



Adoption définitive de la loi portant statut particulier de la Corse, ainsi que de la loi sur les nationalisations. On peut désormais s'intéresser aux nominations des P-DG.



Conversation ultérieure, hors du temps, avec François Mitterrand et Elie Wiesel. Le Président : « La mort laisse une immense nostalgie. Je n'oublierai jamais un mort. D'ailleurs, je n'ai oublié aucun des morts qui m'ont entouré. J'ai souvenir de tous les cas précis. Même ceux qui ne me touchaient pas au vif de mes affections. J'ai découvert la mort avec celle d'un petit camarade d'enfance, un jeune camarade de collège, il s'appelait Alphonse, il était un peu plus âgé que moi. Il s'est baigné après un effort : hydrocution. J'étais à cent mètres de là. Je n'ai pas assisté à la noyade ; j'étais là quand on l'a sorti. Je suis allé aux obsèques d'autres camarades de classe. Cela me frappait beaucoup. Mais je n'imaginais pas même la mienne. Je pleurais un peu sur ma propre vie quand les autres mouraient. J'ai toujours eu le sentiment que moi, je serais le tombeau du souvenir. Chaque jour, je pense à "mes" morts. Penser aux morts, c'est assurer, pour son temps de vie, la survie des gens qu'on a aimés, en attendant que d'autres le fassent. C'est comme un devoir. Je me vois en gardien à la porte d'une forteresse. Gardien de la mémoire, gardien du souvenir.»

Étranges et morbides formules : « Tombeau du souvenir », « gardien de la mémoire »...

Dimanche 7 février 1982



Nous découvrons le résultat du concours pour le nouvel immeuble du ministère des Finances, qui doit être déplacé à Bercy afin de laisser place au Grand Louvre. Le règlement, établi par Robert Lion, oblige le Président à retenir l'une des quatre sélections du jury. Le Président penche nettement pour un projet. Jacques Chirac, à qui il a demandé son avis, en préfère un autre. Jack Lang propose d'annuler et de refaire le concours. Le Président : « Pas question, il faut aller vite et tenir la parole donnée. Je suivrai de toute façon le point de vue du maire de Paris. » François Mitterrand surveillera la réalisation du projet de Chemetov et le détail du choix des matériaux. Le déménagement doit absolument avoir lieu avant les élections de mars 1986.




Lundi 8 février 1982



Comme il était prévisible après l'échec des discussions lors du Sommet de Londres sur les céréales, la négociation à Bruxelles entre ministres de l'Agriculture sur la fixation des prix agricoles pour 1982 échoue. Crise en Europe, probablement longue, car chacun tient tel ou tel de ses partenaires sur un sujet ou un autre.



Le prochain Conseil de mars, à Bruxelles, sous présidence belge, est préparé par une réunion de ministres à l'Élysée. Il est décidé de représenter notre projet d'« espace social européen » avec un programme précis d'harmonisation du droit social ; d'insister sur la politique industrielle commune, en particulier sur la politique commune de l'énergie, et de proposer la création d'un « espace culturel européen » (normes d'utilisation des satellites, création d'une chaîne culturelle européenne, d'un « groupement d'intérêt économique européen » pour des coproductions européennes afin d'éviter l'envahissement de cet espace par des chaînes commerciales...).




Mardi 9 février 1982



A Madrid, à la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe, le général Haig se lance dans une violente diatribe contre les Soviétiques et les Polonais. Les débats sont interrompus par le ministre polonais des Affaires étrangères, président de la séance.


Nouveau Conseil restreint sur la réforme fiscale à l'Élysée. L'ambiance est lourde. Pierre Mauroy veut faire supprimer la taxe professionnelle, tout comme Defferre. Laurent Fabius veut augmenter l'impôt sur le revenu, tout comme Rocard. Delors, lui, ne veut rien faire.

Le Président n'aime décidément pas ces réunions trop larges où chacun — sauf Gaston Defferre — ne fait que répéter le point de vue de son cabinet. Homme de l'écrit, il ne sait ni ne veut organiser une discussion pour faire naître un consensus, hormis autour d'un déjeuner.

Après la réunion, il garde auprès de lui Claude Cheysson, Pierre Dreyfus et Michel Jobert : « Il n'est pas question de livrer aux Russes l'usine permettant de construire des composants pour les centraux téléphoniques MT 20, ce serait violer les règles du COCOM. Il faudra le dire aux Américains. »

Seul Pierre Dreyfus semble au courant de ce contrat signé du temps de Giscard. Encore une bombe à retardement de l'héritage...



Mercredi 10 février 1982



Houphouët-Boigny et Eyadema assurent Hissène Habré de leur soutien contre le gouvernement de Goukouni.


Les projets de lois se bousculent à Matignon. Chaque ministre les prépare et les fait entériner par un Conseil interministériel que dirige le secrétaire général du gouvernement.

Le Conseil des ministres fixe ce matin l'agenda de la prochaine session parlementaire. Et le Président a prévenu : « Pas de session extraordinaire ; je ne veux pas d'un Parlement en session permanente. » Il faut donc retenir un nombre limité de textes pour la session de printemps. Or, tous les ministres considèrent leurs réformes comme prioritaires. Charles Fiterman veut moderniser les statuts de la SNCF, Rocard est tenu par des délais précis pour faire approuver le Plan, Gaston Defferre tient à son statut des fonctionnaires locaux, Yvette Roudy considère que rien n'est plus urgent que son texte sur les droits des femmes, Robert Badinter plaide pour l'abrogation immédiate de la loi « Sécurité et Liberté », Édith Cresson a besoin d'une loi agricole, Alain Savary considère la réforme de l'enseignement supérieur comme prioritaire, Laurent Fabius ne voit rien de plus pressant que la réforme fiscale, en particulier l'indexation de l'épargne, Jack Ralite pense que le pays est suspendu à une réforme de la loi associative, Georges Fillioud ne peut se passer d'un nouveau statut de l'audiovisuel...

François Mitterrand définit les priorités : l'audiovisuel, l'agriculture et l'indexation de l'épargne.


Fabius s'inquiète : « Le déficit pour 1982 sera d'au moins 100 milliards de francs. » Le Président sait depuis un mois, par Delors, qu'il sera de 150 milliards. Pourquoi le ministre du Budget ne partage-t-il pas le même diagnostic que celui des Finances ? Ne le connaît-il pas ?


Avec un aplomb incroyable, l'ancien Président Valéry Giscard d'Estaing déclare : « Je n'aurais pas signé l'accord sur le gazoduc, qui aggrave la dépendance de la France vis-à-vis des ressources énergétiques soviétiques. » C'est pourtant lui qui, le 12 décembre 1979, a engagé la négociation de ce contrat et poussé à sa réalisation. Il aurait dû savoir alors à quel point il « aggravait la dépendance » !

En politique, on peut vraiment dire n'importe quoi. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ce métier discrédite les meilleurs et exalte les plus médiocres.


François Mitterrand confirme son voyage en Israël. Ce sera début mars. « Il appartient aux dirigeants d'Israël de chercher la meilleure voie au milieu d'immenses périls, car l'esprit lui-même n'arrive pas très bien à se reposer. D'une part, les plus anciennes terres juives sont aujourd'hui peuplées par une minorité de Juifs. D'autre part, il y a des tentations israéliennes de s'emparer de terres qui ne correspondent pas à l'histoire juive. C'est donc une grande confusion. Je pense qu'il faut essayer de se défaire de part et d'autre de l'esprit de domination. Israël doit être intransigeant sur son droit à être sur cette terre-là, dans cette patrie ; mais il doit être beaucoup plus souple et plus humble pour que l'amour de sa patrie ne se transforme pas en instinct de domination. Et c'est très difficile ; parce que l'instinct de domination est quelquefois confondu par les dirigeants politiques, et même par les peuples, dans leur profondeur, avec l'instinct de survie : si on ne domine pas, on ne survit pas. Dans la relation entre les Juifs et les Arabes, à l'intérieur d'Israël ou dans des territoires de la Cisjordanie, ce problème se pose tous les jours. Les Palestiniens ont le droit de vivre, le droit de vivre en communauté nationale, et ils ne peuvent pas dénier au peuple israélien ses lettres de noblesse. »





Jeudi 11 février 1982



Le Conseil constitutionnel rejette l'ultime recours de l'opposition contre les lois de nationalisations. Il faut maintenant songer aux dirigeants des entreprises. Beaucoup resteront, quelques-uns partiront. Les nominations se préparent, les listes s'échangent, les commentaires s'aiguisent, les royaumes se constituent, les zones d'influence se dessinent.

Le Président veut des hommes compétents mais non conformistes. Leur appartenance au Parti socialiste ne constitue pas un avantage. Leur appartenance aux grands corps de l'État est un handicap.

François Mitterrand reçoit Jacques Chirac à propos des « grands projets » parisiens. Rencontre fort aimable. Pas de problème avec le Louvre, ni pour le ministère des Finances à Bercy. A propos de la Tête Défense, le Président explique qu'il n'aime pas le projet choisi par Giscard. Chirac ne peut être plus conciliant : un nouveau concours sera organisé, sans limiter la hauteur du bâtiment. Le Président évoque également le projet d'une Exposition universelle à Paris pour 1989. Chirac approuve, en principe.


L'OUA adopte un plan de paix sur le Tchad prévoyant un cessez-le-feu le 28 février et une « réconciliation des parties concernées ». Goukouni Oueddeï refuse : il ne veut pas négocier avec le « rebelle » Hissène Habré dont les troupes contrôlent maintenant les deux tiers du territoire. Acyl Ahmat avait raison de me dire à Versailles que, sans les Libyens, Goukouni était perdu.


Dans la nuit, vingt-cinq attentats en Corse. Bravo, l'amnistie !



Samedi 13 février 1982



La loi sur les nationalisations est promulguée. François Mitterrand : « Eh bien, comme ça, maintenant, les banques ne joueront pas contre l'État. Même si elles n'aident pas notre politique, elles ne lui nuiront pas. Quant aux entreprises industrielles, il convient de leur donner les moyens financiers. Elles sont ruinées et à vendre par appartements. Il faut les sauver ! Même s'il faut mener une politique de rigueur, cela n'entraînera pas nécessairement un arrêt des investissements industriels. »

Mardi 16 février 1982


Nouveau Conseil restreint sur la réforme de la fiscalité. Le Président a étudié plusieurs notes et se montre très précis dans ses instructions : « La réforme de la fiscalité locale doit entrer en pratique avant les élections municipales de l'année prochaine. Pour cela, elle doit être votée à la session de printemps et les grands principes doivent en être arrêtés au plus tard le 15 mars de cette année. Pour la fiscalité d'État, je veux qu'on allège les charges des entreprises, qu'on moralise les droits de succession, qu'on incite à l'épargne par l'indexation d'un livret spécial, comme je l'ai promis dans la campagne. »

« Réduire les charges des entreprises » : la petite musique de Jean Riboud commence à se faire entendre.

A l'issue de la réunion, Jacques Delors redit au Président ses inquiétudes : « Au rythme actuel des dépenses, le déficit sera, en 1983, de 220 milliards. Une crise financière est certaine. Il faut réduire les dépenses et ne pas se lancer dans des réformes fiscales inconsidérées. » François Mitterrand lui demande de revenir avec des propositions concrètes. « Mais attention : il ne faut pas toujours demander des sacrifices aux mêmes », ajoute-t-il. Hantise du conformisme, obsession des contraintes extérieures.



Dans la nuit, dix-sept attentats à Paris, revendiqués par le FLNC.


Un ami, banquier de haut niveau, fidèle de longue date de Michel Rocard, se voit proposer la présidence d'une très grande banque.



Mercredi 17 février 1982



Ivresse du seul vrai pouvoir : nommer. On nomme donc aux présidences de l'industrie et des banques. Georges Valbon, le président communiste du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, est nommé président des Charbonnages de France. Ce sera le seul poste important du secteur public qu'obtiendra un communiste. Roger Fauroux garde son siège à Saint-Gobain. Jean Gandois aussi, à Péchiney. Jacques Calvet pensait garder le sien, mais quitte la Générale. Plescoff va à Suez, Jean Deflassieux au Crédit Lyonnais, à la place de Claude Pierre-Brossolette. Choix raisonnables.

Juste avant le Conseil, le banquier rocardien se trouve rétrogradé de la présidence de sa grande banque à celle de la Banque de Bretagne ; à la fin du Conseil, il n'a plus rien du tout, parce qu'il a fallu caser un représentant d'un autre courant politique — qui se révélera d'ailleurs excellent banquier. Et surtout parce que le Président avait dit à son propos il y a six mois : « Lui ? Jamais, rien ! » Très rare oukase. Deux seulement, à ma connaissance.




Jeudi 18 février 1982


De plus en plus souvent, le Président aime à réunir à sa table parlementaires, comédiens, écrivains, artistes. Il y a là parfois quelqu'un qu'il n'a jamais vu, amené par un ami. Pratiquement jamais de ministres, jamais de hauts fonctionnaires. Cela donne souvent des rencontres saugrenues où des gens n'ayant pas la moindre probabilité de se rencontrer ailleurs, après quelques minutes d'intimidation, se mettent à parler de tout. Et, très souvent, à un moment ou à un autre, de leurs problèmes d'impôts ! On fera ainsi se côtoyer Fernand Braudel et Françoise Sagan, Pierre Miquel et tel ou tel député de province, Régine Deforges et Georges Kiejman, Raymond Devos et Michel Serres.

Aujourd'hui, déjeuner avec, parmi d'autres, le délicieux démographe Alfred Sauvy et le journaliste Roger Priouret. Sauvy applaudit aux nationalisations. Mais pas à la réduction de la durée du travail, dont il est l'adversaire depuis 1936 : « Elle ne créera pas d'emplois. Le chômage est dû à l'inadaptation de la formation. Il faut établir un bilan des emplois nécessaires et en déduire les formations. Le partage de l'emploi ne crée pas d'emplois. Ce qui en crée, c'est le savoir. » François Mitterrand: « Très bonne idée. Parlez-en au ministre du Plan. » Alfred Sauvy: « J'ai voulu le lui proposer, mais Michel Rocard a annulé mon rendez-vous. »

Cet homme aurait eu vingt ans de moins, François Mitterrand en faisait un ministre : son hétérodoxie le ravit.

Cela ne manque pas : un des hôtes du Président parle des problèmes d'impôts des écrivains.

François Mitterrand, avec un sourire : « Serait-il légitime qu'une catégorie, si éminente soit-elle, bénéficie des avantages du salariat sans en supporter les contreparties ? »

Un jour, interrogé sur sa prétendue vulgarité, Michel Colucci dira : « Je ne suis pas vulgaire. Être vulgaire, c'est être une star parlant de ses problèmes d'impôts à la table du Président de la République. »




Vendredi 19 février 1982



Claude Cheysson est dans les Émirats. François Mitterrand : « Pourquoi y est-il ? Il ne m'a pas prévenu ! Que va-t-il y faire encore, à quinze jours de mon voyage en Israël ? Qu'il se taise, surtout ! »


Le FLNC annonce une trêve. Gaston Defferre est triomphant. Mais sera-t-elle respectée ?


François Mitterrand accepte de participer à l'émission télévisée spéciale, organisée par Ronald Reagan, où tous les chefs d'État de l'OTAN parleront de la Pologne : « Laissez la Pologne être la Pologne ! »


Comme accepté entre sherpas en décembre dernier, le Président français doit présenter un rapport au prochain Sommet. Entre l'instabilité monétaire et les problèmes d'emploi, il choisit de parler de l'emploi ; puis demande de le rattacher au progrès technique. Cela devient : « Technologie et Emploi. »

La conversation d'hier avec Sauvy n'a pas été inutile.


Gaston Thorn vient expliquer que les Anglais veulent obtenir au Sommet de Bruxelles une nouvelle réduction de leur contribution au budget communautaire.

Le Président l'interroge : Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle un tel déficit ?

Gaston Thorn : Parce qu'elle importe plus de produits venant de l'extérieur de la Communauté que les autres. Elle doit donc payer au budget de la Communauté la différence entre les prix de la Communauté et ceux des marchés mondiaux.

François Mitterrand : Eh bien, mais c'est la règle !

Gaston Thorn : Oui, mais le 30 mai 1980, ses neuf partenaires, et d'abord votre prédécesseur, se sont engagés à lui rembourser les deux tiers de son déficit, soit 1,17 milliard d'écus en 1980, et 1,4 milliard en 1981. La France paie le tiers du total.

François Mitterrand : Giscard a échangé cela contre de bons prix agricoles avant les élections de 1981. Voyez ce que cela lui a rapporté ! Et combien veulent-ils, maintenant ?

Gaston Thorn : 1 400 millions d'écus pour 1982. Mais la RFA ne veut plus payer que 10 %.

François Mitterrand : C'est hors de question ! Je veux payer moins en 1982 que Giscard n'a payé en 1980 et 1981.

Gaston Thorn : Je vous comprends.


Il faut vraiment décider du lieu du prochain Sommet des Sept. Enquête faite, le choix se réduit entre Latché et Rambouillet si le Sommet est restreint aux seuls chefs d'État, et le Trianon si c'est un Sommet classique, avec les ministres.

Le Président : « Et pourquoi pas le Château de Versailles ? »

Difficile, les travaux de réfection sont en cours et seront loin d'être terminés en juin.

« Voyez si on peut les accélérer. »

On peut. Cela coûtera même un peu moins cher que de suivre le cours normal, m'explique le Conservateur. Délicieux experts !




Samedi 20 février 1982



Nouvelle gaffe du ministre des Relations extérieures. Le président explose en découvrant qu'il a déclaré aujourd'hui à Abou Dhabi : « Un État palestinien doit être créé dans les territoires occupés. » Et cela, à dix jours de son propre départ pour Israël !

François Mitterrand : « Mais qu'il se taise, qu'il se taise!» Il ajoute : « Si j'étais israélien, je ne renoncerais pas à la Judée et à la Samarie, pas plus qu'à Jérusalem... Ce peuple est l'un des rares peuples anciens à n'avoir jamais voulu d'autre territoire que le leur... C'est d'ailleurs ce qui, à mon avis, marque les limites de certaines de ses tentatives actuelles, très imprudentes. Chaque fois que j'ai vu Israël hors de ses frontières naturelles, de ses terres historiques, sur le Golan, au Liban ou au Sinaï, cela s'est révélé une faute historique. La situation de l'Israël contemporain est ambiguë, puisque la plupart des terres où il se trouve appartiennent bien à l'histoire juive, mais que le cœur de leur Histoire ne leur est pas reconnu par la société internationale, c'est-à-dire Jérusalem, le royaume de Juda et une bonne partie de l'ancien royaume d'Israël. Lorsque Begin décrète que le Golan fait partie d'Israël, c'est une erreur, une erreur qui sera payée... Toutes les erreurs sont toujours payées. »

Dimanche 21 février 1982



Le franc belge est dévalué de 8,5 %, et la couronne danoise, de 3 %. Le Luxembourg, dont le franc doit obligatoirement suivre le franc belge, demande un réexamen de l'Union économique belgo-luxembourgeoise.

Le franc français aurait pu suivre. Mais nul n'est encore préparé aux économies budgétaires et au contrôle des prix que cela exigerait. L'OCDE continue de nous rassurer : la politique économique française devrait parvenir à dominer l'inflation.

A l'Élysée, François-Xavier Stasse s'inquiète : par des notes rigoureuses, impitoyables, sans le moindre commentaire superflu, il informe le Président sur la situation de plus en plus incontrôlée du déficit budgétaire. Celui-ci annote : « Vu », ou « Qu'en pense Jacques Delors ? »




Lundi 22 février 1982



Au Conseil de Défense, le second du septennat, réunissant le Président, le Premier ministre, quatre ministres et les principaux chefs militaires, François Mitterrand décide de faire poursuivre les études permettant de décider un jour de la fabrication de l'arme à neutrons. Il décide aussi que l'objection de conscience donnera lieu désormais à une forme de service national. « Il faut choisir d'abord entre une armée de métier et une armée de conscription. Cette dernière demeure pour nous la règle, même s'il y a une forte proportion de professionnels dans les forces nucléaires et dans la Marine notamment. Notre armée reste une armée nationale. On a veillé à ne pas faire des coupes trop importantes. Au départ, il avait été envisagé une réduction d'effectifs de 50 000. On arrive finalement à une réduction de 35 000, dont 22 000 pour l'armée de terre. Ceci est compensé par une rapidité d'intervention accrue. Le service militaire devra être réduit un jour, mais pas trop, précisément pour préserver cet aspect d'armée nationale. Nous pouvons considérer que nous avons réalisé une bonne synthèse, sans trop pencher du côté de l'armée de métier et sans renverser la stratégie, ce qui aurait été nécessaire si l'on avait voulu pencher davantage du côté de l'armée nationale. »

Première discussion sur la loi de programmation. Les uns préfèrent parler en francs courants, d'autres en francs constants. Jean-Louis Bianco propose d'établir une liste des réalisations de matériels, d'équipements, de personnels qui sont indispensables pour la Défense, quel qu'en soit le prix. François Mitterrand : « Très bien. Ceci ne veut pas dire que le prix soit indifférent. Les considérations de prix devront conduire à un examen critique des demandes formulées par l'armée et à une appréciation sur le caractère indispensable ou non des éléments qui sont ainsi retenus. Il n'y a pas de raison de penser que les demandes de l'état-major sont toujours fondées. Pour la réalisation de cette liste, on prend rendez-vous en 1986 afin de voir où l'on en est et procéder éventuellement aux réévaluations nécessaires. » Charles Hernu : « Tout cela correspond à une estimation de 700 milliards de francs 1983.»


Ronald Reagan remercie François Mitterrand d'avoir accepté de participer à l'émission sur la Pologne. Recevant le message, le Président lui téléphone : « Et si je venais déjeuner avec vous ? » Reagan, surpris, accepte.

Cheysson, prévenu par François Mitterrand, doit convenir de la date avec Haig, sans en prévenir qui que ce soit à Paris, ni notre ambassadeur à Washington. Sur son agenda auquel a accès, entre autres, le secrétaire général de l'Élysée, le Président fera écrire « Latché » face aux dates possibles : « Trop de gens, explique-t-il, auraient intérêt à faire capoter cette rencontre. »



Mardi 23 février 1982



Le quarante et unième Sommet franco-allemand est pour jeudi prochain. Bien des choses à voir avec nos voisins. Comme il le fait parfois, Jacques Delors adresse trois notes au Président à ce propos : l'une sur la nécessité de réduire en commun les taux d'intérêt, une autre suggérant de créer un groupe de travail conjoint pour décider de la coopération industrielle franco-allemande, la troisième pour établir une position commune face au protectionnisme nippon, avant le Sommet de Versailles.



Dans une interview à la télévision colombienne, Menahem Begin, critiquant la déclaration de Claude Cheysson sur la création d'un État palestinien, souhaite que la France «s'occupe de ses affaires et de l'autonomie de la Corse, au lieu de se soucier des territoires d'Israël ».

François Mitterrand : « Bien vu ! Begin a raison. Cheysson aurait mieux fait de se taire ! »

Dans la même interview, Begin évoque « la possibilité d'une intervention militaire au Sud-Liban en cas d'opération terroriste ». La phrase passe inaperçue.


Par référendum, le Groenland refuse d'adhérer à la CEE.




Mercredi 24 février 1982



Au Conseil des ministres, Claude Cheysson, dans son exposé hebdomadaire de politique étrangère, relève ce que Begin a dit de lui. François Mitterrand réplique : « La réplique de Begin ne m'a pas choqué. La Corse, après tout, n'est française que depuis 1768 ; c'est tout de même plus récent que le temps d'Abraham ! Même si nous nous indignons, c'est une bonne réplique. Mieux vaut en tout cas ne pas s'exposer à ce qu'il la fasse une deuxième fois. Je comprends le jeu des Israéliens ; ils se font de plus en plus menaçants afin de nous amener à prononcer des paroles allant de plus en plus loin, pour les rassurer. Il n'est d'ailleurs pas besoin de tout approuver dans la politique d'un pays pour y aller. Je vais dans beaucoup de pays sans approuver leur politique. J'irai en Amérique du Sud, aux États-Unis. Pourquoi n'irais-pas en Israël ? Si je ne vais pas au Chili ou en Afrique du Sud, ce n'est pas parce que je suis empêché d'y aller, c'est par ma propre volonté. De même, je n'irai pas dans la Pologne de Jaruzelski. Mais pourquoi n'irais-je pas en Israël ? J'y vais même avec un certain plaisir, conscient des difficultés à vaincre. Dans ce petit canton du monde, chaque pierre cache un serpent. Inutile de les soulever inconsidérément (...).

Il y a manifestement, en ce moment, des tentatives de sabotage de la politique que nous menons au Proche-Orient. On redoute notre politique et on s'attache à en réduire les effets. Tout mot favorable aux Arabes est tiré dans un sens hostile à Israël ; toute manifestation de solidarité à l'égard d'Israël est considérée comme une trahison envers les Arabes. Ce n'est pas d'un double langage que nous souffrons, mais de notre volonté de tenir un langage unique. Je rappelle l'importance du langage codé dans la diplomatie, c'est pourquoi tout changement de mot, tout changement de virgule est considéré comme un changement de fond C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je parle le moins possible, afin de ne pas entrer dans l'engrenage, afin de ne pas donner prise aux accusations de renversement de politique ! C'est une matière délicate qui exige qu'on ne parle pas, ou qu'on parle le moins possible. Nos interlocuteurs doivent apprécier notre politique d'après les faits, d'après nos actes, et non d'après ce que nous disons. C'est d'ailleurs ce que j'avais déjà compris, et c'est ce que je faisais naguère comme chef d'un parti politique.

Notre thèse est toujours la même : Israël doit avoir les moyens d'exister ; cela, pratiquement plus personne ne le conteste. Ces moyens d'exister, ce sont des garanties de toutes sortes. Il y a aussi le problème des territoires occupés. Ces territoires ne sont pas tous de la même nature. On peut distinguer entre ceux qui sont considérés comme historiquement dévolus par un contrat entre un peuple et son Dieu : la Samarie et la Judée, c'est-à-dire la quasi-totalité de la Cisjordanie ; mais il se trouve qu'elle est peuplée surtout d'Arabes. Puis il y a les autres territoires, qui n'ont jamais appartenu aux Juifs: le Golan, le Sinaï... Ceux-ci, c'est de la conquête pure et simple, ils n'ont aucun caractère sacré ; ils ne font pas partie du contrat entre le peuple élu et son Dieu. La Cisjordanie a des frontières fixées depuis la Seconde Guerre mondiale et qui ne sont pas très commodes pour Israël ; on peut comprendre qu'Israël ne puisse laisser certains de ses territoires sous le feu de l'ennemi. J'ai moi-même parcouru la route qui longeait la frontière ; s'il y avait négociation, les négociateurs pourraient rectifier légèrement ces frontières. De même faudrait-il trouver un statut particulier pour Jérusalem, mais qui ne soit pas la validation de l'occupation. Les Juifs y ont un droit depuis trois mille ans, mais c'est une ville à 95 % arabe... En le disant, nous ne nous mêlons pas des affaires de M. Begin, mais des affaires de la paix ! C'est un casse-tête effroyable, mais certainement soluble par la négociation. Mais qui veut négocier ? Seulement, si on ne négocie pas, on laisse le champ libre à l'action des deux Grands...


D'ici mercredi, date de mon départ, nous ferons certainement l'objet de mille provocations pour empêcher mon voyage. Le moindre mot sera interprété et exploité. C'est pourquoi je préfère ne rien dire, même si le silence aussi est interprété. Le peu que je dirai en Israël sera déjà de trop ; et le moindre mot que l'on dit en pays arabe est aussi de trop !

Notre situation dans les pays arabes est finalement meilleure qu'on ne le dit. Nos rapports sont très bons avec l'Egypte, l'Algérie, la Tunisie ; ils ne sont pas mauvais avec le Maroc ; pas mauvais avec la Jordanie, et même, ils deviennent plutôt bons ; certainement bons avec l'Irak : on entend rarement des mots aussi encourageants que ceux que j'ai entendus. Nous avons quelques problèmes avec le Koweït et Abou Dhabi. Mais Aden demande la coopération avec la France. Nous avons de bonnes relations avec les deux Yémen. Nous avons des relations acceptables avec la Libye. Par contre, nous avons des rapports tendus avec la Syrie, à la fois en raison de ses vues expansionnistes sur le Liban et aussi parce qu'elle redoute l'invasion d'Israël. Il faut que les ministres sachent cela et ne se laissent pas entraîner d'un côté ou de l'autre. La valeur symbolique de mon voyage en Israël devrait balayer les soupçons de ce côté. Il ne m'appartient pas de définir exactement sur la carte quelles seront les limites géographiques de l'entité de la patrie palestinienne. On discute : Jordanie, Cisjordanie... Ce sont les négociateurs qui décideront. La France n'est pas un arbitre, n'est pas un médiateur, n'est pas non plus un négociateur, mais les Palestiniens ont droit à une patrie. »


Départ pour une « visite officielle de travail » à Rome. C'est l'expression utilisée jusqu'ici pour désigner ce type de réunions. Il est décidé de les appeler dorénavant « Sommet », comme ceux qui existent déjà avec l'Allemagne et l'Angleterre, de sorte à rééquilibrer la Communauté vers le sud. Il en faudra aussi avec l'Espagne. Ces rencontres sont très utiles et permettent de régler bien des problèmes.


Décidément, l'emploi ne relève pas du remède miracle : malgré la relance de juin, malgré les nationalisations du mois dernier, la durée du chômage s'allonge ; jamais les offres d'emplois n'ont été aussi faibles. Au rythme actuel, il y aura en 1987 deux millions de chômeurs. Inacceptable !

Or il n'y a pas de solution simple au problème. Une croissance de 3 % ne crée que 150 000 emplois, alors que 250 000 personnes arrivent chaque année sur le marché du travail. Et, de toute façon, une telle croissance créerait un déficit extérieur de 100 milliards. Le choix est donc clair : chômage ou déficit extérieur. Ni les contrats de solidarité ni la réduction de la durée du travail, sauf si elle est massive, ne pourront y pallier.

Je communique au Président ces informations, reçues des Finances et transmises par F.-X. Stasse. Il annote : « Me garder cette note pour la mi-avril.» Pourquoi mi-avril ? Envisage-t-il de réaménager le gouvernement après le Conseil européen de mars ?



Sur les ondes de Radio Chamalières libre, le Président Giscard d'Estaing annonce qu'il sera candidat aux... cantonales.


Le Sommet franco-allemand a lieu cette fois à Paris. Le rituel, hérité du précédent septennat, est maintenu : chaque Sommet commence par un entretien entre François Mitterrand et le Chancelier, suivi d'un autre entre le Chancelier et le Premier ministre français, puis d'un dîner des deux délégations. Le lendemain, pendant que le Premier ministre français parle d'économie avec les ministres allemands, le Président et le Chancelier se revoient avec leurs ministres des Affaires étrangères. Le tout est suivi d'une réunion élargie où chacun rend compte devant les autres de ce qu'il a fait. Une conférence de presse, puis un déjeuner clôturent la rencontre.

Cette fois, on parle surtout de la politique vis-à-vis de l'Est. Pour Helmut Schmidt, tout s'articule autour de l'idée qu'il faut tout faire pour préserver la possibilité d'une réunification. La plupart des diplomates allemands chargés de ces affaires sont originaires de Prusse orientale ou de Saxe et ont fait toute leur carrière professionnelle dans l'Ostpolitik. Ils considèrent qu'à l'Ouest, personne ne connaît mieux les Russes qu'eux. Ils sont, disent-ils, en première ligne, la France n'est qu'« au premier balcon », et la Grande-Bretagne «au second». Ils ne nourrissent guère d'illusions sur la détente, incriminant à tout propos le manque de fermeté occidental. Ils n'ont aucun doute sur la capacité de l'Ouest (plus particulièrement de la RFA) de gagner, à long terme, la compétition économique avec l'Union soviétique. Pour eux, aucun contact politique ne doit être exclu, alors qu'il convient de limiter au maximum les contacts économiques —, ce qui est très exactement l'inverse de la position française.

Jeudi 25 février 1982



Au petit déjeuner, François Mitterrand et Helmut Schmidt discutent des « Négociations Globales ». La France et la RFA demanderont ensemble à Versailles qu'elles commencent dans les principaux forums spécialisés — FAO et Banque mondiale —, sur les questions les plus mûres (alimentation et énergie), en contournant l'obstacle d'un démarrage formel en Assemblée générale de l'ONU, qui inquiète si fort les Américains. Le caractère global des négociations se confirmerait peu à peu, au fur et à mesure de leurs progrès. C'est une grande concession faite aux Américains. Le Tiers Monde tenait beaucoup à marquer d'emblée la prééminence de l'Assemblée générale.


Réunion destinée à préparer le Comité interministériel du 3 mars sur les droits de la femme. De nombreux projets sont proposés par Yvette Roudy : emploiformation, loi antisexiste, loi sur le statut des femmes de commerçants et d'artisans, droits propres pour la retraite, capacité fiscale et autonomie fiscale de la femme mariée, système de recouvrement des pensions alimentaires impayées, libéralisation des conditions d'accès à la contraception et à l'IVG.


Par un message déposé à l'ambassade de France à La Haye, Carlos exige la libération de Magdalena Kopp et Bruno Bréguet. Gaston Defferre en avise le Président ; il est très inquiet : en cas de refus, Carlos annonce des représailles.


Merril Lynch, la firme dont le secrétaire au Trésor, Don Regan, était président jusqu'en avril 1981, organise des sorties de capitaux de France. Cette filière fonctionnait déjà à l'époque où Don Regan présidait le groupe et il était donc au courant. Le Président décide pourtant de ne pas soulever le problème avec les Américains.



En raison de la tension grandissante en Cisjordanie et de l'annexion du Golan, le Conseil de sécurité décide de renforcer de 1 000 hommes la Force intérimaire des Nations-Unies au Liban (FINUL), qui atteint maintenant 7 300 hommes.



Vendredi 26 février 1982



Un Sommet des pays du Sud s'ouvre à New Delhi. Indira Gandhi demande à voir d'urgence le sherpa français afin d'en faire connaître les conclusions aux Sept.



Samedi 27 février 1982



Nouvelle réunion des sherpas, cette fois à Rambouillet, là même où se tint le premier Sommet à Quatre en 1974.

Myer Rashish est remplacé par son adjoint, Robert D. Hormats, qui fait office de sherpa « provisoire ». Il n'est que numéro quatre au Département d'État et n'a donc accès ni au Président ni même, sans doute, au secrétaire d'État : difficile d'être assuré qu'il engage l'Administration. Le nouveau sherpa canadien, Marchand — au prénom étrange de « De Montigny » — est, lui, très proche de Pierre Trudeau.

Pas de consensus ni sur la politique des taux d'intérêt, ni sur le commerce Est/Ouest, ni sur le Nord/Sud. Français et Allemands veulent que priorité soit donnée à la lutte contre le chômage. Les Américains et les Anglais, à la lutte contre l'inflation. Nul n'espère obtenir une baisse des taux américains. Le communiqué sera très bref. Un seul rapport sera présenté, sur « Technologie, Croissance et Emploi », par le Président français. Aucun autre chef de délégation ne souhaite en faire. Dommage : cela aurait pu donner de la rigueur à ces réunions.

L'Europe y est représentée par deux sherpas : l'un est envoyé par Gaston Thorn, l'autre est le Premier ministre belge. C'est inévitable puisque, cette année, les présidences de la Communauté sont assurées au premier semestre par les Belges et au second par les Danois. Le Premier ministre belge, invité au Sommet, sera donc présent aux deux dîners des chefs d'État, avec le président de la Commission.

Trudeau, me dit Marchand, souhaiterait voir François Mitterrand avant Versailles. Le Président ira le voir en rentrant de Tokyo, à la mi-avril. Compte tenu de son prochain voyage à Washington, il aura ainsi rencontré chez eux tous les participants au Sommet dont il est l'hôte. « Simple courtoisie », dit-il. Nul ne l'avait fait avant lui.




Lundi 1er mars 1982



Le Président, provincial, n'aime pas les énarques : « Conformistes, incapables d'écrire en français, coupés du peuple, réactionnaires. » Dans son entourage, ces techniciens sont tenus en lisière. Au sein du gouvernement, mis à part Claude Cheysson et Jean-Pierre Chevènement, aucun énarque n'occupe un rang élevé.

Le rapport qu'il a demandé il y a quelques mois à un ami sociologue, Jean-François Kessler, sur la réforme de l'ENA, propose la transformation et la démocratisation du recrutement (2 places sur 10 seraient laissées aux syndicalistes, élus locaux, militants associatifs), l'égalisation des carrières, l'intégration des Grands Corps dans des filières plus vastes, le regroupement des instances de contrôle en une Inspection générale de l'Administration.

Enthousiaste, le Président écrit à Le Pors :

« Les principales propositions du rapport concernant la démocratisation du recrutement à l'ENA à travers la préparation au concours externe et l'augmentation de l'importance du concours interne, emportent ma conviction. L'adaptation de l'ENA à de nouvelles missions va de soi ; enfin, l'intégration dans la haute fonction publique de personnalités ayant acquis une expérience dans d'autres activités est hautement souhaitable ; de même qu'un effort pour homogénéiser, du point de vue financier, les carrières de tous les anciens élèves de l'ENA, est probablement nécessaire (...). J'ai lu avec une grande attention les propositions concernant les "Grands Corps" et je suis acquis à l'idée de leur intégration dans des ensembles plus vastes autour de fonctions spécifiques. Enfin, je ne vois que des avantages à la création d'une Inspection générale de l'Administration, si celle-ci doit favoriser une meilleure coordination des instances de contrôle et un retour de l'Inspection des Finances à sa vocation première. »

Si cette lettre avait été mise en œuvre, l'administration française en aurait été bouleversée. Les meilleurs fonctionnaires auraient été contraints d'aller dans les ministères les moins à la mode. Syndicalistes et cadres d'entreprises auraient rejoint l'État... Mais l'idée de réforme sera rapidement enterrée. Au lieu d'être considérée comme une chance par les élites, cette ouverture est perçue comme une punition. Robert Lion à Matignon, Claude Cheysson au Quai, Jacques Delors aux Finances bloqueront toutes les velléités du Président en la matière. La leçon est malheureusement simple : il est impossible de réformer l'État sans l'accord de la haute fonction publique. Surtout quand on a tant besoin d'elle.


Le projet de décret sur l'IVG est transmis pour avis au Conseil d'État sans avoir été soumis au Président. Telle est la pratique normale.


Le Président attache la plus extrême attention aux mouvements de préfets. Je découvre qu'il en connaît personnellement plus de la moitié.



Mardi 2 mars 1982



Le Président part demain pour Israël alors que des bruits de bottes se font entendre à la frontière libanaise. Une note du Quai résume la situation :

« L'attitude israélienne à l'égard de Paris est fondée sur la méfiance née en 1967, qui ne s'est pas totalement dissipée depuis mai 1981, et la conviction que ni Paris ni l'Europe ne doivent jouer de rôle au Proche-Orient. Israël attend donc de la visite du Président la fin d'un ostracisme et la légitimation d'un état de fait. Et probablement une certaine "autoneutralisation " de notre pays, paralysé entre le refus d'Israël de lui voir jouer un rôle et le rejet des Arabes qui lui reprochent de s'être "compromis avec Israël". »

Fine analyse où filtre le mépris critique des diplomates vis-à-vis de la politique actuelle. François Mitterrand s'en amuse : « J'aimerais mieux avoir ce voyage derrière moi que devant moi. »


Claude Cheysson n'a pas encore compris : il veut convoquer l'ambassadeur d'Israël et lui demander des explications sur les critiques de Begin à son égard. Interrogé, le Président répond : « Laissez tomber pour l'instant. »


En Pologne, la crise use tous les acteurs. Tandis que la main du Kremlin se fait plus lourde, quitte à risquer de déstabiliser le général Jaruzelski et à entraîner l'Armée rouge dans l'action, Solidarité, l'Armée et l'Église polonaises ne communiquent plus. Une liaison s'amorce entre le Vatican et Moscou par Polonais interposés. Dans un message confidentiel adressé au général Jaruzelski, Jean-Paul II demande l'abrogation de l'état de guerre avant Noël : « La paix dépend du respect des droits de l'homme et de la nation. » L'URSS lui répond publiquement « que le partage de l'Europe est irrévocable ». Les Soviétiques misent, comme toujours, sur le temps et le désespoir des Polonais.

François Mitterrand: « Nous devons par tous les moyens possibles contribuer à leur donner tort et, en tout cas, nous préparer à une crise longue. »


Le Conseil d'État rend son avis sur le projet de décret concernant le remboursement de l'IVG : si le motif de l'IVG n'est pas thérapeutique, il n'entre pas dans le cadre prévu par le Code de Sécurité sociale, et il faut créer une nouvelle catégorie de prestations. Pour cela, il faudrait modifier le code de la Sécurité sociale et voter une nouvelle loi.

Mercredi 3 mars 1982



Mort de Georges Perec dont la rigueur, l'humour et l'inventivité m'éblouissaient. Le Cabinet d'amateur ? Un des grands livres du siècle.


La loi de décentralisation est promulguée. Formidable affaiblissement de l'État parisien. Les préfets, devenus commissaires de la République, vivent ce changement comme une apocalypse.


Le PCF et le PC chinois rétablissent des relations. Il ne faudrait pas que, par là, s'installe quelque chose comme une diplomatie parallèle. Cheysson y veille.


Comité interministériel, en présence du Premier ministre, sur le remboursement de l'IVG. Il est décidé que, dans le projet de loi sur la Sécurité sociale, figurera une disposition visant à compléter l'Article L. 283 du Code de la Sécurité sociale ; et que le remboursement de l'IVG sera effectif à partir du 1er septembre 1982.

Une fuite dans la presse du soir révèle la décision de faire voter une loi autorisant ce remboursement de l'avortement. Le Président est fou de rage ; il lance à Mauroy : « Je n'ai pas autorisé cette décision, je suis contre cette banalisation de l'avortement et on ne me forcera pas la main par presse interposée ! »


François Mitterrand s'envole pour Israël. Dans l'avion, il travaille à son discours de demain matin à la Knesset. Il invite à sa table trois journalistes transfigurés par cette insigne faveur.


Premier chef d'État français — depuis saint Louis en 1251 — à venir en Terre sainte, François Mitterrand s'y rend en fait pour la septième fois. Un de ses fils y a même passé un an dans un kibboutz. A l'aéroport Ben Gourion, Menahem Begin, malade, est en chaise roulante. A Jérusalem, la cérémonie du pain, du sel et du vin, avec le maire de la ville, Teddy Kolek, est émouvante. Consigne a été donnée qu'aucun d'entre nous n'aille en Vieille ville.

En fin d'après-midi, premier entretien avec Begin dans une grande pièce austère jouxtant son bureau, comme une salle d'état-major. Il fait déployer des cartes pour désigner d'où, au Liban, viennent les commandos palestiniens. Les officiers qui l'entourent approuvent : « Je suis prêt à accepter le renforcement de la FINUL si cela peut accroître la sécurité du pays. Il n'est pas question pour moi d'entrer au Liban, sauf si Israël est attaqué. » Cette obsession du Liban n'annonce pourtant rien de bon.



Pendant le dîner à la Knesset, François Mitterrand laisse de côté le texte préparé par le Quai d'Orsay et improvise :

« Je me souviens de l'enseignement de ma mère qui, déjà, me décrivait la Bible, sa lecture quotidienne, comme le livre de raison d'un peuple, le peuple juif, et qui ajoutait : "Juifs, nous ne le sommes pas, et pourtant cette histoire, elle est un peu la nôtre "...

Il me semble que cette volonté exprimée à travers les temps, au long des millénaires, dans la joie et dans le malheur, épouse la philosophie, la quête permanente de l'homme en lutte avec son destin, la recherche de l'unité. L'unité d'une famille et l'unité d'un peuple, l'unité d'une nation. L'unité des nations et des peuples sur la surface de la terre. Mais, à travers tout cela, l'unité en soi-même, pour soi-même rechercher sa propre explication du monde dans l'unité du monde. Y a-t-il recherche plus noble ? Je crois que bien peu de peuples, à travers leur histoire, ont apporté une égale contribution à cette recherche et peut-être à cette découverte que le peuple qui, aujourd'hui, me reçoit dans cette ville...

Je me souviens de ces premiers jours, alors que j'étais captif, prisonnier de guerre en Allemagne, dans l'Allemagne de Hitler, après avoir été blessé, je me souviens de ce premier questionnaire dans un petit commando au cœur de l'Allemagne, en Thuringe, dans ce monde inconnu où nous étions devenus des soldats anonymes, pour combien de temps, face à cette Allemagne-là, triomphante. Et ce questionnaire, parmi bien d'autres choses, interrogeait : Quelle est votre religion ? Et je me souviens de ce camarade qui est resté un ami de ma vie — j'ai demandé à son fils de m'accompagner dans ce voyage, il est là. "Quelle est ta religion ? — Eh bien, je suis juif. Bon, ce n'est pas que je sois très religieux, mais je suis obligé de l'être maintenant, je ne peux pas laisser tomber. Après tout, je ne crois pas, mais, puisqu'on me le demande, eh bien, je suis de religion juive... " Et il a signé, dans cette Allemagne de Hitler, en 1941, sur sa fiche : "Je suis de religion juive. " C'était, je crois, la première fois qu'il s'en apercevait...

J'avais trente ans et j'étais ministre des Anciens Combattants. Les Anciens Combattants, en France, en 1947, moins de deux ans après la fin de la guerre, il y en avait beaucoup. C'était un problème moderne. L'Exodus: je me souviens qu'auprès d'Édouard Depreux, nous avions été quelques-uns à demander, puis à obtenir de la France qu'elle pût se montrer plus généreuse que d'autres, ne pas laisser l'errance se poursuivre. Par fierté, courage ou insolence, les passagers de ce bateau dirent "merci bien" et continuèrent leur route...

Quel est le rôle d'un Français dans tout cela ? Il n'est pas de se substituer à ceux qui vivent dans cette partie du monde. Mais vous comprendrez fort bien qu'un ami ne puisse être votre ami que s'il garde sa liberté de jugement et si, croyant vous servir en même temps qu'il convient de servir la paix, il vous dit ce qu'il pense plutôt que le contraire...

Je ne suis pas venu pour regarder un arbre en fleurs. Si toutefois j'en aperçois, comme tout à l'heure sur la route, j'essaierai de comprendre le symbole de ce printemps qui vient avec la pluie qui m'accueillait: cette promesse de la moisson. Me pardonneriez-vous si j'y voyais un symbole ? J'attends des relations entre Israël et la France, dans un moment où il convient d'ensemencer, j'y vois la promesse de moissons futures. Le pas du paysan est un pas lent. Il doit épouser le relief du terrain. Il n'a pas beaucoup de temps pour regarder derrière lui. Sa raison d'être est d'avancer et que la terre fructifie. Je souhaite que l'amitié entre Israël et la France soit une façon comme une autre, et parmi les meilleures, de préparer la moisson. Celle qui nous apportera les fruits après les fleurs. Les fruits de la paix, de la prospérité, les fruits de l'amitié. »

François Mitterrand me confiera plus tard que, pendant le dîner, il a beaucoup insisté auprès de Begin pour que l'armée israélienne n'entre pas au Liban. «Je crois l'avoir convaincu. S'ils y vont, ce sera seulement sur quelques kilomètres. »



Après le dîner, le physicien-philosophe Henri Atlan me propose d'aller chez un grand maître religieux, le Rav Kook. Comme le Président me retient pour travailler sur son discours de demain, Atlan emmène Michel Rocard. Surréaliste rencontre.

Jeudi 4 mars 1982




De Paris, Georgina Dufoix, ministre délégué à la Famille, écrit au Président pour suggérer de mettre, dans son discours du 8 mars, l'accent sur la politique familiale (en raison des réactions suscitées par l'annonce du remboursement de l'IVG).



A Jérusalem, après le dîner, François Mitterrand et moi travaillons jusqu'à trois heures du matin dans sa chambre. Il ne reste rien du projet du Quai, pourtant déjà revu par Hubert Védrine. Ce discours devant la Knesset n'a rien à voir avec le texte improvisé tout à l'heure. Il faut y parler de la paix, des Palestiniens, de l'OLP. Chaque mot va compter et sera scruté à la loupe dans toutes les capitales.

A 5 heures, le Président me fait revenir dans sa chambre, cette fois avec Claude Cheysson. Il nous lit son discours à haute voix. Plusieurs fois, en d'autres occasions, il l'a fait et le refera devant moi. Ici, la scène revêt ce matin-là un tour particulier dont chacun de nous est conscient.

Une phrase nous prend vingt minutes de mise au point : « Comment l'OLP, par exemple, qui parle au nom des combattants, peut-elle espérer s'asseoir à la table des négociations tant qu'elle déniera le principal à Israël, qui est le droit d'exister et les moyens de sa sécurité ? Le dialogue suppose que chaque partie puisse aller jusqu'au bout de son droit, ce qui, pour les Palestiniens comme pour les autres, peut, le moment venu, signifier un Etat. »

Pour sa conclusion, Henri Atlan a traduit en hébreu une phrase qui passera inaperçue, sauf de Begin : « Longue vie au peuple d'Israël ; longue vie aux peuples d'Israël ! »

Pas le temps de faire retaper le discours. Le Président s'arrangera avec le brouillon. Michel Vauzelle s'arrache les cheveux : il n'a pas de texte à donner aux journalistes.

A la Knesset, le silence s'installe :

« Pourquoi ai-je souhaité que les habitants arabes de Cisjordanie et de Gaza disposent d'une patrie ? Parce qu'on ne peut demander à quiconque de renoncer à son identité ni répondre à sa place à la question posée. Il leur appartient, je le redis aux Palestiniens comme aux autres, de quelque origine qu'ils soient, de décider eux-mêmes de leur sort. A l'unique condition qu'ils inscrivent leur droit dans le respect des autres, dans le respect de la loi internationale et dans le dialogue substitué à la violence. Je n'ai, pas plus qu'un autre, à trancher qui représente ce peuple et qui ne le représente pas. "N'excluez de la négociation aucun sujet quel qu'il soit (...). Je propose, au nom de l'immense majorité des membres du Parlement, que tout soit négociable", disiez-vous, ici même, Monsieur le Premier ministre, vous adressant au Président Sadate, le 20 novembre 1977.

... Je ne sais s'il y a une réponse acceptable par tous au problème palestinien. Mais nul doute qu'il y a un problème et que, non résolu, il pèsera d'un poids tragique et durable sur cette région du monde. J'en parle non seulement parce que j'obéis à ce que je crois être mon devoir, mais aussi parce que la paix mondiale, déjà si compromise, voit s'accumuler de nouvelles menaces dans les secousses de l'Europe et dans les conflits multiples du Proche-Orient et du Moyen-Orient. Toute crise locale, Mesdames et Messieurs, toute crise régionale qui dure, attire comme un aimant les puissants de ce monde qui cherchent toute occasion d'exercer leurs rapports de force. Toute crise locale ou régionale qui dure échappe un jour à ses protagonistes au bénéfice de plus forts qu'eux. »

La phrase sur l'OLP provoque des ondes dans les rangs des religieux. Begin répond avec fureur, mettant de nouveau en cause les déclarations de Claude Cheysson de la semaine dernière : « Le principal obstacle à l'unité profonde de la France et d'Israël est le soutien de la France au principe d'un État palestinien. »

François Mitterrand reste impassible.

Dans l'après-midi, Begin propose d'acheter à la France une centrale nucléaire ; le Président se dit prêt à étudier cette demande « dans les mêmes conditions que la reconstruction de Tamouz ».


Suicide à Marseille de René Lucet, directeur de la Caisse primaire d'Assurance maladie des Bouches-du-Rhône, à qui Nicole Questiaux, ministre de la Solidarité nationale, a retiré son agrément à la suite de la découverte de pratiques douteuses dans la gestion de la Caisse.

La droite se déchaîne contre cette femme remarquable, ministre intègre, dont l'idéal, depuis si longtemps, est de conjuguer rigueur de gestion et générosité sociale. Et qui, depuis un an, par son exceptionnelle capacité, a fait plus pour la modernisation de la Sécurité sociale que tous les ministres des vingt années précédentes.


Gaston Defferre dit avoir des preuves des liens existant entre les terroristes corses, irlandais et palestiniens. Sans plus. L'affaire Carlos continue de l'inquiéter.



Vendredi 5 mars 1982



Au Conseil des ministres, déplacé en raison de sa visite en Israël, François Mitterrand rend compte de son voyage. Il se montre optimiste sur l'avenir de la paix à la frontière libanaise : « Je ne veux pas en dire plus : mon voyage a évité au Liban une aventure douloureuse. »

Dans l'après-midi, il écrit au Président Moubarak pour l'informer des conversations qu'il a eues en Israël, en particulier sur le Liban :

« S'agissant du Sud-Liban, ils se sont défendus d'avoir envisagé une intervention armée et ont dénoncé à ce sujet la "campagne d'intoxication" dirigée contre eux. Ils affirment toutefois, dans le même temps, qu'ils sont prêts à agir si les Palestiniens mènent des actions de force contre Israël. Je note cependant qu'ils n'expriment pas d'objections au renforcement de la FINUL, auquel la France est prête à contribuer. »



Par une indiscrétion, si fréquente dans la police, l'ultimatum de Carlos au gouvernement français est communiqué à la presse.


Chaque jour, je constate davantage à quel point les institutions poussent à l'hypercentralisation du pouvoir. Pas un détail dont l'Élysée ne soit saisi ; pas une note d'un collaborateur, informant le Président d'une réunion tenue à Matignon ou au groupe socialiste, qui n'appelle décision. Le plus souvent, sur ces notes, il inscrit un « Vu » ou un « Laissez le gouvernement décider », destinés à rappeler ses correspondants aux règles constitutionnelles.

Si l'ivresse du pouvoir saisissait un Président appuyé sur une majorité confortable, il ne serait pas une vie privée, pas une carrière, pas une réputation qui resteraient à l'abri de ce pouvoir absolu. Sans doute trente ans de vie parlementaire dans l'opposition protègeront-elles François Mitterrand de pareils dérapages. Mais voilà un effrayant système, bien menaçant pour l'avenir.



Samedi 6 mars 1982



Les assassins d'Anouar el Sadate sont condamnés à mort.



Ronald Reagan insiste ; il s'inquiète à nouveau des conditions de crédit consenties par les Européens de l'Ouest à l'Union soviétique :

« Lors de notre rencontre à Ottawa en juillet dernier, j'avais exprimé ma profonde préoccupation face à la manière dont nous avions laissé l'URSS utiliser ses relations économiques et commerciales avec l'Ouest pour améliorer sa puissance industrielle et militaire dans un sens profondément menaçant pour les intérêts occidentaux (...). Un autre sujet qui me préoccupe est la façon dont les gouvernements occidentaux, ainsi que les banques, ont, en entrant en compétition pour octroyer des crédits à l'URSS, pris des risques financiers croissants en ce domaine, lequel est principalement subventionné par les gouvernements. Le résultat de ce processus est que l'Occident subventionne le développement économique de l'URSS et permet ainsi aux Soviétiques d'affecter davantage de ressources à leurs projets militaires. Je crois que nous devrions agir conjointement pour stopper ou réduire ce flot de ressources vers l'URSS et limiter nos engagements. Une telle action serait particulièrement appropriée maintenant, compte tenu de la menace croissante que fait peser sur la vie internationale le comportement de l'URSS ainsi que la poursuite de son programme d'armement, à un moment où, par ailleurs, l'ensemble du bloc soviétique se trouve dans une situation financière précaire. »

Reagan ajoute qu'il demande à un sous-secrétaire d'État, James L. Buckley, de « rendre visite à l'Europe de l'Ouest (...). Mon but, en vous écrivant aujourd'hui, est de vous exprimer mon espoir que cette mission sera bien reçue en France.»

Sa lettre n'est qu'une circulaire. L'expression « rendre visite à l'Europe de l'Ouest » nous choque : comme si l'Europe n'était qu'un tout indissociable, un magma. Ces crédits, lui-même en accorde de semblables pour vendre du blé américain. Seulement voilà : il n'a pas de gazoduc à construire...

François Mitterrand : « Quelle mauvaise foi ! Il faut crever l'abcès ! »


Claude Cheysson rappelle le général Haig et confirme le rendez-vous entre François Mitterrand et Ronald Reagan. Il faut parler du contrat avec le Nicaragua, de l'usine de composants pour les centraux téléphoniques MT 20 : « Je veux lui dire que j'y renonce avant qu'il ne me le demande. Sinon, je ne pourrai pas y renoncer. »

Ce sera le 12 mars, et nous irons en avion de ligne, pour éviter que qui que ce soit ne soit trop à l'avance au courant.


Afin d'empêcher le déploiement des Pershing, Leonid Brejnev annonce l'arrêt du déploiement des SS 20 à l'ouest de l'Oural. Au lieu des 324 initialement prévues, il n'y aura que les 189 fusées déjà déployées. Les Soviétiques poursuivront leur déploiement à l'est de l'Oural, d'où ils peuvent d'ailleurs encore atteindre la France.

Le geste est donc de pure propagande. Mais les opinions de l'Ouest peuvent se laisser séduire. Et la double décision de 1979 serait sans doute impossible à prendre aujourd'hui. L'Allemagne glisse, Helmut Schmidt est de plus en plus affaibli. Si Genscher le lâche, qu'arrivera-t-il ?




Lundi 8 mars 1982



Journée de la Femme : des femmes sont reçues à l'Élysée et le Président annonce diverses réformes, mais pas le remboursement de l'IVG. Insistant sur la liberté de choix, il encourage les mesures en faveur de l'égalité professionnelle. Il rappelle également ce que le gouvernement a déjà fait pour les familles.

Au même moment, Pierre Mauroy, au ministère des Droits de la Femme, confirme publiquement la décision du Comité interministériel du 3 mars : le remboursement de l'IVG sera effectif le 1er septembre.

Le Président est extrêmement mécontent : une décision, prise en Comité interministériel et annoncée publiquement sans qu'on lui ait demandé son avis, se trouve confirmée. Il a pourtant déjà fait part à Mauroy de son opposition.


Pour tenir compte de la nouvelle loi de nationalisations, l'État doit aussi payer plus cher les 51 % de Matra. En Comité interministériel présidé par le Premier ministre, on constate que le prix est de 1 200 francs au lieu de 900 francs l'action ; 400 millions de plus qu'on ne peut trouver qu'en réduisant la dotation d'investissements de la Régie Renault. Bravo au Conseil constitutionnel qui fait ainsi la fortune d'une quinzaine de personnes et réduit d'autant les investissements des entreprises publiques !


