Book: Verbatim III




Verbatim III



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Du même auteur



1988

1989

1990

1991

ÉPILOGUE

Index des personnes citées


© Librairie Arthème Fayard, 1995

978-2-213-64176-8



Du même auteur

Analyse économique de la vie politique, PUF, 1973.

Les Modèles politiques, PUF, 1974.

L'Anti-économique (avec Marc Guillaume), PUF, 1975.

La Parole et l'Outil, PUF, 1976.

Bruits, PUF, 1977.

La Nouvelle Économie française, Flammarion, 1978.

L'Ordre cannibale, Grasset, 1979.

Les Trois Mondes, Fayard, 1981.

Histoire du temps, Fayard, 1982.

La Figure de Fraser, Fayard, 1984.

Un homme d'influence, Fayard, 1985.

Au propre et au figuré, Fayard, 1988.

La Vie éternelle, roman, Fayard, 1989.

Lignes d'horizon, Fayard, 1990.

Le Premier Jour après moi, roman, Fayard, 1990. 1492, Fayard, 1991.

Verbatim I, Fayard, 1993.

Europe(s), Fayard, 1994.

Il viendra, roman, Fayard, 1994.

Manuel, l'enfant-rêve (ill. Philippe Druillet), Stock, 1994.

Économie de l'apocalypse, Fayard, 1995.

Verbatim II, Fayard, 1995.






IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

CENT EXEMPLAIRES

SUR PAPIER VERGÉ INGRES DES PAPETERIES DE LANA

DONT 90 EXEMPLAIRES NUMEROTÉS DE 1 À 90

ET 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE

NUMEROTÉS DE H.C. I À H.C. X

LE TOUT CONSTITUANT L'ÉDITION ORIGINALE




Le présent ouvrage constitue le troisième et dernier tome de Verbatim. Avec lui se referme une parenthèse dans mon travail d'écrivain et se conclut l'entreprise de dévoilement d'une aventure politique à laquelle j'ai eu l'honneur de participer.

Je me suis déjà expliqué à plusieurs reprises sur la forme choisie pour ce témoignage.

Je rappelle que les notes nécessaires à la rédaction de ces trois volumes ont été prises à la demande du Président de la République de l'époque. Elles sont rapportées ici exactement dans les mêmes conditions que dans les deux tomes précédents, c'est-à-dire qu'il s'agit exclusivement de mes notes personnelles, non officielles, consignées chez moi au jour le jour, reflétant ce que j'ai vu ou entendu directement, ou qui parfois m'a été rapporté par un témoin direct. Pour la commodité de la lecture, j'ai transcrit le plus souvent en style direct les propos des divers protagonistes ; leur reconstitution ne saurait être prise pour la reproduction mot pour mot des paroles prononcées à l'époque par ceux à qui elles sont prêtées et n'engagent évidemment que moi, comme il en va pour tout mémorialiste.

Ce tome est publié un peu plus vite que les précédents après les événements qu'il relate, dans la mesure où ceux-ci forment un ensemble historiquement clos, allant jusqu'à la fin de l'affrontement Est/Ouest. Certains des acteurs, voire des pays dont il est question ici sont sortis de l'Histoire.

Plus encore que les précédents, ce volume soulèvera des polémiques. Parce qu'il contient maintes révélations sur une des périodes les plus riches de notre histoire contemporaine ; parce qu'on y voit notamment se défaire le dernier empire du siècle et qu'on y révèle comment s'est décidée et a été conduite la première guerre de l' après-communisme, celle du Golfe.

Aujourd'hui comme hier, il ne s'agit pas pour moi de régler des comptes, mais de rendre compte. Mon propos n'est pas de rapporter des confidences de boudoir ou de dévoiler des secrets de pacotille, mais, en livrant crûment la vérité sur des faits essentiels à la compréhension de l'Histoire, de permettre aux citoyens de comprendre l'action de ceux qu'ils ont choisi et de les inciter à réfléchir sur ce qui se produit quand les projets des gouvernements sont dépassés, voire balayés par la volonté des peuples.

Comme les deux précédents tomes, Verbatim III n'aurait pas vu le jour si François Mitterrand ne m'avait pas demandé, dès le premier jour de son premier septennat, d'entreprendre un tel projet. C'est une marque de la grandeur de son action que d'avoir voulu qu'elle soit racontée par un des acteurs les plus proches de lui. Je m'en suis acquitté sans avoir subi la moindre censure de qui que ce soit, et dans le seul souci de servir la vérité, même si elle n'est pas toujours flatteuse, ni pour le Président, ni pour moi, ni pour nos compagnons. En publiant ce récit, je n'ignore pas que je m'expose aux critiques de contemporains et de certains acteurs, que j'attends avec sérénité et curiosité.

Comme avant la publication des deux précédents volumes, j'ai communiqué les épreuves de celui-ci à François Mitterrand sans que, pour autant, il en assume évidemment en rien le contenu.

Cette troisième et dernière partie commence le 8 mai 1988, jour de la réélection de François Mitterrand à la Présidence de la République. Elle se termine le 15 avril 1991, soit un mois avant l'éviction de Michel Rocard du gouvernement, jour où j'ai quitté mes fonctions de Conseiller spécial à l'Élysée pour prendre, à Londres, la présidence d'une institution internationale nouvelle dont je venais de négocier la création, la Banque européenne de Reconstruction et de Développement (BERD). Dès le mois de septembre 1989, sans abandonner mon rôle auprès du Président de la République, j'avais œuvré à la fondation de cette Banque, m'éloignant parfois de la vie quotidienne à l'Élysée — le matin à Paris, le soir à Londres ou à Moscou — sans délaisser pour autant les responsabilités que j'y assumais. Je n'évoque ici que ce dont j'ai eu à connaître dans mes fonctions parisiennes ; j'ai raconté ailleurs ce qui relève de l'autre aventure1. Quand les aspects internationaux de cette période deviennent écrasants, j'ai réduit au minimum le récit des incidents ou polémiques de politique intérieure qui pouvaient paraître essentiels à l'époque aux yeux de certains, mais qui, vus d'aujourd'hui, n'ont plus valeur que d'anecdotes.

Quand s'ouvre le second septennat de François Mitterrand, les socialistes ne semblent pas avoir d'autre projet que de consolider les acquis du premier, ce qui n'est pas en soi déshonorant. Il a fallu cinq ans pour mener à bien des réformes considérables dans les domaines sociaux, économiques et politiques. Rien d'étonnant à ce que, après deux années de cohabitation, cinq autres années paraissent nécessaires pour enraciner les réformes dans la réalité du pays.

Personne, pas plus à Paris que dans une autre grande capitale, ne devine que l'on est à la veille de la réunification allemande et de la disparition de l'Union soviétique. Les deux superpuissances du moment s'enlisent dans d'interminables débats sur un éventuel désarmement nucléaire. La Communauté européenne s'embourbe dans des discussions technocratiques sur l'éventualité d'une monnaie unique et d'une politique sociale commune. Le chaotique aggiornamento à l'Est paraît menacé chaque jour davantage par une reprise en mains des partis communistes, qu'elle soit le fait de généraux ou d'apparatchiks traditionnels. Au Sud, la guerre entre l'Iran et l'Irak accapare l'attention des observateurs, l'Occident comme l'URSS redoutant tout autant la victoire de l'un que celle de l'autre.

En France, la classe politique vit dans une ambiance de double remake: comme en 1981, le Président doit dissoudre un Parlement largement dominé par la droite ; comme en 1986, il est contraint de nommer Premier ministre un homme politique dont tout l'éloigne mais que les circonstances — cet autre nom de la résignation — lui imposent.

Non que François Mitterrand n'ait d'autres candidats à sa disposition, et d'abord le Premier secrétaire du Parti socialiste, Lionel Jospin. Celui-ci a révélé un jugement politique sûr dans la conduite du parti du Président et dans la gestion de ses rivalités institutionnelles et personnelles avec Laurent Fabius. Mais, justement, parce qu'il s'est montré si efficace à cet endroit, François Mitterrand le verrait bien y demeurer sept ans encore. Devant son refus, il en fera le numéro deux du nouveau gouvernement.

Il aurait pu aussi bien renvoyer Laurent Fabius à Matignon, où il avait incontestablement réussi ; il l'a envisagé un moment. Mais quand les plus fidèles de ses amis socialistes viennent lui dire ce qu'ils en pensent, et quand Laurent Fabius lui-même manifeste son désir de prendre la direction du Parti socialiste, il se garde d'insister.

Aussi ne lui reste-t-il plus qu'à choisir Michel Rocard, imposé par les sondages, figure incontournable dans l'opinion qui voit déjà en lui son successeur naturel à la tête de la gauche, peut-être même un jour à l'Élysée.

Quand le Président le nomme Premier ministre, Michel Rocard n'est certes pas, comme Jacques Chirac, le chef du parti majoritaire, ni naturellement un homme de droite ; mais, comme son prédécesseur à Matignon, il est l'un de ses plus anciens adversaires politiques. A peine lui a-t-il demandé de constituer son premier gouvernement, en mai 1988, que François Mitterrand est persuadé qu'il va échouer, et peut-être même, sans se l'avouer, le souhaite-t-il, s'installant dans l'attente d'un prétexte qui lui permettra de s'en débarrasser, de « lever l'hypothèque ».

Étrange situation, difficile à comprendre pour qui n'a pas longuement côtoyé les deux hommes. Leur opposition va en effet plus loin qu'une simple rivalité tactique ou une incompatibilité d'humeur. Pour avoir connu Michel Rocard bien avant d'avoir rencontré François Mitterrand, et pour avoir gardé avec lui, à travers les années, une complicité intellectuelle et une amitié intactes, sans pour autant jamais choisir son camp contre celui de François Mitterrand, je puis témoigner du caractère irréconciliable de leurs personnalités, de leurs pratiques politiques, de leurs visions du monde.

En 1974, quand j'ai entraîné Michel Rocard dans l'équipe de campagne électorale de François Mitterrand, j'ai senti d'emblée chez l'intellectuel lyrique, l'avocat provincial, le souci de tenir à l'écart l'économiste utopique, le technocrate parisien. Vieille revanche de l'humiliation subie par le futur Président, des années auparavant, quand lui fut refusée par Rocard et ses amis l'entrée dans l'un des obscurs groupuscules de la gauche d'alors ? Peut-être. En tout cas, par la suite, toutes les tentatives d'instaurer entre eux un armistice échouèrent. Et François Mitterrand ne me parla jamais de son rival que comme de votre ami Rocard.

Tout les sépare, il est vrai : l'un est pragmatique, l'autre théoricien ; l'un est un solitaire, l'autre un homme d'équipe ; l'un se nourrit de mystère, l'autre fait profession de parler vrai ; l'un vient d'un milieu catholique de droite, l'autre est resté marqué par un milieu protestant de gauche ; l'un est un homme de culture, l'autre se flatte de ne pas avoir lu un livre depuis vingt ans ; mais, surtout, l'un croit à une gauche politique capable de l'emporter par la bataille électorale, les jeux et les armes qu'elle implique ; l'autre croit à une gauche sociologique capable de l'emporter par le débat si ses intérêts deviennent socialement majoritaires et ses projets rationnellement convaincants.

C'est donc cet étrange attelage — chacun convaincu que l'autre veut sa perte — qui prend le pouvoir en mai 1988 dans une France où un chômage croissant continue de faire des ravages, où l'idéologie dominante laisse la meilleure place aux riches, où les « affaires » ruinent la confiance des Français dans leur classe politique, où le Front national installe sa niche là où se développent le chômage, la faillite urbaine, l'échec scolaire, les difficultés d'intégration, la complaisance à l'égard des thèses et du passé vichyssois, la peur de l'étranger et l'incertitude face à l'avenir.

Pendant la campagne présidentielle, ni la gauche ni la droite n'ont proposé de réponses convaincantes à ces angoisses et à ces problèmes. Les paris sur une forte croissance économique ont masqué les déficits et permis de se contenter de vagues discours sur les nécessaires changements de structures. En se faisant réélire, François Mitterrand ne paraît pas habité par une ambition particulière : il ne veut ni recomposer la gauche, ni nationaliser l'industrie, ni décentraliser le pouvoir politique — tout cela est déjà fait. Les bastilles à prendre, les défis à relever, qui restent innombrables, appellent des actions trop complexes, même en politique sociale, pour être résumées en quelques lignes d'un programme : il s'agit de redonner vie aux banlieues et d'intégrer les jeunes qui s' y perdent, de repenser la Sécurité sociale et les systèmes de retraite, d'humaniser les administrations, de faire reculer l'intolérance et l'exclusion, bref, de battre en brèche ce qui apparaît partout comme une régression au sein d'une société qui a cessé de croire en un progrès linéaire de la condition des hommes. Sa Lettre à tous les Français, rédigée juste avant sa réélection, se garde bien d'en donner les clés. Il ne s'agit plus pour lui de changer la vie, mais, au mieux, d'accompagner les énormes transformations à l'œuvre de par le monde et, par contrecoup, dans le tissu social français ; au pire, de garder jalousement le pouvoir dans une ambiance qu'empoisonne dès le début la multiplication des « affaires » et les circonvolutions de l' « auto-amnistie ».

En dépit de cette posture de départ si peu volontariste — y compris, on le verra, sur le terrain européen —, ces trois premières années du second septennat ont été à mon avis les plus créatives de la présidence de François Mitterrand : n'ayant pas de programme à appliquer, il lui fallut innover, réagir à des mutations sans précédent et qui bouleversèrent jusqu'au regard que l'on pouvait encore porter sur les affaires publiques. Et il le fit dans l'ensemble avec un rare bonheur, tant en politique intérieure qu'en politique étrangère.

Pour commencer, le bilan du gouvernement de Michel Rocard, principalement en charge de l'économique et du social, est loin d'être dérisoire : il a pacifié la Nouvelle-Calédonie, modernisé le système éducatif, instauré le revenu minimum et la contribution sociale généralisée, réformé la Fonction publique, et, profitant de la forte vague de croissance mondiale, réduit un peu — trop peu — le chômage.

Mais c'est évidemment en politique extérieure que cette période restera comme l'une des plus fécondes et des plus inattendues de l'histoire contemporaine : la chute du Mur de Berlin, la réunification allemande, la dislocation du Pacte de Varsovie et de l'Union soviétique, la tortueuse négociation de ce qui allait devenir le traité de Maastricht en marquent les grandes étapes. Au terme de sa vie politique, François Mitterrand fut, pendant ces années-là, animé d'une ambition unique : la construction européenne. Il est prêt à tout lorsqu'il la sent menacée d'un quelconque ralentissement. Contrairement à la légende, il n'est pas plus pris de court que les autres par la réunification allemande, qu'il s'attache à gérer au mieux des intérêts français. On vit à Paris l' « Alliance russe » rééquilibrer peu à peu l' « Alliance allemande », comme au bon vieux temps. On commença d'assister à la dislocation de la Yougoslavie, chacun laissant comme par inadvertance s'en développer les ferments. Enfin, à peine terminé le conflit Est/Ouest, on vit éclater la première guerre Nord/Sud, dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences. Car l'invasion du Koweït par l'Irak, provoquant une union sacrée des consommateurs de pétrole du Nord contre un de leurs principaux fournisseurs du Sud, a marqué le retour de la France dans le bercail de l'Alliance, dans l'espoir sans cesse réaffirmé, seulement en privé, par François Mitterrand de tirer quelques profits économiques, sinon politiques, de sa présence parmi le camp des vainqueurs. Incidemment, la gestion de cette guerre a constitué une éclatante démonstration de la nécessité d'avoir au plus haut niveau de l'État une personnalité calme et résolue, constante dans ses analyses, insensible aux états d'âme ou à la désinformation des militaires.

D'autres événements considérables jalonnent cette période : la première rencontre de François Mitterrand avec Yasser Arafat à Paris, qui aboutit à l'abandon par l'OLP de sa Charte et à sa reconnaissance d'Israël ; le Sommet de La Haye sur le climat, prélude aux décisions de Rio sur la protection de la couche d'ozone ; le bicentenaire de la Révolution française, trois Sommets des Sept et une rencontre Nord/Sud à Paris, etc.

Au total, ces trois années resteront parmi les plus inventives, les plus chahutées, les plus allègres et les plus éclairantes de ce siècle terrible. Peut-être même ne devraient-elles être comparées à aucune autre période que celle de 1848, avec son cortège de promesses et d'espoirs manqués. Les discussions entre hommes d'État qu'on trouvera rapportées ici mériteront sans doute, plus que beaucoup d'autres, de figurer dans les livres d'Histoire : ainsi celles de François Mitterrand, à la fin de 1989, avec Helmut Kohl à Bonn, avec Mikhaïl Gorbatchev à Kiev, avec George Bush à Saint-Martin ; puis d'autres avec les mêmes interlocuteurs, singulièrement différentes, à peine trois mois plus tard.

Un Gorbatchev confiant dans la force du système communiste réformé et dans les promesses occidentales d'assistance, ne prévoyant rien de ce qui allait détruire son empire.

Un Bush aimable, attentif, soucieux des intérêts de l'Europe, mais sans aucune des qualités de visionnaire et d'autorité nécessaires à l'exercice d'un leadership mondial.

Un Kohl de plus en plus sûr de lui, toujours sincère, mais cachant derrière des airs de notable lourdaud une redoutable intelligence au service d'un rêve grandiose : réunifier l'Allemagne dans une Europe libre et rassemblée ; parfois menteur, au moins par omission, défenseur passionné des intérêts de son pays, capable de concessions dérisoires en échange d'avancées majeures, sans que nul n'ose jamais lui réclamer un prix même raisonnable pour une réunification que tous estiment alors impossible ; et qui non seulement la réalise à marches forcées, mais encore la fait payer par les autres ! Rien de plus romanesque que cette superbe désinvolture d'éphémères maîtres du monde vis-à-vis de celui qu'ils prennent jusqu'au bout pour un politicien naïf et provincial, mais qui les berne tous au bout du compte !

Au terme de ce récit, le monde n'est évidemment plus du tout le même qu'à son début. Tous les schémas de stratégie internationale sont bouleversés ou caducs. Les menaces d'affrontements militaires Est/Ouest qui avaient fondé pendant cinquante ans la légitimité des politiques et justifié les diplomaties s'effacent, au grand dam de ceux qui en avaient fait leurs fonds de commerce.

1 Europe(s), Fayard, 1993.



1988

Lundi 9 mai 1988

François Mitterrand est réélu. Comme pour se montrer à lui-même qu'il ne s'agit là que d'une péripétie, il décide, puisque nous sommes lundi, de s'offrir son habituelle partie de golf. Notre conversation roule sur l' « ouverture » qui semble, depuis hier, mobiliser tous les esprits. Les socialistes n'ont pas la majorité au Parlement. Impossible de gouverner sans le soutien des centristes. A moins de dissoudre. Le Président n'a pas l'air de s'en soucier vraiment : On ne va tout de même pas se traîner aux pieds des centristes ! Ou bien ils se décident, ou bien ils affronteront une dissolution. Ma déclaration de dimanche soir aurait sans doute pu être plus ouverte. Mais j'ai écouté Barre, Giscard et Simone Veil avant de parler, et ils n'ont pas été très encourageants. Aussi en ai-je tenu compte.

Jean-Louis Bianco reçoit ce matin Bernard Stasi et Jacques Barrot, les deux hommes qui, au CDS, sont les plus demandeurs d'une alliance immédiate avec le PS. Ils lui rappellent les conditions, déjà exprimées lors de discrètes rencontres au cours de la campagne présidentielle, qu'ils mettent à leur soutien à un nouveau gouvernement : pas de dissolution de l'Assemblée nationale avant une réforme du mode de scrutin — en clair, la réintroduction de la proportionnelle — qui seule permettrait aux centristes de sauver leurs sièges tout en changeant de camp. En échange, ils s'engagent à voter les textes de loi avec les socialistes, à soutenir le gouvernement sans y participer, puis à y entrer après les législatives.

Bianco rapporte sa conversation au Président, qui ne cache pas son intention de dissoudre sur-le-champ : Je ne vais pas me mettre entre les mains des centristes ! Si j'accepte leurs propositions, ils nous lâcheront dès que la situation deviendra difficile. Et nous perdrons les élections.

De Jean-Pierre Soisson à Michel Durafour, les membres de l'« Association des Démocrates » qu'a rassemblés Roland Dumas avant les élections se voient tous ministres.

Au PS, beaucoup s'agitent à propos de la formation du gouvernement. Quel Premier ministre ? Michel Rocard, sans aucun doute. C'est en tout cas ce que j'ai pu déduire des rares indications que m'a fournies François Mitterrand ce matin.

Pierre Bérégovoy, lui-même toujours sur les rangs, ne veut pas y croire et me dit : Rien n'est joué. François Mitterrand n'a encore rien décidé. Il ne faut pas prêter attention à l'intox de Rocard.

Lionel Jospin fait savoir au Président qu'il veut un grand ministère d'État. Le Président lui propose un grand département qui engloberait l'Éducation, la Recherche et les Sports. Michel Rocard souhaite également l'Éducation nationale, en sus de Matignon! Et Jean-Louis Bianco désire lui aussi ce portefeuille. Enfin, Jack Lang écrit à François Mitterrand pour lui expliquer sa conception d'un ministère de l'Intelligence et de la Beauté regroupant — sous son autorité — l'Éducation, trois ministères délégués (Recherche, Culture et Communication) et cinq secrétariats d'État, avec pour but de battre Le Pen en développant une action anticrise...

Je sais depuis une semaine, le Président me l'ayant confié, que Lionel Jospin obtiendra l'Éducation nationale et sera ministre d'État. Il abandonnera donc le poste de Premier secrétaire du PS que convoitent à la fois Fabius et Mauroy. La lutte entre eux sera chaude. Jospin lui-même n'est guère enthousiaste : il aurait préféré un grand ministère de souveraineté, mais il s'incline car le Président lui dit que c'est sa première priorité.

Jean-Louis Bianco continue à voir des gens de l'opposition. Il rencontre discrètement cet après-midi Jean-Pierre Soisson, Lionel Stoleru, le sénateur RPR Lucien Neuwirth, Simone Veil et Bernard Stasi. Au nom du Président, il leur propose d'entrer dans le nouveau gouvernement. Ils disent préférer attendre, avant de répondre, de connaître les intentions du chef de l'Etat en matière de dissolution. Leur conseil est identique : Gouvernez, vous trouverez toujours une majorité. La dissolution n'est pas urgente. Jean-Louis Bianco leur répond qu'en cas de dissolution, l'ensemble des candidats se réclamant du Président pourraient se présenter sous la même étiquette ; une cinquantaine de circonscriptions seraient réservées à des centristes. Le cas échéant, si le rapport des forces le permet, des élections triangulaires pourraient être envisagées.

Cela ne leur convient pas du tout.

Vu Pierre Morel, notre ambassadeur aux négociations du désarmement, qui se réjouit du résultat des élections. Le meilleur de nos diplomates va enfin pouvoir quitter son exil genevois. Ce n'est que justice.

Le rapport que nous remet Philippe Legorjus, de retour de Nouvelle-Calédonie, est accablant, notamment pour ce qui est des circonstances de la mort des trois Mélanésiens, dont Alphonse Dianou, chef des preneurs d'otages, après l'assaut de la grotte d'Ouvéa : ils auraient été abattus après s'être rendus. Sur ordre de Bernard Pons ?

Ultime réunion des ministres du gouvernement sortant à Matignon autour de Jacques Chirac. Celui-ci les met en garde contre toute compromission avec le nouveau pouvoir. Des législatives s'annonçant, les mesures de rétorsion seraient sanglantes. Le message est clair et reçu cinq sur cinq. Personne ne viendra...

Mardi 10 mai 1988

Lionel Jospin refuse absolument que Laurent Fabius lui succède à la tête du Parti. Il songe même à prendre la tête d'une mutinerie si François Mitterrand appuie ce dernier. Il finit néanmoins par accepter un compromis : il ne s' exprimera pas officiellement, mais s'abstiendra de présenter la candidature de Fabius et votera « blanc ». Les socialistes sauront ainsi qu'ils ont son feu vert pour s'opposer au candidat du Président.

Jean-Louis Bianco, Michel Rocard, Pierre Bérégovoy et moi-même déjeunons avec le Président dans la bibliothèque de l'Élysée. François Mitterrand : Il me reste une décision à prendre: je dois nommer un Premier ministre. L'une des forces du socialisme en France est de compter dans ses rangs beaucoup de gens de qualité et de talent. Je dois dire qu'à mes yeux les talents des uns et des autres sont équivalents. Mais il y a des situations de fait, et Rocard a une petite longueur d'avance.

Dès lors, chacun a compris : Michel Rocard, en tête des sondages de popularité, sera Premier ministre.

Le Président me confie peu après : Rocard n'a ni la capacité ni le caractère pour cette fonction. Mais, puisque les Français le veulent, ils l'auront. En revanche, c'est moi qui ferai le gouvernement.

A 15 h 30, Jacques Chirac vient remettre sa lettre de démission. Bref entretien avec François Mitterrand, qui le raccompagne. Ils traversent mon bureau et se dirigent ensemble vers le haut de l'escalier. En le laissant descendre, le Président lui dit : Je vous souhaite bonne chance. Jacques Chirac répond avec un sourire : Bonne chance à vous aussi, monsieur le Président. Le Premier ministre partant semble plus apaisé qu'abattu, comme s'il avait le sentiment que cette défaite allait libérer en lui des forces nouvelles. Et pourtant, désormais, c'est Giscard qui se voit en chef de l'opposition.

Dans la foulée, Pierre Mauroy est reçu par le Président. II vient lui faire part de son souhait de prendre la direction du PS. A l'issue de cet entretien, il me dit : Je suis un peu triste. Le Président m'a dit qu'il préfère que ce soit Fabius qui devienne Premier secrétaire du PS. Il me voit à la présidence de l'Assemblée nationale. Je m'incline.

A 17 h 50, Jean-Louis Bianco annonce le remplacement de Jacques Chirac par Michel Rocard.

François Mitterrand reçoit longuement Michel Rocard : Plus vous vous occuperez des affaires de la France, plus vous serez un bon chef de gouvernement, et plus vos chances de devenir président de la République seront grandes. Plus vous vous occuperez des affaires du Parti socialiste, et plus vos chances diminueront. Le Président souhaite un gouvernement très restreint, composé en partie de hauts fonctionnaires pouvant céder rapidement leur place au lendemain des prochaines élections législatives : Je voudrais un gouvernement de quinze personnes. Mais je n'y arriverai pas ; ce sera vingt ou vingt-cinq... Puis il remet à Rocard une liste de trente-deux noms ! Il ne voit pas pourquoi on se priverait du concours de socialistes compétents... Il veut d'ailleurs les mêmes qu'avant mars 1986 aux postes clés.

Michel Rocard souhaiterait, lui, entre autres, ne pas voir Roland Dumas aux Affaires étrangères. Il préférerait un diplomate de carrière. Le Président hausse les épaules.

Passation des pouvoirs à Matignon. Jacques Chirac explique à Michel Rocard l'accord qu'il a conclu avec l'Iran sur le calendrier du rétablissement des relations diplomatiques. Il lui laisse entendre que le Président est au courant de cet accord. En fait, Chirac n'a jamais rien dit de précis à ce sujet au Président et ne lui a fourni aucune date.

Informé, le Président accepte le principe d'une reprise des relations diplomatiques avec Téhéran. Mais il ne serait pas fâché qu'on adopte un autre calendrier que celui décidé par Chirac. Dès sa prise de fonctions au Quai d'Orsay, Roland Dumas sera chargé de démêler cet imbroglio.

Des rumeurs commencent à filtrer sur un rapport confidentiel de la Cour des comptes constituant le plus sévère réquisitoire qui soit à propos des « noyaux durs ». Il révélerait que certains groupes auraient payé leur participation au sein de ces « noyaux durs » à un cours inférieur au cours officiel de la privatisation ; qu'auraient été opérées en secret des privatisations partielles de Péchiney (pour 7 %), de Rhône-Poulenc (pour 11 %) et de Thomson (pour 7 %) ; ces opérations auraient été menées de façon très obscure et pour des actionnaires mal connus. La Cour note que tout ceci constitue un avantage exorbitant du droit commun.

A suivre...

Pierre Mauroy rappelle Jean-Louis Bianco dans la soirée : J'ai bien réfléchi. Je souhaite maintenir ma candidature à la direction du PS. J'adresse une lettre en ce sens au Président, par ton intermédiaire.

Mercredi 11 mai 1988

Lionel Jospin à Pierre Mauroy : Si tu es candidat à ma succession, je te soutiendrai et tu seras élu.

Michel Rocard à ses amis au sein du PS : Soutenez Jospin. On a besoin de lui au gouvernement et au Parti. Mais exploitez au maximum sa guerre avec Fabius. Elle doit permettre à notre courant, traditionnellement réduit à la portion congrue, d'obtenir un meildeur partage des responsabilités.



François Mitterrand reçoit à déjeuner Henri Emmanuelli, Pierre Joxe, Louis Mermaz, André Laignel, Édith Cresson, Louis Mexandeau, Georges Lemoine et Jean-Louis Bianco. Discussion sur la direction du Parti. A Emmanuelli : Vous n'avez pas de chance, aujourd'hui: il y a du foie gras et vous ne l'aimez pas ! Et je vais vous parler de Fabius et vous ne l'aimez pas ! Il redit à ses hôtes : Je n'ignore pas vos préventions contre Fabius. Je connais moi aussi ses défauts, mais, croyez-moi, c'est lui qu'il faut pour le Parti. Tous, avec des nuances, lui répondent que la désignation de Fabius est impossible : Il a des méthodes dictatoriales et transformera le Parti en une machine purement personnelle, à seule fin de satisfaire sa propre ambition, déclare l'un des plus modérés.

Le Président est furieux: C'est bon, je ne veux plus en parler avec vous ! Mais sachez que si vous êtes contre Fabius, c'est que vous êtes avec Rocard !

Il y a trois jours, il a été réélu en écrasant Chirac, et voilà que ses plus vieux compagnons refusent son choix... Il change de sujet et annonce la dissolution de l'Assemblée.

Après le déjeuner, Louis Mermaz, avec son tact et son humour habituels, me confie : Si François Mitterrand nous avait réunis, s'il nous avait parlé comme autrefois, avant 1981, quand il était Premier secrétaire, s'il nous avait dit : « Nos personnes ne sont rien, nous avons un objectif commun à atteindre, voilà ce que je vous demande... », on aurait encore marché. Mais, depuis qu'il est Président, il est moins direcfif, plus suggestif, il fait trop preuve de réserve, de discrétion...

Chez Michel Albert, Michel Rocard rencontre Pierre Méhaignerie, Jacques Barrot et Bernard Stasi : La dissolution est faite, leur annonce-t-il. Ils souhaitent le rétablissement de la proportionnelle, dont Michel Rocard ne veut pas. Ils attendent au moins un engagement sur la poursuite des privatisations. Rocard ne peut se le permettre : le « ni-ni » du Président bloque tout.

Les négociations sur la formation du gouvernement se poursuivent. On annoncera sa composition demain.

Jean-Louis Bianco fait passer au Président une liste de vingt et un noms, dont dix non socialistes, parmi lesquels il pourrait choisir de nouvelles têtes. François Mitterrand n'en tient guère compte. Seule nouveauté : Roger Fauroux comme ministre de l'Industrie ; c'est une idée, excellente à mon avis, de Rocard.

Les pressions des uns et des autres continuent de s'exercer. François Mitterrand laisse faire, accepte des ajouts successifs. Il en recase certains, comme Paul Quilès et André Laignel. C'est lui qui choisit Georges Sarre comme représentant du courant Chevènement.

Un grand ministère de l'Éducation ! réclame encore Jack Lang. François Mitterrand lui rend le ministère de la Culture et y ajoute la Communication, avec Catherine Tasca, ex-membre de la CNCL, comme ministre délégué.

Le Président propose à Jean-Louis Bianco un ministère du Cadre de vie aux attributions peu nettes. Celui-ci répond à François Mitterrand qu'il se croit plus utile à ses côtés dans la phase actuelle, tout en lui laissant entendre que cette proposition n'est pas digne de lui.

Jeudi 12 mai 1988

Promenade dans Paris avec le Président. Deux décisions essentielles sont prises : nous parlons d'abord des Grands Travaux. Que lancer pour le second septennat ? Faut-il se contenter d'achever ce qui a été mis en chantier et reprendre le projet, abandonné par Jacques Chirac, d'un Centre de conférences internationales ? Ce serait peut-être le plus raisonnable. Depuis quelques semaines, j'ai réfléchi à cette question. Je lui suggère finalement de se limiter à un seul grand chantier nouveau qui allierait technologie, culture et décentralisation : une Grande Bibliothèque universitaire, de dimension internationale, qui pourrait rivaliser avec certains grands projets étrangers, comme le déplacement dans Londres de la bibliothèque Saint-Pancras, la reconstruction de la bibliothèque d'Alexandrie en Égypte, la nouvelle bibliothèque de Chicago ou encore le nouveau réseau informatisé des bibliothèques de Suisse romande. Elle serait installée à Paris, avec des lieux de consultation décentralisés en province grâce aux moyens de téléconférence. Le Président accepte sans hésiter : Très bonne idée. Étudiez-moi ça en détail. Voyez combien ça coûterait. Gardez cela secret. On ne l'annoncera que quand vous serez prêt.

Nous parlons ensuite du prochain Bicentenaire de la Révolution. Je lui expose que les commémorations, mal préparées, sont bien mal parties. Il n'y a aucun souffle, cela risque de ressembler à une fête provinciale qui n'intéressera personne. Or, en 1989, un autre événement majeur va amener du monde en France : le sommet des Sept, qu'il nous appartient d'organiser en un lieu et à une date qui restent à préciser. Je lui propose la date du 14 Juillet à Paris : on sera ainsi certain que le Bicentenaire sera connu du monde entier et que plusieurs chefs d'État — au moins ceux des Sept — y assisteront. Le Président acquiesce aussitôt.

La liste des ministres du gouvernement Rocard est rendue publique. « Nouveautés » : Roger Fauroux, Jacques Chérèque, Jacques Pelletier, Catherine Tasca, Lionel Stoleru, Michel Durafour, Pierre Arpaillange. A part ça, les mêmes. Sept ministres retrouvent les fonctions qu'ils occupaient sous Fabius. Les réactions sont ironiques. La presse est déçue. On s'en rend compte aussitôt en écoutant la radio. D'où la grogne du Président, deux heures à peine après l'annonce de la formation du nouveau cabinet : Ils [les journalistes] disent n'importe quoi. Y compris nos amis. Il faut leur expliquer qu'ils doivent attendre le prochain gouvernement. Celui-ci n'est que de passage... Puis il reproche à ses collaborateurs ce qu'il appelle leur erreur de communication : il ne faut plus se battre sur la composition du gouvernement, mais pour expliquer que, s'il n'y a pas eu plus d'ouverture, c'est parce que les gens pressentis ne sont pas venus.

Un peu plus tard, François Mtterrand me déclare : Ce gouvernement, ça ne va pas du tout... J'ai eu tort, j'ai sans doute manqué de réftexe ; j'étais fatigué.

Vendredi 13 mai 1988

La liste des secrétaires d'État du gouvernement Rocard est rendue publique.

Avant le premier Conseil des ministres qui doit se réunir cet après-midi à 15 heures, le Président reçoit Valéry Giscard d'Estaing et lui annonce la prochaine dissolution. Il lui dit : Je dissous cette Assemblée parce que je préfère que le sort du nouveau gouvernement soit dans ma main plutôt que dans la vôtre. Puis il reçoit le président de l'Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas, pour lui dire la même chose.

Premier Conseil des ministres du gouvernement Rocard. François Mitter rand rappelle les principes qui doivent guider l'attitude des ministres : Votre tâche sera lourde. Je salue ceux qui y accèdent pour la première fois. Les ministres ne doivent pas lire leurs communications. Ils ne sont pas les porte-parole de leur administration... Vous êtes au centre des turbulences. Il y en a qui suivront de peu votre nomination. Ce qu'il convient de faire, j'y réfléchis. Les hommes de la majorité d'hier ici présents sont des hommes d'avant-garde. Il faut engager la lutte sans compromis avec le Front national. Nous devons être très vigilants. Nous avons à accomplir une œuvre novatrice en politique économique... En 1981, le peuple ne s'est pas reconnu dans ce qui a été une majorité absolue de circonstance. Il nous faut donc gagner les esprits avant de gagner les suffrages.

Le Premier ministre rend d'abord hommage à l'action du Président, puis remarque : Ce sera difficile. Il faut changer sur le long terme, ne pas faire d'effets d'annonce, éviter les sirènes et les motards...

Pierre Bérégovoy annonce de sombres perspectives en ce qui concerne la balance des paiements, les prix, les salaires; l'indice des prix pour avril sera très mauvais : + 0,5 %. C'est un indice Chirac, mais il nous faudra beaucoup de rigueur dans notre politique économique.

Michel Rocard approuve, et le Président renchérit : Il faut beaucoup de rigueur dans notre politique économique.

Puis François Mitterrand fait un rapide exposé politique : Le gros de la troupe des centristes est resté en arrière. Ce qu'ils nous demandent, en fait, c'est d'attendre le moment où nous serons devenus fragiles pour nous avoir à leur main. C'est ce que j'ai dit à M. Giscard d'Estaing : je préfére que le sort du gouvernement soit dans ma main plutôt que dans la sienne. Je souhaite vraiment que nous rassemblions tous ceux qui peuvent l'être autour des valeurs démocratiques, ce qui exclut certains mais laisse une large place aux autres. Cela pourrait choquer certains esprits doctrinaires, mais je tiens à ce rassemblement face aux menaces qui pèsent sur la démocratie. Ces menaces s'appuient sur les malheurs et l'anxiété d'une partie importante de la population. Nous avons une occasion historique de montrer que nous sommes capables de nous dépasser nous-mêmes. Il n'est pas question de traiter avec quiconque accepterait la moindre compromission avec le Front national. Nous ne nous en sortirons pas en restant à l'intérieur de la maison, nous devons nous ouvrir aux maisons d'à côté. Avec qui ouvrir ? C'est au peuple de le dire.

Sourire général.

Le Président demande que l'usage des avions du GLAM soit strictement limité. Michel Rocard approuve, mais tient à préciser : Bien sûr, il peut arriver que le Premier ministre soit pressé... Et cette règle ne s'applique évidemment pas aux ministres des Affaires étrangères, de la Défense et de l'Intérieur, qui, eux, de par leur fonction, sont toujours très pressés.

Dans la soirée, réunion du courant A-B (mitterrandistes et mauroyistes) au Sénat pour désigner son candidat à la succession de Lionel Jospin à la tête du PS. Le Premier secrétaire sortant ouvre la réunion en précisant qu'il lui paraît essentiel que son successeur n'ait pas d'ambitions présidentielles. En clair, il écarte Fabius.

Sentant le « clash » arriver, certains mitterrandistes proposent alors une candidature de compromis, celle de Louis Mermaz. Mais Laurent Fabius refuse net, en des termes qui achèvent de braquer tout le monde.

Pierre Mauroy annonce donc que lui aussi est candidat. Le vote est sans appel : 63 voix pour Mauroy, 54 pour Fabius. Celui-ci, blême, prend très mal la chose.

Je rencontre Michel Noir et Alain Carignon. Participer au gouvernement après les élections législatives, me disent-ils, est devenu très difficile. Peut-être si Jacques Delors devient Premier ministre ? Mais ils plaident encore pour le statu quo : Il ne faut pas que le Président dissolve. Ce serait stupide ! Qu'il gouverne d'abord avec l'Assemblée actuelle. On l'aidera et on gagnera les esprits peu à peu.

Le Président, à qui je rapporte ces propos : C'est toujours le même piège. Ils veulent que j'attende que l'opinion se détourne de nous. Je ne tomberai pas dedans !

Samedi 14 mai 1988

A l'Élysée, les appels se succèdent : beaucoup de vocations soudaines de candidats aux législatives qui s'annoncent. Une jeune conseillère à l'Élysée, Ségolène Royal, qui depuis mai 1981 travaille avec moi à l'Élysée avec conviction, compétence et caractère, souhaite se présenter. François Mitterrand s'étonne de l'enthousiasme de cette jeune femme qu'il prend — à tort — pour une fragile technocrate. Sûr qu'elle renoncera, il lui propose les Deux-Sèvres, circonscription rurale traditionnellement à droite. Elle n'hésite pas une seconde.

Réunion, cet après-midi, du Comité directeur du PS qui entérine la désignation de Pierre Mauroy au poste de Premier secrétaire.

François Mitterrand signe le décret portant dissolution de l'Assemblée nationale. Les élections auront lieu les 5 et 12 juin. Le Président prononce une brève allocution télévisée: L'ouverture que j'appelle de mes voeux n'a pu se réaliser jusqu'ici aussi largement que je l'avais souhaité. Le Premier ministre, malgré ses efforts, ne dispose pas d'une majorité solide et stable. Le Président demande donc aux Français de trancher.

En Yougoslavie, débat sans précédent au Parlement à l'occasion d'une motion de défiance envers le gouvernement, présentée par les représentants de Slovénie et de Croatie. Le gouvernement de Branko Mikulic est reconduit, mais c'est la structure même du pays qui paraît en cause.

Dimanche 15 mai 1988

Début du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan. Il y a vraiment quelque chose de changé à l'Est : le secrétaire général du Parti communiste d'Union soviétique se met à tenir ses promesses !

Michel Rocard entend régler d'urgence le problème de la Nouvelle-Calédonie. C'est pour lui une priorité. Il charge une mission de conciliation (le chanoine Guiberteau, le pasteur Stewart, Roger Leray, Franck Perrier), accompagnée par Christian Blanc et Pierre Steinmetz, de rétablir le dialogue. Elle se rendra à Nouméa le 20.

Lundi 16 mai 1988

Discussion avec le Président : quels seront les chantiers de politique étrangère des six premiers mois de sa présidence ? L'Europe monétaire et celle de la défense peuvent avancer de front. On pourrait, à cette fin, choisir une démarche multilatérale (le Conseil des ministres des Finances des Douze pour la monnaie, l'UEO pour la défense), mais je n'y crois guère. Il serait beaucoup plus efficace de signer bilatéralement, avec l'Italie et l'Espagne, des accords analogues à ceux qui ont été conclus avec l'Allemagne, c'est-à-dire de créer avec ces deux pays des Conseils de défense et des Conseils économiques et financiers. La Grande-Bretagne ne pourrait alors que suivre.

Nous tombons d'accord sur quelques axes qu'à sa demande je résume par écrit en m'inspirant de réflexions déjà couchées sur le papier :

- Il nous faut aller audacieusement vers l'Europe de l'Est. La Hongrie vient d'être le théâtre d'un véritable coup d'État rénovateur, qu'il importe de conforter d'urgence. Il faut lui proposer un accord financier et politique majeur et ne pas laisser la RFA y agir seule. Le Président devrait également se rendre d'urgence en Tchécoslovaquie et en Pologne afin d'évoquer leur association à l'Europe des Douze.

- Il faut aussi développer notre implantation commerciale en URSS. C'est le plus grand marché de l'avenir. Nos relations culturelles sont quasi inexistantes. Pourquoi ne pas réfléchir à une « année de l'URSS », comme nous avons eu une « année de l'Inde » ? Sur le plan politique, sans doute pourrait-on revenir à des Sommets annuels.

- Les États-Unis, entrés en campagne présidentielle, s'occuperont moins de nous. En attendant de connaître le nom du futur Président, il faudrait investir sur les élites nouvelles et inviter en France, beaucoup plus qu'on ne l'a fait, jeunes parlementaires et gouverneurs d'État.

- Les rapports avec le monde islamique doivent constituer une de nos priorités. Dans dix ans, le Maghreb, l'Égypte et la Turquie regrouperont 200 millions d'habitants, dont 75 pour le seul Maghreb. Plusieurs actions s'imposent : nous engager pleinement dans la bataille de l'audiovisuel, en particulier dans la diffusion d'images à destination de ces pays ; favoriser l'intégration des communautés présentes sur notre sol par une banalisation de l'islam en France (écoles, centres communautaires, promotion des élites) ; utiliser les communautés maghrébines dans notre politique de coopération avec le monde arabe ; mettre en place une structure souple de concertation à Sept sur la Méditerranée occidentale, comme proposé en 1983 (aujourd'hui, les esprits ont mûri et le moment est venu de reprendre cette initiative ; on pourrait ainsi enclencher un mouvement de concertation visible et structuré en créant un forum sur la Méditerranée occidentale avec les chambres de commerce des sept pays concernés — Italie, France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie — et les grandes entreprises publiques, les banques, les responsables de médias) ; il nous faut aussi développer massivement nos rapports avec la Turquie en créant les conditions de son entrée dans la CEE.

- Sur nos rapports avec les nouvelles puissances du Pacifique : la France est un pays du Pacifique, et pas seulement du Pacifique-Sud. Elle doit être présente et active dans toutes les institutions régionales. C'est la condition de notre expansion commerciale et industrielle. Il faudra réunir régulièrement à Tokyo tous nos représentants dans le Pacifique, et donner la priorité à nos postes de coopération scientifique en Asie.

- Sur les rapports avec les pays du Sud : puisque nous allons tâcher d'obtenir des Sept que le prochain Sommet de 1989 ait lieu le 14 Juillet, il nous faudrait recevoir juste avant, du 12 au 14, une dizaine de chefs d'État du Sud afin qu'ils assistent aux côtés des Sept à la fête du Bicentenaire. Il faudrait aussi les associer à la préparation du Sommet de Paris : réunion des sherpas de pays du Sud avec les sherpas des sept pays industrialisés ; il faut aussi faire une visite aux grands pays du Sud, en priorité Nigeria, Philippines, Pérou et Mexique, Inde, Zaïre.

- Sur les rapports avec l'Afrique : la zone franc doit être repensée ; les sommets franco-africains devraient être davantage préparés au niveau des ministres ; notre action sur ce continent doit être diversifiée : nous sommes absents d'Éthiopie et des pays de la « ligne de front » ; par exemple, nous apportons quatre fois moins d'aide que la Grande-Bretagne au Mozambique. Le Zaïre, géant de demain, doit être davantage associé à notre action à condition que la démocratie et le respect des droits de l'homme y progressent également.

Pour réaliser tout cela, quelles réformes sont nécessaires au Quai d'Orsay et dans la conduite de notre politique étrangère ? D'abord, un budget beaucoup plus important. Les postes et l'administration centrale sont cruellement sous-équipées en matériel moderne, en personnel technique compétent et en locaux (il faudrait en particulier reprendre le projet Pouillon et édifier d'urgence un grand centre de conférences internationales quai Branly) ; développer la coopération technologique et audiovisuelle (l'essentiel du rayonnement de la France de demain passe par la technologie et les médias) : développer RFI (encore très en retard), favoriser la réception d'Antenne 2 dans le Maghreb et en Afrique (la Tunisie devient italophone grâce aux efforts de la RAI). Il faudrait enfin coordonner toutes les actions de politique étrangère de l'ensemble des ministères (un secrétariat d'État rattaché au Quai pourrait en être chargé).

Je relis ma note et songe que si un tiers seulement de tout ce qu'elle contient était réalisé, cela tiendrait du miracle... Mais il y a dans les débuts de septennat un naïf sentiment d'invincibilité, où tout paraît possible.