Après l'affaire de l'avenue Trudaine et les manifestations policières, les sanctions continuent de pleuvoir. Le chef de la brigade criminelle à la préfecture de police de Paris est muté ; le directeur de la police judiciaire, relevé de ses fonctions.



Laurent Fabius s'affole : il ne contrôle pas l'exécution du Budget. Il transmet au Président de nouvelles prévisions pour 1982, encore plus alarmistes que celles d'il y a un mois. Certes, la croissance de la production sera de 2,5 %, et celle de l'investissement de 3 % ; l'inflation baissera de 14 % à 11 %. Mais le chômage augmentera jusqu'à frapper 2,1 millions de personnes ; le déficit extérieur dépassera 70 milliards, et le déficit budgétaire atteindra 210 milliards. Inacceptable !

Il faut, dit Fabius, « une très grande rigueur dans la préparation du Budget 1983 et une très grande sélectivité des dépenses par rapport au critère de l'emploi. En 1982, il faut s'en tenir à un déficit de 3 % du PIB, comme en 1981. Reste un problème politique : faut-il afficher cette rigueur budgétaire ? Cela peut être un thème populaire, mais à condition d'être utilisé au moment adéquat ».

« Moment adéquat »... Autrement dit, ne rien faire jusqu'aux municipales de mars 1983, dans un an. Mais pourra-t-on tenir jusque-là ? Delors pense qu'une dévaluation est inévitable dans les prochains jours. François Mitterrand : « Rigueur ? Rigueur, pourquoi ? Il faut que la rigueur soit juste socialement ; sinon, je suis contre ! »


Nicole Questiaux est de plus en plus mal vue par Fabius, par Delors et par Matignon. Lorsqu'elle déclare : « Je ne suis pas le ministre des Comptes », son sort est réglé. Injustement : nul ne connaît mieux qu'elle l'importance des équilibres financiers. Elle n'a fait que rappeler la nécessité d'accélérer les réformes et sa hantise de voir la rigueur, qu'elle sent venir, servir de prétexte à leur arrêt.


Comme tous les lundis, le secrétaire général du gouvernement, Marceau Long, vient soumettre au Président l'ordre du jour du Conseil, proposé par le Premier ministre. Aujourd'hui : mouvements d'ambassadeurs, réglés directement entre le Président et le ministre des Affaires étrangères, sans que le Premier ministre soit consulté.

Ces nominations ne cesseront jamais de me surprendre. La hiérarchie des postes établie par la tradition diplomatique en dit plus sur la nature du Quai d'Orsay que sur la réalité du rayonnement de la France. Les postes sont d'autant plus convoités des diplomates que les résidences sont belles ou les puissances anciennes : Londres avant Tokyo, Rome avant Alger ou Pékin, Lisbonne avant Delhi. Loin derrière, viennent les postes de directeurs à l'Administration centrale à Paris : un diplomate vit mal sans l'apparat de la fonction, et, à Paris, le Quai est pauvre. Les ministres qui s'y sont succédé ne l'ont jamais, jusqu'ici, défendu budgétairement : pour eux, ce serait déroger que de quémander des crédits.



Mardi 9 mars 1982



La colère du Président à propos du remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale prend une forme écrite. A son opposition personnelle à cette mesure s'ajoute son profond mécontentement face au fonctionnement de la machine gouvernementale. Il n'a pas admis d'avoir été placé devant le fait accompli. Désormais, avant d'être soumis par le Premier ministre au Conseil d'État, tout projet de loi devra recevoir son aval. Le Président écrit donc au Premier ministre, Pierre Mauroy :

« Je viens de prendre connaissance de votre exposé d'hier sur les droits nouveaux de la femme. J'y vois le premier dissentiment sérieux entre nous dans la conduite du gouvernement. Non seulement plusieurs des mesures par vous annoncées me paraissent contestables, et en tout cas inopportunes, mais encore et surtout, je ne puis accepter ni la méthode suivie — la nature et l'objet des Conseils interministériels — ni votre volonté d'imposer des décisions que je récuse et à propos desquelles je vous ai fait connaître mes réserves. Cette situation, source de conflits institutionnels et politiques, ne saurait durer sans dommage pour le pays. Je souhaite que nous en parlions sans tarder. »

Nul ne sait alors dans le pays que l'affaire est bloquée. Tout le monde est convaincu que le remboursement de l'IVG est décidé.


Le Président s'étonne : « Pourquoi un tel déficit budgétaire ? Pourquoi tout cela dérape-t-il ? u Parmi les raisons, on lui cite le coût du contrat de fourniture du gaz algérien. « Comment ? Mais on aurait dû le prévoir dans le Budget ! Ce n'est pas un projet nouveau ! »

Comme il le fera souvent, le Budget invoque des décisions du Président pour expliquer des dépassements importants de dépenses.


Jack Lang vient présenter à l'Élysée plusieurs grands projets d'architecture pour Paris et la province : la Cité des Sciences de La Villette, le nouvel Opéra, le T.E.P., la Tête Défense, le Louvre, l'Institut du Monde arabe, la Salle de rock à Bagnolet, le Musée d'Orsay. Le Président ne tient pas spécialement à l'Opéra, dont Lang se fait l'avocat. «Je ne considère comme mes propres grands travaux que le Louvre et la Tête Défense. Le reste, ce sont des idées de Giscard ou les vôtres. »



Formidable renouveau du théâtre, dont Lang est l'architecte : Chéreau à Nanterre, Vitez à Chaillot, Mesguish à Saint-Denis.




Mercredi 10 mars 1982



Malgré les signaux d'alarme de Delors et de Fabius, les dépenses continuent de déraper. Le Conseil des ministres adopte le plan de revalorisation des traitements des instituteurs.

Pour tenter de calmer la spéculation contre le franc, on rend publique la décision de limiter en 1982 le déficit budgétaire à 3 % du PIB.


Parlant de la livraison éventuelle d'une centrale nucléaire civile française à Israël, dont la presse fait état après son voyage, le Président répète : « Nous leur poserons les mêmes conditions qu'à l'Irak. »


A l'issue du Conseil, Pierre Bérégovoy apprend par des journalistes qu'une dépêche d'agence annonce le prochain voyage à Washington du Président. Mortifié, il dit avoir toujours été au courant.

L'ambassadeur américain à Paris, informé par le même canal, fait tout pour assister à la rencontre. De même que notre ambassadeur à Washington : « Sans quoi, dit ce dernier, cette réunion n'aurait aucune chance d'avoir une traduction concrète. »

William Clark, numéro deux du State Department, placé là par Reagan pour surveiller Haig, et lui aussi tenu à l'écart, demande carrément au Président américain d'annuler l'invitation.



Au déjeuner hebdomadaire des principaux dirigeants socialistes à l'Élysée, la conversation porte sur les trente-neuf heures. Les critiques contre Mauroy fusent. Le Président, toujours furieux à propos de l'IVG, lance au Premier ministre : « Ces hésitations, ces incohérences sont insupportables... Comment a-t-on pu accepter de surpayer de 2 milliards de francs le gaz algérien alors que rien n'a été prévu à l'avance au Budget pour le financer ? Si le gouvernement est impopulaire, c'est parce que vous supportez les conséquences de la Pologne, de Valence et de l'incohérence gouvernementale ! »

Rarement François Mitterrand a laissé ainsi éclater sa colère. L'algarade sera rapportée par l'AFP. Qui a parlé ? Jospin pense que c'est Poperen, qui pense que c'est Quilès, qui pense que c'est Joxe. Le Président aimerait annuler ce rendez-vous régulier (« Ça ne sert à rien, si tout est dans la presse. ») Il s'en abstient, mais, dorénavant, il y parlera moins librement.


Condamnation à perpétuité d'Anis Naccache et de ses complices.

Un contrat signé en mars 1979 par LMT (filiale de Thomson) prévoyait la livraison d'une usine de centraux téléphoniques à l'URSS et, par un avenant confidentiel, la fourniture d'une usine de composants électroniques nécessaires à ces centraux.


En réunion interministérielle, la décision est prise d'exécuter le contrat principal et de remplacer la fourniture de l'usine de composants par un engagement de livrer seulement les composants nécessaires, fabriqués en France et « dégradés » (c'est-à-dire inutilisables dans le domaine militaire). On informe les autorités américaines de cette décision de principe, sans laisser entendre que Thomson avait, en 1979, accepté de transférer une technologie américaine.


Notre ambassadeur à Alger, Mérillon, est mal vu de ses collègues : trop cultivé, trop intelligent, trop inventif, trop enthousiaste. Les diplomates ont d'ailleurs inventé un verbe : « mérillonner ». Naturellement, celui-ci est péjoratif. Pas à mon goût.

Il me raconte que la venue de Yasser Arafat à Paris avait déjà été envisagée durant l'été 1970 par le Président Pompidou. Le Président s'en était ouvert à lui, alors ambassadeur à Amman. Mérillon avait répondu : « En invitant M. Arafat, vous allez au-devant de graves problèmes intérieurs. » Georges Pompidou : « Ça ne vous regarde pas. »

Les hommes de pouvoir acceptent volontiers de faire des confidences à leurs subordonnés... à condition que ceux-ci n'en profitent pas pour donner leur avis.




Vendredi 12 mars 1982



Départ pour Washington par le vol régulier d'Air France en compagnie de Claude Cheysson et du général Saulnier, chef de l'état-major particulier.

Déjeuner dans la petite salle à manger de la Maison Blanche. Il n'y a avec nous que Haig, Clark et Allen. François Mitterrand parle d'abord des taux d'intérêt américains, trop élevés. Puis il en vient à l'Amérique centrale. Il explique qu'à son avis, la politique d'affrontement que pratiquent les États-Unis ne réussit pas et qu'il vaudrait mieux qu'ils emploient en Amérique latine la stratégie que la France a utilisée en Afrique, la « politique du tapis rouge » : « Noyez-les sous l'assistance, et ils vous rejoindront. Sinon, à force d'avoir tort, vous finirez par avoir raison, car votre politique provoque la révolte et développe le marxisme. Mais si vous ne suivez pas ce conseil, tant pis. Nous n'avons pas l'intention de vous gêner en Amérique latine. »

Ronald Reagan : Nous ne pouvons tolérer la moindre présence marxiste au sud du Rio Grande. Nous avons peur que, de proche en proche, le Mexique soit atteint par le communisme.

François Mitterrand cite, pour appuyer sa démonstration, le succès de Carter à Saint-Domingue. Le visage de Reagan se ferme. On passe aux rapports Est/Ouest.

Ronald Reagan : Nous ne sommes pas pressés de négocier. Nous voulons installer les fusées Pershing avant.

François Mitterrand : L'ennui, c'est que, lorsque vous ne vous entendez pas avec les Russes, les choses deviennent dangereuses pour nous ; mais quand vous vous entendez avec eux, c'est encore pire!

François Mitterrand explique alors qu'il renonce à la vente de l'usine de composants électroniques à l'URSS, dont ni Reagan ni Haig n'ont entendu parler. A notre grande surprise, les Américains ne parlent pas du gazoduc, mais seulement des conditions de crédit faites aux Soviétiques.

Ronald Reagan : Vendez-leur plus cher vos produits.

François Mitterrand : Vous aussi, vendez-leur votre blé plus cher!

Au bout d'une heure de déjeuner, et alors que la conversation revient sur les Pershing, Haig annonce : « Pas de négociation avant l'installation des fusées. » Reagan, qui n'a presque pas parlé, intervient : « Moi je ne crains pas que les Soviétiques fassent la guerre. » Étonné, François Mitterrand renchérit : « En effet, ils ont trop souffert de la précédente guerre, cette génération a connu des horreurs. » Ronald Reagan: « Non, ce n'est pas cela ! Le Kremlin sait que s'il y a une guerre, les armes du peuple soviétique se retourneront d'abord contre lui. Nous avons des renseignements précis. Jamais les dirigeants soviétiques ne prendront un tel risque. »

François Mitterrand glisse et parle d'autre chose.

Haig dira un peu plus tard à Claude Cheysson : « Il n'y a pas eu que Reagan à dire des bêtises pareilles. Quand j'étais commandant de l'OTAN, j'ai entendu Carter déclarer à Schmidt : "Si vous êtes attaqués, ne vous faites pas d'illusions, ne croyez pas que les États-Unis utiliseront l'arme atomique pour vous protéger. " Schmidt en fut terrifié. Carter s'est repris, mais trop tard. »

Les Présidents s'éloignent, pendant le café, dans l'embrasure d'une fenêtre. François Mitterrand explique à Reagan que les dernières livraisons d'armes françaises au Nicaragua soldent un contrat ancien et que ce seront les dernières.

Pendant ce temps, toujours attablé autour du café, Dick Allen me dit à haute voix : « Tu sais quelle est la dernière blague qui court ici ? Un autobus tombe dans un ravin. Il y a une bonne et une mauvaise nouvelle : la bonne, c'est que tous les collaborateurs du Président étaient dedans ; la mauvaise... c'est que sa place était restée vide ! » Il rit beaucoup, puis enchaîne : « Tu sais, ce type est nul. Tu l'as vu ? Il ne fait que lire à haute voix les projets de discours qu'on lui prépare, sans faire aucun commentaire, ni avant ni après. J'en ai assez de travailler pour lui ! En ce moment, je rédige son discours de politique étrangère devant le Congrès. J'ai bien envie de lui faire un coup : je lui donnerais un discours qui dirait quelque chose comme ça... (Et il se met à déclamer, à deux mètres du Président américain). "Mesdames et Messieurs les Membres du Congrès, je voudrais vous parler du Moyen-Orient. J'ai voulu réfléchir profondément sur ce sujet et, pour cela, je me suis isolé tout un week-end à Camp David. Et je dois vous dire que j'ai eu une illumination : je suis revenu avec une solution à tous ces problèmes. Pas seulement ceux d'aujourd'hui, mais aussi ceux du millénaire prochain. Pas seulement ceux d'Israël, mais aussi ceux de la Palestine, de l'Irak, de la Jordanie, de l'Egypte, de la Syrie, du Liban... " Là, le Président commencera à s'intéresser à ce qu'il lit et continuera : "Cette solution est simple, si aveuglante que je me demande pourquoi nul n'y a pensé avant moi. Elle tient en fait dans les trois principes suivants... " Là, devant une salle soudain très attentive, il tournera la page et lira : "Et maintenant, fils de pute, tu te démerdes tout seul!"»

Il conclut dans un grand éclat de rire qui fait se retourner Reagan, lequel lui adresse un bon sourire...

Quelques semaines plus tard, Richard Allen aura quitté la Maison Blanche.


Nous rentrons à Paris après une escapade pour visiter l'East Wing du Musée d'Art moderne, construite par Peï à qui François Mitterrand pense confier le projet de réaménagement du Louvre.

Cheysson raconte l'entretien à l'ambassadeur, lequel en fait un télégramme à l'intention du Quai.

A Paris, les bonnes âmes diront dans les dîners en ville que le Président n'est allé aux États-Unis que pour y consulter un cancérologue.

La conférence de Madrid sur la Sécurité et la Coopération en Europe ajourne ses travaux jusqu'au 9 novembre, dans la confusion totale.


Pour soutenir le cours du franc, la Banque de France a dépensé 900 millions de dollars cette semaine. Nos réserves s'épuisent. On ne tiendra pas longtemps à ce rythme. Faut-il dévaluer avant le Sommet de Versailles ? Le Président voudrait l'éviter.





Dimanche 14 mars 1982



Les élections cantonales constituent un grave échec pour les socialistes. Le Président n'en est pas surpris : « Cela sera ainsi jusqu'aux législatives de 1986. »

Dans la soirée, Pierre Joxe vient dire au Président que Pierre Mauroy est responsable : « Il n'a pas su gérer les décisions gouvernementales. Mis à part une hausse de 80 francs des allocations familiales pour le deuxième enfant, l'exécution des mesures sociales a été renvoyée au 1er juillet pour le complément familial, au 1er septembre pour l'allocation-orphelin et l'allocation pour le dernier enfant à charge ! L'allocation de solidarité pour les agriculteurs n'a commencé à être versée qu'à partir de la première semaine de mars, et beaucoup d'agriculteurs ne la recevront qu'à la fin du mois. Les collectivités locales n'ont rien touché de l'indemnisation des inondations en raison du temps mis pour décider quel ministère devrait payer ; de même, de longs délais ont été nécessaires pour rembourser les entreprises qui ont participé au Plan Orsec. Enfin et surtout, le deuxième trimestre du minimum vieillesse a été inférieur au premier pour quelque sombre raison bureaucratique... »

François Mitterrand s'étonne et promet de demander à Pierre Mauroy d'enquêter là-dessus.

Pierre Joxe : « Ce n'est pas assez. Il faut qu'il parte. »

François Mitterrand : « Ce n'est pas à vous d'en décider. »


Alain Savary demande aux présidents d'universités d'engager des consultations afin de préparer la réforme de la loi d'orientation sur l'enseignement supérieur.


Après sa défaite aux cantonales, Georges Fillioud propose sa démission au Président, qui la refuse.


Un attentat au centre culturel français de Beyrouth fait 15 blessés.


François Mitterrand sur la mort de sa grand-mère : « Ma grand-mère a été très importante dans ma vie. Elle s'appelait Eugénie. Elle avait quatre enfants. Elle a pratiquement cessé de vivre après la mort, à vingt ans, de son second fils, emporté par une phtisie galopante. Elle avait beaucoup de tendresse pour moi. Elle est morte une nuit, au mois d'août, pendant les vacances. Tout le monde était là. Mais mes parents n'avaient pas voulu qu'on reste près d'elle au moment où elle est morte. Dès que sa mort a été annoncée, je ne l'ai pas quittée. J'étais là, pétrifié, assis dans un fauteuil. Je me remplissais les yeux de son image, pendant des heures. J'aurais eu l'impression de la trahir si je m'en étais allé. J'avais de la peine à exprimer mon chagrin. C'était la première mort dans le cercle que j'aimais. Je ne pensais pas à la mort, mais à la morte. J'avais encore plus de chagrin quand je pensais qu'un jour, j'en aurais moins. Je pensais que l'œuvre du temps, les occupations me feraient oublier, et que je trahirais un peu. Je me sentais responsable de sa mémoire, témoin de sa vie. Je me disais qu'il faudrait, pendant ma vie, être fidèle aux morts. Je me faisais le serment à moi-même : qu'il ne se passe pas un jour sans que je me souvienne. Je l'ai refait souvent. J'ai tenu ces serments. »







Lundi 15 mars 1982



Le Président de la Commission, Gaston Thorn, et le Premier ministre belge, Wilfried Martens, sont ensemble à Paris pour préparer le Sommet européen de la semaine prochaine. Thorn explique : « Le principal sujet du Sommet sera la contribution britannique. Mme Thatcher veut 1 400 millions d'écus cette année. On devrait lui en accorder 1 300. — C'est beaucoup trop, pas question de dépasser 600 », proteste le Président français. L'écart est énorme.

Thorn et Martens souhaitent représenter la Communauté aux dîners de Versailles et se plaignent de ce que la France serait le seul pays hostile à leur double présence. Pas de quoi s'inquiéter. Ils disent cela partout pour obtenir un consensus général par assentiments successifs.




Mardi 16 mars 1982



Le résultat des élections cantonales et la hausse des taux d'intérêt aux États-Unis affaiblissent le franc.

Les réserves de change filent : 300 millions sont sortis hier, et presque autant aujourd'hui. Il n'y a rien à faire. Les cambistes s'attendent à une réévaluation du mark de 8 %. Sinon, il faudra dévaluer. Quand ? François Mitterrand préférerait attendre que le Sommet de Versailles soit passé. Jacques Delors pense qu'on ne tiendra pas jusque-là, et qu'aussi longtemps que Pierre Mauroy sera Premier ministre, le marché attendra dévaluation sur dévaluation.

Chez Mauroy, on commence à réfléchir à un plan de stabilisation en pestant contre l'Élysée, « qui n'en veut pas ». Déjà, la recherche du bouc émissaire s'annonce. Le ton n'est plus à revendiquer la paternité des réformes, mais à s'en renvoyer la responsabilité...




Mercredi 17 mars 1982



Au Conseil, François Mitterrand rend compte de son voyage aux États-Unis : « Nous avons fait une économie en y allant en avion de ligne au lieu de prendre un avion spécial ! Bien sûr , j'ai voulu prendre le Concorde. Après tout, les hommes d'affaires vont bien à New York pour régler leurs affaires en un jour. Pourquoi ne ferions-nous pas la même chose que les chefs d'entreprise ?... Sur le plan économique, nous avons évidemment parlé des taux d'intérêt. J'en viens à penser que cette politique gêne tellement les États-Unis qu'elle connaîtra un infléchissement. Nous avons parlé aussi des relations Est/Ouest. L'interruption de la négociation entre États-Unis et URSS à Genève ne me paraît pas due à un mouvement d'humeur. Je suis persuadé que l'on ne négocie pas sérieusement à Genève, notamment du côté américain. Il est clair que les Américains préfèrent installer leurs Pershing avant de commencer à négocier sérieusement. Cette situation n'est pas très satisfaisante. Il faut dire, d'un autre côté, que le gel proposé par les Russes n'est pas plus crédible que ne l'était l'option zéro des Américains ! Si les Américains installent des Pershing en Europe, ils auront ainsi en Europe une arme stratégique leur permettant d'atteindre la Russie en cinq à six minutes, alors que les Russes, pour atteindre depuis leur propre territoire les États-Unis, doivent mettre vingt à vingt-cinq minutes. Donc l'installation des Pershing n'est pas simplement une question de degré d'armement, mais de nature. Les Russes n'ont pas envie de faire la guerre, ils veulent négocier. Que se passera-t-il si nous ne trouvons pas de solution avant le second semestre 1983 ? Il y aura là un moment crucial. Il faut qu'il se passe quelque chose. La proposition de gel avancée par Brejnev n'est pas très sérieuse, parce qu'elle parie sur la supériorité soviétique actuelle. De même que le point zéro des Américains, qui consistait à faire retirer aux Russes tous leurs SS 20, leur aurait assuré la supériorité. L'équilibre est sans doute entre ces deux propositions : des SS 20, certes, mais pas trop, et très contrôlés. Le vrai point zéro serait le désarmement complet ; mais enfin, il ne faut pas y songer, il faut être réaliste. Il faudrait donc, pour définir un point zéro acceptable, réaliste, faire une analyse de l'état des forces et écarter le bluff dont les deux parties enveloppent leurs propositions.

A ce sujet, il est clair, concernant l'analyse de l'équilibre des forces, que les Russes englobent l'armement anglais et l'armement français dans l'ensemble des armements américains. On les comprend, au fond : ces armes ont toujours été dirigées contre la Russie, non sous forme offensive, certes, mais défensive. Russes et Américains sont au fond complices et d'accord entre eux pour faire entrer nos armements dans l'un des deux camps. Cela simplifie les choses et cela les met tous les deux face à face. Nous serions obligés, si l'on suivait la logique de ce raisonnement, de nous en remettre totalement à l'OTAN pour notre défense, ce qui, bien sûr, ferait l'affaire des Américains. Les Russes connaissent d'ailleurs notre position. Nos relations ne sont pas aussi tendues qu'il le semble. Ils ont conscience de la particularité de notre situation et ils comptent sur nous pour peser sur les Américains en certains domaines. Reagan ne m'a même pas parlé du gaz, dont Haig avait parlé à Cheysson. Il est probable qu'ils ont abandonné toute tentative de faire pression sur nous pour que le contrat soit abandonné. Mais ils vont essayer par d'autres moyens de peser sur l'URSS sur le plan du coût du crédit et sur celui des exportations de technologies fines.

Au sujet de l'Amérique centrale, quelques échanges très brefs... Reagan se sent atteint par les incertitudes de l'opinion américaine. Les Américains redoutent en Amérique centrale la politique des dominos, c'est-à-dire une contagion du socialisme qui fasse que, parti des petits pays, il n'atteigne un jour le Mexique. Ils se sont imaginés pendant longtemps qu'il s'agissait d'une stratégie soviétique, sans voir que si Cuba était tombé de ce côté, c'est parce qu'on l'y avait poussé. S'ils sont étranglés, les pays des Caraïbes chercheront de l'air du côté de Cuba et de l'URSS. Si ces pays des Caraïbes se sentent à l'aise, par contre, il s'établira un équilibre. Mais ce ne sera plus, comme maintenant, un domaine réservé de la politique des États-Unis. Ils ont, je crois, compris que nous ne voulons pas, cependant, leur chercher inutilement querelle sur ce plan. Et la réunion, au total, s'est déroulée dans un bon climat. »

La suite va prouver que le climat n'est pas si bon que cela.



Jeudi 18 mars 1982



Je reçois le sous-secrétaire d'État américain, James Buckley, charmant, attentif, professionnel, venu demander aux Européens de cesser de subventionner leurs crédits à l'URSS : « Il faut, dit-il, contrôler le flot de crédits offciels et garantis à l'URSS afin de s'assurer que nous ne permettons pas ainsi aux Soviétiques de bâtir une montagne de dettes qui leur donnerait la possibilité d'influencer notre politique et d'alléger en même temps le fardeau colossal que représente leur effort militaire. Nous ne pratiquons pas — et nous ne suggérons pas à nos alliés — une politique économique de guerre contre l'URSS, mais nous les pressons de comprendre que des motifs de prudence économique et de sécurité nationale nous obligent à travailler ensemble dans le domaine du crédit vis-à-vis des pays de l'Est. » Buckley ajoute: « Nous voulons obtenir la suppression de toute subvention de crédits à l'exportation à destination de l'URSS et la suspension de toute garantie publique aux crédits accordés à ce pays. »

Comme Myer Rashish avant lui, il brosse un tableau dramatique de la situation économique et financière de l'URSS et me remet une étude de la CIA : «Après des décennies d'une économie autarcique, la dépendance de l'URSS à l'égard des importations occidentales a, depuis les années 70, fait rapidement augmenter ces importations. » Mais ses difficultés financières sont telles qu'il lui est difficile de les payer. Le gazoduc sibérien permettra à l'URSS d'y parvenir. « Lorsque, à la fin des années 80, le gazoduc sibérien sera achevé, ses capacités d'exportation devraient s'accroître et l'URSS cessera d'être dépendante, ella aura les moyens de financement de ses importations de blé comme de ses dépenses d'armement. » Pour lui, des « mesures devraient être prises à l'occasion du Sommet de Versailles, sans que les chefs d'État en soient nécessairement saisis eux-mêmes ». Il ajoute que, «d'ici là, les travaux d'experts sur ces sujets devraient progresser à un rythme soutenu ».

Étrange, comme les études de la CIA sont flexibles ! Lorsqu'il faut obtenir davantage de crédits pour les armées, elles expliquent que l'URSS devient une superpuissance. Ici, le contraire est nécessaire, donc démontré.

Pour nous, la question est simple : faut-il ou non négocier les crédits à l'Est, et ce, dans le cadre de la préparation du Sommet de Versailles ? Négocier, sans aucun doute : le sujet est d'importance, et l'Europe n'a pas intérêt à renforcer l'économie soviétique. Lier ce problème à Versailles est moins évident. De trois choses l'une : soit on laisse traîner, en reportant les travaux des experts après le Sommet des Sept, comme les Allemands l'ont dit à Buckley, ce qui a été très mal reçu à Washington ; soit on réunit des experts avant mars, mais sans lier cette réunion à la préparation de Versailles, avec le risque qu'elle ait une large couverture de presse accréditant l'idée que les pays occidentaux créent un « COCOM financier » ; soit, enfin, on mène ces consultations d'experts dans le cadre de la préparation du Sommet de Versailles, en essayant de ne discuter au Sommet que du « commerce Est/Ouest » en général, sans entrer dans les détails. Ce serait un moindre mal. Essayons.


Pour la première fois depuis 1967, les autorités israéliennes destituent un maire de Cisjordanie régulièrement élu, celui d'El Bireh. Grève générale et violentes manifestations.

Le Quai d'Orsay prépare un communiqué de protestation : « Le gouvernement français (...) déplore qu'une autorité démocratiquement élue se voie privée du moyen d'assumer ses responsabilités et il s'émeut des actes de violence dont ont été victimes plusieurs Palestiniens de Jordanie (...). Toute décision portant atteinte aux droits reconnus aux populations de ces territoires rend plus difficile la recherche d'une paix juste et durable. »

Le Président, à qui ce projet est soumis avant publication, raye la phrase suivante : « Le gouvernement prie instamment les autorités israéliennes de renoncer à tout acte qui porterait atteinte aux droits reconnus des populations de ces territoires... » Pourquoi ? François Mitterrand : « Pour éviter l'accusation d'ingérence dans la politique israélienne. »


Robert Hormats m'informe que le Président Reagan ne veut pas d'un temps libre pour se rendre à un office, le dimanche, à Versailles, ainsi que le programme le prévoit, mais qu'« une heure lui soit réservée pour une méditation privée ».

Méditation ? D'après ce que je crois comprendre, il méditera en dormant une heure de plus ce matin-là.




Vendredi 19 mars 1982



L'annonce par le Président, à Washington, de l'annulation de la vente d'une usine de composants électroniques à l'URSS ne semble pas avoir été clairement comprise par Reagan. Notre ambassadeur à Washington, rencontrant un haut fonctionnaire du Département d'État, rapporte que Haig a dit à des diplomates américains, à l'issue de cette rencontre : « A propos du contrat téléphonique Thomson-LMT destiné à l'URSS, M. Mitterrand s'est engagé à annuler la partie sensible du contrat et à poursuivre sur le reste. M. Mitterrand se demandait s'il n'en résulterait pas une annulation par les Soviétiques de la totalité du contrat. En tout état de cause, la France soumettrait cette vente au COCOM. La France considère cela comme un geste politique important. »

Le compte rendu fait par Claude Cheysson à l'ambassadeur de France à l'issue de cet entretien ne contient pas cet engagement de passer devant le COCOM, que le Président n'a pas pris devant Reagan.


Cette semaine, la Banque de France a encore dépensé près de 1,3 milliard de dollars pour soutenir le franc, attaqué surtout hier et avant-hier. Elle ne dispose plus que de 4,7 milliards de dollars de réserves, sans compter l'or. Il faut y ajouter 4 milliards d'écus que les autres membres du SME doivent nous prêter automatiquement et sans condition, comme ils l'ont fait en août 1981.

D'où viennent ces sorties de devises ? Y a-t-il eu spéculation ? Sans doute pas.

Il y a eu d'abord, comme chaque semaine, une sortie inévitable, égale au déficit de notre commerce extérieur, soit environ 300 millions de dollars. Par ailleurs, des opérations normales de règlement de dépenses du budget de la Communauté. Des étrangers, détenteurs d'actions d'entreprises nationalisées, ont vendu leurs titres et rapatrié leurs fonds. De plus, le Nigeria a sorti de France 140 millions de dollars. Enfin, le paiement rétroactif à l'Algérie de l'accord gazier a coûté 280 millions de dollars. Une spirale s'est alors déclenchée et des entreprises françaises, en particulier pétrolières, ont géré « au mieux » leur trésorerie.

Rien d'anormal ; c'est d'ailleurs bien là le pire !

On ne pourra tenir très longtemps ainsi... Une nouvelle dévaluation est sans doute inéluctable, avant juin, faute de réserves suffisantes pour soutenir le franc. Flotter sans avoir de réserves, c'est se condamner à laisser dériver le cours, ce qui renchérit les importations, aggrave l'inflation et entraîne une nouvelle dévaluation. Nous n'avons même pas le choix entre dévaluer et flotter : le flottement nous condamnerait à la même déroute que les travaillistes de Harold Wilson en 1967. L'expérience anglaise fut un désastre.



Lundi 22 mars 1982



Après la défaite aux cantonales, la volonté décentralisatrice se fait moins audacieuse, même chez Gaston Defferre. Les préfets garderont l'essentiel des pouvoirs qu'ils conservent encore. Même s'ils s'appellent désormais commissaires de la République, on a besoin d'eux pour préparer les municipales. Les socialistes reconnaissent qu'ayant l'État en mains, il serait quelque peu naïf, de leur part, d'en confier les instruments à leurs adversaires.


Au Liban, la gendarmerie libanaise remplace à Tripoli la Force arabe de dissuasion. Les Palestiniens, maîtres de la région, acceptent avec difficulté.


A Delhi, Mme Gandhi me reçoit au Parlement, dans le capharnaüm d'un petit bureau identique à celui des autres parlementaires, entre deux députés venus lui présenter leurs requêtes. Elle me raconte le Sommet Sud/Sud qu'elle vient de présider : « Le prochain Sommet des Sept est pour nous un moment crucial. Seule la France peut réussir à obtenir des Américains un compromis pour lancer les "Négociations Globales". S'il n'y a pas d'accord, après Versailles, les Américains enterreront tout. Le Sud retournera au désespoir. La priorité pour le Sud est de faire progresser l'aide à l'agriculture et à l'énergie. J'espère beaucoup du projet de "Filiale énergie" de la Banque Mondiale (l'énergie représente les trois quarts de mes importations). Je compte en parler aux Saoudiens dans quinze jours ; mais je suis pessimiste, car les princes sont de plus en plus divisés et la baisse du pétrole peut les rendre réticents. Là encore, une initiative européenne est nécessaire. Nous n'avons rien à attendre des Russes, qui nous exploitent, et encore moins des Américains, qui nous détestent. Autour de nous, la guerre s'annonce. Une explosion nucléaire pakistanaise est inévitable avant la fin de l'année, et je réagirai. » Elle m'annonce d'ailleurs que le contrat d'achat de 40 Mirage à Dassault sera signé très prochainement. Elle souhaite voir François Mitterrand bientôt en Inde.

Pourquoi sa tristesse me touche-t-elle tant ? Est-ce parce que la séduisante douceur de sa voix contraste avec la démesure de sa tâche ?




Mardi 23 mars 1982


On défendra le franc. La Banque de France relève le taux d'intervention à 18 %. Jacques Delors me téléphone sur l'interministériel : « C'est la Bérézina ! (La formule revient comme un tic.) On ne tiendra pas longtemps comme ça. Il faut que Mauroy s'en aille. Tant qu'il est là, rien ne peut fonctionner. Les ministres n'en font qu'à leur tête et le déficit dérape. » Gaston Defferre, un peu plus tard, devant le Président : « Ces taux d'intérêt élevés, ça va nous faire perdre les élections. » Jean Riboud, au cours de la même réunion : « C'est absurde ! Il faut au contraire baisser les taux, ce qui permettra aux entreprises d'investir et d'embaucher, même si l'on doit pour cela quitter le SME. »


Les ministres des Affaires étrangères des Dix se réunissent à Bruxelles avant le Conseil européen de lundi prochain. La Commission propose un nouveau mécanisme de remboursement à la Grande-Bretagne, valable pour cinq ans, non encore chiffré dans le détail. Claude Cheysson le trouve « intéressant ».

Simultanément, dans une pièce voisine, les ministres de l'Agriculture discutent du réajustement des prix agricoles : la Commission propose 9 %, les Anglais ne veulent pas plus de 7 %, et la France pas moins de 12 %. Mme Thatcher fait bloquer par son ministre tout accord sur les prix agricoles — auquel la France tient tant — aussi longtemps qu'elle n'aura pas obtenu d'accord sur « son » chèque. Comme en 1980, les prix agricoles sont ainsi pris en otages par les Anglais ; Giscard avait alors capitulé pour ne pas mécontenter les paysans avant l'élection présidentielle.

Signal : plusieurs dizaines de milliers de paysans manifestent à Paris. Nous ne céderons pas. Il n'y a pas d'élections à redouter et, de toute façon, le blocage anglais est juridiquement intenable.


L'Amérique centrale est bien sous contrôle. Au Guatemala, une junte militaire dirigée par le général Efraim Rios Mont, candidat battu à l'élection présidentielle de 1974, destitue un autre général, Romeo Lucas, président élu. Le craignait-on, plus au nord, comme trop réformiste ?


Dans un discours, à Tachkent, Leonid Brejnev propose à la Chine et au Japon de négocier, et se félicite des bonnes relations de son pays avec l'Inde. Il n'a pas entendu ce qu'Indira Gandhi m'a dit hier...




Mercredi 24 mars 1982



En Syrie, la ville de Hama, où des opposants s'étaient réfugiés, a été, dit-on, rasée : 1000 ? 6 000 ? 10 000 morts ?



Les réformes avancent à grand train, à coups d'ordonnances. Le Conseil des ministres adopte sept ordonnances sociales (sur la retraite à 60 ans, le cumul emploi-retraite, le travail à temps partiel, l'insertion des jeunes, la création du chèque-vacances), ainsi que les projets de lois sur les nouveaux droits des travailleurs et sur la suppression des tribunaux permanents des armées en temps de paix.

On discute enfin de l'aide fiscale à l'installation des jeunes agriculteurs. Le Président se trompe et donne la parole au ministre de l'Agriculture au lieu de celui du Budget. Édith Cresson balbutie : « Je préférerais que ce soit le ministre du Budget qui fasse cette communication. » François Mitterrand : « Non, c'est à vous que j'ai donné la parole, et c'est moi qui préside. »


Yvon Gattaz vient encore se plaindre : « Les lois Auroux coûteront 50 milliards aux entreprises. C'est de la folle ! » Pourquoi pas 100 ou 200 milliards ? N'importe quoi ! Plus c'est gros, plus ça marche.

Rencontre à Londres avec Robert Armstrong, secrétaire général du gouvernement britannique. Pour le Conseil européen de lundi prochain, il me propose le marché suivant : si François Mitterrand ne parle pas des prix agricoles, le Premier ministre britannique ne parlera pas de son chèque. De toute façon, l'accord est impossible. « Elle demande, dit-il, qu'on lui rembourse 1,620 milliard d'écus cette année, soit 85 % de ce que nous payons, et la même somme indexée jusqu'en 1985, c'est-à-dire après les élections législatives anglaises. » Je lui réponds que c'est exclu: « Si le remboursement à la Grande-Bretagne est supérieur à 1,2 milliard d'écus, le gouvernement de François Mitterrand paierait davantage encore que celui de Giscard. Politiquement, c'est impensable. » Il le comprend, mais dit-il, « elle [Margaret Thatcher] ne cédera pas. »

Il y a chez lui un mélange d'admiration, de tendresse et de distance vis-à-vis de cette femme qu'il sert du mieux qu'il peut : nommé par les Travaillistes, la tradition veut qu'il reste à son poste, le plus élevé de la fonction publique britannique, quel que soit le Premier ministre.

Décidément, les chefs de gouvernement d'Europe sont englués dans des problèmes d'intendance qu'ils n'ont ni le goût ni le temps de comprendre. Tant qu'ils demeurent prisonniers de leurs spécialistes, aucun compromis n'est possible. Il s'agit là pourtant d'une négociation simple, mais qui va tout empoisonner.



Jeudi 25 mars 1982



Le Nicaragua accuse les États-Unis de préparer une intervention armée chez eux et d'aider les contras. Il demande la convocation du Conseil de sécurité. La France l'appuie, au grand dam de Washington. L'aller et retour à la Maison Blanche n'a pas été plus qu'une embellie.


La spéculation contre le franc ne se relâche pas. Beaucoup croient que la dévaluation aura lieu ce week-end, avant le Conseil européen. Pour le Président, de plus en plus furieux de ce que la dévaluation d'octobre n'ait pas suffi, il n'en est pas question. Jacques Delors renforce encore le contrôle des changes. Jusqu'à quand tiendra-t-on comme ça ?


Le directeur général des Charbonnages de France accuse le gouvernement de ne pas tenir les promesses de production émises par le candidat à l'élection présidentielle. Il est révoqué. On ne touche pas au président des Charbonnages, pourtant solidaire de son directeur général.


Georges Marchais estime devant le Comité central du PCF que les événements de Pologne « portent préjudice au socialisme ». Audace suprême !


Les Soviétiques proposent à Genève « l'interdiction du déploiement en Europe de nouveaux types d'armements à moyenne portée ». Séduisant. En réalité, cela ne vise qu'à empêcher l'installation des Pershing II et des missiles de croisière américains. Ils suggèrent « aussi la réduction des systèmes à moyenne portée », c'est-à-dire des missiles russes et des avions américains, à 300 dans chaque camp. Toujours rien de sérieux : pur jeu de vocabulaire pour pacifistes naïfs.

Nul ne s'intéresse vraiment à la réalité de la société russe. Le système semble immuable, éternel. En dehors du Président américain, dont chacun se moque, et de François Mitterrand, personne ne pense qu'avant longtemps l'empire s'affaiblira. Nul ne parie sur l'échec financier, encore moins sur la défaite idéologique du régime. Chacun espère son enlisement mais craint la prise du pouvoir par une nouvelle génération d'ingénieurs et de militaires. Aux yeux de l'Occident, l'Europe de l'Est n'est qu'une menace militaire globale et aveugle, parfois aussi un client pour ses entreprises. Rien d'autre. Et si Reagan avait raison ? Et si la simplicité de l'homme masquait un formidable bon sens ?


Chaque jour, des dizaines de requêtes parviennent sur le bureau du Président. Reçues directement par la poste — le service du courrier conserve celles des anonymes, pour lesquelles on fait préparer une réponse —, transmises par les ministres ou par les collaborateurs, le Président les lit, les annote d'un mot, demande un avis ou donne une instruction à l'encre bleue, en haut, à droite. Il y consacre au moins deux heures par jour et fait en sorte que l'analyse du reste du courrier lui soit remise chaque semaine.

Ce soir, c'est un célèbre physicien, Francis Perrin, qui s'inquiète de la création à La Villette d'un musée des Sciences et des Techniques : « Ne risque-t-elle pas d'entraîner la disparition du Palais de la Découverte [dont son père, Jean Perrin, fut le fondateur] ? Jack Lang, dit-il, propose le rattachement du Palais de la Découverte à La Villette.» Horreur: « La Science ne s'expose pas dans une ambiance de fête foraine! » Le Président annote: « Qu'on protège l'indépendance du Palais de la Découverte. »



Georges Fillioud suggère les noms de six membres de la Haute Autorité de l'audiovisuel : trois pour le Président de la République, trois pour celui de l'Assemblée.





Vendredi 26 mars 1982



Nul n'a son enthousiasme, nul ne se sent plus, autant que lui, déjà au XXIe siècle : Gaston Defferre voit dans l'informatique la solution de tous les problèmes de la France. Il pressent confusément ce qui va devenir peu à peu l'« autre politique » : réduire les charges des entreprises par la productivité, la baisse des impôts et des taux d'intérêt, et, s'il le faut, par le protectionnisme et le flottement du franc. Toujours ébloui par Jean-Jacques Servan-Schreiber, dont il vante encore les mérites à François Mitterrand, il se fait l'agent de promotion du Centre Mondial. «J.J.S.S. m'a indiqué que la presse américaine avait largement rendu compte de la création du Centre Mondial de la micro-informatique. Negroponte et lui sont convoqués devant le Congrès qui veut savoir pourquoi ces savants sont venus travailler en France plutôt qu'aux U.S.A. C'est excellent pour vous!» Il se fait également le relais des idées de Jean Riboud en matière économique : il faut informatiser à tout prix, rattraper le Japon...

Suit une très jolie analyse de la situation politique du moment, qui mérite d'être citée intégralement dans la mesure où elle résume bien les conseils que Gaston Defferre prodigue alors au Président: « Si Giscard avait été réélu, la France serait sans doute secouée par de graves conflits sociaux et par une situation économique plus difficile encore que celle que nous connaissons. Ce climat social nous donne quelques mois pour préparer, annoncer et mettre en œuvre les mesures nécessaires pour engager une nouvelle politique industrielle. L'avenir en dépend... La solution semble être, comme cela a été fait au Japon, la mise en place d'une mécanisation et d'une automatisation, d'un emploi de robots de plus en plus étendus. Les prix de revient diminueraient, le nombre des chômeurs aussi. »

En conclusion, Gaston Defferre propose « une politique industrielle, une modernisation qui tiennent compte des découvertes de la dernière génération d'informatique et d'électronique, sans avoir à subir le choc d'un chômage accru pendant la période de transition marquant le passage de l'industrie actuelle à la nouvelle industrie. Les perspectives que cette solution nouvelle, mise en œuvre par un gouvernement volontariste, offrirait aux Français, sont de nature à les mobiliser, à leur donner à nouveau un espoir concret. Cela pourrait permettre qu'une solution soit trouvée. Je crains que, si elle ne l'est pas, la situation économique, sociale et politique prenne mauvaise tournure. Cela provoquerait des troubles politiques qui, étant donné l'affaiblissement du Parti communiste et la difficulté dans laquelle se trouverait le Parti socialiste, ne pourraient qu'ouvrir la voie à Chirac ou à l'extrême-droite, ou aux deux. Leur arrivée au pouvoir ne résoudrait rien, mais risquerait de priver les Français de beaucoup de leurs libertés. »

L'investissement comme substitut à la discipline. La volonté comme substitut à l'équilibre... Le choix est là : l'Europe ou la politique industrielle ? L'une et l'autre passionnent François Mitterrand...



Lundi 29 mars 1982



Un attentat contre le train Paris-Toulouse fait 5 morts et 27 blessés. Il est signé Carlos, évidemment. Le Président accueille la nouvelle avec sang-froid, le visage fermé. C'était prévu, annoncé, inévitable : l'histoire d'amour de Carlos avec Magdalena Kopp coûte cher à la France.


A Vienne, plastiquage de l'ambassade de France, de la Mission commerciale et des bureaux d'Air France. A Beyrouth, attentat contre l'AFP et contre un officier français.

Dans ce climat de violence, Robert Badinter continue de préparer l'abrogation de la loi Peyrefitte régissant en particulier les modalités des contrôles d'identité. Gaston Defferre souhaite que la police puisse continuer de contrôler sans entraves ; Badinter veut que ces contrôles soient subordonnés à l'existence d'indices donnant à penser que la personne visée est suspecte. Le Conseil d'État n'accepte pas son concept d'« indice objectif ». Le Président n'apprécie guère ce débat dont la presse commence à se faire l'écho.


Le Sommet de Bruxelles s'ouvre sous présidence belge. A l'initiative anglaise, on étudie, au dîner, une déclaration sur le Moyen-Orient stipulant que la Force multinationale « garantit » le départ des Israéliens du Sinaï. Les Britanniques obtiennent là ce qu'ils n'avaient pu faire entériner lors de la négociation définissant le mandat de la force.




Mardi 30 mars 1982



Le Conseil européen discute du prochain Sommet de Versailles : il en attend « que s'établisse entre les grands partenaires industrialisés une coopération renforcée, notamment en vue de favoriser une baisse des taux d'intérêt, diminuer la volatilité des taux de change et renforcer les relations Nord/Sud.» En prévision du Sommet, Français, Anglais, Allemands et Italiens se mettent d'accord sur un texte prudent à propos des rapports commerciaux avec les pays de l'Est. Ceux-ci « devraient faire l'objet, de toute urgence, d'un examen attentif de la part de la Communauté Européenne, des gouvernements des États membres et d'autres gouvernements, aussi bien au niveau national qu'au niveau international, en étroite consultation avec les États-Unis et les autres pays à économie de marché. »

Le Conseil se prononce en faveur d'un renforcement du système monétaire européen. François Mitterrand laisse dire et faire. Toute tentative pour empêcher cette déclaration aurait un effet désastreux sur les marchés.

La réunion traîne en longueur : on n'y parle ni des prix agricoles, ni du chèque britannique, ni de la relance de l'Europe. Vingt-quatre heures pour rien.


A la frontière libanaise, les échanges de tirs continuent. 17 morts du côté palestinien, un du côté israélien.




Mercredi 31 mars 1982


Action Directe mitraille des locaux israéliens à Paris.



Le Conseil des ministres adopte le nouveau statut de l'audiovisuel et crée la Haute Autorité. François Mitterrand ramène le nombre de ses membres de dix à neuf : trois nommés par lui, trois par le Président du Sénat, trois par le Président de l'Assemblée nationale.



Le Président : « Il faut tirer la leçon des cantonales et ne plus se laisser surprendre pour les municipales de l'année prochaine. Matignon devrait avoir une cellule de communication de haut niveau afin de préparer l'explication des réformes aussi soigneusement que l'on prépare le texte des lois et des décrets; les séminaires gouvernementaux devront faire des choix à long terme et esquisser une programmation politique des réformes. »


Menahem Begin écrit à François Mitterrand pour protester contre la déclaration des Dix à Bruxelles présentant la force du Sinaï comme une « garantie du départ des Israéliens du Sinaï » :

« Je ne me serais jamais imaginé qu'à un moment où le représentant et le porte-parole principal de la France au sein du Marché commun est notre grand et cher ami le président François Mitterrand, une telle résolution puisse être adoptée. Il faut garder présent à l'esprit le fait qu'aucun État européen n'a protesté quand 6 000 personnes ont été massacrées au cours du bombardement de Hamas, attaque menée sur les ordres du Président Assad et de son frère. Des femmes, des enfants, des familles entières ont été décimées dans une campagne de liquidation sans précédent, par sa cruauté, depuis le massacre de Lidice. Il est de même de mon devoir de rappeler qu'en septembre 1970, le Roi Hussein a donné l'ordre à l'artillerie jordanienne de bombarder les camps de réfugiés et a massacré des milliers de Palestiniens arabes, hommes, femmes et enfants, en déclarant clairement que son but était de liquider l'OLP. Je voudrais poser une question à mon ami Mitterrand : où sont les principes moraux des Dix ? Comment le peuple d'Israël pourrait-il être impressionné par la dénonciation d'aujourd'hui et par le silence total d'il y a deux semaines en ce qui concerne les événements de Hamas, et par le silence d'il y a douze ans concernant les événements sanglants de 1970 en Jordanie ? »

Le Président note en marge : « Dites à Begin les difficultés que provoque la politique menée en Cisjordanie, et nos efforts pour en atténuer les conséquences en Europe. »


L'ambassadeur de France à Damas se demande, dans un télégramme, si la tension nouvelle en Cisjordanie n'est pas créée artificiellement par les Israéliens afin de justifier une action à venir au Sud-Liban : « Une intervention au Sud-Liban pourrait trouver une justification supplémentaire dans la situation d' "insécurité " régnant sur la rive occidentale. » Intéressante prévision d'un grand diplomate.


Le Président reçoit le Dr Olievenstein, venu lui faire part de son inquiétude devant la montée de la drogue : « Les jeunes ont constitué une des forces du changement. Depuis lors, ils ont été déçus en plusieurs domaines: nucléaire, service national, radios locales. La jeunesse risque de retourner à l'indifférence hostile, à l'absentéisme. C'est une catégorie à part entière, avec des problèmes propres, que l'on doit traiter avec sérieux. Il faut leur donner des espaces bruts pour le bruit, pour la musique, pour rien. Aussi, l'idée de créer un "Opéra rock" au milieu de l'échangeur de la Porte de Bagnolet est choquante. Il faut prendre des mesures simples et immédiates pour les motards, comme la gratuité des autoroutes, réduire le coût du permis de conduire (il doit être moins cher et moins difficile pour une 250 cm3 que pour une 1 000 cm3) et des assurances.

Une réduction symbolique du service national, compensée par une plus grande sévérité sur les exemptions, est urgente. Les jeunes doivent recevoir un message qui les valorise ; il faut encourager les associations et les coopératives de jeunes, remobiliser les jeunes autour du thème du Tiers Monde. Sinon, la drogue et le désordre s'empareront des banlieues. »

François Mitterrand approuve et demande que l'on transmette ces idées au gouvernement. Ce sera fait. Olievenstein n'aura de cesse de revenir mettre en garde contre l'autosatisfaction des ministères face à la montée de la drogue, du désespoir, de la solitude chez les jeunes.


Le Président reçoit Yvon Gattaz, venu protester contre les occupations d'entreprises par leur personnel : « La police ne les fait pas évacuer. La loi n'est pas respectée. » Interrogé, Gaston Defferre répond qu'il n'y avait que vingt-cinq occupations fin février, et qu'on n'en dénombre plus que huit aujourd'hui.



Jeudi 1er avril 1982


Attentat contre l'ambassade d'Israël à Paris.





Vendredi 2 avril 1982



Coup de tonnerre dans l'hémisphère Sud : des fusiliers marins argentins prennent possession de l'archipel britannique des Malouines, depuis longtemps revendiqué par Buenos-Aires. La dictature a trouvé un moyen de refaire l'unité nationale.

Claude Cheysson demande au Président de soutenir l'Argentine : «C'est une opération de libération coloniale, même si elle est menée par des dictateurs. » Il ajoute : « Avec les Anglais, nous n'avons rien à gagner; tout le Tiers Monde sera derrière les Argentins. »

C'est vrai. Déjà, l'Amérique latine et l'Inde se mobilisent. Et il n'y a rien à attendre des Anglais, qui viennent de faire échouer le Sommet de Bruxelles. Mais le Président refuse net : « Il n'en est pas question. La solidarité européenne passe avant tout. »


Cheysson reviendra sans relâche à la charge.



Samedi 3 avril 1982



A la première heure, François Mitterrand téléphone à Margaret Thatcher : « Naturellement, nous sommes avec vous dans cette affaire. La France vous soutiendra à l'ONU (...). Ah non, nous ne romprons pas les relations diplomatiques avec l'Argentine. N'en demandez pas tant ! (...). Tenez-moi au courant jour par jour, je verrai ce que je peux faire pour vous aider (...). Je pense à vous (...). Mais non, c'est normal.»

Il raccroche : « Elle croyait que je soutiendrais l'Argentine. Elle m'a dit que j'étais le premier à l'appeler, qu'elle ira jusqu'au bout, et qu'elle va envoyer toute la marine britannique. Je la crois. A sa place, j'en ferais autant. »

Margaret Thatcher me reparlera souvent de ce coup de téléphone.


Le Président demande qu'on fasse annuler les commandes d'Exocet du Pérou, de peur que ce pays ne les cède à son voisin argentin. Mais une telle annulation serait difficile à justifier auprès des Péruviens. Les armes auront donc simplement du mal à quitter Limoges : les papiers nécessaires se sont perdus dans les arcanes bureaucratiques...


Assassinat, à Paris, d'un diplomate israélien, Yaakov Barsimantov.


Les attaques menées par les Palestiniens à partir du Sud-Liban contre les kibboutz continuent. Les Libanais eux-mêmes se plaignent de leur présence envahissante.



François Mitterrand : « Mon grand-père s'appelait Jules, comme Favre, Guesde et Ferry. C'était une personnalité chatoyante, ayant des idées sur tout. Il a vécu jusqu'à quatre-vingt-cinq ans. Quand il est mort, j'avais vingt ans. J'étais endurci. J'ai eu beaucoup de chagrin, mais c'était davantage dans l'ordre des choses. Ma mère était morte cinq ans plus tôt. J'étais à la maison. Elle a mis deux ans à mourir. Elle était cardiaque. Elle est restée allongée un an. Quand elle est morte, elle était inconsciente depuis trois semaines. Il n'y a pas eu de "moment" de la mort. Mon père a mis lui aussi un an à mourir. On se relayait auprès de lui, avec mes frères et mes sœurs. Quand il est mort, je me trouvais à Paris. Je l'avais vu trois jours auparavant... »



Lundi 5 avril 1982



Une grande partie de la flotte de guerre britannique entame un périple de 14 000 kilomètres en direction de l'Atlantique Sud. François Mitterrand à propos de Mme Thatcher : « Je l'admire... ou je l'envie ? »

Comme avant chaque Sommet des Sept, les syndicats doivent se réunir pour préparer et transmettre une position commune au pays-hôte. Quand Jacques Chérèque vient m'en parler, je lui demande de surmonter l'ostracisme qui exclut depuis toujours la CGT de ces réunions. Après tout, la France peut inviter qui elle veut. Chérèque est sceptique : les Américains n'accepteront pas de côtoyer des communistes.



En raison des problèmes de terrorisme et de sécurité, le Président ajourne le projet de réforme pénale préparé par Robert Badinter, qui devait passer au Conseil d'après-demain.


Rien ne va plus avec la République fédérale d'Allemagne. Dans un discours prononcé à Hambourg, le Chancelier Helmut Schmidt critique violemment la politique économique française : « La politique de relance pratiquée par le gouvernement actuel en France comportera des effets négatifs sur les prix, sur la monnaie et sur la balance des paiements. Ce qui suscitera une forte tentation de développer le protectionnisme pour les échanges commerciaux et de capitaux, et de rétablir le contrôle des prix. Même si le poids de son déficit budgétaire par rapport à son PNB demeure inférieur à celui de l'Allemagne en 1982, il est peu probable que la France pourra continuer de pratiquer l'actuel policy mix au-delà de la fin 1983. »

Le Chancelier nous poignarde dans le dos : avec un pareil discours, la crise du franc ne peut que s'aggraver !

Il faudra donc dévaluer en juin au plus tard. Mais avec quel programme économique ? L'essentiel est d'aller plus vite dans la réduction de l'inflation. Le contrôle des prix est sans doute la seule solution.


Une négociation très discrète avec les Allemands devient nécessaire. Il faut préparer une dévaluation de 10 %. Si elle se révèle impossible, il faudra passer au flottement.



Pour calmer les marchés, Pierre Mauroy réfléchit à diverses annonces : reporter de deux ans l'entrée en vigueur des nouveaux droits des salariés et les charges nouvelles pour les entreprises; limiter le déficit de 1982 à 110 milliards, soit 3 % du PIB ; déposer un projet de loi organique limitant constitutionnellement le déficit budgétaire et celui de la Sécurité sociale. Mais il finit par écarter ces idées.


Menahem Begin fait savoir au Président, par son ambassadeur à Paris, qu'il est navré du report sine die de la visite en israël du chef d'état-major de l'armée de terre, le général Delaunay, « même si c'est pour le mois prochain ». Un report dont Claude Cheysson dit avoir pris l'initiative.

Le Président : « Je ne suis pas au courant de ce report, personne ne m'en a parlé ! Pourquoi ? Il n'y a pas de raison. Delaunay peut y aller ! Dites-le à Cheysson ! »




Mercredi 7 avril 1982



Les nominations à la tête des banques se poursuivent. Michel Albert, candidat au Crédit Agricole ou à la Caisse des Dépôts, est finalement nommé aux AGF. Le Crédit Agricole ira à un obscur banquier dont le principal mérite est de n'être pas inspecteur des finances. La Caisse des Dépôts reviendra à un inspecteur des finances, l'ancien directeur de cabinet du Premier ministre : Robert Lion.