Déjeuner chez le Président avec Jospin, Joxe, Mermaz et Bianco. On parle, bien sûr, des prochaines élections législatives. François Mitterrand : Le Parti socialiste doit prendre en compte les intérêts d'ensemble de la République. Pas seulement les siens. Il faut essayer de sauver le Parti communiste en lui assurant au moins quinze députés et tenter si possible de rallier des gens venus du centre. (Le Président ne dit jamais « centristes » ; pour lui, ce sont des gens ou de gauche ou de droite.)

Au sujet du remplacement de Lionel Jospin comme Premier secrétaire du PS, François Mitterrand répète : Si ma préférence est allée à Fabius, c'est une question de génération. C'est ce que j'ai dit à Rocard, à Chevènement et à Mauroy. Ils ont tous un visage fermé.

Mardi 17 mai 1988

Accord électoral RPR-UDF pour les législatives. Il y aura donc presque partout des candidatures uniques de l'Union du rassemblement et du centre. L' « ouverture » a vécu...

Le Président : J'aimerais bien renationaliser TFI, mais Rocard ne voudra jamais.

Mercredi 18 mai 1988

Le rituel du mercredi matin, avant le Conseil, reprend : petit déjeuner chez Jean-Louis Bianco avec le Premier ministre, suivi d'un entretien chez le Président avec Renaud Denoix de Saint Marc, Bianco et moi. Les mêmes interlocuteurs. Seul Rocard a remplacé Chirac.

Conseil des ministres. Le Président sur la Nouvelle-Calédonie : Cette affaire exigera beaucoup de sévérité.

Revu Michel Noir: On ne peut pas accepter tout de suite de venir au gouvernement, mais rendez-vous dans quelque temps... Mettez-moi un concurrent [socialiste] peu dangereux aux élections législatives.

Jeudi 19 mai 1988

Je reçois Bemard Kouchner à l'Élysée. Il a souhaité entrer au gouvernement. Il en a le talent, mais je suis surpris qu'il en ait le goût. Secrétaire d'État à l'insertion sociale, la mise en place du RMI sera de sa compétence. Sa passion, son sens de l'idéal, doublés d'une réelle ironie en dépit de son goût pour les médias, devraient faire merveille pour bousculer l'administration. Si lui ne réussit pas dans ce secteur, nul n'y parviendra.

Négociations secrètes avec l'Iran : Le directeur du Trésor, Jean-Claude Trichet — ancien directeur de cabinet d'Édouard Balladur aux Finances —, a rendu compte à Pierre Bérégovoy, qui m'en parle, de l'état du contentieux financier franco-iranien après les concessions faites par le gouvernement Chirac. L'Iran réclamait le remboursement de 1 milliard de dollars prêtés au CEA par le Chah en 1974 et reprêté par le CEA à Eurodif pour la construction de l'usine d'enrichissement d'uranium du Tricastin. Mais, si le CEA avait bien contracté une dette de 1 milliard de dollars auprès de l'Iran, l'Iran avait également des dettes envers certaines entreprises françaises, dont le consortium Spie-Framatome-Alsthom pour la construction d'une centrale nucléaire. En outre, l'Iran s'était engagé en 1975 à acheter de l'uranium faiblement enrichi jusqu'en 1990 ; le non-respect de cet engagement a porté un préjudice à Eurodif. Eurodif et Spie-Framatome ont donc fait bloquer par la justice le principal et les intérêts du prêt de l'Iran au CEA. En application d'accords signés les 12 et 15 novembre 1986 par Velayati et Jean-Bernard Raimond, 330 millions de dollars ont été remboursés à l'Iran, puis à nouveau 300 millions à la suite d'un nouvel accord signé le 1er décembre 1987. Si l'administrateur du CEA, Jean-Pierre Capron, a dû ainsi rembourser à l'Iran les deux tiers du prêt, c'est parce que le ministre des Finances de l'époque, Édouard Balladur, lui a enjoint par écrit de le faire, le 3 décembre 1987. Cette lettre, classée « secret défense », dégageait la responsabilité du CEA ! L'Élysée n'en a naturellement pas eu connaissance à l'époque.

Samedi 21 mai 1988

Cérémonie d'investiture du Président à l'Élysée. Bien plus discrète, moins émouvante, peut-être moins porteuse d'espoirs nouveaux qu'il y a sept ans. Dans son discours, François Mitterrand souligne que le 8 mai n'a pas vu les bons l'emporter sur les méchants... Le respect des uns par les autres est à la base du pacte sur lequel repose la communauté nationale. Une France divisée serait une France injuste... C'est pourquoi je ne sépare pas le devoir politique d'ouverture de l'obligation sociale de solidarité. Le Président souhaite que son second septennat soit celui du rassemblement.

Réunion des sherpas à Paris, sous présidence canadienne, en raison de la réunion de l'OCDE qui ramène ici chaque année tous ces hauts fonctionnaires.

Le prochain Sommet des Sept, dans un mois, à Toronto, sera le dernier de la série ouverte à Versailles en 1982, et le moins riche, a priori, en contenu et en enjeux : parce qu'il n'y a pas de sujets de grande urgence à débattre et parce que le Président américain est en fin de mandat.

La déclaration politique traditionnelle portera sur les problèmes Est/Ouest. Comme toujours, les Américains souhaitent aussi une déclaration des Sept sur le terrorisme après le détournement de l'avion de Kuwait Airways en avril dernier. Une réunion d'experts se tiendra sur ce thème à Toronto dans quelques jours. Cela ne signifie pas que nous acceptions d'avance l'idée d'un communiqué des Sept sur ce sujet.

La déclaration économique promet d'être d'une grande banalité. On y retrouvera les thèmes rituels, les mêmes promesses qui n'engagent personne :

- La RFA et le Japon jurent de relancer leurs économies pour compenser l'inévitable ralentissement en 1989 de l'économie américaine.

- La négociation commerciale de l'Uruguay Round ne doit pas privilégier le démantèlement des subventions agricoles, mais traiter de tous les sujets au même rythme.

- La réforme du Système monétaire international, amorcée au Sommet de Versailles, doit être poursuivie en allant vers le système de « plages de référence » que la France propose depuis 1983.

La dette du Tiers-Monde ne fait l'objet d'aucune démarche audacieuse et généreuse ; je ferai là-dessus des propositions concrètes dès la semaine prochaine, après avoir tenu les réunions nécessaires.

Je glisse dans le projet de communiqué la date du 14 Juillet 1989 comme devant être celle du prochain Sommet qui se tiendra en France. Comme il n'est pas d'usage d'indiquer une date précise dans le communiqué, je m'attends à des réactions. Mais aucun sherpa ne semble comprendre ce que ce choix implique. La symbolique du 14 Juillet n'est peut-être pas aussi universellement connue que je le croyais.

Convention nationale du PS pour préparer les élections. L'ouverture vers le centre a fait long feu. Peu de candidats viennent de là. Les circonscriptions réservées aux éventuels ralliés ne profiteront qu'aux radicaux de gauche, qui en obtiennent dix-sept où ils seront seuls en piste. Les communistes ont décliné les offres socialistes. Quant aux seize représentants de la défunte « ouverture », ce ne sont pas vraiment des figures nouvelles : Henri Fizbin, Alain Calmat, Roger Jouet ou Pierre Schott -les deux seuls centristes homologués...

La campagne s'ouvre sans grande conviction. Pas de programme, si ce n'est donner une majorité au Président. Pas de projet précis, à part le « ni-ni » (ni nationalisations nouvelles, ni nouvelles privatisations) qui reflète on ne peut mieux la paralysie des projets politiques.

Dimanche 22 mai 1988

Après l'escalade de la Roche de Solutré, François Mitterrand reçoit, comme d'habitude, les journalistes à la fin du déjeuner. Il leur tient des propos étonnants sur son désir de ne pas voir revenir une trop large majorité socialiste à l'Assemblée : Il n'est pas sain qu'un seul parti gouverne... Il faut que d'autres familles d'esprit prennent part au gouvernement de la France.

Michel Rocard reçoit fort mal ces propos. Il me téléphone à mon retour à Paris : Les Français vont prendre ça comme un appel à voter à droite ! Comment veut-il que je gagne les élections avec ça ?

Les socialistes sont stupéfaits. Je n'ai pas d'explication logique à fournir à ceux qui m'en demandent. Le Président me soutient n'avoir pas voulu dire ce que les commentateurs ont compris.

Lundi 23 mai 1988

Le Comité central du Parti communiste soviétique adopte des réformes portant sur la réorganisation du Parti et la redéfinition de son rôle, les rapports entre l'État et le citoyen, les droits de l'Église, l'instauration d'un « État socialiste de droit ».

Mardi 24 mai 1988

Comme chaque fois, après la formation d'un nouveau gouvernement, plusieurs ministres — dont le charmant et placide Hubert Curien — se plaignent à l'Élysée de voir leurs prérogatives rognées par les décrets d'attribution que signent leurs ministres de tutelle. Petites irritations au sein d'un gouvernement à peine formé et déjà quasi démissionnaire...

Mercredi 25 mai 1988

Avant le Conseil des ministres, François Mitterrand discute avec Michel Rocard d'un éventuel collectif budgétaire destiné à financer les premières mesures gouvernementales. Le Premier ministre n'en veut pas : rigueur oblige. Le Président s'inquiète pourtant de l'état d'avancement des Grands Travaux, ralentis par Jacques Chirac, mais admet en fin de compte qu'il est sans doute préférable de renoncer à un nouveau collectif.

Il demande que l'on améliore les attributions d'Hubert Curien : Il est un peu coincé entre l'Éducation nationale et l'Industrie.

Michel Rocard évoque la création d'un grand ministère de la Coopération et du Développement auquel il voudrait donner de très larges compétences, mais François Mitterrand lui fait observer que si l'idée est bonne, le passé a montré qu'elle n'était pas très réaliste. En fait, la question sous-jacente à cette conversation est d'importance : faut-il enlever la responsabilité de la Coopération aux Affaires étrangères et la concentrer sur l'Afrique, ou bien l'étendre à la planète entière ? François Mitterrand pense que la France ne peut ni ne doit s'éloigner de l'Afrique. Là, elle a de vraies responsabilités. Ailleurs, elle n'aurait pas assez de moyens. En outre, cette action, à ses yeux, doit demeurer autant que possible soumise au Quai d'Orsay.

Le Conseil commence. Claude Evin, ministre délégué à la Santé, a fait passer hier à l'Élysée un projet de communiqué justifiant le maintien de la « cotisation exceptionnelle » décidée par le gouvernement de Jacques Chirac pour combler le trou de la Sécurité sociale et annonçant la révision du plan d'économies Séguin sur le remboursement des médicaments. Ce texte a reçu l'imprimatur de Michèle Gendreau-Massaloux, porte-parole de l'Élysée.



Mais François Mitterrand n'est pas d'accord : Maladroit politiquement et rédigé dans un style technocratique incompréhensible. Il demande qu'il soit réécrit, et modifie quelques phrases. Pour clore l'incident, il précise : Je prie instamment les ministres de ne pas s'exprimer comme des technocrates ou des énarques. Réalisant tout à coup que Roger Fauroux — ancien directeur de l'ENA, devenu ministre de l'Industrie — est assis à côté de lui, il lui lance en souriant : Ne le prenez pas mal, mais votre ancienne école n'apprend pas vraiment à écrire clair.

A propos de la nomination d'un directeur du ministère des Finances comme membre du conseil d'administration de l'ENA, que Michel Durafour justifie par cette formule : C'est l'usage, le Président rétorque : L'usage devient vite une règle, avec les Finances.

A propos des certificats d'investissement (nouvelle technique de financement des entreprises publiques), il met en garde le Premier ministre : Il ne faut pas de privatisations déguisées. Il a manifestement l'intention de traquer toute privatisation, même minime, que Michel Rocard pourrait décider.

A propos des mesures annoncées sur l'Éducation, il ne se montre guère plus conciliant : Le communiqué du Conseil des ministres est technocratique, illisible. A l'évidence, aucune main politique n'est passée par là.

Je vois Jean-Pierre Soisson, député de l'Yonne et maire d'Auxerre. Il me confie : Je n'ai pas dit non aux socialistes. Je leur ai dit : pas tout de suite.

Michel Rocard adresse une circulaire aux membres de son gouvernement pour définir le code de déontologie de l'action gouvernementale, afin de gouverner autrement. Le Premier ministre y note que notre appareil d'État est devenu trop distant de la société civile.

François Mitterrand s'agace : « Société civile » ? Y a-t-il une société qui ne soit pas civile ? Les hommes politiques professionnels sont-ils des militaires ?

Jeudi 26 mai 1988

Déjeuner offert par François Mitterrand en l'honneur de Brian Mulroney, Premier ministre canadien, notre hôte le mois prochain à Toronto. Œufs pochés aux perles d'esturgeon, filet d'agneau à la fleur de courgette, jardinière de légumes à l'étouffée, fromages, crème glacée vanille, compote de cerises.

On parle de la situation économique mondiale, de la dette, de l'emploi et de l'éducation, qui seront les sujets abordés en séance restreinte.

Vendredi 27 mai 1988

Déjeuner à Matignon. Discussion sur l'école et l'entreprise, l'informatique, la télévision. Comment faire entrer la modernité dans ces deux lieux essentiels que sont l'école et l'entreprise ? Par la télévision, sans doute. Une chaîne éducative, peut-être ? L'heure ne paraît pas venue. Et pourtant, depuis 1985, Pierre Bourdieu et le Collège de France l'ont souhaité.

Samedi 28 mai 1988

En Afghanistan, libération du journaliste français Alain Guillo, détenu depuis le 12 septembre 1987.

Dimanche 29 mai 1988

Le quatrième Sommet Reagan-Gorbatchev s'ouvre à Moscou. Le secrétaire général du PCUS propose la création d'un forum permanent composé de parlementaires des deux nations, chargé d'étudier les questions des droits de l'homme. Étrange renversement : face au dynamisme de Gorbatchev, c'est le Président américain qui a l'air de freiner.

Lundi 30 mai 1988

Dîner improvisé à l'Élysée, dans mon bureau, avec Angel Gurria, négociateur mexicain de la dette, et le gouverneur de la Banque centrale du Mexique, pour évoquer la dette de ce pays. Il va falloir faire quelque chose pour la réduire. La stabilité politique de l'ensemble de la région est en cause. Cela ne vaut d'ailleurs pas seulement pour le Mexique, mais pour d'autres pays dans la même situation. Nous devons réfléchir à un plan avant Toronto. J'aimerais bien « griller » les Américains au Mexique !

Le nouveau ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, a désormais la preuve que, lors de l'attaque de la grotte d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, Alphonse Dianou a bel et bien été abattu de sang-froid alors qu'il était prisonnier et blessé. Devant la presse, il évoque des actes contraires à l'honneur militaire.

Mardi 31 mai 1988

Nouveau rituel gouvernemental pour les socialistes. A la place du petit déjeuner pris à l'Élysée jusqu'en mars 1986 entre le Premier ministre, le Président et le Premier secrétaire du PS, c'est dorénavant à Matignon qu'auront lieu ces agapes élargies. Convives habituels : Pierre Mauroy, Henri Emmanuelli, Louis Mermaz, président du groupe socialiste à l'Assemblée, Claude Estier, président du groupe socialiste au Sénat, Lionel Jospin, Pierre Bérégovoy, Jean-Pierre Chevènement, Jean Poperen, Pierre Joxe, Laurent Fabius. Pour Matignon, Jean-Paul Huchon, Guy Carcassonne et Jean-Claude Petitdemange. Enfin, Jean-Louis Bianco et moi. Laurent Fabius ne vient pas toujours ; quand c'est le cas, il reste le plus souvent silencieux. Estier parle peu. Ceux qui s'expriment le plus sont Mermaz, Jospin et Joxe. Jospin, Rocard et Fabius se « marquent » continuellement.

Aujourd'hui, la conversation roule sur la nécessité d'un collectif budgétaire. Jospin se plaint des difficultés financières de son ministère. Il ne pourra faire face, avec le budget du précédent gouvernement, au nombre d'élèves qui rentreront à l'automne. Michel Rocard rétorque : Les ministres ont reçu leur arbitrage budgétaire; ce n'est pas le moment d'en discuter. Lionel Jospin réplique : Mais on peut parler ici des problèmes politiques ! Michel Rocard : On a sous-estimé sociologiquement le flux démographique qui arrive dans le systéme scolaire.

Rentré à l'Élysée, j'en parle au Président : la décision de ne pas faire de collectif budgétaire ne me paraît pas la meilleure. Nous n'aurons aucun moyen d'engager des actions nouvelles avant janvier prochain, ce qui signifie que rien ne se verra sur le terrain avant les municipales. Un collectif réduit, ciblé sur des actions concrètes à impact local bien choisi, ne mettrait pas en péril les grands équilibres économiques. Si on commence à mettre en branle la machine scolaire dès la rentrée 1988 (et non 1989), on gagne un an. Concernant l'emploi, la mode est au pessimisme élégant et cynique, et l'idée d'un collectif est mal vue. Mais, là encore, c'est une question de volonté et d'audace. Quant aux Grands Travaux, au rythme actuel, rien ne sera prêt pour juillet 1989. Là aussi, c'est dans les quinze prochains jours que se jouera le respect des échéances.

Décision prise : on fera un collectif.

Je propose, en accord avec Jean-Claude Trichet, une idée nouvelle : annuler un tiers de la dette publique des pays les plus pauvres. Cela ne coûterait pas cher et aurait un gros impact à Ottawa. On va l'étudier.

Comme moi, Pierre Bérégovoy est réservé sur la libération des mouvements de capitaux en Europe, car cela revient à supprimer les éléments encore en vigueur du contrôle des changes ; il deviendra alors possible de se faire ouvrir un compte en devises étrangères. Si l'harmonisation fiscale n'est pas menée parallèlement, il y a risque de fuite des capitaux vers les pays où l'épargne est mieux rémunérée. Mais la France peut difficilement demander que l'harmonisation de la fiscalité de l'épargne constitue un préalable, sous peine de se voir accuser de freiner la démarche européenne.

L'harmonisation fiscale est au coeur de l'idée européenne, alors que la libéralisation des capitaux est un processus d'intégration financière de caractère mondial, et non européen. La France doit donc demander une harmonisation de la fiscalité de l'épargne qui tienne compte de la justice fiscale. Or, la libération des mouvements de capitaux conférera un avantage fiscal aux revenus du capital par rapport aux revenus du travail.

Les gouverneurs des banques centrales des pays de l'Union européenne et Jacques Delors seront bientôt chargés de réfléchir à la création d'une Banque centrale européenne. L'Allemand Karl-Otto Pöhl est très sceptique : Il faudra au moins vingt ans, dit-il, pour acclimater l'idée. Vingt ans ? C'est demain.

Mercredi 1er juin 1988

Après déjeuner, François Mitterrand, s'adressant à Jean-Louis Bianco et à moi : Nous ne sommes plus en 1981. Vous devez laisser le gouvernement gouverner et ne pas céder à la tentation d'intervenir sans arrêt en mon nom auprès des ministres. Trois domaines seulement - la politique étrangère, la défense et les Grands Travaux — échappent à ce principe de base ; là, les gens de l'Élysée sont autorisés à mettre leur nez dans les dossiers. Ils doivent aussi surveiller l'application des principes de ma Lettre aux Français.

Le Président souhaite que le nouveau Parlement prenne sans tarder des décisions en faveur de la justice sociale. Lors de la prochaine session — qui commencera le 23 juin et s'achèvera en principe le 7 juillet-, il entend que lui soient soumis des projets de lois relatifs au revenu minimum et à l'impôt sur les grandes fortunes. Michel Rocard est contre : il suit de près ces deux projets et estime qu'ils ne seront pas au point pour cette date. Pierre Bérégovoy et Michel Delebarre sont de son avis. Pour ma part, j'estime indispensable de faire passer très vite ces textes : ils correspondent à deux des principaux engagements du Président ; ils sont populaires ; ils peuvent être votés par une majorité plus large que le seul Parti socialiste. Au surplus, Delebarre et Bérégovoy, consultés, m'assurent qu'ils seront à même de présenter leurs projets de loi si telles sont les instructions du Président. Il subsiste, certes, quelques difficultés techniques, mais elles peuvent être surmontées, surtout si, pour l'impôt sur les grandes fortunes, on conserve les mêmes principes qu'en 1981. J'ajoute qu'il me paraît y avoir un grand intérêt, du point de vue de l'« ouverture », à ce que des textes aussi importants puissent être votés avant l'été par une large majorité.

En ce qui concerne la réduction de la dette des pays les plus pauvres, nous arrivons, avec Trichet, à ce qui pourrait constituer une proposition française à Toronto : les annuités de la dette des pays les plus pauvres seraient réduites d'un tiers. Le critère de pauvreté serait celui défini au Sommet de Venise l'an dernier. Les pays riches qui refuseront d'annuler leurs créances pourront soit allonger les durées de remboursement jusqu'à vingt-cinq ans, soit réduire les taux d'intérêt.

En faveur des pays les plus pauvres et les plus endettés, la France annulerait 30 % des échéances du service de la dette née de l'aide publique au développement ou correspondant à des créances commerciales garanties. Cela porterait donc aussi bien sur les prêts publics (Trésor, Caisse centrale) que sur les crédits commerciaux garantis. Le coût budgétaire annuel serait de l'ordre de 800 millions de francs. Cela ne concernerait pas le Mexique, mais la plupart de nos anciennes colonies africaines.

Avant sa prochaine rencontre à Évian avec le Chancelier Kohl, je rappelle au Président qu'il doit lui parler de la création d'une Banque centrale européenne et essayer d'obtenir à ce sujet son appui pour contrer les réserves de la Bundesbank.

Jeudi 2 juin 1988

François Mitterrand reçoit Helmut Kohl à déjeuner à Évian. Salade d'écrevisses, turbot à la nage, assiette royale. Discussion très importante sur les questions monétaires et l'avenir de l'Europe.

Helmut Kohl s'intéresse à la politique intérieure française. Il interroge François Mitterrand sur sa majorité et lui demande très directement : Voulez-vous des CDS ?

François Mitterrand: Nous allons vers cinq ans de stabilité politique. Après les élections législatives, ils viendront tout naturellement vers nous. Giscard d'Estaing ne pourra maintenir l'unité de l'UDF. Il veut être le chef de toute la droite ; il se trompe, il n'y réussira pas. Le RPR ne lui obéira jamais. Il ferait mieux d'être le leader du centre. Le RPR n'estpas assimilable, ni par moi ni par personne.

Puis le Président passe à un autre sujet : Jacques Delors, si vous le voulez, peut rester à la présidence de la Commission.

Helmut Kohl : Il est compétent, c'est un bon président. Je suis d'accord pour qu'il reste, mais deux ans seulement. Au bout de deux ans, Martin Bangeman le remplacera. Il devait déjà le remplacer il y a deux ans ! Mme Thatcher voudra que ce soit n'importe qui plutôt que Jacques Delors ou un Allemand. Je vous informerai avant le Sommet de Hanovre du nom de l'autre Allemand que je nommerai à la Commission.

A propos de l'échéancier européen, François Mitterrand demande que la libération des capitaux et l'harmonisation de la fiscalité se fassent parallèlement ; chaque État doit faire une partie du chemin ; il ne saurait y avoir alignement fiscal par le bas : oui à la libération des capitaux si l'épargne est taxée.

Kohl tient beaucoup à la libéralisation des capitaux. Si la directive en ce sens n'est pas adoptée, il la mettra à l'ordre du jour à Hanovre, et des dissensions risquent alors d'apparaître entre le gouvernement français d'une part, Jacques Delors et Helmut Kohl de l'autre. Le Chancelier s'engage à accepter en échange une taxation de l'épargne dans chacun des douze pays européens. Le Président se contente de sa parole.

François Mitterrand envoie aux Sept une lettre leur proposant l'annulation du tiers de la dette des pays les plus pauvres.

Encore un héritage du gouvernement précédent : par une convention signée le 3 mai 1988, faisant suite à un échange de lettres en date des 22 et 29 février 1988 entre Alain Juppé et Edgar Faure, l'État français a mis le toit de la Grande Arche — pour une durée renouvelable de trente-six ans et un loyer annuel de 100 francs ! — à la disposition d'une Association pour la création de la Fondation internationale des droits de l'homme et des sciences de l'humain, créée en octobre 1987. Parmi les membres de son conseil d'administration, on relève notamment les noms des professeurs Jean Bernard, Jean Dausset, François Gros, François Jacob et... celui du docteur Michel Garretta. Je me demande ce que le directeur du CNTS vient faire là-dedans. Je demande qu'on l'éconduise.

Vendredi 3 juin 1988

Dernière réunion des sherpas, cette fois à Toronto.

Les Britanniques présentent un projet de déclaration sur le terrorisme. J'en refuse le principe.

Nous convenons d'un entretien limité aux seuls chefs de délégation sur l'avenir de l'éducation.

Dimanche 5 juin 1988

Premier tour des élections législatives. Taux record d'abstentions (34,26 %). La majorité présidentielle retrouve son niveau du premier tour de juin 1981 : 37,52 %. Le Parti communiste (11,32 %) se redresse. L'URC (RPR + UDF) obtient 37,67 % ; avec les divers droite, elle atteint 40,44 %. Le Front national (9,65 %) est en recul par rapport à son score du premier tour des présidentielles. C'est cependant un échec : la majorité des sièges au Parlement semble inaccessible.

François Mitterrand, tard dans la soirée : Nous sommes victimes des sondages. Le PS fait son plus beau score historique et il apparaît comme vaincu !... Il faut être prudent, mais je pense que nous aurons néanmoins la majorité absolue. Elle ne fera pas épouvantail. Finalement, ce sera peut-être un avantage.

Jean Poperen a ce joli mot : On a tellement ouvert que nos électeurs sont sortis.

Lundi 6 juin 1988

Je précise au Président mon idée de nouvelle Grande Bibliothèque. Elle devrait accueillir tout ce qui paraît d'essentiel en France et à l'étranger (soit environ cinq cent mille volumes par an). Grâce à un réseau télématique et télévisuel, elle devrait rendre ces livres accessibles aux universités et écoles de la France entière.

Pour lancer ce projet, deux voies existent :

- La voie universitaire, en rassemblant toutes les bibliothèques de la Sorbonne en un lieu unique. Cette solution aurait l'avantage de brancher directement la nouvelle bibliothèque sur les universités. Elle présenterait l'inconvénient d'être exclusivement universitaire et parisienne.

- La voie culturelle, à partir d'un vieux projet de création d'une annexe de la Bibliothèque nationale. Le ministère de la Culture avait en effet évoqué l'idée de regrouper tous les livres acquis par la Bibliothèque nationale depuis 1960 dans un bâtiment ultramoderne, appelé « Bibliothèque nationale bis », qui aurait pu être implanté sur un terrain disponible à Saint-Denis. Cette solution aurait l'inconvénient de placer le nouveau grand projet sous la tutelle de l'administrateur de la Bibliothèque nationale et du ministère de la Culture. Je suis contre.

La meilleure solution consisterait à mes yeux à concilier ces deux idées tout en les dépassant légèrement. La Bibliothèque nationale resterait dans ses murs et conserverait tous les ouvrages antérieurs à 1900, ainsi que les estampes. Cela permettrait d'améliorer notablement l'usage de cette magnifique architecture. On lancerait par ailleurs la construction d'une Bibliothèque du temps présent (BDTP) qui rassemblerait tout ce qui est paru au XXe siècle et qui se trouve déjà à la Bibliothèque nationale ; pour le reste des ouvrages emmagasinés à la BN, on y aurait accès par microfilms. Cette nouvelle bibliothèque disposerait, autour d'un corps central, de bâtiments pour chaque discipline. Pourraient y venir les étudiants et chercheurs de France et du reste du monde. Le modèle de Chicago est le plus proche de ce projet. Toutes les bibliothèques universitaires de France auraient accès au fichier de la BDTP, puis, par télécopie et numérisation ultérieure, aux textes eux-mêmes, ce qui en ferait une bibliothèque véritablement nationale. Un tel projet mériterait de disposer d'un des rares grands terrains disponibles à Paris (tel celui, si convoité, de la caserne Dupleix).

Je suggère au Président de désigner à cet effet un responsable d'une mission d'études qui échapperait aux ministères concernés (ce pourrait être Yves Dauge). Et de choisir Émile Biasini comme « tuteur » de ce projet.

Le Président est d'accord. Il me demande d'estimer le coût d'une telle opération. Il souhaite l'annoncer pour le 14 Juillet.

Jean Glavany me rapporte que François Mitterrand lui a dit : Nous aurons appris, lors du premier septennat, qu'il est plus important de bien finir que de bien commencer. Autrement dit : c'est le choix du second Premier ministre qui comptera.

Vu Eugène H. Rotberg, pendant quinze ans trésorier de la Banque mondiale, qui suggère une idée très neuve afin de réduire la dette des pays à revenu moyen : les banques commerciales accepteraient qu'entre un tiers et deux tiers du montant des intérêts dus par un tel pays soient capitalisés sur vingt ans ; au bout de ces vingt ans, le principal de la dette serait repris par la Banque mondiale, qui reprêterait la même somme à une de ses filiales ad hoc pour une nouvelle période de vingt ans. Les banques échangeraient ainsi un « risque pays » contre un « risque Banque mondiale » moins élevé.

Les banques n'accepteront une telle solution que si un grand débiteur risque de se déclarer en défaut : c'est déjà le cas du Mexique, des Philippines et de l'Algérie.

Au cours du déjeuner, avec entre autres Pierre Joxe, les thèmes de la campagne pour le second tour sont définis : une majorité pour François Mitterrand et rassemblement à gauche. Le Président se défend d'avoir donné un mauvais « signal » dans ses déclarations de Solutré.

Mardi 7 juin 1988

Jacques Delors évoque avec Élisabeth Guigou la composition du futur « Comité des sages » qui devra réfléchir sur l'avenir monétaire de l'Europe. La RFA proposera que ce comité soit composé des douze gouverneurs de banques centrales ; François Mitterrand propose que ce soit pour chaque pays le gouverneur de la banque et une autre personnalité, soit vingt-quatre personnes. Jacques Delors pense qu'avec un tel nombre de participants le risque d'immobilisme sera encore pire. Il propose sept ou huit personnalités et, à côté, un comité formé par les douze gouverneurs de banques centrales. Le Président donne finalement son accord à cette formule.

Pierre Bérégovoy entend changer promptement les présidents de banques et de compagnies d'assurances nationalisées afin de pouvoir contrer les opérations de protection des « noyaux durs » des entreprises privatisées qui se mettent en place. Il souhaite nommer dans les prochaines semaines Bernard Attali à l'UAP et Jean Peyrelevade au Crédit Lyonnais. Le Lyonnais peut sans doute attendre, puisque le mandat de Jean-Maxime Lévêque arrive de toute façon à son terme en septembre.

Pierre Bérégovoy s'inquiète de la prochaine réunion des ministres des Finances des Douze. Il devra accepter la libération des mouvements de capitaux en se contentant de la promesse, faite par Kohl à Évian, d'un impôt sur les revenus de l'épargne qui n'entrera au plus tôt dans les faits que d'ici deux ans.

Mercredi 8 juin 1988

Au Conseil des ministres — un des premiers et derniers de cet éphémère gouvernement —, François Mitterrand fait une longue déclaration : L'orientation du gouvernement doit être ressentie plus clairement par l'opinion, et ce n'est pas le cas aujourd'hui. Il faut faire comprendre à l'opinion que le gouvernement a déjà pris la décision d'abroger les mesures de M. Séguin concernant les personnes très malades ; ce n'est pas un choix circonstanciel, c'est un choix de société.

A propos des critiques émises par les socialistes sur ce qu'il a déclaré à Solutré (Il n'est pas sain qu'un seul parti gouverne) : On a oublié de rappeler que dans la même phrase, j'ai dit qu'en 1981 j'avais appelé les communistes au gouvernement alors que je n'y étais pas obligé.

Il insiste derechef sur la nécessité de mieux expliquer l'action du gouvernement : Les explications ne sont pas bien comprises, en dépit des efforts de Michel Rocard et de quelques autres...

A propos de l'accord de désistement de la droite avec Le Pen, nous assistons à une très grande démission de l'esprit...

Je n'ai jamais prononcé le mot « centrisme » ; le centre est à droite, emprisonné dans ses structures d'alliance avec la droite...

Je ne suis pas spécialement inquiet pour dimanche ; d'ailleurs, je ne suis jamais inquiet : les choses se passent comme elles doivent se passer, il faut seulement faire ce que l'on a à faire. Si c'est moi qui suis responsable de ne pas apporter 400 députés, n'oubliez tout de même pas que vous n'en aviez que 212 avant le premier tour!

Il revient sur la dissolution : M. Giscard d'Estaing a évoqué l'« opposition constructive » qu'il aurait pu pratiquer s'il n'y avait pas eu dissolution. Merci pour la construction! On se demande d'ailleurs opposition à qui, puisqu'ils étaient la majorité. C'est l'aveu freudien type ! En fait, c'est une opposition à moi, pour m'empêcher de réaliser ce pour quoi les Français viennent de m'élire. Nous aurions eu de toute manière à traiter de ce problème de la dissolution dans quatre mois, dans six mois. Tous les dés étaient sur la table dès le 9 mai. Ce n'est pas la peine d'imaginer qu'ils portaient d'autres numéros que ceux qui sont sortis. Essayons d'en tirer le meilleur.

Il poursuit en précisant que le communiqué du Conseil des ministres reprendra ses propos : Je demande aux Françaises et aux Français de confirmer leur vote du deuxième tour de scrutin de l'élection présidentielle, le 8 mai dernier. J'ai besoin, pour mener à bien ma mission, d'une majorité stable, prête à voter sans délai les lois de justice sociale, d'égalité des chances, de solidarité nationale et de modernisation économique que j'ai proposées et continuerai de proposer au pays ; une majorité prête, donc, d soutenir l'action du gouvernement chargé de mettre en œuvre cette politique.

Je souhaite que se rassemble la plus large majorité possible sur les valeurs de liberté, d'égalité et de respect des autres qui sont les valeurs de la République elle-même. Mon devoir est de mettre en garde les Françaises et les Français contre toute coalition d'intérêts édectoraux qui manquerait à ces principes.

Retour à Paris de la mission envoyée à Nouméa. Elle propose un référendum sur le statut de la Nouvelle-Calédonie, avant la fin de l'année. Rocard approuve ses conclusions.

Jeudi 9 juin 1988

Vu Émile Biasini, secrétaire d'État chargé des Grands Travaux, pour parler de l'Arche de la Défense (sera-t-elle achevée à temps pour le Bicentenaire ?) et l'informer du projet de la Grande Bibliothèque dont il prendra la charge si le Président le décide.

Quels que soient les efforts accomplis, je crains que la composition du second gouvernement Rocard ne constitue à nouveau une déception pour une opinion publique qui attend une ouverture avec tout à la fois Simone Veil, Bernard Stasi, Pierre Méhaignerie et Michel Noir... Raison de plus pour ne pas rester sur cette déception avant les vacances, mais pratiquer l'ouverture au Parlement.

Parmi les textes importants de la session devraient figurer: la loi d'amnistie, les textes franco-allemands (Conseil de Défense, Conseil économique et financier) ; peut-être la loi sur le Conseil supérieur de l'Audiovisuel, mais le délai est court. En tout cas, il ne faudrait pas exclure a priori une brève prolongation de la session ordinaire —jusqu'au 15 juillet — si elle se révélait nécessaire et suffisante pour permettre l'adoption du revenu minimum et de l'impôt sur les grandes fortunes.

Vendredi 10 juin 1988

Vu Henry Kissinger. Toujours admiratif de François Mitterrand. Il ne manque aucune occasion de venir exposer le regard qu'il porte sur l'Amérique. Aujourd'hui, il m'explique que le successeur de Reagan sera George Bush, l'actuel vice-président, qu'on verra là un grand professionnel de la diplomatie, et qu'il sera très dur avec l'Europe.

Margaret Thatcher rencontre François Mitterrand. Elle refuse tout : l'harmonisation fiscale, la Banque centrale et la monnaie unique. Elle veut à la fois la libre circulation de tout et la mise en commun de rien : Je ne vois pas l'utilité d'un groupe de réflexion sur la création éventuelle d'une Banque centrale européenne. Il faut progresser sur les mouvements de capitaux. La Grande-Bretagne se considère comme membre à part entière du Système monétaire européen, même si la livre sterling ne fait pas partie du mécanisme de change. Mais je ne crois pas possible ni ne souhaite la création d'une monnaie unique et d'une Banque centrale, fût-ce à très long terme. Pour moi, une Banque centrale n'a pas plus de sens que l'Union européenne. L'Europe ne deviendra jamais une fédération !

Michel Rocard rencontre à son tour Margaret Thatcher. Elle évoque notre proposition pour le Sommet de Toronto, relative à la dette du Tiers-Monde. Elle n'y est pas hostile, mais souhaite qu'elle soit élaborée en liaison avec le FMI, qui devra définir la liste des pays bénéficiaires.

Michel Rocard lui expose sa politique en Nouvelle-Calédonie et le rôle de la mission de dialogue envoyée récemment dans ce territoire d'outre-mer. Il mentionne également le vœu des autorités françaises d'améliorer les relations de la France avec l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les autres pays riverains du Pacifique.

Dimanche 12 juin 1988

Second tour des élections législatives. Le taux d'abstentions reste élevé (29,74 %). Le Parti socialiste et ses alliés gagnent 61 sièges, mais, avec 279 élus sur 575, n'atteignent pas la majorité absolue. A droite, l'UDF conserve 130 sièges et devance d'un siège le RPR, qui en perd 27. Le Parti communiste obtient 27 députés (- 8) ; le Front national n'en a plus qu'un seul (- 31 ).

Jean-Louis Bianco : Avec ces résultats, il y a au moins une chose sûre : nos vacances et celles du Président sont gâchées !

Dans la soirée, le Président nous dit : Il faut prendre son temps pour recomposer le gouvernement. Mais je tirerai personnellement et au plus vite les conclusions du scrutin. Il faut explorer toutes les solutions d'ouverture. Un accord avec le Parti communiste est évidemment exclu, mais on n'a aucun intérêt à le froisser. Ce scrutin est un revers, mais une difficulté ouvre toujours des possibilités de rebond. Ilfaudra recomposer le gouvernement en négociant avec les groupes du centre. Cela ne peut être que programmatique. Nous n'avons pas le choix. Dans les conversations avec eux, il faudra évoquer un nouveau mode de scrutin qui les rendra plus autonomes par rapport à la droite. Il faut constituer un gouvernement où les socialistes ne seront pas nécessairement majoritaires. Il y a de la place. Il faut respecter les règles républicaines : pas de ministres battus ; en tout cas, il y aura peu d'exceptions... L'axe de la négociation, son horizon, c'est l'Europe 92. Le PS doit être le pivot — pivot est un bon mot, pa veut dire ce que pa veut dire : ça permet de bloquer l'inacceptable et d'ouvrir le jeu en allant aux limites de l'acceptable. C'est à Michel Rocard d'explorer les voies de l'ouverture. C'est à lui de réussir devant le Parlement.

Coups de téléphone lugubres de plusieurs dirigeants :

Laurent Fabius : Des ringards à la tête du Parti, des ringards au gouvernement, ça donne un résultat ringard !

Pierre Mauroy : Bravo pour l'ouverture! Maintenant on y va, mais la corde au cou...

Michel Delebarre : Les gens voulaient avoir Mitterrand, plus l'ouverture. On leur a servi le même ragoût qu'en 1981. Le défilé des revenants : c'est un vrai cauchemar! Avec, en prime, des relents d'union de la gauche. Une totale ! Les électeurs ont compris 5 sur 5 que l'ouverture, ilfallait la rendre obligatoire...

Lionel Jospin : On a changé de discours entre les deux tours : l'effet a été désastreux. On a cumulé les deux inconvénients, celui de l'ouverture et celui de : « A gauche toute ! » Un élève en première année de communication n'aurait pas fait cette erreur!

De son côté, vu la marge étroite que lui donnent ces résultats, Michel Rocard décide de renvoyer l'examen des « grands textes » à la session d'automne. Pour éviter que l'opposition ne se ressoude trop vite, m'explique-t-il.

Pierre Bérégovoy veut un accord préalable fiscal à la levée du contrôle des changes.

Lundi 13 juin 1988

Au golf, le Président est de méchante humeur : Quand le PS perd les élections, il se plaint. Quand il les gagne, c'est pire ! Gagner des élections seul prépare des échecs. Je cherche quel phénix, d'ailleurs, aurait fait mieux ! Ils sont obligés de réussir. Cet aiguillon aurait pu manquer avec une victoire absolue. Au demeurant, l'absolu n'existe pas en politique ; ceux qui s'attendent à manger de ce pain-là risquent de mourir de faim.

Réunion à Luxembourg du Conseil des ministres des Finances. La séance dure huit heures. On décide d'instituer la libération des capitaux pour le 1er juillet 1990. Les Douze auront une fiscalité commune le 30 juin 1989. On pense à une retenue à la source minimale de 15 à 20 % sur les revenus de l'épargne. C'est conforme à notre accord avec Kohl.

Turgut Ozal est à Athènes : première visite officielle d'un chef de gouvernement turc en Grèce depuis 1952.

Jacques Delors répond à François Mitterrand au sujet de la proposition française sur la dette du Tiers-Monde. A ses yeux, elle constitue une contribution essentielle aux travaux du prochain Sommet de Toronto. Il espère qu'une position commune pourra être exprimée au nom de l'Europe des Douze, ou à tout le moins des quatre pays européens représentés au Canada. Il précise qu'il a d'ailleurs suggéré au Chancelier Kohl, qui exerce actuellement la présidence du Conseil, de prendre l'initiative de contacts à cet effet avec la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et la Commission.

Mardi 14 juin 1988

Après une nouvelle discussion de trois heures, les ministres des Finances des Douze adoptent une directive instaurant la libération complète des mouvements de capitaux dès juillet 1990 pour huit pays — l'Espagne, l'Irlande, le Portugal et la Grèce bénéficiant pour leur part d'un sursis jusqu'à la fin de 1992. Une harmonisation de la fiscalité de l'épargne est prévue, à un taux élevé, comme convenu avec Helmut Kohl. Le Luxembourg se prononce à fond contre. La Grande-Bretagne et la RFA se faufilent derrière leur grand allié...

La Commission soumettra au Conseil, avant la fin de l'année, des propositions destinées à harmoniser la fiscalité de l'épargne et donc à atténuer les risques de fuite des capitaux. Un Conseil se prononcera sur ces propositions avant la présidence française.

Matignon et l'Élysée s'absorbent dans la préparation d'un projet d'amnistie. Sujet délicat : il faut éviter de s'attirer les mêmes critiques de « laxisme » qu'en 1981. En seront exclues les infractions portant atteinte à la sécurité de l'État et — ce qui fait réagir quelques-uns — celles relatives aux conditions de séjour irrégulières sur le territoire. Seules 4 400 libérations de détenus seront opérées, soit 2 000 de moins que d'ordinaire, par suite de l'abaissement à quatre mois (au lieu de six) des peines amnistiables. 1981 parait bien loin...

Ce soir, le Président intervient, depuis l'Élysée, sur les chaînes de télévision pour annoncer qu'il a demandé à Michel Rocard de poursuivre sa tâche jusqu'à l'installation de la nouvelle Assemblée, le 23 juin prochain. Il regrette que le PS n'ait pas atteint la majorité absolue, mais, même relative, la majorité existe, elle est forte et cohérente. Nous verrons bien qui est et qui n'est pas disposé à prendre la main tendue...

Mercredi 15 juin 1988

Avant le Conseil des ministres, François Mitterrand dit à Michel Rocard : Si j'ai bien compris, vous attendez que je prenne en charge, sous forme de grâce, tous les cas délicats que l'amnistie ne couvrira pas ! Mais bon, j'accepte. Toutefois, je constate que vous avez fixé à quatre mois de prison le maximum amnistiable moi, j'aurais préféré six mois. Êtes-vous sûr que le futur Rouillan [le militant d'Action directe amnistié en 81] est bien dans les six mois et non dans les quatre ? Il ne faut pas trop céder à l'ambiance sécuritaire. Il n'y a rien de pire que de suivre l'opinion. J'ai été saisi de tant de cas d'injustices graves touchant des immigrés...

A la suite de cette observation, une réunion se tient dans le bureau de Jean-Louis Bianco avec le garde des Sceaux, Pierre Arpaillange, un conseiller de Michel Rocard, Louis Joinet et Michel Charasse. Il est décidé d'instituer une structure d'examen individuel des cas délicats qui seront transmis à François Mitterrand afin que l'amnistie n'entraîne pas, pour les étrangers, la suppression de la mesure d'expulsion qui assortissait leur condamnation.

Juste avant le Conseil, Michel Rocard se trouve mal dans le bureau de François Mitterrand. On appelle un médecin, toujours de garde. Repos dans l'appartement privé du Président. Le Conseil est légèrement retardé. L'incident est gardé secret.

Au Conseil, François Mitterrand tient à peu près les mêmes propos sur l'amnistie. Puis, au sujet des résultats des élections : Il faut garder le sens des valeurs, des rapports, des couleurs qui font le charme d'un tableau. Une remarque très simple, simpliste même, mais qui n'est jamais apparue dans les commentaires : les forces conservatrices qui gouvernaient ne gouverneront plus. Avec les socialistes, quand on perd, on est triste ; et quand on ne perd pas, on est encore plus triste ! Je m'excuse pour les non-socialistes qui sont autour de cette table : de 275 à 280 sièges socialistes, ce n'est certes pas le niveau que je souhaitais, que nous souhaitions ; mais êtes-vous sûrs que ce niveau aurait été atteint quelques mois plus tard ? La majorité absolue pour un seul parti, ce n'est pas normal, ce n'est pas sain, cela prépare une plus grande chute. Si vous excluez toute coalition du jeu républicain, vous aurez les pires déboires. Mais il est vrai qu'aujourd'hui une coalition n'estpaspossible. La majorité absolue, dans un pays aussi nuancé, aussi riche de traditions diverses que la France, est très difficile à atteindre. Les socialistes eux-mêmes ont toujours été partagés entre quatre, cinq, six fractions ou courants. Il serait présomptueux de penser qu'il n'en est plus de même aujourd'hui.

A propos de la dissolution, je n'avais, en fait, rien décidé avant le 8 mai. Je penchais plutôt pour ne pas dissoudre. Mais j'ai constaté que, dès le 8 mai, la stratégie de l'ancien Président Giscard d'Estaing risquait de réussir. En effet, pour me succéder un jour — c'est son ambition —, celui-ci a besoin, après avoir écarté Chirac, d'une droite unie derrière lui. Sa stratégie s'oppose d'ailleurs à celle de ses deux anciens Premiers ministres, l'un réduit au silence mais qui n'en pense pas moins, l'autre qui veut créer un groupe autonome.

Il ne faut pas se fier aux sondages, surtout lorsqu'ils sont suspects, non plus qu'à ses propres espérances. Permettez-moi de rappeler qu'à l'époque où j'ai été élu Premier secrétaire du Parti socialiste, ce parti comptait 36 députés. Je l'ai conduit (je n'ai pas été le seul) jusqu'à 275 — il en manque 14. L'illustre M. Gaudin a estimé que je n'ai rien dit hier soir, ni même pendant la campagne. Mais les mêmes mots, dans d'autres bouches, sont pour lui d'une richesse et d'une force incomparables...

Je n'ai jamais cru au centre ; je n'y crois pas davantage aujourd'hui, du moins tant que ne parvient pas à se constituer un centre autonome, avec un programme acceptable. On verra bien. En tout cas, ce n'est pas demain la veille !

Cela dit, on n'est pas obligé d'injurier tout le monde pour avoir des suffrages. Quand je parle de «partage des responsabilités », cela passe, parce qu'on ne sait pas très bien ce que cela veut dire concrètement. Quand je parle de « partage des profits », par contre, on sait très bien ce que cela veut dire, et cela ne passe plus ! Ce n'est sûrement pas un hasard si je ne fais que 2 % des opinions favorables, dans les sondages, chez les chefs d'entreprises ! En tout cas, vous allez être obligés de faire preuve d'imagination, de beaucoup travailler pour réussir. Ce sont deux aiguillons qui n'étaient peut-être pas indispensables, mais qui sont utiles.

Première rencontre officielle entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou à Matignon. Le Premier ministre se félicite de leur volonté concordante d'œuvrer au rétablissement d'une paix durable en Nouvelle-Calédonie. Des négociations vont s'ouvrir sur quatre points : l'organisation d'un territoire fédéral, un plan de développement économique et social, la mise en place de structures provisoires et la définition de garanties pour les différentes communautés.

Jeudi 16 juin 1988

Rétablissement des relations diplomatiques franco-iraniennes, interrompues depuis juillet 1987. Roland Dumas a dû s'assurer que le gouvernement de Jacques Chirac n'avait pas pris d'autres engagements vis-à-vis de Téhéran. Il n'en était pas persuadé.

Le Sommet de Toronto s'ouvre dans deux jours. En dehors de la dette, sur laquelle nous obtiendrons un accord sur la base de la proposition que nous avons lancée à la dernière minute, on y parlera de la négociation commerciale : une réunion ministérielle doit avoir lieu à Montréal le 5 décembre prochain. Pour nous, elle doit être consacrée à une revue d'ensemble. Pour les États-Unis, soutenus par l'Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande, elle doit être l'occasion d'accords partiels portant sur des sujets qu'ils considèrent comme prioritaires, comme l'agriculture. Nous souhaiterions au contraire un accord unique et global au terme de la négociation, incluant non seulement l'agriculture, mais aussi les services, la propriété intellectuelle, les règles du jeu concernant les nouveaux pays industrialisés, etc. Sur tous ces sujets, la solidarité du Royaume-Uni avec les autres Européens constituera une grande première.

Vendredi 17 juin 1988

François Mitterrand souhaite - c'est du moins ce qu'il dit — que le prochain gouvernement soit, conformément à la Constitution, élaboré et proposé par le seul Michel Rocard. Il veut que l'ouverture vers la société civile soit nette, et préconise à cette fin un partage égal des postes entre socialistes et non-socialistes. Toutefois, il déconseille vivement à Michel Rocard de se séparer de ceux que ce dernier appelle les ayatollahs du Parti socialiste : Quilès, Poperen, Sarre, Laignel. Ils ne méritent pas cette réputation. Et, quand on fait une ouverture vers le centre, il ne faut pas se dégarnir sur son aile gauche - ou ce qui apparaît comme notre aile gauche. D'ailleurs, les Français ne savent pas très bien qui sont MM. Sarre et Laignel. Ce sont les journalistes qui leur font cette mauvaise réputation, mais les militants les aiment bien.

Enfin, François Mitterrand indique qu'il ne souhaite pas qu'il soit procédé à des ouvertures individuelles qui apparaîtraient comme autant de débauchages. Cependant, lorsque Michel Rocard lui propose de nommer Jean-Pierre Soisson à l'Emploi, il laisse faire, tout en nous confiant qu'il désapprouve: C'est un homme bien fragile pour ce poste clé.

Dimanche 19 juin 1988

Décollage pour le Sommet de Toronto. Dans le Concorde, le Président me parle de politique intérieure. Il revient sur la façon dont ses amis ont contrecarré l'ambition de Fabius. Il n'est pas tendre envers Jospin et Mauroy : S'ils m'embêtent, je les laisse tous tomber !

Dès l'arrivée, rencontre avec Ronald Reagan. Aux questions que pose le Président américain, on voit bien qu'il récite des fiches, comme en 1981 :

Ronald Reagan : Quelles sont les priorités pour votre second septennat ?

François Mitterrand : Europe, paix, développement. La majorité est stable et durable. Je donnerai la priorité à l'éducation.

Ronald Reagan : L'éducation est en effet le plus grand problème de nos sociétés.

George Shultz : Mais la technologie est le principal facteur de la croissance.

Ronald Reagan : J'ai vu récemment Gorbatchev. Nous allons poursuivre le travail, sans être pressés.

François Mitterrand : Il est le produit d'un système. Il a fait le choix de la paix. Quand vous avez décidé avec lui le désarmement nucléaire en Europe, beaucoup disaient vous approuver, mais ne le pensaient pas. Moi, oui. Je souscris à l'accord de Washington. Vous avez raison de parler du désarmement stratégique, mais ce n'est pas prioritaire. L'important, c'est l'équilibre conventionnel en Europe. Il faut négocier sérieusement; sinon, nous aurons à moderniser les fusées à très courte portée.

Ronald Reagan : Gorbatchev est très différent des précédents dirigeants soviétiques. Nous avons vraiment avancé. Je lui fais confiance. Mais il faut quand même prendre des précautions et couper les cartes avant de donner...

François Mitterrand : Il ne faut pas chercher à explorer le cerveau de nos interlocuteurs, mais créer les conditions qui fassent que tout se passe comme s'ils étaient sincères.

Ronald Reagan explique à François Mitterrand qu'il sait fort bien qu'en Europe et au Japon on le traite de gâteux : Je ne suis pas gâteux, et j'ai toutes

les qualités exigées d'un Président des États-Unis. D'abord, j'ai une excellence mémoire. Ensuite, heu... eh bien... je ne me rappelle plus !...

Éclats de rire. Quel charme a ce diable d'homme !

Le Sommet commence par une réunion limitée aux seuls chefs de délégation, sur les sujets d'ordre économique. Comme à l'accoutumée, le Président américain démarre sur une de ces histoires dont il a le secret :

Ronald Reagan : Quand j'étais gouverneur de Californie, des représentants indiens ont demandé à me voir. Ils étaient pieds nus, en tee-shirts déchirés : « Nous ne comprenons rien à nos enfants, ni à l'électronique, ni aux voyages dans l'espace... — Vous avez raison, leur ai-je répondu. A l'école, nous non plus n'avions rien de cela à apprendre ; c'est pourquoi nous l'avons inventé ! »

Nous sourions tous volontiers. Le vrai débat peut commencer.

Margaret Thatcher : Peu d'entre nous étaient là à Montebello, au Canada, il y a sept ans. C'est la fin du second cycle de ces sommets. A la fin du premier cycle, nous étions toujours en proie à l'inflation. Le second cycle a heureusement été meilleur que le premier. Ces sommets sont donc utiles. Ils ont permis de lutter contre les grands problèmes (krach financier, chômage, inflation). Ilfaut continuer à favoriser la concurrence et à développer l'investissement. Les subventions à l'agriculture ruinent nos économies. Chacun de nous a sa façon d'agir en recourant aux subventions. L'OCDE a fait observer que les subventions agricoles par pays se montent à 35 % du revenu aux États-Unis, 49 % pour la CEE, 75 % au Japon. C'est alarmant. Elles ont encore augmenté de 1981 à 1986. Abba Eban a dit que « des hommes ne se comportent sagement que s'ils ont exploré toutes les autres alternatives ». Les subventions agricoles nous ruinent et conduisent les pays du Tiers-Monde à l'abîme. Il faut absodument baisser les subventions, sinon nous irons tous à la catastrophe. La proposition d'abolir ces subventions en dix ans est très courageuse, mais peu réaliste...

En ce qui concerne la dette du Tiers-Monde, nous voulons tous agir, mais il convient de répartir le fardeau de façon équitable. Toute aide nouvelle doit dépendre d'un accord du FMI. Évidemment, les pays concernés ne pourront jamais nous rembourser. Il nous faut donc rééchelonner les dettes commerciades et alléger les autres dettes dans le cadre du Club de Paris. Il faut avoir là-dessus beaucoup d'ambition et tenir compte des mouvements de prix des matières premières.

Ronald Reagan : C'est mon dernier Sommet ; le premier était à Ottawa. J'ai vu de tels progrès en sept ans ! D'abord, on se parle franchement... Sur l'agriculture, il n'y a pas de réponse simple. Nous subventionnons tous des productions sans marché. Nous payons des gens pour produire ce qui est invendable. Le progrès technique a bouleversé l'agriculture. L'hybridation du mai's permet de créer un nouveau carburant, le méthanol, qui sera très utile quand, d'ici à quelques années, le pétrole sera épuisé. On a fait des matières plastiques biodégradables. Mais certaines subventions sont absurdes. Un membre d'unefamille royale d'Europe possède un million d'acres aux États-Unis et reçoit des subventions du gouvernement américain ! Est-ce raisonnable de subventionner ce gentleman farmer ? Il faut ramener l'agriculture aux prix du marché en l'an 2000. Cela dégagera des ressources et contribuera même à développer l'agriculture.

En 1981, aux États-Unis, la situation était terrible (inflation, déficit, chômage, pouvoir d'achat). Aujourd'hui, le taux marginal d'impôt le plus élevé y est égal au taux marginal le plus bas en Grande-Bretagne. Et pourtant, les Américains trouvent qu'ils paient encore beaucoup trop d'impôts ! J'ai réduit de moitié la taille du livre contenant toute notre législation. En six ans, nous avons créé 16,8 millions d'emplois, dont la moitié dans les PME; 62 % de toutes les personnes en quête d'un emploi potentiel trouvent à s'embaucher. Vivent les entrepreneurs !

Il cite à ce propos le cas d'une jeune pianiste qui a renoncé à sa carrière de concertiste pour devenir pâtissière et commercialiser ses brownies. Aujourd'hui, c'est une femme d'affaires richissime.

Margaret Thatcher : Il faut s'attacher à créer la richesse avant de s'intéresser à sa distribution. Il faut réduire les déficits et les dépenses publiques.

Brian Mulroney : Ron s'est montré très ferme contre le protectionnisme aux États-Unis. Mais le protectionnisme tente toujours le Congrès...

Helmut Kohl : L'économie mondiale va mieux. L'in, flation est stabilisée. Le principal danger reste le protectionnisme. La superficie agraire moyenne est de 17 hectares en RFA, de 72 hectares aux États-Unis. Nos exportations ont baissé, notre production de beurre décroît, nos surfaces cultivées ont diminué. Il faut trouver une solution raisonnable... Pour ce qui est de la dette du Tiers-Monde, nous sommes décidés à aller loin; mais les pays concernés doivent aussi lutter chez eux contre la corruption.

François Mitterrand définit le programme de son nouveau septennat: Je suis l'un de ceux qui étaient à Montebello. Depuis lors, notre situation commune est meilleure. Beaucoup de difficultés ont été surmontées. Elles reviendront, je ne sais pas par quelle porte, mais notre concertation est utile. Nous avons connu des crises. Nous en aurons d'autres. Nous sommes d'autant plus ancrés dans nos convictions que notre entente est nécessaire. Le refus de Ron de s'associer à la démagogie protectionniste était utile.

En 1981, en France, il y avait 14 % d'inflation. Depuis, elle a diminué: nous en sommes d 2,5 %. Nous ne sommes pas les seuls. Nous avons réalisé totalement la liberté des prix, abolissant un système instauré non à partir de 1981, comme vous le croyez tous, mais depuis Louis XIV! C'est en 1981 qu'on a commencé d débloquer les prix (77 % d'entre eux ont été libérés de 1981 à 1986).

Nous avons accepté la liberté de circulation des capitaux en Europe. Je suis socialiste — le seul ici. J'estime indispensable de ne pas laisser les seules lois du marché régir nos sociétés, mais aussi d'accroître les contre pouvoirs afin de contrebalancer l'État. Si je dis cela, c'est que j'ai encore besoin d'évangéliser notre presse et... certains d'entre vous !

Il a fallu, depuis plus d'un siècle, lutter contre le protectionnisme agricole tel que Méline l'avait défini. Lorsque j'ai eu, en 1983, un choix à faire entre, d'une part, rester dans la CEE et le SME, donc refuser tout protectionnisme, et, d'autre part, lancer la France dans une politique autarcique que beaucoup prônaient à l'époque, j'ai dû trancher dans des conditions très difficiles. Je l'ai fait avec l'appui de Jacques Delors, de Helmut Kohl et du gouvernement italien, etj'ai choisi d'aller vers le Grand Marché, c'est-à-dire vers la liberté totale de circulation et d'établissement de tous les citoyens. Le chômage s'est accru, mais son rythme a décru. Il se stabilise. Si la croissance mondiale se poursuit, elle devrait nous permettre d'aller vers une réduction très forte du chômage. Nous sommes sur la bonne voie. Nous avons aussi réalisé la décentralisation, la première réforme majeure en ce domaine depuis cinq siècles...

Nous sentons tous la nécessité de mettre de l'ordre dans le Système monétaire international. J'ai dancé cette réforme d Versailles. Jacques Delors a présidé le groupe de travail pendant plusieurs années. Depuis 1985, des progrès ont été faits. Il faut continuer en allant vers un système à plusieurs pôles : le yen, le dollar et les monnaies européennes. Après le krach d'octobre dernier, notre bonne coordination a permis d'éviter la récession, et aussi l'inflation. Les plus pessimistes d'entre nous ont eu tort.

J'ai entendu des propos antiprotectionnistes, que j'approuve. Mais, depuis un an, le protectionnisme a progressé aux États-Unis et au Japon. Ainsi, il y a 2,5 millions d'agriculteurs aux États-Unis et 10 millions en Europe, pour un montant égal de subventions. Il faut donc faire des progrès. Nous avons encore, en ce moment, une guerre de la bière avec la RFA, et de la dinde avec la Grande-Bretagne. Les Britanniques prétendent que nos dindes tombent toujours malades en octobre, mais qu'elles sont guéries en février! [Éclats de rire]. Je pourrais également évoquer le protectionnisme du Japon. M. Nakasone, un homme remarquable, avait manifestement la tête ailleurs lorsque nous parlions de cela, car il n'est pas intervenu, pas plus d'ailleurs que M. Takeshita. Pourtant, les pratiques japonaises créent une situation inéquitable, très dangereuse pour l'avenir. Puisque nous sommes tous contre le protectionnisme, agissons !

Pour ce qui est de l'aide aux pays en développement, il faut atteindre 0, 7 % de notre PIB. Certains pays, comme le nôtre, ont fait des efforts et des progrès. Mais certaines initiatives décidées par tous n'ont pas été mises en œuvre (cinquième reconstitution du Fonds africain, augmentation du capital de la Banque mondiale). En ce domaine, beaucoup ont accompli un effort sensible : le Canada et la RFA ont annulé la dette de certains pays ; la Grande-Bretagne et le Japon ont émis des propositions. Il faut faire plus et coordonner nos efforts. D'où ma lettre. Je me réjouis que vous ayez bien accueilli ma proposition. Les États-Unis pourront sûrement être d'accord avec l'une des trois options. La France, pour sa part, réduira sa créance du tiers. Mais il y a quelque chose d'injuste dans ce système : ainsi, des pays comme le Zaïre et le Gabon en sont exclus. Or, la pauvreté des pays du Tiers-Monde détruit leurs sociétés et menace les nôtres. Il faut donc décider, dès Montréal, des progrès à accomplir sur les prix des produits tropicaux. Certains pays ont été enfoncés dans le sous-développement par nous-mêmes. Au total, le Nord a reçu 35 milliards de dollars du Sud. Les plus graves menaces qui pèsent sur le monde sont l'arme nucléaire et la misère du Tiers-Monde. Le Tiers-Monde n'a pas part à nos décisions. A la fin du siècle, il y aura plus de 100 millions d'habitants au Maghreb. La démographie est en difficulté au Nord, pas au Sud. C'est une cause de déséquilibres, un facteur de fanatisme et de terrorisme. C'est cela, la philosophie de l'Histoire. Dans cinquante ans, on nous reprochera de ne pas y avoir pensé. Toronto doit être l'occasion de proposer au monde un projet de civilisation.

Brian Mulroney : Le Canada efface une partie de sa dette.

Noboru Takeshita : C'est le premier Sommet auquel je participe. La coordination à Sept a permis de maintenir une croissance non inflationniste. Restent les problèmes des déséquilibres des balances de paiements et de la dette. Nous allons annuler la dette publique de dix-sept pays parmi les plus pauvres. Par ailleurs, le Japon va développer sa consommation intérieure et ouvrir davantage son marché. Mais la langue japonaise constitue une barrière. Vos jeunes devraient l'étudier...

Ciriaco De Mita : Notre structure économique était très centralisée. Nous l'avons restructurée. L'Europe doit s'ouvrir aux produits du reste du monde. En agriculture, la consommation de certains produits dépend des mentalités. Il faut ouvrir nos marchés aux produits du Tiers-Monde.

Jacques Delors : Le second cycle des Sommets a vu s'améliorer beaucoup la situation. Le krach du 15 octobre a été maîtrisé grâce à la flexibilité. L'agriculture est l'élément central de notre vie rurale dans sa diversité. La Communauté va instituer un grand marché qui créera de 2 à 5 millions d'emplois. Il faut associer à la réflexion que nous menons les nouveaux pays industrialisés.

Brian Mulroney propose d'ajouter un paragraphe au communiqué déjà négocié sur l'agriculture : Il faut des réformes de structures permettant aux forces du marché de s'exprimer librement.

De ma place, derrière lui, je passe un mot au Président : On ne va pas se mettre d'accord en dix minutes. Ce texte est un piège dangereux. Il ne faut pas d'un texte qui nous engage à réduire les subventions agricoles.

François Mitterrand réagit immédiatement : Cette phrase sur les «forces du marché » me paraît contraire à nos idées. Et l'accent mis ici sur l'agriculture est excessif. Enfin, pourquoi ne pas parler des services ?

Dîner. Réunion de sherpas sur les textes de caractère politique. Je refuse absolument la création d'un groupe à Sept sur la drogue, que les Américains souhaitent encore nous imposer. Le communiqué sera donc agréé à Six — sans nous.

Après s'être félicités des progrès accomplis en matière de relations EsdOuest, les chefs d'État rappellent que beaucoup reste à faire, du côté de Moscou, pour atténuer la méfiance des Occidentaux.

A 23 h 30, François Mitterrand rencontre des journalistes français qui l'interrogent sur la bataille pour le « perchoir » (la présidence de l'Assemblée) qui se déroule à Paris entre les divers courants du PS : J'ai soutenu Laurent Fabius, mais je ne l'ai pas vraiment encouragé. Après une défaite personnelle, on doitprendre du recul, réfléchir, se demanderpourquoi on suscite l'hostilité. Laurent Fabius a beaucoup de qualités, mais il ne sait pas résister ; il veut un peu tout, tout de suite ; c'est souvent comme ça qu'on se retrouve sans rien. Mais les autres se sont mal comportés avec lui ; ils se sont ligués contre lui. Le problème de Fabius, c'est qu'on ne l'aime pas. Peut-être parce que lui-même n'aime pas assez les autres.

Lundi 20 juin 1988

Au petit déjeuner, François Mitterrand reçoit Helmut Kohl.

Le Chancelier semble très remonté contre le Japon : Nakasone a été kamikaze pendant la guerre, nous apprend-il. Puis, à propos d'un correspondant de presse, il a cette phrase étonnante, qui pourrait passer pour ambiguë si elle n'émanait de lui : Avec un journaliste juif dont la famille a disparu à Auschwitz, quelqu'un comme moi n'a aucune chance...

La séance reprend peu après, cette fois en présence des ministres.

Puis discussion à Sept sur le problème de l'éducation. Les sherpas, logés au-dessus, dans une petite pièce, entendent sans voir.

Brian Mulroney : En l'an 2000, 7 % des emplois seulement seront disponibles pour ceux qui auront moins de douze ans de scolarité.

Margaret Thatcher : Nos ancêtres ont fait d'énormes découvertes alors qu'ils n'avaient guère d'éducation. Nous pouvons noics en sortir, je ne suis pas très préoccupée par cela. Les questions de comportement me gênent beaucoup plus. Rousseau disait que l'homme est bon par nature. Stuart Mill disait, lui, que seule la société peut réduire la brutalité de l'homme. Les universitaires ne sont pas les seules sources de connaissance. Les intellectuels ont souvent peu de moyens d'analyse. L'éducation ne résout pas tous les problèmes. Il n'existe pas tant un problème de savoir que d'éthique. Nous avons à apprendre aux jeunes les règles de la vie et du comportement en société.

Je ne veux pas ouvrir nos frontières aux terroristes, au trafic de stupéfiants et aux criminels. Il faut que les collectivités deviennent sereines et responsables. Il faut de la sagesse et de l'esprit de décision, un sens du leadership dans l'utilisation du savoir. Cette question du comportement est la question qui détermine l'avenir de nos sociétés. Comment préserver la stabilité ? Comment développer la sagesse ?

François Mitterrand : Moi, je suis antirousseauiste. La liberté n'existe pas à l'état de nature. Elle n'existe que là où il existe des institutions qui codifient les relations à l'intérieur d'une société, avec des pouvoirs et des contre-pouvoirs. C'est un jeu complexe d'actions et d'interactions.

D'accord, l'instruction est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante pour acquérir la maîtrise intérieure. Malgré tout, le savoir a été un moyen de pouvoir. Le savoir doit être développé parmi les masses. Comme le dit Marx, le lumpenprolétariat est l'allié des plus riches, parce qu'il n'a pas le savoir. Je suis d'accord pour dire que la génétique est une science essentielle, d'autant que la génétique coûte moins cher que la conquête de la lune : le Japon l'a compris.

Ronald Reagan: Nous ne sommes pas tous égaux. [Il a, bien sûr, une histoire pour illustrer sa théorie : celle, édifiante, d'un boat-people devenu médecin à Harvard...] Une formation sans embrigadement est nécessaire... Le détachement est une façon d'éviter les affrontements. C'est la base des relations personnelles, sociales et internationales. L'euphorie et la chaleur sont des formes de détachement...

Brian Mulroney, dithyrambique : Voilà qui est visionnaire, Ron !...

François Mitterrand : Le savoir est un facteur de progrès humain. Plus les gens seront nombreux à avoir un niveau élevé d'éducation, plus notre niveau de développement sera élevé. Le savoir est le meilleur moyen de s'opposer à la crise et de dépasser les vieilles techniques. C'est à l'école qu'on a une chance d'avoir accès à l'égalité des moyens. Le temps passé à apprendre s'est beaucoup développé. Chez nous, l'enfant va dès trois ans à l'école et y reste jusqu'à dix-huit ans. Si l'on diversifie les disciplines, il faut aussi relier l'entreprise et la formation. La plus grande part des crédits doit aller à l'Éducation, qui dispute à la Défense la première part du budget. Il faut accorder une priorité absolue à la formation, notamment en doublant les crédits à la recherche. Il faut multiplier les échanges entre universités. L'analphabétisme mondial est un grave problème.

Un sherpa me confie: C'est vraiment une conversation de café du Commerce ! Quelles banalités affligeantes !

Des nouvelles de Paris : les négociations sur la constitution du second gouvernement Rocard s'emballent. Michel Rocard téléphone de Paris à Roland Dumas, qui est à Toronto avec nous, pour lui proposer de devenir ministre des Relations avec le Parlement, en raison de ses grands talents oratoires !... François Mitterrand est furieux d'apprendre que Pierre Joxe aurait accepté les Affaires étrangères que lui a proposées Michel Rocard... Il explose : Comment peut-il faire ça sans m'en parler ! Déjà, il y a un mois, Rocard voulait confier ce poste à Jacques Andréani !

C'est sa première vraie colère contre Michel Rocard. Je me risque à lui faire remarquer qu'il a dit au Premier ministre que la composition du gouvernement serait de sa seule responsabilité. Et que Rocard m'a toujours affirmé qu'il n'avait jamais eu l'intention de confier les Affaires étrangères au directeur de cabinet de Roland Dumas. Et que Pierre Joxe n'a sûrement pas commis la moindre infidélité au Président...

Pierre Bérégovoy tient absolument à la suppression du contrôle des changes, cette béquille idiote.

Mardi 21 juin 1988

La discussion à Sept reprend sur les excédents agricoles :

Ronald Reagan: Il faut dire au moins que nous nous engageons à les réduire ; sinon, le Sommet sera un échec.

Helmut Kohl : Je ne comprends rien à cette discussion. Depuis Munich et Tokyo, nous avons agi pour les réduire. La Communauté a agi. Nous allons arrêter la surproduction, nous avons déjà pris cette décision à Douze. Laissez-nous faire !

Margaret Thatcher : Oui, mais il faudra tout de même dire que nous sommes d'accord sur l'objectif à moyen terme.

James Baker : Pour le long terme, l'objectif est l'abolition des pratiques de distorsion sans limite en l'an 2000.

Brian Mulroney Bon, mais si on trouvait un texte de compromis ?

Ronald Reagan Il faut peut-être dire que, dorénavant, les subventions iront au financement des agriculteurs, et non des produits. Je n'y avais jamais pensé jusqu'ici. On pourrait même subventionner la reconversion des paysans...

Jacques Delors, un peu pincé : C'est exactement ce que nous faisons depuis longtemps en Europe et que vous nous reprochez de faire...

Ronald Reagan : Passons à la suite. Je voudrais qu'on parle des Philippines.

François Mitterrand sursaute : Pourquoi les Philippines ? Il y a tellement de pays qui connaissent des difficultés politiques et économiques ! Pourquoi pas le Brésil ou bien Haïti où il vient de se produire un coup d'État scandaleux ? Il y a tant d'autres pays ! Je ne comprends pas pourquoi on se met à parler des Philippines ! Ce n'est pas un exemple particulier de stabilité ! Ça ne correspond à aucune réalité politique ! C'est inutile ! Si vous voulez y consacrer un paragraphe spécial, moi, j'en ajouterai d'autres !

Giulio Andreotti : Mme Aquino s'attend à ce que ce Sommet lui accorde un nouveau Plan Marshall ! C'est vrai que d'autres pays sont concernés, mais si on ne consacre pas un paragraphe spécial aux Philippines, il y aura là-bas une énorme déception. Nous avons laissé entendre qu'il y aurait un grand projet ; nous devons faire quelque chose...

Ronald Reagan : Les Philippines sont dans une position stratégique très importante pour le commerce mondial. Le canal, là-bas, est une des principales zones d'influence soviétique. Notre base militaire et aérienne de Guam est menacée par des groupes terroristes, et cela menace le commerce mondial.

Visiblement, pour Ronald Reagan, le danger n'est pas le retour à une dictature militaire aux Philippines, mais la présence des Soviétiques dans les eaux internationales au large des côtes : en fait, comme si la démocratie menaçait les bases militaires américaines !

François Mitterrand : Je n'y comprends rien. Il n'a jamais été question des Philippines dans la préparation de ce Sommet. Je n'ai pas pris d'engagement à l'égard d'un pays quelconque. La France est un pays indépendant, qui n'entend pas se faire dicter sa politique étrangère. Si on veut parler d'un plan pour les Philippines, alors parlons-en sérieusement. Mais comme les Philippines ne font pas partie de l'Alliance atlantique, la France ne l'acceptera pas.

Giulio Andreotti : Les Américains prévoient-ils une aide spécifique pour les Philippines ?

Ronald Reagan : Il faut voir. Ilfaudrait retrouver un exemple où cela s'est déjà fait. Pourquoi pas ?

Brian Mulroney : Écoutez, il n'y aura qu'à dire : les Philippines, entre autres...

François Mitterrand : Non ! Je conteste le fond et la méthode. Il faut des débats approfondis. Nous n'avons jamais été consultés. Je ne veux pas que l'on m'impose quoi que ce soit sans préparation. Je n'y souscrirai pas.

Ciriaco De Mita : Je comprends les objections du Président Mitterrand, même si les Philippines constituent un cas à part très important pour nous. Moi, je souhaite qu'on supprime ce paragraphe. Pourquoi ajouter une telle phrase ? Pourquoi faire un sort spécial aux Philippines, pourquoi pas l'Argentine ou l'Afrique ? Au surplus, c'est un principe de politique étrangère : pourquoi engager la politique étrangère de la France sans discussion préalable ? On parle ici de démocratie, mais aussi de stratégie. Ce cas particulier pose une question de fond. Ce que pense le Premier ministre japonais n'engage pas la France. Il faut vous y faire.

La discussion revient alors sur l'agriculture et s'enlise. Pierre Bérégovoy lit un texte qui évoque la réduction des subventions. Le débat est de plus en plus confus :

James Baker : Oui, mais il faut biffer la mention inutile.

Helmut Kohl : Je ne comprends plus rien à ce débat.

James Baker : Le premier crochet vaut mieux que le prétendu compromis.

Brian Mulroney : Il faut dire : « En tenant compte de la situation »... On doit parler de la dette du Tiers-Monde...

Helmut Kohl : La dette des pays les plus pauvres est en effet d'actualité...

Margaret Thatcher : Pour ce quâ est de la dette, nous devons prendre une orientation. Les différentes options proposées au Club de Paris doivent être négociées au Club de Paris. Chacun choisit sa propre option, moyennant une répartition équitable du fardeau...

Brian Mulroney : Je suis d'accord sur le menu à trois options...

James Baker : Je suis moi aussi d'accord, mais nous ne pouvons pas annuler les prêts...

Finalement, les chefs d'État se séparent après avoir décidé... d'une motion d'adieu à Ronald Reagan qui sonne comme un communiqué de soutien à la candidature de Cleorge Bush !

Toujours à Toronto où il reçoit la revue de presse par fax, François Mitterrand trouve bien fait l'article que Lionel Jospin publie dans Le Monde sous le titre : « Gouverner mieux ».

Michel Rocard, lui, en est si furieux, à ce qu'il paraît, qu'il veut le rétrograder du premier au deuxième rang des ministres d'État du nouveau gouvernement. La réponse de Lionel Jospin, que l'on nous rapporte, a été nette : En ce cas, tu peux rayer mon nom de la liste des membres du gouvernement.

Bernard Kouchner, lui, y figurera, mais changera de poste, à son grand dam. Michel Charasse, pressenti il y a quelques semaines pour s'occuper du Budget, accepte à la condition d'être ministre délégué, et non pas simple secrétaire d'État, ce dont Bérégovoy, ministre d'État et des Finances, ne veut à aucun prix.

Nous rentrons à Paris. Ce Sommet n'aura guère marqué, sauf en ce qui concerne la dette du Tiers-Monde, pour laquelle les trois options françaises (annulation partielle, réduction des taux d'intérêt, étalement des remboursements) ont été adoptées.

Mercredi 22 juin 1988

Au Conseil des ministres, François Mitterrand s'étend longuement sur le Sommet de Tororito :

Le projet français pour réduire l'endettement des pays les plus pauvres a été adopté.

Concernant les Philippines, les Américains ont fait pression pour que le Sommet marque son intérêt très particulier pour ce pays. Je n'ai rien contre les Philippines ni contre Cory Aquiño, bien au contraire, mais l'unique raison de ce brusque intérêt des Américains, c'est qu'ils veulent y développer une base ! Eux qui ont maintenu Marcos au pouvoir pendant tant d'années ne sont pas très bien placés pour nous donner des leçons de démocratie ! Je me suis fâché. La France est un pays souverain, elle n'entend pas être engagée dans une stratégie militaire sans discussion préalable. Nous avons alors proposé de rajouter divers pays dignes d'intérêt, comme l'Argentine, ce qui nous a valu quelques œillades assassines de Mme Thatcher.

Il n'est pas question que les sept pays les plus riches décident pour le reste du monde, lesquels sept pays, à part la France, sont souvent à la dévotion des États-Unis !

Il s'est manifesté un désir de porter le Président des États-Unis aux nues : j'ai dit que je venais d'entrer sans le savoir dans un comité électoral ! On nous a d'ailleurs indiqué clairement qu'il était nécessaire que nous adoptions le texte sur la drogue pour faciliter l'élection de M. Bush. J'aime bien M. Bush, j'ai de bonnes relations avec lui, il s'intéresse à l'Europe, mais c'était quand même excessif...

A la suite de la communication de Pierre Bérégovoy sur la politique monétaire, Michel Rocard approuve la politique du franc fort, mais, ajoute-t-il, elle empêche de baisser les impôts.

François Mitterrand : Il ne faut pas battre le record des prélèvements obligatoires de 1987 ! J'aimerais même que l'on fasse un peu moins...

Le Président rend hommage à Hubert Curien à propos du dernier lancement, réussi, d'Ariane.

Il annonce qu'il a signé le décret entérinant la démission du gouvernement : C'est un acte cruel, qu'il faut bien accomplir. En tout cas, je vous remercie.

Jeudi 23 juin 1988

A propos de l'entrée de Jean-Pierre Soisson dans le nouveau gouvernement comme ministre du Travail, le Président me dit : Cela peut paraître surprenant, un peu risqué. Je l'ai dit au Premier ministre. Mais, vous savez, c'est sa responsabilité, je n'ai fait que lui donner quelques conseils pour lui éviter peut-être certaines erreurs. Mais c'est lui qui a décidé. Il a nommé M. Soisson en fonction de sa compétence. Celle-ci est évidente. De toute façon, il est préférable que ces personnalités [les ralliés] aient de vrais postes ministériels.

Honte : Jean-Paul II se rend en Autriche. Il est le seul chef d'État à avoir accepté de rendre visite à Kurt Waldheim. Pourquoi cette insulte inutile aux Juifs de la part du Souverain Pontife ?

Dans une lettre circulaire, Helmut Kohl propose un ordre du jour aux dirigeants européens pour le prochain Sommet de Hanovre : l'achèvement du marché intérieur ; la dimension sociale ; les étapes de l'Union économique et monétaire ; la criminalité trans-frontières ; un exposé de Jacques Delors sur les questions sociales ; la pollution des eaux.

Laurent Fabius est élu président de l'Assemblée nationale. Aucune voix socialiste ne lui a manqué. Il devient le plus jeune président depuis Gambetta, élu en 1879 à quarante ans.

Michel Rocard est reconduit dans ses fonctions de Premier ministre.

Vendredi 24 juin 1988

Les négociations sur la Nouvelle-Calédonie ont commencé hier à Matignon. Michel Rocard y consacre tous ses efforts et son talent. J'apprends qu'Olivier Stirn, chargé des DOM-TOM, a rencontré récemment Jean-Marie Tjibaou, lors de son voyage en Nouvelle-Calédonie, avec l'accord du Premier ministre. L'entrevue a été chaleureuse et sans nuage. Mais Olivier Stirn a décelé des tensions entre le FLNKS de Jean-Marie Tjibaou, le FULK, dominé par Uregei, et le PALIKA, qui rassemble les éléments indépendantistes les plus déterminés. Stirn n'est pas lié par les discussions officielles auxquelles il ne participe pas.

Stirn a également rencontré longuement Jacques Lafleur, grâce à l'entremise d'un ami commun. Lafleur est virulent et amer vis-à-vis de Jacques Chirac, à qui il reproche, en dépit de ses promesses d'avant mars 1986, de ne pas l'avoir nommé secrétaire d'Etat au Pacifique-Sud. De plus, il est désormais considéré comme un renégat par le RPR qui dénonce sa trahison et ses contacts avec l'actuel gouvernement, ainsi que son dialogue avec Jean-Marie Tjibaou. Jacques Lafleur a demandé à Olivier Stirn que la nouvelle politique ne soit pas une machine de guerre anti-RPCR. Il aurait carrément laissé entendre à son interlocuteur qu'il était disposé à favoriser de nouvelles concessions dans les discussions en cours si on s'occupait de son sort personnel sous deux aspects : la présidence d'une société (sans plus de précisions) et le dédommagement des frais qu'il a engagés en pure perte dans son soutien à Jacques Chirac (aucun chiffre n'aurait été évoqué, mais il s'agirait d'après lui de montants importants). Olivier Stirn a rendu compte de ces propositions à Michel Rocard qui lui a demandé de n'en parler à personne, se réservant de régler lui-même ces deux points.

Le ministre de la Défense et le ministre des Affaires étrangères demandent au Président de réorganiser le dispositif naval et le groupement aéronaval français dans le Golfe. L'un et l'autre souhaitent que nos navires de guerre restent afin de prévenir toute attaque contre la flotte commerciale et la pose de mines. A leurs yeux, la présence dans l'océan Indien du groupement aéronaval ne constitue pas en soi une incitation à l'escalade. Roland Dumas et Jean-Pierre Chevènement pensent que la présence à l'Est de Suez du groupement aéronaval français sera au contraire considérée par les dirigeants arabes comme le signe tangible d'un intérêt français pour la stabilité dans la région. Si le groupement aéronaval rentre en France alors que nous rétablissons nos relations diplomatiques avec l'Iran, cela prendrait une signification politique et serait interprété comme une concession faite à Téhéran au détriment des intérêts arabes.

Dumas et Chevènement recommandent donc que la présence navale française soit maintenue dans le Golfe et à l'extérieur du Golfe.

Samedi 25 juin 1988

Réunion préparatoire au Conseil européen de Hanovre, dans le bureau du Président, en présence de Michel Rocard, avec Édith Cresson, Roland Dumas, Pierre Bérégovoy. Michel Rocard se dit préoccupé par une Europe qui serait celle des forts et des puissants, et qui susciterait ainsi une réaction de rejet, traduite par des votes à l'extrême droite.

Pour l'heure, chacun ne pense en fait qu'au nouveau gouvernement en train de se constituer.

Dimanche 26 juin 1988

Michel Rocard est parvenu à mettre d'accord indépendantistes du FLNKS et anti-indépendantistes du RPCR. Les deux parties ont consenti à transférer à l'État les pouvoirs du Conseil exécutif du territoire pour un an, au cours duquel 'État français préparera un nouveau statut. En 1988, un scrutin d'autodétermination sera organisé sur place. Un projet de loi d'amnistie et d'indemnisation va être élaboré.

A part le Front national, tous les partis manifestent leur joie et leur soulagement.

François Mitterrand souhaite offrir un des postes de commissaire revenant à la France — celui de Claude Cheysson, qui arrive au terme de son mandat — à Bernard Bosson, ci-devant ministre des Affaires européennes dans le gouvernement Chirac. Mais celui-ci refuse après quelques jours de réflexion. Jean-Louis Bianco demande à Pierre Méhaignerie de proposer un candidat. Bons procédés...

Accident d'avion d'Air France à Hobsheim en Alsace, lors d'un vol de démonstration.

Lundi 27 juin 1988

Le Conseil européen s'ouvre à Hanovre. Margaret Thatcher estime que le contrôle des changes est assurément inutile, puisqu'il n'en existe pas en Grande-Bretagne, et qu'il ne faut pas surréglementer pour harmoniser les fiscalités. Le Luxembourg est toujours opposé à l'harmonisation fiscale. L'Italie demande un calendrier pour la création de la Banque centrale européenne.

François Mitterrand s'exprime en dernier : L'harmonisation fiscale ne constitue pas un préalable, mais il faudra une démarche parallèle. Sur la libération des capitaux : On ne peut bâtir l'Europe autour de ses préférences, il faut des compromis... Nous ne ferons pas un préalable de l'harmonisation des fiscalités... mais la question se posera. Si l'argent file dans les paradis fiscaux, il faudra une démarche commune ou ça craquera !

Il remarque qu'il semble plus facile d'abaisser la fiscalité sur l'épargne que les cotisations sociales !

Sur l'Europe sociale : L'Europe ne peut se séparer de ses travailleurs. Je ne pourrai pas m'associer si rien n'est fait sur le plan social.

Sur l'audiovisuel : C'est par là que l'identité se définit.

Échec de l'harmonisation fiscale : Helmut Kohl nous a lâchés. Libération des mouvements de capitaux sans contrepartie. Compromis flou, durant la nuit, sur les questions monétaires. Pas d'accord sur l'objectif fiscal. Rudd Lubbers demeure étrangement silencieux.

François Mitterrand parle trois fois avec Rocard au téléphone à propos de la constitution du gouvernement.

Mardi 28 juin 1988

A Hanovre, lors de leur traditionnel petit déjeuner, François Mitterrand adjure Helmut Kohl de le soutenir : Il faut tout faire pour tenter de sauver les condamnés à mort en Afrique du Sud. Il faut durcir le ton sur les sanctions contre Pretoria !

En fin de matinée, les conclusions du Sommet ne sont pas dérisoires : un rapport sur l'Union économique et monétaire sera présenté au Conseil européen de Madrid, en juin 1989, par un comité comprenant les gouverneurs des banques centrales et trois personnalités désignées par les chefs d'État et de gouvernement.

Le Conseil estime qu'il convient d'examiner d'urgence la possibilité de créer un projet Eurêka dans le domaine audiovisuel.

Les Douze se donnent un an pour préparer l'union monétaire. Ils se félicitent des progrès de la construction européenne accomplis pendant les six mois de présidence allemande et reconduisent Jacques Delors à la tête de la Commission pour deux ans.

Enfin ! La liste du second gouvernement Rocard est publiée. Hélas, la déception est aussi vive que pour le premier. Les principaux ministères gardent leurs titulaires. Sur 49 membres, 26 sont socialistes. Il n'y a que 12 nouveaux.

Un cas un peu spécial : celui de Roger Fauroux, ministre de l'Industrie, qui conserve son poste. Alors que, d'ordinaire, les ministres se battent pour se débarrasser de leurs secrétaires d'État et en reprendre les attributions, l'ex-PDG de Saint-Gobain a réclamé à cor et à cris à Matignon deux sous-ministres, l'un au Tourisme, l'autre au Commerce extérieur.

Une innovation : cinq ministres battus aux législatives conservent leur portefeuille, contrairement à un usage auquel François Mitterrand se disait particulièrement attaché. Il s'agit de François Doubin, Roger Bambuck, Thierry de Beaucé, Brice Lalonde et Bernard Kouchner. Peut-être parce qu'ils sont les représentants de la fameuse « société civile » ?

L'entrée au gouvernement du centriste Jean-Marie Rausch fait grincer bien des dents.

Après l'annonce de la composition du gouvernement, accueillie assez ironiquement par la presse, François Mitterrand se penche longuement sur le projet de déclaration de politique générale que Michel Rocard lui a transmis. Finalement, il le corrige assez peu.

Raymond Barre aurait écrit à Michel Durafour pour approuver sa participation au gouvernement : Il n'est vraiment plus possible de gouverner avec cette droite affairiste et réactionnaire.

Fin des réunions à Matignon sur la Nouvelle-Calédonie.

Mercredi 29 juin 1988

Dans son bureau, avant le premier Conseil des ministres du nouveau gouvernement, François Mitterrand met en garde Michel Rocard : Aucun ministre ne doit plus être autorisé à s'exprimer sans votre autorisation préalable. C'est très malsain, il faut y remettre de l'ordre. Ce nouveau gouvernement doit être plus discipliné que le précédent.

Au Conseil, le Président fait sa traditionnelle déclaration liminaire : Je voudrais saluer les arrivants et leur rappeler les règles qu'ils doivent respecter. Le Conseil des ministres a pour responsabilité les affaires de la France. Cela exige que chacun ait le sens de l'État et le souci de la nation. La règle majeure est la discrétion. D'ailleurs, les ministres ne doivent s'exprimer qu'avec l'autorisation du Premier ministre, mais, ici, au Conseil des ministres, vous êtes des hommes et des femmes libres d'exprimer vos opinions.

Il rappelle ce que sont les parties A, B, C. A propos de la partie C, il précise qu'il n'aime pas qu'elle soit trop longue : Le Conseil des ministres n'est pas un cercle d'études ou une académie. Rien n'est vraiment secret ici. Il y a d'ailleurs très peu de secrets d'État. En sept ans, j'en ai compté autant que les doigts d'une seule main. Et lorsqu'il y a des secrets d'État, ils ne sont pas secrets très longtemps.

A propos des mesures financières sur la Sécurité sociale, il déclare : J'ai eu l'occasion, pendant la campagne présidentielle et pendant la campagne des législatives, de dire qu'il était indispensable de proroger les mesures prises par le précédent gouvernement, de façon à équilibrer les comptes.

Georgina Dufoix rend ensuite compte de sa mission très délicate et réussie à propos des enfants de couples mixtes franco-algériens. Michel Rocard salue son travail. François Mitterrand : C'est un dossier très douloureux qui traîne depuis des années. Mme Dufoix l'a réglé grâce à ses qualités, qui sont rares. C'est un très beau résultat. C'est une négociation que j'ai suivie de près ; j'ai bien dû en parler à six reprises au Président Chadli. [C'est la première fois que je l'entends évoquer. Sans doute l'a-t-il fait par téléphone ? Ou au cours d'entretiens qu'il a eus avec lui en tête à tête et dont nul ne sait rien ?]

Puis Michel Rocard enchaîne sur les accords Lafleur-Tjibaou : Nous avons déjà réussi à changer totalement le climat en Nouvelle-Calédonie, de même qu'à régler le problème humain que nous avions avec l'Algérie. Nous ramenons la paix dans les cœurs...

Dans le discours de politique générale qu'il prononce devant l'Assemblée nationale, Michel Rocard annonce la création d'un revenu minimum d'insertion : Instaurer un droit au revenu minimum est une innovation d'une portée considérable. Après la création de la Sécurité sociale, puis sa généralisation, après l'instauration du minimum vieillesse et des allocations chômage, c'est construire le dernier étage, franchir la dernière étape.

Il nous faudra également veiller à ce que cette réforme atteigne bien ses buts, sans créer des abonnés de l'assistance, sans négliger la volonté tenace de l'insertion. C'est pourquoi va être parallèlement créée une délégation interministérielle au revenu minimum d'insertion qui aura pour tâche d'impulser sa mise en place et de veiller à en évaluer l'efficacité afin que, d'ici trois ans, un réexamen du dispositif soit entrepris sur la base d'informations sérieuses et suivies.

Jeudi 30 juin 1988

Déjeuner à l'Élysée avec Robert Lion, Émile Biasini, Samuel Pisar, Robert Maxwell, Jean-Pierre Hoss et Christian Sautter, pour parler du toit de l'Arche de la Défense. La Fondation des droits de l'homme, coquille juridique vide (dont le vice-président, Robert Maxwell, fait office de président depuis la mort d'Edgar Faure), est détentrice d'un bail. Qu'en faire ? François Mitterrand : La seule chose dont je sois sûr, c'est que ce projet de « Fondation » n'a pas de sens.

J'apprends que Claudette Colbert, qui vit toujours à Hollywood, rêverait d'avoir la Légion d'honneur et viendrait volontiers en France pour la recevoir. Par ailleurs, la danseuse américaine Rosella Hightower, qui vient d'être faite officier de la Légion d'honneur, souhaite que ce soit le Président qui la lui remette. Informé par mes soins, il accepte l'une et l'autre proposition.

Pierre Arpaillange souhaite que les infractions relatives au financement des partis et des campagnes électorales soient incluses dans le champ d'application de la loi d'amnistie. Michel Rocard l'appuie. La loi Chirac de 1988 ne suffit absolument pas à créer un cadre juridique et fiscal clair pour les dépenses électorales. Mais le ministre de la Justice n'entend pas avoir l'air d'être l'unique artisan de ce pardon. Il préférerait se faire « imposer » un amendement, présenté de préférence par un député non inscrit.