Le Président réunit à Paris, pour deux jours, les ambassadeurs de France des pays riverains du Pacifique, pour les motiver. Ils verront ministres et industriels. Une note préparatoire à cette réunion résume la situation de notre pays dans la région :

« La France, depuis longtemps présente, souffre d'être dans le Pacifique sans être du Pacifique. Elle est une puissance semi-extérieure, en position précaire. L'Océanie reste un monde à part, nettement distinct du Tiers Monde, du fait même de sa cohésion idéologique, de sa structure particulière et de son éloignement. Nous sommes aujourd'hui mieux écoutés et, dans une certaine mesure, mieux compris qu'il y a dix ans. L'accession de ces pays à l'indépendance et la rigueur des campagnes contre nos essais nous conduisent à ouvrir des ambassades, à ne plus laisser aux moyens d'information australiens et néo-zélandais le monopole de la communication, et à tirer parti des possibilités offertes par l'aide de la CEE, dont l'impact est spectaculaire. Les essais nucléaires présentent notre capacité technologique sous son jour le plus défavorable : il faudrait mettre en avant nos capacités en matière de télécommunications et d'exploitation des fonds marins, ce qui impliquera le plus souvent une coopération avec les États-Unis et le Japon. Notre image politique, qui s'est améliorée, doit être transformée par un renforcement de notre présence culturelle au Japon et en Californie, pour participer activement au débat naissant sur la future "civilisation du Pacifique", en proposant une vision d'ensemble du Pacifique. »

Le Président reçoit longuement les diplomates, mais ne s'intéresse vraiment qu'à ce que dit l'ambassadeur en poste à Moscou, Claude Arnaud, qui évoque les récentes propositions de désarmement de Brejnev et la situation intérieure russe.


Les prix du pétrole commencent à baisser. Divine surprise pour notre commerce extérieur. Patron de ELF, Albin Chalandon déclare à la presse que les contrats à prix fixe avec l'Arabie Saoudite pourraient être remis en cause. Michel Jobert, qui a signé ces contrats du temps de Pompidou, est furieux. Les Saoudiens aussi, qui menacent de retirer leurs capitaux de France. Ironie du sort : un règlement de comptes entre deux gaullistes menace de coûter cher au gouvernement socialiste...


Bertrand Schwartz s'occupera de l'insertion des jeunes dont est venu parler au Président le Dr Olievenstein.




Jeudi 8 avril 1982



Deuxième Conseil restreint consacré à la Sécurité sociale. On y parle statut et financement. Jacques Delors, Laurent Fabius, Jack Ralite et Nicole Questiaux sont d'accord pour abroger les ordonnances de 1967 et en revenir à l'élection des représentants des travailleurs dans les conseils. Mais faut-il rétablir le monopole syndical de désignation des candidats à ces élections, ou le supprimer ? Nicole Questiaux et Pierre Mauroy sont favorables au maintien, de peur que ne se créent des mouvements fascisants.

Jacques Delors se lance dans un exposé très alarmiste : « Malgré les économies budgétaires du 10 novembre dernier, les perspectives financières sont catastrophiques. Pour la Sécurité sociale, le déficit sera de 8 milliards en 1982, de 15 milliards en 1983, de 50 à 60 milliards en 1987, même dans le cas où on réussirait à réduire la croissance des dépenses à 4,5 % au lieu du rythme actuel de 7 %, qui est supérieur à celui de tous les pays développés. Pour l'UNEDIC, il faudra, au plus tard en juillet, trouver 10 milliards pour 1982, qui passeront à 27 milliards pour 1983. Nous sommes dans un engrenage diabolique. »

Douche glacée. Silence dans la pièce.

François Mitterrand, froidement : « Il était très louable que le gouvernement tienne rapidement mes engagements. Encore eût-il été opportun qu'il mesurât dès le début où cela nous conduirait, et le dise. »


A la sortie, François Mitterrand me glisse : « Pourquoi Jacques Delors dit-il tout cela ? C'est à lui de mettre de l'ordre. Qu'il propose les solutions en même temps qu'il énonce le problème ! »


Prévenu de nouvelles menaces d'attentats à Paris, Gaston Defferre fait surveiller le siège parisien d'un journal arabe d'opposition, Al Watan Al Arabi, rue Marbeuf... mais pas la rue elle-même.


Reprise du dialogue entre Paris et Hanoi. Visite à Paris de Nguyen Co Thach, ministre vietnamien des Affaires étrangères.



Vendredi 9 avril 1982



Comme chaque vendredi, le marché parie sur une dévaluation pour ce week-end. Qui joue contre le franc, cette fois-ci ? Les Anglais, pour faire pression sur la négociation à propos de leur chèque ? Les Saoudiens, après les déclarations de Chalandon ? Impossible de savoir. En tout cas, nous avons perdu cette semaine 237 millions de dollars, qui s'ajoutent aux 3,5 milliards perdus depuis les cantonales. Il ne nous reste en réserves que moins de 4 milliards de dollars, non compris l'or.

La presse, à l'instar de l'opposition et du patronat, contribue à la panique des marchés. Au moment où le groupe socialiste s'apprête à durcir par ses amendements le projet de loi de Jean Auroux sur les droits des travailleurs, il faudrait expliquer qu'il ne s'agit là que de s'aligner sur la législation du travail allemande et suédoise.

Dévaluation ou flottement ? L'une est humiliante, l'autre est dangereux : si l'on n'a pas les moyens de défendre un cours, le dollar passera de 5 à 8 francs en trois jours. Et, sans le SME, on n'aura pas les moyens de tenir.

A l'Élysée, des camps se forment. Bérégovoy et Boublil sont favorables à la déconnexion des taux d'intérêt, au moratoire des dettes, au flottement. Stasse, Bianco et moi prenons le parti contraire, comme Matignon et Rivoli. Notes et réunions font circuler avis et arguments en circuits parallèles.

Le Président rejette l'idée du flottement. Une dévaluation est décidée pour après Versailles.



Samedi 10 avril 1982



Pierre Bérégovoy transmet à l'ambassadeur israélien Meir Rosenne le message de François Mitterrand à propos du déplacement du général Delaunay. Ce voyage « n'est pas reporté sine die, mais simplement retardé. C'est affaire d'opportunité ». Or le Président avait demandé qu'on laisse le général partir. Bérégovoy interprète et déforme les instructions.


François Mitterrand revient sur son voyage en Israël : «J'étais très heureux d'aller là-bas ; c'est dans mon esprit une terre mythique, et la voir, la toucher, voir des Juifs vivre sur ces terres très anciennes, c'est un spectacle émouvant, évocateur, une formidable projection pour celui qui s'intéresse à ce passé.

J'aimerais écrire, là, à Jérusalem. C'est un des lieux qui éveillent en moi toute une série d'aspirations. Ce n'est pas le seul, mais c'est peut-être celui qui rassemble le plus d'éléments spirituels, intellectuels, historiques et politiques. Tout est intensité dans cette région, et on doit quand même s'interroger : tous les peuples de cette région, à travers les siècles et les siècles, ont été brûlés par la foi, les guerres civiles y sont toujours religieuses.

Je comprends l'embarras de la revendication historique. Il n'y a que deux citations dans la Bible grâce auxquelles on peut extrapoler une sorte de notion du Grand Israël dans les paroles prêtées à Dieu. Au cours de ces derniers siècles, les Arabes se sont installés là et se sont ancrés, ils s'en sont fait une patrie. Et on en arrive à cette situation incroyablement confuse dans laquelle nous sommes aujourd'hui.

Deux Dieux — en tout cas deux religions —, deux Prophètes et une seule terre. C'est très difficile ! Je préconise une conférence internationale à l'intérieur de laquelle les contacts bilatéraux s'établiraient. Je ne veux pas, comme Président de la République française, sembler dicter un chemin. Il appartient aux protagonistes de le faire. Je me suis aperçu que, chaque fois que je m'étais hasardé sur ce terrain, les gens étaient blessés et disaient: "Mais cela ne vous regarde pas! " Je sens qu'il y a une telle espérance, liée à tant de détresse, que cela me fait peur. C'est presque une maladie incurable. Présentement, il n'y a pas de solution claire. Celle du droit international n'est pas parvenue, disons les choses, à recouvrir l'Histoire, les traditions. Deux peuples pour une seule terre. Il faudrait avoir beaucoup d'imagination pour arriver à dessiner les structures d'une sorte de fédération. »


A Téhéran, l'ancien ministre des Affaires étrangères, Sadegh Ghotbzadeh, est arrêté. La situation financière et militaire du pays s'améliore. Les forces armées sont mieux organisées, chaque offensive est soigneusement préparée. Soutenu par la Syrie, la Libye, l'URSS, la Corée du Nord et l'Inde, l'Iran n'hésite plus à exprimer des buts de guerre maximalistes : abattre le régime de Saddam Hussein. L'URSS poursuit ses livraisons militaires à l'Irak tout en fournissant une aide à l'Iran. Les États-Unis, malgré quelques gestes envers Bagdad, continuent de donner la priorité au renforcement de l'armée iranienne, dans l'espoir d'un changement de régime. Au total, les armes arrivent de toutes parts.

L'administration française est restée entièrement favorable à l'Irak, même si François Mitterrand montre des réticences.




Dimanche 11 avril 1982



A Jérusalem, un attentat commis par un déséquilibré australien sur l'esplanade des mosquées d'Omar et d'Al Aqsa fait 2 morts et 38 blessés. Aux Nations-Unies, les adversaires d'Israël parlent de « crime rituel ». Begin écrit à François Mitterrand : « L'Histoire retiendra que, durant la semaine de Pâques 5742 de notre calendrier, des forces de la noire réaction ont perpétré une accusation de "crime rituel " contre le peuple juif et sa patrie, tandis que le monde civilisé et démocratique, une fois de plus, se tenait silencieusement à l'écart. »




Mercredi 14 avril 1982



Nous ferons donc le tour du monde. Départ pour un voyage officiel au Japon et au Canada avec une délégation hétéroclite : de J.J.S.S. à Georges Besse, président de PUK, du philosophe Michel Serres au professeur Bernard Frank, grand expert en littérature japonaise. A l'escale d'Helsinki, le Président fait téléphoner à Guy Béart pour qu'il nous rejoigne à Tokyo : « Cela fait longtemps que je ne l'ai vu, qu'il vienne ! » Il débarquera en smoking, guitare à la main.




Jeudi 15 avril 1982



Le Président est au Parlement nippon pour prononcer son discours. Un professeur français remplace au pied levé un interprète défaillant. Devant des parlementaires aux yeux clos — c'est signe de grande attention —, François Mitterrand commence par évoquer Hiroshima. Le professeur, debout à côté de lui à la tribune, traduit paragraphe après paragraphe. Surprise : le Parlement éclate de rire. Interloqué, le Président continue. Les rires s'accentuent. Malaise... On apprendra plus tard que la voix du professeur ressemble à s'y méprendre à celle d'un homme politique japonais très célèbre de l'entre-deux-guerres, et qu'il a traduit dans une langue très fleurie et quelque peu archaïque. Comme si un sosie de De Gaulle avait exprimé les idées de Willy Brandt avec les mots de Ronsard...


François Mitterrand est ensuite reçu par le Premier ministre japonais, Suzuki, chef ensommeillé d'une faction puissante. Rencontre très formelle, avec sept ou huit preneurs de notes. On y parle du prochain Sommet.

François Mitterrand : Allons-nous partir du bon pied ou nous enfoncer dans la crise ? A Versailles, chacun aura à mettre quelque chose sur la table: les États-Unis devront justifier leurs taux d'intérêt trop élevés; l'Europe, elle, s'inquiète des progrès du Japon et de son protectionnisme, sans lui faire de procès, dans un esprit de dialogue, de conciliation et d'amitié.

Suzuki : Mais le Japon est très accueillant aux étrangers...

Sur les rapports Est/Ouest, François Mitterrand : Je souhaite que les Russes fassent des concessions réelles afin d'éviter l'installation de fusées en Europe.

Suzuki : La session de l'ONU sur le désarmement est très importante. Il faut que vous y veniez vous-même (...). En matière de défense, nous ne voulons pas faire plus que de l'autodéfense. Mais nous voulons doubler notre aide au développement aux pays d'Asie avant 1985. C'est dans notre intérêt. Cela nous ouvre des marchés. Il faut que les Sept mettent en commun leurs efforts technologiques (mer, espace, nucléaire).

François Mitterrand: Avec plaisir. Faisons cela d'abord ensemble. Il faudra ensuite convaincre les États-Unis, qui ont une vision à court terme, de nous rejoindre dans de telles recherches. Par ailleurs, je vous propose que le Japon ait un pavillon à l'Exposition de Paris en 1989...


Au Liban, un employé de l'ambassade de France, M. Cavallo, et son épouse sont assassinés dans leur appartement de Beyrouth-Ouest.


En France, les préfets de région transmettent le pouvoir exécutif aux Conseils régionaux.


Devant de hauts responsables policiers, Gaston Defferre plaide pour une pratique extensive des contrôles d'identité et pour un élargissement des conditions d'usage des armes par les policiers. La controverse avec Robert Badinter, qui souhaite l'abrogation de ces dispositions de la loi « Sécurité et Liberté », devient publique. Le Président est furieux : «Après l'IVG, ça recommence ! Ce genre de débat est désastreux ! »




Vendredi 16 avril 1982



Le Président de PUK, Georges Besse, s'étonne. Il a demandé à visiter une usine de sa filiale japonaise, après-demain dimanche, seul moment libre durant le voyage. Réponse du directeur : il doit consulter les syndicats. « Vous vous rendez compte ! Ici, il faut consulter les syndicats pour que le patron ait le droit de visiter une usine vide, un dimanche matin ! Même la CGT n'a pas ce pouvoir en France ! »



L'hémorragie de devises continue. A Tokyo, François Mitterrand s'inquiète devant les quatre ministres qui l'accompagnent : « Il faut dévaluer. Mais faut-il changer de gouvernement? Il faudrait au moins que le Premier ministre dispose réellement des moyens de la coordination gouvernementale. » C'est décidé : au prochain remaniement, le Budget sera rattaché au Premier ministre.


A Paris, Pierre Mauroy, entouré de cinq ministres, reçoit secrètement Yvon Gattaz pendant cinq heures. Il lui concède l'allégement de la taxe professionnelle, la stabilisation de la durée du travail et le plafonnement des cotisations sociales. La bataille se concentre sur les charges des entreprises.


Critiques du PCF, critiques de la droite alternent ou convergent.


J'apprends que seront fixées lors de la prochaine réunion du bureau du conseil d'administration du « Centre Mondial informatique » les rémunérations des dirigeants. Leurs exigences sont scandaleuses : ces gens-là nous prennent pour des parvenus, disposés à payer n'importe quel prix pour avoir le privilège de les employer !



Samedi 17 avril 1982



Discussion : il convient de renforcer Matignon pour mieux contrôler les dépenses. Le Budget, le Plan et l'Aménagement du Territoire devront être rattachés directement au Premier ministre.

Malgré l'opposition du Québec, la nouvelle Constitution canadienne est proclamée. Elisabeth II, souveraine britannique, reste Reine du Canada. Trudeau a bien manœuvré.



A Tokyo, dîner offert par le Président à l'ambassade. Grande surprise : l'Empereur vient. A la fin du dîner, Guy Béart réussit à lui faire chanter Le Temps des Cerises devant les dignitaires japonais médusés.



Dimanche 18 avril 1982



A Kyoto, ville aux quatre cents temples, lieu du conflit de pouvoir entre l'Empereur et le Shogun, le Sacré et la Violence, le Président me demande de l'accompagner chez le très vieux maître bouddhiste Hy Oshi, qu'il a souhaité rencontrer. L'homme a cent dix ans. Après un quart d'heure de marche, nous atteignons un petit temple au sein d'un plus grand, un peu hors de la ville. On nous guide vers une salle modeste aux cloisons coulissantes. Un jeune prêtre nous fait signe de nous déchausser et de nous mettre à genoux. Nous restons tous les deux seuls. Inconfortable. Dehors, une cloche retentit. Le maître entre, accompagné d'un « jeune homme » de quatre-vingts ans. Il s'incline et s'assied lentement. De quoi parler ? De rien. Silence. Il ferme les yeux. Fou rire difficilement contenu. Puis... Est-ce l'encens, ou la cloche qui résonne à intervalles réguliers ? Un vertige nous prend. Vingt minutes de méditation ou bien de transes ? En tout cas, un moment à part, de pure sérénité. Brusquement, les portes s'ouvrent. Flashes. Les photographes sont là, tout autour. Le vieillard se relève, très digne. Il enfile des pantoufles. J'ai le temps d'y lire la griffe : « Pierre Cardin »...


Georges Besse visite son usine : tous les ouvriers sont au travail. Il n'était pas question qu'un patron visite une usine vide ! Voilà pourquoi il fallait consulter les syndicats.


Pierre Joxe critique violemment Pierre Mauroy au « Club de la Presse ».



Lundi 19 avril 1982



Retour du Japon. Escale à Vancouver pour un dîner avec Pierre Trudeau. Étrange moment : on ne sait plus ni l'heure, ni le jour. Au rez-de-chaussée de l'hôtel, Guy Béart improvise un concert pour la délégation et les journalistes. Au dernier étage, nous sommes six à table. On parle Pakistan, Inde, Israël, Argentine, Chine, Afrique du Sud, désarmement.

François Mitterrand : Les Américains ne veulent pas négocier avant de déployer leurs Pershing. Trois mois après le déploiement, les deux superpuissances parleront entre elles. Les Américains ne veulent pas d'un accord avant (...). Versailles sera vu comme un échec grave si la barre est mise trop haut ou si on n'en attend rien. J'aimerais seulement que cela soit l'occasion de progresser sur les "Négociations Globales" et sur la "Filiale énergie" de la Banque mondiale.

Pierre Trudeau : Vous avez raison. Il y a un risque d'échec du Sommet, par angélisme. Peut-on parler Est/Ouest sans parler de la nature de la menace soviétique ? Il faut tenter de mieux comprendre les Russes. Il y a un risque de polarisation et de caricature...

Trudeau est incroyablement loin des Américains et de Ronald Reagan, qu'il voit peu et qu'il n'aime pas. Il redoute de voir des Pershing installés dans l'Alaska après décembre 1983.


Au beau milieu de notre dîner, la porte s'ouvre. Jean Daniel — qui faisait partie des invités du voyage — s'avance, décidé. Il s'arrête, comme surpris de notre surprise. Le Président le présente à Trudeau qui, impassible, fait comme s'il le connaissait bien. Un instant de silence, puis Jean Daniel repart.

La scène, pénible, aura duré moins d'une minute. Sans qu'il soit nécessaire de le préciser, chacun comprend que quelqu'un, en bas, aura fait croire au journaliste que les deux hommes d'État avaient demandé à le consulter ! Mauvaise plaisanterie dont je ne connaîtrai jamais l'auteur et dont Jean Daniel, plus tard, acceptera avec élégance de sourire.


A la fin du dîner, téléphonant à Paris, j'apprends que Pierre Mauroy, pour préparer le Conseil de mercredi sur l'abrogation de la loi Peyrefitte, a réuni Badinter et Defferre et leur a proposé un compromis sur l'usage des armes par la police et sur l'«indice objectif» permettant aux policiers de contrôler l'identité d'un suspect. Le Président donne son accord.


Pierre Mauroy, dans un article du Monde de cet après-midi intitulé « Gouverner autrement », autorise les ministres à ouvrir un « débat » public sur les sujets de leur compétence. Dans l'avion du retour, le Président me dit combien il est furieux de cet usage du mot « débat » : « Il ne faut pas de débat public entre ministres.

Un ministre doit s'imposer à son ministère. S'ils continuent, je les renvoie tous ! Ce sont tous des débutants. C'est ça, le drame de la Ve République. Mis à part Gaston Defferre et moi, personne n'avait été ministre ; ils manquent tous d'expérience et obéissent à leurs services. C'est bien dangereux. »



Mardi 20 avril 1982



Au cours du petit déjeuner hebdomadaire, Pierre Mauroy se plaint des critiques de Joxe d'avant-hier. La classe politique ne parle que des conflits entre les ministres, et la presse relaie naturellement ces débats. Je rapporte au Président une remarque d'un dénommé Ernest Bersot, directeur de l'École normale supérieure en 1882, dans Un moraliste: «Cette nation fait sa politique comme elle fait ses romans et son théâtre : elle veut aller vite, elle veut du dramatique et du nouveau, des coups d'éclat, des coups imprévus, des changements à vue, sans fin. Avec cet esprit-là, on a une politique de roman, de théâtre : on se lève tous les matins sur une surprise ou dans l'attente de quelque grand combat entre l'opposition et le gouvernement, combat dans la rue, dans la presse, dans la Chambre ; on a une "journée" par jour...» Rien de nouveau sous le soleil.


Loi instituant le Livret d'épargne populaire et indexant l'épargne des salariés. Cette grande promesse de la campagne électorale est enfin tenue. Il aura tout de même fallu un an pour prendre une mesure aussi simple, à laquelle le Président tenait tant.

Le secrétaire général adjoint de l'Élysée, Jacques Fournier, propose de remplacer certaines dépenses publiques par des réductions d'impôts : on perçoit moins d'impôts et, en échange, on verse moins d'aide à la même catégorie sociale. Idée féconde, qui permettrait de réduire à la fois la bureaucratie et les prélèvements obligatoires. Mais il faut s'attendre à bien des résistances : prendre et donner sont les attributs du pouvoir.





Mercredi 21 avril 1982




Le Conseil des ministres examine enfin le projet de loi abrogeant la loi Peyrefitte. Robert Badinter tente à nouveau de faire ajouter l'épithète « objectif » à l'indice autorisant à réclamer ses papiers à un individu. Gaston Defferre, en tant que ministre d'État, est assis à côté de François Mitterrand ; il lui souffle que le Conseil d'État, lors de l'examen du projet, a déjà rejeté cette épithète. Ce que le Président reprend pour rejeter la demande du garde des Sceaux et conclure. On ne soulignera jamais assez l'importance de la position de chacun autour de la table du Conseil, dans ces débats brefs et décisifs où même les petits billets n'ont pas le temps de circuler... Le Président : « Ce sont les régimes faibles qui ont besoin de lois d'exception (...). Il faut surtout que les policiers soient davantage visibles. Que notre texte soit dix fois meilleur, cela ne rassurera pas un Français de plus. Ce qui les rassurera, ce sont les agents en uniforme, surtout s'ils sont à bicyclette. »

Par ailleurs, il répète devant les ministres ce qu'il m'a dit dans l'avion, au retour de Vancouver : « La controverse publique a un effet déplorable. Si le gouvernement veut se détruire lui-même, je peux lui donner un coup de main ! »

Charles Hernu expose ensuite le projet de loi de programmation militaire tel qu'il résulte du précédent Conseil de Défense. Ce projet décide non plus de la proportion des dépenses militaires dans le budget ou dans le PIB, mais de la réalisation d'un programme physique de matériels et d'équipements, avec un rendez-vous à la fin de l'année 1985 pour réévaluer les dépenses. Il confirme la priorité des forces nucléaires ; décide du lancement d'un nouveau sous-marin nucléaire lance-engins et du programme « Hadès » qui remplacera en 1992 les missiles Pluton ; de la construction d'un porte-avions nucléaire ; de la mise en service des avions de patrouille Atlantic-Nouvelle génération ; de la commande supplémentaire de trois sous-marins nucléaires d'attaque ; de la mise en oeuvre du Mirage 2000, et de la création de la Force d'action rapide (FAR), dotée notamment d'hélicoptères antichars. Hernu : « Le pays tout entier devra mobiliser ses ressources pour assurer sa défense, grâce à quoi il pourra honorer ses engagements et contribuer au maintien de la paix dans le monde. »

Une discussion s'ensuit. Jacques Delors demande si ces dépenses sont chiffrées en francs courants ou en francs constants. Michel Rocard, évoquant les exemples des Malouines et du Tchad, s'interroge sur notre capacité de transport aérien rapide à longue distance. Charles Fiterman donne son accord sur « les objectifs affichés et sur les moyens » ; il s'inquiète de la construction éventuelle d'un char franco-allemand.

François Mitterrand intervient alors longuement, de façon tout à fait improvisée, pour définir avec grande précision le « cœur » de la doctrine militaire du septennat :

« J'ai pris, dans le cadre de mes fonctions, un certain nombre de décisions dont on trouve la traduction dans le projet de loi qui est présenté au Conseil des ministres...

Des progrès sont réalisés dans le monde en ce qui concerne le développement des mécanismes de détection. Nous devons tenir compte de ces progrès pour moderniser au fur et à mesure nos forces. Le fait que les engins utilisés par ces sous-marins aient une portée de 3 500 km leur permet d'agir sans s'approcher trop des côtes et en restant par conséquent à l'abri de l'océan.

Le gouvernement va être l'objet d'attaques très violentes et tous azimuts de la part de l'opposition, qui va l'accuser de sacrifier l'armée. A cela, il répondra que la précédente majorité a retardé pendant trois ans la réalisation du sixième sous-marin nucléaire, alors que nous avons aussitôt commandé un septième sous-marin (...). Les forces françaises ne doivent pas être considérées comme étant fixées sur un adversaire déterminé, et notamment sur l'URSS ou ses alliés. Par ailleurs, notre stratégie est une stratégie anticités. Il en est ainsi parce qu'aucune autre n'est possible en ce qui nous concerne : nous n'avons pas de recul. Nous ne pouvons agir que par la terreur et en menaçant l'adversaire de la mort de millions d'hommes. C'est parce que nous avons cette force, cette capacité de destruction, que nous espérons ne pas avoir à nous en servir. Les Russes et les Américains peuvent se payer le luxe d'envoyer des coups de semonce, d'avoir une défense flexible, d'avoir une stratégie dite antiforces. Ces possibilités, nous, nous ne les avons pas. Ceci dit, personne ne redoute une agression soudaine de la France. Les Soviétiques nous encourageraient plutôt à avoir une force nucléaire, à condition que celle-ci soit réellement indépendante. Si nous étions totalement liés aux forces atlantiques, il serait normal que les Soviétiques nous comptent dans le recensement qu'ils font des forces armées. Il faudra que la démonstration soit faite de notre indépendance totale vis-à-vis des uns et des autres.

Cette stratégie anticités ne peut être utilisée qu'une fois. Toute notre défense est fondée là-dessus. Elle nous oblige à rester au-dessus du niveau d'emploi et de crédibilité de ces armes. Les financiers doivent le comprendre.

Les armées françaises, même celles qui n'ont pas de missiles, participent de la stratégie de dissuasion. L'infanterie, même non nucléaire, fait partie d'une défense qui est globablement nucléaire. En ce sens, on peut parler de défense globale. Mais ceci ne veut pas dire que notre défense est géographiquement globale. Ceci ne veut pas dire que nous engagerons la guerre nucléaire à partir d'une menace planant sur un pays quelconque de l'Alliance atlantique. Nous avons à apprécier nos intérêts vitaux, qui sont permanents ou circonstanciels ; c'est au Président de la République d'apprécier ces intérêts. La France doit faire jouer la guerre nucléaire si son territoire est menacé : s'il est menacé directement, cela va de soi ; s'il est menacé indirectement, c'est au Président de la République de l'apprécier. La stratégie de dissuasion s'applique au sanctuaire, au territoire national, et elle peut s'appliquer là où nous avons des intérêts vitaux. On pense que cela peut être le cas en cas d'agression contre l'Allemagne de l'Ouest, mais il peut y avoir d'autres hypothèses. Nous devons avoir notre défense à nous.

Si nous utilisons les missiles Pluton, dont la portée est de 120 km, et que nous ne voulons pas que le projectile tombe en Allemagne de l'Ouest, il faut placer ce missile en territoire allemand: à ce moment-là, on dira que nous jouons la bataille de l'avant. Nous ne pouvons adopter une stratégie qui supposerait cela, car notre stratégie est une stratégie de dissuasion. En revanche, la portée des missiles Hadès est de 400 à 450 km, c'est-à-dire qu'on peut les utiliser vers l'extérieur à partir du territoire national. Le projectile tombera non pas en URSS, mais en Allemagne de l'Est ou en Tchécoslovaquie. C'est la seule supposition raisonnable, car si on les tire dans l'autre sens, ils tomberont au milieu de l'Atlantique. Par conséquent, si on insiste sur cette portée du missile Hadès, on donne à penser que la seule chose qui soit dangereuse se situe du côté de l'URSS. De plus, au lieu de toucher l'URSS elle-même, on se donne seulement la possibilité de toucher certains de ses alliés.

Bien entendu, nous n'allons pas nous donner le ridicule de dire qu'il n'y a pas de danger. Le Général de Gaulle, dans le même temps qu'il parlait de défense tous azimuts, vouait l'URSS aux gémonies dans ses discours. Mais, à ce moment-là, on ne croyait pas à la guerre. Aujourd'hui, on y croit davantage. Dans ce contexte, l'Hadès a deux inconvénients : il signe une stratégie dirigée uniquement vers l'Est et vise non pas les Soviétiques, mais les Allemands et les Tchèques. Il faut éviter de mettre en avant cette idée.

Le même raisonnement pourrait s'appliquer par rapport à une éventuelle bombe à neutrons. Je rappelle que la décision n'est pas prise en ce qui concerne cette arme. On dit que c'est une arme horrible. Sur ce point, il faudrait s'entendre : n'est-elle pas plus propre que les baïonnettes avec lesquelles on s'embrochait dans les tranchées en 1914 ? La combinaison de la bombe à neutrons et du missile Pluton interdirait en fait au Président de la République de tenir à sa seule disposition l'usage de ces armes qui, compte tenu de leur faible portée, dépendrait à la limite de l'ordre d'un général, voire d'un capitaine. L'utilisation des missiles Hadès serait plus concentrée et permettrait d'établir davantage l'autorité du chef de l'État... »

Au cours du même Conseil des ministres, Georgina Dufoix présente diverses mesures pour la famille. Le Président intervient ; il fait l'éloge des familles nombreuses et souhaite une reprise de la démographie: « Nous n'interdirons pas la contraception, c'est normal, c'est la liberté, mais cela est négatif... La libération de la femme, c'est souvent d'avoir des enfants. »


Le Président demande qu'on trouve un poste au Quai d'Orsay pour Jacques Bouchacourt, un diplomate qui fut candidat gaulliste dans la Nièvre aux élections législatives de 1968. « Impossible », répondent les services. Cela se fera quand même.



L'aviation israélienne lance six raids sur le littoral libanais, entre Saïda et Beyrouth : 25 tués et 60 blessés.



Jeudi 22 avril 1982



Le franc est toujours violemment attaqué. Faut-il attendre ? Peut-on attendre ? Doit-on décider d'une autre politique économique ?

Pourtant, nos résultats ne sont pas si mauvais. Même si, depuis mai dernier, le SMIC a augmenté de près de 25 % et le minimum vieillesse mensuel de 45 %, la hausse des prix est passée de 15 % à 11 % par an, la France a le plus faible déficit budgétaire des grands pays et reste l'un de ceux dont l'endettement public est le moins important (14 % du PIB contre près de 28 % en RFA). Pourquoi cet acharnement contre notre monnaie ?



Yasser Arafat insiste : il a reçu le message, mais ne veut pas venir à Paris s'il n'est pas admis à rencontrer le Président de la République. Claude Cheysson plaide en sa faveur auprès de François Mitterrand : « Jamais l'OLP n'a été aussi proche de nous, multipliant les avances et les informations.» Le Président maintient son refus.



Malgré les menaces de Carlos, Bréguet et Kopp sont condamnés respectivement à cinq et quatre ans de prison. Quelques minutes après le verdict, une bombe explose rue Marbeuf, à Paris, au siège de l'hebdomadaire pro-irakien Al Watan Al Arabi, mal protégé en dépit des nombreuses menaces. Elle fait un mort et 63 blessés. Gaston Defferre suggère au Président l'expulsion de deux suspects syriens. C'est fait le jour même.


André Rousselet, toujours attentif au sort de l'impôt sur les grandes fortunes, s'inquiète du nombre de ceux qui quittent la France pour s'y soustraire. Il propose d'instituer un droit de suite permettant, durant cinq ans, de continuer d'imposer les personnes qui auraient transféré leur domicile fiscal à l'étranger. Ce sera fait.


Le Président, qui finit de travailler au discours qu'il prononcera demain à Hambourg devant le même club où Helmut Schmidt s'en est pris à la politique économique de la France, est ébranlé par la lettre qu'il a reçue du président de la Commission des Finances de l'Assemblée nationale, Christian Goux :

« La situation économique de notre pays est préoccupante (...). La condition du succès réside dans un blocage s'appliquant à l'ensemble des revenus, et non aux seules rémunérations des salariés. Une telle politique se heurtera à des résistances très fortes. Mais les bénéfices à en attendre sont certains : amélioration immédiate de notre monnaie, assouplissement du contrôle des changes, redressement des échanges extérieurs et de la compétitivité interne, réduction des taux d'intérêt permettant une mise en cohérence de la politique monétaire avec la politique économique. »


Blocage des prix et des salaires. Christian Goux, en excellent analyste du capitalisme mondial, est le premier, à ma connaissance, à en évoquer la nécessité, alertant à la fois l'Élysée, Matignon et les Finances. François Mitterrand : « Faut-il vraiment le faire ? S'il le faut, on le fera, mais en veillant à ce que cela soit socialement juste. »


Le Président doit nommer trois membres de la Haute Autorité. Le Président de l'Assemblée, Louis Mermaz, doit en nommer trois autres. On agite des noms : Jean Darcy, Jacques Boutet, Michel Caste, Alain Decaux, Stéphane Hessel, Marcel Huart, Gilbert Lauzun, Jean Marin, Michel May, Jacques Pomonti, Yves Stourdzé, Jacques Thibau...


Cette semaine, les réserves de la Banque de France ont encore baissé de 3,7 milliards de francs.


Le rapport préparé pour Versailles, sur «Technologie et Emploi », s'élabore. Il contient les propositions suivantes : augmentation (chiffrée) de l'effort de recherche et de développement des Sept ; recherche conjointe sur des technologies de base ayant un impact précis sur l'emploi du Nord et sur le développement du Sud (fusion nucléaire, informatique, santé, alimentation) ; efforts parallèles de formation de tous les jeunes de seize à dix-huit ans ; mise au point de nouveaux programmes d'enseignement ; analyse de l'impact de l'informatique et de la robotique sur les conditions de travail.

Ces propositions sont personnellement revues par Jacques Delors, Claude Cheysson et Jean-Pierre Chevènement.



Samedi 24 avril 1982



Nouvelle réunion de sherpas à La Celle-Saint-Cloud. Je soumets aux autres le premier projet de déclaration du Sommet. Il est révélateur des ambitions françaises : nous espérons voir décider une stabilisation des taux d'intérêt américains, mais pas leur baisse.

«Nous avons décidé de mettre en œuvre immédiatement les cinq orientations suivantes :

— un développement concerté de l'économie mondiale sera préparé sur la base du rapport présenté ici par le Président de la République française. L'accent sera mis en particulier sur les trois actions que voici : engager un programme de croissance par la technologie, faire une part nouvelle à la formation des hommes et à l'amélioration des conditions de travail, favoriser partout l'affirmation des cultures. Ces propositions seront communiquées aux autres nations et aux institutions internationales concernées pour leur permettre de donner leur avis et de s'y associer. Elles seront approuvées définitivement lors du Sommet des pays industrialisés de 1983 qui se tiendra aux États-Unis, ce qui n'empêche pas de commencer dès avant leur mise en œuvre effective ;

— la stabilisation des taux d'intérêt et des taux de change, conforme à l'intérêt de chacun et dont l'urgence a été reconnue par tous les participants, sera activement recherchée, en particulier par une concertation aussi étroite que possible entre les trois pôles monétaires européen, américain et japonais ;

— le développement du commerce mondial, aujourd'hui menacé, est une nécessité, même s'il n'est pas la condition principale de la croissance. Pour le promouvoir, nous avons décidé d'assurer l'indispensable ouverture de nos marchés et d'examiner à cette fin, de façon libérale et multilatérale, les degrés d'ouverture de chaque économie. Le cas particulier des relations économiques avec les pays de l'Est a fait l'objet d'un examen qui sera poursuivi en tant que de besoin ;

— le lancement des "Négociations Globales", à très brève échéance, sur une base rééquilibrée, a été souhaité par tous les participants au Sommet, qui ont estimé que celui-ci pourrait se faire avant l'automne. Dans le même temps, nous sommes prêts à engager des actions concrètes de coopération entre le Nord et le Sud, notamment dans le cadre de la proposition pour le développement concerté de l'économie mondiale et par la création d'une "Filiale énergie" de la Banque mondiale ;

— le développement des économies d'énergie et des ressources énergétiques autres que le pétrole, dans une perspective à long terme, reste une impérieuse nécessité. Nous sommes dans le même temps disposés à engager avec tous les pays intéressés une concertation permanente dans le domaine de l'énergie. »


A Paris, Porte de Pantin, un meeting réunit 100 000 personnes en faveur de l'école privée. Pierre Daniel et Mgr Lustiger y assistent.


Le Président est à Hambourg. Discours important. Le soutien apporté à Helmut Schmidt pour l'installation des Pershing passe presque inaperçu :

« Il faut que l'Union soviétique sache que le point zéro n'est pas le point zéro jusque-là cité, que ce soit par les uns ou par les autres. Le point zéro ne peut pas être le simple retrait d'un type d'armement d'un côté, tandis que rien ne serait fait de l'autre. Le point zéro, c'est la force, la puissance, la portée des armes, l'endroit où elles se trouvent, les contrôles exercés, que les techniciens détermineront comme créant la situation où les deux camps s'observeront sans avoir le goût de s'attaquer... »

Jacques Delors, qui se trouve en RFA pour une autre raison, vient à Hambourg dire à François Mitterrand qu'il faut dévaluer dans les quinze jours, qu'on ne pourra attendre Versailles. Il est totalement paniqué par les sorties de devises d'hier.



Je revois James Buckley, à La Celle-Saint-Cloud, pendant une interruption de la réunion des sherpas. Je lui demande : « Quel objectif poursuivent les États-Unis en proposant de limiter les crédits à l'Union soviétique ? » Buckley: « Notre objectif est de nous assurer que nous n'édifions pas une vaste montagne de dettes en URSS, qui donnerait aux Soviétiques la capacité, par une "dépendance inversée ", d'influencer les politiques ou les institutions économiques de nos pays ; et, compte tenu du fait que la situation économique soviétique rend la décision d'accroître les dépenses militaires plus difficile, nous ne voulons rien faire qui puisse faciliter de telles décisions. La charge énorme et croissante que l'effort massif de défense soviétique impose à l'économie de l'URSS devrait être traitée franchement par les dirigeants soviétiques. Nous ne voulons pas atténuer les conséquences économiques de ce fardeau par des interventions gouvernementales sur les marchés financiers. »


Chacun trouve le projet de déclaration générale trop favorable aux thèses françaises. L'accord se fait pour décider à Versailles de la création de deux groupes de travail à Sept, l'un chargé d'étudier l'utilité des interventions sur les marchés des changes, l'autre pour mettre au point des projets précis de coopération sur les nouvelles technologies.



Dimanche 25 avril 1982



Entre sherpas, on esquisse la répartition des thèmes entre les séances du Sommet : samedi matin, rapport introductif de François Mitterrand; l'après-midi, macro-économie, monnaie et commerce ; dimanche matin, Nord/Sud, énergie et déclaration finale ; dimanche après-midi, relecture de la déclaration finale. Les problèmes politiques seront abordés au cours des dîners et déjeuners. Les Américains insistent pour que le Président Reagan dispose, au milieu de la journée de dimanche, d'un temps libre de deux heures. Il n'est pas possible d'amener les représentants de la Communauté à renoncer à leur double présence aux repas.

Les Américains proposent une dégressivité chiffrée des crédits à l'URSS : « On n'a pas à faire de cadeaux à son adversaire. » Cette proposition ne pénalise que les Européens et le Japon, car les céréales américaines sont payées au comptant ou avec un crédit inférieur à un an... Mais Bob Hormats n'insiste pas autant là-dessus que l'on pouvait craindre. Il est entendu que ce sujet sera approfondi à la prochaine réunion des sherpas et qu'au Sommet, il ne sera évoqué qu'au cours des repas, non en séance plénière. Pour l'instant, il n'y a d'ailleurs rien à ce sujet dans le projet de déclaration finale.

Sur le Nord/Sud, les États-Unis — et la Grande-Bretagne, sans doute à la suite de la médiation américaine sur les Malouines — s'opposent aux « Négociations Globales ». Selon le sherpa américain, on pourra peut-être obtenir au dernier moment l'accord de Reagan. On rappelle l'idée de la « Filiale énergie » de la Banque mondiale et de la nécessité d'une solution au financement de l'Agence internationale pour le Développement.

Au chapitre de la macro-économie, j'insiste sur la gestion concertée du dollar, du yen et de l'écu, techniquement possible.


Dans l'après-midi, François Mitterrand me téléphone : «Jacques Delors m'a dit hier qu'il est impossible de ne pas dévaluer avant Versailles. Qu'en pensez-vous? — On peut attendre juin. »


De retour en séance, je passe un mot à ce propos au nouveau directeur du Trésor, Michel Camdessus, qui m'assiste. Il me confirme : «Jacques Delors a tort. On peut très bien ne pas dévaluer avant Versailles. » Je lui demande de me l'écrire. Ce qu'il fait de manière détaillée.


Le soir même, dînant dans la cuisine de la rue de Bièvre, je montre cette lettre à François Mitterrand. La dévaluation est décidée pour le dimanche 12 juin. Pierre Mauroy travaillera sur le programme d'accompagnement. Le Président : « Qu'il fasse le nécessaire, mais pas de rigueur purement économique. Une rigueur socialement juste. Que cela ne soit pas le prétexte, pour le ministre des Finances, de reprendre tout ce que l'on a déjà donné. Et que personne ne me propose de revenir sur la moindre conquête sociale. »

Personne n'essaiera.





Lundi 26 avril 1982



Le Parlement va débattre dans quinze jours des lois sur les droits des travailleurs, qui deviendront les « lois Auroux ». Étrange : pourquoi une loi devient-elle ainsi la « propriété » d'un seul homme? Auroux n'est pourtant pas, comme d'autres, un maître ès relations publiques !

Les socialistes proposent des amendements qui radicalisent le texte. Par exemple, les syndicats ne seront plus limités à un rôle « exclusivement professionnel », et les salariés bénéficieront d'un crédit de deux heures par an et d'une heure par trimestre pour l'information syndicale. Le patronat proteste : les charges, toujours les charges !


Les députés examinent la réforme de l'audiovisuel. La Haute Autorité est créée par un vote à l'unanimité. La droite s'est abstenue.


Pierre Daniel, le président des parents d'élèves de l'enseignement catholique, et Mgr Lustiger font savoir au Président qu'ils ont été piégés à la réunion de Pantin : « Nous ne voulons pas de récupération politique de l'école privée. Nous voulons trouver un accord avec le gouvernement sur le texte du projet de loi, et c'est possible. »

Les problèmes sont maintenant réduits à trois, essentiels : pourra-t-on laisser créer des écoles privées en concurrence avec des écoles publiques, ou faudra-t-il rationaliser les implantations scolaires ? l'État et les communes seront-ils tenus ou libres de financer les écoles privées ? les maîtres du privé devront-ils, ou pourront-ils, à terme, devenir fonctionnaires de l'État ?

Georges Fillioud présente le projet de loi sur la Communication à l'Assemblée. La Haute Autorité n'est pas encore créée que, déjà, on s'y dispute les postes.



Mardi 27 avril 1982



Yvon Gattaz vient me dire qu'il s'inquiète des deux amendements apportés par le groupe socialiste à la loi Auroux.

Le Président demande au gouvernement de s'opposer à cette extension supplémentaire du rôle des syndicats dans l'entreprise. Jean Auroux en fait part sans déplaisir à Pierre Joxe, qui accepte en grommelant. Ainsi fonctionne le dialogue social...




Mercredi 28 avril 1982



Au Conseil des ministres, première discussion autour du projet de loi sur l'immigration, présenté par un secrétaire d'État, François Autain.

Gaston Defferre : Ils apportent la délinquance, et la population va réagir, le racisme va se développer ; il faut expulser les clandestins.

Charles Hernu : Chez moi, il y a des gens qui s'arment et achètent des chiens policiers.

Alain Savary abonde dans le même sens : L'école ne peut rester comme ça, ouverte à tous les vents.

Jean-Pierre Chevènement proteste : Ce qui est dit ici conduit à glisser sur la pente dangereuse d'un discours de droite.

François Mitterrand lit ostensiblement son courrier. En réalité, il ne manque pas une miette de la conversation.

Laurent Fabius demande que l'on distingue entre les étrangers en situation régulière et les autres.

Charles Fiterman ne veut pas d'un renvoi massif.

Algarade entre Gaston Defferre et Nicole Questiaux.

Gaston Defferre : Moi, je ne suis pas conseiller d'État et je n'habite pas Neuilly ! Remarque très injuste. Nicole Questiaux en est profondément blessée. D'autant plus que la plupart des ministres, et non des moindres, sourient.

On évoque l'idée d'un renvoi massif des immigrés en situation illégale et la création de parcs administratifs de transit.

François Mitterrand est choqué : Parcs administratifs? Pas question! Il faut intégrer les étrangers en situation régulière et être implacable avec ceux qui essaient d'entrer illégalement. Il faut certes expulser beaucoup plus les illégaux, mais pas de force...

Il demande à Gaston Defferre et à Claude Cheysson de rester avec lui après le Conseil : il les charge de prendre contact avec Alger et Rabat pour les aviser de la nouvelle politique.


La Grande-Bretagne annonce l'instauration d'un blocus aérien et naval total dans la « zone de guerre de 200 miles » autour des Malouines. L'Argentine réplique : tout navire ou tout avion britannique se trouvant dans ses eaux territoriales ou dans son espace aérien sera considéré comme « hostile ». La guerre est là pour qui en doutait encore. Elle prend les formes légales, comme il se doit entre vieilles puissances maritimes.

Ronald Reagan surprend : il décide d'envoyer George Shultz, président de la grande entreprise d'ingéniérie Bechtel, en Europe pour rencontrer les participants à Versailles. Visiblement, ni Hormats, comme sherpa, ni Haig, comme secrétaire d'État, n'ont sa confiance. Cette mission est sans doute une idée de Clark.

Le Président américain écrit à François Mitterrand :

« Je suis attentivement le travail de nos représentants personnels et je crois que la façon dont ils ont centré leurs efforts et la direction qu'ils leur ont donnée sont très positives. Pour améliorer encore le dialogue entre nous, il me serait utile d'avoir un tableau à jour de vos préoccupations personnelles. Je voudrais de mon côté vous faire connaître nos perspectives. J'ai demandé à George Schultz de discuter de ces affaires avec vous et avec d'autres collègues. Il me fera directement rapport de ces conversations. »


Et il fixe même la date : le 8 ou le 9 mai. Un week-end...

Encore une tournée européenne d'un envoyé américain, décidée et annoncée sans même l'accord de celui qui, présidant justement ce Sommet, est venu le voir il y a à peine un mois ! Conduite impériale qui, jour après jour, irrite et lasse. Naturellement, le Président recevra Shultz. Comment faire autrement?


Les entreprises nationalisées sont exsangues. Terrible héritage. Les pertes du seul secteur industriel public pour 1981 sont estimées par Jacques Delors et Pierre Dreyfus à 4,5 milliards, et à 3 milliards par Pierre Mauroy. Il leur faut 9 milliards en 1982. C'est la preuve — s'il en fallait une — que, sans les nationalisations, elles couraient à la faillite, ou à la vente à l'étranger.

Mais qui va payer ? L'Etat ? Les banques ?

A cela s'ajouteront en 1983, prévient Dreyfus, les pertes de 1982 (qui ne sauraient être inférieures à 6,5 milliards), et ce, malgré les efforts de restructuration de cette année.

Les réunions budgétaires se multiplient chez Pierre Mauroy. Elles sont chaotiques. Aux raisonnements financiers se mêlent le choix des sites à fermer, les promesses électorales, les ambitions futures. Aujourd'hui, par exemple, il est décidé de financer par l'emprunt des constructions scolaires... et de ne rien décider pour la sidérurgie !



Jeudi 29 avril 1982



Robert Hersant prend le contrôle du Dauphiné libéré. Nul ne peut lui reprocher de bien jouer, même sans règle du jeu ni véritable adversaire...


Conformément à l'avis du Conseil d'État, un projet de loi est préparé par les ministères des Droits de la femme et de la Solidarité nationale, sur l'IVG. Il se propose de compléter l'Article L-283 du Code de la Sécurité sociale. Jeannette Laot présente ce projet au Président dans une note. Elle ajoute des considérations d'opportunité : la période actuelle paraît bien choisie pour faire adopter le projet ; les élections cantonales sont passées, les élections municipales sont encore loin. Ce projet, dit-elle, pourrait être présenté au Conseil des ministres du 12 mai. Ainsi, il serait voté à temps pour pouvoir être appliqué, conformément aux promesses de Pierre Mauroy, dès le 1er septembre. Le Président ne commente pas.

Vendredi 30 avril 1982



Formidable progrès de la coopération planétaire : après dix ans de négociations, la Convention du Droit de la Mer est adoptée à New York par 130 voix contre 4 (États-Unis, Venezuela, Turquie, Israël) ; 17 pays se sont abstenus, dont les pays de l'Est. Les grands fonds marins sont, pensent certains, très prometteurs en nodules polymétalliques, c'est-à-dire en nickel. Mais la loi du marché aboutit à l'anarchie, les sites les plus prometteurs étant revendiqués par tous et exploités par les plus riches. Aussi les États-Unis ont-ils peur de perdre leur monopole et ne signent-ils pas.


Nouvelle réunion chaotique, chez Pierre Mauroy, sur le financement du secteur public. Il faut trouver 9 milliards tout de suite, et autant en septembre. Jacques Delors fait une crise : il refuse de demander aux banques de financer autre chose que la sidérurgie... et, bien sûr, les banques elles-mêmes : « Le cas de la sidérurgie, problème douloureux dans plusieurs pays industriels, et pour lequel le Président de la République a pris des engagements, est spécifique. Les sommes en jeu sont considérables, si l'on veut à la fois moderniser l'outil de production et assurer convenablement les reconversions nécessaires. Parce que le Budget 1982 est difficile à boucler, dans des conditions supportables, par notre économie et notre marché de capitaux, je suggère une opération exceptionnelle, étant entendu que je souhaiterais monter, pour les années suivantes, des procédures souples et diversifiées de financement du secteur public industriel. Les fonds propres des banques sont insuffisants, en situation (c'est le cas de toutes les banques de dépôt) ou en dynamique (c'est le cas des banques d'affaires). Là aussi, l'État actionnaire devrait assumer ses responsabilités. Mais, comme il y a des objectifs plus prioritaires que celui-ci, j'envisage d'autoriser — ou d'obliger — les groupes tels que Paribas et Suez à vendre certaines de leurs participations pour retrouver les capitaux nécessaires. Tel est le dispositif de bon sens et de rigueur financière que je vous propose. Pour l'avenir, j'ai d'autres idées, plus révolutionnaires, pour que les épargnants français puissent participer au financement du secteur public élargi. Des études sont actuellement menées dans la plus grande discrétion. »

Il préfère aider toutes les entreprises en allégeant la taxe professionnelle. Pierre Mauroy lui répond que cela ne ferait qu'aggraver le déficit!

Laurent Fabius veut faire payer par les banques 950 millions pour Honeywell, et une somme à préciser pour la sidérurgie, Roussel-Uclaf et ITT. Pierre Mauroy décide que la nationalisation de Roussel-Uclaf et CII sera financée par un emprunt d'État à des banques, au taux du marché, en attendant le collectif de fin septembre. Il ajoute que le Budget versera 2,1 milliards et les banques 3,9 milliards. Et encore, ces chiffres sont-ils « indicatifs », le montant exact devant être précisé après discussions entre Delors et les banques.

Jacques Delors : « On fait exagérément appel aux banques, qui ont elles-mêmes des besoins en fonds propres et dont, surtout, l'image à l'étranger risque d'être compromise par un financement direct de notre secteur public. »


Pierre Dreyfus, en grand patron éberlué par ce désordre, écrit au Président pour lui raconter la réunion et réclamer son arbitrage :

« Le montant et les modalités du financement que l'État doit apporter à ces entreprises dès 1982 revêtent une importance déterminante. Sur le plan politique : l'opinion nationale et les milieux internationaux seront très attentifs à la manière dont l'État actionnaire prendra ses premières décisions financières. Sur le plan économique et social : le rôle moteur confié au secteur industriel nationalisé dans la relance de l'investissement productif suppose que les travailleurs des entreprises et leurs équipes dirigeantes se sentent mobilisés et appuyés par l'État. Sur le plan industriel: le succès des nationalisations repose sur un engagement immédiat de programmes stratégiques de modernisation.

L'État actionnaire doit faire son devoir et apporter, en capital, les moyens d'une croissance respectant des équilibres de bilan qui permettent aux groupes de présenter des signatures de niveau international sans recourir à la garantie de l'Etat. »

Pour que Pierre Dreyfus, si délicat et pondéré, en vienne à se plaindre, il faut vraiment que le chaos soit à son comble, et le sujet d'importance !

Alain Boublil, qui a représenté l'Élysée à cette réunion, confirme le récit de Dreyfus et en rajoute sur le désordre et l'absence de conclusions inhérents à toute réunion de ce genre à Matignon.



Samedi 1er mai 1982



A l'aube, l'aviation britannique bombarde l'aéroport de Port Stanley, capitale des Malouines. Si le porte-avions britannique est touché, dit-on à Londres, Mme Thatcher devra démissionner. On parle d'Heseltine pour lui succéder.



Dimanche 2 mai 1982



Le General-Belgrano, seul croiseur dont dispose la flotte argentine, est torpillé par un sous-marin britannique. Sur les 1000 marins, plus de 600 sont portés disparus. La pression du Tiers Monde pour mettre fin à la guerre par un compromis honorable se fait plus forte. Cheysson demande au Président de cesser de soutenir la Grande-Bretagne. François Mitterrand refuse. Plus encore, à sa demande, les Anglais sont informés en détail des caractéristiques de celles de nos armes dont disposent les Argentins, en particulier les Exocet. Les marchands d'armes britanniques conseilleront immédiatement aux grands acheteurs du Moyen-Orient de ne plus acquérir d'armes françaises, puisque les Français en livrent les secrets aux adversaires. Informé, François Mitterrand ne modifie pas pour autant sa position d'un millimètre. Il réitère à Cheysson, mortifié, l'ordre de faire voter à l'ONU avec les Anglais, quelles que soient les réactions de l'Amérique latine.


Sur RTL, Christian Bonnet traite Robert Badinter de « moisissure d'une certaine société parisienne évoluée ». Le Président demande à Pierre Mauroy de prendre la défense du garde des Sceaux.



Lundi 3 mai 1982



Richard Allen doit démissionner de son poste de conseiller pour la sécurité du Président Reagan pour ne pas avoir déclaré la montre de pacotille que lui avaient offerte des visiteurs japonais. Le clan des Californiens, conduit par Nancy Reagan, qui le détestait, a gagné. Le juge ignare et prétentieux qui fut mon voisin à Williamsburg, William C. Clark, le remplace à la tête du Conseil national de sécurité. Le général Haig n'en a sûrement plus pour longtemps.

Selon les sondages, de 65 à 80 % des Français sont favorables au maintien de l'enseignement privé. Ce problème présente au moins une analogie avec le conflit des Malouines : on voit bien les concessions à la marge qui peuvent être faites et qui sont importantes aux yeux de chaque camp ; mais on voit très mal la ligne d'un compromis possible. Il y aura, comme aux Malouines, un vainqueur et un vaincu.


Le secrétaire général adjoint de l'Élysée, Jacques Fournier, indique au Président qu'il est difficile de ne pas donner suite à l'annonce faite par le Premier ministre du remboursement prochain de l'IVG. Il rappelle la proposition n° 67 du candidat aux élections présidentielles François Mitterrand, qui le prévoyait. Le Président n'a toujours pas réagi à la note de Jeannette Laot. Ce n'est pas dans ses habitudes de réfléchir aussi longtemps.



Mardi 4 mai 1982



Il n'a servi à rien d'informer les Anglais sur les qualités des Exocet : un de ces missiles touche le destroyer britannique Sheffield; une vingtaine de marins sont tués. Robert Armstrong me téléphone : « Mme Thatcher ne vous en veut pas. » Geste élégant. Je ne sais si Armstrong était vraiment mandaté pour m'appeler. Un autre tir au but, et Margaret Thatcher devra démissionner.


Comme avant tout voyage important à l'étranger, une mission de chaque pays vient à Paris préparer les aspects logistiques du séjour des chefs d'État, dans un mois, à Versailles. La mission américaine est dirigée par Michael Deaver, secrétaire général de la Maison Blanche. Elle visite les lieux du Sommet, et demande à me voir. Nous réglons quelques détails puis, devant toute la délégation américaine narquoise et les Français consternés, Deaver m'explique que ce que nous avons préparé à l'Orangerie pour les journalistes est fort bien, mais qu'ils préféreront installer leur propre centre de presse à l'hôtel Méridien, Porte Maillot. La stratégie d'Ottawa se répète : si leurs ministres parlent depuis le Méridien, les journalistes de tous les pays viendront les y entendre, et il n'y aura personne, à vingt kilomètres de là, à l'Orangerie, pour entendre les autres délégations. Le Sommet ne sera donc commenté en permanence que par les Américains. Inacceptable !

Je lui réponds donc avec un sourire aussi large que le sien que, par malheur, ces jours-là, les ascenseurs, le téléphone, l'électricité de cet hôtel seront en panne. Et, de surcroît, tout le personnel sera en grève.

Les douze Américains me regardent, incrédules. Michael Deaver : « Nous allons changer d'hôtel ! » Il n'a pas encore compris. J'enfonce le clou : « Ce sera la même chose dans tout endroit où un centre de presse privé, américain ou autre, serait installé pendant le Sommet de Versailles ! »

Il n'insiste pas. Il n'y aura pas de centre de presse américain.


On compte aujourd'hui 324 SS 20 soviétiques, dont 90 dirigés contre la Chine et 234 contre l'Europe, dont 45 implantés à l'ouest de l'Oural. Et ces chiffres ne cessent de grossir.


Pierre Mauroy confirme par écrit son arbitrage sur le financement du secteur public. Jacques Delors téléphone de Tokyo pour protester.

Mercredi 5 mai 1982



Au Conseil, le ministre de la Santé présente le projet de loi abrogeant l'Article L. 680 du Code de la Santé publique, relatif à l'exercice des activités du secteur privé dans les établissements hospitaliers publics.

Jack Ralite : Les observations de la Cour des Comptes au sujet de ce secteur privé des établissements hospitaliers ont été sévères. Le professeur Debré, qui a créé le système, estime qu'il ne devait être que transitoire. Les médecins n'ont aucun droit aux lits privés ; c'est ce qu'a constaté le Conseil d'État. Mais c'est la loi qui permet aux hôpitaux d'avoir ces lits. Il faut donc modifier la loi qui les supprime, et c'est ce que fait le projet que je présente, qui est une loi de justice sociale.

Gaston Defferre : Le Président avait annoncé que le système disparaîtrait par extinction ; l'extinction me paraît un peu rapide. En outre, les consultations animent les hôpitaux, amènent des clients aux hôpitaux publics. Si les grands médecins ne donnent plus de consultations dans les hôpitaux publics, leur clientèle ira dans le secteur privé. Cette mesure, qui risque finalement de porter préjudice aux hôpitaux publics, n'est pas populaire, même chez les médecins qui, cependant, votent pour nous.

Michel Jobert : Tout est dans les mesures de transition.

Le Président : Certes, M. Ralite accélère un peu un mouvement qui n'était pas prévu comme devant "filer" à cette vitesse. Mais la bataille a été livrée. Un recul raviverait le débat, ranimerait peut-être des illusions. On ne peut pas dire, d'ailleurs, que le texte contredise ce que j'avais annoncé pendant la campagne. Au bout du compte, il vaut mieux en finir, pourvu que l'on ménage les intérêts légitimes pendant la période transitoire.

Le Premier ministre: Il y avait tout de même quelques situations scandaleuses. Je connais des médecins qui se faisaient 10 millions par mois!

Le Président : Le projet est adopté.


Labarrère intervient avant la fin de la Partie A pour signaler qu'il y a un problème au Parlement. D'abord, une extrême lenteur des débats à l'Assemblée et au Sénat ; il cite comme exemples, à l'Assemblée, l'examen de la loi sur la réforme de l'audiovisuel, qui a traîné des semaines, et le fait que 3 500 amendements sont prévus pour les textes sur les droits des travailleurs ; autre exemple, au Sénat, l'enlisement de l'examen de la loi sur les bailleurs et locataires, du fait de l'obstruction systématique de l'opposition. Pendant que les débats sont ainsi ralentis sur les projets de lois déjà déposés, il n'en arrive plus, ce qui pose un problème d'alimentation des Commissions. Remède au premier inconvénient : ce peut être l'utilisation de l'Article 49 alinéa 3. Remède au second : transmettre au Parlement un certain nombre de projets de lois que les Commissions pourraient commencer à examiner.

Le Président : « Il faudra peut-être,en effet, faire passer quelques projets de lois en Partie A dans les deux ou trois prochains Conseils des ministres. »



Vendredi 7 mai 1982



Alain Savary annonce à Pierre Mauroy qu'il lui remettra vers la fin du mois de juin un rapport sur l'intégration de l'école privée dans le secteur public. Le gouvernement pourra décider au second semestre, ou au plus tard au printemps 1983, si l'on souhaite éviter tout incident avant les municipales. Il conseille au Premier ministre de tenir un discours très modéré, dimanche prochain, au Bourget, à la fête du Comité national d'action laïque. « Il y aurait des raisons d'aller vite : la situation est trop favorable au privé. Les dépenses de l'État pour l'enseignement privé augmentent plus vite que celles pour le secteur public. Même en 1982, c'est 22 % contre 18 %. Dans certains départements, dix fois plus de taxe d'apprentissage va à l'enseignement privé qu'au public. Dans des départements comme le Finistère, le Morbihan, la Vendée, il y a très peu d'écoles maternelles publiques. L'an dernier, la population s'est même opposée par la force à la création d'une école publique dans le Finistère. A long terme, le principal facteur de réussite réside dans l'amélioration de la qualité de l'enseignement public et dans sa diversification.»

Mauroy lui demande de continuer à consulter et d'arriver à un consensus. Il lui promet de se montrer modéré dimanche.


Le Premier ministre tunisien, M'Zali, indique à Pierre Mauroy, « à titre confidentiel, que, dans les prochaines semaines, l'OLP va reconnaître le droit d'Israël à l'existence, par le moyen, sans doute, d'un article de presse non démenti qui ouvrirait la voie à une déclaration d'Arafat, s'il est toujours vivant. »


Le débat sur le financement du nouveau secteur public prend un tour très vif. Comme prévu, Jacques Delors proteste contre la décision prise hier par Pierre Mauroy de financer en partie le déficit du secteur public par des prêts forcés des banques. Il écrit solennellement au Premier ministre :

«S'agissant d'une décision d'une aussi grande portée symbolique et d'une exemplarité certaine, je me dois de vous confirmer mon désaccord total sur la manière de procéder et de vous rappeler la philosophie du financement que j'avais développée devant vous au cours du Comité interministériel du vendredi 30 avril. Cette approche est également celle du ministre de l'Industrie, comme il vous l'a dit lui-même et comme il l'a depuis consigné dans une note qui a reçu mon complet accord.

Avez-vous songé au bilan des banques et au moral de leurs nouveaux dirigeants ? Savez-vous les conséquences dramatiques qu'aurait une baisse du crédit des banques françaises à l'étranger ?

Dans ces conditions, je vous dis solennellement que cet ensemble de décisions constitue un très mauvais départ pour l'ensemble du secteur public. Je ne saurais, pour ma part, m'y associer, soucieux que je suis de bien réussir nos nationalisations et d'en soigner l'image de marque en France et à l'étranger.

Je suis absent de Paris, mercredi prochain. C'est une coïncidence opportune. Car je ne pourrais me taire devant tant d'incompréhension des conditions de réussite de notre expérience sur un point capital: le secteur public. Mais devant quarante ministres et secrétaires d'Etat, il est difficile de parler nettement... et surtout d'éviter des fuites. Or, je ne voudrais pas provoquer une nouvelle affaire au sein du gouvernement. La France a besoin de calme... mais aussi d'une bonne gestion.

Dois-je vous rappeler mes alarmes successives sur les difficultés de financement interne et externe de notre économie, en raison de la structure et du déficit du Budget 1982, mais aussi en raison de la nécessité de soutenir l'investissement ? Dans ces conditions, il n'est pas raisonnable de prendre des mesures dont la philosophie sous-jacente est qu'il existe des possibilités illimitées de financement sur le marché des capitaux et des trésors cachés dans les banques. A moins de se laisser aller à un recours excessif à la création monétaire, ce qui est une menace constante et très dangereuse.

Le lundi 17 mai, à mon retour, je solliciterai une audience du Président de la République afin qu'il puisse tirer, avec vous-même en tant que chef du gouvernement, les conséquences d'un désaccord aussi fondamental. Car ce que je vous propose aujourd'hui comme principes directeurs de financement, est, je dois le souligner, dans le droit fil de la décision de nationaliser à 100 %. Je ne reviens donc pas en arrière. Je suis tout simplement logique avec les orientations que nous avons choisies. C'est donc bien, à travers le financement 1982, une question de principe qui engage l'avenir et conditionne la réussite de notre expérience. »


Il ajoute à la main : « Désolé de ce désaccord, mais la question est vitale. Amicalement. »

Sa démission est donc sur la table. Cette longue lettre, visiblement écrite pour être rendue publique au cas où il aurait à quitter le gouvernement, oblige Pierre Mauroy à lui répondre le jour même par une longue missive remarquable et pleine de subtilité — sans doute rédigée par Jean Peyrelevade —, dont il envoie aussi copie au Président :

« Les décisions que j'ai prises l'ont été après une large concertation interministérielle, plusieurs réunions tenues sous la responsabilité de mon cabinet, et un comité que j'ai moi-même présidé le 30 avril. Cette préparation se situait dans un contexte économique et budgétaire difficile. Pour contribuer à la relance de l'investissement privé, il convenait de faire un geste en faveur des entreprises, notamment du secteur privé. L'allégement de la taxe professionnelle et des charges sociales que j'ai finalement retenu, sensiblement moins élevé que celui que vous souhaitiez, rendait d'autant plus délicat l'équilibre en recettes et en dépenses du collectif (...). Pour ces différentes raisons, et en l'absence de toute proposition réelle d'économies budgétaires, je ne puis donc que maintenir les termes de l'arbitrage que j'ai rendu.

Reste l'avenir, et notre philosophie du financement du secteur public, industriel et bancaire, qui me paraît être de loin la question la plus importante. Je ne voudrais pas, de ce point de vue, que vous vous mépreniez sur le sens de mes décisions.

Je suis d'accord avec le principe que vous affirmez, suivant lequel il revient à l'actionnaire de combler les pertes et de rétablir les fonds propres. Ces pertes, pour l'année 1981, se montent à 4,5 milliards. L'État, à peine devenu actionnaire et alors même que l'arrêté des comptes 1981 vient tout juste de se produire, en couvre immédiatement les deux tiers. Je connais peu d'actionnaires privés qui fassent aussi rapidement leur devoir.

Il revient aux chefs d'entreprises publiques de faire également le leur, et de retrouver le plus vite possible un équilibre d'exploitation satisfaisant. Dès lors qu'ils déploieront en ce sens les efforts voulus, je continuerai, pour ma part, à faire que l'Etat remplisse ses responsabilités d'actionnaire.

Je partage également votre analyse sur la situation des banques françaises, qui sont des entreprises comme les autres, soumises aux mêmes règles d'équilibre. Je vous assure que je suis pleinement conscient des conséquences que pourrait avoir une détérioration de leur crédit à l'étranger. Il n'est donc pas question de mettre en danger l'ensemble de notre système bancaire par des décisions unilatérales. Nous sommes simplement tous d'accord sur le fait que le système bancaire français peut participer davantage, et mieux, au financement de l'investissement industriel, notamment dans le secteur public. Vous avez donc reçu un mandat de négociation pour voir avec les responsables des banques nationalisées comment elles pouvaient raisonnablement participer à cet effort, par exemple en vendant certaines de leurs participations ou en mobilisant les indemnisations de nationalisation auxquelles elles peuvent prétendre. Il vous revient de mener les discussions correspondantes et de m'en rendre compte, les chiffres qui ont été articulés n'ayant à ce stade qu'un caractère indicatif.

Je tire enfin de cette situation deux conclusions : la première est qu'il est évident que dans toutes les lois de finances à venir, et dès la préparation du Budget 1983, puis celle du collectif de fin d'année, le financement satisfaisant des entreprises publiques doit constituer pour le gouvernement une priorité décisive ; la seconde est la difficulté extrême où nous sommes de procéder à des économies budgétaires a posteriori. Je suis donc tout à fait convaincu que c'est dès la préparation du Budget 1983 que nous devrons procéder aux arbitrages nécessaires, si douloureux soient-ils, afin de dégager les sommes nécessaires au bon développement du secteur public. Je ne doute pas de rencontrer votre accord sur ces principes, et de votre aide efficace pour leur mise en œuvre. »

Pierre Mauroy ajoute à la main : « Je crois vraiment que nous pouvons faire l'économie d'un désaccord. Amicalement. »



Delors n'est plus démissionnaire.

Pierre Mauroy se révèle jour après jour un Premier ministre subtil et fidèle, soucieux de remplir son rôle sans en faire un tremplin pour une autre ambition. Mais sa façon de gouverner, par des réunions successives aux conclusions approximatives et changeantes, a de quoi stupéfier un Jacques Delors qui a connu, en d'autres temps, un Matignon moins désordonné.

Au-delà des questions techniques, cet incident révèle un mal plus profond : il est peu admissible qu'un ministre et un Premier ministre se parlent si peu et se comprennent si mal.



Samedi 8 mai 1982



L'anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale redevient jour férié et chômé.



Encore une impolitesse américaine : dans une nouvelle lettre-circulaire, Ronald Reagan entend imposer aux Sept un agenda pour Versailles et pour le Sommet de l'OTAN qui aura lieu finalement à Bonn, au lendemain de Versailles, comme si le Président américain était lui-même l'hôte des deux instances. François Mitterrand et Helmut Schmidt apprécient!

« Un accord doit être trouvé à Versailles, écrit-il, sur une politique commune des crédits envers l'URSS. » Il en fait la condition d'une attitude plus souple des États-Unis sur le « contrat gaz » (« un succès dans ce domaine permettra d'aborder dans de meilleures conditions d'autres aspects des relations économiques Est/Ouest »). Il souhaite également discuter des grands sujets politiques et évoquer la nécessité d'un effort particulier auprès des jeunes générations. Les questions des relations Nord/Sud et de l'énergie ne sont évoquées qu'en une seule et brève phrase au début de la lettre.

Pour le Sommet de Bonn, Reagan propose trois thèmes: célébrer les valeurs de l'Alliance et sa vitalité, symbolisée par l'adhésion de l'Espagne ; répondre avec une résolution renforcée au comportement soviétique menaçant; confirmer l'engagement de faire progresser le contrôle des armements. Il considère enfin qu'il serait souhaitable de parler de la Pologne et de l'Afghanistan.

« Nous ne devrions laisser planer aucun doute sur le fait que nous partageons une perception commune de la conduite internationale soviétique, et conforter notre position selon laquelle des relations constructives Est/Ouest ne peuvent être basées que sur l'adhésion mutuelle aux principes de retenue et de responsabilité.

A cette fin, nous devons améliorer nos capacités de dissuasion vis-à-vis de toute agression ou intimidation soviétique.

Pour cette raison, je propose que ceux d'entre nous qui participent à l'organisation militaire intégrée de l'OTAN adoptent à Bonn, en annexe à la déclaration du Sommet, un document soulignant notre résolution d'améliorer nos efforts de défense conventionnels, en tant que contribution essentielle à la dissuasion de l'Alliance. »

Le dernier paragraphe, qui ne concerne pas la France, n'a même pas été rayé du modèle standard !

Qui prépare ce genre de lettres ? Qui se permet de penser que l'ordre du jour, décidé à Sept il y a un mois, pourrait être dicté aujourd'hui de Washington? La grossièreté de la forme est telle que le fond lui-même ne peut être discuté sereinement.





Dimanche 9 mai 1982



Violents bombardements israéliens contre des bases palestiniennes au Sud-Liban. Et réciproquement.


Devant 150 000 personnes réunies au Bourget pour le centenaire de l'École laïque, Pierre Mauroy prononce un discours modéré, conformément à la stratégie arrêtée avec Alain Savary : « Y aura-t-il dans ce pays maintien de la liberté de l'enseignement ? La réponse est oui. Y aura-t-il dans ce pays le droit à l'existence d'un enseignement privé ? La réponse est oui. Allons-nous maintenir telles quelles les formules actuelles qui associent au service public des établissements privés qui ne sont pas tenus d'en respecter toutes les obligations ? La réponse est non. Allons-nous du jour au lendemain, de façon autoritaire, changer cette situation ? La réponse est non. Il n'est pas dans nos intentions de résoudre ce problème dans la précipitation et dans le dogmatisme (...). La mise en œuvre progressive d'un véritable service public de l'Education ne sera pas décrétée, mais négociée. »


Le Président Reagan formule publiquement les propositions contenues dans sa lettre d'hier. Il avance une date pour la reprise des discussions avec les Soviétiques. C'est la première fois, depuis qu'il est Président, qu'il fait des propositions de négociations aux Soviétiques.


D'après Robert Armstrong, Margaret Thatcher a rabaissé ses prétentions. Elle ne veut plus que 1 008 millions d'écus pour 1982. Belle précision... Mais c'est encore beaucoup trop !



Lundi 10 mai 1982



Jacques Delors communique au Président de la République son échange de lettres avec Pierre Mauroy sur le financement du secteur public. Il ajoute : « Avec l'accord du Premier ministre, je transmets au Président l'échange de correspondance que j'ai eu avec le chef du gouvernement. En agissant ainsi, je ne souhaite nullement provoquer un superarbitrage, mais vous soumettre les éléments d'une importante discussion de principes sur l'avenir du secteur public élargi, tant industriel que bancaire...»

Le Président laisse le Premier ministre décider. «Ceci est de la compétence gouvernementale. L'Élysée ne doit pas s'en mêler. »

Le Premier ministre confirme sa décision : les banques devront faire un effort aussi important que possible ; mais ce financement devra rester confidentiel, pour ne pas affoler le marché des changes qui y verrait le signe d'un certain laxisme. On a nationalisé les banques et on s'en sert comme d'un substitut à l'impôt : à ne pas refaire.




Mardi 11 mai 1982



Le Président, piqué au vif de voir Ronald Reagan se comporter en maître de son Sommet, lui répond sèchement : « L'ordre du jour est décidé collectivement par les sherpas et pas par vous. Et si quelqu'un doit décider, c'est l'hôte, c'est-à-dire la France. » Ce long texte trace le cadre du Sommet à venir. Il annonce en outre que Pierre Mauroy présidera la délégation française au Sommet de l'OTAN à Bonn.

« Comme vous, je suis convaincu que la paix, la prospérité et la sécurité sont indivisibles. Nous sommes l'un et l'autre soucieux de progresser, à l'occasion de ces rencontres, dans la voie de la solidarité dans tous les domaines. En tant qu'hôte du Sommet des pays industrialisés à Versailles, j'insisterai d'ailleurs particulièrement sur la nécessité d'éviter tout affrontement entre des pays que tout doit rapprocher.

Bien que, sur la plupart des sujets, mes propres réflexions rejoignent ou complètent les vôtres, je crois utile, à mon tour, de vous préciser la façon dont j'envisage le Sommet.

Pour le commerce, je crois comme vous que nous devons résister aux pressions protectionnistes. Il y va de notre commune prospérité. Cela implique, entre autres, une bonne préparation de la prochaine réunion ministérielle du GATT. Il me paraît aussi souhaitable qu'un échange de vues très franc ait lieu à Versailles sur les problèmes commerciaux, notamment en ce qui concerne le degré d'ouverture de nos économies.

Il est indispensable que nous parvenions dès le Sommet de Versailles à une meilleure concertation entre nos politiques économiques. J'ai déjà eu l'occasion de vous dire de vive voix, en mars dernier, combien la stabilisation des taux de change et des taux d'intérêt me paraît nécessaire, et je n'y reviendrai donc pas en détail ici. Il serait important de parvenir à Versailles à un accord sur ce point et de poser les premiers jalons d'une concertation entre les grandes monnaies. Au-delà, il serait utile de réfléchir à la mise en œuvre d'une croissance concertée de nos économies, fondée sur les formidables ressources que laissent entrevoir les nouvelles technologies.

S'agissant des relations Nord/Sud, je me permets d'insister auprès de vous, mon cher Ronald, pour vous demander de réexaminer d'ici le 4 juin prochain cette question très importante. Lors de la conférence de Cancún, en effet, un engagement politique solennel commun avait été pris de contribuer au plus tôt, dans le cadre des Nations-Unies, au lancement des "Négociations Globales". Depuis, les discussions entre experts n'ont pas permis d'aboutir à un accord sur la procédure de leur déroulement. Récemment, les pays du groupe des 77 ont présenté, grâce à l'action des plus modérés d'entre eux, un texte commun qui contient de très substantielles concessions, notamment sur le nécessaire respect de la compétence des institutions spécialisées, auquel je suis comme vous très attaché. Ma conviction profonde est que les quelques problèmes encore en discussion peuvent être réglés positivement.

Vous évoquez brièvement la question de l'énergie, et il ne semble pas en effet qu'elle doive être au premier plan le mois prochain. Nous pourrons cependant confirmer la nécessaire poursuite des efforts de diversification et d'économies et manifester notre disponibilité à engager une coopération avec tous les pays intéressés.

La question des relations économiques Est/Ouest est d'une nature quelque peu différente, et mérite un examen approfondi. Chacun de nos pays est placé dans une position particulière ; aussi, un échange de vues sur les perspectives économiques des pays de l'Est et sur les objectifs communs que nous pouvons poursuivre à leur égard est-il nécessaire. Je constate que des progrès appréciables ont été enregistrés en ce sens dans le cadre du COCOM. En outre, les discussions en cours sur la question des crédits me paraissent bien engagées et devraient permettre d'aboutir à des résultats acceptables par tous à Versailles.

S'agissant des questions politiques générales, il va de soi que je souhaite comme vous que nous ayons à Versailles des conversations informelles et confidentielles sur les sujets importants du moment. J'ai personnellement veillé à ce que le programme du Sommet et le cadre du Grand Trianon favorisent de tels échanges.

En ce qui concerne le Sommet de Bonn, le Premier ministre du gouvernement français y participera avec la volonté de manifester l'esprit de solidarité sans faille qui nous anime à l'égard de l'Alliance, essentielle pour notre commune sécurité. Tout en occupant une position particulière, la France comprend et partage le désir des autres pays membres de témoigner de la solidité des liens qui les unissent à un moment où les relations entre l'Est et l'Ouest traversent une phase difficile.

Nous serons amenés à dénoncer la gravité des attaques que l'Union soviétique a portées au développement des relations Est/Ouest: atteinte à l'équilibre des forces, intervention en Afghanistan, incitation directe au coup d'État militaire en Pologne. Nous devrions saisir cette occasion pour aller au-delà d'un simple rappel et souligner la profonde différence de nature qui existe entre l'Alliance atlantique, association de nations libres, et l'ensemble dirigé par l'Union soviétique, qui se comporte comme un bloc soumis à une seule puissance.

En ce qui concerne la maîtrise des armements, j'ai pris connaissance avec le plus grand intérêt du discours que vous avez prononcé dimanche dernier sur les START. J'ai relevé en particulier la perspective d'une reprise rapide de ces négociations, et votre volonté de parvenir à un abaissement du niveau des armements stratégiques des États-Unis et de l'URSS. Il s'agit là d'une initiative très importante, et j'aurai prochainement l'occasion de le dire publiquement.

S'agissant de votre souhait de voir approuver à Bonn un document annexe sur la défense conventionnelle, la France, qui poursuit pour sa part dans tous ces domaines un effort important et régulier, ne pourra pas être engagée par ce texte en raison de notre position particulière vis-à-vis de l'organisation militaire intégrée. »


Le collectif de printemps est maintenant prêt pour être discuté demain en Conseil des ministres. Le Président en est informé par François-Xavier Stasse qui a assisté à toutes les réunions à Matignon : 5 milliards d'allégement de la taxe professionnelle ; suppression de la taxe d'habitation pour les personnes âgées de plus de 65 ans, et réduction de 10 % pour les locataires d'HLM. L'augmentation d'un point du taux moyen de TVA financera le débloquage d'une partie de la réserve budgétaire d'équipements publics (routes, télécommunications...) que divers ministres réclament. Un taux de TVA supermajoré pour la joaillerie, envisagé par Laurent Fabius, a provoqué des craintes dans d'autres secteurs. On y a renoncé.

Pierre Mauroy maintient la contribution des banques au financement des entreprises publiques tel qu'il l'a arbitré. Jacques Delors est à Tokyo.

François Mitterrand décide de tenir une conférence de presse juste après le Sommet de Versailles et avant le Sommet de l'OTAN. Donc, juste avant la dévaluation ? « Oui. Je ne veux pas avoir à la commenter, c'est l'affaire du gouvernement. »




Mercredi 12 mai 1982



Jacques Delors absent, le Conseil des ministres adopte le collectif budgétaire présenté par Laurent Fabius. La contribution des banques est annoncée assez discrètement : le communiqué précise seulement que « le financement des entreprises publiques se fera dans le respect des règles de gestion du secteur bancaire ». François Mitterrand : « Encore faut-il veiller à ce qu'aucune déclaration ou rumeur intempestive ne vienne accréditer l'idée d'un circuit de financement privilégié reliant banques publiques et entreprises publiques sur ordre de l'État. »

Le Conseil évoque aussi la politique de la Santé et la restructuration de l'industrie chimique. Le remboursement de l'IVG n'est pas mentionné. Chacun le croit décidé, alors qu'il ne l'est toujours pas.



Vendredi 14 mai 1982



Le Zaïre rétablit ses relations diplomatiques avec Israël. Plusieurs pays arabes rompent avec Kinshasa. Jean-Pierre Cot aimerait bien qu'on en fasse autant, mais à cause des violations des droits de l'homme perpétrées chez Mobutu !


Ultimes réunions préparatoires à Versailles : les directeurs politiques des ministères des Affaires étrangères des Sept s'affrontent sur les crédits à l'Est (ils ne décident rien) ; les directeurs du Trésor des Sept sur la coopération monétaire (ils élaborent quant à eux un texte qui sera annexé au communiqué du Sommet et engagent une réflexion constructive sur les interventions sur les marchés des changes).


André Rousselet fait travailler chez Havas, par Nicolaÿ interposé, à la création d'une chaîne cryptée. Il dit en avoir vu tout l'intérêt pour l'État. Il a raison. Une liberté durable passe par l'éclatement des monopoles.




Samedi 15 mai 1982



A Rambouillet, dernière réunion préparatoire au Sommet de Versailles. Robert Armstrong et Bob Hormats conduisent une offensive, à partir des communiqués des réunions de l'OCDE et du FMI de la semaine dernière, qui citent l'inflation comme la principale difficulté, afin d'inverser l'ordre de priorité, dans le projet de communiqué du Sommet, entre inflation et chômage. Sur le protectionnisme, le Japonais promet d'annoncer des décisions positives avant le 1er juin. Sur le commerce Est/Ouest, Hormats réclame encore qu'il soit mis fin aux subventions aux crédits accordés à l'URSS. Les autres acceptent ; la France est isolée.

Voulons-nous participer à ces sanctions ? Si c'est le cas, mieux vaut les accepter avant Versailles, pour ne pas donner l'impression de céder en séance aux pressions américaines. Sinon, le Sommet restera comme le lieu de naissance d'un COCOM financier plaçant toute la politique des Européens vis-à-vis de l'Est sous contrôle américain.




Lundi 17 mai 1982



A Luxembourg, discussions entre ministres des Affaires étrangères sur le communiqué du prochain Sommet de l'OTAN. Pour Haig, le Sommet de Versailles n'est que le prélude à celui de Bonn. Les Américains veulent avoir tous leurs alliés derrière eux avant d'approcher Moscou. Nul, mis à part Cheysson, n'y met le moindre obstacle.

Claude Cheysson : « L'Alliance n'est pas un bloc au service des États-Unis. La déclaration préparée pour le Sommet atlantique de Bonn doit souligner que l'Alliance, contrairement au Pacte de Varsovie, réunit des nations libres, sans relation de domination. Le nécessaire retour à l'équilibre des forces ne doit pas inciter les États-Unis à prendre une sorte de revanche, à s'engager dans la voie du blocus économique, ou à instaurer une tutelle sur leurs alliés. Il s'agit au contraire de favoriser l'épanouissement progressif des nations dans leur diversité, en Europe, pour sortir de Yalta. »

Nous sommes les seuls, surtout en ce moment, à avoir une vision d'ensemble susceptible d'équilibrer la démarche américaine au sein de l'Alliance. Les Britanniques considèrent à peu près toutes choses par rapport au conflit des Malouines et tendent à rejoindre partout les positions américaines, même lorsque cela comporte pour eux des inconvénients (« Négociations Globales », crédits à l'URSS). Les Allemands, obsédés par le souci de préserver leur dialogue avec la RDA, espèrent avant tout que la reprise des contacts soviéto-américains et le lancement de la négociation START leur permettront d'élargir leurs relations avec l'Est. Ainsi, lors du Sommet de Bonn, la RFA souhaite faire avaliser sa conception du couple « dissuasion-négociation » et accentuer, avec l'aide des Pays-Bas, de la Belgique et du Danemark, le dégel des rapports Est/Ouest, bloqués depuis l'invasion de l'Afghanistan et les événements de Pologne.



Mardi 18 mai 1982


Impolitesse : l'ambassadeur britannique à Paris vient dire à Pierre Mauroy que si la France cesse de soutenir l'Angleterre dans l'affaire des Malouines, Margaret Thatcher mettra fin au projet de tunnel sous la Manche. J'ai du mal à y croire quand on me rapporte cette démarche. Menace mal venue et en tout cas superflue : François Mitterrand est décidé à soutenir la Grande-Bretagne sans limite, contre l'avis de Mauroy et de Cheysson.


Dégel: dans un discours prononcé devant les Komsomols, Leonid Brejnev répond à Reagan. Ce qu'a dit le Président américain « est un pas dans la bonne direction ». Pour la première fois, l'un donne l'impression de s'adresser véritablement à l'autre, et non plus seulement de prendre l'opinion internationale à témoin de sa mauvaise foi. Mais aucune date n'est encore fixée pour une rencontre.

Bonne surprise : malgré l'échec du Sommet de Londres, en décembre, et de celui de Bruxelles, en mars, l'accord se fait entre neuf ministres de l'Agriculture sur dix sur les prix agricoles. Mieux encore, le ministre britannique n'a pas été autorisé par les autres à considérer qu'il s'agissait pour lui d'un intérêt vital lui permettant d'opposer son veto à l'accord. La fixation des prix prive donc Margaret Thatcher de son seul instrument de chantage pour obtenir un remboursement de la contribution britannique au Budget. Cette contribution est, disent les Neuf, d'un intérêt vital pour l'Angleterre, mais pas les prix agricoles. Par contre, entre ministres des Affaires étrangères, aucun accord ne se fait sur le montant de cette contribution. L'Anglais, Pymm, réclame maintenant 1 500 millions d'écus ; la décision est renvoyée à la semaine prochaine. François Mitterrand suit la question de près. Politiquement, il tient absolument à arriver à un résultat meilleur que celui qu'avait obtenu Giscard d'Estaing. Le Président : « Le problème de la présence de la Grande-Bretagne dans la Communauté est posé. »



Mercredi 19 mai 1982



Partant pour sa première tournée en Afrique, François Mitterrand fait escale à Alger. De ses conversations en strict tête à tête, on ne sait rien. Le Président a renoncé à informer ses collaborateurs.




Jeudi 20 mai 1982



Après deux semaines de consultations entre Londres et Buenos Aires, Perez de Cuellar reconnaît l'échec de sa tentative de règlement pacifique du conflit des Malouines.



On va vers une reprise des relations Est/Ouest dans de nombreux domaines : rencontre au Sommet à l'automne ; démarrage prochain des START ; une nouvelle session s'ouvre à Genève sur les Forces nucléaires intermédiaires ; Haig verra Gromyko le 12 juin à New York; il y a aussi un certaine reprise des relations économiques, et la perspective d'achats de blé américain à grande échelle. Chacun des deux Grands recherche ce dialogue par nécessité : l'économie soviétique va mal ; Reagan rencontre des difficultés sur le budget militaire et doit faire face à la montée du pacifisme.


Niamey, première étape de la première tournée africaine.



Vendredi 21 mai 1982



A Abidjan, le Président donne ses instructions à Claude Cheysson qui part pour Bruxelles participer demain aux négociations sur le chèque britannique.


Matignon travaille au plan qui accompagnera la dévaluation du 12 juin. Très peu de gens sont au courant : moins de dix. Le principal problème est l'inflation. On se prépare au contrôle des prix. Pierre Mauroy estime publiquement qu'il faut « modérer davantage l'évolution des revenus et des salaires ». Mais on ne touchera pas aux acquis sociaux.


Alain Savary annonce la titularisation des assistants non-titulaires, la cessation des créations d'emplois dans le corps des assistants, un plan de transformation des assistants en maîtres-assistants, et la poursuite du plan d'intégration des vacataires.


Les forces britanniques débarquent sur l'île malouine orientale. Les diplomates anglais exigent des Argentins qu'ils renoncent à toute revendication sur les îles. Buenos Aires refuse.





Samedi 22 mai 1982



De Dakar où il arrive dans la soirée, le Président téléphone encore à Cheysson, arrivé à Bruxelles, pour lui recommander la plus extrême fermeté face aux Anglais.



Lundi 24 mai 1982



A Bruxelles, durant la nuit, les ministres des Affaires étrangères s'entendent sur 850 millions d'écus. Pas mal ! Cheysson télégraphie triomphalement au Président :

« La pénible dispute avec les Britanniques s'est terminée très tard dans la nuit à Bruxelles. Je n'ai pas cru bon de tenter de vous joindre, car j'estimais être resté dans le cadre de ce que vous m'aviez dit à Abidjan, puis au téléphone de Dakar. Arguant du montant de + 400 millions d'écus accepté en mai 1980 pour l'année 1981 (à payer en 1982), les Anglais avaient d'abord demandé 1300 pour 1982 (à payer en 1983). Lorsque vous avez rencontré le Premier ministre britannique, ils étaient revenus à 1 008, avec une clause d'indexation les garantissant contre un accroissement de leur déficit. Non sans peine, nous les avons ramenés d'abord à 875, puis à 850, chiffre finalement retenu et qui sera inscrit au Budget de 1983. »

Ce que Cheysson ne dit pas, c'est qu'il a accepté de payer, en plus, la moitié de la part des Allemands, en échange de leur soutien sur la somme à rembourser aux Anglais. Genscher ne voulait d'ailleurs payer que le tiers de sa part, et il a même indiqué que, les années suivantes, ce serait le quart ! Si la répartition de la charge entre les Neuf était normale, des 850 millions d'écus, nous ne paierions que 240. Interrogé, Cheysson prétend que nous paierons en fait 290 ; Chandernagor, qui a été le spectateur impuissant de tout cela, parle, lui, de 320. Double erreur : nous paierons 400 millions d'écus, soit plus que Giscard n'avait payé en 1980 ! Exactement ce que le Président voulait éviter.

Le Président répond à Cheysson depuis Dakar :

« J'ai pris connaissance de la négociation qui a permis de fixer la compensation de la contribution budgétaire britannique pour 1982 à un niveau de 850 millions d'écus, sensiblement inférieur à celui qui avait été fixé par l'accord du 30 mai 1980 pour les années 1980 et 1981, et je vous en félicite. Il va de soi que le résultat final devra se traduire, pour la France aussi, par un coût sensiblement inférieur à celui que représentait pour notre pays l'accord de 1980. Les dispositions d'application en cours d'élaboration ne devront donc pas faire ressortir un transfert anormal de cette charge sur notre pays. En tout état de cause, nous ne saurions en supporter une part plus importante que celle de la République fédérale d'Allemagne. Je vous serais reconnaissant de veiller à ce que le texte final de l'accord soit conforme à ces orientations. »



Explosion d'une voiture piégée devant l'ambassade de France à Beyrouth : 11 morts. Un signe clair : nous sommes de trop ici aux yeux de beaucoup de gens. Quelque chose se prépare ?


Brejnev est mourant. Ni Ronald Reagan ni François Mitterrand — en tant que Président — ne l'auront rencontré. Le patron du KGB, Andropov, devient secrétaire du Comité central. Le signe est net : c'est lui le successeur. Nul ne le connaît vraiment à l'Ouest. Ce doit être un « dur », vu sa carrière, commencée comme ambassadeur à Budapest en 1956.

La situation économique du pays est catastrophique. La productivité s'effondre, la production agricole stagne. Peut-on espérer, comme Reagan, qu'une restriction des crédits obligerait l'URSS à choisir entre le beurre et les canons ? En tout cas s'annonce une période de très grande tension qui ne pourra qu'aggraver l'affaire des Pershing.



Mardi 25 mai 1982



François Mitterrand est à Nouakchott. Il entend la version du Polisario de l'affaire du Sahara espagnol.


Un porte-conteneurs anglais est coulé par un Exocet argentin.


Le ministre israélien des Affaires étrangères, Shamir, sera à Paris début juin. Ayant appris que le Président recevra Shimon Pérès, le chef de l'opposition, dans trois jours, il demande audience. Le Président refuse.



Mercredi 26 mai 1982



Pierre Mauroy est à Beyrouth pour rendre hommage aux victimes de l'attentat d'avant-hier.



De retour à Paris, discussion avec François Mitterrand sur la future dévaluation. Il faut obtenir une décote d'au moins 12 % par rapport au mark et décider d'un programme sévère contre l'inflation et le déficit extérieur ; bloquer les prix de détail pendant six mois ; contrôler sévèrement les prix à la production ; renforcer les économies d'énergie ; encourager les implantations commerciales à l'étranger et l'expatriation de nos cadres ; convaincre les opérateurs étrangers du caractère définitif du réajustement ; limiter le déficit budgétaire à 3 % du PIB par le vote d'une loi organique sur cette norme.

Entendant cela, le Président prend des notes, puis, d'un geste qui lui est familier, tapote sur la table, visage fermé : «On a perdu trop de temps pour utiliser les moyens qu'on s'est donné. On a nationalisé une partie de l'industrie sans relancer l'investissement. On a nationalisé le secteur bancaire sans lui fixer de nouvelles règles du jeu. »

Visage encore plus fermé, le Président écoute la suite : « Une dévaluation doit suivre et non précéder la mise en place d'un nouveau gouvernement, car elle ne réussira que si elle annonce une nouvelle politique. »

François Mitterrand ne répond pas.



Jeudi 27 mai 1982



Au second Conseil de Défense de l'année, le débat reprend sur la loi de programmation. François Mitterrand : « Il nous faut décourager les tentatives de détournement de notre force de dissuasion par une attaque purement conventionnelle...

Un examen rigoureux montre qu'il sera nécessaire de diminuer les effectifs pour éviter d'avoir une armée mal équipée et mal entraînée. Je suis cependant soucieux de ne pas bouleverser totalement l'appareil militaire ; aussi cette diminution des effectifs sera-t-elle limitée et progressive : 35 000 hommes, soit 7 % des effectifs totaux des armées au bout de cinq ans. Il s'agit d'une décision saine, mais aussi courageuse, car une telle diminution d'effectifs signifie la remise en cause de quelques garnisons.

D'ailleurs, de nombreux représentants de l'opposition, dont Pierre Messmer, qui connaissent bien les problèmes de l'armement, ont reconnu le bien-fondé de cette mesure à laquelle il aurait fallu recourir plus tôt. Comme le dit le ministre de la Défense, "celui qui préfère garder une garnison en renonçant à un sous-marin nucléaire se trompe d'époque".

Le souci de maintenir un équipement moderne pour une armée légèrement réduite en nombre s'accompagne du souci de maintenir en état nos industries de recherche et de fabrication d'armements, qui représentent un intrument de l'indépendance de la France qu'il faut au moins préserver, voire développer.

Toutes les décisions nécessaires, de grande dimension, ont été différées sous le précédent septennat, alors que tous les éléments en étaient rassemblés et que le besoin n'en était contesté par personne. »


Versailles se profile à l'horizon. Beryl Sprinkel, directeur du Trésor américain, me confirme qu'il accepte notre proposition d'étudier comment stabiliser les taux de change du dollar, du yen et de l'écu. Cet accord, purement académique, mais néanmoins hautement symbolique, doit être tenu secret jusqu'au Sommet.

Le Japon annonce la suppression ou la réduction de 200 obstacles tarifaires. Cela fera illusion avant Versailles. Et donnera à Suzuki de quoi sauver la face.



Vendredi 28 mai 1982



Pour la première fois depuis octobre dernier, Pierre Mauroy adresse à François Mitterrand une note expliquant la nécessité de la rigueur et d'une nouvelle dévaluation. Il y parle de « changer de vitesse ». En principe, ni Bérégovoy, ni F.-X. Stasse ni moi ne devrions connaître l'existence de cette note, pourtant conforme à notre propre analyse.

A Matignon, certains considèrent l'Élysée comme un repère de gauchistes. Et le font savoir. Si les deux hommes n'étaient si proches, la guerre des entourages les auraient depuis longtemps brouillés.

Nouvelle réunion des directeurs des Affaires économiques des Sept pour parler des crédits à l'URSS. L'Américain répète qu'on doit relever les taux du crédit à l'URSS et limiter le volume global des crédits accordés : c'est d'un vrai blocus qu'il parle. La Grande-Bretagne, qui serait très pénalisée économiquement par cette décision, est pourtant prête à l'accepter ; le Canada et le Japon sont heureux : ils y gagnent ; la RFA et l'Italie s'y rallient avec réticence. La France s'y oppose.

On en reste à une solution boiteuse : le compte rendu des discussions de ce groupe sera tenu à la disposition des chefs d'État et de gouvernement à Versailles.

Les États-Unis veulent obtenir quelque chose à Versailles. Mais quoi ? Les ministres des Affaires étrangères en parleront au dîner du vendredi, les chefs d'État au déjeuner du samedi. Est-ce suffisant ? Les Américains rassurent : ils n'ont nul besoin que tout cela soit débattu au Sommet ni même inscrit dans le communiqué. Méfions-nous...


Parlant devant des journalistes américains, François Mitterrand n'exclut pas une réunion monétaire après Versailles. Naturellement, la chose ne passe pas inaperçue.


Claude Cheysson répond au Président à propos du chèque britannique :

« A Bruxelles, nous n'avons accepté qu'une directive. La Commission est chargée de proposer les mesures précises qui seront soumises au Conseil de fin juin, seul habilité à prendre une décision exécutoire.

Je rappelle en effet que notre réunion des Dix ministres était informelle, comme l'avait prévu le Conseil européen de Londres. Ses conclusions doivent être transposées sous forme de décisions de principe, décisions qui s'inscriront elles-mêmes dans le Budget de 1983, le moment venu (à l'automne).

Les dangers que vous rapportez ont été examinés longuement lors de notre discussion. Je me suis prémuni — et avec nous les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark — en précisant et répétant à gogo que tout se traiterait dans le cadre du Budget, selon les règles budgétaires, avec la clef budgétaire habituelle. Le chiffre allemand a été précisé (150 millions) et figure au procès-verbal. Il ne pouvait être inscrit dans la directive, mais je vous assure que tous les points sont couverts et le resteront. Cela ne peut différer des décisions exécutoires, car aucune n'est prise. Et le front des Neuf tiendra, je pense. Sinon, tout sera bloqué. »

Peu convaincant.



Dans sa prochaine conférence de presse, le Président souhaite annoncer la création d'une quatrième chaîne de télévision afin de répliquer sur le terrain des libertés à la droite qui l'accuse de préparer le totalitarisme.




Samedi 29 mai 1982



Un journal américain reproduit de façon inexacte les propos tenus vendredi par François Mitterrand : il fait dire au Président qu'il est pour la dévaluation du franc. Heureusement, lundi, c'est la Pentecôte, et plusieurs marchés seront fermés.

Dimanche 30 mai 1982



L'Espagne devient le seizième membre de l'Alliance atlantique. Elle est entrée dans l'OTAN avant d'entrer dans le Marché commun.



La pression américaine sur les crédits à l'URSS ne se relâche pas. Alexander Haig écrit à Claude Cheysson :

« Mon gouvernement considère comme vital d'arriver à un accord sur la restriction des crédits garantis et officiels à l'URSS. Je regrette qu'avant-hier, le haut fonctionnaire français ait refusé cette fixation d'un plafond en volume. J'espère que nous pourrons œuvrer ensemble aux progrès indispensables afin que le prochain Sommet soit un succès. »


C'est de plus en plus explicite : les Américains veulent la fixation d'un plafond en volume. Qui répartira alors ce volume des crédits à l'Est entre les différents exportateurs, sinon les États-Unis ?



Lundi 31 mai 1982



Le Président est à Solutré. Un rituel s'instaure. Devant des journalistes locaux, il improvise une conférence de presse. On l'interroge sur le franc. Haussement d'épaules.


Un des témoins du petit déjeuner, Flora Lewis, à qui je téléphone depuis Solutré, accepte aimablement de contredire demain l'article de son confrère sur le franc, paru samedi dans le même journal.


Washington et Moscou annoncent l'ouverture de négociations sur les armements stratégiques. Andropov va recueillir les fruits du dernier geste de Brejnev. Mais qu'en fera-t-il ?




Mardi 1er juin 1982


Le déficit commercial, depuis le début de l'année, atteint 30 milliards de francs. Désastre ! A ce rythme, c'est la faillite assurée dans moins d'un an. Et la prochaine dévaluation ne fera, dans un premier temps, que renchérir les importations et réduire la valeur des exportations. Où allons-nous ?

Notre industrie est décidément beaucoup moins compétitive que nous ne l'avions cru en arrivant.



Les États-Unis veulent faire de la prochaine réunion ministérielle du GATT, en novembre, le point de départ d'un « Reagan round » portant notamment sur l'agriculture et les services. Pas question pour nous d'accepter : la Politique agricole commune de l'Europe n'y résisterait pas.

L'ambassadeur De Commynes, qui m'aide à l'organisation logistique du Sommet de Versailles, croise dans un bureau André Bercoff, auteur, sous le pseudonyme de Philippe de Commynes, d'un livre de politique-fiction sur les élections présidentielles.

« Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé l'autorisation d'utiliser mon nom ?

— Heu... Je ne vous ai pas trouvé!

Réponse somptueuse :

— Nous, les Commynes, sommes dans l'annuaire ! »


Ultime réunion des sherpas à trois jours du Sommet : il est convenu qu'aucun communiqué politique ne sera préparé à l'avance ; si nécessaire, on le fera sur place. Tout semble « sous contrôle ».


A l'Élysée, le Président reçoit Margaret Thatcher.

François Mitterrand : « La solidarité avec la Grande-Bretagne est un des rares points solides pour la France dans le monde troublé où nous sommes. »

On parle Malouines, crédits à l'Est, URSS, Pershing. Sur le chèque, le Président: « L'accord de Bruxelles est excellent si chacun en paie sa juste part. » Curieusement, Mme Thatcher semble ne pas comprendre la merveilleuse traduction de Christopher Thierry...


La France participe désormais à deux forces multinationales : la FINUL, au Liban, et la Force multinationale dans le Sinaï.


Formation d'un nouveau gouvernement à N'Djamena sous le contrôle de Goukouni, dont le Premier ministre est M. Djidingar, avec la bénédiction des Libyens. Hissène Habré guerroie dans le Nord.




Mercredi 2 juin 1982


Pierre Mauroy rencontre Kaddoumi et lui dit qu'il souhaite recevoir Yasser Arafat à Paris. Celui-ci se trouve à Beyrouth, au milieu de ses hommes, véritable maître de la ville et du Sud du pays.


Mouvement à Matignon. Robert Lion ayant été nommé à la Caisse des Dépôts, son adjoint, Michel Delebarre, lui succède à la tête du cabinet du Premier ministre. Un politique succède à un haut fonctionnaire. Marceau Long prend la direction d'Air Inter; déjà, il est prévu qu'il ira plus tard à la vice-présidence du Conseil d'État, après Pierre Nicolaÿ, lequel quittera dans un mois la direction de Havas pour le Palais-Royal. Il sera remplacé à l'agence par André Rousselet. Jacques Fournier succède à Marceau Long comme secrétaire général du gouvernement. Il lui faut un successeur comme adjoint de Pierre Bérégovoy : douze candidats postulent, dont Jean-Louis Bianco et Christian Sautter.

Il faut aussi un successeur à André Rousselet. Jean-Claude Colliard, son adjoint, s'impose.

Jeudi 3 juin 1982


Attentat contre l'ambassadeur d'Israël à Londres. Begin menace de réagir au Liban. Les Américains semblent entrés en intenses conciliabules avec Tel Aviv. Quelque chose se prépare-t-il ?




Vendredi 4 juin 1982


Répondant à des lettres de protestation émanant d'associations familiales, Yvette Roudy expose une série d'arguments en faveur du remboursement de l'IVG, le principal étant la justice sociale.


Le Sommet de Versailles commencera ce soir par un dîner. Ronald Reagan est à Paris. Il déjeune à l'Élysée avant de rejoindre les autres participants à Versailles. Nous passons à table tout de suite, sans entretien préalable. François Mitterrand évoque la situation en Pologne et demande son avis à son hôte. Reagan sort ostensiblement des petites fiches rectangulaires de sa poche intérieure gauche, les compulse, trouve visiblement la bonne, la lit à haute voix, puis s'interrompt... Silence. Le Président français, surpris, passe à l'Afghanistan. Même manège. Nouveau silence. On passe à la guerre entre l'Iran et l'Irak. Là, Reagan feuillette ses fiches, ne trouve rien, les replace dans sa poche. Silencieux et souriant, il se remet à manger. Après un assez long moment, le général Haig répond à sa place.


L'après-midi, après avoir constaté que le franc est au plancher du SME, on part pour Versailles. Le spectacle y est surréaliste.

Dans les sept pays ici réunis, il y a cinq millions de chômeurs de plus qu'en juillet dernier ; la croissance mondiale est nulle, au lieu des 1,25 % prévus ; au Liban, la guerre gronde ; en Europe, la guerre froide risque de se durcir ; en France, la dévaluation est pour dans huit jours. Et l'on s'apprête à se disputer sur les taux de crédits à l'URSS dans le château du Roi-Soleil, somptueusement rénové !

Au Trianon, le premier dîner des Sept — qui sont neuf, Thorn et Martens étant là !... — est l'occasion d'une conversation très générale. Au menu : Moyen-Orient et négociations Est/Ouest.

Après ce dîner, François Mitterrand me fait appeler dans l'appartement qu'il occupe à Trianon. On discute des communiqués en cours de négociation, de la dévaluation de la semaine prochaine, du plan de rigueur en voie d'élaboration. Nous passons plus d'une heure à mettre au point le plan de table du grand dîner du surlendemain, dans la Galerie des Glaces. Trois cents personnes à placer. Deux doivent être particulièrement bien traitées : un célèbre avocat parisien et sa femme qui ont fait le siège des mille et un secrétariats possibles pour être invités. Ils ont fini par l'être. L'avocat écrira quelque temps après un livre dans lequel la réussite du Sommet de Versailles apparaîtra comme son œuvre, l'occasion pour lui de mener à bien de délicates négociations et de subtiles médiations. Alors qu'il ne fut que le figurant muet d'un dîner de trois cents couverts, qu'il passa assis entre la femme d'un haut fonctionnaire japonais et celle du conservateur du Château. Prodiges de l'imagination littéraire...

Samedi 5 juin 1982


Petit déjeuner au Trianon. Jacques Delors n'attend rien des Américains. Moi non plus. Il m'explique que la prochaine dévaluation doit être accompagnée de coupes budgétaires et d'un blocage des prix. Indiscutable.


Le Sommet commence dans une des salles du premier étage où trône le tableau de David représentant le couronnement de Napoléon. Chaque délégation est composée de trois personnes, deux ministres et un sherpa. François Mitterrand explique l'œuvre d'art à ses hôtes : « La mère de Napoléon est représentée sur le tableau, mais, en réalité, elle n'était pas là. Elle a refusé d'y être en prononcant la phrase célèbre : "Pourvu que ça dure. " Cela me fait penser à nos sociétés. Il nous faut changer le monde. C'est notre responsabilité à nous qui sommes riches, et ne pas se contenter de dire : "Pourvu que ça dure! "»


Le Président passe à son rapport sur l'emploi et la technologie, préparé depuis un mois par trois experts, Yves Stourdzé, Érik Arnoult (l'écrivain Erik Orsenna) et Jean-Hervé Lorenzi :

« Si nous réussissons, par notre action commune, à entreprendre ces projets, aurons-nous résolu les problèmes que nos sociétés affrontent? Assurément non ; le progrès technique n'assure pas par lui-même le progrès économique et le progrès social. Il ne peut qu'y concourir, dans les sociétés qui sauront le mettre au service d'une volonté politique. Il restera bien du chemin à faire pour établir une croissance équilibrée et juste, pour en finir avec toutes les formes de misère et de servitude : il nous faudra reconstruire un système monétaire stable, procurer aux entreprises les moyens d'un financement peu coûteux, imaginer des rapports économiques et politiques équitables entre les continents, éliminer tous les obstacles au commerce. Il nous faudra enfin, et c'est l'essentiel, permettre à chaque homme d'utiliser librement le temps que le progrès dégagera.

Nous aurons alors rempli notre rôle de gouvernants. Chacun aura ensuite plus de moyens matériels à sa disposition pour vivre à sa façon la condition humaine, avec ce qu'elle a de limité et d'exaltant, d'inachevé et de grandiose, de fugitif et d'éternel. Nous aurons seulement, pour ce qui nous concerne, en prenant à bras le corps les problèmes qui nous assaillent et en accélérant leurs solutions, assuré à nos nations l'essentiel: la confiance en elles-mêmes.

S'il est des domaines où notre accord est difficile, il en est où nous pouvons avancer. J'ai retenu celui de la technologie.

Si nous ne pouvons éviter la crise actuelle liée à la transition technologique, nous pouvons raccourcir cette transition. Je crois au rôle de l'initiative et de la création. Il faut lancer des grandes aventures comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Mon pays est un de ceux qui ont le moins de succès contre l'inflation, mais nous avons la plus forte croissance. Il y a beaucoup d'expérience à tirer des uns et des autres. Ceci permettra de donner à la jeunesse le goût d'un idéal. »

François Mitterrand conclut son rapport en déclarant : «Nous sommes des démocraties fondées sur des valeurs d'échange, de communication et de culture. »

Suzuki : La technologie a permis d'élever la productivité du travail. Le rapport de François Mitterrand a su finement dégager la relation entre croissance, emploi et dynamisation de l'être humain. Au Japon, la robotisation s'effectue sans heurts. En 1985 se tiendra l'Exposition technologique au Japon. Je lance un appel vibrant pour que, comme l'a proposé François Mitterrand, nous coopérions. Nous devons établir un groupe de travail dans tous ces domaines. Le Japon est prêt à coopérer dans les domaines suivants : biologie, nucléaire, espace, énergies renouvelables. Le Président François Mitterrand a raison de souligner les dangers de l'uniformisation des cultures. Prenons le commerce comme autre exemple : c'est une fois reconnue la position de l'autre que l'on peut définir une coopération technologique et commerciale. Nous avons à optimiser ensemble la technologie.

Helmut Schmidt : Vous avez enrichi les grands thèmes de nos réunions. Je suis très heureux que nous fassions connaître dans le communiqué notre accord sur votre rapport. Mais vous oubliez l'essentiel: la démographie. On a assisté au passage de 2 à 6 milliards d'hommes au cours de ce XXe siècle. C'est pour moi un problème essentiel (...). Le groupe de travail doit étudier la relation entre technologie, population et épuisement des ressources.

Margaret Thatcher, qui fut ingénieur-chimiste, se sent à l'aise avec ces sujets : La science a toujours créé beaucoup plus d'emplois qu'elle n'en supprime. Or le premier effet des nouvelles technologies est de réduire les emplois, mais, comme le dit François Mitterrand, la transition ne doit pas faire peur.

Spadolini : Nous devons relever ce défi. Cela exigera des sacrifices. Le thème des nouvelles énergies est essentiel. Le thème de la technologie est un thème central. Les libres forces du marché donneront l'impulsion.

Pierre Trudeau : Nous savons que les deux précédentes révolutions ont entraîné des crises. Évitons-en une troisième. Il y a une question morale derrière ce rapport.

François Mitterrand : La charge la plus lourde en France est due aux dépenses sociales. L'État paie des dépenses dont il ne décide pas (...). Les biotechnologies vont bouleverser les données de santé en réduisant les dépenses dans ce secteur. C'est l'enjeu essentiel. Le développement de l'agriculture du Tiers Monde permettra de changer la nature de notre développement...

Ronald Reagan prend la parole pour lire une longue note très caustique: Dans les années 30, le Président Roosevelt avait fait faire une étude de ce genre pour tenter de savoir ce que donnerait le développement scientifique dans les vingt-cinq années à venir. Ce document, si on le relit aujourd'hui, ne mentionne ni la télévision, ni le rôle des matières plastiques, ni les avions à réaction, ni les transplantations d'organes, ni même quelque chose d'aussi simple et d'aussi banal que le stylo à bille que je tiens à la main... Nous ne pouvons pas prédire ce que les vingt-cinq années futures nous apporteront comme nouveautés et, par conséquent, il nous est impossible d'étudier les conséquences des innovations technologiques sur la société de demain. Nous n'avons pas peur de la technologie et nous n'avons pas à craindre que les innovations scientifiques ou technologiques nous amènent le chômage. On aurait pu redouter que l'automatisation du téléphone aux États-Unis, en faisant disparaître les standardistes, n'augmente le taux de chômage féminin. Mais les femmes ont tout simplement trouvé du travail dans d'autres secteurs de l'économie. Tout ce qui concerne la recherche est, aux États-Unis, essentiellement du ressort du secteur privé, et je ne vois pas ce que l'on peut faire ici à ce sujet.

Malgré cette douche froide, un groupe de travail est créé pour étudier en commun des projets de haute technologie. S'ensuivront dix-huit opérations concrètes, en particulier un réseau de biotechnologies de pointe et un programme franco-japonais sur les robots. Là se trouve la genèse d'Eurêka.

On passe à la situation économique.

Helmut Schmidt : Selon les prévisions de l'OCDE, dans nos sept pays, le PNB en 1982 sera égal à celui de 1981. Nos économies déraillent. Mais il existe des lueurs d'espoir: les prévisions pour 1983 sont plus favorables, les prix commencent à baisser, les balances de paiements s'améliorent. Nous dépendons d'une consultation efficace entre nous. Notre alliance politique dépend de notre force économique. Nous devons parler ici de notre responsabilité conjointe de la stabilité en matière de commerce et de monnaie. Les taux d'intérêt trop élevés sont inacceptables; leur niveau aux États-Unis (6,5 %) est le plus élevé depuis un siècle ; et nous ne pouvons que nous aligner sur les taux d'intérêt américains, cette politique nous lie. Seule une réduction du déficit budgétaire américain permettra une baisse de ces taux.

Ronald Reagan réplique, toujours en s'aidant d'une note : Nous sommes tous confrontés au chômage. C'est la huitième récession depuis la Seconde Guerre mondiale (...). Aux États-Unis, on diminue les dépenses gouvernementales. Nous n'avons pas pu aider l'industrie automobile, le bâtiment et les travaux publics. Nous avons aujourd'hui, en même temps, un maximum de chômeurs et un maximum de gens au travail, en raison de la situation de nos sociétés: les femmes travaillent de plus en plus. 800 000 Américaines ont trouvé un emploi en un an. Les taux d'intérêt sont élevés pour des raisons psychologiques. Il y a encore de grandes menaces erratiques devant nous. Nous devons lancer une étude sur les taux de change. Les taux d'intérêt n'ont pas suivi, en raison du pessimisme financier, car notre Congrès est retombé dans son ornière budgétaire. Nous essayons de lutter contre cette tendance. Nous voulons faire décroître le déficit budgétaire (...). Nous allons nous en tenir au programme mis en place.

Pierre Trudeau l'interrompt : Le temps commence à manquer. Nos pays vont s'effondrer. Je vous le demande, Ronald, sur la réduction du Budget, comment parviendrez-vous à convaincre le Congrès?