Au Sénat — où il a été décidé de présenter le texte en première lecture —, Étienne Dailly propose justement un amendement en ce sens. Initiative spontanée ? Pierre Arpaillange, ravi, ne s'y oppose pas. Hélas, un autre sénateur, Marcel Rudloff, rapporteur (centriste) du projet, affirme en séance que cette précision est inutile, les fausses factures à usage électoral étant déjà, selon lui, visées par un autre article de la loi d'amnistie (ce qui est loin d'être évident). Apparemment convaincu, Dailly retire alors son texte, au grand désespoir du gouvernement...

C'est en revanche la gauche — socialistes et communistes — qui hurle contre la timidité du projet et ses restrictions vis-à-vis des étrangers. Ses représentants s'abstiennent de voter le texte.

Vendredi 1er juillet 1988

A Moscou, le Parti communiste achève sa Conférence en adoptant le calendrier des réformes politiques de Gorbatchev.

Samedi 2 juillet 1988

Réunion à Paris du Comité directeur du PS pour discuter du « trouble » dont a fait état sa direction après l'entrée de ministres barristes au gouvernement. Michel Rocard défend son choix, qui n'est, dit-il, pas seulement politique, mais de stratégie sociale. Il ne suscite pas vraiment l'enthousiasme.

Dimanche 3 juillet 1988

Le croiseur américain USS Vincennes abat par erreur un Airbus iranien au-dessus du détroit d'Ormuz : 290 morts. Ronald Reagan exprime ses regrets pour cette terrible tragédie, mais entérine le prétexte de la légitime défense évoqué par le commandant du navire. Pourtant, ses explications ne sont pas très convaincantes.

Lundi 4 juillet 1988

Au golf, François Mitterrand : Le gouvernement est certes un peu lourd, mais il vaut mieux tenir compte des sensibilités de chacun. Quand on progresse sur un chemin nouveau, il y a des gens qu'il vaut mieux avoir dans sa voiture que sur le bord de la route.

L'Assemblée nationale adopte le projet de loi sur la Nouvelle-Calédonie à l'unanimité moins une voix, celle d'Alain Griotteray (UDF).

Mardi 5 juillet 1988

Michel Rocard vient me dire qu'il est ravi de ses relations confiantes avec François Mitterrand. Celui-ci, pourtant, se montre souvent acerbe en privé. Il n'a pas encore oublié la tentative de remplacement de Roland Dumas par Pierre Joxe, et continue de déplorer la nomination de Jean-Pierre Soisson au ministère du Travail. Il trouve aussi que le gouvernement fait trop de concessions à la droite et au patronat sur l'impôt sur les grandes fortunes, et qu'il ne va pas assez vite en matière sociale.

C'est au tour de l'Assemblée nationale de discuter de l'amnistie. Empoignade sur la question de la réintégration dans l'entreprise des salariés « protégés » licenciés pour faute lourde. Amnistie de classe ! tonne Pierre Mazeaud. N'en seront finalement exclus que les condamnés pour coups et blessures à plus de quatre mois fermes, ou douze mois avec sursis !

C'est que les voix communistes sont importantes : avec les 23 députés devenus ministres, le gouvernement ne peut se permettre d'être privé du soutien du PC.

Finalement, le RPR vote contre, l'UDF et les centristes s'abstiennent.

Lors de la conférence de presse organisée par Claude Evin, ministre de la Santé, pour présenter les grandes orientations de son action, son secrétaire d'État, Léon Schwartzenberg, annonce des mesures dont le ministre n'a pas même été prévenu. Parmi elles, le dépistage systématique du sida pour toutes les femmes enceintes, et la distribution gratuite de méthadone aux drogués. Tollé général dans les milieux bien-pensants ! Claude Evin demande à Michel Rocard de « démissionner » son secrétaire d'État.

Mercredi 6 juillet 1988

Au Conseil des ministres, Roland Dumas annonce la venue prochaine en France de Jonas Sawimbi, chef de la guérilla angolaise. Lors de son précédent voyage, en septembre-octobre 1986, celui-ci avait été reçu par François Léotard, alors ministre de la Culture, ce que François Mitterrand avait à l'époque vivement critiqué. Le Président : S'il veut venir en France, il en a bien le droit, mais il ne doit pas y avoir de rencontre avec les membres du gouvernement.

A propos de l'avion de ligne iranien abattu par erreur dans le Golfe par un missile américain : C'est dommageable non seulement pour les États-Unis, mais pour l'ensemble des pays occidentaux. Il approuve la réaction très vive du ministère des Affaires étrangères, qui lui a d'ailleurs été préalablement soumise : Vous vous souvenez de la clameur mondiale qui avait suivi le mitraillage du Boeing coréen par les Soviétiques. Il faut éviter qu'il y ait deux poids, deux mesures. Cet acte est inadmissible et doit être condamné. Mais il ne faut pas non plus en exagérer les conséquences. Ce n'était évidemment pas la volonté du gouvernement des États-Unis d'Amérique que de tuer des civils.

Catherine Tasca soumet au Conseil le principe de la création d'un nouveau Conseil supérieur de l'audiovisuel en lieu et place de la CNCL. Elle propose qu'il fasse partie des institutions de la République énumérées dans la Constitution. Son remarquable exposé est écouté avec une extrême attention, y compris par François Mitterrand qui déclare : La constitutionnalisation de la nouvelle instance devrait intervenir après le vote de la loi, pas pendant. Ma réserve porte sur le calendrier, pas sur le fond de vos explications, qui sont excellentes.

Je réunis à déjeuner Jack Lang, Émile Biasini, les directeurs de cabinet de Lionel Jospin et de Michel Charasse pour discuter du coût du projet de Grande Bibliothèque et l'intégrer aux perspectives budgétaires de 1989. Nous établissons un calendrier : l'opération devra évidemment avoir atteint le point de non-retour avant les élections législatives de 1993. Le 14 Juillet prochain, le Président annoncera cette décision et enverra une lettre à la personnalité qui sera chargée de la mission d'études. Le nom de Patrice Cahart, inspecteur général des Finances et ancien directeur général des Douanes, est évoqué par Jack Lang. C'est une bonne idée. Le 30 novembre, dépôt du rapport. Début 1989, création de l'établissement public constructeur. Le 1er juin 1989, lancement de la consultation architecturale à six ou douze candidats au plus, une provision budgétaire étant inscrite dans la loi de finances pour 1990. Le 28 février 1990, choix du projet. Au printemps 1990, lancement des premiers appels d'offre. Je demande à chacun le plus grand secret sur cette conversation, l'annonce du projet revenant au Président.

Les sénateurs adoptent à l'unanimité la loi plaçant pour un an la Nouvelle-Calédonie sous administration directe de l'État.

En revanche, la deuxième lecture du projet de loi d'amnistie commence mal : une question préalable est votée, entraînant le rejet du texte. Le vieil air du « laxisme » est de retour. Étienne Dailly évoque la crainte que les prisons ne deviennent des centrales de terrorisme.

Après deux mois de réflexion, le ministre de la Défense rappelle à l'ordre les quarante-cinq officiers généraux du cadre de réserve qui ont enjoint à voter Chirac entre les deux tours des présidentielles. Le Président a dû insister.

Jeudi 7 juillet 1988

Michel Rocard téléphone au Président pour lui demander l'autorisation de faire démissionner Léon Schwartzenberg du gouvernement. François Mitterrand, agacé, lui répond : Faites ce que bon vous semble. C'est votre gouvernement. Vous en êtes le chef. Mais prenez garde, la démission a elle aussi ses inconvénients : celle de vous faire passer pour un rigolo. A l'inverse, ne rien faire, c'est saper votre autorité.

Michel Rocard souhaite également faire partir Pierre Arpaillange, qui est l'objet d'attaques violentes à droite et que les socialistes accusent d'avoir « bâclé » le projet d'amnistie. François Mitterrand prend sa défense : Un garde des Sceaux doit être indépendant. Vous prétendez qu'il est trop raide à ce poste-là. Ce n'est pas un défaut. Vous ne voulez tout de même pas avoir un Chalandon de gauche !

Lorsqu'il me rapporte l'histoire, le Président ajoute : Rocard espérait peut-être compenser l'éviction de son ami Schwartzenberg par le renvoi de mon ami Arpaillange...

Adoption définitive de la loi d'amnistie : le Sénat n'ayant pu être convaincu, c'est le texte adopté en première lecture par l'Assemblée qui est considéré comme élu. C'est la première fois qu'une loi d'amnistie n'obtient pas un consensus.

Lundi 11 juillet 1988

Le City of Poros, un navire de croisière, est attaqué par un commando terroriste, au sud d'Athènes : 9 morts, 98 blessés, dont 34 Français.

Mikhaïl Gorbatchev est à Varsovie. Il évoque les trois étapes de son plan de réduction des armements conventionnels que la future conférence sur la stabilité conventionnelle en Europe aura pour objet de discuter. Il met l'accent sur les effectifs alors que, pour l'Occident, c'est la réduction des armements qui serait décisive. Il envisage de retirer des chasseurs-bombardiers des pays de l'Est en échange du non-redéploiement en Italie des 72 F16 américains stationnés jusqu'à présent en Espagne. Il propose la mise en place d'un centre européen de gestion des crises. Enfin, il demande l'organisation d'une conférence européenne au sommet.

Sans attendre, l'OTAN rejette toutes ces propositions.

Pour la première fois depuis la guerre, il paraît possible de s'engager dans un processus de désarmement conventionnel. La Conférence de Vienne sur la sécurité et la coopération en Europe, toujours pas achevée, doit à la fois fixer les grandes lignes de la future négociation sur la stabilité conventionnelle, définir l'ordre du jour de conférences économiques sur la coopération Est/Ouest et adopter des mesures concernant les droits de l'homme, notamment la libéralisation des droits de circulation entre l'Est et l'Ouest. Les Roumains se refusant absolument à toute concession sur ce point et les Soviétiques ne voulant pas les contraindre, la CSCE s'éternise. Roland Dumas et Hans-Dietrich Genscher reçoivent ensemble, mais en vain, le délégué roumain pour tenter de le faire évoluer.

Que faire avec les pays de l'Est ?

Sur le plan économique, deux d'entre eux présentent un intérêt particulier : la RDA et la Hongrie (alors que deux autres sont tout à fait insolvables : la Pologne et la Roumanie). Nous n'avons aucune raison de laisser les Allemands de l'Ouest y mener seuls une politique dynamique.

Trois pays posent moins de problèmes que les autres : la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie. Nous aurions intérêt à échelonner notre action dans ces pays : visite du ministre de l'Industrie et du Commerce extérieur, éventuellement visite du ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, pouvant déboucher sur une visite du Président.

La RDA pose un problème particulier dans la mesure où c'est un des deux pays d'Europe de l'Est les plus rétifs à la politique de Mikhaïl Gorbatchev. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de travailler sans complexe avec elle, d'y envoyer des ministres techniques et économiques, voire d'y organiser une visite de Roland Dumas, ou même de Michel Rocard, si celui-ci le souhaite, Laurent Fabius y étant déjà allé comme Premier ministre.

Le principal obstacle à une visite du Président en Pologne est la réaction négative prévisible d'une grande partie de l'opinion française, qui n'apprécie guère le général Jaruzelski. Le Premier ministre lui-même partage ce sentiment.

Aucun contact au sommet avec la Roumanie de Ceausescu n'est envisageable. Ce régime est l'un des pires au monde. Par ailleurs, le Conducator est en très mauvais termes avec Mikhaïl Gorbatchev et si celui-ci peut hâter son départ et son remplacement par un dirigeant présentable, il le fera sans hésiter.

Cette action de relance pourrait s'étaler sur deux à trois ans et faire l'objet d'une concertation étroite entre Roland Dumas et Hans-Dietrich Genscher, ainsi, naturellement, qu'entre le Chancelier, qui s'intéresse de très près à cette région, et le Président.

Jack Lang me suggère de proposer au Président une Académie internationale de la culture, à l'image de la création par Richelieu de l'Académie française.

Mardi 12 juillet 1988

Dernières vérifications : le projet de Grande Bibliothèque est au point. Le Président pourra l'annoncer après-demain.

Mercredi 13 juillet 1988

Au Conseil des ministres, il est question de l'impôt sur les grandes fortunes que le gouvernement souhaite rétablir.

Après l'exposé de Pierre Bérégovoy, Jean-Pierre Chevènement se livre à une critique très vive : le rendement de cet impôt est insuffisant, dit-il, cela nous rapportera trois fois rien. Il en profite pour mettre en garde le Premier ministre à propos du financement du revenu minimum d'insertion : il espère ardemment qu'il ne sera pas question de faire des coupes claires dans le budget de la Défense nationale. Il plaide plutôt pour un relèvement de l'impôt sur le revenu.

François Mitterrand l'interrompt : Monsieur le ministre de la Défense, vous êtes en avance de quelques mois sur le débat budgétaire !

Jean-Pierre Chevènement : Les classes possédantes ont l'art de plaider en faveur du maintien de leurs privilèges en les présentant comme faisant partie de l'intérêt national.

François Mitterrand, pour couper court à la contestation : Personne ici ne va s'apitoyer sur le triste sort des personnes en question. De toute manière, le dossier a déjà été étudié à fond par le Premier ministre et les ministres compétents.

Michel Rocard confirme qu'un comité interministériel sur l'ISF s'est en effet tenu avec les ministres concernés. Il se plaint que les évaluations du ministère de l'Économie et des Finances aient changé en cours de route : Le « trois fois rien » est inexact. Il ne faut pas frapper plus fort, pour ne pas faire fuir de France les capitaux. Une activité économique préservée nous apportera des rentrées fiscales supplémentaires. Et il ne faut pas que nous soyons contraints de modifier à la baisse cet impôt d'ici à deux ans, à cause de l'Europe. C'est là que ce gouvernement, que je considère comme devoir être durable, doit prendre ses vraies responsabilités.

François Mitterrand : Le débat est clos, je vous remercie.

Autour de la table, les ministres qui le connaissent bien échangent des regards entendus. Ils n'ignorent pas qu'à ses collaborateurs et à de nombreux visiteurs le Président ne cache pas qu'il trouve le taux d'imposition du capital envisagé trop faible.

Après l'exposé de politique étrangère de Roland Dumas, François Mitterrand évoque les propositions de Gorbatchev sur les négociations conventionnelles : Nous ne sommes pas pressés, ni même tenus de réagir. Mieux vaut faire notre propre proposition.

Puis il se livre à un historique du désarmement :

A Reykjavik, les États-Unis étaient portés par une sorte de rêve de détruire toutes les fusées stratégiques. Mme Thatcher en était très inquiète. Elle me l'avait dit, mais elle ne s'est pas manifestée à Toronto. C'est une personne qui est très ferme, mais pas tout le temps...

La riposte graduée sert seulement à permettre au Président des États-Unis d'Amérique de décider s'il intervient ou non, et quels seront le lieu et la nature de cette intervention.

On parle beaucoup de découplage, pour ne pas dire grand-chose. Le découplage est inscrit dans la stratégie de la riposte graduée, que je n'accepte pas — en tout cas pour l'Europe. [D'habitude, François Mitterrand dit qu'il ne l'accepte pas « pour la France ».]

Sur les armes nucléaires de 0 à 500 km de portée, je me suis opposé au surarmement, c'est-à-dire à leur renforcement, parce qu'il allait à contre-courant du désarmement, mais je ne me suis pas prononcé sur nos propres armes. Avec nos Pluton (nous en avons 75, chacun portant une bombe égale à deux fois celle qui est tombée sur Hiroshima), nous pourrions faire un magnifique feu d'artifice de 150 Hiroshima en RFA ! Quand j'ai modifié la doctrine d'emploi de ces armes, j'ai eu une protestation à peu près unanime des chefs d'état-major, ce qui prouve qu'il faut réfléchir avant de les nommer. Je donne la priorité au désarmement conventionnel, à l'équilibre des armes classiques, parce que c'est par là que le contournement du nucléaire est possible. [L'hypothèse d'un contournement du nucléaire, chère aux militaires et, hier encore, à André Giraud, n'était pas jusqu'ici admise par François Mitterrand. C'est la première fois, à ma connaissance, qu'il la reprend à son compte.]

Le Président rappelle comment il a proposé à l'OTAN, à Bruxelles, en mars 1988, d'adopter un processus analogue à celui de la double décision : ou bien les Soviétiques discutent sérieusement, dans les deux ou trois ans, du désarmement conventionnel et commencent à s'y engager, ou bien l'Alliance renforce son armement nucléaire à courte portée.

Si on fait comme cela, il y aura un désarmement classique, car les Soviétiques ont besoin de désarmer. Vous me direz : « Vous ne pouvez pas prouver qu'il va y avoir désarmement. » Je vous réponds : « Non, je ne peux pas le prouver, mais j'en suis sûr. »

Après une communication de Jean Poperen sur le travail parlementaire, le Président conclut : Vous n'aurez pas en octobre un climat détendu. Ce ne sera pas une période paisible pour le gouvernement.

François Mitterrand reçoit à déjeuner les députés socialistes de l'Essonne. Ils sont sept sur les dix élus que compte ce département. Claude Germon, le député de Massy, lui a écrit une lettre très « union de la gauche », et Julien Dray a publié dans Libération un article très réservé sur l'ouverture. C'est l'occasion pour lui de faire le point sur sa stratégie en politique intérieure.

François Mitterrand: L'alliance avec le CDS ? Je n'y crois pas. Et, même si elle était possible, je n'en voudrais pas. Des ralliements ? Oui. Il faut être ouvert, il ne faut pas être sectaire. La rupture de l'union de la gauche, lors de la formation du gouvernement Fabius, a été la faute du seul Parti communiste. Mais, sur les moyen et long termes, il nous faut aussi un relais sur notre droite. Cette démarche est légitime, mais, pour l'instant, ce relais n'existe pas. Quant au Parti socialiste, il faut qu'il ait un vrai pouvoir d'attraction qui séduise les Français, il faut que la jeunesse y aille. Pour cela, il doit se montrer capable d'être porteur d'idées d'avenir, de comprendre la société, la pensée et le langage de son temps, sans tomber dans les modes. Tout cela est nécessaire s'il veut continuer à diriger la France ; autrement, il retournera pour longtemps dans l'opposition.

La situation n'est pas facile, mais, au moins, je ne les [Chirac et les ministres de la cohabitation] vois plus tous les mercredis assis devant moi à la table du Conseil des ministres !...

Jeudi 14 juillet 1988

Pour sa traditionnelle intervention sur TF1, François Mitterrand semble décidé à rassurer son camp : J'ai surtout écouté, à partir du 8 mai au soir, et j'ai perçu des refus... Je considère que le premier de mes devoirs est... de répondre aux aspirations des Français qui, en votant pour moi, ont choisi une certaine direction pour leur pays... C'est à la majorité qu'il appartient de gouverner... Le centre, je le cherche un peu. Un centre qui vote toujours avec la droite, c'est un drôle de centre...

Comme décidé, le Président annonce le lancement d'une Grande Bibliothèque d'un type entièrement nouveau.

Lundi 18 juillet 1988

Michel Delebarre, sur le Conseil des ministres : Pour un début en beauté, c'est un début en beauté ! Un vrai, un grand bordel, comme les socialistes les aiment ! C'est un spectacle. Je regarde le Président : c'est captivant. Chaque fois que Rocard parle, c'est-à-dire à tout propos, on se demande quand il va lui dire de la fermer. Au bout d'une minute, François Mitterrand a un signe d'énervement qui ne trompe pas : il commence à tapoter sur la table avec sa main...

Le Président, à propos de la décision très controversée de Pierre Arpaillange de supprimer l'isolement carcéral pour les terroristes : Sa proposition était juridiquement juste, mais elle soulevait un problème d'opportunité politique.

L'Iran accepte officiellement la résolution 598 du Conseil de Sécurité adoptée le 20 juillet 1987 qui ordonnait l'arrêt immédiat du conflit qui l'oppose à son voisin irakien.

Mardi 19 juillet 1988

Petit déjeuner chez Michel Rocard, à Matignon. Discussion banale sur la préparation budgétaire.

Lors d'une promenade sur le plateau de Valensole, chez Jean-Louis Bianco, François Mitterrand : Je ne comprends pas pourquoi Michel Rocard s'est fixé de respecter le déficit budgétaire de 100 milliards qui avait été déterminé par Chirac. Il se crée une contrainte supplémentaire et inutile.

Pierre Bérégovoy propose au Premier ministre le remplacement immédiat de Jean Dromer à la présidence de l'UAP. Rocard en fait part à l'intéressé et offre de le nommer ambassadeur de France au Royaume-Uni, ce que Dromer, semble-t-il, refuse.

Bérégovoy avance pour remplacer Dromer le nom de Bernard Attali. Rocard refuse. Il ne souhaite pas le nommer, dit-il, parce que c'est mon frère, que ce serait lui rendre un mauvais service, ainsi qu'à la gauche et à moi-même : on dirait qu'il a été promu grâce à ses appuis et non pour ses qualités. Il n'en a pas moins présidé avant 1986 une autre grande compagnie nationale d'assurances, le GAN.

Le Président, qui n'était pas à l'origine de cette proposition, n'insiste pas. C'est Jean Peyrelevade qui prendra la présidence de l'UAP.

Mercredi 20 juillet 1988

Je remarque qu'on parle beaucoup plus aux Conseils des ministres qu'auparavant. Les discussions sont plus ouvertes, plus animées que sous les gouvernements Mauroy et Fabius. Aujourd'hui, débat intéressant sur les contrats de plan État-régions.

François Mitterrand : On distingue les entreprises sérieuses à ce qu'elles planifient, et on ne voudrait pas que la France fasse ce que font les entreprises ! Les pays qui réfléchissent à leur avenir sont en avance sur les autres. Une nation a le droit de savoir où elle va. Je ne crois pas que l'intérêt général soit la somme des intérêts particuliers. J'ai vu avec beaucoup de tristesse le Plan perdre pratiquement jusqu'à toute réalité au cours des dernières années.

Il évoque le général de Gaulle et sa fameuse formule sur l'« ardente obligation du Plan ». Il dit qu'il ne reprendra pas cette expression, d'abord parce qu'il ne reprend pas les formules des autres, ensuite parce que, dans les faits, il n'y a pas eu la moindre obligation... Mais la planification fait partie des instruments principaux de la réussite de la France d'ici à la fin du siècle.

Michel Charasse, Pierre Bérégovoy et Michel Rocard interviennent à la suite pour s'élever en chœur contre les demandes déraisonnables des ministres, qui, si elles étaient acceptées, rendraient impossible le maintien du déficit à 100 milliards.

François Mitterrand : L'arrivée de tout nouveau gouvernement est un moment propice, aux yeux des administrations, pour essayer de faire passer ce qui, jusque-là, n'a pas reçu une réponse favorable, comme l'a très bien souligné M. le ministre du Budget. Pour être juste, c'est aussi un moment favorable pour le ministère des Finances qui cherche toujours à rattraper ce qu'il a dû lâcher les années précédentes. Il faut que chacun d'entre vous se montre sévère, très sévère chez lui ; sinon, il faudra procéder de façon autoritaire. Il faudra être impitoyable, monsieur le Premier ministre ; la seule priorité, comme je m'y suis engagé auprès des Français, c'est l'Éducation nationale et les domaines qui s'y rattachent, comme la Formation professionnelle, par exemple.

Je suis soucieux — je sais que le Premier ministre partage cette préoccupation — de la sécurité dans les transports. J'avais approuvé la sévérité passée de M. le ministre d'État [Maurice Faure] pour prévenir les accidents de la route. Je suis prêt à soutenir des mesures encore plus rigoureuses pour les transports en commun.

Après le Conseil des ministres, premier Conseil de défense du second septennat. Comme d'habitude, les militaires réclament une augmentation de leurs crédits, alors que les ministres de l'Économie et du Budget veulent, eux, une diminution.

François Mitterrand : Il y a un risque de désordre dans l'empire soviétique. Ce désordre n'est probablement pas préférable, pour nous, à l'ordre qui y régnait jusqu'ici. Je crois qu'à l'échelle d'une génération, la désintégration est inévitable. J'ai entendu Kadar [15 et 16 octobre 1984] et Jaruzelski [4 décembre 1985] m'expliquer qu'ils avaient le choix entre la révolte, héroïque mais inutile, et la patience. Kadar m'a dit : « Nous avons toujours été sous la domination d'un empire, turc, autrichien, puis russe. » Jaruzelski m'a dit : « Ou bien je condamne mon peuple à vivre sous la botte soviétique, ou bien je tire ce que je peux de la situation telle qu'elle est. Êtes-vous prêts, en Occident, à faire la guerre pour la Pologne ? Non. Alors, il n'y a pas d'autre voie que celle que je suis... »

Sur l'arme chimique, le Président précise sa pensée avec une ironie mordante : Je demande que l'on réfléchisse bien à la position française, que je résume en la simplifiant : on n'a pas d'armes chimiques, mais on va en fabriquer. Comme cela, on pourra les détruire avec celles des autres, s'ils acceptent.

Sourires gênés : les militaires se demandent si cela prélude à l'arrêt du programme. Ils n'aiment pas François Mitterrand. Ils le respectent, admirent sa compétence, mais ne l'aiment pas.

Jean-Pierre Chevènement ayant expliqué qu'il souhaite réviser à la hausse le coût de la loi de programmation, François Mitterrand lui répond : Vous avez peu de chances d'obtenir ça.

Tout est dit.

A propos d'une vague de départs parmi ses collaborateurs, le Président me confie : J'avais dit que je changerais la moitié du cabinet. C'est ce qui est en train d'arriver. Vous n'imaginez pas les strates qui peuvent s'accumuler en sept ans. Quand les gens restent sept ans dans les mêmes fonctions, ce n'est pas sain.

Les gouvernements sud-africain, angolais et cubain signent un accord sur l'évacuation de l'Angola et l'accession à l'indépendance de la Namibie.

Jeudi 21 juillet 1988

Je rencontre à New York le secrétaire général de l'ONU, Javier Perez de Cuellar. Je lui parle de l'idée d'organiser, le 14 Juillet 1989, un Sommet Nord/ Sud à Paris et lui apporte une lettre formelle d'invitation pour qu'il y assiste. Il approuve l'idée. Nous dressons ensemble une première liste d'autres chefs d'Etat à inviter.

Vendredi 22 juillet 1988

Margaret Thatcher résilie le mandat des deux commissaires britanniques à Bruxelles : elle les accuse d'être trop pro-européens !

Mercredi 27 juillet 1988

Au Conseil des ministres, à propos du remplacement de Jean Dromer par Jean Peyrelevade à la présidence de l'UAP, François Mitterrand : Ce n'est pas une affaire d'État. M. Dromer part comme il est venu, de même que M. Peyrelevade arrive comme il est parti. Oui, c'est une décision politique ; non, ce n'est pas une chasse aux sorcières. J'avais annoncé pendant la campagne électorale qu'il faudrait casser les « noyaux durs » tels qu'ils ont été constitués. En soi, les « noyaux durs » ne sont pas une mauvaise notion, mais ce qui n'est pas supportable, c'est la confiscation, par une formation politique, de l'ensemble des féodalités économiques. L'UAP devait être privatisée pour conforter le pouvoir de cinq ou six groupes — en réalité, de cinq ou six personnes qui contrôlent l'économie. Est-ce que l'on va laisser ce pouvoir à des personnes qui sont directement ou indirectement trésorières de certains partis politiques ? J'assume la responsabilité de cette décision, je proclame qu'il s'agit d'une décision politique pour en finir avec la mainmise d'un certain nombre de groupes sur l'économie de la France !

Il n'ignore pas que ces propos ne tarderont pas à être connus des intéressés.

A propos du mouvement préfectoral, François Mitterrand prononce l'éloge de Pierre Verbrugghe, qui revient après son éviction par Charles Pasqua.

Une communication d'Olivier Stirn sur le tourisme permet à Michel Charasse d'expliquer, avec sa truculence coutumière, que les problèmes du tourisme ne sont pas seulement une question de budget, mais d'amabilité dans l'accueil, d'heures d'ouverture des hôtels et de maîtrise dans la technologie de la plomberie et de la tuyauterie !

François Mitterrand : Et les horaires d'ouverture des musées ?

Jack Lang : Pour la première fois, les musées sont restés ouverts le 14 Juillet. J'espère qu'ils le seront le 15 août et que nous pourrons continuer.

A propos du terrorisme en Corse, Pierre Joxe précise : L'application du droit en Corse n'est pas la règle, mais l'exception. Certaines pratiques du gouvernement précédent ont encouragé cela. On peut imaginer une évolution de type mafieux. Il ne faut pas se faire d'illusions sur la trêve, qui n'aura qu'un temps et ne résoudra pas tous les problèmes.

A propos du statut exceptionnel de la Corse, Michel Charasse s'étonne de constater que l'impôt sur les grandes fortunes n'y est pas applicable.

François Mitterrand : Si les choses sont telles qu'elles sont, si le pouvoir continue d'appartenir à ceux qui le détiennent, il n'y a aucune raison pour que cela change. Il faut que les Corses aient le sentiment qu'ils règlent eux-mêmes leurs propres affaires. Les statuts qui ont été adoptés sont trop timorés. Mais, d'autre part, il faut sortir des très mauvaises habitudes corses. L'État, dans ce domaine, doit être d'une sévérité implacable. Il ne s'agit pas de rechercher je ne sais quelle égalité entre la Corse et, disons, le Poitou-Charentes. La situation de la Corse est plus proche de celle d'îles plus lointaines...

Roland Dumas propose Jean-Bernard Raimond comme ambassadeur auprès du Saint-Siège. Cela lui ira comme un gant, commente le Président.

Jeudi 28 juillet 1988

Avant le départ des Soviétiques, le désordre s'installe en Afghanistan. Le retrait soviétique se poursuit conformément aux accords de Genève, mais les Pakistanais transgressent ces accords en poussant les éléments les plus radicaux de la résistance (la faction Hekmatyar) à engager une offensive de grande envergure. Ils peuvent rendre la vie compliquée à Najibullah en déversant une pluie de roquettes. Nous devons nous préparer à une évacuation de notre ambassade, ne serait-ce que pour éviter d'avoir à se placer sous la protection des Soviétiques, comme c'est d'ores et déjà le cas pour le chargé d'affaires américain dont la sécurité est assurée par des miliciens afghans sous les ordres du KGB !

Pour la première fois depuis 1967, date de la rupture des relations entre l'URSS et Israël, une mission diplomatique israélienne se rend à Moscou.

Vendredi 29 juillet 1988

En Hongrie, Imre Pozsgay, chef des réformateurs, entre au gouvernement. C'est le signe d'un profond bouleversement qui passe inaperçu.

Dimanche 31 juillet 1988

Pierre Bergé, à qui Jack Lang souhaite confier la présidence de l'Opéra-Bastille, a le sentiment que l'institution court à la catastrophe si on ne parvient pas à casser les clauses financières du contrat de Daniel Barenboïm et à réduire ses pouvoirs en matière d'élaboration des programmes. Il explique au Président que, par crainte des effets médiatiques qu'entraînerait le départ de Barenboïm — et, avec lui, celui, prévisible, de Patrick Chéreau et le désaveu possible de Pierre Boulez —, on se place en position de faiblesse. A ses yeux, l'Opéra-Bastille ne serait pas condamné parce que ceux qui ont voulu faire un Opéra à leur mesure et non à celle du public le quitteraient. Il ne recommande donc pas de rompre les négociations, mais conseille de ne pas négocier à n'importe quel prix : les deux points de litige évoqués doivent, selon lui, être impérativement corrigés, et la politique de l'Opéra-Bastille se décider entre le président des Opéras de Paris et le directeur de l'Opéra-Bastille. Il souligne que toute autre solution serait vouée à l'échec et entraînerait immanquablement celui de l'Opéra-Bastille lui-même.

Mardi 2 août 1988

Les pays créanciers membres du Club de Paris se mettent d'accord sur la mise en application de la décision prise à Toronto d'alléger la dette des pays les plus pauvres. Le Trésor français va établir, pour le solde, une durée de rééchelonnement supérieure à celle de dix ans évoquée initialement ; à défaut, la charge de remboursement pour les pays endettés resterait trop forte. Cette durée est portée à quatorze ans pour les crédits commerciaux garantis et à vingt-cinq pour les prêts d'aide publique au développement. Le coût budgétaire sera d'environ 1 milliard de francs par an.

Une fois de plus, l'obstination de Jack Lang aura payé : le budget de la Culture augmentera de 12 %, soit deux fois plus que celui de l'Education nationale. Bien joué : à grand ministre, budget élevé.

Jeudi 4 août 1988

La Jordanie annonce le licenciement des 21 000 fonctionnaires palestiniens qu'elle employait en Cisjordanie.

Vendredi 5 août 1988

L'AFP diffuse cette dépêche : Sacrifiant quelques heures de vacances en Suède, Michel Rocard a définitivement arrêté, jeudi soir, les grandes lignes du budget de l'État pour l'année 1989... Le Premier ministre a procédé aux tout derniers arbitrages avant de se reconsacrer [sic] à ses vacances sur les eaux de la Baltique. Selon son entourage, le Premier ministre a fait un rapide aller-retour à Paris, jeudi soir. Il ne s'est cependant pas rendu à Matignon.

En réalité, Michel Rocard n'a jamais quitté la Baltique, il n'est aucunement rentré à Paris. C'est en Suède, et non à Paris, qu'il a signé hier soir les « lettres-plafonds » fixant les crédits de chaque ministère. Jean-Paul Huchon les lui a apportées en début d'après-midi, à Stockholm, à bord d'un avion du GLAM. L'information donnée par l'AFP émane pourtant de Matignon...

Lundi 8 août 1988

Javier Perez de Cuellar annonce le cessez-le-feu entre l'Iran et l'Irak.

Adoption de la loi sur la prévention du licenciement économique et sur le droit à la conversion, qui, sans rétablir l'autorisation administrative de licenciement, redonne aux salariés, notamment les plus âgés, des droits et garanties que la droite avait supprimés en 1990.

Vendredi 12 août 1988

Philippe Séguin fait paraître un communiqué pour démentir un écho publié dans la presse, selon lequel il aurait affirmé que le RPR a autre chose à faire que de soutenir ad vitam les candidatures présidentielles de Jacques Chirac.

Pourtant, je crois bien l'avoir déjà entendu un jour me dire quelque chose dans ce goût-là...

Dimanche 14 août 1988

Au Burundi, des troubles inter-ethniques, entre Hutus et Tutsis, sont durement réprimés par l'armée : officiellement 5 000 morts.

Lundi 15 août 1988

En Pologne, grève des mineurs de Haute-Silésie pour obtenir la reconnaissance de Solidarnosc.

Moscou annonce le retrait de la moitié du corps expéditionnaire d'Afghanistan.

George Bush est investi par le Parti républicain pour l'élection présidentielle de novembre.

Mardi 16 août 1988

Des décisions restent à prendre afin de préciser le déroulement du prochain Sommet, sa coordination avec les fêtes du Bicentenaire, les procédures matérielles et diplomatiques nécessaires à sa préparation. Chacun, à Paris, commence à mesurer l'ampleur des responsabilités et des risques que nous avons pris en décidant la simultanéité des deux événements.

Les réunions restreintes se dérouleront pour l'essentiel dans la Pyramide du Louvre. Le centre de presse et les délégations devraient être installés dans l'Arche de la Défense : ce serait moins perturbant pour la circulation dans Paris, déjà difficile en cette période.

Le jeudi 14 Juillet, les sept chefs d'État seront conviés à assister au défilé sur les Champs-Élysées ; séance d'ouverture au Louvre, dîner des seuls chefs d'État et de gouvernement dans la Pyramide. Le vendredi 15 juillet, séance de travail au Louvre ; déjeuner à la Villette ; trajet en bateau jusqu'à l'Arche de la Défense ; séance de travail informelle et dîner sur le toit de l'Arche. Samedi 16 juillet : séance de travail à l'Arche ; déjeuner, conférence de presse finale dans le centre de presse ; dîner de gala à Orsay.

Plusieurs chefs d'État du Tiers-Monde seront également invités dès le 12 juillet. Ils pourront ainsi se rencontrer entre eux et rencontrer les sept chefs d'Etat des pays industrialisés avant d'assister aux cérémonies des 13 et 14 Juillet. Il s'agira des présidents de l'Argentine, du Brésil, du Mexique, du Zimbabwe (également président des non-alignés), de la Côte d'Ivoire, du Sénégal, de l'Inde, de la Chine et des Philippines, ainsi que le secrétaire général de l'ONU.

Il faut naturellement que le 14 Juillet n'apparaisse pas comme un simple « lever de rideau » du Sommet des pays riches. Aussi des réunions bilatérales informelles entre chefs des États du Nord et du Sud seront-elles organisées le 12 juillet, suivies d'une réunion générale de travail et d'un grand dîner à l'Élysée. Le 13 juillet, des réunions de travail auront lieu dans la Pyramide du Louvre (où se tiendra ensuite le Sommet des Sept), en présence de ceux des sept chefs d'État des pays industrialisés qui auront accepté de venir plus tôt. Le 13 au soir, inauguration de l'Opéra-Bastille, en présence de tous les chefs d'État présents, avant un dîner (par exemple au premier étage de la tour Eiffel, pour mieux voir les festivités qui se dérouleront ce soir-là dans Paris : feux d'artifice, concerts, etc.).

Traditionnellement, le sherpa du pays hôte doit tenir cinq réunions préparatoires, dont au moins une en terre américaine afin de réduire le décalage horaire des sherpas américain, canadien et japonais. Je propose au Président d'en tenir une en octobre à Rambouillet, une autre en février en Martinique, une troisième en mars dans le Périgord — chez Roland Dumas —, une quatrième en mai en Alsace, une cinquième en juin à Rambouillet.

Il serait également nécessaire de réunir une fois ou deux, avant la réunion des sherpas des Sept, les sherpas des pays du Tiers-Monde pour préparer la réunion du 13 entre le Nord et le Sud.

Le Président donne son aval à toutes ces suggestions. Agréable de travailler pour quelqu'un qui ne retient pas la confiance qu'il a accordée !

Je choisis un diplomate remarquable, Loïc Hennekinne, pour être le secrétaire général de l'opération, responsable de l'ensemble de la logistique.

Pierre Joxe s'inquiète de voir s'accumuler les problèmes de gestion du Bicentenaire. Il pense qu'en termes de sécurité tout cela sera impossible à organiser. Quel est le fou qui a voulu ça ? me lance-t-il avec un regard accusateur.

Mercredi 17 août 1988

Au Conseil des ministres, Pierre Joxe annonce le prochain remplacement d'un commissaire qu'il envisage de nommer contrôleur général. François Mitterrand remarque : Je vous trouve bien indulgent. Façon élégante de souligner que, pour sa part, il considère le promu comme un imbécile incompétent.

A Michel Rocard qui souhaite que la Commission européenne prenne des mesures de rétorsion contre le protectionnisme américain le Président rétorque : Je ne pense pas que vous puissiez espérer une position ferme et commune de la Communauté européenne à ce sujet. L'Italie, la Grande-Bretagne et la RFA sont toujours indulgentes vis-à-vis des États-Unis.

A propos du Liban : Si Frangié devenait Président, la guerre civile reprendrait, ce serait un choix très dangereux. La France serait saisie par les chrétiens et, dans le même temps, elle ne peut apparaître comme protectrice des seuls chrétiens. Il faut que notre diplomatie agisse contre Frangié.

Pierre Bérégovoy évoque la nécessité d'un accord avec la RFA sur la politique économique et monétaire.

François Mitterrand : Il y a une contradiction entre l'attitude allemande sur le terrain économique et financier et son attitude sur les autres terrains. Tout est rapport de forces. L'Allemagne est divisée, même si elle reste un grand pays, un grand peuple. Elle est privée des attributs de la souveraineté. Elle tient à sa puissance. Or, sa puissance, c'est l'économie, et le Deutsche Mark en est la force atomique. Je ne crois pas que nous convaincrons les Allemands de la nécessité de changer de politique, même si je l'espère. Tout ne va pas pour le mieux en RFA, ce qui peut amener les Allemands à se montrer plus conciliants. Là comme ailleurs, comptons d'abord sur nous, ce qui ne signifie pas qu'il faut se replier sur soi. Faisons une bonne politique, et nous en mesurerons les effets sur nos relations avec la RFA.

Le général Zia ul-Haq, président du Pakistan est tué dans l'explosion de son avion. Le sang répond au sang.

Jeudi 18 août 1988

Au cours d'une conférence de presse, Pierre Bérégovoy annonce une première mesure : le taux le plus bas de TVA va passer de 7 à 5,5 % dès la loi de finances pour 1989 (les mesures concernant la fiscalité de l'épargne ne seront mises en œuvre que dans le cadre du budget 1990). Cette mesure est présentée comme alliant justice sociale, efficacité économique, simplicité et marche vers l'Europe.

Vendredi 19 août 1988

Le ministère de l'Économie annonce le déblocage de crédits importants en vue d'aider au développement de la Nouvelle-Calédonie.

Samedi 20 août 1988

A 5 heures, ce matin, un accord est conclu au ministère des DOM-TOM, à Paris, entre le gouvernement, le RPCR et le FLNKS, sur l'avant-projet de loi référendaire fixant le statut de la Nouvelle-Calédonie jusqu'au scrutin d'autodétermination prévu pour 1998. Comme Jean-Marie Tjibaou, Jacques Lafleur a fait preuve d'un grand sens des responsabilités.

Dimanche 21 août 1988

Des milliers de personnes défilent à Prague pour le 21e anniversaire de l'entrée des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie. C'est la plus importante manifestation depuis août 1969. Près de 200 interpellations.

Lundi 22 août 1988

En Pologne, la grève s'étend aux chantiers navals de Gdansk. Le couvre-feu est imposé.

Mardi 23 août 1988

Petit déjeuner à l'Élysée avec Jean-Paul Huchon. Celui-ci affirme : Michel est désormais assuré de durer à Matignon jusqu'aux municipales. Les dinosaures du PS, les Jospin et autres Fabius vont être obligés de tenir compte de son succès sur la Nouvelle-Calédonie ; le paysage politique va en être modifié.

On me rapporte que Michel Rocard souhaite nommer à la présidence de la SNCF son vieil ami José Bidegain, ancien directeur des affaires sociales de Saint-Gobain, maintenant au cabinet de Roger Fauroux au ministère de l'Industrie. A peine son nom est-il avancé que Michel Delebarre, ministre des Transports, proteste en faisant observer que Bidegain n'est pas haut fonctionnaire. Finalement, Rocard et Delebarre se mettent d'accord sur le nom de l'actuel PDG de Gaz de France, Jacques Fournier, ancien secrétaire général du gouvernement et conseiller d'État.

En Pologne, le pouvoir rejette une offre de négociation de Lech Walesa. Multiplication des interventions policières.

Joyeux anniversaire pour Michel Rocard demain ! Cet après-midi, Le Monde publie un commentaire de Laurent Fabius qui juge que le gouvernement manque d'un grand dessein qui mobilise les Français. Le PS aussi en prend pour son grade.

Mercredi 24 août 1988

Au Conseil des ministres, débat sur l'augmentation de 1 % des fonctionnaires. Favorables à cette augmentation, un groupe de ministres — Jospin, Durafour, Soisson, Chevènement — avec Rocard à leur tête. Seul contre, Michel Charasse, ministre du Budget : On demande un armistice avant que la guerre ne soit déclarée. On répond à une question qui n'a pas été posée. Et d'expliquer qu'il lui paraît maladroit de lâcher aujourd'hui 1 % alors que, courant septembre, doit précisément s'ouvrir avec les mêmes fonctionnaires une négociation en vue de définir la revalorisation de leurs traitements.

Le ministre du Budget se tourne alors vers ceux qui ont soutenu la proposition de Michel Rocard et qui sont, comme par hasard, les plus gros employeurs de fonctionnaires : J'ai pris note de votre position. Je suis persuadé que vous serez prêts, le moment venu, à cotiser sur votre budget ; il faudra bien, en 1989, faire quelque part des économies pour payer les fonctionnaires.

Lionel Jospin intervient pour demander que l'on se rappelle par qui les socialistes ont été portés au pouvoir. Il intervient souvent sur des problèmes qui ne sont pas de sa compétence, comme pour marquer sa position de premier des ministres d'État.

Michel Rocard, tout en déclarant avoir pris en compte les observations de Michel Charasse, tient bon et propose une augmentation de 1 %.

François Mitterrand clôt le débat : Sur le fond, cette décision s'impose. Vous avez fait état des disparités de pouvoir d'achat entre salariés et non-salariés, entre fonctionnaires et non-fonctionnaires. C'est très significatif d'une orientation sociale injuste, donc d'une politique injuste. Notre devoir est de veiller à réduire cet écart.

Sur la forme, on peut toutefois s'interroger. Attention à ne pas entamer une échelle de perroquet qui mettrait en cause la politique économique générale du gouvernement. On n'en est pas là. En tout cas, ce 1 % doit être considéré comme un à-valoir à étaler sur un certain temps.

A propos de la sécurité routière, Michel Delebarre demande que les ministres cessent de faire « sauter » les contraventions de leurs amis, tout au moins celles qui sanctionnent des actes dangereux : Moi-même, reconnaît-il, j'avais une très bonne productivité en la matière...

Sur la Nouvelle-Calédonie, François Mitterrand : Je me réjouis de la façon dont le gouvernement, et d'abord le Premier ministre et le ministre des DOM-TOM, a su agir dans une affaire particulièrement délicate. Je n'ai ménagé ni les encouragements, ni ma gratitude pour ce qui a été accompli.

Nous ne pouvons pas dire que nous sommes parvenus au terme du processus. Nous pouvons encore connaître des phases difficiles avant comme après le référendum. Ceux qui étaient maîtres après Dieu se sont trouvés dans une situation impossible après mon élection et celle de la nouvelle majorité. Peut-être ne baissent-ils la tête qu'en espérant retrouver leur pouvoir, mais il est vrai qu'il y a eu une participation personnelle de M. Lafleur, sans doute aussi pour des raisons qui lui sont propres [son état de santé]. La collectivité européenne connaîtra encore des soubresauts et voudra sa revanche. La collectivité canaque n'a pas dissimulé son objectif final, l'indépendance, ce qui est parfaitement licite. Mais la Nouvelle-Calédonie est sans doute un cas unique de colonie de peuplement où l'équilibre numérique est à peu près réalisé entre la population d'origine et la population européenne. L'indépendance eût été certaine et déjà acquise si la population européenne avait été majoritaire, comme en Nouvelle-Zélande ou en Australie. De la même manière, si la majorité avait été canaque, elle aurait obtenu l'indépendance, comme au Vanuatu ou aux îles Fidji.

En Nouvelle-Calédonie, le phénomène politique et social est aussi un phénomène de classe. L'ethnie dominée est aussi la classe exploitée.

Je renouvelle non pas mes félicitations, le mot serait insuffisant, mais mon accord profond avec ce qui a été accompli, qui est d'ailleurs conforme aux objectifs que j'ai fixés lors de l'élection présidentielle. Il faut que vous sachiez que j'avais souhaité et proposé, avant la semaine sanglante, une mission de conciliation, non seulement oralement, mais par écrit. Dans la précipitation de la fin de la campagne présidentielle, il a fallu que certains agissent autrement pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la Nouvelle-Calédonie.