Ronald Reagan répond, cette fois de manière improvisée : Depuis cinquante ans, le pouvoir au Congrès appartient aux démocrates. Aussi les dépenses augmentent-elles. Certes, il faut stimuler l'économie pour lutter contre le chômage. Mais les aides publiques ne sont que des piqûres de cocaïne qui ne résolvent rien. Chez General Motors, 20 000 employés ne servent qu'à suivre les règles fixées par l'État. Cela est un frein à la compétitivité. Les taux d'intérêt sont trop hauts à cause de la cocaïne des aides publiques antérieures. Nous voulons réduire les aides, sauf pour les personnes réellement nécessiteuses. Mercredi prochain, le Congrès devrait voter le Budget en réduisant le déficit. Deux cents millions d'heures de travail bureaucratique inutiles vont être supprimées. Il existe déjà des signes de reprise. Dans les mois à venir, les mises en chantier vont croître. Ceci se traduit par la hausse de la capacité du privé à créer des emplois. General Motors a pu récemment remettre au travail des ouvriers en chômage technique. »

Il a dit cela avec une telle conviction que François Mitterrand conclut : Nous sommes au moins deux à dire que nous ne voulons pas changer de politique!


Au cours du déjeuner, la discussion tant attendue s'engage sur les crédits à l'Est. Reagan réclame un contrôle du volume total. François Mitterrand réplique : Nous ne pouvons pas accepter que vous mettiez en place une sorte de COCOM financier avec un contrôle a priori de nos exportations et, en fait, une première sélection de toutes les opérations, selon un critère politique. C'est inacceptable pour nous.

Helmut Schmidt renchérit : Dès le début de ces négociations, nous vous avons dit que cette affaire du commerce Est/Ouest nous paraît secondaire. Il est beaucoup plus important de renforcer la cohésion de l'Occident, et, pour cela, il faut que vous modifiiez votre politique monétaire. Vous vous livrez à un chantage entre taux de crédit et gazoduc. Nous autres Européens, nous lançons un appel à la raison. Nous vous disons : il faut garder le sens des proportions (...). On peut résumer ainsi le débat d'aujourd'hui : prévoit-on un régime spécial des crédits à l'exportation vers l'Est bénéficiant d'un soutien public, ou bien se contente-t-on d'une recommandation générale de prudence pour les crédits à l'exportation de toute nature vers l'URSS ? La mise en place d'un COCOM financier serait pour nous inacceptable.

Schmidt, en aparté, désigne Reagan à François Mitterrand : «Ce type me fatigue. Il est nul! »


Après déjeuner, la discussion reprend sur l'économie.

Spadolini : Il y a un lien entre nos choix politiques et notre solidarité politique. L'ordre social et l'Alliance dépendent de notre stratégie économique. Nous devons envisager un dessein organique, comme l'a proposé ce matin François Mitterrand. Accroître la productivité est primordial. La lutte contre l'inflation exige la baisse des taux d'intérêt et des politiques fiscales plus strictes.

Pierre Trudeau : Dès que votre chômage se réduira, les salariés demanderont une hausse des salaires.

Suzuki : Il faut renforcer le système monétaire. Les interventions sont indispensables pour créer la confiance.

Wilfried Martens : Il y a eu des progrès notables dans la lutte contre l'inflation. Trois priorités existent aujourd'hui: la baisse des taux d'intérêt, celle des taux de change, l'équilibre entre le Nord et le Sud. Il faut diminuer les taux d'intérêt et les déficits publics. Il faut une coopération des monnaies entre Europe, USA et Japon. Il faut faire un effort sur les taux de change et revenir à plus de stabilité.

Margaret Thatcher : Il faut réduire durablement le déficit en maintenant les impôts au niveau nécessaire. Il faut "lisser" les marchés désordonnés. Le FMI n'est pas une agence pour le développement. Il doit rester indépendant des "Négociations Globales".

Helmut Schmidt : Nul ne pense que je défends l'inflation ; on ne saurait me faire dire que l'inflation a quelque utilité pratique. Mais l'inflation a commencé avant la hausse des prix du pétrole. Elle est due à une absence de discipline. Elle ne peut plus durer. Les banques centrales font des profits énormes grâce à l'inflation. Il faut des interventions de temps en temps pour lisser les fluctuations, lisser la courbe du dollar. Comme cela, personne ne paiera pour ajuster le dollar. C'est une question politique. Si j'étais Premier ministre au Bengladesh, je me plaindrais plus encore. Il y a 1 600 milliards d'eurodollars qui se baladent! C'est à vous, Américains, d'en prendre la charge.

Ronald Reagan : Nous acceptons d'intervenir sur le marché des changes. C'est réglé. Nous acceptons la proposition des sherpas.

François Mitterrand : L'inflation a tué l'Empire romain. C'est une maladie mortelle. Nos sherpas proposent un texte. En juin sera mise en place l'étude monétaire. A Toronto, en septembre, sera décidée l'application par le FMI de notre déclaration de tout à l'heure. Le Groupe des Cinq va travailler à cette application.


Impolitesse : le ministre des Finances américain, Donald Regan, sort parler aux journalistes au centre de presse de l'Orangerie. Il annonce qu'il s'attend à une dévaluation de 10 % du franc et qu'il ne fera rien pour freiner la montée du dollar. Tout l'effet attendu de l'annonce de l'étude des interventions sur le marché des changes est ruiné.

Une autre, de Haig, un peu plus tard, qui se plaint de la chaleur régnant dans l'Orangerie : « Ces Français, au lieu de parler de haute technologie, ils feraient mieux d'apprendre à installer la climatisation ! » Climatiser l'Orangerie ? Sommet de la civilisation...



En fin d'après-midi, une fois la séance levée, une brève promenade sur le Canal est prévue. Mais Gaston Defferre est formel : ses limiers auraient repéré des tireurs au bazooka dans le parc... « Ils sont là », dit-il en désignant une hauteur. François Mitterrand trouve cela grotesque et souhaite maintenir la promenade. On annule : de toute façon, Reagan ne serait pas venu. Naturellement, il n'y a personne dans le parc...


Plus tard, tandis que les présidents et les ministres dînent, les sherpas se réunissent dans une aile du Trianon pour mettre au point le communiqué économique qui sera approuvé demain matin. Les collaborateurs de Reagan (Clark, Baker et Deaver) exigent de dîner à la table des ministres. Mais y installer plusieurs Américains alors que les autres pays n'ont qu'un ministre est impossible. Je les convie à la mienne. Ils préfèrent dîner entre eux à l'ambassade.

Vers 11 heures, traversant le jardin de Le Nôtre, Ségolène Royal, qui m'assiste, tombe sur un homme couvert de paillettes, accompagné d'une otarie et de deux chiens : c'est l'un des artistes venus divertir les chefs d'État et de gouvernement.


Cette nuit, le communiqué est long à mettre au point. Discussion mot à mot : en anglais, naturellement, et Robert Armstrong trouve toujours l'élégante formulation qui nous mettra d'accord.

Dans le paragraphe monétaire, on écrit qu'il faut « maîtriser les déficits et contrecarrer les situations de désordre. Il est essentiel d'intensifier la coopération économique monétaire. A cet égard, nous travaillerons à une évolution constructive et ordonnée du Système monétaire international par une coopération plus étroite entre les autorités représentant les monnaies d'Amérique du Nord, du Japon et des Communautés européennes, en vue de poursuivre des objectifs économiques et monétaires à moyen terme. A cet effet, nous avons pris l'engagement contenu dans le texte ci-joint.» On discute sur le point de savoir s'il faut dire, dans cette annexe, que les interventions sur le marché des changes auront lieu « si nécessaire » ou « quand nécessaire ». La première expression — moins contraignante que la seconde — l'emporte après une heure et demie de discussion. Le texte dit que « nous acceptons la responsabilité conjointe qui est la nôtre de travailler à une plus grande stabilité du Système monétaire mondial (...). Nous sommes prêts, si nécessaire, à procéder à des interventions sur le marché des changes pour contrecarrer des situations de désordre. » C'est la première fois depuis 1971 que les Américains acceptent de reconnaître l'utilité d'une intervention sur le marché des changes.

A propos des « Négociations Globales », on se met d'accord sur un amendement à proposer au paragraphe 5 de la proposition des 77, pour affirmer que les groupes de travail créés « ne devront pas faire double emploi avec les organes actuels ». Ce qui revient en fait à n'autoriser que la création d'un seul groupe, sur l'énergie, domaine où il n'existe pas d'institution internationale. C'est la « peau de chagrin ».

Sur le commerce Est/Ouest, le bref paragraphe que j'ai rédigé est adopté sans difficultés, à ma grande surprise. Il se contente d'inciter chacun à la prudence. Hormats n'a pas insisté pour obtenir davantage, mais il fait inscrire qu'il n'a pu consulter le Président à ce propos.

On va se coucher, traduction faite en français, vers six heures du matin.

Dimanche 6 juin 1982


Petit déjeuner au Trianon ; je rends compte à François Mitterrand de l'état du texte. Pas de problème. On entre dans la salle. Mais ni Cheysson, ni Haig, ni les autres ministres des Affaires étrangères ne sont là. Le Président s'impatiente, puis ouvre la séance par la discussion du communiqué, paragraphe par paragraphe. Un quart d'heure plus tard, Cheysson fait irruption, triomphant. Sans en aviser qui que ce soit, il a décidé hier soir, au cours de son dîner, d'une réunion des ministres des Affaires étrangères pour ce matin, afin de rédiger un autre texte sur les relations commerciales Est/Ouest, qu'il fait distribuer sans rien demander à personne :

« Nous sommes d'accord pour poursuivre une approche économique prudente à l'égard de l'URSS et de l'Europe de l'Est, tenant compte de nos objectifs politiques et de sécurité. D'abord, nous échangerons des informations entre nous et avec d'autres sur nos relations économiques, commerciales et financières avec l'Union soviétique et l'Europe de l'Est. Ensuite, nous avons décidé de [réglementer et] réviser nos relations Est/Ouest en ayant à l'esprit que de telles relations doivent se dérouler sur des bases économiques saines et tenir compte pleinement des considérations de sécurité dans les domaines technologique, économique et financier, y compris [des limites sur] les crédits à l'exportation. Enfin, nous poursuivrons activement le développement et la diversification de nos sources d'énergie afin d'éviter toute dépendance. »

Les crochets indiquent les modestes réserves formulées par Cheysson. Il est content de lui. Par ce texte, pourtant, l'Europe se met entre les mains des Américains !

François Mitterrand le parcourt et sursaute : « Mais ce texte est inacceptable ! Il vise à exclure la France et l'Italie du commerce avec l'Est. Ce texte n'a pas mon accord ! »

Haig, tout sourire, remarque suavement : « Je ne comprends pas ; c'est Claude Cheysson qui nous l'a proposé ce matin... »

Moment difficile.

La négociation reprend. Au bout d'une heure de discussion tendue, au cours de laquelle le gazoduc n'est pas évoqué, on parvient à un compromis : « Le commerce aussi bien que les crédits, les crédits privés aussi bien que les crédits bénéficiant d'un soutien public, sont à examiner ». Ce texte est vide. Chacun continuera donc d'agir à sa guise. Les échanges d'informations se dérouleront dans le cadre normal des institutions de l'OCDE, et non pas dans un cadre spécifique, à Sept ou plus. Ils porteront sur l'ensemble des relations, et non pas sur les seuls crédits export subventionnés ou garantis.

Le Président de la République précise que les mesures adoptées par la France l'engagent déjà largement dans la voie d'un ralentissement et d'un renchérissement des crédits, et qu'il attendra que les autres pays aient suivi notre exemple avant de passer, si la prudence commerciale l'exige, à une seconde phase de restrictions.



Un peu plus tôt dans la matinée, à la frontière israélo-libanaise, le général Callaghan, patron de la FINUL, a vu des chars israéliens passer la frontière. Il téléphone à tous les bataillons le nom de code « Rubicon » afin qu'ils appliquent les consignes prévues en pareille éventualité : opposer une résistance symbolique et rester sur leurs positions tant que leur sécurité n'est pas mise en péril.

A 10 heures, Yasser Arafat fait téléphoner à l'Élysée, de Beyrouth, et laisse le message suivant au permanent : « Depuis hier soir, Israël a commencé l'assaut sur Beyrouth, attaquant sur tous les fronts avec une intensité de feu sans précédent. Je m'adresse à vous, Monsieur le Président, pour vous demander de venir au secours des peuples libanais et palestinien afin de faire arrêter la destruction et le massacre préparés par le général Sharon contre la ville résistante de Beyrouth. Je suis confiant que vous n'épargnerez, comme d'habitude, aucun effort pour aider le peuple palestinien et sa juste cause. Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma haute considération, ainsi que mes remerciements. »

François Mitterrand en est informé pendant la laborieuse discussion du paragraphe sur le commerce Est/Ouest. Il annonce la nouvelle aux Sept. Chacun est surpris. En tout cas, Ronald Reagan fait comme s'il l'était. Les ministres sortent téléphoner.

On me passe alors en séance le message suivant :

« Le Conseil de sécurité se réunira en séance de consultations à 16 h 30, heure de Paris. Le secrétariat des Nations-Unies remettra un rapport sur les événements aux pays membres dans environ deux heures. Les Américains ont annoncé l'évacuation dans les jours prochains d'une partie de leur personnel au Liban. Nous ne pouvons pas joindre Beyrouth par téléphone. La Défense essaie sans succès de se mettre en contact avec le bataillon français. D'après Nanteuil, notre ambassadeur à l'ONU, outre la colonne qui se dirige vers Tyr, il y aurait une deuxième incursion près de la trouée, qui pourrait écorner le secteur français. »


A 12 heures, les colonnes blindées israéliennes progressent vers Tyr. Je passe au Président, toujours en séance, une lettre de Menahem Begin, portée de l'Élysée, exposant les raisons de l'entrée de l'armée israélienne au Sud-Liban, avec copie de celle qu'il a adressée le même jour à Ronald Reagan. Dans les deux messages, Begin plaide « la légitime défense » contre « un agresseur assoiffé de sang » et annonce « qu'il veut faire reculer les terroristes de l'OLP à 40 kilomètres vers le nord ». Il affirme son respect de l'intégrité territoriale du Liban, dénonce le rôle de l'Union soviétique dans les agressions terroristes perpétrées contre Israël, et se sert de l'exemple des Malouines : « Y a-t-il une nation au monde qui tolérerait une situation dans laquelle, après un accord de cessez-le-feu, les attaques se répètent sans cesse ? La réponse est clairement donnée dans l'action toute récente du Royaume-Uni, qui poursuit à l'heure actuelle une guerre en bonne et due forme à une distance de 15 000 kilomètres de ses côtes, en vertu de l'Article 51 de la Charte des Nations-Unies. »

Chaque mot est pesé, jusqu'aux formules de politesse adaptées aux usages en vigueur dans le pays destinataire : « Avec l'aide de Dieu, écrit-il à Reagan, nous remplirons notre devoir sacré. » Pour François Mitterrand, une courtoisie plus laïque...



Pendant que se termine la discussion sur les crédits à destination de l'Est, le Président demande à Claude Cheysson de préparer un texte sur le Liban. Il est prêt à tolérer une incursion jusqu'à 40 kilomètres si elle est suivie d'un retrait, comme il l'a laissé entendre à Begin en mars. Cheysson, en grand professionnel, improvise le texte suivant : « Nous appuyons fermement les appels urgents du Conseil de sécurité et du secrétaire général pour un arrêt immédiat et simultané des violences, et nous appelons toutes les parties à écouter ces appels afin que soient sauvegardées la paix et la sécurité dans toute la région. Chacun de nos gouvernements utilisera tous les moyens à sa disposition pour atteindre ce but. » Le texte est approuvé presque sans discussion.

On apprendra plus tard que les Américains savaient déjà tout à l'avance et que la surprise de Reagan, quelques minutes plus tôt, était une preuve de ses talents de comédien.



Le Sommet se termine par un déjeuner rapide, ministres et présidents mêlés, suivi de conférences de presse séparées. Allant à la sienne dans la Salle du Congrès, François Mitterrand remarque qu'il est déjà venu là en 1939, comme simple soldat, chargé de garder l'hémicycle lors de l'élection du Président Lebrun.


Sur le Liban, François Mitterrand : « La France n'hésite pas à condamner l'intervention israélienne, pas plus qu'elle n'a hésité à condamner les autres interventions militaires sur le territoire du Liban dès lors qu'elles se faisaient contre la volonté des dirigeants légitimes du Liban. Nous n'avons jamais cessé, par notre diplomatie, de contribuer à défendre ces principes d'unité, d'indépendance, de souveraineté, d'aide. Nous nous sommes bornés aux actions diplomatiques, parce que tel est notre rôle. »

Il explique que le texte sur le commerce Est/Ouest n'implique pas d'engagement nouveau. Dans une autre salle, au même moment, Reagan dit exactement le contraire.



A Beyrouth, à 18 h 15, le Président de la République libanaise reçoit l'ambassadeur de France, Paul-Marc Henry. Sarkis réitère sa « demande d'intervention de la part des puissances occidentales et de la France en particulier, pour obtenir un cessez-le-feu effectif qui ne préjugerait pas d'un règlement politique, mais qui allégerait les souffrances des populations martyres ». Il pense que les forces israéliennes vont poursuivre leur invasion jusqu'à Beyrouth. D'ores et déjà, « elles ont rendu impraticables toutes les communications avec la Zone Sud, en violant en particulier tous les barrages des contingents de la FINUL, y compris des deux bataillons français ».


A Versailles, juste après que la merveilleuse voix d'Esther Lamandier a masqué pour un bref instant les grondements de la guerre à Beyrouth, le Président confirme à Pierre Mauroy que la dévaluation sera pour le week-end prochain.


La soirée doit se poursuivre par un court opéra qui sera simultanément diffusé en direct à la télévision et interprété par la compagnie des Arts Florissants de William Christie devant toutes les délégations et la classe dirigeante française. Le rideau de scène ne se lève pas : panne du réseau électrique. Une heure de retard. Reagan s'impatiente, Poher s'endort. François Mitterrand, très calme, me demande d'aller sur scène annoncer que le spectacle est annulé. J'y vais sans hâte excessive. Juste avant que je n'entre en scène, le rideau se lève : quelqu'un s'est souvenu opportunément de l'existence d'un groupe électrogène.


A 23 heures, après l'élégant dîner, les feux d'artifice nous laissent un goût amer : on meurt en ce moment même à Beyrouth ; la rigueur est devant nous. Et pourtant, bien des choses importantes viennent de se jouer ici : on a jeté les bases d'un retour à une coopération des banques centrales, le premier depuis 1971 ; on a lancé la première grande coopération technologique internationale...

Lundi 7 juin 1982


De retour à Paris, François Mitterrand : « Ces Sommets sont des rings de boxe. On cherche un vainqueur et un vaincu. Nous sommes isolés et cela offre une tribune de propagande à nos adversaires. Mais je ne regrette pas d'avoir choisi Versailles. Il faut bien recevoir les hôtes de la France. Qu'aurait-on dit si le Sommet avait eu lieu à Hénin-Liétard ? Que nous faisions honte à la France... »



Israël occupe maintenant Tyr, Nabatieh, Hasbaya. Selon Paul-Marc Henry, l'OLP ne s'attend pas à ce que Tsahal essaie d'atteindre la banlieue de Beyrouth.

L'Émir du Qatar demande « avec la plus grande insistance à la France d'agir » en exerçant sans délai la plus forte pression possible sur Israël pour l'amener à accepter un cessez-le-feu immédiat et un retrait de ses troupes hors du territoire envahi.



L'envoyé spécial américain, Philip Habib, part en mission de bons offices. Il veut obtenir le retrait des Israéliens en échange du départ des Palestiniens.


Même si peu de résultats doivent être attendus de la deuxième session spéciale des Nations-Unies sur le désarmement, qui s'ouvre aujourd'hui, c'est un rendez-vous important. Schmidt s'y rend avec l'intention de prononcer un grand discours et de faire des propositions sur les mesures de confiance. Suzuki y parlera également et soulignera l'importance que le Japon accorde au désarmement. Le général Haig, de son côté, saisira cette occasion pour rencontrer Gromyko. Représentée par son ministre des Relations extérieures, la France y fera aussi entendre sa voix.


Le Président est mis au courant par Gaston Defferre de l'enlèvement fictif, par la DST, d'un exilé roumain, Virgile Tanase, menacé par la Securitate. Il doit rester à l'abri. Cet enlèvement, immédiatement rendu public, fait scandale : on l'attribue à la Securitate.



Goukouni Oueddeï quitte N'Djamena pour Tripoli. Hissène Habré entre en vainqueur dans la capitale tchadienne. François Mitterrand : « Je n'aime pas cet homme. Il est entre les mains des Américains. Mais nous devons le soutenir parce qu'il incarne maintenant le pays dans son ensemble. Ce qui compte, c'est l'unité du Tchad. Si on ne la protège pas, toutes les frontières africaines voleront en éclats. »



André Rousselet s'apprête à quitter l'Élysée pour la présidence de Havas, avec le projet d'y récupérer le projet d'une quatrième chaîne qu'il veut, lui, cryptée.



Mardi 8 juin 1982


La seconde dévaluation se prépare. Pierre Mauroy demande au Président d'annoncer demain, en conférence de presse, la réunion prochaine des partenaires sociaux. Mais pas de dire, évidemment, qu'il s'agira d'y instaurer le blocage des salaires et des prix.

Charles Hernu reçoit l'ambassadeur d'Arabie Saoudite, venu lui faire part de la crainte du Roi Khaled d'une victoire de l'Iran sur l'Irak : « On ne peut plus exclure que cette guerre débouche sur un affrontement international. L'URSS a des relations étroites avec la Syrie, Israël aide ouvertement l'Iran, et les États-Unis d'Amérique savent tout cela. Une partie biaisée se déroule donc sous nos yeux. Les Saoudiens, qui ont des intérêts considérables en France et savent que, grâce à vous, la France ne joue pas le jeu des deux grandes puissances, pourraient donc, dans cette affaire, tenir un rôle international de première ampleur. Quel rôle politique la France va-t-elle décider de jouer dans une situation qui se dégrade rapidement ? Les Iraniens n'ont pas encore précisé leurs intentions, mais Bagdad pense que l'URSS peut les pousser à passer les frontières de l'Irak. Après la conquête du Sud-Liban, la guerre entre l'Iran et l'Irak fait craindre aux dirigeants saoudiens une explosion dans le monde arabe, une accumulation de rancœurs et des gestes inconsidérés et dangereux, y compris pour la sécurité des Européens. » Bien vu...


Le Président Moubarak écrit au Président de la République « pour obtenir le retrait immédiat des forces israéliennes et le rétablissement du cessez-le-feu qui a été violé ».

Veto américain à une résolution du Conseil de sécurité exigeant le retrait « immédiat et inconditionnel » d'Israël du Liban.





Mercredi 9 juin 1982


François Mitterrand donne sa seconde conférence de presse. Fausses confidences. Virgil Tanase est à l'abri ; mais pas question de le reconnaître. La dévaluation est pour après-demain ; mais pas question de l'annoncer. Il parle seulement d'une « deuxième phase » du changement, annonce une table ronde avec les syndicats.

A une question sur Tanase, le Président répond comme il peut, sans mentir ni rien dévoiler. A propos du Liban : « La politique de la France n'est pas, dans la plupart des régions du monde, de se faire gendarme, même si ce gendarme est fondé à intervenir au nom de la paix civile et militaire. Tout appel du gouvernement légitime du Liban sera entendu par la France. Je rappelle la condamnation sans réserve que nous portons contre l'agression israélienne au Liban. Si les pays arabes ont refusé de reconnaître l'existence d'Israël, de mon point de vue, ils ont eu tort. Qu'Israël ne veuille pas reconnaître la réalité palestinienne et le droit de ce peuple à disposer d'une patrie, c'est aussi une erreur historique. Je n'ai pas cessé de le dire aux uns et aux autres, et je le répète (...). Je ne suis pas en train d'examiner une responsabilité historique, elle serait souvent partagée (...). Le pourtour d'un futur État palestinien, je n'en suis pas juge, je n'en sais rien. Il importera aux négociateurs de le dire. Par contre, j'ai toujours dit que si la question se posait, elle se posait d'abord en Cisjordanie et à Gaza, et que, s'il m'est impossible d'en définir les contours, j'en aperçois quand même bien le centre. Je souhaite que ces frontières soient déterminées de sorte que les autres frontières, celles d'Israël, soient intégralement défendues par la société internationale. »



La réunion des chefs d'État et de gouvernement de l'OTAN commence à Bonn, accompagnée de manifestations pacifistes. Le Président n'y vient que pour le dîner, au cours duquel rien ne se dit.

L'aviation israélienne détruit des rampes de missiles palestiniennes dans la Bekaa. L'armée israélienne est à 100 kilomètres de Beyrouth. François Mitterrand se montre encore indulgent à l'égard de ce qu'il croit être une simple opération de sauvegarde élargissant la zone de sécurité d'Israël. Le Roi Khaled d'Arabie Saoudite lui écrit (comme à d'autres, sans doute) :

« En raison de votre souci constant de la paix, nous vous exhortons à poursuivre votre effort pour mettre un terme à l'agression israélienne. Les États membres de la Communauté Européenne condamnent vigoureusement la nouvelle invasion israélienne du Liban, tout comme les bombardements qui l'ont précédée et qui ont causé un nombre intolérable de pertes en vies humaines. Cette action est injustifiable. Elle constitue une violation flagrante du droit international, ainsi que des principes humanitaires les plus élémentaires. En outre, elle compromet les efforts en vue d'un règlement pacifique des problèmes du Proche-Orient et présente un risque imminent de déboucher sur un conflit généralisé. »


Dans la nuit, Brejnev écrit à Reagan ; il lui demande d'intervenir auprès des Israéliens pour qu'ils arrêtent les combats et se retirent du Liban. Le Président américain répond immédiatement qu'il le fera si l'URSS agit de même auprès de Damas.





Jeudi 10 juin 1982


Brejnev écrit de nouveau à Reagan, plus menaçant : « La préparation de l'intervention israélienne était visiblement si élaborée que les États-Unis en avaient certainement eu connaissance à l'avance. » C'est vraisemblable.


Les négociations entre les États-Unis et la CEE sur la sidérurgie sont rompues.

Le Parlement adopte la loi Quilliot.


La crise des changes est à son paroxysme. La dévaluation est devenue un secret de polichinelle. Jacques Delors fait convoquer le Comité monétaire européen pour demain soir.





Vendredi 11 juin 1982


La Commission européenne confirme que la contribution allemande au remboursement consenti à la Grande-Bretagne est réduite de moitié : Claude Cheysson avait bel et bien engagé la parole de la France, contrairement à ce qu'il a écrit au Président.


A la demande de Jacques Delors, le Comité monétaire, composé des dix directeurs du Trésor de la Communauté, est réuni. Il n'accepte qu'un écart de 7 % entre le franc et le mark. C'est insuffisant pour nous. Il faudrait au moins le double pour réussir. Tout est renvoyé à une réunion des ministres.


L'OLP demande à la France d'empêcher les Israéliens d'entrer dans Beyrouth, et de pousser Béchir Gemayel et les Phalangistes à un dialogue avec l'OLP. Israël propose un cessez-le-feu à la Syrie, qui l'accepte.

Samedi 12 juin 1982


Les ministres des Finances des Dix discutent de l'ampleur de la dévaluation française. Consulté par Manfred Lahnstein, appelé par Delors, le Chancelier Schmidt accepte un écart de 10 % : la dévaluation du franc est de 5,75 %, la réévaluation du mark, de 4,25 %.

Qu'a promis Delors en échange aux ministres ? « Rien », répond-il à François Mitterrand qui l'interroge au téléphone depuis Latché.


A New York, 750 000 personnes manifestent contre l'installation des Pershing.

Haig rencontre Gromyko. Le dialogue américano-soviétique reprend, dans le sillage de la double négociation de Genève, sur les armements stratégiques et sur les armements en Europe.

Les Américains se disent convaincus que les Soviétiques recherchent véritablement un accord, d'abord à cause du réarmement américain, puis par souci de restaurer certains éléments de stabilité, enfin en raison d'une certaine foi dans la détente, nourrie chez les dirigeants soviétiques par la conscience des avantages de la coopération économique avec l'Ouest. Chacun s'attend à une négociation longue ; Gromyko confirme à Haig la nécessité de progresser « pas à pas, avec patience ». Les deux parties redoutent une lassitude des opinions publiques face aux surenchères verbales des uns et des autres.

Dans son intervention à la session spéciale de l'ONU, Reagan réveille de vieilles polémiques (armes chimiques, violations des accords de Yalta par les Soviétiques). Certains membres de l'Administration américaine maintiennent l'offensive : Stoessel, le secrétaire d'État adjoint, fait une déposition devant la commission des Affaires étrangères du Sénat sur « les tentatives soviétiques de déstabiliser le Pacifique et l'Asie orientale » ; il parle d'une « menace croissante » contre les intérêts des États-Unis et de leurs alliés et amis en Extrême-Orient.


Les Israéliens investissent Beyrouth-Est et encerclent Beyrouth-Ouest. François Mitterrand est furieux : « Begin m'a menti. Il m'avait écrit qu'il n'irait pas plus loin que 40 kilomètres ! » A Damas, un responsable syrien rappelle à notre ambassadeur le mot de Bonaparte, en l'appliquant à Begin : « Je ne peux pas gagner, mais je ne veux pas perdre. »


Claude Cheysson prévient le Président qu'Alexander Haig, au téléphone, lui « a fait part des efforts, enfin couronnés de succès, pour obtenir de M. Begin [en fait, de Sharon] l'extension du cessez-le-feu aux Palestiniens, c'est-à-dire la renonciation au nettoyage de Beyrouth ». Cheysson ajoute : « Il m'a aussi parlé de la dernière idée qui est ébauchée à Washington et à Ryad: la constitution d'un "groupe de contact" de quatre pays : deux de la région, l'Arabie Saoudite et le Koweït, deux extérieurs, les États-Unis et la France. » Le général Haig esquisse aussi l'idée de la création d'une force multinationale à Beyrouth, qui gérerait les retraits simultanés des Israéliens et des Syriens. François Mitterrand y est d'emblée favorable. Cheysson pose mille conditions, parfaitement sensées. Il n'y a pas, pour l'instant, de démarches formelles. Elles viendront plus tard.


Les lettres de dirigeants arabes continuent de parvenir dans les chancelleries occidentales. Le Roi Hussein de Jordanie écrit au Président de la République :

« Au nom du respect de l'humanité, je fais appel à vous pour exercer au nom de votre pays un effort immédiat et maximum afin de mettre un terme à l'holocauste sans précédent qui se déroule aujourd'hui sur le sol libanais... »




Dimanche 13 juin 1982


Tôt le matin, le Président revient de Latché à l'Élysée pour entériner le plan de rigueur : d'abord avec Mauroy, Delors et moi, dans son bureau ; puis, un peu plus tard dans la matinée, dans le Salon des Ambassadeurs, en Conseil restreint que je convoque en l'absence de Bérégovoy, alors à Fès avec le Roi du Maroc. La discussion est sereine ; chacun ressent l'humiliation de cette seconde dévaluation et écoute surtout, abasourdi, sonner la fin des largesses sociales. Heureusement, pas de remise en cause des réformes de structures.

Conversation importante, que je rapporte ici en détail, car elle marque un tournant majeur dans l'attitude des différents acteurs à l'égard de la rigueur : désormais, elle est légitime ; elle doit être massive pour faire effet rapidement. Le tournant est pris.

Jacques Delors : La France a connu une grave crise. Vous nous avez donné mandat d'obtenir un réalignement monétaire. Je l'ai obtenu. Mais, maintenant, nous avons à redresser la croissance, à arrêter la marée noire du chômage, à nous donner les outils de notre politique économique. Nous avons à nous donner les moyens de la deuxième phase.

Il y a trois causes à cette crise des changes. D'abord des causes économiques : l'attitude égoïste des États-Unis a créé une récession mondiale ; le chômage a augmenté de 50 % en RFA, mais la désinflation s'y est accélérée ; l'appareil de production français n'a pas répondu à la demande des ménages ; les hausses excessives des salaires et des charges, par laxisme du patronat, ont créé un écart de 10 % avec la RFA. Il faut aussi y ajouter des causes psychologiques et des causes politiques, tel l'incivisme de l'opposition. La priorité est de réduire l'inflation.

Pierre Mauroy l'interrompt. Il propose de décider le blocage des salaires pendant trois mois par la loi. Delors préférerait le négocier avec les syndicats.

François Mitterrand : Quitte à le faire, décidons-le vite, pour que cela fasse effet au plus tôt ; on le fera pendant quatre mois, et non trois.

Pierre Mauroy, qui tient à tout exposer lui-même : Je propose une réunion des partenaires sociaux jeudi prochain et l'adoption du projet de loi le mercredi suivant. Il faut ramener le taux d'inflation de 12 % en 1981 à 10 % en 1982 et à 8 % en 1983. Pour cela, je propose le blocage de tous les prix jusqu'au 30 septembre — sauf pour les prix agricoles, les prix alimentaires frais, les prix pétroliers. La sortie du blocage se fera par la négociation. Pour les revenus, suspension pendant trois mois des clauses conventionnelles, sauf le SMIC. On maintiendra les dispositions légales du SMIC et le pouvoir d'achat des prestations familiales. Pour les finances publiques, le déficit du Budget 1982 sera limité à 108 milliards ; le Budget 1983 connaîtra un déficit de 120 milliards, avec une réserve de 20 milliards. La lutte contre le chômage sera intensifiée par un programme en faveur des 16-18 ans, une réforme du service public de l'emploi, la mise en place de mécanismes pour les chômeurs de longue durée et la relance de l'investissement par les entreprises nationales et de grands travaux.

Jacques Delors : Il faut arriver à un niveau de chômage inférieur à 2 millions avant la fin 1983. Mais le déficit du commerce extérieur sera de 70 milliards en 1982, et de 42 milliards en 1983. On ne pourra donc pas faire des miracles tous les jours.

Charles Fiterman : Le changement de 1981 n'a pas dégagé de ressources suffisantes. Le pouvoir d'achat n'a pas augmenté autant que Jacques Delors le dit. La spéculation a accéléré ce processus. Comment être sûr que le blocage des prix sera réellement efficace et que le pouvoir d'achat sera maintenu ? L'indice des prix est truqué, c'est inacceptable.

Michel Rocard trépigne : Depuis mai 1981, je suis en désaccord avec la stratégie monétaire suivie. La stratégie générale aurait dû être définie à froid J'étais pour le flottement. Je ne crois pas que le déficit budgétaire annoncé pour 1983 sera tenu. Il faut soumettre les dépenses publiques à des choix explicites. Mais les choix faits ici mettent en cause l'emploi et la croissance. Monsieur le Président, si l'on s'en tient à cette politique, c'en est fini du rayonnement de votre septennat.

Jean-Pierre Chevènement : Je suis, moi aussi, contre cette politique. Nous chaussons les bottes de Barre. La France du travail s'affole. Nous devons nous donner plus de liberté, déconnecter notre politique financière interne pour mobiliser mieux nos richesses. Pour cela, peut-on garder l'actuel gouverneur de la Banque de France ? Non, évidemment. Il faut décider du flottement du franc, mettre en place un contingentement des importations.

Rocard approuve. Étrange alliance !

Nicole Questiaux, très professionnelle : Il n'y a qu'une façon de réussir, c'est de casser toutes les indexations. Il faut casser l'inflation au plus vite.

Laurent Fabius : Il faut réduire les charges et remplacer les allocations familiales par des déductions fiscales, et augmenter la TVA pour réduire le déficit.

Jacques Delors : Pas question ! Les prix deviendraient incontrôlables.

Nul ne parle de revenir sur les nationalisations, les trente-neuf heures, la retraite ou les lois Auroux. Il ne s'agit que d'une nouvelle phase de la gestion conjoncturelle. Cela, même les communistes l'admettent. Mais personne ne voit qu'au-delà de l'inflation, il faudra s'attaquer au déficit extérieur, c'est-à-dire à la croissance et à l'emploi.


Au quarante et unième Congrès de la CGT, Krasucki succède à Séguy. Les attaques contre le contrôle des prix et des salaires y sont plutôt modérées.


Les Israéliens font leur jonction avec les milices chrétiennes au palais présidentiel de Baabda. C'est clair maintenant pour tous : Béchir Gemayel et Ariel Sharon ont partie liée depuis longtemps. Blocus de Beyrouth-Ouest, la partie musulmane de la ville.



Le Président américain calme le jeu avec Moscou. Il assure Brejnev de l'appui de son pays aux résolutions du Conseil de sécurité, dément que M. Habib ait pu jouer un rôle contraire aux intérêts de la paix et que Washington ait eu connaissance à l'avance des projets de Tel Aviv.


Aux Malouines, les troupes britanniques reprennent Port Stanley. La guerre s'achève par la déroute de la dictature argentine, qui ne veut cependant pas renoncer à sa revendication historique sur les îles.

Lundi 14 juin 1982


Le Roi Khaled meurt. Le Prince Fahd accède au trône d'Arabie Saoudite : un maître en politique étrangère, subtil et ouvert.


Après dix jours de très violents combats, Tyr et Saïda tombent aux mains de l'armée israélienne, cependant que Damas rejette un ultimatum de Jérusalem lui intimant de retirer ses quelque 2 000 soldats de Beyrouth.

Devant Beyrouth assiégée, le paquebot Azur embarque 1 200 personnes, dont 800 Français. Un communiqué de l'Elysée demande solennellement l'arrêt des opérations israéliennes.

Les relations entre la France et Israël sont évidemment gelées : la réunion qui devait se tenir à Jérusalem aujourd'hui à propos de l'accord culturel et scientifique est annulée ; la négociation d'un protocole de protection et d'encouragement des investissements est suspendue, comme la négociation d'achat d'une centrale nucléaire.

Le Président écrit à nouveau à Begin :

« Devant l'aggravation de la situation à Beyrouth et dans le Liban tout entier, devant l'amoncellement des ruines et les victimes innocentes, la France ne peut rester indifférente. Très préoccupé par les risques que tout ceci comporte pour la paix du monde, j'estime de mon devoir de m'adresser personnellement et directement à vous. J'ai gardé souvenir de nos rencontres à Jérusalem et de votre souci d'alors de rechercher les voies d'une paix durable dans la région. Je souhaite que vous puissiez faire la preuve que telle est plus que jamais votre intention. Mon amitié pour votre pays et les relations personnelles que nous avons nouées m'autorisent à vous demander de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que cessent au plus tôt les combats au Liban ; ainsi seront créées les conditions d'un retrait de toutes les armées étrangères présentes dans ce pays, et d'une restauration de la souveraineté nationale libanaise. »



Itzhak Shamir est reçu à l'Élysée. Pour lui, « l'opération israélienne au Liban était justifiée par la menace terroriste. Elle n'est une surprise pour personne. Elle permet maintenant de rechercher une solution politique en favorisant l'émergence d'un gouvernement libanais indépendant s'appuyant sur des forces multionationales. Je ne comprends pas la sympathie de la France pour les terroristes ». Le Président est pessimiste : « Au moindre accrochage entre Israël et les Syriens, les Russes peuvent entrer dans la bataille et la guerre mondiale se déclencher. »

Shamir rencontre aussi Cheysson. La conversation se passe mal : les deux hommes sont entiers, passionnés et brutaux.


Capitulation des troupes argentines. Toujours sans renonciation de Buenos-Aires à sa revendication sur les îles.



Les Américains reviennent à la charge sur le commerce avec l'URSS dans toutes les instances possibles, pour donner un sens contraignant au texte de Versailles. Jacques Delors vient expliquer au Président que notre représentant à une réunion de niveau moyen à l'OCDE, tout à fait isolé, a accepté « ad referendum » la réduction des subventions aux crédits publics à l'Est, que nous avions repoussée lors du Sommet. François Mitterrand : « Je refuse tout engagement de la France en ce sens. »

Mardi 15 juin 1982


A l'ONU, Gromyko annonce que « l'URSS ne sera pas le premier utilisateur de l'arme nucléaire ». Formidable acte de propagande, qui ne réduit en rien la force dissuasive des 10 000 ogives soviétiques.


Pierre Bérégovoy semble s'ennuyer à l'Élysée. Dès son retour du Maroc, il demande au Président l'autorisation d'accompagner Claude Cheysson aux obsèques du Roi Khaled. Accepté.



Mercredi 16 juin 1982


Au Conseil des ministres, Jacques Delors rend compte de la dévaluation et présente le plan de rigueur. Deux ministres seulement s'expriment contre : Chevènement, ministre de l'Industrie, et Delelis, ministre du Commerce. François Mitterrand : « La situation est difficile. Nous ne pouvons compter sur personne. Si la situation s'aggrave, cela pourrait nous conduire à quitter le SME, qui nous lie à ceux qui nous combattent. Mais, vivant en économie libre, il faut en payer les conséquences. » Naturellement, la phrase centrale sera connue à l'extérieur. Il faudra tout faire pour démontrer à la presse qu'elle n'a pas été dite.


Dans l'après-midi, départ pour l'Autriche. Énorme délégation, parfaitement inutile. Rencontre avec l'éblouissant Kreisky : « Il faut éviter l'anéantissement de l'OLP à Beyrouth : sans Arafat, ce serait pire, les désespérés l'emporteraient; pourquoi les Israéliens ne le comprennent-ils pas ? »



Jeudi 17 juin 1982


Au petit déjeuner à la résidence de France à Vienne, discussion avec François Mitterrand et Laurent Fabius sur la situation intérieure.

François Mitterrand s'inquiète : Avec cette dévaluation, n'est-on pas en train de se mettre entre les mains des inspecteurs des Finances ? Avons-nous perdu notre liberté ?

Laurent Fabius : Pas encore. Mais on est en train de la perdre. On pourrait faire autre chose. La France est un des pays occidentaux dont la dette interne est la plus faible (12 % du PIB contre 60 % en Italie, 30 % aux États-Unis et près de 20 % en RFA). Mais, en raison des taux d'intérêt, le service de la dette augmente fortement et l'endettement extérieur, encore faible, est de plus en plus coûteux (5 % du PIB, contre 30 % pour la RFA, 26 % pour le Royaume-Uni, 38 % pour l'Autriche). Il faut baisser la charge qui pèse sur les entreprises et l'investissement repartira.

François Mitterrand : Oui. Il faut relancer la croissance par de grands travaux, et les investissements des entreprises publiques.

Laurent Fabius : Mauroy et Delors n'en veulent pas et vont geler les réformes.

Le Président décide d'écrire en ce sens au Premier ministre. L'idée progresse qu'on peut aller plus loin, mélanger rigueur et volontarisme, conservatisme social et léninisme politique.

Claude Cheysson, dans un coin, bavarde avec des journalistes : « Israël mène une politique suicidaire qui peut se retourner contre le peuple israélien sous la forme du terrorisme le plus sauvage. » Naturellement, il sera cité. Une vérité de plus — une gaffe de plus. Personne n'a encore osé rappeler à Claude Cheysson qu'il était diplomate.


A Paris, Pierre Mauroy reçoit les syndicats ; tous refusent de s'engager à l'avance sur la modération des revendications salariales lors de la sortie du blocage, en novembre. Sortir du blocage occupera toutes les énergies : il faudra éviter qu'il n'ait été en fait qu'une réduction artificielle des prix et que l'on retrouve la même inflation après. Il faut donc casser les mécanismes accumulés depuis vingt ans et créer un consensus sur une répartition artificielle des richesses.


A la suite de Versailles, le groupe d'experts à Sept chargé d'étudier l'intervention sur les marchés des changes se réunit à Paris pour la première fois, sous la présidence d'un haut fonctionnaire français, numéro trois du Trésor, Jean-Claude Trichet. Par ailleurs, nous rappelons aux Canadiens, qui ont présidé à Cancún, qu'ils doivent engager rapidement les consultations avec le Groupe des 77 — les pays du Sud —, comme convenu à Versailles, pour se mettre d'accord sur le nombre de forums à créer. Se met aussi en place le groupe de travail prévu sur la coopération technologique à Sept. Yves Stourdzé, infatigable et magnifique, en prend la direction.


Le Président envoie des messages à plusieurs chefs d'État, en particulier ceux qui étaient à Cancún, pour leur expliquer les résultats de Versailles. Il ajoute lui-même à la liste : Gabon, Guinée, Togo, Nicaragua, Panama, Équateur. Il est convenu que j'irai à Mexico et à Alger.


Ségolène Royal, qui m'a aidé, avec Jean-Louis Bianco, Pierre Morel et François Hollande, à préparer Versailles, reste officiellement à l'Elysée. Remarquable compétence au service d'une conviction sincère.


A Beyrouth, le commandant en chef des Forces phalangistes, Béchir Gemayel, s'adresse à ses partisans : « Le Palestinien a un seul choix : c'est de sortir du Liban de son plein gré. Et nous sommes même prêts à l'aider à sortir de Beyrouth-Ouest, par pitié pour ses habitants qui supportent les agissements des Palestiniens depuis 1967. Nous allons construire le Liban et élaborer un nouveau Pacte national afin que ce pays puisse vivre et se développer entre ses voisins dans le respect total. » Un avertissement qui ne passe nulle part inaperçu.


A Buenos Aires, le chef de l'État, le général Galtieri, est démis de ses fonctions par la junte militaire. En éliminant l'un des leurs, les militaires essaient de se sauver.







Vendredi 18 juin 1982


Selon les prévisions faites après la dévaluation, les prix n'augmenteront en 1982 que de 9,5 % si le gouvernement parvient à imposer un blocage effectif des salaires. Ce n'est pas si mal. Mais on doit s'attendre à un déficit commercial de plus de 85 milliards, parce que la croissance n'est pas ralentie et que la dévaluation renchérit les importations. Catastrophique.

Pierre Mauroy reçoit le CNPF : « La sortie du blocage, leut explique-t-il, doit s'effectuer sans rattrapage des prix et des salaires. » Grincements de dents ; haussements d'épaules.


A la suite de la lettre adressée par François Mitterrand à Pierre Mauroy après le voyage à Vienne, l'idée d'un Fonds pour les grands travaux se concrétise. François Mitterrand s'inquiète néanmoins : « Dire à qui de droit que je souhaite que l'on consacre au moins 100 millions du Fonds des grands travaux au Patrimoine (monuments historiques, etc.). »


Le Président n'entend pas voir la lutte contre l'inflation interdire toute réforme. Il travaille avec Bérégovoy et Boublil à une nouvelle lettre à Mauroy qui relancerait les réformes sociales. Jean Riboud vient lui expliquer que la lutte contre l'inflation est mortelle pour les entreprises : leurs profits baissent, mais pas leurs charges, en particulier la charge de leur dette. Il faut baisser les taux d'intérêt et, pour cela, ne pas avoir à s'en servir pour maintenir le cours du franc.


Coup de tonnerre : Ronald Reagan décrète l'extraterritorialité de l'embargo vers l'Est. C'est-à-dire un embargo sur l'usage, dans la construction du gazoduc eurosibérien, de tout matériel utilisant des licences américaines, très exactement de « tout produit fabriqué à partir de données techniques américaines, lorsque celles-ci ont fait l'objet d'un accord de licence avec toute personne soumise à la juridiction des États-Unis et lorsque la société licenciée s'est engagée par contrat à respecter la réglementation américaine ». Cette décision vise à empêcher en particulier la livraison à l'Union soviétique de 50 rotors d'Alsthom et de compresseurs de Creusot-Loire et Dresser-France, utilisant des licences de General Electric. Si les entreprises passent outre à la décision américaine, elles courent le risque d'amendes de cinq fois la valeur de la transaction, soit 2 milliards de dollars, et la dénonciation des accords de licence, qui interdirait à Alsthom de travailler aux États-Unis et lui ferait perdre un chiffre d'affaires de 1,2 milliard de francs par an. L'extension des sanctions à la maison mère, la CGE, pourrait toucher une vingtaine de filiales et coûter 4 milliards de dollars.

Cheysson au téléphone : « Haig avait évoqué cette menace à Versailles dans notre discussion du matin. »

Pourquoi ne l'a-t-il pas dit alors ? Par peur de la réaction du Président devant ce chantage ? Jamais Hormats n'en a soufflé mot. Ce que Reagan n'a pu obtenir par le communiqué de Versailles, il nous l'impose ici, sans préavis.

Michel Jobert écrit à son homologue américain, Malcolm Baldridge, sa « vive surprise et sérieuse préoccupation... ». Il évoque une « interprétation abusive des règles du jeu communément admises dans le commerce international ».


Un nouveau Conseil de gouvernement est nommé en Nouvelle-Calédonie.


Shimon Pérès dit à Willy Brandt avoir la certitude que l'invasion du Liban « avait été arrangée avec les Américains ».


Test : un sac d'explosifs a pu franchir les grilles de l'Élysée, arriver jusqu'à mon bureau, le traverser et être déposé dans celui du Président. Il faut faire quelque chose !

Samedi 19 juin 1982


Kaddoumi est reçu à Paris par Pierre Mauroy et Claude Cheysson, qui insistent sur la nécessité d'une négociation entre les deux parties, ce qui suppose leur reconnaissance réciproque. Kaddoumi répond que « l'OLP est plus que jamais ouverte au dialogue. Mais, quant à l'exigence de la reconnaissance, l'OLP ne peut, dès le départ, se dessaisir d'une carte aussi importante ». Pierre Mauroy lui redit qu'il est prêt à recevoir Arafat à Paris. Un Arafat assiégé et mal en point à Beyrouth.


Les Américains étaient certainement prévenus avant Versailles de l'imminence de l'invasion israélienne. Ronald Reagan écrit à François Mitterrand que celle-ci présente quelques avantages :

« Un retour à la situation qui prévalait avant le 5 juin ne servirait pas les intérêts de la région dans son entier. Avec le temps, je le crains, la même situation instable, qui a abouti à la tragédie actuelle, réapparaîtrait d'elle-même. Au lieu de cela, il faut saisir cette opportunité pour restaurer l'intégrité territoriale du Liban, et le gouvernement libanais doit être mis en mesure d'étendre son autorité sur l'ensemble du pays aussi vite que possible. »

Devant les journalistes, Claude Cheysson qualifie sa dernière conversation avec Itzhak Shamir, le 15 juin dernier, d'« hallucinante ». « Cet entretien a révélé entre nous un divorce total sur le fond. »


Hissène Habré se proclame chef de l'État tchadien. Il est à N'Djamena, donc légitime.


Le cadavre du premier banquier privé d'Italie est retrouvé à Londres : pendu sous un pont ! Le scandale de la Banque Ambrosiano commence. Il éclaboussera le Vatican.





Dimanche 20 juin 1982


Une « marche pour la paix », organisée par le PCF et la CGT, rassemble 200 000 personnes à Paris.


L'ambassadeur d'Israël proteste contre les propos de Cheysson et contre la réception à Paris de Farouk Kaddoumi : « On s'interroge à Jérusalem sur l'éventualité d'une participation française à un règlement du problème du Proche-Orient, en raison des positions anti-israéliennes adoptées par la France ces derniers jours. »


Les diplomates partout s'affairent. Nouvelle déclaration du Conseil de sécurité sur le Liban : « Profondément ému par les souffrances des populations civiles libanaise et palestinienne, se référant aux principes humanitaires des conventions de Genève de 1949 et aux obligations résultant des règlements annexes à la Convention de La Haye de 1907, réaffirmant ses Résolutions 508 (1982) et 50 (1982) :

1 enjoint à toutes les parties au conflit de respecter les droits des populations civiles, de s'abstenir de tout acte de violence à l'encontre de ces populations, et de prendre toutes mesures utiles pour atténuer les souffrances engendrées par le conflit, en particulier en facilitant l'acheminement et la distribution des secours apportés par les agences de l'ONU et par les organisations non gouvernementales, notamment par de Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ,

2 fait appel aux États membres pour qu'ils continuent à apporter l'aide humanitaire la plus large. »


A Luxembourg, les Dix ministres des Affaires étrangères « suivent avec anxiété la situation au Liban, qui s'est gravement détériorée depuis leur déclaration publiée à l'issue de la réunion ministérielle de Bonn du 9 juin ; ils rappellent également qu'ils ont demandé au gouvernement israélien une série d'assurances portant sur des problèmes immédiats soulevés par la situation dramatique qui existe dans la région, mais doivent constater qu'ils n'ont pas reçu jusqu'à présent de réponse satisfaisante ».

Des mots, des mots...




Lundi 21 juin 1982


Première fête de la Musique. Grand succès. « Fête de la Musique, Faites de la musique », avait dit Jack Lang. La culture n'est pas un divertissement ; elle exige un apprentissage. Sa pratique ne saurait se substituer à son enseignement. Ne pas l'oublier...


A Washington, Begin rencontre Reagan qui, semble-t-il, ne critique pas la politique de Jérusalem au Liban. Lawrence Eagleburger, sous-secrétaire d'État, dit à notre ambassadeur : « Le moment est venu pour les Etats-Unis d'avoir recours à certains pays qui pourraient s'entremettre auprès de l'organisation palestinienne : l'Arabie Saoudite, l'Egypte et peut-être la France. » L'idée revient de négocier le départ des uns et des autres.


Nouvelle réunion des ministres des Affaires étrangères des Dix à Bruxelles sur la contribution britannique. Pas de conclusion. Cheysson est coincé entre ce qu'il a accepté le 22 mai et ce que le Président lui a écrit le 23.


Répondant enfin à la lettre du Président lui enjoignant de mettre en œuvre la réforme de la Haute Fonction publique, le ministre Anicet Le Pors propose : « Elle doit être un meilleur reflet de la réalité sociale de la nation ; elle doit s'adapter en permanence à l'évolution des sciences et des techniques ; elle doit rationaliser ses structures en favorisant les liaisons interministérielles. Elle doit prendre toute sa place dans la décentralisation... » Tout cela annonce un bel enterrement !


La lettre au Premier ministre, à laquelle le Président travaille depuis une semaine pour éviter que la stabilisation économique n'interdise toute réforme, est maintenant au point. Sur les quatre sujets majeurs — inflation, investissement, commerce extérieur, emploi —, le Président fixe des directives radicales. Elles susciteront à Matignon colère et commisération :

« La mise en œuvre de la seconde phase de notre politique économique implique le lancement immédiat d'un certain nombre d'actions qui pourront utilement compléter le plan que le gouvernement vient de décider.

Il est important en effet de s'attaquer immédiatement et profondément aux causes structurelles de l'inflation, de relancer l'investissement industriel, de réduire notre déficit extérieur et d'adapter notre appareil de lutte contre le chômage.

Sur le premier point, je vous demanderai de bien vouloir faire préparer immédiatement l'ensemble des mesures qui permettront d'approfondir la lutte contre l'inflation, lorsque la période de blocage des prix et des revenus aura pris fin. En particulier, il importe d'obtenir que l'ensemble des mécanismes d'indexation qui incitent à l'inflation soient réexaminés afin que, dès le mois de novembre, il soit clair pour chacun que l'inflation est un obstacle à une croissance réelle et durable des revenus. Dans le même temps, une réforme de la Commission de la Concurrence et de la Direction générale de la Concurrence pourra être envisagée.

La relance des investissements industriels et un grand programme de travaux devront être entrepris. Pour cela, la réforme du secteur bancaire devra être accélérée de façon à ce que soient immédiatement créées les conditions de la nécessaire baisse des taux d'intérêt sur le marché intérieur. Il importe par ailleurs d'accélérer la répartition des ressources affectées aux entreprises publiques pour leurs investissements. Je vous demande de vous assurer que les dirigeants des entreprises publiques sont conscients des responsabilités qui sont les leurs dans cette période et de vérifier qu'ils s'emploient à réaliser au plus tôt leurs programmes d'investissement. En complément, un grand programme de travaux devra être préparé, en particulier dans les transports collectifs, les routes, le logement, les économies d'énergie et les télécommunications. Il devra pouvoir attirer les capitaux dont disposent les institutions publiques et privées. Lorsqu'il aura été établi et sans qu'il soit nécessaire de créer de nouvelles structures, le ministère des Transports pour une part, et la DATAR pour une autre part, pourront en être les animateurs principaux.

Au-delà de la lutte contre l'inflation, la défense de la monnaie passe par le rétablissement durable de notre équilibre extérieur. Outre le renforcement de la capacité commerciale de la France à l'étranger, auquel s'est déjà attaché votre gouvernement, je vous demande de mettre en œuvre immédiatement toutes les mesures qui pourront se révéler utiles à la reconquête de notre marché intérieur et au freinage des importations, en particulier par une action énergique auprès des différents organismes ou entreprises dépendant de l'autorité de l'État.

Enfin, une révision des mécanismes de l'ANPE et des conditions d'indemnisation des chômeurs pourrait être entreprise de façon à garantir que, là comme ailleurs, la justice sociale et l'efficacité sont assurées.

Conscient de l'ampleur de la tâche qui vous attend dans la mise en œuvre de l'ensemble de la politique économique du gouvernement, je vous prie d'agréer, Monsieur le Premier ministre, l'expression de ma haute considération. »


Pierre Bérégovoy, lui, est très content de cette lettre dont il fait comprendre, à mots plus ou moins couverts, qu'il en est l'auteur. Il se voit bientôt aux Finances ou, à défaut, aux Affaires étrangères.


Dans l'après-midi, François Mitterrand reçoit une note très alarmiste de Laurent Fabius sur la situation de la Sécurité sociale : « Le besoin de financement du régime général, évalué avant la dévaluation à 35 milliards d'ici la fin 1983, peut être estimé aujourd'hui à 45, voire 50 milliards. C'est dire l'étendue du problème posé. »

Le Président l'annote ainsi avant de me la renvoyer : « Remettre une photocopie de cette note à M. Bérégovoy et garder celle-ci pour un prochain Conseil restreint. »

Pourquoi remettre au secrétaire général de l'Élysée cette note très alarmiste sur la Sécurité sociale ? C'est que François Mitterrand a décidé de le nommer ministre des Affaires sociales.

Pierre Bérégovoy l'ignore encore, ou ne veut pas en entendre parler.


Protestation des ministres de la Communauté contre les restrictions imposées par les États-Unis aux exportations européennes d'acier à destination de l'URSS et contre l'embargo vis-à-vis de ce pays.




Mardi 22 juin 1982


François Mitterrand est en voyage officiel en Espagne. Il est question des Basques, de l'adhésion au Marché commun. Tension. Le Premier ministre espagnol, Calvo Sotelo, remet une note au Président : « Des cartes de réfugiés politiques ont été accordées malgré l'engagement du gouvernement français ; si la France ne veut pas extrader, au moins qu'elle assigne à résidence de façon efficace. La loi française devrait être appliquée ; les contrôles français ne sont pas efficaces ; l'échange d'informations entre les polices doit s'intensifier. » Le Président assure le président du gouvernement espagnol que nous allons tenter d'améliorer les choses. Maurice Grimaud, directeur du cabinet de Gaston Defferre, est chargé d'y veiller.

L'ETA a assassiné 29 personnes depuis mai 1981, et l'opinion publique s'émeut de voir des assassins remis en liberté en France, du fait de notre législation. Le Président souligne que ce problème des extraditions n'est pas propre à l'Espagne.


François Mitterrand au dîner offert par le Roi : «... Je dirai que c'est la liberté et le droit qui doivent l'emporter, que les hommes de violence doivent être écartés (...). Seulement voilà : le droit c'est le droit, et nous avons nos propres lois (...). La France entend vous tenir un langage honnête et ne pas permettre, dans la mesure de son pouvoir, c'est-à-dire chez elle, qu'aboutissent les tentatives engagées contre la renaissance de la démocratie espagnole... »


Le Cheikh Zayed ben Sultan al Nayane, chef de l'État des Émirats Arabes Unis, écrit au Président français afin qu'il œuvre à faire cesser le « massacre inhumain des peuples libanais et palestinien ».


A Washington, le général Haig reçoit notre ambassadeur : « La situation que connaît le Liban (...) ne peut se prolonger indéfiniment. Les États-Unis se sont donc concentrés sur deux points : l'organisation d'élections présidentielles libres, en dehors de toute pression syrienne, et un effort pour dissuader les Israéliens d'intervenir militairement. Cette politique a eu quelques succès, au début. Par trois fois, l'intervention a été arrêtée in extremis. »

Enfin l'aveu tant attendu : tout ce qui s'est passé en juin était donc parfaitement contrôlé et connu par les Américains, qui se sont bien gardés de nous en prévenir.

Haig ajoute : « Le destin de l'Amérique est d'être tenue pour responsable de ce qu'elle ne peut contrôler. » Très profond commentaire, et bonne définition de l'imperium. L'homme est amer, distant, et semble de moins en moins en charge. On voit souvent Shultz à la Maison Blanche, ces temps-ci.

Mercredi 23 juin 1982


Dans une conférence de presse à Madrid, le Président : « J'ai à défendre des notions de droit et de justice ; j'ai aussi à tenir compte du fait que la France ne peut pas être le refuge des actes de violence. »


Le Conseil des ministres adopte le projet de loi sur le blocage des prix et des revenus — SMIC excepté — pour quatre mois.


Le Livret d'épargne populaire est institué après le vote de la loi qui le rend possible. François Mitterrand en parlait depuis 1974 !


Lancement à Cherbourg du sixième sous-marin nucléaire, L'Inflexible. Trois sous-marins seront désormais en permanence en patrouille, pour deux mois et demi chacun, ce qui paraissait impossible jusqu'à ce jour.


Le gouvernement obtient la confiance de l'Assemblée pour sa politique économique. Vote sans problème : 329 voix contre 157.


La France présente à l'ONU un texte proposant « la neutralisation de Beyrouth-Ouest sous le contrôle des observateurs de l'ONU ». Haig téléphone à Cheysson pour lui dire qu'il est « terrifié par cette initiative ».

Les Américains veulent le départ des Palestiniens. La neutralisation fausse ce plan.


Tandis que la dictature argentine est encore sous le coup de sa défaite, la Grande-Bretagne insiste auprès des Européens pour qu'ils maintiennent leurs sanctions économiques et l'embargo sur les armes aussi longtemps que le vaincu n'aura pas accepté sa reddition. François Mitterrand, encore une fois contre l'avis de tous, accepte le point de vue britannique.


Le remboursement de l'IVG n'est toujours pas confirmé. Le Président n'en veut pas. Cela va finir par se savoir ! Jeannette Laot propose à Jacques Fournier une lettre type de réponse au courrier reçu à l'Élysée. Elle modifie la réponse type précédemment utilisée : au lieu d'annoncer que des dispositions « devraient être prochainement fixées », elle se borne à indiquer que ces dispositions « ne sont pas encore fixées ». Mais Pierre Bérégovoy, secrétaire général, arrête ce projet de réponse : « Non, m'en parler. »



Jeudi 24 juin 1982


L'astronaute français Jean-Loup Chrétien participe à une mission spatiale soviétique.


Le déficit de la Sécurité sociale s'aggrave. Laurent Fabius conseille au Président de remplacer Nicole Questiaux par Jacques Delors, dont il convoite le poste. Le Président téléphone à Delors pour le lui proposer. Celui-ci refuse et, se sentant désavoué, propose sa démission. François Mitterrand hausse les épaules et envisage plutôt de changer de Premier ministre. Puis il se ravise : « Ne serait-il pas dangereux d'user vite un nouveau gouvernement sur les dossiers difficiles des mois à venir ? Ne vaut-il pas mieux attendre de voir comment se passe le bocage et mettre un nouveau gouvernement en place au moment de la sortie du blocage, à la rentrée ? » Aucune décision n'est prise.


Selon un télégramme diplomatique en provenance du Caire, l'OLP dit savoir qu'Israël donnera l'assaut à Beyrouth-Ouest dans les quarante-huit heures. François Mitterrand : « L'assaut de Beyrouth compromettrait l'avenir du Liban et la paix dans la région. » Claude Cheysson a encore une idée : après en avoir parlé au Président, il propose au Conseil de sécurité «d'ordonner le repli des troupes israéliennes et des éléments armés palestiniens de Beyrouth », tandis que s'interposeraient des forces de sécurité libanaises et que seraient mis en place « des observateurs des Nations-Unies, voire une Force internationale ». Cela prendrait de court une initiative américaine, unilatérale, dans le même sens.

Naturellement, Haig est contre, parce que Begin est contre. Si des forces internationales débarquent à Beyrouth, les Palestiniens ne partiront plus et, surtout, pas question d'un plan français quand un plan américain se prépare !

De son côté, Habib discute en effet, à Beyrouth, d'un autre plan d'évacuation de l'OLP, protégé lui aussi par une Force multinationale. Mais les points en litige sont sérieux : les Palestiniens emporteront-ils leurs armes ? garderont-ils une présence politique au Liban ? faut-il que les Israéliens se retirent eux aussi ? Les Israéliens craignent, s'ils se retirent, que les Palestiniens ne partent plus. Du coup, il ne s'agit plus que de négocier le départ des seuls Palestiniens et, dans l'esprit de Sharon, de la manière la plus humiliante possible.


Selon l'OCDE, la croissance française sera cette année de 2,5 %. Encore un pronostic trop optimiste ? Désormais, on n'y croit plus !



Vendredi 25 juin 1982


Nouvelle réunion des ministres des Affaires étrangères à Bruxelles, qui confirme une troisième fois l'accord sur un remboursement aux Britanniques de 850 millions d'écus. La France refuse maintenant ouvertement l'allégement allemand, qu'elle a accepté le 24 mai. Cheysson se trouve dans une position difficile.


Le Conseil d'État demande que la loi de décentralisation qui vient d'être votée s'applique aussi à Paris. « Inacceptable », dit François Mitterrand : le maire hériterait des pouvoirs du préfet de police, et le Président ne veut pas d'un maire de Paris aussi puissant. Pour lui, l'indépendance de la capitale est le principal danger qui puisse menacer le pouvoir central. Il demande qu'on étudie une loi spéciale réduisant les pouvoirs du maire de Paris, sans remettre en cause la décentralisation. Une seule solution : faire de Paris, comme Londres, une communauté urbaine composée de vingt villes indépendantes. Révolutionnaire, mais pas sans précédent. La mesure concernerait les trois métropoles : Paris, Lyon, Marseille. L'idée émane, entre autres, de Paul Quilès et des socialistes parisiens. Le maire de Marseille, Gaston Defferre, est contre. Il aura assez de mal à gagner ses élections, l'an prochain, pour se permettre ce genre de plaisanterie. La province n'est plus unie : Defferre, c'est la ville ; Mitterrand, la campagne. Le Président demande pourtant que ce projet soit préparé en grand secret, pour être présenté au Conseil, dès mercredi prochain.

Alexander Haig s'efface. Reagan ne lui a jamais pardonné d'avoir pris le pouvoir dans l'heure qui suivit l'attentat perpétré contre lui en mars 1981. George Shultz lui succède. Les Californiens sont au pouvoir. Cela n'arrange pas nos affaires.



Les Israéliens bombardent Beyrouth-Ouest. Au moins 200 morts et plusieurs centaines de blessés. Pour inciter la population à évacuer la ville, l'aviation israélienne lance des tracts :

« Aux habitants de Beyrouth-Ouest,

Toi qui te trouves à Beyrouth aujourd'hui, n'oublie pas que le temps presse. A chaque instant que tu perds, le danger augmente pour ton salut et celui de ceux qui te sont chers.

Sache que les axes de sortie Est et Sud de la ville sont garantis. Dépêche-toi et ne perds pas de temps. Sache que les forces de défense israéliennes réaffirment qu'elles ne se sentent pas concernées par les civils innocents ni par ceux qui ne s'opposent pas à elles par les armes. Dépêche-toi de sauver ta vie et celle de ceux qui te sont chers avant qu'il ne soit trop tard. »

Texte terrible. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que ceux qui ne partiront pas ne seront pas des « civils innocents » ? Tout habitant de Beyrouth est donc un ennemi en puissance ?... Le massacre s'annonce.


Shultz téléphone à Cheysson pour confirmer la demande de Haig que la France fournisse un bataillon « dans le cadre d'une force multinationale qu'il conviendrait de déployer conjointement avec l'armée libanaise, afin de permettre le départ des troupes de l'OLP. » Cheysson consulte François Mitterrand. Le Président accepte cette formule si le gouvernement libanais en fait formellement la demande et si toutes les parties concernées donnent leur accord. Mais où envoyer l'OLP et ses troupes ? Selon quelles modalités pratiques s'effectueraient et leur désarmement et leur départ ?

Cheysson tente d'organiser à ce propos avec le ministre égyptien, Boutros-Ghali, une initiative franco-égyptienne afin de ne pas laisser agir seuls les Américains.



Leonid Brejnev écrit à Ronald Reagan : « Les Israéliens doivent quitter le Liban, sinon la situation actuelle peut avoir des conséquences internationales imprévisibles. »

François Mitterrand est inquiet. Les Russes ont aussi des soldats aux portes de Beyrouth . « La guerre mondiale est inévitable. Aujourd'hui ou plus tard. Jamais les hommes n'ont construit d'armes sans s'en servir. Si la guerre Est/Ouest est évitée, les riches lanceront leur armement nucléaire contre le Sud. Or le Liban est au confluent des deux affrontements. »




Samedi 26 juin 1982


Dans la matinée, l'ambassadeur d'URSS remet à l'Élysée un message de Brejnev, presque identique à celui envoyé la veille à Reagan : « Nous espérons que la France élèvera sa voix contre les crimes que commet Israël au Liban, qu'elle fera pression — dans les formes qu'elle jugera les plus efficaces — pour que l'agresseur quitte le Liban et que l'effusion de sang cesse. »

Lundi 28 juin 1982


Le Président libanais adresse un appel pathétique aux grandes puissances :

« Sauver la vie de centaines de milliers de civils innocents, préserver Beyrouth, haut lieu de culture et de civilisation de l'homme, tel est l'objet de l'appel urgent que je vous adresse afin que vous joigniez vos efforts aux nôtres en vue d'épargner à cette ville un désastre aux conséquences incalculables. »

Le Président égyptien écrit lui aussi au Président français :

« Mettre un terme le plus rapidement possible à cette terrible tragédie, éviter les conséquences désastreuses qui peuvent en découler pour toute la région... La continuation de la situation qui prévaut actuellement n'aura d'autres effets qu'une escalade dangereuse des extrémistes de droite et de gauche, l'encouragement des aventurismes qui se nourrissent du désespoir, vivent de pessimisme et engendrent la violence. »



Triste été, pluie sur nos rêves : dévaluation et chômage, guerre au Liban, accrochages avec les États-Unis, disputes en Europe pour quelques écus...

Nous partons pour le deuxième Conseil européen, sous présidence belge, à Bruxelles. On discute à nouveau des modifications des taux de crédit à l'Est. Pour en finir et éviter une guerre économique à laquelle nous ne sommes pas préparés, le Président approuve une légère augmentation des taux.

Au dîner, les Dix parlent du Moyen-Orient. La Présidence belge a préparé un communiqué condamnant Israël, liant les problèmes libanais et palestinien, assorti d'un appel à la négociation, notamment entre Israël et l'OLP :

« Les Dix maintiennent leur vigoureuse condamnation de l'invasion israélienne du Liban. Ils sont vivement préoccupés par la situation dans le pays, en particulier à Beyrouth. Ils croient que le cessez-le-feu actuel doit être maintenu à tout prix.

Ce cessez-le-feu devrait être accompagné d'une part d'un retrait immédiat des forces israéliennes de leurs positions autour de la capitale libanaise, d'autre part d'un retrait simultané des forces palestiniennes de Beyrouth-Ouest, selon des modalités à convenir entre les parties.

En vue de faciliter ce retrait, la séparation des forces serait contrôlée pendant cette courte période de transition par les forces libanaises et, en accord avec le gouvernement libanais, par des observateurs ou des forces des Nations-Unies. »

Au cours de la discussion, plusieurs proposent une référence explicite « à l'ensemble des principes contenus dans la Déclaration de Venise ». François Mitterrand refuse. La Grande-Bretagne insiste pour que le texte parle sinon de sanctions, du moins de « mesures à prendre concernant les relations avec Israël », en particulier dans le domaine des armements.

Martens évoque ensuite la question du chèque britannique. Margaret Thatcher rappelle qu'au Sommet de Londres, il a été décidé de lier cette question à la réforme de Politique agricole commune et du budget. Elle conteste l'accord réalisé en mai sur les prix agricoles, où « son ministre aurait dû pouvoir faire jouer le droit de veto. Chaque État doit seul pouvoir décider du caractère vital des intérêts en jeu dans une décision du Conseil. Ce qui a eu lieu le 18 mai ne devra plus jamais se reproduire ». Le Danois et le Grec la soutiennent. Au contraire, l'Italien et le Belge estiment que la pratique de l'unanimité et le compromis de Luxembourg doivent être progressivement abandonnés. Avec Helmut Schmidt, François Mitterrand soutient que l'on ne peut faire valoir à toute heure son intérêt vital ; certaines règles doivent être respectées.

Mardi 29 juin 1982


François Mitterrand obtient du Conseil la relance de l'investissement grâce à un « nouvel instrument communautaire », pour 3 milliards d'écus. Il demande en vain que le Conseil conjoint des ministres de l'Économie, du Travail et des Affaires sociales se tienne avant la fin de l'année.

En fin de Conseil, escarmouches à propos de l'élargissement de la Communauté. François Mitterrand : « Avant de poursuivre dans la négociation avec l'Espagne, chacun des États membres doit prendre ses responsabilités, notamment en ce qui concerne les conséquences financières de l'élargissement. Il faut également parler des productions agricoles, des matières grasses, des relations de la CEE avec les pays du Bassin méditerranéen, et du fonctionnement des institutions de la CEE à Douze. Tous nos partenaires, sauf l'Italie, escamotent les difficultés et pressent le pas de la négociation sur les mesures transitoires. »


A Genève, reprise des négociations américano-soviétiques sur les armements stratégiques. Il n'y a, pour l'instant, aucune proposition sur la table. Brejnev et Reagan ne sont pas allés plus loin que les généralités. On parle de conversations secrètes entre le Soviétique Kvitsinski et l'Américain Nitze, mais on n'en sait pas davantage.


La mission de Habib piétine. On envisage d'envoyer un contingent français à Beyrouth pour protéger l'évacuation des Palestiniens, même s'il n'y a pas accord avec les Américains sur le rôle d'une force internationale.

Mais par où atteindre Beyrouth ? Si l'on voulait y envoyer le contingent français de la FINUL, déjà installé au Sud-Liban, il se heurterait dès son premier mouvement à l'armée israélienne. Et s'il pouvait passer, il aurait ensuite 400 kilomètres aller-retour à parcourir dans des conditions extrêmement périlleuses. Si, au contraire, un contingent venait de France, il devrait atterrir à Tripoli, puis, pour atteindre Beyrouth, traverser la partie du pays tenue par les troupes phalangistes, qui s'y opposeraient. On décide donc, si nécessaire, de le faire atterrir à Chypre et d'aller en barges jusqu'aux plages de Beyrouth-Ouest.


Le secrétaire général de la Ligue Arabe, Klibi, conseille au gouvernement français « d'entreprendre un certain nombre d'actions montrant qu'on ne laisse pas les États-Unis agir seuls au Proche-Orient ». Il souhaite une intervention personnelle et directe du Président de la République auprès de Ronald Reagan pour attirer l'attention de celui-ci sur l'aspect dramatique de la situation à Beyrouth. Le Président Sarkis insiste pour que la France œuvre au succès des négociations que mène Habib, en agissant à la fois sur les Israéliens et sur l'OLP. François de Grossouvre reçoit une demande identique de Béchir Gemayel. Tout converge vers un compromis entre les Israéliens et les Américains d'un côté, les Français et les Palestiniens de l'autre.



Pendant le vol de retour de Bruxelles, François Mitterrand ne me parle que du Liban et de l'Europe. Dans la voiture qui roule sur les quais de la Seine : « Il faut trouver une façon de sortir de ces petits débats sur la composition de la Force. On doit agir. C'est dans l'intérêt même d'Israël. On doit être généreux avec le vaincu, dans ces moments-là. L'humilier, c'est aggraver sa violence ultime. En Europe aussi, il faut trouver une façon de sortir de ces petits débats sur les prix et le budget. Coincés entre une épicière anglaise et un Allemand blasé, nous n'irons pas loin. »

En rentrant, il trouve un message de Mauroy : « Nicole Questiaux doit partir. C'est urgent maintenant. »

L'affaire du remboursement de l'IVG a laissé des traces entre les deux hommes. Le départ de Nicole Questiaux a des allures de réconciliation expiatoire.

Le Président appelle Pierre Bérégovoy, qui traverse mon bureau. En sortant, dix minutes plus tard, il me dit sans enthousiasme : «Je suis ministre des Affaires sociales. » Pierre Dreyfus quitte lui aussi le gouvernement. Jean-Pierre Chevènement étendra son territoire. Le Président, sur le téléphone intérieur, me dit : « Ne partez pas ce soir sans m'avoir vu. » Une heure plus tard, il m'explique ne pas avoir de candidat au poste de secrétaire général et me demande de remplacer Bérégovoy, en tout cas pour demain, au Conseil, et comme porte-parole.

Je dis au Président que le secrétariat général ne m'intéresse pas, sauf s'il exige que je l'assume. J'espère en tout cas qu'il écoutera mon conseil dans le choix du remplaçant de Bérégovoy. Il sourit. Sans doute ai-je devancé ses désirs...




Mercredi 30 juin 1982


Ce matin, beaucoup d'intrigues. Les candidats se bousculent pour remplacer Bérégovoy. J'en compte dix-sept. Un ministre explique que n'importe qui serait mieux que moi. D'aucuns, même, sur le point de quitter les lieux, proposent de renoncer à leur nouvelle fonction pour ne pas laisser le Président seul avec moi !...


Je pense à Jean-Louis Bianco. Depuis le départ de Fournier à Matignon, il espérait obtenir le poste de secrétaire général adjoint, pas davantage. Il n'a d'ailleurs jamais rencontré le Président bien qu'il travaille ici depuis mai 1981.


Avant le Conseil des ministres, Lionel Jospin est reçu par François Mitterrand pour reparler du projet concernant Paris.


J'assiste pour la première fois à la réunion préparatoire au Conseil qui réunit chaque mercredi matin François Mitterrand, Mauroy et Fournier dans sa nouvelle fonction de secrétaire général du gouvernement. On y vérifie en quelques instants l'ordre du jour, puis J. Fournier et moi laissons le Président et le Premier ministre en tête à tête.

Je descends pour mon premier Conseil des ministres, assis à la petite table près de la fenêtre d'angle, avec Jacques Fournier, face au Président. Pendant que le secrétaire général du gouvernement établit le procès-verbal officiel du Conseil, mon principal travail consiste à passer au Président, avant chaque point de l'ordre du jour, les notes préparées par ses collaborateurs (et des commentaires que je rédige à la hâte, si le sujet l'exige), de transmettre à l'extérieur ses instructions et de modifier les projets de communiqués du Conseil selon le cours de la discussion.


En séance, Claude Cheysson fait passer au Président un télégramme relatant une conversation de la nuit dernière entre notre ambassadeur à Washington et Lawrence Eagleburger, numéro deux du State Department, à propos du Liban. La proposition d'une force d'interposition au Liban gagne du terrain avec l'arrivée de Shultz au Département d'État :

« Trois points, écrit notre ambassadeur, me frappent à l'issue de mon entretien de ce matin avec M. Eagleburger :

1/ L'attitude à notre égard et vis-à-vis du rôle que nous jouons dans l'affaire de Beyrouth a changé du tout au tout.

Après avoir reçu le feu vert du secrétaire d'État, les dernières propositions américaines nous ont été communiquées avant même que M. Habib en ait eu connaissance. M. Eagleburger m'a quitté pour lui téléphoner. L'ensemble de l'équipe Liban du Département d'État participait à l'entretien (MM. Velioles et Hill, et Mme Jones, directeur géographique compétent). L'atmosphère était détendue et ouverte.

Au cours de l'entretien, je suis revenu sur l'idée que notre initiative au Conseil de sécurité avait finalement été utile aux États-Unis dans la négociation en cours. Paradoxalement, le veto américain avait renforcé la main de Washington vis-à-vis de Tel Aviv pour exiger une prolongation du cessez-le-feu. Mon interlocuteur en est convenu en souriant.

Je relève enfin que de nombreuses fuites de presse, visiblement inspirées par le Département d'État, prêtent aujourd'hui à la France un rôle actif dans la partie en cours.

Comme, me fondant sur l'entretien de M. Boidevaix avec M. Kaddoumi à Tunis, j'insistais sur la nécessité de laisser aux combattants palestiniens leurs armes personnelles : (a) pour des motifs de sécurité, afin de ne pas les laisser sans défense face à certaines factions libanaises et aux Israéliens; (b) parce que cela leur permettrait de sauver la face, ce qui reste toujours très important au Moyen-Orient, mon interlocuteur s'est laissé convaincre sans trop de mal. Il m'a précisé qu'il comprenait mieux maintenant cette exigence.

A ma demande, M. Eagleburger s'est dit entièrement d'accord avec l'idée qu'il convenait de préserver l'OLP en tant qu'interlocuteur politique. La disparition de la centrale palestinienne ne pourrait que contribuer à un dangereux regain du terrorisme au Moyen-Orient et dans le reste du monde, sous l'influence de groupuscules extrémistes qui ne manqueraient pas de saisir l'occasion pour prendre la relève.

Les dernières propositions américaines et le point de vue de l'OLP me paraissent maintenant différer sur trois points seulement :

a l'ampleur du retrait israélien. Les propositions transmises à M. Habib sont particulièrement vagues à ce sujet. M. Eagleburger, en revanche, m'a nettement dit qu'un retrait de 5 miles serait inacceptable ; sans doute entendait-il par là que les Etats-Unis ne pourraient le faire accepter aux Israéliens.

b l'exigence du désarmement immédiat (à l'exception des armes légères) de l'ensemble des forces de l'OLP présentes à Beyrouth, ainsi que de leur départ du Liban. Il n'est toujours pas question d'un processus en deux étapes, tel que celui souhaité par l'OLP.

c à un moindre degré, enfin, la question de la présence politique de l'OLP au Liban. Les Américains, et sans doute les Israéliens, qui acceptent une présence politique de l'OLP au Liban (ambassade et/ou bureau d'information), ne veulent pas entendre parler de maintien du quartier général de l'organisation à Beyrouth. Ils laissent le soin au gouvernement libanais d'en négocier le détail. »

La négociation progresse : les Israéliens acceptent, semble-t-il, deux des conditions posées par l'OLP à sa reddition : garder leurs armes de poing et laisser une représentation politique au Liban.


Le Conseil des ministres rappelle que la France avait « tenté de provoquer une trêve qui desserre l'étau autour de la capitale libanaise » et que « le vote d'un des membres permanents du Conseil de sécurité a fait échouer cette tentative ». Il affirme : « L'espoir n'est cependant pas perdu de franchir une première étape vers un apaisement plus général par la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité et dans le respect des principes élémentaires de justice et de droit. »

Après le message qu'a transmis Cheysson, le communiqué ne contient pas la moindre critique à l'égard de personne. Mais le Président tient à marquer le coup : la force d'interposition proposée par la France aurait pu organiser le départ de toutes les forces étrangères du Liban, et pas seulement celui des Palestiniens.


En fin de Conseil, une communication bâclée par Gaston Defferre sur la loi électorale municipale est l'occasion d'annoncer la division de Paris en vingt communes. Stupeur des ministres. Mauroy propose que Paris soit une communauté urbaine et, soutenu par Lang et Labarrère, de supprimer le titre de maire de Paris. François Mitterrand refuse, mais, pour ne pas singulariser Paris, décide d'inclure Marseille et Lyon dans le même texte.

Le Conseil est levé dans le brouhaha. Gaston Defferre me glisse un projet de communiqué manuscrit, fait de remarques fébriles et contradictoires. Bérégovoy m'aide à le remettre en forme.

Pour mon premier compte rendu du Conseil, j'ai notamment à lire ce texte :

« Le Conseil des ministres a entendu une communication sur le statut de Paris et sur la loi électorale municipale. La loi électorale sera la même dans toute la France. Le nombre d'habitants de Paris, l'existence depuis de très nombreuses années de mairies d'arrondissement, la nécessité de rapprocher les élus des administrés ont orienté le gouvernement vers la création d'une municipalité de plein exercice par arrondissement. Conformément à l'ensemble des dispositions sur la décentralisation, les municipalités d'arrondissement désigneront leurs représentants à une communauté urbaine de Paris, qui élira elle-même le Maire de Paris. Les compétences du Maire de Paris, en raison de l'importance de la ville, excéderont les pouvoirs déjà accordés par la loi aux présidents de communautés existantes. »

Apprenant cela, Jacques Chirac commence par ne pas y croire, puis réagit avec violence.



Dans l'après-midi, nouvelle discussion avec François Mitterrand sur l'organisation et le rôle de l'Elysée. Le Président : « Le gouvernement doit gouverner et l'Élysée doit rester en retrait. Bérégovoy s'ennuyait parce que, de plus en plus, je laisse à Mauroy les mains libres. Les ministres ont maintenant un peu plus d'expérience. Ils doivent être les vrais patrons de leur administration. Vous pouvez prendre son poste si cela vous intéresse, mais, à votre place, je ne le prendrais pas. Cela consiste de plus en plus à recevoir évêques et préfets, et moi je m'y ennuierais. » Tel est aussi mon avis. Je lui propose Jean-Louis Bianco. « Pourquoi pas ? » Il le reçoit dix minutes. Puis il me dit : « On le prend. Choisissez son adjoint. » Ce sera Christian Sautter.

Je mets au point avec le Président les nouvelles règles de fonctionnement. Il me les écrit : « Tous, dans la maison, dépendent du secrétaire général, sauf vous qui ne dépendez que de moi et devez avoir accès à tout. Vous assisterez, seul, au Conseil des ministres et au déjeuner du mercredi avec les dirigeants socialistes où restera, dans ses nouvelles fonctions, Pierre Bérégovoy. Bianco et vous assisterez désormais au petit déjeuner du mardi avec le Premier ministre et le premier secrétaire du PS. » Je propose de laisser le secrétaire général assister aussi au Conseil des ministres, comme c'est la tradition républicaine. François Mitterrand accepte. Il me demande d'être le porte-parole du Conseil. Il insiste : « Seulement pour quelques mois en attendant que je trouve un ministre pour le faire. »

Le Président supprime en outre le petit déjeuner du jeudi avec les dirigeants socialistes : ils parlent trop. Première rupture du lien entre le Président et le Parti.

Devant la Knesset, Menahem Begin s'engage à « faire déguerpir l'OLP de Beyrouth dans quelques jours... »




Jeudi 1er juillet 1982


Jacques Chirac tient une conférence de presse au canon sur la réforme du statut de Paris.



Ronald Reagan répond à Leonid Brejnev sur le Liban. Le ton monte : « Les États-Unis usent de toute leur influence pour mettre fin au conflit. Je regrette que l'URSS ait fourni des armes à ceux qui ont déstabilisé le Liban et provoqué la réaction d'Israël. » La situation menace de devenir le théâtre d'un affrontement masqué Est-Ouest.


Voyage de Béchir Gemayel à Taëf. Il sera candidat aux élections présidentielles lors du départ de Sarkis, dans trois mois.


François Mitterrand répond au Roi de Jordanie : « La France est prête, dans le cadre du Conseil de sécurité, à apporter tout son concours aux efforts que déciderait le gouvernement légitime du Liban », et ajoute : « Conscient de la gravité de la situation au Proche-Orient, comprenant vos inquiétudes, je veux, Sire, vous donner l'assurance que mon pays saisira toutes les chances de peser en faveur de la paix. »




Vendredi 2 juillet 1982


Harcelé par plusieurs ambassades, Cheysson s'inquiète auprès de Hernu : « La France vend-elle encore des armes à Israël ? »



L'initiative franco-égyptienne à l'ONU, qui fixe le cadre d'une solution globale au problème du Liban, est enfin au point :

« Affirmant certains principes de base : intégrité territoriale et souveraineté du Liban, retrait total du pays des forces non libanaises, droit de tous les États de la région de vivre en paix dans la sécurité, confirmation des droits nationaux du peuple palestinien, y compris le droit à l'autodétermination avec tout ce que cela implique, association de l'OLP aux négociations, reconnaissance mutuelle et simultanée des parties concernées :

1 exige que toutes les parties aux hostilités qui ont éclaté au Liban observent un cessez-le-feu immédiat et durable sur l'ensemble du territoire de ce pays;

2 exige le retrait immédiat, à une distance convenue, des forces israéliennes engagées autour de Beyrouth, en tant que première étape de leur retrait complet du Liban, et le retrait simultané de Beyrouth-Ouest des forces armées palestiniennes qui se replieraient avec leurs armements légers, dans un premier temps dans des camps à préciser, de préférence hors de Beyrouth, selon des modalités à convenir entre les parties, mettant ainsi un terme à leurs activités militaires ;

3 demande la conclusion d'un accord entre les forces armées palestiniennes et le gouvernement du Liban sur la destination et le sort de leurs armements autres que ceux dont il s'agit ci-dessus ;

4 demande le départ de toutes les forces non libanaises, sauf celles qui seraient autorisées par les autorités légitimes et représentatives du Liban ;

5 appuie le gouvernement du Liban dans ses efforts pour reprendre le contrôle exclusif de sa capitale et, à cette fin, pour y installer ses forces armées qui prendraient position dans Beyrouth et s'interposeraient à sa périphérie ;

6 appuie en outre tous les efforts du gouvernement libanais pour assurer sa souveraineté sur l'ensemble du territoire ainsi que l'intégrité et l'indépendance du Liban dans ses frontières internationales reconnues. »

Les Américains n'aiment pas : « Il ne faut pas lier le cas du Liban à la reconnaissance de l'OLP ; avec cela, on n'obtiendra rien des Israéliens. »


Appel de Pierre Mendès France, Nahum Goldmann et Philippe Klutznick pour que l'assaut ne soit pas donné contre Beyrouth-Ouest et pour la reconnaissance mutuelle d'Israël et des Palestiniens.


Confirmation du revirement américain sur le commerce Est/Ouest. Un mois après Versailles, George Shultz, conscient de l'inquiétude des industriels américains, qui perdent ainsi de gros marchés, et des réactions plus que réservées de la presse et du Congrès, fait savoir à Paris qu'il veut trouver une façon de se débarrasser de l'embargo. Mais pas tout de suite : il ne juge pas « opportun de se battre, dès sa prise de fonctions, en faveur des Européens dans une telle affaire ». A Washington, le Président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, Percy, souhaite lui aussi « trouver un prétexte qui permette au Président Reagan de revenir sur la décision prise ».

Cheysson est très heureux de la négociation qui s'annonce : n'est-ce pas le rôle des diplomates que de permettre à un partenaire en difficulté de sauver la face ?



Samedi 3 juillet 1982


Les forces israéliennes encerclent maintenant totalement Beyrouth-Ouest. A Tel Aviv, plus de 100 000 personnes manifestent contre cette guerre.

Les Américains essaient d'organiser l'accueil des Palestiniens de Beyrouth dans divers pays de la région. L'ambassadeur américain au Caire, Atherton, remet au Président Moubarak une lettre du Président Reagan lui demandant d'accueillir les combattants palestiniens lorsqu'ils seront évacués du Liban. La même lettre est remise dans plusieurs pays arabes. Selon le diplomate américain, « sans attendre d'en avoir achevé la lecture, M. Moubarak a déclaré sur le ton le plus ferme qu'"il n'en était pas question" ; l'idée d'avoir un gouvernement palestinien en exil est très mal reçue en Égypte, a fortiori les troupes de l'OLP... Les raisons invoquées par M. Moubarak touchent essentiellement à la sécurité et à l'équilibre internes du pays ».

La Syrie, l'Irak, la Jordanie, le Yémen acceptent plus aisément.



Dimanche 4 juillet 1982


George Shultz, qui n'est pas encore officiellement confirmé par le Sénat, apparaît peu. Les diplomates américains souhaitent maintenant envoyer le gros des forces palestiniennes de Beyrouth en Libye. L'idée semble «détestable» à Cheysson. « C'est une idée incroyable : ou bien la proposition est irréfléchie — je suis tenté de la penser —, ou bien elle relève d'un comportement machiavélique, mais je n'ai pas le sentiment que l'heure appartienne aux Machiavel, à Washington, pendant cet interrègne. »

Le Conseil de sécurité vote à l'unanimité une résolution demandant à Israël de desserrer l'étau autour de Beyrouth-Ouest, par « respect du droit des populations civiles ». On est loin de l'initiative franco-égyptienne que les Américains font tout pour enterrer.


A Alger, Chadli et Kadhafi conviennent de soumettre au Président Mitterrand « des propositions susceptibles, si la France voulait bien les avancer en son nom, de sortir de l'impasse actuelle ».


Toutes ces négociations constituent un étrange jeu d'ombres et d'esquives. Tout le monde parle du départ des Palestiniens et de l'intervention d'une force internationale ou multinationale. Mais nul — ou presque — n'accepte d'étudier concrètement les modalités de ces opérations.


Arafat, assiégé dans Beyrouth, proclame qu'il « vit dans l'Histoire ». S'il accepte de quitter le Liban, « il cherche, dit un télégramme de l'ambassadeur de France à Beyrouth, à gagner du temps pour ne pas perdre la face, y compris vis-à-vis de ses militants, pour tenter de transformer sa défaite militaire en semivictoire politique, et aussi sans doute parce qu'un délai est nécessaire au redéploiement de l'OLP hors du Liban ».


Succession sans heurts dans un pays-charnière : Miguel de la Madrid est élu officiellement Président du Mexique. Il prendra ses fonctions en décembre. Tout était réglé depuis octobre dernier, quand le Président sortant l'avait choisi, très tôt, comme successeur potentiel et candidat officiel du Parti révolutionnaire institutionnel. José Cordoba devient secrétaire d'État à l'Économie, derrière Carlos Salinas de Gortari qui prend le poste de ministre qu'occupait Miguel de la Madrid.

Lopez Portillo a eu raison de faire ce choix : la crise financière s'annonce très grave, au Mexique plus qu'ailleurs. Il fallait un technicien de l'économie au pouvoir. Chaque jour davantage, les capitaux sortent du pays. Si le Mexique vient à faire défaut, la réaction en chaîne sur le système financier international sera terrible. J'irai voir. Sans doute y a-t-il à imaginer une action du G 7 ?




Lundi 5 juillet 1982


Laurent Fabius transmet au Président un nouveau diagnostic économique, plus pessimiste encore que le précédent : cette année, la croissance sera inférieure à 2 % ; le chômage atteindra 2,1 millions de personnes ; le déficit du commerce extérieur sera de 75 milliards de francs, la hausse du dollar compensant l'effet de la dévaluation ; l'inflation sera de l'ordre de 10 %. « Cet appauvrissement et cette dépendance sont inacceptables, car ils aboutissent inéluctablement à une sortie du SME », écrit-il en préconisant un plan de guerre et la création de nouveaux instruments d'épargne pour stimuler l'investissement productif. « Au-delà de l'économique, c'est notre capacité politique à mobiliser les Français qui sera déterminante pour les prochaines échéances. » Certes !

Reçu à Paris, le Président de la République italienne, Alessandro Pertini, nous charme tous. Intelligence, impertinence, aristocratie de l'âge.


L'ambassadeur d'Irak apporte à Pierre Mauroy une lettre de Tarek Aziz demandant à acquérir 69 Mirage 2000 équipés de missiles air-sol, des Exocet.


La quatrième chaîne coûtera, si elle émet en clair, un milliard et demi de francs. Et si on la faisait à péage ? Georges Fillioud est chargé d'étudier la question. Rousselet travaille lui aussi dans son coin. « Elle doit être prête, dit le Président, pour Noël 1983. »




Mardi 6 juillet 1982


Ronald Reagan souhaite convaincre François Mitterrand de ne pas exiger un vote favorable du Conseil de sécurité comme condition préalable pour participer à la Force internationale. Alors que, jusqu'ici, cette force n'avait à ses yeux qu'un but : protéger le départ des Palestiniens, il en ajoute un second, plus proche des thèses françaises : consolider le gouvernement libanais à Beyrouth.

« La décision française de principe de participer à une force destinée à observer et superviser l'accord en cours d'élaboration par le gouvernement du Liban pour le départ de l'OLP et des autres éléments armés de Beyrouth, est un événement important (...). Je suis satisfait de ce que la France ait envisagé de se joindre aux États-Unis dans une force internationale destinée à aider le gouvernement du Liban à établir son autorité dans sa capitale. [Je suis sceptique quant] aux possibilités d'obtenir l'approbation des Nations Unies au sujet de l'envoi d'une force d'interposition à Beyrouth composée notamment de Français et d'Américains, en raison de l'opposition vraisemblable de l'Union soviétique.

La position française serait d'exiger l' "assentiment" ou l'approbation de la participation française par les Nations-Unies ou le secrétaire général. De notre point de vue, cela conduirait inévitablement à des consultations avec le Conseil de sécurité et provoquerait une réponse négative des Soviétiques qui rendrait impossible une réponse positive du secrétaire général. Une telle procédure mettrait en outre la décision de déployer ou non la force entre les mains de tierces parties au moment même où les Libanais nous sollicitent pour un engagement et un déploiement de forces rapides. Je comprends, François, le désir de la France de recueillir sous une forme ou sous une autre l'opprobation des Nations-Unies. Moi aussi, je le voudrais, si je pensais qu'il y eût un moyen de s'assurer qu'elle puisse être obtenue rapidement, sans amendements ni conditions qui la dénaturent. Malheureusement, je ne vois aucun moyen d'éviter l'intransigeance soviétique.

Il est regrettable que, si près d'un accord comme nous le sommes, cette divergence de vues risque de couper court au projet de force franco-américaine que nous avions envisagé. Dans la mesure où la situation s'aggrave rapidement, je suis certain que vous comprendrez que les États-Unis doivent dès aujourd'hui commencer à rechercher d'autres partenaires. »

Claude Cheysson note en marge de la traduction : « La lettre montre que les États-Unis tiennent à nous ! ! ! »

Ce n'est pas du tout mon interprétation du dernier paragraphe : pour moi, c'est plutôt comme la menace — ou le désir — de se libérer de la France et d'avoir, dans cette aventure, des partenaires moins encombrants !

Pour relancer l'emploi, quels grands travaux ? A la liste que prépare le gouvernement, après les monuments et le patrimoine, François Mitterrand ajoute les réseaux câblés et les aéroports de Paris.


Conseil de Défense à l'Élysée. Le Président décide une diminution des effectifs de l'armée de terre, sans bouleverser l'appareil militaire, pour éviter d'avoir une armée à la fois trop nombreuse et mal équipée.


François Mitterrand : « Si l'Alliance ne parvenait pas à contenir une agression conventionnelle, au moment choisi par nous interviendrait la menace d'utilisation de l'armement nucléaire tactique, car nous dirions : "Nous y sommes acculés. "On nous répondrait : "Vous n'oseriez pas." Nous répliquerions : "Nous oserons. Nous frapperons vos combattants avec nos armes, nous recevrons une volée de bois vert en échange, mais nous montrerons que nous ne reculerons pas devant l'usage de notre force de dissuasion. " Il nous faut en effet décourager les tentatives de contournement de notre force de dissuasion par une attaque purement conventionnelle (...). Aussi ne pouvons-nous que refuser l'engagement du "No first use" qui conduirait à nous faire promettre de ne pas nous servir les premiers des armes atomiques. Ce serait renoncer à nous défendre. Nous n'avons qu'une fronde de David en face de Goliath et, en plus, on nous demande comment nous prévoyons de nous en servir ! Nous ne marchons pas ! »


François Mitterrand doit partir demain en voyage officiel en Hongrie — son premier voyage à l'Est. Première querelle de protocole, première susceptibilité ridicule : un député socialiste, président du groupe d'amitié avec la Hongrie, est, comme il est normal, l'invité personnel du Président. En conséquence, il est protocolairement placé hors de la délégation officielle qui assiste aux entretiens. Découvrant cela dans le livret de voyage qu'il reçoit, comme chaque participant, il exige d'être inscrit dans la délégation officielle, au rang des ministres. « Sinon, dit-il, je ne viens pas ! » Tout en admettant que c'est impossible — un parlementaire ne fait pas partie de l'exécutif et ne peut figurer dans la délégation —, le Président accède néanmoins à sa requête : « Le Parlement a toujours raison... » Par la suite, le même homme fera sans cesse preuve d'une mégalomanie et d'une paranoïa qu'il saura rendre d'autant plus redoutables qu'elles ne s'exerceront jamais qu'aux dépens de ses subordonnés.



Mercredi 7 juillet 1982


Le Conseil des ministres décide la création d'un Fonds spécial de grands travaux, notamment pour relancer le logement et les économies d'énergie. François Mitterrand : « Ils constituent en effet un des instruments essentiels d'une politique visant à une plus forte croissance, à la diminution du chômage et à la réduction du déficit extérieur. » Le communiqué qui annonce cette décision rappelle en outre la nécessité d'une politique ferme de reconquête du marché intérieur. Quand je lui soumets le texte, le Président ajoute : « Le gouvernement, dans son action quotidienne comme dans ses objectifs, doit être à l'image de cette volonté. » Beaucoup d'espoirs sont mis dans ce Fonds spécial.


Dans les Nouvelles Littéraires, Philippe Alexandre accuse André Rousselet d'avoir demandé sa tête à Jacques Rigaud. Quand ? Où ? Qui s'intéresse ici à Philippe Alexandre ? J'apprends qu'André Rousselet en a parlé à Rigaud, qui en a fait part à Alexandre, sans insister. Alexandre a réagi.

Découverte à Marseille d'une affaire de fausses factures au détriment de la ville.



Ronald Reagan a changé d'avis, comme le voulait la France : il tente d'obtenir l'accord de Brejnev à la création de la Force multinationale au Liban et lui demande de ne pas faire jouer le veto soviétique au Conseil de sécurité. Leonid Brejnev lui répond par une lettre — identique à celle qu'il envoie à François Mitterrand — d'une étonnante violence, rare entre chefs d'État, dans laquelle il formule de vagues menaces en cas d'envoi au Liban d'une force multinationale autre que la FINUL déjà en place :

« Ceux qui doivent partir, ce sont les Israéliens. Pas les Palestiniens ! (...) Les troupes israéliennes anéantissent partout les Libanais et les Palestiniens, femmes, enfants, vieillards. Israël commet à Beyrouth des actes de véritable vandalisme à l'égard de la population pacifique et détruit l'activité vitale de cette ville. Quels que soient les critères politiques appliqués aux événements du Liban, il est impossible de nier ce fait absolument évident: Israël, qui est un allié de fait des États-Unis, y extermine d'une manière barbare des êtres humains. Par toutes ses actions, surtout ces derniers jours et ces dernières heures, l'agresseur manifeste son empressement à faire aboutir ses crimes, sans réfléchir du tout au fait qu'il crée de nouvelles montagnes de haine autour de l'État d'Israël et de la population juive. Et pourtant, ces montagnes-là peuvent dans l'avenir s'écrouler sur eux de tout leur poids. Aujourd'hui, il n'y a peut-être pas un seul homme d'État responsable, pas un seul honnête homme sur la Terre qui puisse rester insensible aux appels de ceux qui périssent à Beyrouth et au Liban de la main des envahisseurs israéliens. Sans doute vous aussi vous rendez-vous compte clairement de ce que la politique des États-Unis, protecteurs d'Israël, est actuellement dominée par des calculs conjoncturels qui, à ce jour, n'ont pas cédé devant les considérations de l'ordre fondamental et du bon sens, et que la mission de l'émissaire américain au Proche-Orient ne sert que de paravent à l'agression perpétrée par Israël.

Si on voit surgir maintenant différents plans de participation de certaines forces internationales en vue du désengagement des forces qui défendent Beyrouth-Ouest, d'un côté, et des forces israéliennes, de l'autre, pourquoi ne pas utiliser les contingents militaires des Nations-Unies qui se trouvent déjà sur le sol du Liban par décision du Conseil de sécurité ? Nous connaissons la déclaration du Président des États-Unis selon laquelle il serait prêt à envoyer un contingent de troupes américaines au Liban. Je dois le dire clairement : si cela doit vraiment avoir lieu, l'Union soviétique ajustera sa politique en conséquence. En ce moment critique, alors que l'agresseur israélien multiplie, jour après jour et d'heure en heure, ses crimes au Liban et à Beyrouth, une ferme déclaration de votre part en faveur d'un cessez-le-feu immédiat, pour ne pas permettre une nouvelle effusion de sang et la mort de milliers et de milliers de Libanais et de Palestiniens, revêtirait une grande importance et serait appréciée par tous ceux qui chérissent la cause de la justice et de la paix au Proche-Orient. »


Étrangement, François Mitterrand est le seul à prendre ces menaces au sérieux. Les Américains n'y attachent pas la moindre importance. Comme s'ils savaient déjà que les Soviétiques ont décidé de ne rien faire.



Pierre Mauroy demande à notre ambassadeur à Beyrouth de rappeler à Arafat l'invitation, transmise à Kaddoumi, de le recevoir à Paris dès qu'il aura quitté Beyrouth. Le Premier ministre craint que, compte tenu des circonstances, le message ne lui ait pas été transmis.

Discussion sur l'urbanisme de Paris. Depuis dix ans, reste à régler un problème particulier : quel bâtiment construire à la Défense, dans l'axe du Louvre et de l'Arc de Triomphe ? Cette affaire a toujours été considérée comme relevant de la compétence présidentielle. Pompidou eut un projet qu'il ne put mener à bien. Giscard a choisi à la place un bâtiment triste, de faible hauteur, pour n'être pas vu des Champs-Elysées. François Mitterrand reçoit Robert Lion qui lui propose de reprendre le projet à zéro. On trouve un nouveau thème : la Communication. On lancera un concours, sans limiter la hauteur du bâtiment. Le jury sera présidé par Robert Lion, avec un programme défini par un groupe de quatre experts — Lion, Dauge, Biasini et Sautter —, groupe qui suivra aussi l'Opéra, La Défense et La Villette.



Le pacte liant Havas à Bruxelles-Lambert dans la CLT bloque toute réforme de celle-ci. Le Président souhaite que Havas en sorte. André Rousselet n'y tient pas. Rigaud et Rousselet s'opposent violemment sur ce sujet.




Jeudi 8 juillet 1982


La loi sur l'audiovisuel est définitivement adoptée par l'Assemblée.


A Budapest, Janos Kadar reçoit le Président dans son immense bureau lambrissé. L'homme reste hanté par les souvenirs de 1956. Il raconte : Andropov, alors ambassadeur soviétique, lui avait donné sa parole qu'Imre Nagy ne serait pas exécuté s'il le livrait. Il le livra et Nagy fut exécuté. « La Hongrie a toujours été sous la tutelle d'un Empire, turc ou autrichien. Nous sommes revenus aujourd'hui sous l'Empire russe. Il y a en Hongrie plus de soldats russes que hongrois. Que puis-je faire ? Alors je fais le contraire de Ceausescu. Je ne fais pas de grandes déclarations d'indépendance politique, mais je libéralise l'économie. Et, comme cela, ils m'oublient, ils me laissent faire... »

L'homme est pathétique et sincère.


A l'ambassade, François Mitterrand précise, avec Claude Cheysson, les conditions de notre participation à une force multinationale à Beyrouth : demande libanaise expresse, accord explicite de l'OLP, agrément des Nations-Unies et définition claire du mandat.

Claude Cheysson les rappelle aux Américains, puis ajoute à l'adresse de notre ambassadeur à Washington : « Le vent fraîchit. Nous allons traverser une zone de forte mer. On nous critiquera, on nous dénoncera, on tentera de justifier des erreurs par notre attitude, on essaiera de nous faire changer de cap. Or, après m'en être entretenu avec le Président, je confirme nos positions et nos directions telles qu'elles sont. »


Les Israéliens maintiennent leur pression sur la ville. Ils contrôlent l'axe Beyrouth-Damas. Andréas Papandréou, nouveau Premier ministre de Grèce, appelle au téléphone François Mitterrand : « Il faut que la France reconnaisse l'OLP et invite Yasser Arafat à Paris pour renforcer sa position de négociation et faciliter les efforts des Libanais. » Le Président répète qu'Arafat peut venir à Paris quand il veut, mais qu'il ne sera reçu que par Pierre Mauroy.

Finale de la Coupe du monde de football. François Mitterrand, qui a invité ses ministres à dîner dans un restaurant de Budapest, regarde le match sans trop s'occuper d'eux. Michel Jobert tourne ostensiblement le dos à l'écran.


Le Président laisse enfin faire : le décret obligeant tous les établissements hospitaliers publics à pratiquer des IVG est signé (il ne paraîtra au Journal Officiel que le 27 septembre). Ces établissements devront fournir un rapport annuel sur le nombre d'actes pratiqués. Il devront assurer l'information sur la contraception.


L'affaire du statut de Paris est un désastre. Le gouvernement, à la recherche d'une porte de sortie, recule sur tous les aspects du projet.


A Genève, les négociateurs, l'Américain Nitze et le Russe Kvitsinski, évoquent un accord sur les fusées intermédiaires au cours de promenades dans les bois. Mais l'un et l'autre sont sans mandat. Ils rendent compte à leurs capitales. Nous ne savons rien de leurs conclusions. Inquiétant.



Vendredi 9 juillet 1982


Bombardements et duels d'artillerie à Beyrouth.


Le voyage à Budapest se termine par une conférence de presse. Un journaliste demande ce que le Président compte faire contre l'« Oradour de Beyrouth ». François Mitterrand : « Le propre des interventions militaires, lorsqu'elles rencontrent une résistance, c'est de provoquer, comme vous le dites, des Oradour (...). Pas plus que je n'ai accepté l'Oradour provoqué par l'occupation allemande, je n'accepterai les autres Oradour, y compris à Beyrouth. »


Brejnev répond à Reagan : « Pourquoi intervenez-vous ? Aucune raison ! » Le ton est plus serein.



Samedi 10 juillet 1982


Pierre Mauroy travaille à la fin de la période de blocage des prix, dans la hantise d'un retour de l'inflation en novembre. Pour l'éviter, il faut recevoir syndicats et groupes de pression, afin de créer une nouvelle atmosphère où l'inflation ne sera plus un élément du jeu social. Il s'y entend fort bien.


Dans une nouvelle lettre à Reagan, François Mitterrand confirme que, pour la France, la Force internationale chargée de surveiller l'évacuation des Palestiniens hors de Beyrouth doit être placée sous contrôle de l'ONU.


L'ambassadeur de France en Égypte est reçu par le Président Moubarak qui lui demande de transmettre au Président de la République un « conseil solennel et amical : que la France, sous aucun prétexte et à aucun moment, n'apparaisse comme pressant les Palestiniens de quitter Beyrouth. Les Arabes et surtout l'Union soviétique auraient vite fait de nous le reprocher si les choses tournaient mal. L'affaire, en effet, est loin d'être réglée ». Selon lui, « aucun pays arabe ne veut des Palestiniens ».

L'initiative franco-égyptienne a du plomb dans l'aile. Moubarak ne veut rien faire qui puisse gêner la manœuvre américaine.



Dimanche 11 juillet 1982


La Pravda met en garde la France contre l'« aventure, dictée par les ambitions impérialistes » de Washington, que serait une force d'interposition au Liban. Message adressé aux communistes français, qui ne s'en mêlent pas. La situation est néanmoins bloquée.




Lundi 12 juillet 1982


François Mitterrand, qui reconnaît la maladresse de sa déclaration à propos d'Oradour à Budapest, rédige lui-même une note en réponse aux protestations israéliennes. Elle est publiée par la Présidence de la République :

« Les autorités israéliennes, en s'élevant contre les propos prêtés au Président de la République lors de sa conférence de presse de Budapest, ont mis en cause ce dernier de façon incorrecte, sans avoir pris la peine de vérifier le bien-fondé de leurs protestations. En conséquence, le Président de la République, qui a toujours montré son attachement à Israël et à son peuple, n'a pas besoin de le réaffirmer et renvoie le gouvernement israélien à la réalité des faits. »

Malgré les messages de Shultz, les Américains confirment l'embargo sur les licences américaines dans l'équipement du gazoduc d'Ourengoï. La réaction anglaise est violente. Margaret Thatcher déclare devant la « Confederation of British Industry » (équivalent du CNPF) : « Il faut à l'avenir essayer de nous passer des brevets sous licence américaine à cause de cette affaire d'embargo. » Les Américains déclarent qu'ils ne comprennent pas l'étonnement européen, compte tenu de la situation en Pologne qui les oblige à la sévérité. Les assouplissements que le général Jaruzelski va probablement annoncer ne seront pas considérés comme suffisants ; il faudrait au moins la libération de Walesa.

George Shultz cherche cependant toujours une porte de sortie pour Reagan. Certains, à Washington, continuent à dire de temps à autre qu'un effort des Européens dans le domaine financier les amènerait à reconsidérer leur position sur le gazoduc. Shultz propose même à Cheysson de remplacer l'embargo par « une concertation permanente entre alliés avant toute opération commerciale avec l'URSS ». Cheysson accepte avec enthousiasme. François Mitterrand, informé, refuse : « Pas de compromis ! Les Américains doivent retirer leur embargo unilatéralement, sans l'échanger contre quelque concession de notre part. » Cheysson laisse quand même l'ambassadeur de France, Vernier-Pallez, se lancer dans la négociation d'un texte fixant une procédure de concertation sur les crédits à l'Est, en échange de la levée de l'embargo.

Étrange équipage : trois ambassadeurs commencent à négocier, tout fiers, avec le secrétaire d'État. Vernier-Pallez fait le plus gros des suggestions. Shultz est ravi : il a trouvé une porte de sortie à l'embargo et tient son COCOM financier, un mécanisme de contrôle à quatre des crédits bilatéraux à l'URSS...


La fin du blocage des prix s'annonce difficile : la croissance est très faible ; l'investissement ne sort que très partiellement de sa léthargie ; la remise en état des entreprises nationales et le Fonds spécial de grands travaux ne suffiront pas à créer des emplois ; les exportations sont ralenties et la dévaluation entraîne un transfert de richesses vers l'extérieur. Au total, les négociations sociales de novembre se feront sur la répartition d'un gâteau dont la taille n'augmente pas. Le choix est donc entre une négociation globale, sur tous les problèmes en suspens, avec tous les partenaires sociaux, ou une négociation graduelle dont les temps forts seraient les deux rendez-vous de concertation à Matignon, l'un après-demain, l'autre en octobre. Mauroy décide d'avoir, si possible, une négociation globale. Approche hasardeuse, qui risque de tout bloquer. Et pourtant, quelque chose se passe chez les salariés français qui semblent accepter de la gauche la désindexation qu'ils refusaient à la droite. Le patronat a bien plus de mal à l'accepter : l'inflation dévalorise les dettes ; sans elle, celles-ci sont plus élevées...




Mardi 13 juillet 1982


Après l'incident des explosifs introduits jusque dans le bureau du Président, Charles Hernu lui propose de voir le commandant Prouteau, le héros des libérations d'otages, et de lui demander de s'occuper de la sécurité de l'Élysée. Reçu pour la première fois par François Mitterrand, intimidé, il m'interroge : « Est-ce que je peux lui dire que je n'ai pas voté pour lui ? »


L'ambassadeur de France à Beyrouth est inquiet de l'évolution du siège. Il évoque « la menace de plus en plus claire d'un nouveau coup de poing israélien sur une ville en état de siège dont les défenses sont de mieux en mieux organisées et dont l'état de d'esprit n'est certainement pas celui qui mènerait à une capitulation sans conditions ».



Au Conseil des ministres, avancé en raison de la Fête nationale, Claude Cheysson, Jean-Pierre Chevènement, Michel Rocard et André Chandernagor expriment leur préoccupation au sujet de l'embargo américain. Chandernagor pense que « nous sommes devant un problème d'indépendance nationale. Il ne faut pas subir la loi américaine. Il faut créer un groupe de travail sur les aspects juridiques de la question ».

François Mitterrand : « Il faut distinguer la méthode et le principe. En ce qui concerne la méthode, il faut être solidaire des autres pays de la Communauté intéressés par ces contrats avec l'URSS. Mais, même si cette négociation échouait, c'est-à-dire s'il n'y avait pas de position solidaire, il faudrait refuser l'ingérence. Là, c'est le principe qui est en cause. Même si nous étions seuls, nous devrions refuser l'ingérence américaine. »

La seule négociation qu'il autorise est une négociation entre Européens pour organiser le refus de l'ingérence américaine. Cheysson n'entend toujours pas et croit qu'il est autorisé à négocier avec les Américains pour leur sauver la face !

Le Président revient, en Conseil, sur l'« affaire d'Oradour » : « Je n'ai évidemment jamais accusé Israël d'avoir commis un acte de cette nature au Liban. J'ai seulement souligné, en réponse à une question, que toute guerre, identifiée à une résistance nationale, expose les belligérants à commettre des violences contre les populations civiles, comme cela a été le cas dans de nombreux conflits récents, en Afghanistan, au Salvador ou ailleurs. »

La renégociation du contrat par Thomson est engagée avec les Soviétiques : elle aboutit à un protocole soumis à l'approbation des autorités françaises pour être signé au plus tard le 1er octobre 1982. La vente de l'usine de composants électroniques est annulée.



Mercredi 14 juillet 1982


Le défilé militaire traditionnel n'a pas lieu, comme d'habitude, le matin, à Paris, mais de nuit, précédé dans la matinée par une revue navale à Toulon.