J'ai donc des raisons toutes particulières de me réjouir.

L'amnistie en Nouvelle-Calédonie pose problème. En effet, le texte de l'avant-projet prévoit que les auteurs de crimes de sang seront remis en liberté s'ils ne sont pas jugés avant la fin de l'année. Ce qui est anticonstitutionnel, font observer Michel Charasse et Pierre Arpaillange.

François Mitterrand : Je suis d'accord avec les observations de M. le garde des Sceaux et de M. le ministre délégué au Budget. J'en ai parlé avec M. le Premier ministre. Mais il y a des moments où l'Histoire doit prévaloir. Certes, ce raisonnement serait terriblement dangereux s'il n'était pas tenu par des gens scrupuleux à l'égard des lois de la République. Mais qu'est-ce qui est essentiel ? L'essentiel est de réussir la réconciliation et de la réussir pour la France. Il est très grave de déroger à un principe. Il m'était difficile de donner mon consentement ; je le donne néanmoins et j'assume cette décision, parce qu'il faut sauvegarder l'essentiel. Naturellement, les formations parlementaires vont s'en saisir, et ce sera la principale difficulté de ce débat. La justice française s'est très mal tenue, quand elle ne s'est pas déshonorée en Nouvelle-Calédonie. Rares ont été les magistrats qui ont montré du courage.

A l'occasion de l'anniversaire de Michel Rocard, François Mitterrand prononce une phrase compliquée qui donne lieu à différentes interprétations autour de la table du Conseil : C'était hier l'anniversaire du Premier ministre — je ne dis pas son âge, bien qu'il soit à un âge où on puisse encore le dire. Je forme donc des vœux pour la continuation de son action. En même temps, il n'y a pas que l'action publique : la vie privée est au moins aussi importante. Je souhaite qu'il ait tout le bonheur qu'un homme peut attendre de sa vie personnelle.

Difficile de faire moins chaleureux.

Jeudi 25 août 1988

Vu l'administrateur général de la Bibliothèque nationale, Emmanuel Le Roy Ladurie, qui vient me dire combien il serait préférable de consacrer les crédits prévus pour la nouvelle Grande Bibliothèque à... la Bibliothèque nationale.

Vendredi 26 août 1988

Rencontré Nicolas Sarkozy. Discussion sur l'Europe, la politique étrangère, le rôle de la Présidence de la République, etc. Rarement vu quelqu'un d'aussi sincèrement passionné par la chose publique. Dommage qu'il ne soit pas avec nous !

Lundi 29 août 1988

De retour d'un voyage de trois jours en Nouvelle-Calédonie, Michel Rocard demande au Président de confier une mission à Alain Peyrefitte.

François Mitterrand refuse.

Réunion de préparation budgétaire à l'Élysée. La croissance est revenue et, avec elle, les excédents budgétaires. Qu'en faire ?

Beaucoup, dont Pierre Bérégovoy, souhaitent abaisser la TVA. Je ne suis pas sûr que cela constitue une réelle urgence. C'est le seul « gisement » fiscal dont nous disposions. Une fois réduit, un taux peut difficilement être relevé. C'est aussi le point de vue de Michel Rocard. Si baisse de la TVA il doit y avoir, celle sur les supports son et image correspond au moins à un véritable objectif ! Les autres ne relèvent que d'une politique de l'indice des prix et pourraient nuire à celui, très sensible, du commerce extérieur.

Le ministère des Finances n'a pas réussi à empêcher la Société Générale d'augmenter son capital d'une façon qui renforce le contrôle du « noyau dur » sur l'établissement privatisé. Seuls, au sein du conseil d'administration, Jean-Louis Descours et Jean-René Fourtou (qui en avait reçu l'ordre du ministre) s'y sont opposés. Courageusement, Michel Albert n'est pas venu. Les autres membres du conseil ont emporté la majorité. Cette affaire (qui porte sur 17 % du capital de la Générale) ne « verrouille » pas totalement le « noyau dur », puisqu'elle ne concerne que la moitié de ce qui était prévu. Mais elle rendra cependant plus difficile la reconquête de ce groupe. Pierre Bérégovoy, qui me rapporte l'affaire, souhaite en parler demain au Président.

Mardi 30 août 1988

Petit déjeuner avec Michel Rocard à Matignon. Discussion tendue sur le budget. Pierre Bérégovoy résiste à toutes les revendications. L'ambiance manque de chaleur. Nul n'ose s'exprimer franchement, persuadé que ses propos s'étaleront demain de manière déformée dans la presse.

Pierre Bérégovoy vient parler au Président de la Société Générale. Il veut faire casser le noyau dur et le Président lui donne le feu vert pour le faire, par tous les moyens.

Mercredi 31 août 1988

En Pologne, le pouvoir se résout à engager des pourparlers avec Solidarité.

Au Conseil des ministres, Michel Rocard rapporte plusieurs épisodes significatifs de son récent voyage en Nouvelle-Calédonie. Dans le salon de l'aéroport de Nouméa, géré par la Chambre de commerce, un mur est décoré par trois portraits de Canaques arborant les légendes suivantes : Chasseur, Pêcheur, Anthropophage. M. Lèques, maire barriste de Nouméa, a fait applaudir le nom de Tjibaou par une salle à 95 % caldoche. A Poindimié, il y avait des drapeaux canaques et français. Jacques Lafleur, à propos des premières oriflammes, a déclaré : Je n'ai rien vu. Après son discours, Michel Rocard a pris le risque de faire jouer La Marseillaise ; tout le monde s'est levé. A Canala, le chef coutumier a remis à Michel Rocard un drapeau canaque en disant joliment : Nous souhaitons que ce drapeau grandisse à l'ombre du vôtre.

François Mitterrand : Les résultats de ce qui a été entrepris depuis trois mois parlent d'eux-mêmes. Je pense qu'ils seront reconnus par l'opinion. Il est très important que le porte-parole du gouvernement fasse ressortir que le référendum constitue un élément décisif du contrat qui a été passé. Renoncer au référendum eût été renoncer à l'accord. Ceux qui s'en prennent à la forme, en réalité, et ils le savent, s'en prennent au fond.

Tout est affaire de confiance. La confiance a besoin de garanties, parce que la France a trompé par deux fois déjà ses partenaires [allusion à 1963, avec la renonciation à l'application de la loi-cadre Defferre, et à 1986, lorsque la droite a remis en cause le statut]. Il faut assurer maintenant la suite. Il faut changer une partie du haut commandement militaire qui a voulu « casser du Canaque », comme autrefois on cassait du Viêt ou du fellagha.

A propos de la nomination de Pierre Bergé à la présidence de l'Opéra-Bastille : Il faut rendre hommage à l'action de M. Soubie, qui, dans une période difficile, a sauvé ce qui pouvait l'être dans un grand esprit d'équité.

A la suite de l'exposé d'Hélène Dorlhac sur l'accueil et la place de l'enfant dans la société : Il y a trop peu de places de crèche, mais il est très difficile d'envisager leur multiplication, cela coûte très cher. Il faut faire preuve d'imagination et développer d'autres modes de garde. Parmi les familles qui souhaiteraient faire garder leurs enfants, il y en a 350 000 qui n'ont pas de solution satisfaisante. En même temps, il y a 2,5 millions de chômeurs. Le gouvernement doit mettre au premier rang de ses préoccupations le règlement de cette difficulté.

Il évoque les sévices commis à l'encontre d'enfants, puis conclut: La communication de Mme Dorlhac est la dernière qu'aura entendue aujourd'hui le Conseil en raison du rang protocolaire du secrétariat d'État à la Famille. Elle n'en est pas moins très importante, mais l'ordre protocolaire dépend de l'ancienneté des départements ministériels ! Moi-même, j'ai connu cela quand j'étais ministre de la France d'outre-mer, responsable d'un ministère qui n'était qu'un vague surgeon d'un ministère de la Marine mais qui avait en charge 35 millions d'habitants et la décolonisation...

Après le Conseil, Jean-Pierre Soisson nous raconte son récent entretien avec Raymond Barre. L'ancien Premier ministre lui aurait dit : Je préfère mille fois une présidence Mitterrand à une présidence Chirac ; et je suis prêt à une coopération avec le Président dans le cadre de la majorité présidentielle. On ne négocie pas avec le chef de l'État, mais on peut discuter avec lui sur les conditions dans lesquelles on rejoint la majorité présidentielle. L'impôt sur les grandes fortunes, je ne suis pas contre ; je souhaite pouvoir le voter. La Nouvelle-Calédonie : un succès remarquable.

Faut-il croire Soisson ?

Inquiétude de François Mitterrand : à Nouméa, la justice a trouvé des circonstances plus qu'atténuantes aux Caldoches coupables d'avoir froidement assassiné des Canaques. Ces magistrats se sont déshonorés, commente le Président.

Michel Rocard décide de poursuivre le programme du satellite TDF 1. Décision inévitable et pourtant risquée : annuler, c'est reconnaître un énorme gaspillage ; continuer, c'est envisager de le doubler.

Jeudi 1er septembre 1988

Le projet d'une Université internationale installée sur le toit de l'Arche se précise. L'Arche elle-même sera prête à accueillir le prochain Sommet des Sept.

Jack Lang souhaite proposer au Président l'organisation d'une grande célébration de la bataille de Valmy dans un an.

François Mitterrand me demande d'interroger Bérégovoy : pourquoi le tiers de la dette des pays les plus pauvres (comme le Togo), qui est censé devoir être annulé, représente en fait moins que cette proportion, d'après les calculs du Club de Paris ? Les pays intéressés n'y comprennent rien.

Renseignements pris, le Club de Paris, qui réunit tous les pays créanciers, rogne sur certains points pour ne pas tenir l'engagement pris à Toronto...

Je demande au Président s'il est possible d'annoncer le lieu où se réunira le prochain Sommet, puisque Jack Lang et Jean-Noël Jeanneney tiennent leur conférence de presse sur le Bicentenaire.

Le Président : On peut l'annoncer.

Voilà, les dés roulent...

Léon Schwartzenberg, qui a quitté le gouvernement, m'invite à être présent sur le plateau de L'Heure de vérité, la semaine prochaine. J'accepte. Le Président ne s'y oppose pas. Michel Rocard ne m'en tient pas grief.

En Pologne, les grévistes votent la reprise du travail.

Les neuf premiers des 108 Pershing II basés en RFA sont retirés, conformément à l'accord sur les forces nucléaires intermédiaires.

Vendredi 2 septembre 1988

Un an après le point de détail, nouveau calembour révélateur de Jean-Marie Le Pen au cours de l'université d'été du Front national, à propos du ministre de la Fonction publique : Durafour crématoire. Pour être sûr d'être compris, le chef du FN enfonce bien le clou, toujours à propos de l'attitude de l'extrême droite pendant la dernière guerre : Le temps du mépris, de la peur et de la honte est derrière nous.

Michel Rocard aux jeunes des clubs Forum réunis à Vitrolles : Le projet que nous bâtissons ensemble, tel qu'il est traduit dans la Lettre à tous les Français de François Mitterrand, qui en est le meilleur résumé, est d'édifier une société de croissance solidaire et apaisée ou, pour dire les choses plus simplement encore, faire de la France une société où il fait bon vivre, en la faisant avec d'autres, puisque nous savons que les moyens ne nous sont plus donnés de la faire tout seuls.

Peut-on dire les choses plus simplement ?...

Mardi 6 septembre 1988

Au cours d'un déjeuner à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne) avec Harlem Désir, Julien Dray, Isabelle Thomas et Jean-Louis Bianco, François Mitterrand évoque la campagne des présidentielles : J'ai été bon au Bourget et, à deux reprises, en province : à Rennes et à Montpellier. J'ai eu deux fois des problèmes de sonorisation : à Grenoble et Toulouse, où j'étais fatigué. Interrogé sur la date à laquelle il a décidé de se représenter, sur le choix et la forme de cette annonce, il répond : Il est difficile de dire quand une décision se forme... En tout cas, j'avais décidé de réveiller la campagne, puisque tout le monde m'attendait en tonton gâteau consensuel.

Sur Michel Rocard : S'il réussit comme chef de gouvernement, il a de bonnes chances d'être le prochain candidat de la gauche. Sinon, il en a très peu. Il ne faut donc pas qu'il perde son temps à s'occuper du parti.

Sur Laurent Fabius : Je connais mieux que quiconque ses défauts, mais c'est celui qui me paraît le plus doué. Lionel Jospin a plus de structure politique, mais, précisément parce qu'il en a moins, Fabius est capable d'apprendre et de progresser, alors que Jospin est parfois rigide. Mais rien n'est joué.

Mercredi 7 septembre 1988

Au Conseil des ministres, François Mitterrand prononce l'éloge de François Scheer, qui devient secrétaire général du Quai d'Orsay en remplacement de Gilbert Pérol, nommé ambassadeur à Rome : Un de nos meilleurs diplomates. Il sera difficile de le remplacer.

Roland Dumas annonce que Jacques Andréani sera élevé à la dignité d'ambassadeur de France. Il est né, dit-il, en 1922. Non, le coupe François Mitterrand, il serait déjà à la retraite ! Il est né en 1929.

Jean-Pierre Chevènement rend compte des réactions très négatives du congrès du SPD allemand sur la dissuasion française. Le Président : Nous n'avons pas du tout besoin des Allemands pour définir la dissuasion. C'est un sujet qui ne les regarde pas, qui ne regarde que la France. Nous ne prenons pas l'Europe en charge. Les Allemands n'ont pas à décider pour leurs voisins. Ils ont le mark, ils en usent jusqu'à l'abus. Il ne faudrait pas que leur tempérament les pousse jusqu'aux limites de leur pouvoir. Nous ne sommes pas les gardiens de l'Allemagne.

A propos de la coordination des industries d'armement, François Mitterrand : La vérité, c'est que ce ne sont pas les gouvernements qui décident en la matière, mais le complexe militaro-industriel.

A propos du déminage dans le Golfe, Michel Rocard se dit favorable à la proposition des Britanniques qui souhaitent que ces opérations soient effectuées sous commandement intégré dans le cadre de l'UEO. Le Président la rejette : Il peut y avoir une coordination, mais pas de commandement unique. Que l'UEO s'occupe sérieusement de ce qui la concerne !

A propos des Kurdes, François Mitterrand évoque le génocide arménien de 1917 : Jusqu'ici, tout le monde était resté silencieux sur ce qui se passait en Irak. En politique étrangère, il faut toujours avancer en sachant où l'on pose le pied. Là, je mets le pied sans précaution.

A propos du nouveau « calembour » de Jean-Marie Le Pen, le Président fait part à tous du sentiment qu'il éprouve au moment où M. Durafour est l'objet d'une agression de caractère injurieux et difficilement supportable. Je connais sa très ancienne tradition au service de la République et ses sentiments personnels sur tout ce qui touche à l'Holocauste. Je tiens à l'assurer de toute ma sympathie.

Jeudi 8 septembre 1988

Ce matin, deux heures en compagnie de Jack Lang et de Jean-Noël Jeanneney pour examiner les conditions du déroulement des fêtes du 14 Juillet 1989 et du Sommet. Lang se propose de faire une communication en Conseil des ministres, le 21 septembre, et de donner une conférence de presse, le 28, avec Jeanneney. Nous convenons de fusionner les équipes chargées de la préparation logistique du Sommet et des fêtes du Bicentenaire, et de les placer sous l'autorité de Loïc Hennekinne. Celui-ci sera assisté d'un responsable budgétaire, d'un responsable de la sécurité et d'un préposé aux médias.

Il y aura un grand spectacle organisé par Jean-Paul Goude, sur le thème de La Marseillaise. L'idée est de Christian Dupavillon. Des milliers de militaires en costume d'époque convergeront en multiples cortèges vers l'Étoile. L'hymne national sera interprété par de grands chanteurs (Jessie Norman) et des chœurs d'enfants. Les chefs d'État assisteront à ce spectacle, sans doute depuis le ministère de la Marine, place de la Concorde. Conformément à l'idée de Christian Dupavillon, le spectacle sera financé par les droits de télévision et retransmis en France par Antenne 2.

Le Sommet lui-même se déroulera à l'Arche et se conclura par un dîner à la Pyramide du Louvre.

De grandes fêtes auront lieu également dans huit villes de France.

Après la conclusion du Sommet et à l'issue d'un dîner au musée d'Orsay, le spectacle de Jean-Michel Jarre, peut-être retransmis par TF1, clôturera l'ensemble des cérémonies.

La difficulté consiste à déplacer le spectacle de Jean-Michel Jarre au 16, alors qu'il a déjà passé avec Jacques Chirac, Jean Tiberi et Edgar Faure un accord lui garantissant le contrôle absolu de la soirée du 14.

Le Président accepte le programme. Sur un sujet aussi sensible, il s'en remet à nous sans rien vérifier : de quoi donner un certain vertige...

En Hongrie, amnistie pour les condamnés de 1956. Trente-deux ans après !

Vendredi 9 septembre 1988

Dans une interview à L'Expansion, Michel Rocard critique la baisse du taux de TVA. Cette baisse revient à tarir une ressource fiscale significative pour l'avenir. Il redoute une paupérisation de l'État. Il affirme souhaiter l'harmonisation de la fiscalité de l'épargne qui pose, dit-il, des problèmes de justice sociale, mais il se déclare contre une baisse des prélèvements sur la consommation populaire.

Ses propos sont ressentis comme très anti-européens et opposés aux choix du Président. Le Monde titre : « Un coup de Michel Rocard à l'Europe fiscale ». Hervé Hannoun, un des conseillers les plus écoutés de l'Élysée, souligne que cette approche est directement contraire à la Lettre aux Français. Les milieux européens vont juger que la France prend la tête des opposants à l'harmonisation des taux de TVA. Et pourtant, cela pourrait être un instrument pour obtenir des Allemands une concession sur la fiscalité de l'épargne.

Samedi 10 septembre 1988

Les signaux qui nous parviennent du Liban (le pressant appel du Patriarche est le dernier en date) et l'état d'esprit des responsables syriens montrent que le moment est venu, pour la France, de faire directement connaître son point de vue à l'ensemble des parties intéressées, au moment où se bloque le processus qui doit conduire à l'élection à la présidence du successeur de Gemayel. Roland Dumas propose de dire à nos interlocuteurs libanais et syriens que le processus constitutionnel doit aboutir à l'élection, dans les délais prévus, d'un Président libanais ; ce Président devra rassembler les Libanais, poursuivre la réforme du système politique et garantir l'entente du Liban avec son environnement arabe.

Aux Syriens, suggère Roland Dumas, nous pourrions exprimer notre inquiétude face aux blocages que suscite la candidature du Président Frangié, et en souligner les risques à court terme pour la stabilité de la région. L'objectif commun de la Syrie et de la France devrait être de sortir de l'impasse actuelle. Au Président Gemayel, qui semble tenté par la proclamation rapide d'un gouvernement minoritaire susceptible de survivre à une situation de blocage constitutionnel, il s'agirait de recommander qu'il renonce à ce projet et ne mette aucun obstacle au déroulement normal de l'élection. Cela nous permettrait de connaître exactement ses intentions.

Ces messages pourraient être acheminés en trois temps, propose le ministre. Dans une première phase (lundi 12 et mardi 13 septembre), nos ambassadeurs à Damas et à Beyrouth prendraient contact avec le gouvernement syrien et avec le Président Gemayel. Dans une deuxième phase (mercredi 14 et jeudi 15), et au vu des résultats des entretiens de nos ambassadeurs, des émissaires se rendraient à Beyrouth et à Damas pour préciser et confirmer notre démarche. Cette mission pourrait être confiée à Bertrand Dufourcq, directeur des Affaires politiques, et Alain Dejammet, directeur d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Sur le chemin du retour, cette mission s'arrêterait à Rome afin d'informer le Saint-Siège. Simultanément, le directeur de cabinet de Roland Dumas, Jacques Andréani, se rendrait à Washington pour des consultations avec les responsables américains chargés de ce dossier (Robert Murphy et Vernon Walters).

Pour éviter toute confusion, la mission confiée par ailleurs à Jean Daniel serait différée de quelques jours. Il entreprendrait dès dimanche 18 à Beyrouth une mission de présence et de dialogue avec les parties intéressées, chrétienne et musulmane. Il rendrait compte pour nous permettre de suivre la situation au jour le jour et d'apprécier l'opportunité d'une déclaration publique à la veille du 23 septembre, date ultime prévue pour l'élection présidentielle libanaise.

Lundi 12 septembre 1988

Jacqueline Beytout, propriétaire des Échos, souhaite organiser une cérémonie privée à la Pyramide du Louvre avant son inauguration officielle. Le patron du musée, Olivier Chevrillon, refuse, alors qu'il a accepté pour Le Figaro-Magazine. Elle demande l'arbitrage de l'Élysée. Le Président : Pourquoi refuser la Pyramide à Mme Beytout ? C'est stupide. Autorisez !

Mardi 13 septembre 1988

Le Parti socialiste demande qu'on profite du rétablissement de l'impôt sur la fortune (ISF) afin de créer une tranche supplémentaire pour les patrimoines supérieurs à 20 millions de francs. Michel Rocard est furieux : Les socialistes en veulent toujours plus. Moi, je vais au rythme de la société. Ils feraient mieux de se battre plutôt que de fronder. Le terrain de la vie politique, c'est la vie des gens ; pas les couloirs du siège du PS !

Michel Albert est sur le point d'accepter le poste de commissaire à Bruxelles que lui a proposé le Président, mais Jacques Delors n'en veut pas et avance le nom d'Edmond Maire. François Mitterrand n'en veut pas davantage.

Yasser Arafat est en visite officielle au Parlement de Strasbourg. Il aura demain un entretien avec Roland Dumas. Le ministre des Affaires étrangères lui exposera le plan français de règlement du problème palestinien. Énormes scandale et polémique. Le Président : Encore ces lobbies et ces agents d'Israël qui prétendent faire la loi à Paris.

Mercredi 14 septembre 1988

Au Conseil des ministres, François Mitterrand demande que le projet de loi sur l'audiovisuel vienne en discussion le 28 septembre.

Puis le Président parle du Liban : J'entends ici et là quelques commentaires critiques sur la politique de la France au Liban. C'est vrai que la situation a changé depuis le mandat français. Certains pays se sont imposés : la Syrie, Israël, les États-Unis, l'Union soviétique. Malgré tout, la France a toujours été présente. Elle a assuré en particulier la protection de la population arabe à Sabra et Chatila. Nous sommes restés seuls quand les États-Unis et la Grande-Bretagne sont partis. Nous n'avons jamais manqué d'être au premier rang chaque fois qu'il s'est agi de la protection des personnes et de l'intégrité de l'État.

Pour l'élection du nouveau Président de la République, il faut agir avec précautions, pour ne pas être accusés d'ingérence. Évoquer le nom d'un favori pourrait suffire à l'éliminer, comme cela a été le cas pour Frangié. N'oublions pas qu'il y a au moins six clans chrétiens et cinq clans musulmans, qui entretiennent des conflits religieux et ethniques perpétués presque à l'identique et village par village depuis le XIe, siècle. Il faut donc intervenir au bon moment pour que l'action de la France n'apparaisse pas comme dérisoire.


A propos de Yasser Arafat et de sa venue à Strasbourg : La visite d'Arafat a provoqué dans les médias français une émotion artificielle. Arafat n'est pas un inconnu. Tous les ministres des Affaires étrangères, depuis Sauvagnargues, sont allés le voir à Tunis. J'ai moi-même déjeuné avec Arafat au Caire, il y a quinze ans. Le Premier ministre l'a rencontré. Et il serait devenu tout à coup scandaleux de le voir ? ! Nous ne sommes pas israéliens... La France n'est pas à la merci d'un froncement de sourcils d'un certain nombre d'agents d'Israël ou de différentes associations. Elle doit préserver sa capacité de dialogue. Ne soyons pas effrayés par la peur de perdre quelques voix aux prochaines élections. Il n'y a au contraire que comme cela qu'on en gagne !

Michel Rocard présente ensuite les trois volets du plan « Agir pour l'emploi » : allégement du coût du travail, aménagement et réduction du temps de travail, amélioration du financement des entreprises, en particulier pour les PME et PMI, premier gisement de créations d'emplois.

Jean-Pierre Soisson fait une bonne intervention, très écoutée. Il précise que le plan Séguin n'était pas financé au-delà du mois de mai : Il m'appartient de dire cela, venant d'où je viens. Michel Charasse attaque durement le projet de déplafonnement des cotisations patronales : On crée des emplois en or massif pour lesquels la France va battre un record mondial de coût budgétaire. Roger Fauroux objecte que ces mesures reçoivent un accueil favorable des chefs d'entreprise. Jacques Chérèque et Jack Lang font des interventions de caractère très technique. Pierre Bérégovoy dit qu'il n'est pas d'accord avec Michel Charasse. Une fois de plus.

François Mitterrand : Monsieur le Premier ministre, j'ai peut-être manqué d'attention, mais je n'ai pas entendu parler du crédit-formation.

Michel Rocard : Vous avez tout à fait raison, monsieur le Président. On n'en a pas parlé. C'est une idée lourde, cela se fera ultérieurement.

François Mitterrand, sur un ton extrêmement aimable : Ultérieurement, cela veut dire quoi ? En tout cas, il faudra que cela se fasse à la première session de printemps.

Michel Rocard : Entièrement d'accord, monsieur le Président.

François Mitterrand, avec un grand sourire : Vous avez dit que c'était une idée « lourde ». C'est la vôtre ! Vous avez remarqué que je m'étais beaucoup inspiré de vos propres idées sur le sujet.

Alain Decaux fait une communication sur la francophonie.

François Mitterrand : Il n'y a qu'un seul ministre de la Francophonie, à condition que les autres veuillent bien parler français. J'ai observé que des ministres et des Premiers ministres parlaient trop souvent anglais dans les repas officiels à l'Élysée, malgré mes coups d'œil énergiques [pour autant que des coups d'œil puissent être énergiques !]. Mais il m'était difficile d'intervenir sans les humilier. Monsieur le ministre d'État [il s'adresse à Roland Dumas], les délégations doivent quitter les réunions internationales où l'on ne respecte pas les règles touchant à l'usage du français. La francophonie est une priorité. La réussite de la francophonie vaudrait bien la réussite de l'Europe. On considère souvent la francophonie comme un gadget, et l'Europe comme une œuvre majeure. En réalité, les deux sont majeures. Nous jouons notre place pour des siècles. Le français est notre premier patrimoine.

Il évoque alors son premier Sommet francophone, du 17 au 19 février 1985 : J'ai ouvert la séance. J'ai donné la parole à qui voulait la prendre. Comme toujours, les gens étaient un peu intimidés. Finalement, un délégué a levé la main, a pris la parole ; c'était un représentant du Vanuatu, il s'est exprimé en anglais, il ne parlait pas le français !

Jeudi 15 septembre 1988

Nicolas Sarkozy m'informe que Jacques Chirac lui a demandé de conduire une mission du RPR en Nouvelle-Calédonie. Elle rencontrera aussi bien Lafleur que Tjibaou. A son retour, elle devrait recommander une consigne de vote pour le référendum. Le non est exclu. Il est lui-même très favorable au « oui ». C'est une purge, il faut l'avaler au plus vite, me dit-il.

Vendredi 16 septembre 1988

Vu François Bujon de l'Estang, qui fut conseiller diplomatique de Jacques Chirac. Il souhaite une ambassade. Il la mérite. On lui propose Le Caire. Il refuse : Je ne joue pas en seconde division...

Samedi 17 septembre 1988

Ouverture des Jeux olympiques de Séoul.

A la réunion des douze ministres des Finances, en Crète, Pierre Bérégovoy, épaulé par Jacques Delors, déclare que les propositions de la Commission sur l'union fiscale et monétaire sont trop rigides et qu'il faut les étaler dans le temps.

Dimanche 18 septembre 1988

En URSS, nouveaux heurts entre Arméniens et Azerbaïdjanais dans le Haut-Karabakh, suivis de grèves et de manifestations à Erevan.

Lundi 19 septembre 1988

En Pologne, la démission du gouvernement de Zbigniew Messner est entérinée par le Parlement.

François Mitterrand : Il faut que je lance une nouvelle idée de désarmement à New York. Peut-être sur le chimique ?

J'y travaille avec Pierre Morel et Roland Dumas. La France pourrait renoncer à posséder de telles armes et appeler à leur disparition générale.

Mardi 20 septembre 1988

L'Armée de l'air a besoin, à l'horizon 1998-2005, de remplacer ses Jaguar et ses FI, livrés à partir de 1973. Elle a choisi un modèle unique, le Rafale, à construire à 250 exemplaires. La Marine doit aussi remplacer ses 30 Crusader vieillissants (livrés en 1964, comme les Mirage IV) à partir de 1993, et ses 56 Super-Étendard à partir de 2004. D'où l'idée d'un avion commun Air-Marine livré à partir de 1996. La Marine fait savoir qu'elle préférerait des F 18 américains, type d'appareils déjà existant et permettant à court terme une moindre dépense (pas de « développement » à financer à l'avance). Réponse nette du Président : C'est non.

Pour des raisons essentiellement industrielles, l'Europe a été incapable jusqu'à maintenant de s'entendre pour définir à cinq pays un seul modèle d'avion. Si les cinq chefs d'état-major ont signé une fiche de besoin unique, le choix du motoriste (Rolls Royce pour les Britanniques, la SNECMA pour les Français) et les réticences des Avions Marcel-Dassault ont conduit à un divorce. Le Royaume-Uni, la RFA, l'Italie et l'Espagne ont décidé de s'associer dans l'EFA, la France s'engageant dans le Rafale. Depuis lors, les deux projets voient leurs spécifications se différencier de plus en plus.

L'achat de 30 F 18 pour remplacer les Crusader et de 56 F 18 modernisés pour remplacer les Super-Étendard coûterait 32 milliards de francs, contre 34 milliards pour commander des Rafale (dont 1,2 milliard pour la prolongation des Crusader) et 36 milliards si l'on ne prenait que des F 18 modernisés. Si l'on achète pour 36 milliards de matériels à l'industrie française, une part importante revient aux budgets nationaux au titre des prélèvements obligatoires : TVA, charges sociales, impôts, etc., alors qu'aucun retour ne peut provenir des 32 milliards d'importations (sauf accords de compensations industrielles, mais celles-ci n'atteindront jamais 100 %). S'ajoutent les problèmes d'emploi, dont l'importance n'est plus à souligner. Le maintien d'un programme national d'avions de combat destinés à l'Air et à la Marine paraît donc indispensable aux spécialistes, en raison de l'absence de participation française au programme européen. En effet, l'achat de F 18 aux États-Unis n'apporterait pas d'économies sensibles au budget de la Défense, même si, à court terme, il est moins cher pour la Marine ; il serait en revanche très pénalisant sur le plan national et sur celui de l'emploi.

Le coût du programme Rafale est élevé, mais il est du même ordre de grandeur que celui de ses concurrents. Il n'en demeure pas moins qu'il faudra, d'une part, maintenir la pression sur les industriels pour éviter l'envolée des coûts et, d'autre part, revoir la loi de programmation afin d'étudier comment faire passer ce programme au milieu de tous les autres.

Les grèves automnales dans la fonction publique provoquent un premier décrochage de l'électorat de gauche : les personnels des services de santé, les agents de la RATP et de la SNCF, les fonctionnaires des impôts ont acquis la conviction que non seulement le gouvernement socialiste, avant tout soucieux du respect des grands équilibres, n'a pas de projet social, mais qu'il est sourd aux revendications de ceux qui l'ont porté au pouvoir.

Mercredi 21 septembre 1988

Début de la grève dans le secteur de l'audiovisuel public (Antenne 2, FR3, Radio-France).

Au Conseil des ministres, il ne se passe rien qui mérite d'être relevé. D'une façon générale, François Mitterrand laisse faire Michel Rocard. Il pense que la rigueur est certes nécessaire, mais qu'il convient aussi de satisfaire les revendications légitimes... Pas simple !

Jeudi 22 septembre 1988

Le Premier ministre s'apprête à autoriser l'ingénieur général Bernard Rétat à effectuer une mission à Bagdad. Celle-ci a pour objet la négociation de contrats avec l'Irak dans le domaine de l'armement. Le ministère des Affaires étrangères a donné un avis favorable à son envoi. Le montant des contrats susceptibles d'être acceptés pourrait être compris entre 4 et 6 milliards de francs. Il s'agit de satisfaire les besoins courants de l'armée irakienne (munitions, Exocet...). Cette mission sera également l'occasion de demander aux Irakiens d'apurer les arriérés de paiements qui atteignent aujourd'hui près de 1 milliard de francs dans les commandes militaires (l'apurement de ces arriérés sera présenté comme une condition suspensive pour l'entrée en vigueur des nouveaux contrats). Le mandat de négociation ne devra pas concerner d'engagements sur de grands contrats (tels que l'éventuelle acquisition de Mirage 2000 par les Irakiens), à propos desquels on devra se borner à prendre note des demandes que pourrait formuler Bagdad.

Jacques Chirac écrit à François Mitterrand. Il propose, en tant que maire de Paris, un terrain pour la Grande Bibliothèque. Il est prêt à mettre gratuitement à la disposition de l'État une emprise située sur la rive gauche de la Seine, dans la zone d'aménagement concerté Tolbiac-Masséna.

Le Président : C'est vraiment très élégant de sa part. J'espère que les services de la mairie et de la Culture ne feront pas tout capoter.

Vendredi 23 septembre 1988

Vu Émile Biasini. Il pense aussi que la proposition de Jacques Chirac est très fair-play. C'est un terrain magnifique. Jack Lang, lui, préfère un terrain à proximité du Bois de Vincennes, qui présenterait l'avantage d'être entouré d'un espace permettant un réel aménagement universitaire.

Vu Horst Teltschik à Bonn. Il me fait un exposé de l'état des relations à l'Est : En politique étrangère, notre priorité est l'URSS. Le Chancelier ira à Moscou le 23 octobre. Il faut se concerter entre nous avant ce voyage. La communauté de destins entre la France et la RFA doit être comprise par l'URSS. Quelles actions politiques communes pouvons-nous entreprendre à l'Est ? En Pologne ? Ce doit être sur l'initiative de la France, pas de l'Allemagne. Il faut faire entrer la Hongrie dans un projet Eurêka choisi d'un commun accord. Il faut multiplier les conférences entre intellectuels et artistes français et allemands avec leurs homologues de l'Est. La situation économique en Hongrie s'aggrave, et il y a en URSS des gens qui font tout pour l'aggraver ; ils veulent empêcher toute chance de modification politique. La RFA ne peut aider seule ces pays.

Il faut coopérer davantage entre nous en matière de défense. Est-ce que l'UEO peut être une filiale européenne de l'Alliance ? Quel est le lien entre l'UEO et le Conseil de défense franco-allemand ? Quel rôle pourrait jouer l'UEO au Proche-Orient ? Peut-on imaginer que des Allemands viennent en France faire leur service militaire dans l'armée française et que, plus généralement, on fasse son service militaire là où on réside en Europe ? Le 1er septembre 1989 marquera le cinquantième anniversaire de la déclaration de guerre : il faut faire quelque chose ensemble.

Il y a naturellement là quelques arrière-pensées : les Allemands sont haïs en Pologne et ont peur de notre regain d'intérêt pour ces régions où ils souhaitent continuer à représenter l'Ouest. Mais cela vaut la peine d'y réfléchir. Roland Dumas enregistre les mêmes propositions et en retire les mêmes impressions au cours d'un entretien avec Genscher.

On doit se revoir la semaine prochaine.

Samedi 24 septembre 1988

Au retour de Danielle Mitterrand du Bangladesh, j'ai l'idée d'un grand projet consistant à édifier un énorme réseau de barrages dans ce pays. Le Bangladesh est situé au pied de l'Himalaya, au point de convergence de trois énormes fleuves qui dépassent parfois 15 kilomètres de large : le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna. De plus, c'est là que la pluviométrie est la plus élevée du monde. Il s'ensuit tous les trois ans une inondation qui recouvre parfois plus de 50 000 km2. Cette année, plus de 90 000 km2 ont été recouverts, soit les deux tiers du pays ; 45 millions d'habitants (40 % de la population) ont perdu leurs maisons ; 19 000 écoles, 13 000 kilomètres de routes, 700 ponts, 45 hôpitaux ont été détruits, sans compter des millions de tonnes de riz et 3 millions d'hectares devenus incultivables. Imagine-t-on tous les habitants d'un pays comme l'Espagne sans abri ? A cela s'ajoutent les dégâts causés à intervalles réguliers par de terribles cyclones, dans ce pays de 110 millions d'habitants dont le revenu par tête ne dépasse pas 100 dollars. Le désastre se reproduira aussi longtemps qu'une solution à long terme ne sera pas trouvée. Elle implique une action dans tous les pays de la région, et plus particulièrement au Bangladesh même. L'action régionale suppose que les divers pays impliqués décident de coordonner la gestion de leurs forêts, d'échanger des informations sur leurs fleuves, d'étudier ensemble s'il convient de construire, très en amont, des barrages de retenue et des digues, et d'améliorer le système de satellites d'observation. L'action au Bangladesh exige d'y draguer les rivières, pour permettre un meilleur écoulement des eaux, et d'endiguer les rives des trois grands fleuves pour en domestiquer le cours jusqu'à la mer. Ce qui requiert sans doute deux grands barrages et 1 500 kilomètres de digues. Déjà, des experts des Nations unies et de la CEE travaillent à certains aspects de ces problèmes.

J'aimerais bien en faire un grand projet pour le Sommet de l'année prochaine. Peut-être pourrais-je en glisser l'idée dans le prochain discours de François Mitterrand à l'ONU, le 29 septembre ?

Dimanche 25 septembre 1988

Premier tour des cantonales : l'abstention atteint 50,87 %, taux le plus élevé depuis la Libération. Stabilité du rapport de forces : 50,29 % pour la droite, 47,86 % pour la gauche.

Le Président, à propos des abstentions : Je ne crois guère à la thèse de la lassitude. Si les gens ne vont pas voter, c'est une sanction. Le corps électoral se cherche. Les gens n'y comprennent pas grand-chose. Ils ont l'impression que les cartes sont brouillées. Il en sera ainsi jusqu'aux municipales. On y verra plus clair après. L'ouverture prendra alors tout son sens. Ce n'est pas un mauvais résultat, mais, honnêtement, on vient de très bas [les cantonales de 1982]. Les reports communistes ne sont pas très bons, c'est vrai. C'est le résultat de la politique de la direction du Parti communiste. Les communistes ne doivent pas oublier qu'ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.

Lundi 26 septembre 1988

Frédéric Dard me dédie son dernier San Antonio : Renifle, c'est de la vraie ! Rien ne pouvait me faire plus plaisir. J'aime cet homme passionné, désespéré et formidablement créatif. Je tiens La vie privée de Walter Klosett pour un très grand roman.

A l'ONU, Ronald Reagan propose la convocation d'une conférence internationale pour parvenir à l'interdiction totale des armes chimiques. Cette initiative est accueillie favorablement tant par l'URSS que par les pays de l'OTAN. François Mitterrand proposera qu'elle ait lieu à Paris. Roland Dumas sera chargé de l'organiser.

En Pologne, Mieczyslaw Rakowski, un fidèle du général Jaruzelski, est nommé Premier ministre.

Mardi 27 septembre 1988

Me voici à Bonn avec Hubert Védrine, Élisabeth Guigou et quelques collaborateurs du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères, à l'invitation de Horst Teltschik. Nous procédons à un tour d'horizon des diverses questions d'intérêt commun (Est/Ouest, Europe de l'Est, Défense européenne, CEE, Nord/Sud, questions bilatérales). Teltschik me reparle d'une éventuelle rencontre à trois lors d'une future visite de Mikhaïl Gorbatchev en France ou en RFA.

Les Allemands nous demandent dans quel sens nous pensons souhaitable de renforcer l'Union européenne. Plus de pouvoirs au Conseil de Défense franco-allemand (l'élargir à l'Espagne ? à l'Italie ? permettre aux jeunes des pays membres de faire leur service militaire dans le pays de leur choix ? développer le nombre d'unités communes ?). Plus de pouvoir à l'UEO (lui donner des moyens opérationnels en Europe ? hors d'Europe ? l'élargir à l'Espagne ? à la Turquie ? fusionner son assemblée parlementaire avec celle des communautés européennes ?).

J'insiste beaucoup sur les sujets économiques (déficit franco-allemand, fermeture du marché allemand, exportations françaises d'énergie, collaboration monétaire et financière sur la dette). Mais, comme d'habitude, les Allemands éludent. Horst Teltschik m'assure que le protocole sur le Conseil financier franco-allemand sera ratifié par le Bundestag sans modification, mais peut-être avec un exposé des motifs qui rappellera le caractère constitutionnel de l'indépendance de la Banque centrale allemande. Cette ratification ne pourra avoir lieu avant le sommet franco-allemand du 4 novembre, ce qui rend impossible la première réunion de ce conseil à cette date, alors que le Conseil de Défense, lui, pourra se tenir. Voilà qui est significatif des déséquilibres de nos relations : les Allemands tiennent à la coopération de défense plus qu'à la coopération monétaire.

Éditorial d'Alain Peyrefitte dans Le Figaro : A terme, le Premier ministre n'a pas tort de penser qu'une atmosphère apaisante est favorable à ses desseins. La gauche, entre 1981 et 1986, a vu ce qu'il lui en coûtait de jouer à la lutte des classes. En endormant la méfiance, Michel Rocard travaille intelligemment à installer la gauche pour longtemps.

Il y a cinq jours, Alain Peyrefitte a invité le Premier ministre à déjeuner en compagnie de tous les membres de la direction du quotidien (hormis Robert Hersant).

Le Président travaille à son discours à l'ONU. Il annoncera deux nouvelles : la renonciation de la France aux armes chimiques, dans la perspective du désarmement (Pourquoi faire des armes si c'est pour les détruire ?), et mon projet pour le Bangladesh.

Mercredi 28 septembre 1988

Avant le Conseil, le Président évoque avec Rocard le remplacement du président d'Air France, que va proposer Michel Delebarre.

Au Conseil des ministres, on parle de la nouvelle norme pour la télévision. Michel Rocard déclare qu'il faut en tout cas changer le nom dont les techniciens l'ont affublée : D2 MacPaquet.

Oui, approuve François Mitterrand, nos techniciens sont peut-être très savants, mais il faut qu'ils réapprennent la poésie des mots !

A propos de l'évolution du Japon dans un sens favorable au Tiers-Monde, évoquée par Michel Rocard, le Président : Les Japonais pensent uniquement à leur intérêt national et se laissent rarement égarer par des sentiments d'universalité. Cela fait sept ans que je les vois, dans les sommets des pays industrialisés, faire semblant de dormir au moment où l'on parle de choses sérieuses. Ils proposent régulièrement des plans mirifiques. Si le Japon commençait par porter son aide au Tiers-Monde au même niveau que nous, c'est-à-dire s'il passait de 0,26 à 0,54 % de son PIB, cela suffirait à combler un vide immense ; or il ne le fait pas !

A propos du conflit en cours dans l'audiovisuel : Le gouvernement se trouve placé dans une situation politique qui déborde les simples débats corporatistes ou professionnels. C'est tout à fait injuste, puisque le statut actuel avait été adopté par le précédent gouvernement et dénoncé par l'opposition de l'époque. Si le gouvernement s'engage, il risque de dépasser le domaine dans lequel il doit se cantonner. Mais, en même temps, l'État ne doit pas abandonner ses responsabilités. Il faut expliquer et rappeler inlassablement ce qui a été fait et ce qui va être fait. Cette nécessité d'expliquer est vraie pour beaucoup d'autres cas. Par exemple, le remplacement du PDG d'Air France. Tout comme il est normal de remplacer le dirigeant d'une grande banque lorsqu'il atteint l'âge de la retraite [allusion à Jean-Maxime Lévêque au Crédit Lyonnais]. Il est normal que les responsables d'entreprises publiques soient sanctionnés lorsqu'il se produit des accidents graves. Cela fut le cas pour la SNCF avec un PDG nommé par les socialistes et qui a dû démissionner à la suite d'accidents [André Chadeau en septembre 1985].

Départ pour une petite tournée américaine. A New York, le Président rencontre Michael Dukakis, candidat démocrate aux présidentielles de novembre. L'homme, de très petite taille, est vif, intéressant ; ce n'est pas un visionnaire.

François Mitterrand : Je suis souvent en conformité de vues avec vous sur le futur de la société et sur la relation entre l'individu et l'État. Les diplomates occidentaux devront mesurer que leur intérêt n'est pas d'accélérer les mouvements de dissociation en Europe de l'Est, ou de ne pas laisser à Gorbatchev le temps de transformer l'URSS. Une fois cela fait, les problèmes des nationalités en Europe de l'Est s'affirmeront un jour ou l'autre.

Michael Dukakis : Alors, que faire avec l'Europe de l'Est ?

François Mitterrand : Il faut moduler, autrement dit encourager les peuples à affirmer leur personnalité culturelle et économique, et ne pas les pousser trop tôt à la remise en cause de la situation politique. C'est par la culture que les révolutions se feront. Ce n'est pas très visible, la culture, mais c'est l'essentiel pour la Hongrie et la Pologne.

Michael Dukakis : J'ai rencontré Grosz, le Hongrois ; il est très intéressé à se libérer économiquement de l'Est et à se tourner vers l'Ouest. Que faites-vous avec la Hongrie ?

François Mitterrand : Les Hongrois n'ont pas de traditions démocratiques ; nous essayons de les aider.

Ils passent au désarmement.

François Mitterrand : Le désarmement nucléaire est une très bonne chose. Il y a urgence à entamer la négociation sur les armes chimiques ; j'ai l'intention de le faire.

Sur le Moyen-Orient : Israël doit vivre sans être menacé. Souvent, pour se défendre, les Israéliens ont dû attaquer. On peut les comprendre. Comment pourraient-ils accepter que Jérusalem ne soit pas israélien ? Les Palestiniens doivent avoir une patrie, Israël doit cesser de réclamer toutes les terres. Mais il faut que les Palestiniens reconnaissent Israël.

Dukakis se dit très inquiet de l'accumulation de missiles au Moyen-Orient.

Jeudi 29 septembre 1988

A la tribune de l'ONU, François Mitterrand, rompant avec la doctrine française constante en la matière, annonce que la France renonce à réclamer la possibilité de constituer un stock minimal de sécurité d'armes chimiques pendant les dix ans prévus pour la destruction des arsenaux existants. Pierre Morel et Roland Dumas sont à l'origine de ce revirement. Une grande négociation va s'ouvrir à Genève ; Morel va y rester.

Le Président annonce aussi le projet de grands travaux au Bangladesh, comme je le lui avais suggéré. La chose passe inaperçue.

Le Président est à Washington en visite de travail. Dernière rencontre avec le chef de l'État américain avant les élections présidentielles. Ronald Reagan lit comme toujours des notes avec humilité. Il explique qu'il n'y a pas eu de percée sur la réduction des armements stratégiques lors de ses entretiens avec Édouard Chevardnadze.

François Mitterrand : L'accord sur les FNI est un bon accord. Beaucoup étaient contre, mais c'est vous qui aviez raison.