Ronald Reagan répond à Leonid Brejnev en rejetant la responsabilité de la situation à Beyrouth sur les Palestiniens. Les Américains, répète-t-il, n'interviendront qu'à la demande du gouvernement libanais.


Shimon Pérès, interrogé par la presse, déclare que l'« affaire d'Oradour » « a été grossie ; M. Mitterrand n'est pas un ennemi d'Israël ». Itzhak Shamir déclare au contraire : « M. Mitterrand était notre ami, mais quelque chose a changé. »


A Londres, ainsi qu'il l'avait annoncé, Issam Sartaoui déclare que « l'OLP reconnaît officiellement le droit à l'existence d'Israël sur une base de réciprocité ». Le Foreign Office s'en réjouit.



Jeudi 15 juillet 1982


Gaston Defferre proteste auprès du Premier ministre contre la suppression du secteur privé dans les hôpitaux publics :

« Les décisions prises par le gouvernement sur la proposition de Jack Ralite et le projet de loi actuellement en discussion devant le Parlement peuvent avoir des conséquences très graves sur la qualité des soins donnés dans les hôpitaux publics. Depuis quelque temps, des médecins des hôpitaux et de jeunes assistants appelés à devenir plus tard médecins des hôpitaux abandonnent les hôpitaux pour le secteur privé. Ce mouvement risque d'attirer dans les cliniques privées des praticiens plus compétents que ceux qui resteront dans les hôpitaux.

La réforme Debré avait eu l'avantage, en créant le temps plein, d'imposer aux médecins et aux chirurgiens des hôpitaux de travailler uniquement pour le secteur public. Avant la réforme Debré, les médecins et les chirurgiens des hôpitaux pouvaient exercer à la fois à l'hôpital et dans le secteur privé. Il est à craindre désormais que les médecins et les chirurgiens des hôpitaux publics ne soient plus considérés comme les meilleurs professionnels.

Or, du fait des remboursements de la Sécurité sociale, dans le secteur privé notamment, les cliniques privées se sont développées considérablement, ce qui ne peut que creuser davantage le déficit de la Sécurité sociale.

Par ailleurs, la suppression des services privés des hôpitaux aura pour conséquence un manque à gagner qui peut être chiffré pour l'ensemble des hôpitaux à plus de 150 millions de francs (15 milliards de centimes). Les caisses de retraite encaisseront environ 800 millions de francs de moins. Si l'on ajoute à cela la question des couvertures sociales des non-CHU, la perte totale pour l'État sera de l'ordre de 200 millions de francs (20 milliards de centimes).

Est-il encore temps de revoir les décisions prises qui vont bouleverser les rapports entre les hôpitaux publics et les cliniques privées, abaisser la qualité des médecins et chirurgiens des hôpitaux publics et coûter près de 200 millions à l'État à un moment où il n'y a pas d'argent à gaspiller ? Je le souhaite. »


Après avoir un moment hésité, le Président reçoit une délégation de la Ligue Arabe composée de Taleb Ibrahimi, ministre algérien des Affaires étrangères, Rachid Abdallah, ministre d'État chargé des Affaires étrangères des Émirats Arabes Unis, et Farouk Kaddoumi, chef du Département politique de l'OLP. Madame Thatcher, elle, a refusé de les recevoir.

La délégation, élargie à MM. Yazid et Souss, a été reçue ce matin par Claude Cheysson. Elle a approuvé les initiatives françaises au Conseil de Sécurité. Mais, tout en marquant son accord sur l'essentiel du projet franco-égyptien, elle a demandé que la France dépose un nouveau texte à objectifs plus limités (cessez-le-feu à Beyrouth-Ouest — désengagement — Force internationale).

Pour la première fois, un homme de l'OLP entre à l'Élysée. Il ne dira pas un mot. Le Président expose le sens des récentes initiatives françaises : « Israël a commis une erreur en acculant un peuple à une résistance acharnée. Il fallait au contraire chercher la négociation, et alors l'OLP s'imposait comme représentant d'un des deux combattants ; je rends honneur à ce combat. Je m'étonne que les Arabes n'aient pas reconnu Israël, ignorant ainsi une réalité établie depuis 1948 et à laquelle la France est irrévocablement attachée. »


Une délégation du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), conduite par Alain de Rothschild, est reçue par Jean-Louis Bianco. Elle regrette la réception par le Président de la République de Kaddoumi, qui « redore le blason de l'OLP ». Par contre, dit-elle, « le malentendu à propos d'Oradour est réglé ».


Les positions syriennes implantées dans la Bekaa et à cheval sur la frontière syro-libanaise comporteraient deux à trois divisions, soit 45 à 50 000 hommes. Elles ne sont séparées que d'environ 400 mètres des positions israéliennes ou israélo-phalangistes. Et les troupes soviétiques ne sont pas loin. Jamais, depuis Cuba, l'affrontement direct Est/Ouest n'aura été aussi menaçant.




Vendredi 16 juillet 1982


En réponse à la question de Claude Cheysson, Charles Hernu indique qu'il donne « les instructions nécessaires pour interrompre toute livraison de matériels militaires à Israël ».



Séminaire de travail à Maisons-Laffitte entre le groupe socialiste de l'Assemblée et le gouvernement. Jacques Delors est très critiqué : « le blocage des prix ne fonctionne pas », « il n'y a aucune relance de l'emploi », « le chômage nous fera perdre les élections ». Joxe apprécie de moins en moins Mauroy et le laisse voir.



Réflexion sur la préparation du budget de la Culture. Jack Lang pense qu'il faut accorder davantage de moyens financiers au théâtre et à l'architecture. La musique — mise à part la musique populaire — ne l'intéresse pas. Il oublie, à mon sens, qu'un pouvoir politique ne peut pas grand-chose pour la Culture, sinon favoriser et protéger les pôles d'excellence et les mécanismes universitaires et sociaux qui permettent de les renouveler. Mais qui s'en soucie ? Pas Savary, en tout cas, tout occupé à séduire les syndicats sur l'université, parce qu'il va leur déplaire sur l'école privée. Le Président y est sensible ; mais il n'est pas ministre de l'Éducation nationale...





Lundi 19 juillet 1982


Le Colonel Kadhafi écrit à Paris pour dénoncer « l'immonde campagne militaire sioniste au Liban, qui vise l'extermination du peuple palestinien (...). Nous, au sein du Front de la Fermeté, comptons sur votre magnanimité et celle de votre pays ami pour soutenir la lutte légitime du peuple palestinien ».




Mardi 20 juillet 1982


La troisième motion de censure déposée contre le gouvernement à propos du blocage des prix et des salaires est repoussée. Danger d'une majorité trop large qui laisse un gouvernement sans contrôle, et ne le pousse pas à négocier avec le Parlement.



Bonne nouvelle : un mois après sa création, le Livret d'épargne populaire, permettant enfin l'indexation de l'épargne populaire, est un franc succès : 568 000 livrets ont été ouverts et ont drainé 2,3 milliards de francs. Enfin un peu de justice sociale en ce domaine !


Mauvaise nouvelle : le déficit de l'UNEDIC sera de 37 milliards de francs à la fin 1983. Conçue pour indemniser quelques centaines de milliers de chômeurs, elle n'est pas en mesure de supporter la charge d'un million et demi de sans-emploi. Des mesures exceptionnelles de financement devront être prises d'ici la fin de l'année : hausse des cotisations d'un point et demi, contribution des agents du secteur public, relèvement de la participation de l'État, économies. Avec cela, le gouvernement ne verra pas monter sa cote de popularité. Tant pis. Il faut vite mettre les comptes en ordre si l'on veut être prêt pour les élections de 1986.




Mercredi 21 juillet 1982


Le Conseil des ministres adopte un plan d'économies de 10 milliards pour la Sécurité sociale.



François Mitterrand : « Je désire obtenir le départ de l'OLP du Liban avec celui des autres forces armées ; je désire ne pas avoir de contacts officiels avec l'OLP avant qu'elle n'ait renoncé à détruire l'État d'Israël. Il faut avoir le souci de renforcer le processus de Camp David dans sa dimension israélo-égyptienne. Si Israël attaque Beyrouth, certains diront que c'est de la faute de la France, parce que notre action diplomatique aura empêché une reddition sans conditions de l'OLP il y a quinze jours. »

Le Président signe la loi instituant la Haute Autorité de l'audiovisuel. Il faut maintenant en choisir les membres.





Jeudi 22 juillet 1982


Conflit frontal avec Washington : Paris, Londres, Rome et Bonn annorcent qu'ils honoreront les contrats afférents au gazoduc sibérien malgré l'embargo américain. La France décide d'informer les Américains de la « configuration » des contrats, mais refuse de les présenter au COCOM. « Nous estimons que la renégociation du contrat l'a rendu acceptable au regard des règles du COCOM. Même si certains éléments du contrat, justifieraient un passage devant le COCOM, l'obstruction systématique des États-Unis est un facteur de blocage qui nous conduit à cette procédure. »


Dix-huit radios privées reçoivent un avis favorable de la Commission consultative. La liberté s'installe. Étrange, comme le monopole paraît loin !


Les « Négociations Globales » sont en panne. Aux réserves américaines s'ajoutent maintenant celles des pays producteurs de pétrole et des pays modérés du Tiers Monde. A moins d'un revirement des uns ou des autres — fort improbable —, on va vers un échec définitif lors de la prochaine session de l'Assemblée générale des Nations-Unies. Il faudra prendre acte de la fin d'un rêve qui aurait pu vraiment conduire à instaurer un nouvel ordre économique mondial. Avons-nous tout fait pour son succès ?

La France fait part de ses préoccupations aux pays les plus influents du Tiers Monde.



La hausse des prix en France est un peu inférieure à 10 %, ce qui représente un gain de 4 points par rapport à l'année dernière. Mais les autres indicateurs économiques sont de plus en plus mauvais : en 1982, la croissance du PIB ne dépassera pas 1,5 % (ce qui est loin des 3,3 % prévus par la Loi de finances et des 2,5 % que l'OCDE a prévus le mois dernier, mais plus que nos voisins) ; le chômage atteindra 2,2 millions de personnes ; l'investissement diminuera d'au moins 1 % en volume ; surtout, le déficit extérieur sera voisin de 80 milliards, contre 59 en 1981. Et cela, le marché le sait, qui attaque le franc dès cette semaine, un mois à peine après la dévaluation de juin ; il est clair que celle-ci ne suffira pas. Il faudra très vite un autre plan plus sévère. François Mitterrand enrage : « Le pouvoir d'achat des salaires a déjà baissé de près de 2 % cette année. » Il est furieux « contre le grand capital et les petits socialistes ». Il me redit qu'une solution léniniste eût été la seule capable d'imposer une victoire réelle contre le capitalisme et que toutes les solutions réformistes sont condamnées à l'échec.




Vendredi 23 juillet 1982


Le numéro trois de l'OLP, Fadl el Dani, est assassiné à Paris.


La loi fixant les compétences de la région Corse est adoptée.

Illusion : le Budget travaille déjà à annuler des dépenses budgétaires d'un montant équivalent à celles du Fonds pour les grands travaux, créé pourtant pour échapper à la rigueur budgétaire.




Samedi 24 juillet 1982


Raid de l'aviation israélienne contre les forces syriennes dans la Bekaa, pour détruire les rampes de lancement des missiles Sam nouvellement installées.


Béchir Gemayel est seul candidat à la Présidence libanaise. Les Phalangistes s'apprêtent à s'emparer de l'État dont sont chassés les Palestiniens.



Dimanche 25 juillet 1982


Pressé par Cheysson, Arafat signe un document « reconnaissant toutes les résolutions de l'ONU sur la question palestinienne ». Un grand pas vers la reconnaissance mutuelle des deux parties. Il passe à peu près inaperçu dans le violent vacarme en provenance de Beyrouth.

Philip Habib est au Caire. Boutros Boutros-Ghali appelle l'ambassadeur de France, Cuvillier, à midi, aussitôt après l'entretien de l'Américain avec le raïs. L'envoyé de Reagan aurait affirmé à son interlocuteur qu'il était à la veille d'aboutir, que rien ne devait donc être fait qui vînt troubler la négociation et risquer de provoquer une réaction d'Israël. Plus précisément, Philip Habib a demandé au Président Moubarak de retarder de trois à quatre jours la discussion du document franco-égyptien par le Conseil de sécurité. Boutros-Ghali a été chargé de transmettre cette demande, à laquelle il souscrit.

C'est clair : les États-Unis veulent en finir avec l'initiative franco-égyptienne. Elle les gêne, s'ils ne veulent pas faire un pas en direction des Palestiniens ; elle leur enlève la vedette, s'ils veulent le faire.




Mardi 27 juillet 1982


L'Assemblée supprime la dernière référence du Code civil au «délit d'homosexualité ».



Les ponts sont coupés. Shultz travaille maintenant à créer la Force multinationale sans les Français. Il refuse de recevoir Claude Cheysson, comme de répondre à son invitation à se rendre à Paris. Les Américains nous traitent en concurrents et non plus en partenaires.


Pour la première fois, les bombardements israéliens atteignent les quartiers résidentiels de Beyrouth, malgré la signature d'un septième cessez-le-feu. Arafat écrit à nouveau au Président français en décrivant la dureté du siège de Beyrouth : bombardements, coupures d'eau et d'électricité, obstacles à l'entrée de produits alimentaires et de fournitures médicales.

Adoption définitive à Bruxelles d'une organisation commune du marché des vins dont les principes ont été dessinés au Conseil européen de juin. Grand progrès qui dégage la voie pour un accord budgétaire de la Communauté.


A Mexico, dans un discours nuancé et subtil, lors d'une conférence organisée par l'UNESCO, Jack Lang appelle à une mobilisation contre « l'impérialisme financier et culturel » des Etats-Unis, qu'il ne nomme pas. Tollé des intellectuels et des médias.

Étrange, comme l'Amérique domine les pensées ! Et comme l'Europe est étrangère à elle-même... Nous qui nous battons tant, pied à pied, jour après jour, pour que la solidarité atlantique, si nécessaire, ne déborde pas de son champ de compétences et pour que les Européens, enfin adultes, définissent entre eux une attitude commune sur tous les sujets, sommes-nous à contre-sens de ceux des intellectuels qui connaissent mieux Stanford que Cambridge, Harvard que Tübingen ?


Jean-Pierre Cot obtient de Pierre Mauroy et de Jacques Delors que son ministère ait compétence sur l'ensemble des relations diplomatiques et financières avec le Tiers Monde. Il veut sortir la France de son pré-carré, lui ouvrir d'autres horizons. Cheysson n'en est pas content. François Mitterrand non plus, pour qui le ministère de la Coopération doit rester le ministère de l'Afrique et seulement de l'Afrique. Il en veut à Mauroy, à Cheysson et à Delors d'avoir accepté, et n'aura de cesse d'obtenir l'annulation de cette réforme. La seule bonne façon de l'obtenir serait de nommer Jean-Pierre Cot à un autre poste...


Matignon est toujours le lieu d'un aimable désordre. La négociation, si utile pour créer le consensus social autour de la désinflation, ne doit pas empêcher la décision. Il est urgent que le Premier ministre, si courageux, dévoué et généreux par ailleurs, démontre sa capacité de prendre des décisions et de s'y tenir, sans se réfugier dans un œcuménisme vague, en faisant croire à chacun qu'il lui donne raison. Il vaut mieux des choix contestables qu'une absence de choix. Enfin, il faut imposer le silence aux ministres avant que les décisions ne soient prises, et la discipline quand elles l'ont été.

Il manque un chef d'orchestre régissant la communication du gouvernement, planifiant les relations entre les ministres et les médias. Cela devrait être un ministre, porte-parole du gouvernement et du Conseil, doté d'un budget important. Le Président cherche pour cela un journaliste. Il a plusieurs noms en tête.




Mercredi 28 juillet 1982


Le Conseil des ministres dissout le SAC. Il est d'autre part informé par Jean-Pierre Chevènement d'un programme exceptionnel d'investissement pour la « filière électronique ».


En dépit de l'opposition américaine, la France et l'Égypte déposent au Conseil de sécurité leur projet de résolution qui traite à la fois du Liban et du problème palestinien. Les Américains se prononcent contre, tout comme ceux qui ne se soucient que de sauver les Palestiniens. Face à cette coalition d'intérêts contradictoires, aucune chance de recueillir les neuf voix nécessaires. De toute façon, si on les obtenait, les Américains opposeraient leur veto.

Jeudi 29 juillet 1982


Dans le cadre du programme sur la « filière électronique » annoncé hier, l'État rachète les principales filiales de ITT. Promesse politique sentimentale, après la tragédie chilienne. Trop cher payé.


Déjeuner du Président avec Guy Lux, venu lui demander d'intervenir pour qu'il retrouve du travail.



C'est officiel : l'OLP s'engage à évacuer Beyrouth-Ouest ; les 5 000 combattants palestiniens seront accueillis en Syrie, en Egypte — qui a finalement accepté —, en Irak et en Jordanie. Arafat, qui l'annonce, ne précise ni le calendrier ni la procédure de leur retrait. Le mandat de Sarkis se termine dans vingt jours. Il vaudrait mieux ne pas laisser ce problème à son successeur. D'autant plus que le seul candidat, pour l'instant, est le chef des Phalangistes, Béchir Gemayel.




Vendredi 30 juillet 1982


La discussion de la loi sur les radios libres et les télévisions privées s'achève. Elle met fin à un siècle de dirigisme. Le monopole sur la programmation est aboli. On fera éclater FR 3 en douze stations régionales, suggère Pierre Mauroy. François Mitterrand est contre.



Cynisme : reconduction pour un an de l'accord céréalier entre les États-Unis et l'URSS.



Explosion d'une bombe, place Saint-Michel à Paris. Un groupe arménien revendique l'attentat en évoquant la « rupture d'un accord secret » avec le ministre de l'Intérieur. Qu'y a-t-il là-dessous ?


Difficile de réformer la fiscalité, même avec la majorité absolue au Parlement. Le Président voudrait une réforme des droits de succession : « C'est le cœur du capitalisme. A la limite, je serais pour la suppression totale de l'héritage. En tout cas, le système actuel est très injuste. Il n'est même pas progressif! » L'impôt est de 10 % sur un héritage moyen, et de 19 % seulement pour un héritage important. Et la différence a été constamment réduite depuis 1959. Aux États-Unis, les taux vont de 0 à 33 % ; ils s'échelonnent de 12 % à 60 % en Grande-Bretagne. Et pourtant, on ne peut rien faire ! explique Laurent Fabius. « Je vous l'avais bien dit, sourit François Mitterrand, sans léninisme, on ne change rien. »




Samedi 31 juillet 1982


Un accident sur l'Autoroute A6, près de Beaune, fait 53 morts, dont 46 enfants. Le pouvoir politique en est accusé ; comme si, thaumaturge, il devait aussi faire en sorte que la société ait de la chance. Décidément, rien ne lui réussit.

Version douce de l'initiative franco-égyptienne : les Égyptiens demandent aux Américains des compensations politiques pour les Palestiniens.



Dimanche 1er août 1982



Le Conseil de sécurité décide de l'envoi d'observateurs à Beyrouth. Ce n'est pas encore la force d'interposition que Français et Américains demandent. Séparément, Philip Habib continue de négocier le processus d'évacuation des Palestiniens. Israéliens et Américains ne veulent pas de Français dans la Force multinationale, ni que celle-ci débarque avant le départ des derniers Palestiniens, de peur que ces derniers ne partent plus, des forces étrangères leur servant désormais de rempart. Enfin, les Américains ne veulent pas que l'ONU exerce un droit de regard. A l'inverse, l'OLP n'accepte de partir que si cette force d'interposition inclut les Français, en qui ils ont confiance, et si le Conseil de sécurité l'approuve. Pour réussir, les Américains vont donc devoir passer par nous et par le Conseil de sécurité. Amère victoire.


Après quatorze heures de bombardements, 165 morts et 400 blessés, les Israéliens prennent l'aéroport de Beyrouth, où atterrit Philip Habib. Le général Sharon affirme que « l'armée israélienne quittera le Liban lorsque le dernier terroriste et le dernier soldat syrien l'auront quitté ». L'ambassadeur de France raconte : « Plusieurs obus sont tombés dans le parc de la Résidence des Pins et quelques éclats ont frappé la résidence. Quant au parc, il a été à moitié incendié. La piscine est hors d'usage. Le mur d'enceinte s'effondre en plusieurs endroits. Le tableau général est celui d'un blitz impitoyable. »

François Mitterrand, informé dans la nuit par le permanent de l'Élysée, interdit toute prise de position publique de qui que ce soit sans qu'on l'ait consulté. «Je ne veux pas qu'on lance de nouvelle polémique. » Claude Cheysson est sous haute surveillance.




Lundi 2 août 1982



Les Américains commencent à s'impatienter des violences israéliennes. Reagan reçoit Shamir à Washington : « Le monde ne peut plus tolérer cette escalade sans fin de la violence. » Le tournant est pris. Nous sommes prêts à y participer. Le mandat reste flou. L'URSS ne dira rien. Pas de veto en perspective. Protéger le départ des Palestiniens ? Protéger Beyrouth des agressions israéliennes et des vengeances ? Rester jusqu'au départ de toutes les troupes étrangères ?


Face aux attaques de l'opposition contre le « laxisme » du gouvernement, la Chancellerie précise qu'aucun détenu gracié ou amnistié après le 10 mai 1981 n'avait commis de crime de sang.



Mardi 3 août 1982



Philip Habib obtient l'accord des Israéliens, des Libanais et des Palestiniens sur une force multinationale composée de Français, d'Italiens et d'Américains. A Beyrouth, Paul-Marc Henry est reçu par Élias Sarkis : « Le gouvernement libanais veut savoir d'urgence si la France est disposée à envoyer le premier contingent de la Force multinationale dont l'arrivée à Beyrouth déterminera en fait le démarrage effectif de l'opération. » Paul-Marc Henry ajoute : « Les Palestiniens sont convaincus que la présence française dès le début de l'opération est la garantie non seulement de leur protection physique, mais aussi de la sauvegarde de leur dignité morale. »

Le Président, informé, porte en marge : « Oui, agir vite. Accepter le plan Habib. »



A Paris, la préparation du Budget 1983 se passe mal. Les ministres n'ont pas encore compris que les réformes de structures sont l'essentiel et que la relance budgétaire est terminée. Dans une lettre au Président, Laurent Fabius s'affole : nul contrôle sur le Budget. Il propose un gel des recrutements et un blocage du pouvoir d'achat des fonctionnaires au salaire supérieur à 6 000 francs par mois :

« Une dynamique du déséquilibre budgétaire s'est créée. Cette évolution est inacceptable : elle conduit d'abord à revenir sur un de vos engagements, mais surtout elle suppose un recours de plus en plus important à l'endettement et à la création monétaire pour financer des déficits sans cesse plus élevés. Les risques sont alors multipliés : asphyxie du marché financier au détriment des entreprises publiques et privées, et donc de l'investissement ; aggravation des charges de la dette publique (2 % du PIB en 1986) ; alimentation de l'inflation par la création monétaire ; limitation autoritaire du crédit au détriment de la reprise économique. Le Budget de 1983 doit être un premier coup d'arrêt à cette dégradation de nos équilibres ; puisque doit être écartée la solution fiscale qui reviendrait à relever encore le poids des prélèvements obligatoires (44 % du PIB à la fin de cette année), seule demeure la maîtrise des dépenses (...). Dès le début 1983, il faut décider de ne pas créer de nouveaux emplois dans les trois prochains budgets, ne préserver le pouvoir d'achat que des seuls agents dont le traitement ne dépasse pas 6 000 francs par mois, remettre en cause le système des primes, établir une hiérarchie entre les grandes catégories d'interventions de l'État (...). Il faut une réunion rapide et restreinte sur ces aspects, dès la première semaine d'août, pour respecter la procédure budgétaire. »


Il faut en effet faire vite : janvier se décide en août.

Le Président refuse : « Pas question de rien faire avant les municipales. Ou c'est que vous vous êtes tous trompés. Et je sais alors ce qu'il me reste à faire. »


On a vu Barbie venir rendre visite au Président de la République bolivienne. Cela va forcer à sortir du placard administratif la demande allemande d'extradition. L'ambassade de France à La Paz fait savoir au gouvernement bolivien que la France appuie cette demande allemande formulée en mai 1982. Serge Klarsfeld vient rappeler à Régis Debray qu'ensemble, en 1973, ils avaient tenté d'enlever Barbie.





Mercredi 4 août 1982



Pendant le Conseil des ministres, Jack Lang passe un billet à François Mitterrand, lui demandant de lui donner la parole pour s'expliquer sur ce qu'il a déclaré à Mexico il y a quelques jours :

« J'aurais souhaité pouvoir en dire deux mots au Conseil des ministres et saisir cette opportunité pour faire quelques mises au point. Notre présence à Mexico a été un immense succès. Nos propositions ont été approuvées avec enthousiasme par plus de 120 représentants de gouvernements. Sous la pression des Américains, le représentant de l'AFP a totalement défiguré mon intervention. D'où les caricatures présentées par certains journaux français. L'autorité internationale de la France est sortie renforcée de la conférence. Le rapport général lui a été confié à l'unanimité. Je vous joins sous ce pli le texte de mon allocution. Vous pourrez mesurer le fossé qui sépare son contenu et son interprétation dans certaines gazettes françaises. Mon discours était principalement un appel à la création et non pas une mise en accusation exclusive des Américains, au demeurant non cités dans mon allocution. C'était un discours pondéré et équilibré. Ce sont les Américains qui ont manipulé et déformé l'information, et les agences européennes ont répercuté le seul écho américain. »

Le Président ne lui donne pas la parole. Il demande néanmoins à voir son texte : il est vrai que les Américains ne sont pas mentionnés. Tempête dans un verre d'eau.



Alain Savary présente au Conseil les bases sur lesquelles il entend mener ses négociations: intégration des écoles privées dans un établissement d'intérêt public, obligation de financer ces écoles, intégration des maîtres du privé dans le secteur public.

Les négociations secrètes commencent chez Geneviève Delachenal, la sœur du Président, très active dans le mouvement catholique. Le Père Guiberteau voit Jean-Louis Bianco.



Promulgation de la loi Auroux sur les nouveaux droits des travailleurs.


Les blindés israéliens pénètrent dans Beyrouth-Ouest. Très violents bombardements de la ville. François Mitterrand décide d'y envoyer un expert, le colonel Coullon, afin d'examiner, avec une commission libano-palestinienne, les modalités de participation de la France au départ éventuel des Palestiniens. Il réclame le secret le plus absolu.



Jeudi 5 août 1982



Le secrétaire d'État aux Rapatriés, Raymond Courrière, vient à Latché. Il rappelle au Président sa promesse d'une amnistie générale des participants à la guerre d'Algérie, y compris des généraux putschistes. Le Président : « De toute façon, ils n'ont pas été plus "Algérie française" que Michel Debré ou Michel Poniatowski. Préparez-moi un projet. »


Les propriétaires bloquent l'application de la loi Quilliot. Les quelques droits nouveaux accordés aux locataires dépriment, paraît-il, le marché de l'immobilier. L'épargne quitte la pierre pour se diriger vers la Bourse. On passe d'un capitalisme de rente immobilière à une social-démocratie du profit industriel.


François Mitterrand s'inquiète d'une éventuelle défaite de Helmut Schmidt aux prochaines élections en RFA, et d'une montée du pacifisme. Genscher peut aussi changer de camp avant le scrutin...

Le Conseil de sécurité adopte — moyennant l'abstention des États-Unis — une résolution qui « blâme » Israël et lui demande un « prompt recul » sur ses positions antérieures au 1er août. Reagan émet la même demande dans un message adressé à Begin — demande repoussée. Philip Habib transmet de nouvelles propositions aux différentes parties, dont la France, les États-Unis, le Mali, pour l'organisation de la Force d'évacuation des Palestiniens.



Le Liban, pris en otage il y a un an par les Palestiniens, est menacé d'être dépecé par Israël et la Syrie. Il ressemble aujourd'hui à l'Autriche des années 40 : occupée par l'Allemagne, puis champ de bataille, et enfin occupée par les Quatre Grands ; le traité d'État de 1955 y a créé une nation indépendante et démocratique. La France pourrait lancer l'idée d'une déclaration de neutralité du Liban sur la base de l'accord de La Haye du 18 octobre 1907, qui oblige les cosignataires à respecter la neutralité du pays qui l'invoque et impose le retrait des forces étrangères. Elle pourrait alors proposer de participer à la reconstitution du Liban sur la base d'un système fédéral dans lequel Beyrouth ne serait qu'un district fédéral.


Alain Poher fait savoir au Président qu'il a choisi, pour la Haute Autorité, Bernard Gendrey-Rety, Jean Autin et Gabriel de Broglie. Édouard Balladur, contacté, aurait refusé.




Vendredi 6 août 1982



Louis Mermaz, Georges Fillioud, André Rousselet et Claude Estier sont à Latché pour discuter du choix des six autres membres de la Haute Autorité. François Mitterrand veut nommer Paul Guimard à la présidence. Paul refuse : trop d'honneurs, trop de contraintes. On évoque les noms de Michèle Cotta, Jacques Boutet, André Holleaux, Stéphane Hessel, Marcel Huart et Marc Paillet. Au nom du Parti communiste, Pierre Juquin a proposé Daniel Karlin et André Stil. Il faudra sans doute en retenir au moins un.



La spéculation recommence contre le franc deux mois à peine après la dévaluation.



Bombardement aérien en plein centre de Beyrouth. Un immeuble de huit étages, abritant des Palestiniens, est entièrement détruit.


Proposition soviétique au Conseil de sécurité demandant l'embargo sur les armes à destination d'Israël. Veto américain.



Plusieurs officiers français sont à Jounieh pour régler avec les Américains, les Maliens et les Libanais les modalités d'un éventuel départ des Palestiniens de Beyrouth. Les Israéliens sont furieux contre la France. Ils ne veulent pas de nous dans cette affaire. Un accord est pratiquement réalisé sur la base des dernières propositions transmises par Philip Habib. L'OLP serait prête à partir entre le 12 et le 15 août. La date du 12 août est retenue, sans être définitive.


Yasser Arafat demande au Président français de hâter l'arrivée des forces françaises : « Étant donné les conditions actuelles, très périlleuses, je vous serais reconnaissant de bien vouloir déployer tous les efforts, avec toutes les parties concernées, afin de surmonter les obstacles qui empêchent l'arrivée le plus tôt possible des forces françaises, car nous nous attendons à des actions israéliennes. »

Les Palestiniens demandent que le premier détachement français arrive la veille de leur départ. L'armée libanaise sera présente aux côtés du premier élément de la Force internationale, qui se déploiera selon les instructions données par la commission mixte libano-palestinienne. Le premier contingent palestinien empruntera la voie maritime. Quatre navires commerciaux sont en cours d'affrètement par la Croix-Rouge internationale. Chaque navire gardera son pavillon national, destination Akaba. Parvenus dans ce port, les Palestiniens se répartiront entre Jordanie et Irak. Le transport par terre vers la Syrie ou via la Syrie n'est pas encore approuvé.

La réponse définitive des Israéliens sera donnée demain. Une réunion entre Philip Habib, les Libanais et la délégation française aura lieu dimanche 8 août à 9 heures. Le négociateur américain espère aboutir vers lundi prochain à un accord entre l'OLP et le gouvernement libanais. Selon ses calculs, et si tout va bien, l'évacuation pourrait commencer vers le 12 ou le 15 août. Quand il sera en possession de l'accord libano-palestinien, il s'efforcera de le faire endosser par les Israéliens. L'OLP paraît avoir renoncé à ses exigences de retrait israélien, même si les États-Unis préféreraient que Tsahal se replie sur ses positions du 1er août.

Arafat craint que le général Sharon n'attaque les combattants palestiniens pendant leur départ, ou que les familles palestiniennes restant au Liban ne soient l'objet de représailles avant l'arrivée de la Force internationale.

Begin, de son côté, redoute que si la Force en question arrive avant l'évacuation de l'OLP, celle-ci, « protégée » par les contingents français ou américain n'essaie de s'incruster à Beyrouth.

Dans ces conditions, Philip Habib se résigne à l'arrivée du contingent français le jour même du début du retrait palestinien.

Un premier détachement — 400 hommes du 2e REP basé à Calvi — est mis en alerte à 6 heures. Un renfort d'environ 800 hommes, constitué d'éléments répartis sur tout le territoire métropolitain, est mis en alerte à minuit. Le personnel sera acheminé en partie par avion, comme le premier détachement ; le matériel lourd, par le TCD Orage, stationné à Toulon. Les délais d'intervention respectifs sont estimés à quatre et six jours.


Je me rendrai la semaine prochaine à Mexico pour évaluer la crise financière avec l'actuel président, Lopez Portillo, et son successeur Miguel de la Madrid.




Samedi 7 août 1982



C'est fait : les Libanais et les Palestiniens acceptent le plan Habib. Le détachement français est prêt à partir pour Beyrouth. Le Président confirme à Reagan que « la France est disposée à assurer les responsabilités qui pourraient lui incomber dans la composition d'une force internationale d'interposition à Beyrouth ».


Dans une interview au Monde, Arafat souhaite la tenue « d'une conférence internationale réunissant toutes les parties après la fin des hostilités ». Il fait savoir à l'ambassadeur de France à Beyrouth que « les Israéliens font des préparatifs sérieux pour une certaine opération. Elle pourrait commencer dans les prochaines heures. La situation exige que nos amis français se montrent vigilants et redoublent leurs efforts. D'après les informations que nous recevons des Liba nais, les Israéliens font preuve d'obstination à l'encontre des Français. C'est une nouvelle surprise. Nous sommes par ailleurs stupéfaits par le retard des Libanais, après tout ce sur quoi nous nous sommes mis d'accord avec eux et avec Habib. La question à poser est la suivante : la position israélienne à l'égard de la Force française est-elle coordonnée avec celle des Américains ? ». Claude Cheysson rassure Arafat : « Aucun effort n'est ménagé du côté français, jusqu'au niveau le plus élevé de l'État, pour mettre en œuvre ce qui vient d'être examiné à Beyrouth avec vos représentants et ceux des autorités libanaises (...). Bien entendu, ceci ne nous fait pas perdre de vue la dimension politique... »


Revirement américain à notre endroit : ils nous demandent maintenant d'intervenir auprès des Égyptiens qui ne veulent toujours pas recevoir des Palestiniens ! Le Caire maintient sa position : pas d'accueil des Palestiniens sans une compensation politique permettant à ceux-ci de sauver la face.


L'Élysée décline aimablement la proposition des Américains d'envoyer des officiers à Stuttgart pour se coordonner avec eux sur l'opération libanaise : nous sommes prêts à avoir tous les contacts nécessaires, mais à Paris. Cette opération ne doit pas glisser subrepticement de l'ONU à l'OTAN.

Le Président souhaite également que nous fassions valoir aux Américains que « notre vote de la dernière résolution du Conseil de sécurité ne relève pas de notre part d'une agressivité à l'égard d'Israël, mais que nous ne pouvions pas ne pas voter une résolution qui n'a rien de disproportionné dans la situation actuelle, et que notre désir est bien d'aboutir à un accord dans les meilleurs délais possibles ».


Comme les humeurs changent : dans une lettre à Claude Cheysson, Shultz exprime sa « gratitude » et son « estime profonde pour la décision ferme et sans équivoque » du gouvernement français « de déployer des troupes françaises dès que cela sera nécessaire, pour faciliter l'évacuation des forces de l'OLP de Beyrouth dans des conditions qui auront été déterminées (...). Cette décision commande le respect et l'admiration de tous ceux qui souhaitent que soit mis un terme à l'effusion de sang et qu'une possibilité soit donnée au Liban de survivre à cette terrible épreuve. La décision de votre gouvernement encourage chacun d'entre nous ». Les États-Unis condamnent « la réponse disproportionnée et intolérable des Israéliens à des prétendus tirs de leurs adversaires ».



Dimanche 8 août 1982



Élections à l'Assemblée régionale de Corse : 1037 candidats pour 61 sièges.

L'étau se resserre autour des camps palestiniens au Liban, et la date du départ des combattants approche. Yasser Arafat écrit au Président, comme presque chaque jour, désormais :

« L'armée israélienne est en train de perpétrer de terribles crimes contre la population palestinienne à l'intérieur et à l'extérieur des camps de réfugiés à Beyrouth. La radio israélienne, les agences de presse mondiales ainsi que les observateurs internationaux ont reconnu la véracité des faits. Je vous supplie, au nom du sang palestinien innocent, d'intervenir immédiatement pour faire arrêter ces massacres barbares et pour que l'armée israélienne se retire du Liban. »

Blocage : les Israéliens refusent toujours que le premier contingent de la Force d'interposition arrive à Beyrouth avant le départ du dernier Palestinien en armes. Shultz veut en parler d'urgence à Cheysson. Mais celui-ci est dans l'avion pour Delhi. Pourquoi ? Mystère... A son arrivée dans la capitale indienne, le ministre rappelle le secrétaire d'État, qui lui dit souhaiter « proposer à Begin que le détachement français soit le premier sur le terrain » et que « le départ pour Beyrouth ne s'arrête plus une fois commencé. Si l'OLP revient sur son engagement après les premiers départs, il y a rupture de l'accord ». Cheysson approuve : « Il est essentiel de faire tomber cette dernière exigence de calendrier des Israéliens. » Shultz : « J'ai contacté les Italiens. » Cheysson s'étonne : « Les Italiens ? Dans la Force multinationale ?... Première nouvelle. » La communication étant détestable, le ministre français ne peut poser de questions. Il rappellera.


Mais le rôle de cette Force n'est décidément pas semblable pour tout le monde. Menahem Begin écrit à François Mitterrand le même jour : « Nous avons totalement détruit le dispositif militaire palestinien, fait prisonniers près de 8 000 hommes, tué entre 2 000 et 3 000 combattants palestiniens. Quant aux survivants, ils quitteront le Liban. C'est une question de jours. » Il ajoute qu'il a demandé à George Shultz des garanties écrites que la Force internationale d'interposition « expulserait les Palestiniens restés à Beyrouth au cas où ils refuseraient de s'en aller de leur propre gré. Nous sommes prêts à admettre que jusqu'à 2 500 terroristes restent à Beyrouth après l'arrivée de la Force d'interposition. Mais cela à deux conditions : soit ils seront expulsés manu militari par ces contingents internationaux assistés par l'armée libanaise, soit ces contingents accepteront de se retirer et nous laisseront faire cette opération ».

Autrement dit, contrairement à ce que Shultz annonce exactement à la même heure à Cheysson, Begin accepte que les troupes internationales arrivent avant le départ de tous les Palestiniens. Shultz a-t-il inventé tout cela pour faire avaler la pilule italienne ? Ou Cheysson a-t-il mal compris ? Les Palestiniens, en tout cas, ne veulent pas commencer à partir avant l'arrivée des Français.



Lundi 9 août 1982



Les Israéliens exigent que l'OLP rende un de leurs pilotes, prisonnier, et les corps de quelques soldats tués au combat.


L'armée israélienne est à Jounieh, occupant les deux tiers du Liban et dominant la vallée de la Bekaa où sont concentrées les forces syriennes, et sans doute des officiers soviétiques. Le départ des Palestiniens est prévu pour dans trois jours. La tension est à son comble...



A Paris, vers 13 heures, rue des Rosiers, un tireur fait irruption dans le restaurant Goldenberg et mitraille au hasard : six morts, vingt blessés. Immédiate vague d'indignation. Pourquoi ? Quel message ? Quel lien avec la négociation en cours ? Pour obtenir quoi de la France ?

Informé, Menahem Begin ne fait pas dans la dentelle ; il retrouve les accents de sa jeunesse, du terrorisme et de la violence : « Le crime commis à Paris est le résultat de déclarations choquantes sur les "Oradour" et des propos inconsidérés de la presse française à propos de la guerre au Liban. Ces attaques anti-israéliennes qu'ont développées les médias ne sont pas différentes des attaques antisémites. De nouveau, le cri de "Mort aux Juifs ! " a été entendu dans les rues de Paris, comme au temps de l'Affaire Dreyfus. Je suis fier d'être le Président du Conseil israélien, mais je suis d'abord un Juif. Si les autorités françaises ne mettent pas fin aux actions meurtrières des néo-nazis contre les Juifs, visés parce qu'ils sont Juifs, je n'hésiterai pas à lancer un appel aux jeunes Juifs de France pour qu'ils assurent la défense de leur dignité humaine.»

Le même jour, dans un télégramme d'un tout autre style à François Mitterrand, Arafat : « C'est avec une grande peine et émotion que j'ai appris les tristes nouvelles de l'attentat criminel commis cet après-midi à Paris et dont ont été victimes des citoyens français de confession israélite... C'est à travers votre personne, Monsieur le Président, que je souhaite transmettre mes condoléances les plus sincères en mon nom personnel et au nom de l'OLP aux familles des victimes... »



Mardi 10 août 1982



Une bombe est désarmorcée dans un central téléphonique du 17e arrondissement. Le groupe arménien « Orly » prétend l'avoir déposée. Deux autres explosent dans une société d'outillage, rue Saint-Maur, et devant une banque parisienne: attentats revendiqués par Action Directe.


Brejnev parle fort, mais agit peu: c'est décidé, l'URSS ne mettra pas son veto à la création de la Force multinationale. Alors qu'elle aurait pu saboter l'accord, ou à tout le moins faire monter la tension d'un degré, la flotte soviétique de Méditerranée reste discrète. L'URSS passe par profits et pertes l'épisode actuel du conflit israélo-arabe. «L'apparent renoncement russe, note un télégramme diplomatique reçu de Moscou, s'explique par la reconnaissance réaliste que le Kremlin n'avait guère de cartes en main, par la conviction que l'affaire n'est pas réglée au fond, par la volonté de ne pas risquer dans un conflit périphérique de compromettre si peu que ce fût les chances du dialogue stratégique avec Washington. Enfin, Moscou doit déjà faire face aux crises d'Afghanistan et de Pologne au moment où, selon les apparences, la lutte pour la succession est ouverte. »


Le gouvernement israélien demande à Paris: «La France peut-elle intervenir auprès des autorités syriennes afin d'obtenir le nom des militaires israéliens disparus, notamment prisonniers, dont Damas aurait connaissance ? » Les relations de Paris avec l'OLP peuvent parfois apparaître utiles à Israël...


Discussion au petit déjeuner. Michel May prendra la présidence de TF1, Pierre Desgraupes celle d'Antenne 2, André Holleaux celle de FR3. Jacques Boutet quitte TF1 pour prendre la direction des Affaires culturelles au Quai d'Orsay.



Mercredi 11 août 1982



Le Président demande que notre ambassadeur à Beyrouth remercie Arafat pour son message après l'attentat de la rue des Rosiers. Le Président écrit : « Faire remercier par l'ambassadeur.» L'ambassadeur remerciera «au nom du Président ». Nuance...

Pierre Mauroy vient rue des Rosiers se recueillir sur le lieu de l'attentat. Plus tard, le Président assiste à un office à la mémoire des victimes. A sa sortie de la synagogue, il déclare: « Ce fanatisme-là, comme tous les fanatismes, me trouvera devant lui. » Quelques manifestants émettent des cris hostiles. Il ne l'oubliera pas.


Le Mexique, où j'arrive, est au bord du dépôt du bilan: 80 milliards de dollars de dette publique extérieure, une inflation annuelle de 80 %, une incapacité à payer les intérêts de la dette, supérieurs aux recettes pétrolières. Depuis janvier, pour éviter la panique des grandes banques américaines, qui ont 56 milliards de dollars de créances sur le Mexique sur un encours total de 220 milliards de dollars, la Réserve fédérale des États-Unis a dû consentir trois prêts à la Banque centrale du Mexique, de 600 millions de dollars à chaque fois. Au total, la Réserve fédérale américaine, le Département de l'Énergie et celui de l'Agriculture ont mis 3,5 milliards de dollars sur la table pour reconstituer les réserves de la Banque centrale mexicaine, en quasi-faillite.

Le Président Lopez Portillo, en place pour trois mois encore, me reçoit dans son bureau. Très fatigué, sinon absent, il impute la totalité des malheurs de son pays à une « conspiration du monstre américain visant à intimider son successeur en politique étrangère (...). Les médias américains créent la panique chez les riches Mexicains en annonçant tous les jours la proximité d'une crise politique majeure. Voilà pourquoi les capitaux quittent le pays. Ils veulent nous mettre à genoux. L'avenir de l'Amérique centrale est très sombre. Je m'attends, après l'encerclement du Nicaragua par des gouvernements de droite, à un golpe militaire parti du Honduras ». Pour le conjurer, il souhaite qu'une initiative conjointe du Venezuela, de la Colombie, du Mexique et de la France s'adresse au Honduras pour le menacer de sanctions en cas d'intervention au Nicaragua.

Une heure plus tard, au siège du parti dominant, le PRI, le candidat-désigné-élu, Miguel de la Madrid, très calme, m'explique au contraire que l'essentiel de la crise actuelle du Mexique est due à la croissance trop rapide des cinq dernières années. Il n'attend le salut que d'« une politique d'assainissement. Seul un gouvernement très fort pourra faire accepter au Mexique cette longue pause dans la croissance, qui a coûté son trône au Shah d'Iran dans des conditions économiques très voisines. Il faut calmer le jeu en demandant que, de part et d'autre, cesse l'outrance verbale ».

Miguel de la Madrid n'aura pas une politique étrangère très différente de celle de Lopez Portillo. Sans doute y mettra-t-il moins de fougue que son prédécesseur, afin d'obtenir que s'installe dans la région la sérénité dont il aura besoin pour régler ses très difficiles problèmes économiques intérieurs. Mais, à l'inverse, la politique étrangère sera le seul secteur où il pourra satisfaire l'aile gauche de son parti.

Étrange contradiction entre deux hommes dont aucun ne cite le nom de l'autre; le nouveau, choisi pourtant par son prédécesseur, en est l'absolu contraire. Grandeur du choix de Lopez Portillo : entre un politique et un financier, il a choisi, dans l'intérêt du pays, le financier, même si celui-ci est le plus éloigné de ses propres idées. En échange, La Madrid le protégera toujours des critiques rétrospectives.


Entre deux discussions sur la Force multinationale, Shultz répète à Cheysson qu'il veut mettre fin à l'embargo américain sur le gazoduc: « Nous allons trouver un habillage. Il faut en parler. — Très bien », répond Cheysson, toujours prêt à négocier.

Jeudi 12 août 1982



Robert Badinter propose au Président quelques principes en matière d'extradition: la France terre d'asile, mais non repaire ou sanctuaire; la France n'extrade pas vers un pays qui méconnaît les droits de l'homme, ni vers une démocratie dans le cas d'activités politiques ou intellectuelles, d'infraction matérielle ou lorsque la personne extradée risque la peine de mort. Le Garde des Sceaux préconise une nouvelle Convention européenne d'extradition qui ne distinguerait pas la lutte contre le terrorisme de la lutte contre toutes les autres formes de criminalité.


A Beyrouth, tout est retardé. Philip Habib revient voir « si l'OLP et le gouvernement libanais sont prêts à faire preuve de souplesse sur les demandes israéliennes ; s'ils consentent à partir avant l'arrivée des troupes et à communiquer la liste nominative des partants ». Il est accueilli sur l'aéroport par un terrible bombardement israélien, comme si l'on voulait rendre sa mission impossible. Reagan, furieux, proteste contre «l'action militaire massive d'Israël (...), les inutiles destructions et les nouvelles effusions de sang ».

Le cabinet israélien se réunit à nouveau. Cette réunion extraordinaire est orageuse: Begin critique vivement le général Sharon d'avoir décidé seul ce nouveau bombardement. Toute opération militaire importante devra être désormais soumise au Conseil des ministres. Sharon est enfin sous contrôle. Mais la santé de Begin est au plus bas.

Après neuf heures de tirs, un onzième cessez-le-feu est instauré.


Arafat fait savoir qu'il désire la protection de la flotte française pour son propre départ. Shamir dit à Bonnefous, ambassadeur de France en Israël, qu'il craint que le «contingent [français] ne soit utilisé comme bouclier par les Palestiniens s'ils changent d'avis et refusent de partir ». Cheysson rassure Shamir : « Dans ce cas-là, la Force française s'en irait. »



Vendredi 13 août 1982



A Latché, le Président me dit son amertume pour la façon dont il a été accueilli rue des Rosiers: «C'est très injuste, mais je les comprends. »


Yasser Arafat envoie au Président de la République un message particulièrement critique envers Habib qui, selon lui, ne réussit pas à faire accepter aux Israéliens la présence de la Force internationale à Beyrouth avant le début de l'évacuation des Palestiniens, et veut disposer de listes nominatives des Palestiniens partants :

« Les deux dernières demandes israéliennes transmises par P. Habib (déploiement de l'échelon précurseur après le départ des premiers contingents palestiniens et communication de listes nominatives) sont inacceptables par l'OLP. Elles confirment les dirigeants de l'OLP dans l'impression que les Israéliens ne cherchent pas d'issue autre que militaire et que la question de l'arrivée de l'échelon précurseur au jour J est primordiale. La présence française, dès le jour J, constitue toujours pour l'OLP une garantie sine qua non de son départ dans la dignité et la sécurité. »

Claude Cheysson en parle avec George Shultz, qui accepte de tenter de convaincre Begin de renoncer à ces deux conditions.



Samedi 14 août 1982



A Latché, François Mitterrand reçoit Michèle Cotta et lui demande de prendre la présidence de la Haute Autorité. Elle accepte immédiatement, sans chipoter. Il lui parle des nominations à la tête des diverses chaînes.



Dimanche 15 août 1982



A Beyrouth, toujours la même question qui bloque tout: et si les Palestiniens interrompaient leur évacuation une fois les Français arrivés, que ferait la France?

De Jérusalem, au milieu d'une réunion de Begin et Sharon avec Philip Habib, Shamir appelle Cheysson à Paris pour « avoir confirmation de votre position dans le cas où les Palestiniens arrêteraient soudain l'évacuation de Beyrouth-Ouest ». Cheysson confirme, à l'intention de Begin et Sharon, ce qu'il a dit, trois jours plus tôt, à Shamir: «La présence de nos forces perdrait son sens si l'objet en était modifié unilatéralement.» Les Israéliens ne sont pas pour autant convaincus. Ils préféreraient malgré tout que le détachement précurseur soit américain. Le ministre des Affaires étrangères italien, Colombo, confirme par téléphone à Cheysson que «les Italiens se récuseront si les Français sont écartés de la Force d'interposition ».

A la même heure, l'ambassadeur israélien à Paris, Meir Rosenne, rappelle Cheysson de la part de Shamir: « Shamir me confirme qu'il n'y a aucune exclusive à l'égard des Français, mais que le débat porte "sur le détachement précurseur".»

Aucun accord n'est encore passé entre les Israéliens et Habib, non plus qu'entre Habib et l'OLP. Tout demeure bloqué.



Mardi 17 août 1982



La situation du franc se raffermit. Depuis la dévaluation, plus de 2,5 milliards de dollars sont revenus dans les caves de la Banque de France... mais après avoir empoché la prime de dévaluation!


Le chef de l'opposition israélienne, Shimon Pérès, est à l'Élysée. Israël, dit-il, accepte la présence d'éléments français au sein de la Force multinationale. François Mitterrand réaffirme la position française sur le conflit: droit du peuple d'Israël à vivre en paix dans un État reconnu et respecté; droit des Palestiniens à disposer d'une patrie; droit du peuple libanais à recouvrer son indépendance.


Le Président convoque Gaston Defferre et lui impose la nomination comme secrétaire d'État à la Sécurité publique de Joseph Franceschi, qui avait parfaitement géré le service d'ordre de la campagne électorale présidentielle. Puis il intervient à la télévision à la fois sur la sécurité et sur le Liban. Une heure et demie de travail solitaire pour un texte de cinq minutes.

Mercredi 18 août 1982


Le Conseil des ministres dissout Action Directe.



Dans l'après-midi, juste avant que ne commence un Conseil restreint consacré au commerce extérieur et à la sortie du blocage des prix et des salaires, j'apprends le désastreux résultat du commerce extérieur pour le mois de juillet: déficit de 9 milliards. Quand il sera publié, demain au plus tard, les capitaux reflueront. L'embellie aura été de courte durée. Il faut agir sur ce déficit extérieur. Et d'abord sur les importations. Pour les réduire, le Conseil restreint décide l'interdiction du crédit à la consommation pour des produits importés (magnétoscopes, chaînes haute fidélité, matériels de photo et de cinéma), la réduction du crédit à la consommation pour les cyclomoteurs de plus de 240 cm3. Le Président refuse l'institution d'une taxe sur les ventes de produits électroniques (magnétoscopes, chaînes haute fidélité, jeux et jouets électroniques, caméras vidéo, machines à sous et jeux publics électroniques) et la hausse du taux de TVA sur divers produits agroalimentaires exclusivement importés. Delors pense que les mesures retenues devraient suffire à réduire le déficit.

Pour les salaires, il faudra arriver à des hausses de 8 % en 1982 et en 1983, avec un rendez-vous en octobre 1983. Les partenaires sociaux doivent décider avant le 30 septembre du financement de l'UNEDIC pour 1982 et 1983. S'ils n'y parviennent pas, il faudra préparer un scénario de crise. Bérégovoy y travaille. Le besoin de financement de la Sécurité sociale en 1982 est couvert à 90 % par des reports de mesures nouvelles.


Il faudrait changer le gouvernement, ou pour le moins opérer un remaniement ministériel avant le début du vote du Budget, soit le 25 septembre: il appartiendrait aux nouveaux ministres de faire voter leurs crédits.

Où va-t-on? Va-t-on buter sur le mur des Banques centrales? Peut-on encore redresser? Et tout cela pour une relance dérisoire, inférieure de moitié à celle de 1975 ! Il faut rectifier le tir ; on peut le faire sans renoncer aux réformes sociales ni à l'Europe.


L'ancien président de l'AS Saint-Étienne reconnaît que son club possédait une « caisse noire » dont des hommes politiques de droite auraient bénéficié.


Au Liban, un compromis se dessine enfin : l'OLP accepte de remettre aux Israéliens le pilote prisonnier et les corps des soldats tués. Israël se résigne à la présence de la France dans la Force multinationale. François Mitterrand renonce à la neutralisation de Beyrouth. Le gouvernement libanais donne son accord au plan Habib.

On prépare l'annonce. Un projet de texte, émanant du Quai d'Orsay, est soumis au Président: « La France ne participera à la Force multinationale que si le gouvernement israélien donne son accord au plan actuellement examiné avec Philip Habib. L'objet de ce plan est de faciliter l'évacuation des combattants palestiniens de Beyrouth...» Le Président note en marge, en face des deux mots «combattants palestiniens » : « N'aurait-il pu écrire: "de l'OLP" ? »


A Beyrouth, les forces israéliennes reculent de quelques pâtés de maisons pour permettre la tenue de l'élection présidentielle. Prévue d'abord pour demain, elle est reportée au 23. Incidents entre l'armée libanaise et l'OLP.

Jeudi 19 août 1982



L'accord au Liban est annoncé comme convenu: le gouvernement libanais demande à Washington, Paris et Rome l'envoi de contingents militaires; Israël accepte la présence d'une force multinationale d'interposition franco-américoitalienne. François Mitterrand écrit à Leonid Brejnev pour répéter qu'il ne s'agit que d'une opération humanitaire. L'ONU donne son aval.

Une autre résolution propose qu'une « session spéciale de l'ONU, au niveau des ministres, sur la question palestinienne, se tienne à l'UNESCO à Paris du 15 au 26 août 1983 ». Les États-Unis et Israël ont annoncé qu'ils n'y participeraient pas.


Notre ambassadeur au Liban écrit:

« La disparition de l'autorité coordinatrice exercée par l'OLP et les forces syriennes risque d'aboutir à une situation anarchique dans la ville la plus armée du monde par tête d'habitant. »


Nuit bleue en Corse. Ironie du sort : l'arrivée de Franceschi semble marquer la fin de la trêve.





Vendredi 20 août 1982



Le scénario continue de se dérouler comme prévu: Claude Cheysson confirme par lettre au secrétaire général des Nations-Unies l'accord de la France pour participer à la Force multinationale. Chaque contingent restera sous autorité nationale; la France envoie 833 hommes.

Au téléphone, George Shultz dit à Cheysson : « Il faut chercher le cadre politique de la suite des discussions au Proche-Orient, en insistant sur la nécessité de donner aux Palestiniens un avenir, la pleine jouissance de leurs droits. »


2 000 Syriens de l'armée régulière, de 4 à 500 hommes des forces spéciales commencent à partir, avec les 4 000 Palestiniens sous commandement syrien.


Pierre Mauroy est à Latché pour y discuter en détail des étapes de la sortie du blocage des prix et des salaires. On vise maintenant sérieusement une inflation inférieure à 10 % en 1982, et à 8 % en 1983. On examine minutieusement, quatre heures durant, les conditions des négociations qui s'annoncent: sur les prix agricoles, dans la fonction publique, sur la Sécurité Sociale, sur le commerce extérieur. Il est convenu que Mauroy mettra par écrit les résultats de cette réunion. Le Président répondra.


Le Groupe de coopération technologique de Versailles se réunit à Paris. Cinq autres réunions, de deux jours chacune, auront lieu avant décembre pour sélectionner les projets les plus intéressants. La France propose la création, à Lyon, d'un Centre international sur les biotechniques. Yves Stourdzé a accompli un magnifique travail.


Le Président demande une nouvelle fois qu'on réduise le service militaire. Une fois de plus, Hernu est contre.

La FAR (Force d'action rapide) va devenir réalité. On songe au général Forray pour la diriger.


Comme prévu, depuis l'annonce du résultat du commerce extérieur de juillet, le franc va mal. De nouveau, comme à chaque crise, on guette les résultats de change à 11 heures, 13 heures et 15 heures. Delors me téléphone encore: « C'est la Bérézina.» Le Président me demande de réunir lundi prochain, pour faire le point, Jean Riboud, André Rousselet, Pierre Bérégovoy, Charles Salzmann, Laurent Fabius, Gaston Defferre. Étrange équipage. Il l'appelle le « groupe informel ». On les appellera bientôt « les visiteurs du soir » !



Samedi 21 août 1982



Arrivée à Beyrouth des premiers soldats du contingent précurseur français.

Deux artificiers qui tentaient de désamorcer une bombe sont tués par l'explosion de la voiture de l'attaché commercial américain à Paris. Attentat à nouveau revendiqué par les FARL.

Les deux événements sont-ils liés?





Dimanche 22 août 1982



Annonce de la composition de la Haute Autorité, avec Michèle Cotta à sa présidence.