Ronald Reagan : La proposition soviétique de transformer le site de Krasnoïarsk en centre international de l'espace n'était pas une bonne solution. D'une part, le radar de Krasnoïarsk constitue une violation du Traité ABM ; d'autre part, les Soviétiques, avec leur proposition, se réservent la possibilité de violer le Traité quand ils le veulent à l'avenir. Américains et Soviétiques sont prêts à mettre au point le protocole sur les essais nucléaires. Concernant les négociations nucléaires en général, je m'interroge sur un lien possible entre l'attitude nouvelle, très ouverte, de M. Chevardnadze, et l'accident de Tchernobyl. Et encore ! Les dégâts de l'accident sont inférieurs à ceux causés par l'explosion d'une seule ogive ! De mes conversations avec lui je retire le sentiment que l'URSS souhaite que se termine rapidement l'actuelle Conférence de Vienne. L'URSS est maintenant d'accord pour exclure les avions de combat du mandat. Les États-Unis sont prêts à rester à Vienne tant qu'on n'aura pas trouvé une issue équilibrée aux pourparlers actuels. Pour ce qui est du projet de conférence sur les droits de l'homme à Moscou, l'URSS a commencé à répondre à certaines des conditions américaines.

François Mitterrand : Si l'on veut rassurer l'Europe, il faut rapidement entrer dans la réduction des armements conventionnels afin de réduire les dissymétries actuelles... Il faut s'attaquer à la concentration aux frontières tchécoslovaque et allemande.

Ronald Reagan : Il est vital de se lancer dans la négociation conventionnelle pour aller à la parité. J'ai déclaré à M. Chevardnadze qu'il est exclu que nous lui permettions d'avoir une telle supériorité. Je lui ai dit que le choix était entre réduction ou course aux armements, et j'ai souligné qu'il ne pourrait pas gagner une course aux armements. Je vous remercie d'avoir soutenu notre proposition de conférence consacrée à l'interdiction d'emploi des armes chimiques. Les autres pays de l'OTAN ont eux aussi appuyé ce projet. La France pourrait-elle envisager d'être le pays hôte d'une telle conférence ? Nous y sommes très favorables. [Mise en scène: Roland Dumas l'a précisément suggéré à George Shultz.]

François Mitterrand : J'approuve cette proposition. Je suis prêt à tenir cette conférence très vite à Paris, ce qui honorera la France. Cela permettra au monde de voir s'éloigner une menace terrible. Dans mon discours d'hier devant les Nations unies, j'ai considéré qu'il ne devait pas y avoir d'obstacle [de la part de la France] à la signature de la convention. En ce sens, la France renonce à la production d'armes chimiques dès l'entrée en vigueur de la convention, mais on ne peut exclure que les négociations durent des années et que les Soviétiques ne continuent, pendant ce temps, d'augmenter leurs stocks, voire que la conférence échoue.

George Shultz propose alors : Pendant les années consacrées à la destruction des stocks, on testera les procédures de vérification. Et, si l'on est satisfait, on détruira les derniers stocks au bout de huit ans.

Abordant la question des Kurdes, le Président condamne l'emploi par les Irakiens d'armes chimiques contre ces populations : C'est un problème très sérieux ; si n'importe quel pays peut vouloir régler ainsi ses problèmes intérieurs ou extérieurs, il devient très dangereux que cet armement tombe entre les mains de certains.

Ronald Reagan : L'Alliance est en bonne forme, mais elle a à prendre des décisions rapides et difficiles sur trois questions : le désarmement conventionnel, le partage du fardeau et la modernisation. Pour ce qui est des réformes intérieures en URSS, je me demande si le changement annoncé se traduira de façon durable et réelle dans l'effort de défense soviétique.

François Mitterrand : Gorbatchev aura-t-il la force et les moyens de poursuivre ses réformes ? Je pense que oui. Sa tâche sera très compliquée au moment où il forcera le Parti, l'armée et son administration à accepter une évolution qui change leurs habitudes. En plusieurs endroits de l'URSS, on assiste à un réveil des nationalités. Dans l'empire soviétique, la tentation la plus naturelle de partenaires comme la Hongrie, la Pologne, la RDA est de vouloir recouvrer plus de libertés dans leur appréciation politique... S'il y a accélération des revendications locales, Mikhaïl Gorbatchev sera en grande difficulté... Il faut développer les relations culturelles, qui affirment l'identité d'un pays, de même que les relations économiques ; il faut se montrer prudent dans l'incitation politique à l'affirmation de chacun de ces pays.

En ce qui concerne le Liban, la logique actuelle va conduire au siège de Beyrouth. Le Liban tout entier va tomber sous la dépendance de la Syrie. Ce sera la guerre. J'aurais souhaité que les chrétiens s'entendent. Pour cela, il faut conjuguer votre influence, celle du pape et celle de la France. Ce sera très utile...

Ronald Reagan : Les Syriens nous ont dit il y a deux ans qu'ils considéraient le Liban comme faisant partie de la Syrie.

François Mitterrand : Si les chrétiens se réconciliaient, tout irait mieux. Dans le vide actuel, les Syriens ont un alibi pour rester.

Les problèmes agricoles sont évoqués. Ronald Reagan rappelle qu'il déplore les subventions généralisées. François Mitterrand déplore la petite guerre que se livrent les deux pays sur les questions agricoles, mais déclare que la France cherche plutôt la paix.

Après avoir très rapidement évoqué l'Afghanistan et le Proche-Orient où nous allons continuer, Ronald Reagan indique qu'il approuve l'action de la France dans le Golfe.

La conversation porte ensuite sur le Cambodge. Le Président américain souligne qu'il trouve excellente la proposition française de conférence internationale, et que Sihanouk est la seule personne acceptable par tous les dirigeants cambodgiens.

François Mitterrand rappelle les liens historiques entre la France et le Cambodge : Nous connaissons bien les principaux dirigeants, notamment Sihanouk, que j'ai rencontré encore la semaine dernière. Je le vois souvent. C'est un homme intelligent, habile, peut-être trop... C'est le seul à avoir le prestige suffisant et qui peut servir de point de rencontre entre les différentes tendances. Le Président rappelle aussi que c'est la France qui a organisé les rencontres entre Hun Sen et Sihanouk, que ces derniers se reverront bientôt et que nous fournirons les moyens matériels nécessaires au bon déroulement de ces réunions. Mais ces rencontres ne suffisent pas ; le Vietnam, la Chine, l'URSS, différents pays de l'ASEAN, d'autres encore s'engagent. Il me semble qu'un accord entre le Cambodge et le Vietnam seuls serait insuffisant. Il conclut : Je suis plus optimiste aujourd'hui sur cette affaire du Cambodge... Il reste à vérifier que la Chine et l'URSS ont moins envie de se disputer à ce sujet. Elles pourraient contribuer à trouver une solution. On est au début d'un processus... S'il y a élargissement, les États-Unis, la France et d'autres devront être présents. MM. Dumas et Shultz pourraient se voir un jour à ce sujet. Le Président indique à nouveau que la conférence sur le Cambodge pourra se tenir à Paris.

Ce soir, dîner de cinquante-trois convives à la Maison Blanche (saumon, agneau, poire, vins de Californie). Je suis à la même table que Nancy Reagan, François Mitterrand, Rudolf Noureïev, le commandant Cousteau. Émouvants discours (sans notes) des deux présidents, chacun debout à sa table, aux deux extrémités de la petite salle à manger.

François Mitterrand : Nous n'avons pas toujours été d'accord. Mais dire non permet de dire oui. J'ai apprécié votre courtoisie et votre élégance. Dans un mois, vous ne serez plus Président des États-Unis, mais vous le serez toujours dans le cœur des Américains. Et vous le resterez également dans le mien.

Ronald Reagan : Nous sommes des amis. Nous formons un vieux couple. C'est toujours difficile de se séparer...

Après dîner, dans la petite salle où j'ai déjà entendu, un autre jour, Julio Iglesias, Peggy Lee chante Léo Ferré et la chanson de Johnny Guitare. Cousteau dessine Peggy Lee au dos du menu que j'emporte en souvenir.

Je quitte la Maison Blanche très tard, laissant Ron et Nancy dansant tout seuls dans le grand salon.

Une récompense pour les Forces des nations pour le maintien de la paix : le prix Nobel de la Paix, qui échappe donc à Perez de Cuellar. Celui-ci aura en plus l'amertume de devoir aller le recevoir au nom de l'Organisation.

Vendredi 30 septembre 1988

Fin du conflit dans l'audiovisuel public (deux semaines de grèves tournantes dans les différentes sociétés).

Une série de grèves longues et, pour certaines, populaires, modifie le paysage économique et social : tour à tour, infirmières, postiers, enseignants, policiers, agents des impôts, contrôleurs de la navigation aérienne, salariés de l'automobile, gardiens de prison, jusqu'aux gendarmes — qui adressent à leur hiérarchie des lettres anonymes — et aux gardiens des phares et balises ! C'est sans doute le prix à payer du retour de la gauche aux affaires, au moment où la croissance économique s'annonce forte et durable.

Samedi 1er octobre 1988

Le Soviet suprême nomme Mikhaïl Gorbatchev chef de l'État en remplacement d'Andreï Gromyko. Gorbatchev annonce une accélération du programme de réformes, notamment en ce qui concerne la séparation entre le Parti et l'État.

Dimanche 2 octobre 1988

Second tour des cantonales : la gauche progresse en voix (51,05 %) et en sièges, mais pas en présidences de conseils. L'abstention a atteint cette fois 53%!

Robert Maxwell annonce qu'il est responsable, par ses achats massifs, de la montée du cours de l'action Bouygues depuis quelques jours.

Depuis des semaines, grèves massives dans l'industrie algérienne. Elles atteignent aujourd'hui Alger. Les experts, à Paris, disent que c'est marginal et que le FLN tient bien la situation en main.

Lundi 3 octobre 1988

Pierre Bérégovoy organise une réception en l'honneur de Samir Traboulsi, qu'il décore de la Légion d'honneur en présence de Roger-Patrice Pelat et de Jean Gandois. François Mitterrand l'a pourtant mis en garde contre une pareille cérémonie.

Comme convenu avec Jack Lang, le préfet de police, Pierre Verbrugghe, informe la mairie que la tenue, le 14 Juillet prochain, du Sommet des sept pays les plus industrialisés rend impossible le déroulement, le même jour, du concert de Jean-Michel Jarre décidé par Edgar Faure, les effectifs policiers étant débordés. C'est la meilleure façon, pense Lang, de substituer Goude à Jarre dont Christian Dupavillon tient absolument à se débarrasser. Jacques Chirac prend plutôt mal la chose. Il annonce qu'il préfère annuler le concert plutôt que de le reporter au 16 juillet, comme on le suggérait. Contrairement à l'attitude plutôt conciliante de Jean Tiberi, son premier adjoint, il adopte un ton hostile sur la célébration nationale du 14 Juillet. Il avertit les Parisiens : La vie va devenir tellement insupportable pendant cette semaine-là que je leur conseille de quitter la capitale. Le Président en est très choqué : C'est stupide. Il recommence comme pour l'Exposition universelle. Il est incorrigible. Sa défaite ne l'a pas arrangé. Au fond cet homme est fou, il dit et fait n'importe quoi. Il peut se faire élire après moi, mais il serait vite la risée du monde.

Grands travaux : un Centre de conférences internationales manque cruellement à Paris. François Mitterrand demande à Pierre Bérégovoy d'affecter les terrains dont l'État est propriétaire, quai Branly, et qui sont actuellement occupés par des services du ministère des Finances, à la construction d'un grand Centre de conférences internationales. Il lui enjoint de faire en sorte que les services des Finances aient quitté le quai Branly avant la fin de 1989. Roland Dumas, qui pousse ce projet, a obtenu satisfaction.

La « grogne » des Finances est considérable et se traduit par une mauvaise volonté généralisée. Le Président nous exhorte à ne pas en tenir compte. Le ministre des Finances envisage de continuer de loger au Louvre jusqu'en 1990, l'hôtel du ministre, à Bercy, n'étant pas terminé. C'est ennuyeux ; le Président me demande d'en parler d'urgence à Biasini.

Le ministre a bien donné l'ordre à ses fonctionnaires de quitter le quai Branly pour la fin 1989 si on a trouvé d'ici là un lieu où les reloger. Mais le ministère ne déploie aucun effort réel pour trouver ce site nouveau.

Si le transfert juridique du terrain au Quai d'Orsay est accompli, les gens des Finances s'étranglent de rage d'y voir s'installer le Quai. Ils prétendent d'ailleurs que le Quai n'y créera pas un Centre de conférences, mais des immeubles de bureaux. Sans doute faudra-t-il vérifier en temps utile que le Quai d'Orsay affecte bien le terrain à l'usage prévu, mais il n'appartient pas aux Finances d'y veiller. Ce serait une bonne occasion de décentraliser en province certains services des Finances, tout en rappelant aux Affaires étrangères que le terrain du quai Branly doit servir à ce Centre et à rien d'autre.

En prévision du futur Sommet des Sept, je réfléchis à nouveau avec Jean-Claude Trichet à une nouvelle réduction de la dette, cette fois des pays à revenu intermédiaire (c'est-à-dire en cours de décollage économique), oubliés à Toronto : Mexique, Pologne, Inde, Argentine, Philippines. On pourrait imaginer une allocation de DTS (droits de tirages spéciaux), décidée par le conseil d'administration du FMI, qui serait distribuée au prorata des quote-parts des pays membres. Les pays en développement conserveraient leurs allocations, soit environ 36 % du total ; les pays industrialisés placeraient les leurs dans un fonds commun géré par le FMI, qui servirait à garantir le paiement d'annuités d'intérêt, de dividendes ou de toute autre forme de rémunération aux banques privées qui accepteraient de transformer tout ou partie de leurs créances en actifs sur les pays à revenu intermédiaire. Le bénéfice de la garantie serait ouvert aux pays à revenu intermédiaire très endettés, en échange d'un programme de redressement. La mise en œuvre de la garantie serait décidée au cas par cas par le Conseil du FMI. La nature ou la dimension de la garantie octroyée pourrait être proportionnelle aux efforts d'ajustement des pays bénéficiaires. Les garanties ne seraient accordées que si les banques acceptaient de réaliser un effort (par exemple en consentant une décote et/ou une réduction des taux d'intérêt sur leurs créances). Elle ne dispenserait pas les pays concernés de procéder aux paiements qu'ils doivent ou au remboursement du fonds en cas de mise en jeu de la garantie.

Le Président nous donne son accord de principe sur cette formule.

Mardi 4 octobre 1988

Ouverture du Salon de l'automobile. François Mitterrand rappelle son désir de voir la France s'engager sur la voie européenne pour les voitures « propres ».

Mercredi 5 octobre 1988

Au Conseil des ministres, François Mitterrand interroge Jean Poperen sur l'opportunité d'un message au Parlement à propos de la discussion du projet de référendum sur la Nouvelle-Calédonie. Poperen s'en montre partisan ; le Président l'enverra donc.

Après l'exposé de Roland Dumas sur la situation internationale, François Mitterrand intervient à propos de la conférence sur les armes chimiques qu'il a proposée à l'ONU pour le début de 1989 : Le Président Reagan en a parlé avant moi, tout simplement parce qu'il est intervenu aux Nations unies avant moi. Il n'y a pas de concurrence entre nous ; d'ailleurs, il n'a parlé que de l'interdiction de l'emploi, alors que j'ai proposé aussi l'interdiction de la fabrication, qui est plus difficile. Pour ce qui est du choix de Paris, j'ai considéré qu'il valait mieux qu'il soit proposé par un autre que par moi. Cette proposition a un peu éclipsé les problèmes de développement qui ont constitué au contraire, pour la presse du Tiers-Monde, la partie la plus importante de mon discours.

Il évoque ensuite la Libye et le Tchad, qui ont échangé des ambassadeurs : C'est notre œuvre. Ai-je assez entendu des conseils comminatoires pour envoyer des Jaguar dans le nord du Tchad ! Comme c'était Pierre Messmer qui les avait employés autrefois, dans un cas voisin, c'était devenu l'instrument de la victoire ! Mais le Tibesti est une zone montagneuse où une telle intervention ne pouvait se faire sans appui au sol et sans une protection aérienne importante. Il fait un rappel historique de l'évolution de la situation au Tchad depuis 1981 et conclut : Aujourd'hui, le Tchad est libre, indépendant, souverain, unifié, et ce, sans intervention militaire directe de la France.

Sur le Liban : Ou bien les chrétiens dans leur majorité se mettent d'accord sur un nom [de candidat aux présidentielles], ou bien ils ne pourront pas échapper au diktat syrien. Les États-Unis ont agi avec beaucoup de légèreté. Ils ont cru bâtir un accord avec la Syrie, comme si on pouvait avoir un accord avec la Syrie ! Nous sommes au bord du renouvellement d'un drame plus grave peut-être encore que celui que nous avons connu. Il ne faut pas que vous ayez le sentiment que la France est absente de l'équilibre du monde, comme le disent certains [allusion à des propos acides tenus ce matin par Valéry Giscard d'Estaing sur Europe 1]. Il y a deux grandes puissances, ce n'est pas moi qui les ai inventées. La crise de Cuba, la crise de Berlin, ce n'est pas la France qui pouvait les régler. C'est un état de fait qui résulte du suicide de l'Europe pendant deux guerres. Nous refaisons peu à peu de la France une puissance dont l'avis est nécessaire.

A propos du regroupement des élections, évoqué par Pierre Joxe : Il est faux de penser que les Français sont fatigués de l'acte de voter. Ils ont seulement épuisé avec l'élection présidentielle leur capacité de se passionner. Il en restait juste un peu pour les législatives. Comme dit l'autre, je vous souhaite bien du plaisir...

Il n'y a pas que les dictactures communistes qui sont ébranlées. 53 % des Chiliens refusent le maintien au pouvoir de Pinochet, dans un plébiscite organisé quinze ans après la mort d'Allende.

Désordres économiques, sociaux et politiques en Algérie. Le centre-ville est saccagé par des groupes de jeunes gens.

Jeudi 6 octobre 1988

Le mouvement de grève des infirmières, amorcé le 29 septembre, s'amplifie. Des manifestations ont lieu dans la France entière à l'appel d'une coordination. Les syndicats traditionnels sont dépassés.

François Mitterrand écrit à Jacques Chirac pour le remercier de sa proposition de mettre un terrain à la disposition de l'État pour la construction de la Grande Bibliothèque.

En Yougoslavie, incidents à Novi Sad (Vojvodine) à la suite d'une manifestation en faveur du resserrement des liens avec la république de Serbie. La direction politique de la province présente sa démission.

Vendredi 7 octobre 1988

L'Algérie s'enfonce dans la crise économique. La journée d'aujourd'hui sera décisive ; elle marquera le début d'une reprise en main ou du pourrissement. L'actuelle explosion spontanée de mécontentement social est sans doute alimentée par des courants intégristes. Le Président Chadli va se trouver sous les feux croisés de ceux qui lui reprochent d'en faire trop (dans le sens de la libéralisation, de l'ouverture extérieure) et de ceux qui l'accusent de n'en faire pas assez (sur le plan social). Si nous voulons adresser un signe d'amitié à l'Algérie, il vaudrait mieux ne pas tarder à nous montrer ouverts dans nos négociations financières. Le Président algérien a impérativement besoin d'un ballon d'oxygène pour desserrer les contraintes qui pèsent sur lui.

En réponse à la note que je lui ai fait passer à ce sujet, le Président demande d'agir énergiquement pour faire aboutir l'accord sur le gaz ; il souhaite que Matignon intervienne vite et fort.

Le poids de la dette extérieure est en effet au cœur de la question politique algérienne. Or, elle dépend entièrement de la France.

Les propositions de Claude Evin aux infirmières, jugées insuffisantes, sont rejetées.

Bernard Attali va être nommé président d'Air France à la place de Jacques Friedmann, qui part après l'accident d'Hobsheim en juin dernier.

Samedi 8 octobre 1988

Dernière réunion des sherpas sous présidence canadienne, à Rambouillet, en prévision du prochain Sommet de Paris. Le sherpa américain est encore Alan Wallis. Américains et Britanniques sont très émus des déclarations de Jack Lang qui, lors de sa conférence de presse sur le Bicentenaire, a donné, lyrique comme à l'ordinaire, le sentiment que le Sommet des Sept serait transformé en Sommet Nord/Sud. Le sherpa américain me dit que les services de sécurité de son pays envisagent de remettre en cause cette date, en raison des problèmes de circulation et de sécurité que ne manquera pas de poser le Bicentenaire ! Washington découvre enfin le piège que constitue le choix de la date du 14 Juillet 1989. Affrontement aussi sur la présence de pays du Sud à Paris : veto absolu à tout ce qui ressemblerait à un Sommet Nord/Sud. Les Britanniques, toujours prêts à emboîter le pas aux Américains, vont même, eux aussi, jusqu'à remettre en cause la date du Sommet !

J'explique que le Sommet des Sept restera celui des Sept, mais que la France se réserve d'inviter, les 13 et 14, d'autres chefs d'État à assister aux célébrations du Bicentenaire auxquelles les Sept seront également conviés. Le moment est difficile pour moi. Les six autres — sauf peut-être l'Italien — ont le sentiment d'être tombés dans un traquenard. Ils voient que le point délicat à régler concerne la soirée du 14 Juillet. En l'état actuel du programme, le Sommet commencera, comme à Toronto, par une réunion des chefs d'État, le 14 dans l'après-midi, qui devrait être suivie d'un dîner restreint le soir. Or, ce soir-là, tous les autres chefs d'État présents à Paris dîneront en fait aussi avec le Président français et assisteront ensemble au spectacle, place de la Concorde. Mais, si on le confirme trop tôt aux Sept, Américains et Britanniques prendront ce prétexte pour retarder leur arrivée à Paris au 15 au matin. Je leur dis donc que le Sommet commencera le 14 par une réunion à Sept en fin d'après-midi, mais je ne précise pas la nature du dîner qui suivra. J'espère, par la suite, rendre simplement « évidente » l'extension de ce dîner à tous les chefs d'État du Sud présents à Paris. Naturellement, mes interlocuteurs ne sont pas dupes. Visiblement, l'Américain, qui est en fin de mandat, est ravi de laisser la gestion de ce problème à son successeur. Je suis convaincu qu'en bout de course on obtiendra l'accord des Sept pour quelque chose comme un « Cancún » au cours de la journée du 13. Le Japonais m'a déjà transmis l'accord de son Premier ministre pour être à Paris dès le 13. Je compte sur l'effet « boule de neige » et la volonté des uns de ne pas laisser la vedette aux autres. Seule la présence de Gorbatchev ferait fuir à coup sûr les Sept. Pas question de l'inviter. Dommage...

Nous passons en revue les sujets économiques. En 1989, la situation mondiale devrait être bonne au Nord et désastreuse au Sud. On s'attend à une croissance de 3 % avec une inflation stable (sauf en Grande-Bretagne où elle augmente), un pétrole baissant jusqu'à 15 dollars le baril, des mouvements de change sur la livre et sur le dollar si Dukakis est élu. Au Sud, la chute du pétrole, la montée de la dette et des taux d'intérêt, les difficultés commerciales devraient créer de graves problèmes sociopolitiques en Amérique latine et dans les pays à revenu intermédiaire. La négociation commerciale s'enlise : la réunion de Montréal, le 5 décembre prochain, deux ans après le lancement de l'Uruguay Round, ne réglera rien, ni sur les services, ni sur la propriété intellectuelle, ni sur l'agriculture, au sujet de laquelle les États-Unis exigent toujours la réduction des subventions, thème sur lequel l'Europe est divisée.

En revanche, mon idée de réduction de la dette des pays intermédiaires est moins mal reçue que je ne le craignais. Le Japon propose de créer un fonds garantissant le principal et les intérêts des dettes, financé par les recettes d'exportation des pays débiteurs et par des crédits du Japon, et non, comme nous, par les DTS. La RFA est intéressée. Seuls les États-Unis et le Royaume-Uni se montrent réservés.

De nombreuses conversations portent sur les pays de l'Est. Il en ressort que l'URSS sera bientôt candidate au FMI ; le Sommet de 1989 aura à en parler. Les Américains sont absolument contre. On sent monter une surenchère du crédit et de l'investissement des pays occidentaux à destination de l'URSS.

Les Américains continuent de réunir un groupe à Six sur la drogue auquel nous refusons de participer (nous n'avions pas agréé le paragraphe correspondant du communiqué de Toronto). Il faudra sans doute prendre des initiatives sur ce thème.

Les prochaines réunions de sherpas auront lieu en Dordogne les 30 et 31 janvier (afin d'y impliquer immédiatement la nouvelle administration américaine), puis les 8 et 9 avril en Martinique (pour ne pas être trop éloignés du FMI où beaucoup de sherpas auront à se trouver jusqu'au 6). Deux autres réunions auront lieu les 3 et 4 juin (juste après celle de l'OCDE), et les 8 et 9 juillet, en France, en des lieux qui restent à préciser.

Plusieurs sherpas m'interrogent sur le nom du Sommet : sera-ce le « Sommet de Paris » ? Je suis plutôt contre, car les réunions ne se dérouleront pas à Paris intra muros, et se poserait, dans ce cas, le problème du maire de la capitale. Je propose « Sommet de l'Arche ».

Notre ambassadeur à Damas vient m'expliquer que l'Irak, et Saddam Hussein, sort affaibli de son conflit avec l'Iran, mais fort de sa victoire relative. Il peut être tenté de faire payer à la Syrie, qui a soutenu l'Iran, sa « trahison » en y fomentant des troubles ou en la concurrençant au Liban, notamment en consolidant financièrement et militairement le camp chrétien. La décision du souverain jordanien d'abandonner à l'OLP ses prétentions sur les territoires occupés de Cisjordanie affaiblit le poids de l'opposition de Damas à l'organisation d'Arafat. Et la Syrie sera sans nul doute le seul pays arabe à refuser son soutien à la décision du prochain Conseil national palestinien d'annoncer la création d'un État palestinien ou la nomination d'un gouvernement en exil. Isolement prévisible de la Syrie et triomphalisme conquérant de l'Irak.

Jean-Paul II est en Alsace.

Lundi 10 octobre 1988

Édouard Chevardnadze rencontre Roland Dumas à Paris.

Mardi 11 octobre 1988

Vu John Fitzpatrick, le patron francophile de Disney pour l'Europe, qui s'interroge sur les chances de succès d'Eurodisney. Je lui recommande d'européaniser le parc. De faire en sorte que ses visiteurs comprennent que les personnages de Disney sont presque tous d'origine européenne (de Charles Perrault aux frères Grimm en passant par Andersen). Il approuve.

Sur l'harmonisation de la fiscalité en Europe, Pierre Bérégovoy se montre réticent. Une mesure de retenue à la source de 15 % sur les revenus de l'épargne coûterait de 15 à 20 milliards de francs.

Conseil d'administration de TF1. Patrick Le Lay succède à Francis Bouygues comme président de la chaîne.

François Mitterrand : Faut-il renationaliser TF1 ? Pourquoi pas ? Sa privatisation n'avait aucun sens. On pourrait, à l'inverse, privatiser FR3 et constituer des pôles régionaux multimédias. Malheureusement, le PS est contre. Chaque petit notable provincial veut conserver ce qu'il croit être son pouvoir d'intervention sur la télévision régionale.

Discours de François Mitterrand à l'Institut des hautes études de défense nationale. La France, rappelle le Président, ne se privera d'aucun type d'arme qui serait détenu par les autres puissances. Il insiste sur la particularité de l'Hadès, qui, contrairement à ce qu'on entend parfois — dans l'opposition ou parmi les militaires —, n'est pas la queue d'une longue série d'armes conventionnelles, mais bien le début du processus nucléaire. Autrement dit, une arme stratégique. Le Président avertit son auditoire que la France ne sera pas éternellement absente des négociations sur le désarmement. Mais, pour cela, les grandes puissances devront faire un effort beaucoup plus considérable.

Michel Rocard est assez pessimiste sur la participation du corps électoral au prochain référendum sur la Nouvelle-Calédonie : Il faudrait passer la barre des 50 % pour le nombre des votants ; c'est là que se situe la barre psychologique ; mais ce sera difficile. Le Premier ministre reproche au Président de tarder à s'engager dans la bataille.

Mercredi 12 octobre 1988

Au Conseil des ministres, à propos de la réforme de l'audiovisuel et de la création du Conseil supérieur de l'audiovisuel, François Mitterrand : A partir du moment où les lois successives ont épousé les évolutions de notre vie politique, elles ne pouvaient qu'être récusées par des gouvernements d'autres tendances. On a commis beaucoup d'injustices à l'égard de la loi votée en 1982 et que j'avais moi-même préconisée. La Haute Autorité était une bonne institution avec une bonne composition, mais des compétences insuffisantes. D'ailleurs, la présidente [Michèle Cotta] avait reçu des assurances du chef du gouvernement de 1986 [Jacques Chirac], selon lesquelles elle serait maintenue. Apparemment, il a changé d'avis. La nouvelle institution a été extrêmement marquée par le choix de ses membres. Elle avait l'avantage d'avoir des compétences plus larges.

Pour souligner la dépendance des membres de la défunte CNCL à l'égard du gouvernement, le Président raconte qu'ils ne se sont interrogés que sur l'orthographe du nom des présidents de chaînes pour qui on leur donnait instruction de voter ! Les membres de cette institution ont eu dans leur majorité un comportement domestique. Il ne faut pas que cela recommence. Il ne faut pas céder à la passion politique. En 1981, vingt-cinq ou vingt-six personnes, dont certaines très connues, ont été évincées, à tort. Je regrette d'avoir laissé faire, mais pouvais-je l'empêcher ? D'autant que cela résultait pour l'essentiel de conflits de personnes ou de conflits syndicaux. Le système a été complètement déséquilibré par la privatisation de TF1, et le secteur public a cru nécessaire d'imiter le secteur privé dans sa médiocrité. Il ne s'agit pas, bien sûr, de vouloir contraindre les Français à supporter les élucubrations de ceux qui se prétendent seuls porteurs de la culture officielle. L'information doit être indépendante. Je ne dis pas impartiale : l'impartialité est faite d'une masse de partialités qui se contredisent. Quand j'ai critiqué la CNCL, on a dit que j'avais manqué de respect aux institutions de la République. La CNCL, ce n'est pas une institution de la République, c'est une institution publique. Et quand on critique le Président de la République, le Parlement, le Conseil constitutionnel, est-ce que l'on ne manque pas à la République ? Aucune institution n'est à l'abri de la critique, et c'est tant mieux. Je ne pense pas que l'on puisse inscrire immédiatement dans la Constitution le CSA. A ce propos, Raymond Barre exprimait une pensée juste : il faut d'abord que le CSA fasse ses preuves. Alors, l'opinion aura le sentiment de contribuer à un nouveau fondement de la démocratie. Je souhaite que nous soyons en mesure de « sanctuariser » cette institution.

A propos de l'Algérie, où le gouvernement réprime très durement la contestation : Nous n'avons pas à répondre aux sommations. Certains ne pensent qu'à régler leurs comptes avec l'Algérie au nom des droits de l'homme. C'est trop facile ! Que de rancunes, de regrets, d'occasions manquées on essaie là de rattraper ! Bien sûr qu'il n'est pas supportable qu'on tire dans la foule ! Pas plus supportable que de s'attaquer aux mechtas avec des lance-flammes. J'entends un élu marseillais [allusion à Jean-Claude Gaudin] gémir sur la perte de la démocratie en Algérie alors qu'il est prêt, dans sa ville, à s'allier avec le Front national ! Ce sont des comédiens, il ne faut pas s'y laisser prendre ! Bien sûr, il y a aussi les réactions des milieux sensibles, ils ont raison. Il n'est pas supportable qu'un pouvoir frappe ainsi son peuple, mais nul ne sait, si Chadli partait, quel pouvoir lui succéderait. C'est comme en Iran, le régime du Chah n'était pas supportable ; mais la révolution ne l'est pas plus, même si ses objectifs sont plus sympathiques. Un gouvernement comme le nôtre n'a pas à se prononcer sur l'événement dans les cinq jours. Les mouvements de pensée, eux, sont libres d'agir et de réagir; ils le font d'ailleurs au quart de tour.

Que se passe-t-il en Algérie ? Il y a une révolte. Cette révolte a des causes, ce qui conduit à critiquer la façon de gouverner du gouvernement algérien. Mais est-ce que cela ne vaut pas pour tous les pays du Tiers-Monde, à de très rares exceptions près ? Avant 1973, on citait en exemple, parmi les pays démocratiques du Tiers-Monde, le Chili. Voyez ce qu'il en est advenu. Il ne faut pas se raconter d'histoires, tous les pays d'Afrique, ou à peu près, vivent sous la dictature d'un homme ou d'un parti unique. Cela prouve que le phénomène du sous-développement est beaucoup plus fort que toute idéologie. D'ailleurs, la révolution marxiste-léniniste était pour une part liée au sous-développement de la Russie. Le sous-développement engendre le cycle infernal révolte/répression. On n'en sortira qu'en sortant du sous-développement. Je m'indigne autant que quiconque, mais il faut pousser l'analyse un peu plus loin que la simple expression d'une émotion.

En ce qui concerne l'Algérie, ce pays est mal géré, cela crève les yeux. Boumediene a pratiquement annihilé l'agriculture au profit de l'industrie lourde. Chadli a naturellement les plus grandes peines à changer cela. Avec le poids de la jeunesse, les rivalités ethniques, ce pays n'est pas facile à gouverner.

Puis François Mitterrand lit un projet de communiqué du Quai d'Orsay sur l'Algérie, qu'il commente ironiquement : On déplore les affrontements : très bien... On veut que le dialogue reprenne : parfait... On n'est pas indifférent : tant mieux... Après avoir dit ces belles choses, vous n'avez rien dit. Donc, pas de communiqué. Rien n'est pire que de croire qu'on a une réponse à un moment où il n'y en a pas. « Apaiser les souffrances », disiez-vous, monsieur le secrétaire d'État [Bernard Kouchner] ? Oui, bien sûr. Si on nous le demande... N'oubliez pas que l'Algérie est un pays souverain. Si j'osais plaisanter sur un tel sujet, je dirais qu'on pourrait leur envoyer nos infirmières !... Les devoirs de l'État ne permettent pas de prononcer un mot de travers : il faut savoir supporter la critique, au besoin en se taisant. Que voudrait-on que nous fassions ? Va-t-on convoquer l'ambassadeur, lui dire que quand la France était là, le maintien de l'ordre se passait mieux ? C'est comme pour Jaruzelski : on s'indigne quand je le rencontre, et pourtant on ne dit rien quand le pape va le voir ! En même temps, on couvre Gorbatchev de louanges. On s'en prend aux exécutants et on caresse le dos du principal inspirateur ! Tout cela est une hypocrisie qu'il faut bien supporter, mais vous n'êtes pas obligés de vous en faire les complices !

Que va-t-il se passer en Algérie ? Je n'en sais rien. Mais, en tout cas, il y a une hypothèse à laquelle il est interdit, pour l'heure, de penser : l'établissement de la démocratie. Ce que je viens de dire peut apparaître comme ne tenant pas suffisamment compte des sensibilités en France, du sentiment profond que chacun a de l'injustice et de la souffrance ; il faut naturellement en tenir compte. Monsieur le Premier ministre, monsieur le ministre des Affaires étrangères, vous le ferez. Les Algériens qu'on entend sont surtout ceux qui vivent ici : par définition, ce sont des opposants, des intellectuels. Quand je le pouvais, j'aimais mieux les fréquenter que les chefs d'État. Ils sont sympathiques, leurs rêves sont démocratiques, mais j'ai appris à me méfier des rêves.

Il faut faire attention au Maghreb. Kadhafi est toujours là, le Front Polisario n'accepte pas l'accord entre le Maroc et l'Algérie, l'intégrisme est présent partout. Alors, monsieur le ministre [Roland Dumas], à l'Assemblée, à ceux qui s'expriment sincèrement vous répondrez sincèrement ; à ceux qui s'expriment par calcul vous répondrez brutalement.

Jeudi 13 octobre 1988

Réunion à Matignon autour de Michel Rocard (Bérégovoy, Fauroux, Dreyfus, Huchon, Lyon-Caen et Sautter) pour discuter d'éventuelles renationalisations et de remise en cause des noyaux durs. Discussion fondamentale sur l'avenir du capitalisme français :

Michel Rocard : Je suis pour une cohérence de l'action gouvernementale. Il faut se mettre d'accord sur les « noyaux durs » à défaire... Pebereau vise à reconquérir la Société Générale et indirectement la CGE, Paribas est en train d'être acheté par des Irakiens, des Saoudiens, des Koweïtiens et M. Eskénazi...

Pierre Bérégovoy : Les « noyaux durs » mis en place par le RPR sont inacceptables. Il faut laisser faire ceux qui agissent sur le marché et se contenter de lever, par un projet de loi de deux articles, l'interdiction faite aux « noyaux durs » de ne vendre des actions, les troisième, quatrième et cinquième années, que par consensus. Cela suffira. Il faut aussi moraliser la Bourse en sanctionnant les achats massifs non déclarés, et faire émerger une nouvelle génération de dirigeants. Il ne faut pas s'opposer aux achats étrangers : les capitaux extérieurs sont bienvenus pour notre balance des paiements. Pour la CGE, impénétrable directement, Pebereau essaie d'y entrer via la Société Générale. Il a raison. Pour ce qui est de Suez, affaibli, les Assurances du Midi cherchent à s'en rapprocher.

Roger Fauroux : Les dirigeants de Suez, CGE, Paribas sont faibles. Les socialistes ne doivent pas donner une impression d'affairisme. Il faut rompre le lien intolérable entre la CGE et la Générale Occidentale.

Tony Dreyfus cite L'Événement du jeudi qui parle d'Harriri, Traboulsi et autres financiers du Moyen-Orient.

Pierre Bérégovoy : Je n'ai pas vu Eskénazi ! Conformément aux instructions du Président, je lui ai fait savoir que sa tentative de prendre Paribas serait vaine. Personnellement, je pense, au contraire du Président, que nous aurions pu l'appuyer et tenter ainsi d'avoir un grand groupe financier européen franco-belge...

Roger Fauroux : En France, l'État doit exercer une magistrature morale.

Michel Rocard conclut : Il faut réfléchir au projet de loi déliant les « noyaux durs », éventuellement dès cet automne. Ce projet de loi passera bien : nous diviserons les libéraux. Il faut mettre en chantier la réforme de la Bourse, rendant les sanctions plus strictes. Je propose une nouvelle réunion dans un mois.

Manifestation d'infirmières à Paris (80 000 personnes).

A 16 heures, Claude Evin, ministre de la Santé, vient d'apprendre que Michel Rocard a prévu d'intervenir au journal télévisé de 20 heures pour annoncer qu'il va prendre lui-même en main la négociation. Furieux, il appelle le Premier ministre : Tu ne peux pas faire ça ! D'abord, tu me fais perdre la face. Ensuite, comme le problème n'est pas réglé, tu vas te planter ! Et de menacer, si Rocard s'entête, de démissionner. Le Premier ministre estime que, comme pour la Nouvelle-Calédonie, il est le seul à pouvoir sortir le gouvernement du guêpier.

A 19 heures 40, Michel Rocard téléphone à Claude Evin et l'informe qu'il renonce à prendre directement la direction des opérations : A TF1, dit-il, je vais

essayer de calmer le jeu. Tu termines la négociation comme tu peux. J'avaliserai ensuite l'accord à Matignon.

Sur TF1, Michel Rocard explique qu'il n'ira pas plus loin que les propositions faites par Claude Evin, ministre de la Santé : Si on va trop loin, ce sont toujours les salariés qui perdent.

Vendredi 14 octobre 1988

A 2 heures du matin, Evin téléphone à Rocard. Le ministre de la Santé affirme que la CFDT et FO sont prêtes à signer un accord ; les autres syndicats et la coordination suivront, il s'en porte garant. Le Premier ministre convoque aussitôt tout le monde à Matignon. A 3 heures, les syndicats et la coordination le rencontrent, persuadés qu'il a de nouvelles propositions à leur faire ! De son côté, le Premier ministre croit que tout a été réglé par Evin. C'est donc l'échec. Michel Rocard : Encore un coup comme ça, et notre crédit sera égal à zéro !

Sur TF1, Michèle Cotta commente les conflits sociaux qui agitent la France depuis le début du mois : Conformément à l'habitude qu'il donne aux Français depuis cinq mois, Michel Rocard, hier soir, est monté une fois de plus en première ligne. Jamais, sans doute, un Premier ministre de la Ve République n'aura autant joué les fusibles, prenant directement les coups, se battant successivement sur tous les terrains, en laissant le Président de la République dans son rôle d'arbitre et sans que les remous sociaux remontent jusqu'à l'Élysée.

Samedi 15 octobre 1988

Le Président est en visite à Bron, dans le Rhône. Aux élus socialistes il déclare : Le climat social se dégrade, c'est l'évidence. Les décisions sont prises trop tard. La gauche paraît oublier qu'elle est la gauche. Les gens qui sont dans la rue, ce sont ceux-là mêmes qui, toujours, nous soutiennent. Il faut en tenir compte.

Puis, à Oullins : Je veux simplement que le dialogue s'organise entre gens compétents.

Michel Rocard téléphone aussitôt à François Mitterrand qui est en train de dîner en compagnie de Jean Poperen, Pierre Joxe et Louis Mermaz. Le Premier ministre est furieux : Puisqu'il faut des « gens compétents », les infirmières vont sûrement vous demander audience...

François Mitterrand l'apaise : Ce n'était pas de la défiance à l'égard de votre gouvernement, je lui fais confiance, je l'ai dit dans mon discours... Je n'ai pas l'intention de faire votre travail... Mais je ne peux pas rester silencieux...

Revenu à table, le Président commente : Nous sommes à un moment décisif. La méthode Rocard semble en train d'échouer... Le gouvernement s'est engagé dans une stratégie dangereuse. Quand on lâche 1 milliard, puis 1,4 milliard, puis 1,6 milliard, on s'expose à la surenchère. Evin s'est pris pour un superman et il a pris tout le monde au piège... Quand j'entends Rocard expliquer qu'il y a des revendications justifiées et que l'opinion publique approuve, c'est le plus bel appel à la grève que j'aie jamais entendu.

Le soir même, l'Élysée fait publier un communiqué réaffirmant que le Président fait confiance au gouvernement. Mais les nouvelles propositions avancées en son nom par Claude Evin ont été une fois de plus rejetées par la coordination des infirmières.

Le Comité central du RPR appelle pour le référendum sur la Nouvelle-Calédonie à une non-participation engagée et motivée. En français, cela s'appelle l'abstention. L'UDF, en revanche, a déjà prôné le « oui ».

Dimanche 16 octobre 1988

Dans Le Journal du dimanche, Michel Rocard déclare : Nous sommes confrontés à un vaste problème d'explication. Il a des mots malheureux sur l'énervement des infirmières.

Mardi 18 octobre 1988

Les infirmières accusent le Premier ministre et le ministre de la Santé de les mépriser. Elles réclament un médiateur.

Élisabeth Guigou, répétant des propos d'Édith Cresson, accuse Pierre Bérégovoy de vouloir se dérober à la discussion sur l'harmonisation de la fiscalité et d'essayer de ne pas appliquer la directive européenne sur le sujet.

Voilà qui est sévère pour Pierre Bérégovoy qui est au front, observe Christian Sautter, secrétaire général adjoint de l'Élysée, lequel a un faible pour les métaphores militaires.

Mercredi 19 octobre 1988

Au Conseil des ministres, Lionel Jospin s'inquiète de la rentrée universitaire. Manque de crédits. Il plaide pour une loi de programmation pour l'éducation. Jean-Pierre Soisson approuve vigoureusement.

Jack Lang, lui, s'inquiète des crédits des bibliothèques universitaires, en diminution, et, par voie de conséquence, de l'avenir du projet de Grande Bibliothèque.

François Mitterrand : L'effort pour l'Éducation nationale et ce qui va avec (recherche, formation) est l'engagement principal du gouvernement. A l'intérieur de cette priorité, c'est au gouvernement de voir ce qu'il convient de mettre en avant. S'il y a de plus en plus d'étudiants, il n'y a aucune raison de se plaindre : c'est tant mieux. C'est vrai que beaucoup d'universités sont en très mauvais état, avec un entretien insuffisant, des locaux et une architecture médiocres.

Sur l'idée d'une loi de programmation, j'exprime mon extrême réserve. Ces lois deviennent très contraignantes ; en même temps, elles ne sont pas respectées, et vous permettrez à l'opposition d'avoir une attitude démagogique dans le débat. Par contre, une programmation gouvernementale qui ait valeur d'engagement, pourquoi pas ? Après tout, ce gouvernement est fait pour durer...

A propos de la communication de Roger Fauroux sur les entreprises publiques industrielles et le rôle de l'État actionnaire, Jean-Pierre Chevènement suggère : Il serait très bien de faire élire les présidents des entreprises publiques par leur conseil d'administration.

Édith Cresson appuie : Excellente idée.

Michel Rocard est enthousiaste.

François Mitterrand : Je vais peut-être vous surprendre, mais j'ai un sentiment très différent de celui de Jean-Pierre Chevènement, d'Édith Cresson, de Roger Fauroux et du Premier ministre. C'est nous qui, pour l'essentiel, nommons déjà les administrateurs. Ou bien ceux-ci choisiront qui ils voudront, et je ne vois pas, en ce cas, pourquoi on a nationalisé ; ou bien ils feront comme on leur dira, et cela ne trompera personne. Vous faites preuve d'une ouverture d'esprit tout à fait excellente, mais elle me paraît s'appliquer à un mauvais sujet. Cela dit, mon tempérament n'est pas plus dirigiste que celui de ceux qui sont intervenus ; j'ai même eu l'impression d'avoir trouvé le ministre de l'Industrie plus interventionniste que moi ; j'ai cru retrouver le Jean-Pierre Chevènement de 1982-1983, et vous savez que je m'étais un peu gendarmé à l'époque ! Il est clair qu'ilfaut une stratégie pour les entreprises, mais il ne faut pas une bureaucratie. Il ne faut pas que les PDG soient obligés de demander à chaque instant une autorisation aux sous-chefs de bureau.

Par ailleurs, l'état de notre commerce extérieur avec la RFA a dépassé le stade de la catastrophe. On devrait avoir 60 milliards de francs de déficit cette année. Il n'y a aucune raison pour que nous renoncions à la reconquête du marché allemand. Il faut donc se mobiliser là-dessus, il faut une troupe spécialisée, aguerrie, qui s'acharne sur ce pays, petit par la taille. Après tout, cela doit être moins désagréable pour les cadres que de s'installer au Japon ou en Chine : on peut revenir le week-end ! Là, les entreprises publiques doivent jouer un rôle majeur.

François Mitterrand déplore l'amateurisme de beaucoup de chefs d'entreprise. Il ajoute : Il va y avoir quelques semaines un peu délicates pour le gouvernement à cause des mouvements sociaux, mais, en cinq ans, la France doit être en mesure d'arriver au bout de ses difficultés.

A propos de la demande de recours à l'article 49.3 : Cette demande ne peut qu'être acceptée, même si l'article 49.3 a donné lieu à des abus dans une période récente. C'est un moyen constitutionnel que j'estime ne pas pouvoir refuser au Premier ministre. Il faut que vous ayez des annes dans votre gibecière ; avec celle-là, soyez tranquille, cela marchera. Mais si vous pouviez vous en passer, ce serait encore mieux.

Léon Schwartzenberg présente à la presse le comité de soutien à la coordination des infirmières, qu'il a formé : On parle de la méthode Rocard. Mais la méthode Rocard, qu'est-ce que c'est ? Il reçoit Tjibaou et Lafleur et, à 3 heures du matin, il aboutit à un accord. Il reçoit les gardiens de prison et, à 3 heures du matin, il leur fait signer un texte. Mais il oublie que les infirmières, elles, travaillent la nuit. A 3 heures du matin, vendredi dernier, elles étaient encore lucides... Rocard accuse les infirmières d'être énervées. Mais il ne leur a pas fait ce reproche quand il a eu besoin d'elles pour ses piqûres dans les fesses !

Au cours des « questions d'actualité », à l'Assemblée, Michel Rocard annonce pour dès cet hiver une revalorisation dans la fonction publique. Pierre Bérégovoy, boudeur, précise que l'État ne financera pas le progrès social par la planche à billets.

Jeudi 20 octobre 1988

Lionel Jospin, très surpris par la « proposition de programmation gouvernementale » formulée la veille par François Mitterrand au Conseil, rencontre le Président pour préparer l'émission Questions à domicile, à laquelle il participera ce soir. Il obtient l'autorisation d'annoncer une loi d'orientation pour l'Éducation.

Grève nationale des fonctionnaires. Le PS les soutient explicitement.

Le Président est mécontent d'un article du Monde rapportant des propos qu'il aurait tenus aux infirmières, que celles-ci auraient répétés et selon lesquels le gouvernement en aurait déjà fait assez, sinon trop, pour elles : Je n'ai jamais dit « trop », si ce n'est peut-être « trop tout de suite » ou « trop d'un coup »...

Vendredi 21 octobre 1988

Je suis à Manille afin d'inviter Cory Aquiño au Sommet du 14 Juillet 1989. Réponse positive. Elle ne souhaite cependant pas encore l'annoncer publiquement, mais nous autorise à faire état de son accord auprès des autres invités. Elle me fait visiter les appartements du Président Marcos. Le sommet du mauvais goût est atteint par l'extravagante collection de chaussures de Madame Marcos. Formidable frénésie d'accumulation, façon comme une autre de lutter contre la mort.

Je vois vendredi prochain Rajiv Gandhi à Delhi pour lui remettre la même invitation.

Il faudrait inviter encore deux Sud-Américains (Mexique et Argentine), la Chine, et deux Africains (dont le président du Zimbabwe, parce qu'il est aussi président des non-alignés, et la Côte d'Ivoire).

Le Président, à qui je fais mon rapport, note : Et le Gabon ?

Lundi 24 octobre 1988

Helmut Kohl est à Moscou pour sa première visite officielle en URSS.

Georges Pebereau annonce son offensive financière pour prendre le contrôle de la Société Générale, en accord avec Pierre Bérégovoy.

La CFDT, FO et la CFTC acceptent les ultimes propositions de Claude Evin (reconnaissance du corps des infirmières, création d'un deuxième grade, indices de carrière). Mais la coordination informelle des grévistes refuse de signer.

Sur Europe 1, ce soir, Michel Rocard se félicite d'avoir pu parvenir à un accord avec les infirmières et annonce l'ouverture de négociations avec les syndicats de fonctionnaires. Fin de la grève des infirmières.

Mardi 25 octobre 1988

Vu Emmanuel Le Roy Ladurie. La pression de la Bibliothèque nationale, et des lecteurs privilégiés qu'elle rassemble, s'accroît autour du projet de Grande Bibliothèque. Très habilement, l'administrateur général souhaite récupérer la manne qui s'annonce...

François Mitterrand est en Égypte. Au bord du canal de Suez, il devise, off, avec des journalistes : Je vais intervenir dans la campagne sur le référendum. Le Premier ministre a eu raison de durcir le ton. Ce sont ceux qui veulent remettre en cause la décision du peuple qui l'ont durci en premier. Je sais que beaucoup de gens ne sont pas d'accord. Eh bien, ils devraient le dire un peu plus... A moins qu'après tout il y ait là une logique : ils se sont donné M. Pons comme chef de file, c'est-à-dire ce qu'il y a de pire, de plus bêtement réactionnaire. Ou de plus bête, tout simplement...

François Mitterrand rencontre Hosni Moubarak à Ismaïlia. Le Raïs intervient auprès des Palestiniens pour éviter que ceux-ci ne prennent une décision sur un éventuel État ou un éventuel gouvernement provisoire palestinien avant les élections américaine et israélienne. Il estime que tout fait nouveau de cet ordre poserait des problèmes à la communauté internationale et risquerait de faire perdre à l'OLP une partie des soutiens dont elle dispose. D'autre part, les candidats américains et israéliens seraient amenés à réagir à ces décisions et à prendre, vis-à-vis de leur opinion, des engagements sur lesquels il leur serait difficile de revenir rapidement par la suite. Arafat a pris en considération cette position, sans cependant se lier : il est probable qu'il demandera au Conseil national palestinien un mandat d'orientation qui sera précisé ultérieurement (après les élections) par les instances exécutives.

Sur le Liban, Hosni Moubarak : Je regrette vivement l'accord Murphy-Assad, qui ne peut qu'aggraver les dégâts. Pourquoi, d'autre part, renforcer la position de la Syrie au moment où celle-ci, qui constitue le principal obstacle au processus de paix, est affaiblie ? Il existe enfin des complicités objectives entre Israël et la Syrie, qui compliquent encore la situation au Liban.

François Mitterrand : Nous ne sommes pas en charge d'assurer la défense des chrétiens du monde, mais l'effacement ou la disparition du petit noyau chrétien du Proche-Orient serait considéré par la France comme un fait très grave.

Dans le conflit Irak/Iran, le Président Moubarak explique la position de Bagdad en faveur du maintien du siège des négociations à Genève : il se porte garant de la volonté des Irakiens de parvenir à la paix, mais déplacer les négociations à New York, compte tenu de l'éloignement et des influences qui s'y exercent, ne leur paraît pas souhaitable.

François Mitterrand : Peut-être pourrait-on rechercher une solution de compromis qui consisterait à garder le siège des négociations à Genève, mais à faire périodiquement référence et compte rendu à New York ?

Hosni Moubarak : L'aide que la Syrie apporte à l'Iran est un fait très grave et provoquera des réactions arabes communes contre la Syrie, car celle-ci a trahi son camp. La Syrie ne viole-t-elle pas ainsi le pacte arabe de défense, alors qu'elle reproche à l'Égypte de l'avoir fait en réalisant la paix avec Israël ?

Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement et Pierre Mauroy entament, à Belfort, la campagne pour le référendum sur la Nouvelle-Calédonie.

Mercredi 26 octobre 1988

Au Conseil des ministres, François Mitterrand intervient après l'exposé de politique internationale de Roland Dumas : Sur le Proche-Orient, je ne m'attends pas à une avancée sérieuse d'ici longtemps. Le Plan Allon, que j'avais approuvé en son temps, reprend du relief ; ça bouge un peu. Le Président Herzog préconise, plutôt qu'une conférence internationale, une rencontre directe, mais, en même temps, il récuse l'interlocuteur : ce n'est pas très sérieux.

Il commente ensuite la récente rencontre Kohl-Gorbatchev en URSS : On s'interroge sur les véritables intentions allemandes. Il faut plutôt se demander quels sont les véritables intérêts de l'Allemagne. Ce sont ceux de sa géographie. Elle est entre les deux blocs : comment voulez-vous qu'un tel pays n'ait pas le regard tourné des deux côtés ? Pour l'URSS, il y a deux non possumus : la réunification et la détention de l'arme nucléaire par l'Allemagne, voire même un droit de regard de l'Allemagne sur son emploi. Le rapprochement entre l'URSS et la RFA ne présente guère d'inconvénients majeurs, et il présente quelques avantages. En Allemagne, le nationalisme passe par le neutralisme, pour éviter la dépendance des États-Unis.

Nous-mêmes, nous devons revenir en force en Europe de l'Est. Il y a le problème polonais, le durcissement tchèque, les folies roumaines, le suivisme bulgare... Tout cela complique les choses, mais j'irai dans chacun des pays d'Europe de l'Est, ou presque, dans les mois qui viennent.

Par rapport à l'Allemagne, notre problème est de trouver un meilleur équilibre en matière de commerce extérieur. Comme on le disait il y a quelque temps en politique intérieure, l'union est un combat. En tout cas, c'est une concurrence qu'il faut gagner. Au-delà de l'intérêt pour notre sécurité, notre arme nucléaire nous donne une capacité diplomatique supplémentaire. Le général de Gaulle a eu le grand mérite de concevoir l'indépendance à partir de la dissuasion nucléaire. D'autres hommes ont joué aussi un rôle important, comme Pierre Mendès France, dont j'ai relu récemment les décisions de l'époque. C'est donc un mouvement français. D'autres choix auraient pu être faits ; aujourd'hui, il n'en est pas d'autres possibles.

Puis le Président fait un exposé historique des relations entre l'URSS et la France. Il termine par : C'est l'année même où l'Amérique a été découverte que la Russie a envoyé ses premiers ambassadeurs en Europe occidentale.

François Mitterrand adresse, à propos du référendum sur la Nouvelle-Calédonie, un message au Parlement dans lequel il déclare qu'il s'agit d'assurer la victoire de la concorde et de la paix.

Jeudi 27 octobre 1988

Mise sur orbite du satellite TDF 1.

Sommet franco-italien en Arles. François Mitterrand : Gorbatchev s'est fabriqué une opposition de gauche pour devenir un personnage au centre.

Débat houleux, hier, à l'Assemblée, à propos de la Nouvelle-Calédonie. Ce qu'en a retenu le président du groupe RPR, ce sont moins les mots « lâcheté » et « désertion » employés par Michel Rocard à l'adresse du parti chiraquien que le comportement de Raymond Barre. On me rapporte que Bernard Pons aurait lancé : Avez-vous vu le gros [Barre] ? Il n'a pas bougé ! Il n'a même pas applaudi quand l'UDF et l'UDC ont critiqué Rocard ! C'est le traître dans toute sa splendeur, c'est le vrai traître !

Vendredi 28 octobre 1988

Voyage à Dehli. Rajiv Gandhi accepte de se rendre à Paris le 14 Juillet prochain.

Dimanche 30 octobre 1988

Altercation entre Michel Charasse et Pierre Arpaillange devant le congrès du syndicat des avocats de France à Clermont-Ferrand à propos de leurs conceptions divergentes sur la justice, les prisons, les droits des uns et des autres. Il s'agit surtout d'antipathie personnelle. Christian Sautter, secrétaire général adjoint de l'Élysée, de permanence, prévient le Président et Matignon. L'Élysée et Matignon se mobilisent pour dissuader le ministre de la Justice de quitter le gouvernement. Jean-Louis Bianco assure Pierre Arpaillange du soutien du Président. François Mitterrand engueule Charasse et le fait savoir au garde des Sceaux.

Lundi 31 octobre 1988

Pierre Arpaillange reste fermement décidé à démissionner s'il n'obtient pas réparation. Dans la soirée, Michel Charasse publie un communiqué dans lequel il dément les propos qu'il a tenus devant la presse et assure le garde des Sceaux de sa solidarité. Jean-Paul Huchon, directeur de cabinet de Michel Rocard, téléphone à Arpaillange pour lui proposer de venir mercredi à Matignon s'entretenir avec le Premier ministre et le ministre du Budget. Refus du garde des Sceaux, qui demande à être reçu seul par Michel Rocard.

Mardi 1er novembre 1988

François Mitterrand est à Aix-la-Chapelle, où il doit recevoir, avec Helmut Kohl, le prix Charlemagne, créé en 1949 pour récompenser des contributions à l'unité européenne. Il évoque à nouveau l'importance culturelle du projet Eurêka audiovisuel. La question sera évoquée au Sommet européen de Rhodes. Il propose la tenue d'assises de l'audiovisuel sur le modèle des assises de la technologie. Il déclare en outre : L'Europe que nous bâtissons veut être maîtresse de son destin et doit rester ouverte à toute autre partie d'elle-même. L'Europe, c'est nous et quelques autres. Entre nous et ces quelques autres, ne pensons pas rivalité : elle existe dans les faits, les idéologies, les intérêts économiques, les systèmes commerciaux, les formes de pensée ou de philosophie. Mais pourquoi inscrire ces formes diverses dans une fausse éternité ? Ce que nous faisons montrera ses valeurs attractives à l'Europe qui n'en est pas. Et nous avons à retirer beaucoup de cette Europe-là pour parfaire ce que nous sommes... Nous sommes à l'orée d'une année, 1989, qui nous rappelle des souvenirs, à nous particulièrement, Français, mais aussi au reste du monde, et il se trouve que, précisément, après l'Allemagne qui a vraiment bien rempli son rôle, l'Espagne et la France auront tout au long de l'année prochaine à présider aux destinées de la Communauté...

En remplacement de Claude Cheysson, qui quitte son poste à Bruxelles, Simone Veil suggère au Président de nommer Christiane Scrivener.

Mercredi 2 novembre 1988

Un seul fait à noter au Conseil des ministres. François Mitterrand à propos du satellite TDF : Il a été lancé et bien lancé. Je m'en suis d'autant plus réjoui que je suis de ceux qui se sont battus pour que cette décision soit prise. Il reste à déployer les antennes. Il faut que, d'ici à la fin du mois de décembre, le gouvernement cait fixé les règles du jeu et qu'ensuite l'organisme qualifié procède à l'appel des candidatures. Il ne faut pas prendre de retard pour bénéficier de cette technique nouvelle. C'est une très grande opération.

Jacques de Larosière m'informe du résultat des deux premières réunions du Comité Delors sur l'union monétaire dont il est membre et nous expose les propositions qu'il doit lui soumettre pour hâter et concrétiser l'achèvement de l'union économique et monétaire. Un Fonds de réserves européen (FRE) serait d'abord créé et interviendrait sur les marchés des changes en monnaie des pays tiers (et en monnaies communautaires). Le FRE disposerait de réserves données par chacune des banques centrales. Il aurait pour mission de préparer l'avènement de la monnaie commune et de faire réaliser des progrès concrets dans le développement de l'écu. Seraient membres du FRE toutes les banques centrales de la CEE, à la condition que leur monnaie participe au mécanisme de change (ce qui exclurait pour l'instant le Royaume-Uni) et que soit mise en commun une partie de leurs réserves de change. La direction du FRE serait assurée par un conseil d'administration composé des gouverneurs des banques centrales et présidé à tour de rôle, tous les deux ans, par l'un de ses membres. La création de ce Fonds de réserve implique un nouveau traité.

Jean-Claude Trichet, le directeur du Trésor, est opposé à ce schéma ; pour lui, les ministres devraient conserver le contrôle politique et assurer la coordination des politiques économiques. Actuellement, le Conseil des ministres des Finances ne joue pas du tout ce rôle ; il n'est qu'une juxtaposition de monologues.

Jeudi 3 novembre 1988

52e Sommet franco-allemand à Bonn. Comme prévu, il consacre le projet de création, au 1er janvier 1990, d'une chaîne de télévision culturelle commune. C'est encore une initiative du Chancelier.

Au cours des entretiens avec Helmut Kohl, le Président confirme, à propos de la négociation sur le désarmement conventionnel, qu'il n'est pas question de discuter à Vienne à vingt-trois (c'est-à-dire OTAN contre Pacte de Varsovie). On parle à trente-cinq (c'est-à-dire tous, avec les Européens neutres), et rien d'autre.

Je rencontre à Dacca le Président du Bangladesh, enthousiaste sur le projet des grands barrages. Dans la capitale et aux alentours, pas traces de mendiants. Misère digne, révolte muette. Dans la mise en œuvre du plan d'endiguement, il faudra s'entendre avec les autres riverains sur l'usage de l'eau. Difficile. L'Inde est sourcilleuse et voudrait garder ainsi un contrôle sur Dacca.

Vendredi 4 novembre 1988

Moscou annonce une suspension du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan en vue d'imposer la négociation à la résistance.

Le Président confirme à Kohl qu'il n'est pas question de discuter à vingt-trois. On parle d'un compromis très compliqué pour une triple négociation en trois zones : Nord, Centre et Sud, chacune avec des participants différents, mais cela ne marche pas (États-Unis, Grèce et Turquie n'en veulent pas).

Dimanche 6 novembre 1988

Référendum sur la Nouvelle-Calédonie. Le « oui » l'emporte avec 79,99 % des suffrages exprimés, mais l'abstention atteint le niveau record de 62,96 %. Le « non » est majoritaire à Nouméa et dans cinq autres communes caldoches.

Mardi 8 novembre 1988

George Bush est élu Président des États-Unis. On jugera de sa politique au choix des hommes : gardera-t-il auprès de lui les ministres de Reagan ?

Michel Camdessus vient me proposer la dévaluation du franc CFA. Cela conduirait en Côte d'Ivoire (moyennant un programme d'austérité très rigoureux) à un retour à l'équilibre des comptes extérieurs, à une légère amélioration de la croissance (de 2,1 à 3,5 %) et à une réduction du déficit budgétaire de 10 à 8 % du PIB. Mais cela entraînerait aussi une hausse des prix sensible (de l'ordre de 15 %) et ne permettrait aucune amélioration ni du poids, ni du service de la dette. Enfin, cela ne permettrait aucun développement des exportations de matières premières ou de produits de substitution.

François Mitterrand s'y oppose : pas question d'une dévaluation du franc CFA. C'est pour lui un choix politique, qui consiste à ne pas contredire le président Houphouët sur un sujet aussi sensible.

Sur l'Éducation nationale, grâce à Lionel Jospin, les engagements pris avant l'élection présidentielle ont été tenus : son budget pour 1989 augmentera de 5,6 %, soit 11 milliards ; 12 382 emplois seront créés, dont 4 200 dans les lycées et 1000 postes de maîtres de conférences dans les universités ; les postes offerts au concours du second degré ont été augmentés de 40 % ; le taux des bourses pour les étudiants a été majoré.

Reste à modifier les rythmes scolaires, à réduire les taux d'échecs, à mieux accueillir et orienter les élèves et les étudiants, de plus en plus nombreux à tous les niveaux. Une priorité absolue : la formation des maîtres.

Notre ambassadeur à Alger nous envoie un rapport confidentiel très alarmiste. La situation se dégrade de jour en jour : la position du Président Chadli, unanimement considéré comme faible et peu capable, ne cesse de vaciller. Le FLN, les communistes algériens, l'essentiel de l'armée multiplient les embûches contre lui, l'objectif étant d'empêcher à tout prix la victoire de la ligne Chadli au Congrès du FLN, en mettant en évidence la « complaisance » des hommes du Président vis-à-vis de la France. C'est ainsi qu'il faut comprendre de nombreuses escarmouches sur l'affaire des enfants de couples mixtes, sur la francophonie, sur les établissements culturels français, etc. Le ministre de l'Intérieur est critiqué pour avoir un entourage francophone. L'équipe Chadli aurait vu dans les récentes émeutes la possibilité de retourner la situation à son profit. Elle aurait ainsi délibérément décidé de retirer la police devant les émeutiers, pour obliger l'armée à intervenir et discréditer celle-ci par ses excès prévisibles. Beaucoup d'Algériens sont convaincus que les tireurs isolés disséminés dans la foule, qui s'en prenaient aux militaires pour entraîner une riposte, étaient en fait des policiers en civil. Grâce à cette utilisation des émeutes, le Président Chadli a repris l'initiative : référendum, limogeage du général responsable de la répression militaire et du patron du FLN, Messaadia. Aujourd'hui, au sein de l'armée et du FLN, la haine serait donc à son paroxysme contre le Président.

Mercredi 9 novembre 1988

Au Conseil des ministres, à propos du référendum sur la Nouvelle-Calédonie, François Mitterrand : C'est le premier référendum qui soit dépourvu de tout aspect plébiscitaire et semblable à ce qui se fait dans certaines démocraties. La bataille politique a été suffisamment atténuée de part et d'autre pour que les passions ne viennent pas à la rescousse, ce qui a naturellement limité l'ampleur du vote. Malgré tout, 12 millions de Français se sont dérangés pour 165 000 de leurs compatriotes qui sont aux antipodes. On ne sait pas par quelle magie on aurait pu faire mieux. Ce n'est pas une consultation de même nature que celles qui mettent en jeu le pouvoir. Je ne prends pas du tout ce résultat comme fâcheux et je ne considère pas qu'il comportera des conséquences désagréables pour la majorité ou pour le gouvernement. Je regrette évidemment qu'on n'ait pas atteint un niveau plus élevé. En tout cas, vous n'avez nul besoin de verser des pleurs sur le passé. L'important est que cela entraîne une situation de droit nouvelle. Ceux qui estiment que la portée du vote dépend du nombre des votants manquent aux principes élémentaires de la démocratie. Dirait-on qu'un texte de loi parlementaire a plus ou moins de portée juridique selon le nombre des députés en séance ? Combien de débats de société, une fois passé l'émotion, auraient mobilisé 40 % de l'électorat ? Au fond, contrairement à ce qui est souvent dit, il n'y a sans doute pas d'aspiration profonde à la multiplication des référendums...

Michel Durafour rend ensuite compte des négociations dans la fonction publique. Cela avance. Michel Rocard précise qu'une clause de rendez-vous est admise, mais qu'il n'y aura pas d'indexation.

François Mitterrand : J'insiste sur cet élément. Tout ce qui ressemblerait à une indexation reviendrait sur les très difficiles décisions prises par le gouvernement de Pierre Mauroy en 1983 et qui ont été salutaires. Certes, la frontière est souvent imprécise dans le vocabulaire, mais, même si elle n'est pas clairement formulée, elle devrait être respectée. dl est vrai qu'on ne peut réserver les avantages de la croissance aux plus aisés. S'il y a une plus grande richesse, il faut que ses fruits soient équitablement partagés. Que les progrès soient partagés par toutes les couches sociales de la nation ? Oui ! Automatiquement ? Non. D'autant plus que vous avez, avec sagesse et prudence, à réaménager ce qui a été décidé au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, ce qui vous conduira à apprécier l'utilité de tel ou tel groupe social pour les années 90 [allusion à la grille de la fonction publique].

Déjeuner avec Jack Lang, Émile Biasini, Dominique Jamet, Christian Dupavillon, Christian Sautter, Michel Melot et Patrice Cahart. Nous faisons le point sur le projet de Grande Bibliothèque. Cahart propose dans son rapport que celle-ci reprenne tous les livres entrés à la BN à partir de 1945. Il en coûterait autour de 2 milliards de francs, auxquels il faudrait ajouter de 1 à 1,5 milliard pour la logistique technologique. Coût total du projet : 3,5 milliards. Le rapport recommande la fusion avec la BN en un seul établissement public doté du même président.

Sitôt le rapport remis, sera préparée la consultation d'architectes, laquelle sera lancée le 30 mars. L'architecte sera choisi avant le 1er septembre et les travaux commenceront en décembre 1989.

Pour le terrain, Émile Biasini propose de choisir entre le quai Branly, la caserne Dupleix (à racheter à la Ville), Tolbiac, un terrain à Vincennes (entre le fort et la caserne), qui a la préférence de Jack Lang, et un autre à Saint-Denis.

Le Président, à qui je rapporte ces diverses possibilités, commente : Dans l'ordre : Tolbiac, Saint-Denis. Dupleix serait bien, mais quelle négociation ! Branly, non : c'est pour le Centre de conférences.

Je reviens à la charge auprès du Président, à qui j'adresse une note, à propos de la libre circulation des capitaux en Europe. Je n'arrive pas à m'y faire. Elle ne se limitera évidemment pas à une libération à l'intérieur de l'Europe des Douze, mais sera une libération erga ommes, c'est-à-dire à l'égard du monde entier, en raison de la libération des capitaux déjà en vigueur entre la RFA et la Grande-Bretagne d'une part, la Suisse d'autre part. Concrètement, cela veut dire que si cette directive est appliquée, l'épargne française fuira les banques françaises en 1992, à moins qu'à cette date n'aient été créés dans toute l'Europe, comme c'est le cas en Suisse, des comptes à numéros ! J'ajoute par ailleurs que la RFA est ici d'une grande hypocrisie : elle prône certes une harmonisation des taux d'imposition sur l'épargne, mais alors que l'impôt sur l'épargne existe en principe en RFA, il n'y est pas appliqué, en raison de la pression du lobby bancaire. Tout cela paraît fou ! A mon sens, il faudrait faire savoir dès le Sommet européen de Rhodes que la France ne peut accepter une telle évolution qui reporterait tout le poids de l'impôt sur le revenu sur les seuls revenus du travail. Et qu'elle demande que soit mise en place une protection contre les fuites de capitaux hors de l'Europe des Douze.

Le Président se dit de mon avis. Il en parlera au Sommet de Rhodes. Il demande que Rocard et Bérégovoy soient saisis de la question.

Transfert des cendres de Jean Monnet au Panthéon.

Jeudi 10 novembre 1988

Pour ce qui est des fonds propres dont souhaitent disposer les banques nationalisées, j'ai remarqué qu'elles n'ont reçu de l'État actionnaire aucune augmentation de capital depuis 1945, et que, par surcroît, elles versent plus de 500 millions de dividendes par an à l'État depuis 1982 ! Malgré cela, le ministre des Finances refuse une augmentation de leur capital par la voie du budget, qui pourrait atteindre un montant égal au total des dividendes versés par ces établissements à l'État depuis 1982. Il n'y a, à mon avis, aucune raison de procéder à une ouverture du capital de ces banques au privé avant que l'État fasse son devoir.

Je fais remarquer au Président que la Communauté européenne est la seule à lier l'ouverture de son marché aux produits tropicaux à la réciprocité de la part des pays bénéficiaires, et la seule à exclure un certain nombre de ces produits, telles les fleurs coupées. Renoncer à cette conditionnalité constituerait un geste politique substantiel à l'égard du Sud et permettrait de contrer la manœuvre américaine qui entend mettre à profit nos réticences sur les produits tropicaux pour demander au Tiers-Monde de s'opposer à la Communauté sur le reste de la négociation du GATT à propos de l'agriculture.

Le Président recommande d'agir dans ce sens.

Vendredi 11 novembre 1988

François Mitterrand reçoit le comédien Michel Creton qui souhaite pouvoir créer une « maison » pour handicapés mentaux où les enfants pourraient séjourner au-delà de dix-huit ans. Cela serait possible en utilisant l'article L 162.31 du Code de la Sécurité sociale qui permet les actions expérimentales lorsqu'elles sont agréées par le ministère. Les dépenses feraient l'objet d'un forfait global de prise en charge par les caisses d'assurance-maladie. Des conventions passées entre les caisses et les promoteurs du projet fixeraient les modalités du règlement. Pour les problèmes de limite d'âge, il faudrait arriver soit à un montage administratif, soit à une dérogation en bonne et due forme, ce qui n'est pas très difficile. Le terrain administratif est donc à peu près dégagé. Jusqu'ici, l'acteur n'a pas réussi à obtenir le « feu vert ». Le Président donne des instructions pour que tout soit résolu rapidement.

François Mitterrand est à Rethondes pour l'anniversaire de l'Armistice.

Au cours d'un déjeuner des « éléphants » auquel participent Jospin, Fabius, Mermaz, Mauroy, Poperen, Bérégovoy, entre autres, Joxe fait une dernière tentative pour obtenir un compromis municipal à Marseille où les socialistes se disputent la succession de Gaston Defferre : il suggère que Michel Pezet accepte d'être premier adjoint pendant quelques années, étant entendu qu'il succéderait comme maire à Robert Vigouroux à mi-mandat de celui-ci. Mais Pezet ne veut pas en entendre parler. Or, comme le même Pezet représente entre 8 et 10 % des 180 000 militants du PS et qu'aucun Premier secrétaire, voire aucun candidat à la candidature à l'Élysée ne saurait se passer de son appui, tout paraît bloqué.

Après le rétablissement, hier, des relations diplomatiques entre le Royaume-Uni et l'Iran, Roland Dumas informe François Mitterrand de la situation pour ce qui nous concerne. Nos relations avec l'Iran progressent normalement, conformément aux orientations définies à la mi-juillet. Deux problèmes se posent toutefois : celui de l'embargo pétrolier et celui du contentieux nucléaire.

Pour Roland Dumas, l'embargo pétrolier — instauré en 1987 — n'est plus nécessaire aujourd'hui. Mais, s'il était décidé de le lever, il conviendrait de prévoir un mécanisme de surveillance a posteriori propre à prévenir une modification soudaine et forte de nos achats dans la zone.

En ce qui concerne le contentieux nucléaire, les Iraniens réclament qu'on accepte de leur livrer de l'uranium enrichi. Certaines questions relèvent du Conseil de politique nucléaire extérieure, présidé par le chef de l'État. Roland Dumas recommande que soit organisée dès que possible, sous l'autorité du Premier ministre, une réunion destinée à préparer les décisions, à laquelle seraient invités les ministres des Finances, de l'Industrie, de la Défense, ainsi que l'administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique.

Le Président répond de façon lapidaire : oui à la levée de l'embargo ; non à la réunion projetée à Matignon, la question étant de son seul ressort.

Révélateur de la méthode Mitterrand : le moins de réunions possible, surtout sans lui.

Dimanche 13 novembre 1988

Pierre Bérégovoy célèbre, Chez Edgard, ses quarante ans de mariage. Roger-Patrice Pelat et Samir Traboulsi sont de la fête.

Le Président, informé, est furieux : Il ne devrait pas. Il ne devrait pas...

Lundi 14 novembre 1988

Déjeuner autour de François Mitterrand, avec Pierre Joxe, Paul Quilès, Pierre Bérégovoy et Laurent Fabius. La conversation roule d'abord sur les négociations PC-PS pour les municipales de l'an prochain.

François Mitterrand : Le Parti se comporte avec une faiblesse invraisemblable à l'égard du Parti communiste. Il faut refuser tout accord local jusqu'au 15 janvier. Je pense que les communistes ont trop besoin de leurs municipalités pour ne pas craquer.

Il dit beaucoup de bien de Robert Vigouroux. Il avait chargé Pierre Mauroy de négocier sur les bases suivantes : Vigouroux tête de liste ; pour Pezet, la succession d'ici à quelques années à la mairie et un poste immédiat au gouvernement. Pezet a refusé. Il préfére tout perdre. Tant pis pour lui ! fulmine François Mitterrand.

Paul Quilès parle du conflit aux P et T. Il précise que 250 000 agents perçoivent moins de 6 000 francs par mois (ce qui est exagéré !). Le Président trouve que ce n'est pas admissible pour un gouvernement socialiste : Il faut planifier les augmentations de salaire nécessaires.

François Mitterrand apprécie beaucoup la formule de Pierre Bérégovoy : Il faut tenir les deux bouts de la chaîne. D'un côté, nous devons être justes ; de l'autre, il ne faut pas déraper.

Le ministre des Finances rappelle que l'on a déjà fait beaucoup : la hausse du SMIC plus importante que prévu, 8 milliards pour les accords Durafour, 1,5 milliard pour les infirmières...

Tout le monde déplore que ces mesures ne soient pas mieux perçues par l'opinion et en rend responsable Matignon. Tout le monde tombe aussi d'accord pour déplorer la guerre des clans au sein du Parti socialiste, qui prend des proportions inquiétantes.

Il convient d'accorder aux décisions du Conseil national palestinien, cette nuit, l'importance qu'elles méritent : l'acceptation par l'OLP des résolutions 242 et 338 de l'Organisation des Nations unies lève enfin le plus grand obstacle à la reconnaissance mutuelle d'Israël et de la Palestine. Pour l'obtenir, Yasser Arafat a dû rompre avec le principe de l'unanimité au sein de la centrale palestinienne. Les « durs » du mouvement, dont le FPLP de Georges Habache, entrent en opposition officielle.

Selon Roland Dumas, la reconnaissance par la France d'un État palestinien ne soulèverait aucune difficulté de principe, même s'il est contraire à notre jurisprudence de reconnaître un État qui ne dispose pas d'un territoire défini. En tout cas, le débat juridique ne saurait modifier une constatation de fond, à savoir qu'on ne parviendra à une solution pacifique du conflit que par le dialogue et la négociation. Dans ce but, la France continuera à oeuvrer pour la réunion, dans les meilleurs délais possibles, d'une conférence internationale.

François Mitterrand est très tenté par la reconnaissance immédiate de l'État palestinien : Il fallait que l'OLP réponde à certaines conditions et la première, la plus importante, était l'adhésion aux résolutions de l'ONU. Tôt ou tard, nous reconnaîtrons l'État palestinien. Mieux vaut tôt que tard. Évidemment, le fait de choisir Jérusalem comme capitale est une agression caractérisée contre Israël. Il faut que la ville soit sous statut international. Par ailleurs, il y a un problème juridique. Nous ne pouvons normalement reconnaître un État qui ne dispose pas d'un territoire, sans quoi nous aurions déjà reconnu maints Etats plus sympathiques que celui de l'OLP...

Jack Lang suggère de réunir en 1989 à Paris les intellectuels des deux Europes, pour faire de Paris la capitale intellectuelle de la grande Europe.

Mardi 15 novembre 1988

Petit déjeuner chez Michel Rocard. Pierre Bérégovoy et Laurent Fabius répètent ce que François Mitterrand a dit la veille à déjeuner.

Jean-Pierre Chevènement réclame des crédits plus importants pour la Défense dans le collectif budgétaire. Michel Rocard se tait et c'est Jean-Paul Huchon qui tranche : Un collectif ne se discute pas.

Long débat sur l'OLP. Faut-il se rapprocher d'Arafat ? Jean-Pierre Chevènement développe une vigoureuse critique : Nous n'avons pas de politique arabe depuis quinze ans. Jean-Louis Bianco rappelle qu'à trois reprises le Président a sauvé les Palestiniens : à Beyrouth, à Tripoli et en évitant un deuxième Sabra et Chatila.

François Mitterrand reçoit à déjeuner Pierre Mauroy, Henri Emmanuelli et Louis Mermaz. Il leur parle assez durement du PS, mais veille à ne pas donner l'impression qu'il critique tout le Parti.

Sur les pourparlers avec le PC en vue des municipales de mars prochain : L'accord national, les communistes n'en veulent pas ; il faut trouver un autre mot et parler par exemple, le moment venu, d'un accord global.

Il est très mécontent qu'André Lang, successeur d'André Boulloche à la mairie de Montbéliard, ait été battu à cause de la candidature dissidente de Guy Beche, soutenu par Laurent Fabius. Il indique qu'il ne faut pas accepter d'interdit communiste sur les candidats de la majorité présidentielle que nous voulons faire figurer sur nos listes.

Je reviens de nouveau à la charge, auprès du Président, contre la libération des mouvements de capitaux en Europe. S'il n'y a pas simultanément harmonisation des législations fiscales, du droit bancaire et de la protection accordée aux placements hors d'Europe, elle aura les conséquences suivantes : alignement des pratiques fiscales sur l'épargne au taux le plus bas, c'est-à-dire zéro (la RFA, par exemple, qui a en principe une taxe de 15 % sur les revenus de l'épargne, vient de décider de la suspendre pour trois ans afin de lutter contre la concurrence britannique, et contrairement à la promesse d'Helmut Kohl) ; il sera possible à chaque citoyen d'Europe de placer son épargne dans un pays tiers, donc en Suisse ou aux Bahamas ; pour éviter de perdre leurs clients, les banques européennes se préparent donc à pratiquer le secret bancaire (qui n'est illégal qu'en France) ; par suite, non seulement les revenus du capital ne seront pas taxés, mais ceux qui feront verser leurs revenus sur des comptes à numéros en RFA pourront même échapper à l'impôt sur le revenu !

Certes, Édith Cresson est convaincue qu'il y aura un lien strict entre l'harmonisation fiscale en Europe et la libération des capitaux. Mais ce n'est pas le point de vue de nombreux experts ni de la Commission : tous considèrent que la libération des capitaux se fera même s'il n'y a pas harmonisation fiscale. Enfin, même s'il y avait harmonisation des fiscalités européennes, il resterait à procéder à l'harmonisation des législations à l'égard du secret bancaire et des sorties de capitaux hors de l'Europe des Douze.

Inutile de préciser qu'il serait particulièrement choquant de voir se créer de la sorte l'Internationale du capital au moment où s'enlise l'Europe sociale !

Je suggère au Président d'écrire à ce sujet au Premier ministre. Ce qu'il fait, indiquant que la France doit demander que, d'ici à 1990, des progrès parallèles soient accomplis dans l'harmonisation de la fiscalité et dans la libération des capitaux. Il ne devrait pas y avoir d'extension automatique aux pays tiers du bénéfice des mesures intracommunautaires de libération des mouvements de capitaux.

En fin d'après-midi, Didier Oury, conseiller du Président pour la politique industrielle, reçoit un responsable de Pechiney qui lui fait part du rachat imminent par cette société de la firme American National Can.

Jack Lang propose de « panthéoniser » l'abbé Grégoire et Lafayette en 1989.

Mercredi 16 novembre 1988

Dans le bureau de Jean-Louis Bianco, avant le Conseil des ministres, Michel Rocard fait une vague allusion à une très grosse affaire que Pechiney mène aux États-Unis. Il en parle au Président. Mais ce dernier n'a pas encore pris connaissance de la note que Didier Oury termine en ce moment.

Au Conseil des ministres, François Mitterrand, à propos de la décision de l'OLP de créer un État palestinien : Le problème qui nous est posé par la décision de l'OLP est un problème très sérieux. Nous en avons parlé avec le Premier ministre, nous en reparlerons à nouveau avec le ministre des Affaires étrangères, après le Conseil. Il ne faut pas renvoyer notre décision aux calendes grecques.

La reconnaissance des droits des Palestiniens n'est pas synonyme de la reconnaissance d'un État. Un État suppose un territoire. D'ailleurs, le général de Gaulle, lorsqu'il était en Grande-Bretagne, n'a pas été reconnu par les Britanniques et les Américains, mais par les Soviétiques. Il n'a été reconnu par les Occidentaux que comme chef de l'administration.

Il faut examiner cette question de façon très réaliste et, le cas échéant, audacieuse.

Claude Evin parle du projet de création du revenu minimum d'insertion adopté il y a quelques jours en première lecture à l'Assemblée nationale. François Mitterrand : La loi doit être votée pendant cette session et appliquée aussitôt après. C'est une obligation qui s'impose à tous.

Durant le Conseil, vers 11 heures, la note de Didier Oury parvient par mon intermédiaire entre les mains du Président. Aucune copie n'en est diffusée. Oury y annonce que Pechiney, s'il obtient l'accord du gouvernement, conclura et annoncera lundi 21 novembre deux opérations considérables : l'une est la création d'une nouvelle usine d'aluminium en France (200 000 tonnes par an) ; l'autre, l'acquisition d'American National Can, premier producteur américain d'emballage en aluminium, que des raiders se trouvent contraints de revendre, compte tenu de leur endettement. Avec sa filiale Cebal et American Can (six fois plus gros), Pechiney deviendrait le numéro un mondial de l'emballage, obtiendrait un débouché de masse pour son aluminium et, par cette intégration en aval, limiterait les conséquences des fluctuations du cours du métal. Le chiffre d'affaires total de Pechiney s'accroîtrait de 50 %. Le coût d'acquisition est de 5 milliards de francs versés aux actionnaires actuels (payables en dix ans, moyennant un intérêt annuel) et 3,5 milliards de francs pour financer l'OPA sur les titres dispersés dans le public. Pour couvrir ces opérations sans dégrader durablement sa structure de bilan, Pechiney souhaite augmenter ses fonds propres de 5 à 7 milliards. L'émission de certificats d'investissement et une dotation de capital de l'État ne suffisant pas (2 milliards environ), le groupe propose d'introduire en Bourse une société à créer, Pechiney International, qui regrouperait ses filiales étrangères. La vente dans le public de 33 % de son capital rapporterait environ 6 milliards de francs. Ce serait une façon de faire appel à l'épargne sans privatisation au sens strict, puisqu'il s'agirait d'une filiale (comme Thomson-CSF pour Thomson, par exemple). Didier Oury informe le Président que Pierre Bérégovoy et Roger Fauroux sont d'accord.

Le Premier ministre n'a pas encore pris position et s'étonne d'avoir si peu de temps pour le faire, puisque sa décision doit être rendue pour ce vendredi 18 novembre.

Lisant cette note, je ne suis pas, pour ma part, convaincu. Le problème est de savoir si ce rachat, dans la mesure où il fait intervenir une filiale à l'étranger de Pechiney, ne constitue pas une privatisation « rampante ».

A l'issue du Conseil, le Président remet à Michel Rocard, selon la tradition, la grand-croix de l'ordre du Mérite. Il lui fait quelques sobres compliments.

Michel Rocard, pour sa part, estime que l'opération, à laquelle il est très favorable, peut se faire sans dotation en capital et en vendant 25 % seulement de Pechiney International (pour 4 milliards de francs). Sans en informer les ministères concernés, il rédige une lettre dans ce sens au Président.

Le Parlement estonien proclame la primauté de ses lois sur celles de l'URSS. Moscou juge cette décision contraire à la Constitution.

Le parti de Benazir Bhutto, le parti du peuple, remporte les législatives au Pakistan.

Jeudi 17 novembre 1988

A 10 heures, Michel Rocard sollicite par lettre manuscrite le « feu vert » du Président pour l'opération souhaitée par Pechiney. Celui-ci me demande mon avis.

A mon sens, s'agissant de la construction de la nouvelle usine en France, il y faudra des fonds propres venus du Budget ; à défaut, ce serait la privatisation qui commencerait. Évaluons-les à 1 milliard de dotation budgétaire. Il faudra 4 milliards supplémentaires pour l'achat d'ANC aux États-Unis. La solution proposée consiste à créer une filiale internationale partiellement privatisée. C'est, à mon avis, une fausse bonne idée. L'intérêt de l'opération industrielle est de permettre de vendre l'aluminium de Pechiney à une compagnie d'emballage à un prix supérieur au cours mondial. Or, si on ouvre le capital à d'autres actionnaires, Pechiney ne pourra pas lui vendre son aluminium plus cher : les actionnaires privés s'y opposeront. L'affaire n'est donc avantageuse pour Pechiney que si ANC est achetée par une filiale possédée à 100 % par elle. Malheureusement, l'État n'a pas les moyens de lui fournir ces capitaux. L'opération est industriellement moins intéressante que Pechiney ne le croit.

A 18 heures, Alain Boublil, directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, m'appelle à propos de l'affaire Pechiney. Il m'éclaire sur divers aspects industriels. Je lui dis que j'étudie le dossier à la demande du Président.

A la même heure, le Président reçoit un projet de réponse, rédigé par Élisabeth Guigou et moi, et le signe. Cette réponse autorise l'émission de certificats d'investissement et n'émet pas d'opposition à la cession de 25 % du capital de Pechiney International, tout en exprimant de fortes réticences sur l'ensemble.

A 20 heures, les Finances s'inquiètent auprès de moi de savoir si le Président a répondu au Premier ministre, et en quel sens.

Robert Badinter suggère au Président une formule qui permettrait de réduire le coût, pour la collectivité, de certaines grèves. Bien entendu, les mesures à prendre ne devraient pas apparaître comme des atteintes, même indirectes, au droit de grève.

La loi de 1963 oblige les syndicats représentatifs à déposer un préavis avant tout déclenchement d'une grève. Ce préavis est en principe destiné à susciter la négociation, rendue obligatoire depuis 1982. Mais, dans les faits, cette négociation n'a pratiquement jamais lieu ou bien reste purement formelle. L'échec semble avoir trois explications au moins : la brièveté du délai de préavis (cinq jours) ; la relative imprécision des revendications ; le faible contrôle syndical sur le mouvement. Le projet propose de rendre automatique la désignation d'un médiateur, ce qui pourrait sans doute donner de meilleures chances à la négociation ; sa mission s'inscrirait dans le préavis légal de grève.

Conclusion d'un accord sur les salaires dans la fonction publique. La CGT et la CGC refusent de le parapher.

Le président de la Banque mondiale, John Conable, vient plaider pour une ratification par la France du traité créant l'Agence multilatérale de garantie des investissements privés dans les pays du Tiers-Monde, l'AMGI (en anglais MIGA). Le Président refuse de soumettre cette ratification au Parlement, la convention étant rédigée en anglais. Des mesures seront prises, promet Conable, pour faire reconnaître officiellement par le conseil d'administration de l'AMGI l'authenticité de la traduction en français et éviter que de tels problèmes se posent à l'avenir.

François Mitterrand lui parle du projet de stabilisation des fleuves du Bangladesh, qu'il a évoqué à New York. Une fois l'étude faite, la Banque mondiale devra jouer un rôle dans le financement de ce programme.

Vendredi 18 novembre 1988

A la suite des entretiens de Bonn avec le Chancelier Kohl sur le désarmement conventionnel, le Quai d'Orsay présente à la Conférence de Vienne une série de demandes visant à raffermir le lien entre la négociation globale (à trente-cinq pays) et la négociation OTAN-Pacte de Varsovie (à vingt-trois pays), et à mieux insérer la négociation à Vingt-trois dans le processus global de la CSCE. Les réactions de nos partenaires occidentaux ont été, depuis lors, très vives. La RFA, qui souhaite que ces négociations sur le désarmement conventionnel s'engagent au plus vite, craint que les nouvelles demandes françaises (qui marginalisent l'OTAN) ne soient utilisées par les États-Unis (qui cherchent un prétexte pour ce faire) pour retarder l'ouverture de ces négociations.

Le Département d'État américain réagit à nos propositions en faisant savoir à nos partenaires occidentaux qu'il n'est pas question de remettre en cause le compromis de juin 1987, confirmé par le sommet de l'OTAN de mars 1988.

La Côte d'Ivoire se trouve dans une situation financière dramatique, en raison notamment de l'obstination du Président Houphouët-Boigny sur le problème du prix du cacao.

Samedi 19 novembre 1988

En URSS, manifestations nationalistes à Tbilissi (Géorgie), Bakou (Azerbaïdjan) et Erevan (Arménie). Les affrontements inter-ethniques font officiellement 28 morts.

James Baker écrit à Roland Dumas pour protester très violemment contre la position française hostile à l'autonomie de la négociation sur la stabilité conventionnelle (CST) entre les vingt-trois membres de l'OTAN et du Pacte de Varsovie. Il rappelle qu'il y a dix-huit mois, à Reykjavik, les ministres des Affaires étrangères alliés étaient parvenus à cette formule plaçant la négociation autonome dans le cadre du processus de la CSCE. Cette formule de Reykjavik a été réaffirmée au Sommet de l'OTAN du 4 mars, auquel participait le Président Mitterrand. Maintenant, alors que l'aboutissement paraît proche à Vienne, la France demande des clarifications sur le lien entre la CST et le processus de la CSCE, qui, prétend-elle, mettrait gravement en cause la formule convenue à Reykjavik. La France propose que les négociations à Vingt-trois s'arrêtent lors de la prochaine réunion de la CSCE, et que les Trente-cinq décident alors de la forme et du cours futurs des pourparlers. Les États-Unis sont furieux : ces dispositions altéreraient l'autonomie de la négociation en cours, essentielle à son succès. Celle-ci se déroulerait en quelque sorte sous une épée de Damoclès, ce qui, selon Baker, pousserait à accepter un mauvais accord. Les propositions françaises, ajoute-t-il, déséquilibreraient en outre le processus de la CSCE en l'éloignant de la question des droits de l'homme et en le faisant principalement porter sur les questions de sécurité.