Le colonel Coullon, qui a organisé l'arrivée des troupes françaises à Beyrouth, écrit au ministre:

«L'ambassadeur et moi avons été l'objet d'une offensive de charme de M. Ariel Sharon, venu saluer nos troupes. Il m'a déclaré avoir une grande admiration pour notre armée et nous faire toute confiance pour l'accomplissement de notre mission. » Yasser Arafat adresse lui aussi ses « plus vifs remerciements au Président Mitterrand. Il demande que des forces militaires françaises soient installées à l'entrée des camps palestiniens ».

Déclaration choquante, à Bonn, du professeur Kurt Bidenkopf, vice-président de la CDU : « Nous nous sommes peut-être affreusement fourvoyés avec la stratégie de dissuasion nucléaire. Nous nous sommes égarés et, pour revenir dans la bonne voie, nous avons continué de faire toujours de nouveaux faux-pas, ce qui a conduit à un armement toujours plus poussé... »

Ce n'est point trop grave : l'homme n'est qu'un adjoint du chef de l'opposition. Tout de même, il ne faudra pas l'oublier.



Lundi 23 août 1982



Ronald Reagan adresse à François Mitterrand une lettre manuscrite:

« Je suis personnellement profondément reconnaissant envers la France de mettre des troupes à disposition pour une entreprise d'une telle portée humanitaire (...). Je m attenas a travailler en étroite concertation avec vous (...) afin d'assurer au Liban un avenir dans la sécurité.. »


A Beyrouth, l'élection à la Présidence de la République libanaise a lieu. Le quorum de 62 députés est atteint grâce à la présence — en dépit des consignes données — de 18 des 41 députés musulmans. Béchir Gemayel, candidat unique, est élu au second tour par 57 voix et 5 bulletins blancs.


Comme convenu, après la réunion de Latché, Pierre Mauroy propose au Président un plan économique sur dix-huit mois, énonçant des conditions précises de sortie du blocage. Document très important dont Jean Peyrelevade est l'auteur. Il propose d'abord une «hausse des prix agricoles de 3 à 4 % à laquelle s'ajouteront, à ce moment seulement, les suppressions des montants compensatoires monétaires pour arriver à une hausse de 9 % ».

Le Président annote: «Cela sera difficile à tenir, compte tenu de l'ambiance.»

Mauroy continue: « Les négociations salariales sur 1982 et 1983 doivent aboutir au maintien du pouvoir d'achat en niveau à la fin 1983, sur la base d'une hausse de 18 % des prix sur deux ans, avec gel des revenus supérieurs à 250 000 francs par an. Je veux conclure sur ces bases, avant la fin de la négociation de la Fonction publique, le 15 octobre, des contrats exemplaires. Après, la Fonction publique devra aboutir à une progression du pouvoir d'achat jusqu'à 45 000 francs.»

Le Président: « Oui.»

Mauroy : « La façon de fixer les normes de discussion dans la Fonction publique est trop imprécise. Avec un tel mandat, on peut aboutir à des hausses très supérieures à la hausse des prix. Il faut donc dire, en plus, que l'essentiel des hausses est en francs, et non en points pour les revenus supérieurs à 45 000 francs, et que, pour les très hauts revenus, elles sont versées en bons d'épargne. »

François Mitterrand en marge: « Oui. »

Pour le Budget, écrit encore le Premier ministre, « un déficit de 3 % en 1982 et 1983 est réaliste. Dès le début septembre, pour éviter à l'UNEDIC 38 milliards de déficit l'an prochain, l'État annoncera la création, le 1er novembre 1982, de la cotisation des agents publics et des indépendants au 1er janvier 1983, soit 8 milliards. Je demanderai aux partenaires sociaux de trouver en plus 18 milliards de cotisations et 10 milliards d'économies. Si je n'y arrive pas, le gouvernement les décidera lui-même par voie réglementaire ».

Le Président annote: «Ces cotisations frapperaient les salaires? A quel taux ? A partir du SMIC + 1/3 ? Tout cela à quatre mois des municipales? C'est trop. Pas possible! L'idée d'équilibrer l'UNEDIC par décret si les partenaires sociaux ne le font pas eux-mêmes me paraît très dangereuse. Cela revient à nationaliser l'UNEDIC et donc à s'engager à poursuivre ce formidable gaspillage. Il faut, me semble-t-il, au contraire, tenir prêt dès maintenant un mécanisme de remplacement en cas de crise... »

Mauroy: « Pour la Sécurité sociale, la prévision est un déficit de 32 milliards en 1983. Il faut réformer structurellement l'Assurance maladie ; lutter contre l'alcoolisme, le tabagisme, les accidents de la route ; transférer aux mutuelles certains risques lourds ; modifier le système d'indexation des retraites en augmentant le rôle des retraites complémentaires. Pour les familles, il faut développer les conditions de ressources pour le versement des allocations, harmoniser le régime général et les régimes particuliers, réformer l'assiette à préparer pour 1983. »

Enfin, pour le commerce extérieur, « l'objectif est de 30 milliards de déficit des paiements courants en 1983, et l'équilibre en 1985. Dans l'intervalle, pour défendre le franc, le ministre de l'Économie doit être autorisé à emprunter immédiatement les 2 milliards d'écus européens qui sont à notre disposition ».

Le Président écrit: « Quelles en seront les répercussions psychologiques? Il faut une politique de déconnexion des taux d'intérêt intérieurs et extérieurs. Me faire des propositions. »

Mauroy: « Sur l'emploi, réduction de la durée du travail par la seule voie contractuelle et sans compensation de salaire. »

Le Président note: « Attention! Il faut savoir de quoi on parle. C'est impossible. Quelles seront les dotations en capital des entreprises publiques dans le Budget 1983 ? Il leur faut au moins 11 milliards de francs et autant par financement non budgétaire. Les entreprises doivent le savoir au plus vite, car leurs investissements de 1982 en dépendent. Quelles réformes bancaires? Quelles grandes aventures industrielles propose-t-on au pays? La biotechnologie appliquée, l'agro-alimentaire, l'industrie de la mer? Nous avons entrepris la plus formidable décentralisation jamais tentée en Europe. Nul n'en a encore présenté la synthèse ni montré l'intérêt économique. Il conviendrait d'avancer vers une décentralisation financière des ministères et des banques. »


Un homme vient alors proposer un autre mode de pensée : Jean Riboud, le président de Schlumberger, ami de toujours de François Mitterrand. Devant quelques « visiteurs du soir» réunis pour la première fois, il propose une politique radicalement différente de celle de Mauroy. En cas de nouvelle crise, il suggère de faire flotter le franc. Non par laxisme, mais au contraire, par rigueur. Pour faire baisser les taux d'intérêt et donc les charges des entreprises, on défendra une parité du Franc en utilisant nos réserves de change et en appliquant des mesures protectionnistes. « La France doit retrouver sa liberté d'action, et cela passe par la mort du SME. Ou l'Allemagne et la France d'abord, la Communauté européenne ensuite doivent faire avancer ensemble le SME, en appliquant la coopération prévue des banques centrales pour gérer en concertation les réserves de devises, pour trouver ensemble des règles communes tendant à régulariser (soit attirer, soit dissuader) le mouvement des capitaux flottants, pour intervenir d'un commun accord sur les marchés des changes en visant à stabiliser les cours (soit à la hausse, soit à la baisse) du dollar vis-à-vis des monnaies européennes. Voilà ce que l'Europe peut faire si elle en a la volonté politique (...). Le déficit budgétaire en soi n'est pas la cause première de l'inflation; en revanche, le laxisme budgétaire l'est sans conteste. Les entreprises meurent beaucoup plus de mauvaise gestion, de laxisme que d'erreurs de jugement sur les investissements. Il en est de même pour l'État. Cela veut dire: la rigueur dans le budget opérationnel de l'État. Cela veut dire : l'assainissement financier des caisses d'allocations de chômage. Cela veut dire : une analyse objective, sans préjugés, mais sans indulgence, du laxisme dans les coûts de la santé et des pensions. Bien entendu, la rigueur dans la gestion des pouvoirs publics serait sans lendemain si l'on ne maîtrisait pas les coûts, en particulier les coûts salariaux. Ma conviction est que les syndicats seront réalistes s'ils croient à la réussite. Entre syndicats, entreprises et pouvoirs publics, c'est l'éternel problème de qui commence, l'œuf ou la poule. L'État a aujourd'hui les moyens de donner l'exemple et d'entraîner la conviction. Tous doivent savoir que l'on n'a plus le choix. Une nouvelle dévaluation ne sera plus un remède, mais le symbole de l'échec.»

Jean Riboud conclut la réunion: « La réussite de l'opération chirurgicale "blocage des prix et salaires" se précise. Des mesures spécifiques pour sortir graduellement du blocage s'imposent. Elles ne sont ni très difficiles à imaginer, ni très difficiles à appliquer. Pour réussir, il faut de l'audace et de la rigueur. Il y faut aussi de la chance. Or, précisément, la conjoncture mondiale est favorable. Nous ne sommes pas dans un cycle ascendant du prix des matières premières et du pétrole. La croissance du Japon et de l'Asie du Sud-Est est ralentie. Comme après la fin de la guerre de Corée, la tendance mondiale des prix est déflationniste. Certes, la France ne relancera pas seule l'économie mondiale. Mais la réussite du plan français permettra de rouvrir, dans de meilleures conditions, les négociations nécessaires sur le Système monétaire international, le désendettement des pays en voie de développement, la relance de la croissance économique du monde. »

Étrange mélange...

François Mitterrand, à qui je rapporte, sceptique, ces propositions, est enthousiasmé : « Il faut faire baisser les charges. En cas de crise, ce sera le flottement du franc! » De sa conviction, peu de gens sont alors conscients. Il en fait part, pourtant, à qui veut l'entendre. Mais chacun prend cela pour une boutade. Ou comme une façon de peser sur l'Allemagne afin d'obtenir une meilleure dévaluation, le moment venu. En cela, cette ambiguïté est utile, comme presque toujours en politique étrangère.


Danger: il aurait fallu mettre en place un plan de rigueur plus ample il y a un mois. Maintenant, le Président voudra attendre les municipales. Ou faire tout autre chose...




Mardi 24 août 1982


Le FLNC annonce la « fin de la trêve ». On avait déjà compris.


Jean-Louis Bianco et moi réunissons les trois directeurs de cabinet des Finances, de l'Industrie et du Budget, et Jean Peyrelevade, directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy, pour connaître le degré d'avancement des comités interministériels, d'où découle l'ordre du jour éventuel des Conseils restreints.


Nouveau Conseil restreint, cette fois pour préparer le prochain Budget. On parle de réduire impôts et aides, de lutter contre la fraude fiscale, de réformer les impôts sur les successions, de supprimer l'impôt sur les plus-values, de réviser l'assiette de la Sécurité sociale. Voilà sept mois que le Président a demandé que 1983 soit l'occasion d'une réforme fiscale majeure. Nous avons tous les pouvoirs, exécutif et législatif. Et nous ne ferons rien, ou presque! La société est trop lourde à bouger.


Début du départ des Palestiniens : 1 300 d'entre eux quittent Beyrouth par bateau à destination des deux Yémen.




Mercredi 25 août 1982



Le débat sur l'extradition des Basques continue. Robert Badinter précise à nouveau les quatre critères de l'extradition en général: nature du système politique de l'État requérant (refus d'extrader vers des pays non démocratiques) ; nature objectivement politique de l'acte (refus d'extrader pour des infractions politiques ou des activités intellectuelles) ; risque d'aggravation (refus d'extrader si la peine risque d'être aggravée pour une raison d'opinion, de race, de religion, d'action politique) ; proportionnalité entre la fin et les moyens (extradition des auteurs de crimes de sang ou de prises d'otages commis dans des pays démocratiques, quel que soit le mobile invoqué).


Au Conseil des ministres, le commandant Prouteau est nommé responsable à l'Élysée d'une mission contre le terrorisme.

Jane Kirkpatrick, représentant américain à l'ONU, confie à Hubert Védrine: «Ce n'est pas la politique de George Shultz qui a succédé à la politique du général Haig, mais la politique du Président qui a succédé à celle du général Haig. Le général Haig n'admettait pas que le Président ait sa politique. Dès avant le départ du général Haig, le Président Reagan voulait se saisir de ce problème. La volonté des États-Unis de rester maîtres du jeu au Proche-Orient explique leur attitude. Cette volonté se manifeste lorsqu'ils veulent foire comprendre aux Russes que "ce n'est pas leur affaire". Or cette volonté est battue en brèche par Israël qui pratique à l'égard de son puissant protecteur la politique du fait accompli. Cela, Washington ne veut pas l'admettre. »




Vendredi 27 août 1982



Les 2 700 Syriens de la Force arabe de dissuasion quittent Beyrouth avec les 2 630 Palestiniens de l'Armée de Libération de la Palestine, sans leurs armes lourdes. Au total, 14 500 combattants palestiniens auront quitté le pays avant la fin du mois. L'affaire libanaise semble réglée.


A Washington, Vernier-Pallez continue de négocier la levée de l'embargo américain sur les exportations à destination de l'URSS. Informé en parcourant des dizaines de télégrammes diplomatiques qui ne lui sont pas particulièrement destinés mais qu'il lit pourtant chaque jour, le Président écrit: «Ces dépêches signalent une action tout à fait inopportune de notre diplomatie. Il n'y a pas à quémander des explications. Ne pas recommencer, et même freiner la démarche commencée. »

Aux Américains de trouver une porte de sortie, s'ils le veulent.


Le remboursement du prêt de juin dernier de la Bundesbank, lorsque le franc était au plancher, se fera début septembre: soit 780 millions de dollars. Nos réserves en devises sont aujourd'hui de 4,881 milliards de dollars. 4,1 milliards de dollars resteront donc disponibles pour des interventions sur le marché. C'est peu, et surtout insuffisant en cas de flottement. Mais ce chiffre est ultra-secret. Pas question de le communiquer à qui que ce soit. Pas même à Laurent Fabius, ministre du Budget. Si le marché connaissait ce chiffre, la spéculation serait sûre de l'emporter et le flottement entraînerait le franc au plus bas.



Samedi 28 août 1982



Le professeur Olievenstein me remet un plan de lutte contre le développement de la toxicomanie en France:

« Il est évident, à la fin de l'été 1982, et malgré certains succès spectaculaires, que nous assistons à un développement massif tous azimuts de la toxicomanie. Toxicomanie légale avec l'invasion du territoire français par l'héroïne et l'implantation, notamment aux Antilles, d'une zone de marketing. Toxicomanie aux solvants organiques qui, sans atteindre les proportions catastrophiques redoutées, se développe lentement et sûrement. Retour en force des toxicomanies médicamenteuses et du LSD.

1 Le chef de la mission contre la drogue doit avoir des pouvoirs accrus de décision et non seulement de réflexion. Il doit pouvoir désigner dans les quatre ou cinq régions frappées un "Monsieur Drogue " chargé de dépasser les rivalités et les limites territoriales et coordonner aussi bien la lutte policière que l'information, que la répartition des toxicomanes dans les centres de soins.

2 L'action policière doit s'orienter vers des sanctions fiscales vis-à-vis des hôteliers, cafetiers, tenanciers de boîtes qui abritent ou tolèrent le trafic de stupéfiants ou le séjour prolongé de toxicomanes en leur sein.

3 Des mesures d'assignation à résidence en milieu non urbain doivent être envisagées pour les toxicomanes trafiquants récidivistes.

4 Tout étranger sanctionné pour trafic de drogue et faisant l'objet d'une mesure d'expulsion doit voir son arrivée dans son pays d'origine signalée à la police locale.

5 Une émission d'information hebdomadaire brève doit être envisagée à la télévision et à la radio, comme c'est le cas à Hong Kong.

6 Sous l'autorité de Monsieur Colcombet, la Commission interministérielle des stupéfiants doit être réactivée afin que l'action des différents ministères soit coordonnée.

7 Des sanctions devraient être prises contre les fabricants de solvants (en fait, une ou deux marques seulement) qui refusent d'altérer leur produit.

8 La prise en charge gratuite et payée par le contribuable devrait être supprimée à toute personne séjournant plus de dix-huit mois dans une même institution, ce qui éviterait la chronicisation de certains toxicomanes telle qu'elle est actuellement organisée dans certaines institutions.

9 Un groupe d'étude devrait étudier les modalités destinées à rendre efficace la procédure d'injections thérapeutiques.

10 Une plainte devrait être déposée par les autorités françaises vis-à-vis du médecin belge qui fournit du Burgodin aux toxicomanes français.

11 Un certain nombre de médecins et de pharmaciens qui délivrent par complaisance des produits toxiques devraient être officiellement et spectaculairement poursuivis. »


A 20 heures, un communiqué de l'Élysée annonce l'arrestation de trois Irlandais à Vincennes, qualifiés de « membres importants du terrorisme international ». Le porte-parole de l'Élysée, Michel Vauzelle, l'apprendra par la télévision.



Lundi 30 août 1982



Avec les derniers de ses hommes, Yasser Arafat quitte Beyrouth à bord d'un navire marchand battant pavillon grec, l'Atlantis, protégé par une escorte conjointe franco-américaine. Mille précautions sont prises pour éviter une attaque israélienne.

A Beyrouth, les Israéliens veulent maintenant fouiller eux-mêmes les camps palestiniens.

François Mitterrand rencontre ses «visiteurs du soir ». Il y a là Charles Salzmann, André Rousselet et Jean Riboud. S'y ajoutent aujourd'hui Pierre Bérégovoy, Laurent Fabius et J.J.S.S. Désormais, il les recevra régulièrement. En général vers 18 heures, dans la bibliothèque du rez-de-chaussée. Au début avec moi, puis sans moi. Ils comparent les stratégies de sortie du blocage de Mauroy et de Delors.

François Mitterrand : Que se passerait-il si la décision était prise de faire flotter le franc?

Jean Riboud : Les réserves de la Banque de France seraient protégées quoi qu'il arrive, et on pourrait ne plus se poser tous les jours la question de la sortie des capitaux. La dévaluation du franc par rapport au mark entraînerait une réduction du déficit de la France par rapport à l'Allemagne, et donc, à moyen terme, une réévaluation du rapport franc/mark.

Je suis sceptique : tout cela prendrait du temps. Au début, les importations seraient plus chères, et il faudrait dépenser davantage de réserves pour défendre le franc. Avec le flottement, il faudrait plus d'austérité qu'avec une dévaluation. Il s'ensuivrait une dévaluation d'où découlerait une hausse des prix et une augmentation du déficit extérieur, entraînant lui-même une nouvelle baisse du franc...



Mardi 31 août 1982


Le nouveau ministre de l'Industrie, Jean-Pierre Chevènement, écrit à tous les présidents d'entreprises publiques pour leur demander « d'intégrer à leur stratégie de compétitivité les exigences de la solidarité nationale, notamment en matière d'emploi et de balance commerciale ».

Ils reçoivent cela assez mal. Et d'abord Roger Fauroux, président de Saint-Gobain.



Que faire avec les centraux téléphoniques MT 20 ? François Mitterrand: « Puisque les États-Unis veulent nous interdire de construire le gazoduc, il n'y a pas de raison de ne pas vendre aux Russes les centraux MT 20. Pas les composants, mais les centraux. De toute façon, les États-Unis considèrent toujours une concession comme une marque de faiblesse. »



Mercredi 1er septembre 1982


Jacques Chirac, de Nouméa: «L'expérience socialiste ne durera pas deux ans. » Rendez-vous est donc pris pour le 21 mai 1983 !

Le Président: « Il a raison. La gauche, en France, n'a jamais été au pouvoir plus de deux ans. A nous de faire que cela soit différent, cette fois. »


Au Conseil des ministres, Fabius présente le projet de loi de finances pour 1983.

Après l'exposé habituel de politique étrangère au cours duquel Cheysson évoque des conversations en cours à Washington sur la levée de l'embargo, le Président intervient: « Reagan a pris une décision aberrante tant sur le plan politique que sur le plan du droit. Il convient donc qu'il revienne sur cette décision. La France n'a pas à en tenir compte. Elle n'a surtout pas à négocier avec les États-Unis. Il convient que des directives très fermes soient données sur ce point à tous les ministres.» Cheysson approuve d'un hochement de tête.

Tandis que s'achève l'évacuation des Palestiniens de Beyrouth, Reagan, dans un discours prononcé à Burbank, présente de nouvelles propositions en sept points pour la paix au Proche-Orient: 1) Fin des implantations israéliennes dans les territoires occupés; 2) Autonomie entière des habitants de Cisjordanie et de Gaza pour leurs propres affaires au cours de la période transitoire de cinq ans prévue par les accords de Camp David; 3) Au terme de cette période, il ne doit y avoir ni annexion ni contrôle permanent d'Israël sur ces territoires; 4) « Pas d'État palestinien indépendant » ; 5) Retrait d'Israël des territoires occupés; 6) Autogouvernement en Cisjordanie et à Gaza, « en association avec la Jordanie » ; 7) Jérusalem doit rester unie, mais son statut final doit être décidé par des négociations.

Ces propositions sont aussitôt rejetées par le gouvernement israélien.

Je repense au discours sur le même sujet dont m'avait parlé Dick Allen, le conseiller pour la Sécurité de Reagan, lors de notre première rencontre à Washington. C'eût été plus drôle.


L'OLP demande à la France d'accueillir dans ses hôpitaux « des blessés palestiniens ». François Mitterrand écrit en marge d'une note que lui a passée un collaborateur, lequel propose de ne recevoir que les « blessés civils » et non pas les « blessés militaires » : « Pourquoi cette distinction entre civils et militaires ? Ils sont tous, à nos yeux, redevenus civils. Ne la posons pas, et accueillons un nombre raisonnable de blessés. »



Le bateau de Yasser Arafat arrive en Grèce. Il est accueilli par le Premier ministre Papandréou et le ministre des Affaires étrangères, Haralambopoulos.

A la même heure, François Mitterrand décolle de Paris pour une visite officielle à Athènes, prévue depuis longtemps. Dans l'avion, Cheysson propose de lui faire rencontrer Arafat, demain, au Musée national d'Athènes où le Président donne une réception. Le Président: « Pas maintenant et pas à l'étranger. »




Jeudi 2 septembre 1982


Les ministres des Finances des Sept sont réunis à Toronto, en marge de l'assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale, afin d'examiner le premier projet de rapport du groupe de travail créé à Versailles pour réfléchir sur les interventions sur le marché des changes. Aux yeux de la France, ce groupe doit procéder à des études pratiques pouvant constituer un guide d'action. Pour Don Regan et Paul Volker, au contraire, il ne doit s'agir que d'études théoriques. Le rapport final doit être remis en janvier 1983 pour mise au point par les ministres courant avril, avant le Sommet prochain qui se tiendra aux États-Unis.

Une solution est trouvée au problème du financement de l'AID, l'Agence chargée de financer les plus pauvres des pays pauvres : les pays riches lui verseront 7 milliards de dollars d'ici la fin de 1984.



Les relations entre le Président et son ministre des Relations extérieures ne revêtent pas la forme de rendez-vous réguliers, comme avec le Premier ministre et le ministre des Finances. Ils se voient sans cesse en voyage. François Mitterrand lit et annote une cinquantaine de télégrammes diplomatiques par jour. Parfois Cheysson adresse au Président de brèves lettres ou de plus longues, manuscrites. Aujourd'hui, à Athènes, il lui remet une note précisant sa conception d'une stratégie pour le Moyen-Orient. Remarquable document, révélateur d'un exceptionnel esprit d'analyse de Claude Cheysson :

« Supposons que, demain, le Liban ait recouvré indépendance et unité, sans perdre son intégrité. Supposons que la Syrie et la Jordanie d'une part, Israël de l'autre se soient mutuellement reconnus et que leurs frontières aient été garanties. Supposons que les Palestiniens aient le droit de constituer un Etat dans des territoires actuellement occupés. Comment évoluent alors les trois grandes préoccupations des peuples de la région: la sécurité, la souveraineté, le développement? C'est le problème essentiel pour beaucoup — Israël, évidemment, mais d'autres aussi, la Syrie, la Jordanie, le Liban, la nouvelle Palestine. "Reconnaître Israël, bien, mais qui garantira ma frontière orientale ?" me disait Assad il y a un an. Les frontières des différents États étant formellement reconnues, enregistrées aux Nations-Unies et par les États membres de l'ONU, des dispositions précises devront donc être adoptées pour créer objectivement et contrôler effectivement les conditions de la sécurité. Elles couvriront les secteurs les plus vulnérables et menacés. L'expérience acquise au Sinaï mérite réflexion par la conjugaison des obligations échelonnées sur le terrain, partielles puis totales, portant sur les armes et les troupes, par les interdictions plus ou moins complètes de mouvements, par la surveillance physique, humaine et électronique, qui y est établie, par l'implantation d'éléments étrangers de contrôle. Rien n'empêcherait d'étendre cette expérience tout autour d'Israël, en recourant à des forces multi ou internationales, en implantant des moyens modernes d'observation et de détection (un réseau Awacs international permettrait à Israël de porter loin son regard, mais donnerait aussi une bonne vision à la Syrie et à la Jordanie).

Contrairement aux thèses habituelles, je suggère que les forces armées et de surveillance garantissant l'équilibre et les modalités de la sécurité comprennent des contingents de quelques grandes puissances, afin de les engager physiquement sur le terrain et de conférer leur pleine signification aux garanties qu'elles auront données par ailleurs. Ceci n'exclurait pas, cependant, l'intervention d'observateurs des Nations-Unies choisis parmi les neutres et les non-alignés. Enfin, il est raisonnable de proposer que ce réseau de garanties, inter ou multinationales, soit complété par des garanties particulières bilatérales. Un engagement formel, public des États-Unis vis-à-vis d'Israël — symétrique de celui de l'Union soviétique au bénéfice de la Syrie — pourrait contribuer puissamment à créer le climat de sécurité.

L'État palestinien qui pourrait être esquissé demain, au terme d'une période transitoire d'autonomie, sera aussitôt confronté à un problème politique majeur dû à l'existence d'un très grand nombre de citoyens palestiniens au-delà de la frontière orientale, c'est-à-dire dans l'actuelle Jordanie et les autres. Il serait évidemment impossible de dénouer les liens qui existent à l'heure actuelle entre Palestiniens de Cisjordanie. Il serait dangereux de refuser à ces derniers la reconnaissance de la citoyenneté palestinienne une fois l'Etat palestinien créé... En bref, il est certain qu'un État palestinien cisjordanien devra chercher une formule d'union politique avec la Transjordanie largement palestinienne. Sera-ce une fédération? une confédération? ou une forme nouvelle sera-t-elle trouvée? Il importe peu. Les liens administratifs et politiques devront être si nombreux qu'en fait, on sera, au terme de l'évolution, très proche de ce que les Israéliens envisageaient sous le gouvernement Rabin et de ce que le Parti travailliste déclare encore pouvoir accepter, à savoir une Jordanie allant au-delà du Jourdain dans quelques territoires évacués par Tsahal. Dans plusieurs parties du monde, on voit apparaître la nécessité de reconnaître et garantir des espaces politiques relevant de plusieurs souverainetés, mais également neutralisés et placés sous surveillance internationale. L'État-croupion dessiné sur la carte à l'ouest du Jourdain n'a aucune possibilité d'existence économique autonome. La recherche d'une entité économique correspondant à l'ancien mandat britannique est un impératif évident. Ygal Allon, me parlant en privé il y a quelques années, envisageait d'ouvrir à la Jordanie (Trans et Cisjordanie) l'accès privilégié à une zone allant du lac de Tibériade à la mer; cette zone pourrait être dotée d'un statut international rappelant celui de l'ancienne zone de Tanger. Il y a quelques semaines, M. Begin a, sous une forme différente, repris une idée semblable (pour lui, la Transjordanie reste partie intégrante d'Israël). Il serait intéressant d'examiner plus attentivement cette perspective, d'en montrer les avantages indéniables, d'en étudier les formes. L'exemple fourni par la Communauté économique européenne mériterait d'être gardé à l'esprit (...). A terme, il ne fait pas de doute que les territoires évacués par les Israéliens en Cisjordanie et la Jordanie sont appelés à une union politique. »

Dîner à l'ambassade de France. Le président de Rhône-Poulenc, Jean Gandois, à ma table, me déclare non sans violence que la France a manqué à sa parole en ce qui le concerne. Sa véhémence me désole. L'homme est de grande qualité.



Vendredi 3 septembre 1982


A Washington, les diplomates continuent de négocier à propos de l'embargo et les conseillers diplomatiques à l'Élysée, comme le Président lui-même, reçoivent les télégrammes rendant compte de ces pourparlers. Les Italiens sont également dans la négociation, à présent, de même que la Commission, puisqu'il s'agit d'une question commerciale relevant de la compétence communautaire.


Se rangeant à l'avis de Gaston Defferre, François Mitterrand veut renoncer au découpage de Paris en vingt communes. Pierre Joxe et Pierre Mauroy, mécontents, cherchent une solution qui ne soit pas le retour au statu quo ante.


L'ambassadeur israélien vient dire au Quai d'Orsay que, les Palestiniens ayant quitté Beyrouth, plus rien ne s'oppose à ce que la Commission culturelle franco-israélienne, ajournée en juin, reprenne ses travaux. Le Quai répond que l'ajournement n'a pas été motivé par la présence palestinienne à Beyrouth, mais par l'invasion israélienne du Liban. Nuance.



Le général italien Carlo Alberto Dalla Chiesa, chargé de coordonner la lutte contre la Mafia, est assassiné à Palerme.


Barre dénonce « l'échec cinglant» du gouvernement. Les attaques de la droite se font de plus en plus virulentes. François Mitterrand enrage que personne n'y réponde. En quittant Athènes, il m'interroge: « Votre ami Bercoff, qui avait rédigé ce livre si drôle sous un pseudonyme, ne pourrait-il pas en faire un autre avant les municipales, un livre qui dirait sur la droite ce que ni les journalistes ni les socialistes ne disent ? » Je lui en parlerai.


Plans Câble: 1,4 million de foyers seront câblés en 1985. On ne sait toujours pas combien de canaux seront disponibles sur le satellite: deux? quatre? cinq?



Samedi 4 septembre 1982


Les combattants palestiniens partis, faut-il que la Force multinationale reste au Liban «pour éviter un massacre civil», comme le demande Arafat au secrétaire général du Quai d'Orsay, Francis Gutmann, qu'il voit à Turin: «L'OLP a tenu ses engagements quant aux opérations d'évacuation. Il appartient désormais à la Force d'interposition, et tout spécialement au bataillon français, qui a la confiance des Palestiniens, de remplir la seconde partie de son mandat: assurer la protection des populations civiles de Beyrouth-Ouest. L'OLP n'a aucune confiance dans le jeu américain et encore moins dans celui de Gemayel (...). Si la France se retire avant que la sécurité ne soit assurée à Beyrouth, il y aura massacre. »




Je parle à André Bercoff : « Le Président a pensé à toi pour un projet, mais je ne pense pas que cela t'intéressera. Il aimerait que tu écrives un autre livre de politique-fiction avant les municipales de 1983.

— Pas sous cette forme, répond André, je serais tout de suite découvert. Mais laisse-moi réfléchir. »



Dimanche 5 septembre 1982


Sur Europe 1, Pierre Mauroy évoque la nécessité d'une phase « d'assainissement de dix-huit mois», rendant ainsi implicitement publiques les conclusions de la discussion de Latché.





Lundi 6 septembre 1982


Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Boutros Boutros-Ghali, vient dire à Claude Cheysson que le gouvernement égyptien «va rendre publique une condamnation de la poursuite des implantations israéliennes dans les territoires occupés et qu'il souhaiterait que nous fassions de même». François Mitterrand, interrogé, annote : « Me consulter avant toute intervention. »


Le Président Sarkis demande à la France de laisser ses soldats à Beyrouth jusqu'au 21 septembre, date d'expiration de son mandat et de la prise de fonctions de Béchir Gemayel. François Mitterrand ne veut pas que la France reste seule. Quant aux Américains, ils souhaitent partir au plus vite. Au surplus, Sarkis n'entend pas formuler sa demande officiellement.



Mardi 7 septembre 1982


George Shultz téléphone à Claude Cheysson : «Pas question pour les Américains de rester, sauf si Béchir Gemayel le demande. » Gemayel, consulté, est clair : « Pas de troupes occidentales à Beyrouth. » Cheysson : «Je le comprends ! Il ne veut pas gêner Tsahal. »


La quatrième chaîne sera à péage. Michel Deheu, du cabinet de Pierre Dreyfus, l'étudie. André Rousselet trouve le projet trop théorique et souhaite s'en occuper lui-même.

Mercredi 8 septembre 1982


Shultz rappelle Cheysson : « Philip Habib se répand à travers Washington en compliments sur la qualité professionnelle, la discipline, la discrétion, le dévouement du contingent français de la Force d'interposition. Reagan m'a chargé d'en féliciter la France. »


Begin vient à Paris le 24 octobre pour un congrès sur la situation des Juifs en URSS. Il demande à rencontrer le Président.



Bercoff a une idée superbe: il écrira bien un livre sous pseudonyme, mais, cette fois, comme s'il était un homme de droite, cynique, lucide et critique vis-à-vis de son propre camp. Il me suggère un titre: De la Reconquête, et un pseudonyme, Caton. Le Président est enthousiaste. L'accord est passé avec Claude Durand, chez Fayard. Le livre devra paraître en janvier. François Hollande aidera André pour les chiffres.

Cinq personnes en tout sont au courant: le secret peut être gardé. Caton est né.



Jeudi 9 septembre 1982


Un Sommet arabe à Fès adopte un plan reprenant le plan Fahd, avec de légères différences aux points 4, 6 et 7, ainsi rédigés:

« 4/ Réaffirmation du droit du peuple palestinien à l'autodétermination et à l'exercice de ses pleins droits nationaux inaliénables sous la conduite de l'OLP, son représentant unique et légitime, et dédommagement de tout Palestinien ne désirant pas le retour.

6/ Création d'un État palestinien indépendant ayant Jérusalem pour capitale.

7/ Le Conseil de sécurité de l'ONU apporte des garanties de paix à tous les États de la région, y compris l'État palestinien indépendant. »

Notre ambassadeur à Washington rencontre un haut fonctionnaire du Département d'État qui prétend qu'il y aurait contradiction entre notre position actuelle sur le contrat Thomson-CSF et la position qui nous a été prêtée par Haig lors d'un debriefing organisé à l'issue des entretiens du Président avec le Président Reagan, au mois de mars. Le compte rendu cité dans le télégramme indique: «A propos du contrat téléphonique Thomson-CSF destiné à l'URSS, M. Mitterrand s'est engagé à annuler la partie sensible du contrat et à poursuivre sur le reste. Il s'interrogeait s'il n'en résulterait pas une annulation par les Soviétiques de la totalité du contrat. En tout état de cause, la France soumettrait cette vente au COCOM. La France considère cela comme un geste politique important. » Le compte rendu fait par Cheysson de cet entretien ne contient pas cette phrase sur le COCOM. Et, de toute façon, la décision est prise: la vente a lieu sans que soit demandé l'aval du COCOM.



Le franc est de nouveau attaqué. Depuis le 18 août, 6,1 milliards de francs sont sortis de nos caisses, à un rythme compatible avec notre déficit commercial mensuel. Mais, au rythme de ces derniers jours (511 millions de dollars du 1er au 9 septembre), la poursuite de ces sorties de devises serait impossible.

Vendredi 10 septembre 1982


Delors remet au Président un document très secret: les pronostics du FMI sur l'économie française: « Handicapée par une inflation rigide, la France a reculé dans la bataille de l'exportation et le seul chiffre disponible pour 1983, celui du déficit extérieur, est inquiétant. Le FMI manifeste un grand scepticisme vis-à-vis des effets à court terme de la nouvelle politique engagée avec le blocage des prix et des revenus. »

On ne fait pas plus net. Voici l'humiliation du pronostic; après viendra, si rien n'est fait, celle des recommandations, puis celle des contraintes.


Un nouveau projet de statut des grandes villes est prêt. Il ne s'agit plus que de créer, à Paris, ville unique, vingt conseils d'arrondissement aux compétences floues. Gaston Defferre, qui a reçu Place Beauvau les élus socialistes à l'Hôtel de Ville de Paris, demande au Président de les modérer.

A Marseille, il s'est, dit-il, choisi un successeur de moins de quarante ans. Le provincial parle en provincial. Il faut casser Paris, mais pas les métropoles. Sa lettre est prémonitoire:

« Il ne faut pas se le dissimuler, nous sommes arrivés à l'extrême limite sur le plan politique et sur le plan administratif. La création de conseils d'arrondissement d'une couleur politique différente de celle de la majorité municipale va alourdir, compliquer et ralentir considérablement le fonctionnement des municipalités des grandes villes. Nous risquons d'aboutir à un véritable monstre et de rendre ingouvernables certaines villes. La décentralisation a notamment pour objectif d'éviter les retards et les complications administratives, de permettre de gérer plus vite et mieux. Avec le système que nous préparons, s'il est poussé trop loin, nous aboutirons au résultat inverse. Et ceci, pour un résultat politique aléatoire. Paris est la ville de France dans laquelle le courant politique prévaut le plus sur les situations personnelles. Si nos amis sont — et cela risque d'arriver — assez largement battus aux élections municipales de Paris, tout cela aura été inutile (...). Je vais donc être amené à résister aux demandes de nos camarades de Paris et de Mauroy. Il ne s'agit pas pour moi d'une question personnelle, d'un problème marseillais. J'ai l'intention de me représenter aux élections municipales. J'espère bien être élu, mais, à mon âge, j'ai l'intention de préparer ma succession et de laisser assez vite la direction de la Mairie à un jeune socialiste entre trente et quarante ans. Mais je n'ai le droit ni de proposer un monstre administratif, ni de laisser le gouvernement commettre une faute politique dont vous supporterez les conséquences, puisque, si nous nous trompons, cela entamera le capital de confiance dont vous avez besoin pour redresser la situation économique, sociale et monétaire. »


Il poursuit en annonçant qu'il demandera au Président d'arbitrer, la semaine prochaine, entre lui et les socialistes parisiens alliés à Mauroy:

« Certains camarades, si intelligents soient-ils, ne pensent qu'à limiter les possibilités d'action de Chirac, sans mesurer les conséquences politiques nationales de leur comportement. Je suis allé à l'extrême limite de ce qui peut être fait. Aller plus loin serait une erreur politique et administrative majeure. Hélas, Mauroy, n'étant plus en cause, participe allègrement de cet état d'esprit des élus parisiens. Il regrette encore, parce qu'il pense que c'était politiquement possible, que nous ayons renoncé au système de la Communauté urbaine avec la création de vingt municipalités de plein exercice à Paris. »

Les troupes américaines quittent le Liban. Claude Cheysson est à Beyrouth. Le Premier ministre Wazzan — bloqué chez lui par des troupes israéliennes — critique violemment au téléphone ce départ et lui dit: « Nous avons été trompés. Nous avons apporté notre caution au plan Habib, au départ des Palestiniens en armes, obtenu l'acceptation des Libanais musulmans, parce que nous croyions à la parole des Américains. Aussitôt après, Tsahal avance, attaque les camps palestiniens, agit à sa guise, et nous avons une responsabilité... »

Pourtant, les autorités libanaises, malgré nos suggestions, ne présentent pas de proposition formelle de prolongation de la présence de la Force multinationale.

Cheysson: «La Force d'interposition n'avait pas pour mandat de protéger les populations civiles... Je regrette que la proposition française du 24 juin d'une force multinationale surveillant à la fois le départ des Palestiniens et des Israéliens ait été bloquée par le veto américain. »


Comme le dollar monte, le franc baisse; le marché prévoit la reprise de l'inflation à la sortie du blocage des prix, alors que rien ne la laisse encore présager. Les taux de l'Eurofranc sont d'impitoyables indicateurs (près de 20 % à six mois, contre 8 1/4 % pour l'Euromark). Cela indique que le marché prévoit une nouvelle dévaluation dans les deux mois.


Échec du premier tir commercial d'Ariane. Décidément, mauvaise journée.



Samedi 11 septembre 1982


Les troupes italiennes quittent le Liban. Les Français sont les derniers.


Le programme des « visiteurs du soir » est au point. En leur nom, Pierre Bérégovoy propose une autre politique économique, fondée sur le flottement du franc, pour permettre la réduction des charges et la relance de l'investissement. Sa lettre au Président, après les brouillons de Fabius et Riboud, fournit le meilleur cadre théorique de cette autre politique:

« La forte montée du dollar fera baisser le franc qui franchira le cours pivot. Que peut-on faire ? Je suis sceptique à l'égard de mesures limitées ; une hausse de 2 à 3 points du taux d'intérêt risque d'avoir peu d'effet dissuasif techniquement, mais de révéler notre inquiétude et d'encourager la spéculation. Deux options se présentent à nous:

1) engagement solennel de ne pas sortir du SME et mise en place de mesures drastiques: cette option, s'inspirant de l'attitude de De Gaulle, suppose un élément psychologique et politique (la solennité de l'engagement personnel du Président de la République de ne pas sortir du SME) et la mise en place de mesures drastiques (relèvement des taux de marché monétaire à un niveau de combat [20 %], durcissement de la réglementation — déjà sévère - sur les changes, renégociation avec la RFA des marges de fluctuation du SME, emprunts auprès de pays amis ou du FMI, de la BRI, etc., mesures déflationnistes de réduction des prestations sociales ou d'alourdissement significatif de l'impôt sur le revenu).

Les risques d'un tel scénario sont réels. Risque politique, dans l'hypothèse où ces mesures ne suffiraient pas et où la spéculation se révélerait plus forte. Or, ce risque ne peut être durablement écarté (la référence à 1968 montre que la dévaluation n'a pu être différée que de moins d'un an), pour les trois raisons suivantes : même si les mesures de désinflation de notre économie portent leur plein effet, il subsistera en 1983 un différentiel d'inflation substantiel entre la France (8 %) et la RFA (4 %) ; notre commerce extérieur connaît un déficit important et sans remède immédiat; les milieux financiers internationaux éprouvent une incontestable hostilité envers notre expérience. Risque économique, ensuite, car si ces mesures suffisent à nous maintenir au sein du SME, elles auront de graves effets sur notre économie: la hausse des taux d'intérêt (à un moment où le taux d'inflation sera redescendu à un niveau de 10 %, puis de 8 %) atteindra un tissu industriel déjà malade, et provoquera une recrudescence du chômage. A moyen terme (sortie du blocage), ces mesures auront épuisé leur efficacité ; et la sortie du SME, à mon sens inévitable à cette échéance, devra être préparée et revendiquée comme élément d'un plan d'ensemble qui doit être annoncé simultanément.

2) Un scénario d'apparence technique devrait être préparé: il suppose, à court terme, la mise en place de mesures discrètes et aussi efficaces que possible ; à moyen terme, à la sortie du blocage, la préparation technique et politique d'une sortie provisoire ou durable du SME, cette fois-ci revendiquée comme élément d'une politique plus globale, accompagnée d'une renégociation monétaire européenne. Autrement dit, ce serait d'abord le flottement. Tout en récusant l'idée que le flottement nous évite une contrainte et une discipline (la politique de désinflation devrait être poursuivie et amplifiée), une relance de l'investissement (par la baisse, enfin possible, des taux d'intérêt internes) et un soutien de l'activité générale et de la croissance, sur laquelle repose en fin de compte notre projet social, seraient les deux axes de ce plan d'ensemble sur lequel je continue à réfléchir.»


Pierre Bérégovoy sait bien que le flottement n'est envisageable que si la Banque de France dispose d'assez de réserves. Et que, sans réserves, rien n'est possible. Il ajoute:

« Si vous l'estimiez utile, je pourrais essayer de rencontrer discrètement Lanhstein pour négocier un prêt swap contre notre maintien dans le SME, et amorcer une réflexion avec lui sur les marges de fluctuation du Système monétaire européen. Dans un premier temps, le calme et la discrétion me paraissent des atouts décisifs. Je crois surtout qu'il vaut mieux précéder l'événement que le subir.

Je manque d'éléments d'information sur la situation exacte de nos réserves et sur les mécanismes techniques, n'ayant voulu alerter personne. »


L'option est claire. Elle n'est pas la mienne, non plus que celle de Jean-Louis Bianco, François-Xavier Stasse, Élisabeth Guigou, Christian Sautter, qui suivent cela à l'Élysée. Elle est cependant celle qui tente le plus le Président: s'affranchir des contraintes et ne pas procéder à une troisième dévaluation, favoriser l'entreprise, réduire les charges. Defferre, Chevènement, Rocard, Jobert, Riboud, Fabius, Bérégovoy, les communistes sont, pour des raisons contradictoires, de cet avis. Cela commence à faire du monde.




Au Comité directeur, la mutation du parti d'opposition en parti de gouvernement s'est manifestée concrètement. Des critiques limitées mais très nettes au gouvernement, qui passent pour un avertissement mais aussi comme la volonté du Parti d'affirmer son identité et sa liberté. Ces critiques se sont exprimées en direction de Pierre Bérégovoy (et le remboursement de l'IVG), Charles Hernu (et les ventes d'armes), Gaston Defferre (et les «bavures policières »), mais aussi à propos du manque de cohérence du discours économique du gouvernement.

Lundi 13 septembre 1982


Le Président Moubarak est reçu à l'Élysée. Il propose de renoncer au projet franco-égyptien : « Je pense gu'il vaut mieux appuyer l'initiative Reagan et encourager dans la mesure du possible les États-Unis à poursuivre le processus de paix. » Pas moyen de continuer sans lui.


Manifestation à Paris de quinze mille patrons des petites et moyennes industries contre le gouvernement.


Bernard Deleplace, secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police, affirme qu'une partie de la hiérarchie policière organise « le sabotage ».


Pierre Bérégovoy commence à rédiger un projet de discours pour le Président dans l'esprit de la lettre qu'il a envoyée il y a une semaine. Il proposera de réduire les charges des entreprises et, en particulier, leurs dettes, particulièrement lourdes en période de désinflation. A l'Élysée, seuls Salzmann et Boublil travaillent à ce discours. Les « visiteurs du soir » sont de plus en plus nombreux.

Or l'action devient nécessaire. Nos réserves filent, l'accident approche. Jacques Delors m'appelle: « Il n'y a plus qu'un moyen, c'est de faire comme l'Amérique au temps de Carter et d'empiler les réserves pour montrer que nous sommes prêts à tout pour défendre la parité. » Michel Camdessus propose d'emprunter 4 milliards de dollars. L'emprunt est organisé avec les banques et gardé secret jusqu'à mercredi prochain. Jean-Yves Haberer, que je consulte, confirme : « Cela devrait marcher. »

Un expert monétaire, un de ces sages discrets que je consulte de temps à autre, me dit : « Le franc peut et doit gagner s'il sait se faire oublier. » Très jolie formule. Autrement dit, que le gouvernement cesse de parler à tort et à travers de réformes, surtout lorsqu'il ne les fait pas...




Mardi 14 septembre 1982


Le Président, au petit déjeuner avec Mauroy et Jospin: «Nul n'a le droit de s'exprimer sur la monnaie, en privé ou en public, sauf autorisation expresse du Président ou du Premier ministre. » Il réduit cette fois à presque rien le projet de loi sur le statut de Paris.



Shimon Pérès écrit au Président de la République: «Je ne crois pas à l'illusion qui prévaut dans certains partis israéliens, lesquels soutiennent qu'on pourrait faire la paix sans les Arabes. »


Georges Lemoine est à Beyrouth pour assister au départ des dernières troupes françaises. Reçu par Béchir Gemayel au siège des Phalangistes, un bunker fortifié, il note: «Béchir Gemayel m'est apparu à la fois très volontaire et très "léger". Encore chef de bande. Déjà un peu piégé par les Israéliens et les Américains. Son idée essentielle est d'appuyer son pouvoir sur l'armée. Son ambition est de la porter de 15 000 à 150 000 hommes. Il semble prêt à remettre en cause la présence des Palestiniens dans leurs camps du Liban par tous les moyens. »

Il est encore à Beyrouth lorsque l'explosion d'une bombe détruit le siège des Phalangistes et tue Gemayel. Beaucoup d'hypothèses sont avancées, mais aucune certitude.

Panique dans les chancelleries. Une heure plus tard, Shultz téléphone à Begin pour lui intimer l'ordre « de ne pas bouger ».



Mercredi 15 septembre 1982


Shamir a approuvé Shultz. Il n'empêche que, peu après trois heures du matin, le général Yavon, commandant le secteur sud de l'armée israélienne, annonce au commandement de l'armée libanaise la décision de Tsahal «de procéder à l'occupation de l'ensemble de Beyrouth à titre "préventif" ; l'armée libanaise est invitée à rester dans ses casernements ».


Au Conseil des ministres, François Mitterrand dénonce l'attentat: « Il appartient au Liban et à lui seul d'assurer la continuité de ses propres institutions. La France juge indispensable le retour immédiat de l'armée israélienne aux positions qu'elle occupait le 14 septembre dernier, afin que soit engagée aussitôt la négociation sur les conditions d'évacuation de toutes les forces armées étrangères du Liban. » Amère recommandation.



A Rome, Jean-Paul II reçoit Arafat, qui demande aux trois gouvernements de la Force multinationale de renvoyer immédiatement leurs troupes au Liban «pour protéger les camps palestiniens. Il y va de la dignité des trois armées et de l'honneur de leurs pays. Je pose à l'Italie, à la France et aux États-Unis la question suivante: qu'en est-il de l'engagement pris de protéger les habitants de Beyrouth? ».

Tout le problème est là. Pour certains, à Beyrouth, le mot «habitant» ne désigne pas les Palestiniens.


A Moscou, à l'issue d'un dîner en l'honneur d'un visiteur — le Président du Sud-Yémen —, Leonid Brejnev présente, en réponse au « plan Reagan », son plan en six points de règlement du conflit israélo-arabe. Élément nouveau: l'appel à une reconnaissance réciproque d'Israël et des Palestiniens. «La cessation de l'état de guerre (...) signifie que toutes les parties du conflit, y compris Israël et l'État palestinien, doivent s'engager à respecter la souveraineté, l'indépendance et l'intégrité territoriale des autres.» Décidément, depuis un mois, les Russes sont bien modérés...





Jeudi 16 septembre 1982


Giscard lance à la télévision un appel aux «déçus du socialisme »...


Le Premier ministre préside une ultime réunion d'arbitrage sur le statut de Paris. Les observations formulées par le Président ont été portées à sa connaissance ainsi qu'à celle du ministre de l'Intérieur. Les conseils d'arrondissement comprennent les élus du Conseil municipal originaires de l'arrondissement et les élus de l'arrondissement. Ils sont élus au suffrage direct et à la proportionnelle en même temps que le Conseil municipal. Ils sont présidés par un «maire d'arrondissement», obligatoirement conseiller municipal. Le maire est assisté par des adjoints pris au sein du Conseil. Le maire n'a aucun pouvoir de nomination sur les fonctionnaires municipaux, mais le secrétaire général de la mairie d'arrondissement est désigné par le maire de la Commune sur proposition (et donc avec l'accord) du maire d'arrondissement.

Gaston Defferre est en désaccord avec les élus PS de Paris sur les effectifs des conseils d'arrondissement: il souhaite un petit nombre d'élus, en raison de l'effet psychologique sur l'opinion; les seconds veulent davantage d'élus. Le Premier ministre tranche en leur faveur.

Les conseils d'arrondissement reçoivent les recettes des services qu'ils gèrent et une dotation budgétaire accordée par le Conseil municipal, soit en accord avec l'arrondissement, soit en fonction de critères objectifs fixés par la loi. Leurs compétences consultatives sont très larges. Ils doivent être consultés par le Conseil municipal sur tout ce qui concerne l'arrondissement et peuvent faire des propositions au Conseil municipal ou lui sommettre des vœux ou des demandes.

L'exposé des motifs précisera que ce texte est l'un des volets d'une vaste réforme tendant à renforcer la démocratie locale dans les villes de plus de 100 000 habitants, qui sera déposée ultérieurement.

Le texte devrait être définitivement mis au point dans la journée de lundi prochain. Le calendrier parlementaire conduit à envisager de l'inscrire au Conseil des ministres du 29 septembre.



A Washington, « on est extraordinairement déçu et exaspéré au plus haut niveau de l'administration américaine par l'attitude israélienne », dit le sous-secrétaire d'État chargé du Moyen-Orient, M. Velioles, à l'ambassadeur de France.


François Mitterrand envoie Cheysson à Beyrouth. Il est reçu par Élias Sarkis et s'entretient au téléphone avec Wazzan, président du Conseil libanais, toujours bloqué à Beyrouth-Ouest. L'un et l'autre parlent du retour des troupes multinationales, sans vraiment le demander.

Cheysson explique: « L'envoi de cette force était destinée à assurer le départ de Beyrouth de l'OLP dans la dignité et l'honneur. Il ne s'agissait pas d'assurer la sécurité de la population de Beyrouth. La mission de cette force se termine donc avec l'achèvement de l'évacuation de l'OLP, c'est-à-dire jusqu'au 21 ou 23 septembre. Si on avait envisagé — ce qui ne fut pas le cas — de maintenir cette force, trois raisons s'y seraient opposées. Il s'agit d'une force multinationale fondée sur la juxtaposition de contingents de trois pays. Or, dès le début, il était clair que les Américains désiraient partir au plus tôt. Un minimum de troupes, leur peu d'empressement à débarquer: ils avaient annoncé leur intention. Les Italiens les suivaient. Si jamais la France avait décidé de rester, elle n'était plus dans le cadre de la Force multinationale. C'eût été une décision française dans un ancien pays sous mandat français, avec toutes les connotations de relent colonialiste qu'elle impliquait. La France avait toujours subordonné l'envoi d'une force quelconque à la demande des autorités légitimes du Liban. Or vous, par la seule autorité légitime, le Président Sarkis, vous ne nous l'avez jamais demandé. Tous, y compris les passants s'adressant à nos soldats, souhaitaient le maintien du contingent français. Sarkis ne l'a jamais exprimé. Quand bien même la France aurait demandé à rester, rien ne prouve — compte tenu des forces en présence, de la disposition géographique, etc. — que sa présence aurait empêché quoi que ce soit. »

Cheysson quitte la capitale libanaise dans la soirée. A ce moment, l'armée israélienne laisse entrer les miliciens chrétiens d'Amine Gemayel dans les camps palestiniens. Les accords avec Habib l'interdisaient formellement.



Au même instant, lors d'une réunion du Conseil des ministres israélien, le vice-premier ministre, David Lévy, met en garde: «Nous risquerions de ne pas être crédibles au moment où j'apprends que les Phalangistes sont déjà en train de pénétrer dans certain quartier et alors que je sais ce qu'est pour eux la vengeance : le massacre. »

De fait, au crépuscule, les miliciens chrétiens pénètrent dans les camps. Le « poste de commandement le plus avancé » de l'armée israélienne dans le secteur est situé sur le toit d'un immeuble, à deux cents mètres de Sabra et Chatila. Amnon Kapeliouk note: «Pour reprendre l'expression d'un officier israélien, du toit de ces immeubles, on voit "comme au théâtre au premier rang". »

Ariel Sharon affirme que, dans la nuit, des officiers israéliens ont « commencé à soupçonner que quelque chose n'allait pas bien » et que « des rumeurs au sujet de ce qui se passe dans les faubourgs [de Beyrouth] ne cessaient d'arriver ».



Vendredi 17 septembre 1982


Dans la matinée, soit moins de quarante-huit heures après le départ du contingent français, l'armée israélienne investit Beyrouth-Ouest à partir du port, du passage du Musée et de la zone des camps palestiniens. Les Américains exigent le retrait des Israéliens de Beyrouth-Ouest dans les quarante-huit heures. Au Conseil de sécurité, une résolution, adoptée à l'unanimité, condamne cette occupation de Beyrouth-Ouest par Israël.

Quatre obus, tirés depuis la mer, tombent en fin d'après-midi dans le parc de la Chancellerie de France, à proximité immédiate des bâtiments; aucune victime.


La voiture d'un diplomate israélien explose, rue Cardinet, à Paris, devant le lycée Carnot : 51 blessés. Les FARL revendiquent l'attentat.


La coalition SPD-libéraux, qui gouverne en République fédérale d'Allemagne, éclate. Le gouvernement d'Helmut Schmidt tombe. Helmut Kohl va le remplacer.


Le Président s'inquiète de la date du prochain Sommet des Sept qui aura lieu aux États-Unis: « Maintenant que Schmidt est parti, essayez d'obtenir qu'il ait lieu après le 1er juillet. La Communauté sera alors présidée par la Grèce et Papandréou pourra venir. Je ne serai pas le seul socialiste... »


De nouvelles spéculations sur la hausse du mark ne sont pas à exclure. Le Président remarque: «Le franc va souffrir. » Alors que, jusqu'à 15 heures, le marché est calme, la hausse du mark s'accélère. Le déficit de la balance des paiements doit être à tout prix réduit.


La détérioriation de la situation financière des pays en développement non pétroliers ébranle le système bancaire international. Exprimé en pourcentage du déficit de leurs paiements courants, le service de leur dette est passé de 54 % en 1975 à 92 % en 1981 et 114 % en 1982.

La Haute Autorité nomme les présidents de l'audiovisuel public. Comme prévu, ce sont: Michel May à TF1, Pierre Desgraupes pour A2, François Labrusse à la SFP, Jean-Noël Jeanneney à Radio-France et André Holleaux à FR3.




Samedi 18 septembre 1982


D'après une information reçue par notre ambassadeur à Tel Aviv et reprise ce matin par la radio israélienne, les milices chrétiennes ont procédé depuis hier soir à un millier d'arrestations dans les camps de réfugiés du quartier de Sabra. On peut donc s'attendre, pendant ce délai, à une intensification des opérations de police menées par Tsahal en collaboration avec les milices chrétiennes, en vue de débusquer et arrêter les éléments palestino-progressistes encore cachés dans l'agglomération.

Mais les nouvelles sont contradictoires. Selon les Américains, les milices ne se contentaient pas, hier, d'arrêter les Palestiniens: « La situation dans les camps de réfugiés est dramatique. Les forces israéliennes, aidées, semble-t-il, d'éléments des Kataeb et d'unités du commandant Haddad, procèdent à l'élimination sommaire des suspects palestiniens, tandis que des bulldozers rasent les dernières habitations debout. »

L'ambassadeur de France nous envoie ce télégramme de Beyrouth:

« Les combats se sont poursuivis une bonne partie de la nuit, les chars ouvrant la voie à l'infanterie, écrasant tout sur leur passage. Les Israéliens atteignent le secteur de l'ambassade, rue Clemenceau, vers huit heures, se heurtant à