La décision de la France risque de retarder la fin de la réunion de Vienne de six mois, voire peut-être plus ; les États-Unis sont néanmoins disposés à rester à Vienne aussi longtemps que nécessaire pour parvenir à une solution équilibrée et juste.

Baker se dit d'autant plus surpris par la décision française qu'il pensait que Paris et Washington partageaient la même approche conceptuelle des problèmes. Il souligne que les États-Unis ne considèrent pas la CST comme une négociation de bloc à bloc, mais comme une négociation entre vingt-trois nations souveraines, au sein de laquelle — il veut l'espérer comme, à son avis, la France — les pays de l'Europe de l'Est finissent par jouer le rôle qui leur revient.

James Baker demande donc à Roland Dumas que Paris reconsidère sa position sur cette question.

Lundi 21 novembre 1988

Pechiney va annoncer le rachat d'American Can et la construction d'une usine d'aluminium à Dunkerque. 1 milliard de francs de certificats d'investissement seront émis, à quoi il faudra ajouter un autre milliard de dotation en capital. L'introduction en Bourse de Pechiney International et la vente d'une part de ses actions sur le marché seront en outre nécessaires.

A 13 heures, Matignon découvre que le communiqué de Pechiney, qui doit être diffusé à 15 heures, parle de 6 milliards de ressources tirées de Pechiney International, ce qui est incompatible avec la limite de 25 % mise à la participation privée. D'autre part, à la demande de Pierre Bérégovoy, Alain Boublil a annoncé à Jean Gandois qu'il peut parler d'une dotation en capital de 1 milliard de francs, alors que le Premier ministre y est hostile (pour des raisons budgétaires et parce qu'il serait mal compris que l'argent de l'État serve à une opération à l'étranger). Jean Gandois n'entend pas limiter la cession au privé à 25 % sur une instruction officieuse de dernière minute. Reste donc pour l'avenir une ambiguïté sur le plafonnement autorisé (25 ou 33 % ?).

Jean-Noël Jeanneney, Jack Lang et Jean Tiberi décident de proposer à Jean-Michel Jarre d'organiser un grand spectacle, le 14 Juillet 1990, pour la commémoration de la fête de la Fédération. Mais ils souhaitent... que ce soit moi qui le lui dise !

Mardi 22 novembre 1988

A Madrid, un attentat à l'explosif revendiqué par l'ETA, devant le siège de la Garde civile, fait deux morts.

Mercredi 23 novembre 1988

Au Conseil des ministres, Jean-Pierre Chevènement se plaint du budget : Ça ne passe plus, on va détruire le consensus sur la défense. Est-ce qu'il faut que cela aille mal dans un secteur pour qu'on le traite avec quelques égards ?

Jack Lang se plaint lui aussi.

Michel Charasse réplique que les armées ont une trésorerie dormante de 4,5 milliards de francs, que la Culture en a une de 1,5 milliard.

Jean-Pierre Chevènement : Rien ne devrait opposer l'Armée à la Nation. François Mitterrand : Rien ne devrait opposer l'Armée d la Nation, sauf précisément cela [les questions financières].

Michel Rocard : Je suis très content de ce débat, c'est un signe avant-coureur de ce que le budget 1990 sera aux limites de l'infaisable. Ceux qui se plaignent ne sont pas ceux dont la situation est la plus mauvaise.

Après la communication de Jean-Marie Rausch sur le commerce extérieur, François Mitterrand critique vigoureusement la carence des entreprises publiques en la matière. Il demande qu'il y ait éventuellement des sanctions.

Sommet franco-espagnol à Montpellier. La coopération dans la lutte antiterroriste occupe l'essentiel des travaux.

Jeudi 24 novembre 1988

Fin du Sommet franco-espagnol. François Mitterrand affirme que la solidarité des deux pays dans la lutte antiterroriste doit être sans faille.

Rétablissement des relations diplomatiques entre l'Algérie et l'Égypte (rompues en 1979, après Camp David).

En Hongrie, Karoly Grosz renonce au poste de Premier ministre. Il est remplacé par Miklos Nemeth. Un communiste repenti succède à un autre.

Pierre Bérégovoy, Roland Dumas et Ahmed Ghozali, ministre des Finances algérien, tombent d'accord sur un règlement intelligent et global du contentieux financier entre Alger et Paris : versement immédiat par Gaz de France du reliquat dû depuis le début du contentieux, calculé sur la base du prix dit « italien » de 2,14 dollars (ce reliquat, de janvier 1987 à décembre 1988, est de 135 à 140 millions de dollars) ; facturation des enlèvements futurs sur la base de ce même prix de 2,14 dollars ; aides financières additionnelles de l'État — hors du contrat gaz — assurant finalement des recettes équivalant à un prix du gaz de 2,32 à 2,35 dollars.

La paix sociale en Algérie paraît à ce prix.

Vendredi 25 novembre 1988

Voyage de François Mitterrand en URSS. Une importante délégation l'accompagne. Il n'est que temps : la France vient en effet de se faire dépasser par l'Italie en matière de relations commerciales avec les Soviétiques ! Le Président décide d'inviter Mikhail Gorbatchev à Paris juste avant le 14 Juillet, de façon à ne pas avoir à convier à fêter les libertés un homme qui reste le responsable suprême d'une dictature.

Petit déjeuner avec des opposants soviétiques, dont Sergueï Grigoriants, rédacteur en chef de Glasnost.

L'essentiel de l'entretien Mitterrand-Gorbatchev porte sur le désarmement :

François Mitterrand : A partir d'un certain moment et au-delà d'un certain point dans le désarmement stratégique, la France acceptera de participer. Nous sommes encore dans une situation trop inégale, mais, si on va dans ce sens, un jour nous irons aussi.

En ce qui concerne la réduction des armes conventionnelles, soyez-en sûr, la France y prendra sa part. Le désarmement chimique, nous sommes d'accord — je crois...

Il ne faut pas relâcher la pression pour le désarmement à Vienne, à Genève, partout... La France est disponible dans tous ces domaines. Mais la France ne peut désarmer nucléairement qu'à partir du moment où les potentiels deviendront vraiment comparables. Vous parlez d'un monde débarrassé de l'arme nucléaire : vous êtes romantique !

Mikhail Gorbatchev, riant : Romantique ? Remarquez, j'accepte l'expression, mais je suis aussi réaliste !

François Mitterrand : Certes ! Mais vous savez que si l'on y arrive, cela enfoncerait les sept travaux d'Hercule ! Mais cela signifierait aussi qu'il y a eu un désarmement nucléaire très poussé.

En fait, ce n'est pas le désarmement en soi qui m'intéresse, c'est la paix, et donc l'indépendance de nos peuples dans la coopération.

Je l'ai dit également : échangeons ! Faisons travailler nos ministres, nos techniciens, nos industriels. Notre commerce extérieur est trop déficitaire. Je dis aux industriels français : Travaillez mieux ! J'ai emmené avec moi une quinzaine de très grands industriels et je leur ai dit : Personne ne fera le travail à votre place. Les crédits publics sont ouverts ; les crédits privés, c'est à vous de voir.

J'ai parlé aussi de l'avenir de l'Europe. Nous, nous sommes déjà Douze, nous allons arriver à un marché intérieur de près de 320 millions de personnes. Les prochaines étapes concerneront la monnaie, le social (le rapprochement des situations des uns et des autres), le culturel et l'audiovisuel. Est-ce que l'Europe des Douze travaille pour s'isoler ? Bien sûr que non, même si certaines forces réactionnaires voulaient en profiter pour isoler l'URSS de l'Europe de l'Ouest. Vous parlez, à propos de l'Europe, de « maison commune », c'est une belle expression. Mais comment la traduire dans les faits, multiplier les échanges, les accords, les liens entre la CEE et le COMECON ?

En fait, le véritable objectif, c'est l'Europe tout entière. Il faut tenir compte, pour l'avenir, de l'importance de ce qui peut impressionner, marquer le cerveau humain, c'est-à-dire avant tout l'audiovisuel. Les pays occidentaux, qui reçoivent 125 000 heures d'images, n'en produisent que 5 000. Est-ce que ce problème de la production d'images ne se pose pas aussi pour les Soviétiques ? Nous allons vers des images et des langages nippo-américains. Nos cultures risquent de s'effacer...

Nous devons au contraire sauvegarder nos moyens d'expression !

Nous avons mis au point une nouvelle norme de télévision européenne haute définition, elle est supérieure au SECAM et aux normes japonaises. Pourquoi ne pourrions-nous pas créer en la matière une grande entreprise européenne avec vous ? Dans ce domaine, il n'y a pas de frontières, pas d'interdits entre vous et nous, et, dans votre logique européenne, c'est fondamental.

Même chose pour l'environnement. Les atteintes à l'environnement ne connaissent pas de frontières et la lutte doit être internationale.

Dans un autre domaine encore, regardez ce que nous avons fait avec Eurêka. Pourquoi n'aurions-nous pas, sur ce projet, un accord avec l'URSS ?

Mikhail Gorbatchev : J'allais vous le demander. Nous frappons à la porte, mais ça ne s'arrange pas.

François Mitterrand : J'ai la volonté d'avancer dans le domaine de la technologie, de l'audiovisuel, de l'environnement. Je vous remettrai un projet pour l'environnement, auquel j'aimerais que l'URSS soit mêlée, ainsi qu'un projet sur l'audiovisuel. Nous n'avons à en demander la permission à personne. Nous pouvons faire des projets à géométrie variable.

Quant à la « maison commune », je partage cet objectif, sans me dissimuler les difficultés.

Mikhail Gorbatchev : Je peux vous répondre. Nous pourrions coopérer ensemble sur ces bases. Tout cela est très proche de nos propres idées pour que cette « maison » se bâtisse. Il faut accroître les échanges, utiliser nos ressources culturelles, politiques, etc.

François Mitterrand : Un jour, l'Europe aura sa propre identité. L'année prochaine, nous fêterons l'anniversaire de 1789, la France assurera en même temps la présidence du Sommet des Douze. Les sept grands pays industrialisés se réuniront à Paris le 14 Juillet. J'ai invité en plus, à cette occasion, une dizaine de chefs d'État du Tiers-Monde. Il y aura beaucoup de monde à Paris en cette circonstance. Je sais que vous viendrez à Paris plus tôt. J'aimerais beaucoup qu'il puisse y avoir une manifestation commune avec vous. Les dates, les anniversaires ne manquent pas : l'ouverture des États généraux, le 14 Juillet, la Déclaration des droits de l'homme. Il faudrait qu'il y ait un signe...

Mikhaïl Gorbatchev : Nous allons célébrer avec ampleur ce bicentenaire de 1789 en hommage à la Révolution française. Nous en profiterons pour exprimer notre attitude amicale à l'égard de la France. J'accepte cette proposition de coopération. Réfléchissons maintenant à ses aspects pratiques.

Nous pourrions commencer le travail de préparation de ma visite à Paris afin que celle-ci ait une valeur d'étape. Il faut intensifier le travail préparatoire de sorte que nous puissions être présents tous les deux pour signer des documents et des accords concrets.

Les commémorations du Bicentenaire pourraient avoir lieu autour de ma visite. Il faudrait que ces dates soient fixées au début de l'année.

Je voudrais maintenant faire quelques remarques sur le désarmement. Nous avons l'intention de continuer de la même façon à coopérer avec les États-Unis. Nous ne cherchons pas à semer des embûches sous les pas des Américains. Ils le croient et le disent souvent. Mais c'est faux. J'ai eu avec Reagan de vives discussions. Nous reconnaissons le rôle actif des États-Unis dans le monde, mais pas leurs diktats. Je n'accepte pas que le Président des États-Unis soit un procureur, et moi un accusé. Au contraire, il faut faire preuve de réalisme et d'entente. Il y a encore beaucoup de réserves de coopération avec les États-Unis. Il y a notamment des possibilités d'accord avec eux sur START, mais subsistent des problèmes : l'Initiative de défense stratégique, les missiles de croisière tirés depuis des navires ou des avions...

Je comprends la position de votre pays sur la réduction des armes nucléaires, et je note que, le moment venu, vous vous joindrez à ce processus.

François Mitterrand : Je l'ai toujours dit. Je n'ai d'armes nucléaires qu'à cause de vous : parce que vous en avez.

Mikhaïl Gorbatchev : Et nous, nous en avons à cause de vous !

François Mitterrand : Vous en aviez avant nous !

Mikhaïl Gorbatchev : Vous avez dit tout à l'heure que, sur ce sujet, j'étais romantique. Mme Thatcher va plus loin, elle dit : « utopiste » ! Mais je suis réaliste aussi. J'ai dit à Mme Thatcher : « Vous m'avez pris pour un utopiste, mais il y a déjà un accord de désarmement nucléaire. » Je peux comprendre Mme Thatcher quand elle évoque des dates ultérieures auxquelles elle se joindra au processus, mais je ne peux pas être d'accord quand elle essaie de justifier le maintien de l'arme nucléaire avec des arguments moraux.

Je voudrais aborder une autre question. Si les négociations conventionnelles commencent, ne serait-il pas raisonnable d'arrêter toutes les modernisations, nucléaires et conventionnelles ?

François Mitterrand : Il faut distinguer entre les négociations. Le problème des armes nucléaires à très courte portée ne peut être résolu qu'en commençant à se débarrasser de celles qui existent...

Mikhaïl Gorbatchev : Nous nous prononçons pour l'aboutissement des pourparlers de Genève avant la fin de l'année ; nous sommes d'accord avec le mandat destiné à lancer la négociation conventionnelle. Il faut donner des impulsions périodiques. Vous connaissez mon idée de Sommet. Je crois savoir que vous ne verriez pas d'inconvénient à un tel Sommet, quelque temps après le début de la négociation conventionnelle.

François Mitterrand : C'est une bonne méthode... J'ai constaté avec plaisir que, pour vous, les paroles étaient des actes.

Mikhaïl Gorbatchev : Je dis souvent à mes amis que je dors tranquille, car je dis et je fais ce que je pense. Mais, évidemment, la nuit est courte...

François Mitterrand : Je dis à mes collaborateurs, qui pensent souvent le contraire : les plus dangereux, ce sont ceux qui font ce qu'ils disent !

Quelques minutes avant l'heure prévue pour l'interview télévisée Gorbatchev-Mitterrand de ce soir, le chef du protocole du Kremlin prétend n'accorder qu' « une minute » aux journalistes français Georges Bortoli, Christine Ockrent et Jean-Pierre Elkabbach pour mener l'interview. Et encore, à condition qu'ils restent debout ! François Mitterrand intervient auprès de Mikhaïl Gorbatchev, qui manifeste quelques réticences :

François Mitterrand : Alors, nous allons ensemble devant la télévision française.

Mikhaïl Gorbatchev : Ah bon ?

François Mitterrand : C'était prévu comme ça... Ne vous inquiétez pas, vous allez être bien meilleur que moi.

Mikhaïl Gorbatchev, souriant : Ah, je ne le crois pas ! Vous, avec toutes vos élections, vous avez l'habitude...

François Mitterrand : C'est vrai, vous en avez moins que nous...

Samedi 26 novembre 1988

A Bai'konour, au Kazakhstan, François Mitterrand assiste au départ du vaisseau spatial Soyouz TM 7, qui emporte trois cosmonautes, dont le Français Jean-Loup Chrétien, vers la station orbitale Mir. Impression mêlée de dénuement et de super-bricolage. Hergé était décidément un génie de l'anticipation : tout ressemble à ce qu'il a imaginé, jusqu'à l'étrange pétarade de la fusée au décollage.

Les services de sécurité soviétiques tiennent les journalistes français à l'écart de la base de lancement. Avant le lancer, un Soviétique tient à précipiter le départ des journalistes en les menaçant : Si vous ne voulez pas regagner les cars, la milice va vous y faire monter de force. Pour ne pas les laisser voir, les cars sont envoyés se perdre dans la steppe ! Après le tir de la fusée, les journalistes sont empêchés d'accéder au centre de presse construit tout spécialement par la France pour leur permettre d'envoyer leurs reportages.

Dimanche 27 novembre 1988

Vu Boutros Boutros-Ghali. Nous parlons de la prochaine réunion de sherpas Nord/Sud. Je rêve de l'organiser avec un sherpa par continent. Nous décidons : un Égyptien, un Indien, un Sénégalais, un Vénézuélien.

Lundi 28 novembre 1988

Turgut Ozal, Premier ministre turc, est à Paris. Il plaide vigoureusement pour l'entrée de son pays dans la CEE :

Turgut Ozal : Nous avons été parmi les membres fondateurs du Conseil de l'Europe, de l'OCDE et de l'OTAN : nous avons fait le choix de l'Occident. Avec la CEE, nous avons également des relations, un conseil d'association et une demande d'adhésion formulée l'an dernier. Nous avons effectué un redressement économique très rapide au cours des cinq dernières années. Dans les huit à dix années à venir, la Turquie aura une apparence totalement européenne et deviendra un pays européen dans tous les sens du mot. Point très important pour les relations avec le Moyen-Orient et le Golfe : la Turquie constitue un élément de stabilité dans cette région. Nous avons de très bonnes relations avec l'Iran et l'Irak ; une frontière commune avec l'URSS, avec qui nos relations s'améliorent. Nous avons la volonté d'adhérer à la CEE et demandons votre soutien. Nous pouvons jouer un rôle plus important avec la France dans la région, car il y a de graves problèmes : Palestine, Liban, entre autres...

Pour ce qui est de nos relations avec la Grèce, notre gouvernement souhaite avoir des relations de bon voisinage avec tous. D'où la rencontre avec Andhréas Papandhréou, à Davos, où il a été décidé de résoudre les problèmes par le dialogue.

François Mitterrand, qui noie joliment le poisson : Je connais la Turquie, mais très mal... J'y suis allé deux fois à titre personnel, car j'ai beaucoup d'intérêt pour son histoire. Ce que j'en connais : la côte méditerranéenne d'Asie Mineure. La Turquie est un des très beaux pays que j'ai vus. Beaucoup des chemins de la civilisation sont passés par chez vous pour venir jusque chez nous. Parmi la population de l'Anatolie qui s'est installée vers le Bosphore, beaucoup ont compté dans l'évolution culturelle et religieuse de l'Europe. Saint Paul, fondateur de l'Église catholique, a beaucoup fréquenté vos villes anciennes. La conquête de Constantinople par les Turcs est une date charnière de l'Histoire moderne. Deux civilisations se sont heurtées, l'une puissante, l'autre montante. Mais la France a su garder de bonnes relations avec vous.

Je lisais récemment un texte sur les relations entre François Ier et Soliman le Magnifique. Ce ne fut pas seulement une anecdote historique : cela représentait, de la part de la France, une certaine audace, car la Turquie constituait une force considérable. Pourtant, le Roi très catholique n'a pas hésité à traiter avec Soliman. Je suis sensible à cette histoire.

J'ai observé qu'il y avait un grand attachement aux établissements français en Turquie. Nous avons vécu une période d'ignorance mutuelle, en raison des problèmes du système politique intérieur ; pendant ce temps, la Grèce est entrée dans l'Europe ; les conflits gréco-turcs (mer Égée, Chypre, Thrace) y ont contribué. J'en parle d'autant plus librement que je suis ami des Grecs, mais je l'étais aussi de M. Ecevit, votre Premier ministre au moment de l'affaire chypriote. J'étais dans l'embarras. D'où l'idée d'avoir recours aux principes du droit international, aux Nations unies. J'ai reçu Vassiliou il y a peu de temps. Chypre est un problème délicat. On ne peut pas inventer de solution comme cela, parce qu'on a envie de régler un problème. Il y a une réalité turque et une réalité grecque sur un même territoire. C'est un des conflits les plus difficiles à résoudre. Je souhaite que l'île retrouve sa dignité au travers d'un système politique souple que les diplomates sauront inventer. Je sais que vous avez adopté une attitude ouverte, plus ouverte que celle de votre compatriote, M. Demirel. Ce ne sera pas facile pour vous, mais il le faudra bien, car ce serait une gêne pour vos relations avec la Communauté et les États-Unis. Il faut admettre que les Grecs chypriotes et les Turcs chypriotes sont chez eux, et exclure l'idée de la domination d'une partie de la population sur l'autre, trouver les moyens de vivre ensemble sans empiéter l'un sur l'autre. Il faut mettre le train sur les rails. La solution n'est pas de s'entre-tuer.

Du côté de la Communauté, mon point de vue est qu'elle n'a pas intérêt à accueillir de nouveaux membres avant 1992. C'est déjà très difficile entre les Douze. Le marché unique est une opération d'une grande audace qui pose de nombreux problèmes monétaires et fiscaux. Il y a des obstacles qui ne sont pas encore surmontés. Si la Turquie désire entrer dans la Communauté, il lui faut profiter de ces quatre années pour en établir les bases. Pour l'instant, nous avons nos propres embarras. Il existe un argument tiré du fait que la Turquie connaît encore des problèmes de développement. Cela ne paraît pas suffisant pour refuser. Vous avez raison de dire que la Turquie a un potentiel considérable. Elle devrait devenir un pays important et fort. Elle a été l'un des plus importants du monde. Elle a connu, avec Kemal Atatürk, un sursaut considérable. Elle a tous les atouts pour être un pays qui n'a rien à demander à personne.

Il est sûr qu'au Proche-Orient aucun pays n'a un avenir aussi important que le vôtre. La Turquie est un môle, un point fort. Je ne mésestime pas la Turquie, mais nous devons avancer avec réalisme.

Sur le plan culturel, vous avez des lettres de noblesse européennes. Vous exercez une influence sur l'Europe, et réciproquement. Votre façon de voir le monde en a été influencée.

Turgut Ozal : ... Gorbatchev a-t-il des chances de réussir ?

François Mitterrand : Oui, avec un énorme obstacle, qui est l'éveil des nationalités. C'est cela qui peut compromettre la perestroïka. Le Parti, l'administration suivent à reculons. Il faut suivre avec beaucoup d'attention ce qui va se passer dans les républiques pour affiner le pronostic. La faille est là. Mikhail Gorbatchev est obligé d'être dur sur la question des nationalités.

Extension des grèves, notamment dans les transports publics ; le RER est quasiment bloqué depuis dix jours.

A 15 h 15, François Mitterrand convoque Michel Rocard et Michel Delebarre. Il y a trois fauteuils devant le bureau du Président. Rocard s'assied sur le fauteuil de droite, Michel Delebarre et Jean-Louis Bianco lui font signe d'occuper le siège central, et François Mitterrand renchérit avec un grand sourire : Mettez-vous au milieu, entre les deux larrons. Lequel est le bon, lequel est le mauvais ? et quelle faute y a-t-il à expier ?... Nul n'insiste...

Michel Delebarre fait un point très précis de la situation. Le Premier ministre se félicite des bonnes relations entre son cabinet et celui du ministre du Travail.

François Mitterrand : Ce qui intéresse les gens, c'est que ça roule. Nous sommes dans un conflit qui va se durcir et qui, pour cela, tirera prétexte des mesures que vous allez prendre. Le premier front est l'opinion publique.

Je suis pour la sévérité. Bien entendu, étudiée à la loupe de la sensibilité publique. Qu'est-ce qui passe, qu'est-ce qui ne passera pas dans le monde du travail ? Que veut la CGT ? Veut-elle nous amener au bord de la crise jusqu'aux élections municipales ? Veut-elle la déflagration ? En tout cas, je crois qu'il faut jouer dur. Il ne faut pas que le Parti communiste tienne l'accord municipal pour acquis. Le gouvernement commence à jouer gros.

Mardi 29 novembre 1988

Dans le conflit du RER, échec total de la mission de conciliation confiée à Bernard Brunhes. La grève s'étend aux bus et au métro.

Jack Lang alerte le Président sur le délabrement du Mont-Saint-Michel.

Mercredi 30 novembre 1988

Au Conseil des ministres, communication de Claude Evin sur la Sécurité sociale et son financement.

François Mitterrand : La réflexion est rnenée depuis longtemps sur ce sujet difficile. Il y a des inquiétudes qui sont complaisamment répandues. J'ai encore entendu ce matin à la radio que les retraites ne seront plus payées. Maîtriser ce dossier, même si c'est difficile, est à notre portée. Depuis de longues années, j'ai entendu beaucoup de jugements définitifs et d'un pessimisme absolu qui étaient ensuite démentis par la réalité.

Je ne suis pas sûr que certains responsables administratifs n'aient pas quelques idées derrière la tête, et comme je connais leur curriculum vitae, je me méfie et pense qu'il faut d'urgence les changer.

Le RMI est définitivement adopté.

Le petit déjeuner offert par le Président aux opposants soviétiques lors de son voyage à Moscou n'aura pas servi à grand-chose. A peine François Mitterrand est-il parti que Sergueï Grigoriants, rédacteur en chef de la revue dissidente Glasnost, ainsi que son collaborateur Andreï Chilkov, ont été emprisonnés. Romantique, Gorbatehev ?

Michel Rocard transmet à François Mitterrand le rapport de Patrice Cahart et Michel Melot sur la Grande Bibliothèque. Il prévoit une salle de lecture de 2 000 places pour le grand public, avec 500 000 ouvrages en accès direct ; un catalogue national informatisé ; la mise sur disques numériques de 40 millions de pages, soit 10 % des collections (sur 100 disques numériques peuvent être enregistrées 5 millions de pages) : ce sera une première mondiale, le disque pouvant être lu à distance ; l'installation — en France, puis à l'étranger, — de 300 postes de consultation à distance, avec possibilité d'impression de documents (le Minitel donnera un très large accès au catalogue, mais pas aux ouvrages) ; la robotisation du stockage du quart des collections ; l'articulation avec la bibliothèque du CNRS de Nancy (périodiques de sciences humaines), celle de La Villette (histoire des sciences), celle d'Angoulême (bandes dessinées), etc. ; la modernisation des bibliothèques universitaires, où sera installée une partie des terminaux de consultation de la Grande Bibliothèque (actuellement, il y a 20 livres par étudiant ; l'université de New York en propose 60 ; Harvard et Princeton, de 750 à 800).

Fixer à 1900 l'année de parution à compter de laquelle les ouvrages de la BN passeront à la Grande Bibliothèque supposerait le transfert de 5 millions de livres et brochures, dont de nombreux livres acidifiés et fragiles. Les auteurs du rapport proposent donc, à juste titre à mon avis, de ne transférer que les livres publiés après 1945, ce qui limiterait le déménagement à 3 millions d'ouvrages. Dans ce cas, il faudra 130 000 m2 (contre 100 000 m2 pour Richelieu).

Les auteurs suggèrent un établissement unique regroupant BN et GB. Personnellement, à voir les difficultés de l'Opéra-Bastille, qui n'arrive pas à se dépêtrer du personnel de l'Opéra-Garnier, je recommanderais plutôt de faire du neuf, avec une structure juridique indépendante mais coopérant avec la rue de Richelieu.

Le budget : 3,5 milliards de francs d'investissements (sans le terrain) et 600 millions de francs de fonctionnement annuel (pour la Nationale : 280 millions ; pour la Bibliothèque britannique, avant transformation : 650 millions ; pour la bibliothèque du Congrès américain : 1,9 milliard).

Le gouvernement s'apprête à lever l'embargo sur les importations de pétrole iranien, conformément aux instructions du Président.

Il est prévu de demander que l'approvisionnement iranien reste quelque peu inférieur à celui en provenance d'Irak (les quotas de production des deux pays à l'intérieur de l'OPEP sont maintenant égaux).

Jeudi 1er décembre 1988

Nouvelles générations : Benazir Bhutto devient Premier ministre du Pakistan. Carlos Salinas prend ses fonctions de Président du Mexique.

Après le Comité central du 28 novembre, le Soviet suprême approuve à Moscou les amendements à la Constitution soviétique visant à démocratiser les procédures électorales et à instituer une présidence de l'État aux pouvoirs étendus.

Les ministres des Finances européens demandent à la Commission de faire des propositions sur l'harmonisation des fiscalités de l'épargne avant la fin de 1988 et se prononceront sur celles-ci avant le 30 juin 1989.

A Hanovre, François Mitterrand avait dit : Nous ne faisons pas un préalable de l'harmonisation de la fiscalité de l'épargne. Mais, avec la libération des mouvements de capitaux et la fin du contrôle des changes, il y a un tel risque de fuite des capitaux que les deux problèmes (liberté des capitaux, fiscalité) doivent être traités en parallèle. Chaque pays doit faire une partie du chemin.

Jack Lang souhaiterait être le copilote du projet de Grande Bibliothèque. Le Président : Il me semble que ce serait plus clair si M. Biasini en avait l'entière responsabilité, Dominique Jamet étant intégré au cabinet du secrétaire d'État.

Le Président a personnellement choisi Dominique Jamet pour superviser la bonne exécution du projet. Il précise sa pensée : Il faut que Jamet soit sous Biasini. Lang n'a pas à s'en mêler.

Je me rends de nouveau au Bangladesh avec une mission d'experts qui va y travailler jusqu'au 31 mai 1989 pour fournir un rapport d'ensemble sur les grands travaux nécessaires. Je souhaite que ce groupe d'experts devienne européen, et suggère à nos partenaires de désigner ceux de leurs propres spécialistes des barrages, des digues et en hydraulique qu'ils souhaiteraient y associer. Ils pourront constituer ensemble un groupe européen d'études des Grands Travaux du Bangladesh. Naturellement, la France doit en conserver la direction. Les Bangladais en sont d'accord.

Sur la base du rapport de ces experts, on pourra établir le programme des grands travaux à entreprendre, et leur coût. Celui-ci sera sans nul doute considérable : on parle déjà de sommes avoisinant, pour les seuls travaux au Bangladesh, 15 milliards de dollars sur dix ans. D'ici là, il convient de réfléchir à leur financement.

La Banque mondiale, le FMI, les États-Unis, le Japon ont déjà fait savoir qu'ils étaient prêts à participer à la solution à long terme de ces problèmes. L'Europe sera-t-elle absente ? Si, au contraire, elle se rassemble tout entière autour de cette initiative, elle pourra donner l'exemple de ce que peut être, à l'avenir, une coopération Nord/Sud efficace, en ce qu'elle aidera à la fois à résoudre une des plus grandes calamités de cette planète et à mobiliser les capacités créatrices et industrielles de nos pays.

Au XIXe siècle : le canal de Suez, après les deux guerres : les grands travaux de reconstruction constituèrent de puissants facteurs de croissance de l'Europe et des États-Unis. Des projets comme celui-ci peuvent jouer le même rôle.

Je suis magnifiquement accueilli en compagnie des quinze experts et des six journalistes qui m'escortent. Nous sillonnons le pays de long en large, en hélicoptère et en bateau. Je suis reçu à deux reprises par le Président Ershad. Jamais je n'ai vu autant d'extrême misère et d'adversité accumulées, supportées avec une telle dignité. Ces gens méritent que l'Occident s'occupe d'eux plus qu'il ne le fait. Si on les aide à démarrer, leur travail en fera, d'ici un demi-siècle, une importante puissance économique.

Vendredi 2 décembre 1988

Conseil européen à Rhodes. Les divergences sur la mise en oeuvre du marché unique ne sont pas abordées.

L'intervention du Président porte surtout sur l'harmonisation fiscale et la liberté de circulation des capitaux, sur Eurêka audiovisuel et sur le siège du Parlement européen à Strasbourg.

Sur l'harmonisation fiscale, le Président déclare : La concurrence doit être juste, et non reposer sur des avantages artificiels... Personne ne peut accepter de dire que la liberté de circulation des capitaux peut se passer de l'harmonisation fiscale.

Le Conseil européen décide la tenue d'Assises Eurêka de l'audiovisuel à Paris, en 1989, pendant la présidence française.

Helmut Kohl évoque la dimension culturelle, appuie la proposition d'un Eurêka audiovisuel auquel tous les pays européens seraient invités à participer.

Ne pas penser qu'à l'économique et au social, mais aussi à la culture : tel pourrait être le message final de ce Sommet.

L'Assemblée générale de l'ONU décide, par 154 voix contre 2 (États-Unis et Israël), de se réunir à Genève, du 13 au 15 décembre, après le refus de Washington d'accorder un visa à Yasser Arafat, chef de l'OLP, refus contraire aux termes de l'accord de siège entre les Nations unies et les États-Unis.

La France lève officiellement son embargo sur le pétrole en Iran.

Samedi 3 décembre 1988

Petit déjeuner entre François Mitterrand et Helmut Kohl à Rhodes.

Ce Conseil était annoncé comme un Conseil de transition. C'est ce qu'il a été. Aucune décision n'était attendue, aucun drame n'était prévu, aucun affrontement n'était envisagé. Ce fut le cas. La déclaration sur le rôle international de la Communauté a été acceptée parce qu'elle ne disait rien qui préjugeât des positions des uns et des autres. Un fossé existe entre ceux qui considèrent que l'harmonisation des réglementations est une condition de l'Unité et ceux qui estiment que la dérégulation est, en elle-même, le facteur d'unification. Les deux pages consacrées à la « dimension sociale » ouvrent la voie, mais la véritable négociation n'est pas amorcée. Le dossier monétaire n'a pas été ouvert.

Le combat va changer de nature : il n'aura plus pour thèmes l'agriculture, le budget, la compensation britannique ; il va se concentrer sur les relations avec les Etats-Unis et la nature du marché intérieur.

Au cours de la conférence de presse, François Mitterrand : A Hanovre, j'ai dû rappeler en termes très fermes que la libération [des capitaux] et l'harmonisation [fiscale] sont liées et que ce serait compromettre les décisions déjà prises en faveur de la libération que de ne pas ouvrir les discussions sur l'harmonisation. A partir de là, je m'arrête, je ne prétends imposer aucune mesure particulière.

Lundi 5 décembre 1988

Le conflit franco-américain sur les négociations de désarmement conventionnel se règle. Le « lien » dont nous demandions le maintien entre la négociation à Vingt-trois (OTAN-Pacte de Varsovie) sur le désarmement conventionnel et la négociation à Trente-cinq (en y ajoutant les « neutres ») qui s'ouvrira parallèlement sur les mesures de coopération et de sécurité, sera réel, conformément à nos souhaits. Nous en sommes maintenant à un schéma à peu près analogue à celui d'octobre dernier, à savoir : séance d'ouverture commune aux futures négociations à Trente-cinq et à Vingt-trois sur le désarmement conventionnel ; négociations dans deux ailes distinctes d'un même bâtiment ; information régulière des Douze par les Vingt-trois ; examen par les Trente-cinq, lors de la prochaine CSCE à Helsinki, en 1992, de l'état d'avancement des négociations à Vingt-trois... Byzantin ou chinois ? Toujours est-il que l'honneur de chacun est sauf !

Échec de la conférence ministérielle du GATT à Montréal, marquant le mi-parcours de l'Uruguay Round. Le débat sur l'agriculture va pourrir.

A la demande du Président, je vois Émile Biasini. Le projet de Grande Bibliothèque doit être rapidement concrétisé afin de lancer la consultation d'architecture. Biasini me parle à nouveau de ses démêlés avec Jack Lang. Enfantillages !

Mardi 6 décembre 1988

A l'invitation du gouvernement suédois, Yasser Arafat est reçu en chef d'État à Stockholm. Il y rencontre une délégation de personnalités juives américaines. Le communiqué final précise que l'OLP a accepté l'existence d'Israël. L'idée, chère à Roland Dumas, qu'il pourrait venir à Paris l'an prochain n'est plus invraisemblable.

L'ambassadeur de Pologne à Paris me dit des choses révélatrices sur le dégel à l'Est : Les peuples d'Europe centrale [car, pour lui, l'Europe de l'Est, c'est l'URSS !] veulent en finir avec ces quarante-cinq ans d'utopie qui ont échoué. Nous y avons sacrifié deux générations, il faut maintenant tourner le dos à tout cela. Des négociations sont en cours afin que la Pologne puisse diffuser chez elle les émissions de TV 5 (cocktail d'émissions de TFI et d'Antenne 2 diffusées dans un certain nombre de pays d'Europe et du Maghreb).

Concernant le rééchelonnement de la dette de la Pologne, il plaide pour que le Club de Paris accepte à présent un rééchelonnement de très longue durée, de dix à quinze ans, qui permette à son pays de redémarrer sur des bases saines. Il souligne que les actuels ministres des Finances et de l'Industrie polonais sont de vrais capitalistes décidés à rompre avec les errements anciens. Il suggère que Michel Rocard invite le Premier ministre, Mieczyslaw Rakowski. Il espère que les médias français ne transformeront pas la venue de Lech Walesa à Paris (il me dit que le professeur Geremek aura son visa et que Walesa n'aura évidemment aucun problème pour revenir dans son pays) en un festival anti-Jaruzelski. Il pense que l'affaire des nationalités en URSS est bien plus grave pour Mikhaïl Gorbatchev que tout le reste : Elle peut être contenue, mais pas résolue. En Europe centrale, la Pologne va être maintenant à la pointe du changement ; dans un second groupe (réformes économiques, mais évolution politique mesurée), on trouve la RDA, la Tchécoslovaquie et la Bulgarie ; la Roumanie est une honte pour ce qu'on appelait autrefois le camp socialiste.

Mercredi 7 décembre 1988

François Mitterrand à Michel Rocard, avant le Conseil des ministres : Ne croyez-vous pas qu'il vaut mieux quelquefois concéder plutôt que se laisser arracher des concessions ?

Au Conseil, le Président prononce l'éloge de Laurent Schwartz, qui préside le Conseil d'évaluation des universités.

A propos de la situation internationale et du problème des visas : Il faut les supprimer pour les ressortissants des pays du Conseil de l'Europe. Les terroristes sont toujours difficiles à atteindre ; ce n'est pas aux frontières qu'on les arrête.

Sur l'OLP : Cela s'est mal passé à Rhodes. Avec passion, le Premier ministre britannique s'est fait l'interprète du refus de faire quoi que ce soit, épousant ainsi les arguments des ultras américains et israéliens. Pour elle, il ne pourra jamais y avoir de négociations, si ce n'est avec des responsables élus démocratiquement dans les Territoires occupés. Vous imaginez des élections dans les Territoires occupés avec des soldats israéliens ? Ce sont des arguments que je n'avais plus entendus depuis Robert Lacoste [à propos de l'Algérie], en 1957 ! En tout cas, la position de l'OLP comporte des faits nouveaux considérables.

Michel Rocard demande l'autorisation de recourir à l'article 49.3 pour faire voter la loi instituant le Conseil supérieur de l'audiovisuel et éventuellement les DMOS (mesures budgétaires). Il déclare souhaiter en user modérément.

François Mitterrand le rassure : C'est l'application normale de la Constitution. Vous vous en êtes servi très modérément, très, très modérément. L'opposition va vous rendre un signalé service avec sa motion de censure. Je crois qu'il ne faut pas être ballotté au gré des vents, mais que soient nettement marquées les frontières entre majorité et opposition.

Un violent séisme ravage le nord de l'Arménie, particulièrement les villes de Spitak et de Leninakan. On dénombre 55 000 morts et 500 000 sans-abri. Les secours affluent du monde entier, mais leur efficacité est amoindrie par l'inadaptation des moyens locaux et le manque de coordination.

L'Assemblée adopte l'amendement Schreiner imposant la coupure publicitaire unique [des films diffusés] à la Cinq et à M6. TF1 respecte déjà cette règle à laquelle elle s'était engagée lors des auditions devant la CNCL.

Mikhaïl Gorbatchev annonce devant l'Assemblée générale des Nations unies une réduction unilatérale de 500 000 hommes ( 10 %) des forces militaires de l'URSS, ainsi que le retrait d'Europe de 10 000 chars, le tout avant 1991. Concernant l'Afghanistan, il propose un cessez-le-feu à partir du 1er janvier et l'envoi de forces de paix de l'ONU, mais ces offres sont rejetées par la résistance afghane.

Jeudi 8 décembre 1988

Michel Rocard se trouve à Limoges en compagnie de Lionel Jospin, au côté duquel il passe la journée à faire le point sur les différents niveaux d'enseignement. Il parle de la vie quotidienne des élèves et de leurs familles : Une première difficulté de notre enseignement, peut-être la plus grave : il ne s'occupe pas assez du travail des élèves. Tous les parents s'en sont fait un jour ou l'autre la remarque. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau. Les lycées et collèges organisent des cours ; les devoirs et les leçons sont pour la maison. Avec quelle aide ? Dans quelles conditions de travail ? Ce n'est pas mon affaire, répond traditionnellement l'Éducation nationale...

En quatre ans, le nombre de jeunes de dix-huit à vingt ans scolarisés dans les lycées ou les universités a augmenté de 300 000. Les gouvernements successifs n'ont cependant pas fait tout ce qui était nécessaire pour accueillir correctement ce flux montant et massif d'élèves supplémentaires. On s'est contenté d'ajouter en moyenne un élève par an dans les classes de lycées. La surcharge est allée croissant... Pour les professeurs de lycée, cette situation ne peut durer. Aucune catégorie sociale ne peut accepter une dégradation durable de ses conditions de travail. Plus encore, cette dégradation est aussi celle des études...

Il ressort d'une réunion entre Roland Dumas et Émile Biasini qu'il serait utile d'inclure officiellement le projet de Centre de conférences internationales de Branly parmi la liste des Grands Travaux. Cette inclusion n'est pas nécessaire pour que le projet voie le jour, mais pour qu'il se réalise dans les cinq ans. L'inconvénient est d'ajouter un autre grand projet à la liste actuelle. Je pense cependant qu'il convient de le faire.

Au Bangladesh, les experts français commenceront leur travail dès le 5 janvier ; ils seront une quinzaine, supervisés par un comité de très grands spécialistes (hydrologie, sismologie, électronique) français, néerlandais, allemands, espagnols et « communautaires ». J'ai pris contact avec Jacques Delors à Bruxelles et Michel Camdessus à Washington. L'un et l'autre sont d'accord sur le principe de leur participation au financement du projet. Il suffirait de 500 millions de dollars par an pendant dix ans pour faire quelque chose de crédible. Pour réaliser le tout, 3 milliards de dollars par an seraient nécessaires. Le Président du Bangladesh, qui sera en visite d'État en Grande-Bretagne le 17 février prochain, demande à être reçu en France vers le 20. Cela permettrait de lui montrer nos réalisations en matière de barrages et de digues sur le Rhône.

Pour le Bicentenaire sont déjà invités les chefs d'État ou de gouvernement du Mexique, de l'Argentine, du Venezuela, du Sénégal, de l'Égypte, du Gabon, de la Côte d'Ivoire, du Zimbabwe, de l'Inde, des Philippines, ainsi que le secrétaire général de l'ONU.

Reste à inviter, outre les sept participants au Sommet, Deng Xiaoping et les autres chefs d'État de l'Europe des Douze (Espagne, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Danemark, Grèce, Irlande, Portugal).

Gorbatchev écourte son voyage aux États-Unis et ajourne sa visite à Cuba et en Grande-Bretagne pour se rendre en Arménie après le séisme qui vient de ravager cette république.

Visite officielle de François Mitterrand en Tchécoslovaquie. Le Président insiste sur le nécessaire rapprochement entre les deux Europes.

Un petit déjeuner avec les dissidents est organisé à l'ambassade de France. Cette rencontre est une « première » absolue : aucun chef d'État ou de gouvernement en visite officielle à Prague n'a encore rencontré personnellement des opposants. Le Chancelier Kohl et le Chancelier Vranitzky ont laissé ce soin à des membres de leur entourage. Les Présidents autrichien et grec, tout comme le Roi d'Espagne, n'ont prévu aucun contact de cet ordre. C'est un geste qui va au moins aussi loin que celui qu'a fait Margaret Thatcher en Pologne en rencontrant Walesa.

Puis le Président se rend à l'université de Bratislava. Les autorités tchécoslovaques se sont fait tirer l'oreille. Elles ont d'abord prétexté la vacance des cours, le vendredi, pour ne pas donner suite à notre demande. Il s'agit là encore d'un geste inédit d'un chef d'État occidental en direction de la société civile.

En revanche, les autorités de Prague ont catégoriquement refusé l'idée même d'une rencontre avec Alexander Dubcek.

Pour le dîner francophone qui doit avoir lieu le 14 décembre 1988 à Casablanca à l'occasion du Sommet franco-africain, le Roi du Maroc considère finalement que la meilleure solution est que le Président soit l'invitant. Lui-même s'y rendra, bien évidemment...

Vendredi 9 décembre 1988

C'est décidé, le Président en est d'accord : pour en finir avec les « noyaux durs » et dans la ligne de l'attaque sur la Société Générale, Pierre Bérégovoy présentera au Conseil des ministres du 21 décembre un projet de loi visant à rompre l'obligation qui était faite aux investisseurs composant les « noyaux durs » des sociétés privatisées de conserver pendant deux ans 80 % au moins de leurs participations dans ces sociétés. Le RPR tentera sûrement de montrer qu'en rendant leur liberté de cession aux actionnaires des « noyaux durs », on fragilise les sociétés privatisées. En fait, ces « noyaux durs » sont politiquement puissants mais économiquement inefficaces, du fait de leur émiettement entre un grand nombre d'investisseurs ne détenant le plus souvent que 1 ou 2 % du capital. Une recomposition de ces « noyaux durs » est indispensable, dans le sens d'une plus grande cohésion de l'actionnariat des sociétés privatisées et de l'émergence d'« actionnaires de référence » puissants, qui préservent nos intérêts nationaux.

La constitutionnalité du projet de loi semble être assez solidement établie. On peut toutefois prévoir un recours du RPR. La décision du Conseil constitutionnel de juin 1986 imposait au gouvernement de veiller, lors des privatisations, à la protection des intérêts nationaux : les « noyaux durs » ont été alors la principale réponse d'Édouard Balladur aux objections touchant à l'indépendance nationale. Il est donc indispensable, pense Pierre Bérégovoy, d'insister, lors de la discussion parlementaire, sur le fait que la liberté de cession rendue aux membres des « noyaux durs » n'a pas pour effet d'accroître le risque d'une prise de contrôle étrangère des sociétés privatisées. Il pourra faire valoir que si l'ensemble des participations des actionnaires publics dans un « noyau dur » est regroupé entre les mains d'un seul actionnaire public de référence (qui aurait de 15 à 20 % du capital), la protection des intérêts nationaux sera mieux assurée. Le projet de loi permettra un tel regroupement.

Michel Rocard à l'Assemblée, sur les mouvements sociaux : Il y a d'abord un malaise que je dirais qualitatif. Par le triple effet des compressions de personnel, des fréquentes surqualifications par rapport aux emplois occupés, et des lourdeurs administratives dont les agents eux-mêmes sont souvent les victimes premières et permanentes, le service de l'État n'est pas le plus propice à l'épanouissement personnel. Certes, les agents publics sont en règle générale à l'abri du chômage, ce qui n'est pas un mince acquis. Mais de combien de frustrations et de déconvenues cet avantage est-il payé ? Croyez-moi, sachez-le, c'est souvent au prix fort !

Célébration du quarantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui a commencé à Paris avec Walesa et Sakharov.

Dimanche 11 décembre 1988

Mise sur orbite du satellite luxembourgeois Astra.

Lundi 12 décembre 1988

Vu François Bujon de l'Estang. Il refuse résolument l'ambassade du Caire. Il veut un poste dans une des capitales des Sept. A la rigueur Moscou...

Mardi 13 décembre 1988

Interdit de Nations unies à New York par les Américains, Yasser Arafat se rend devant l'Assemblée générale à Genève. Il propose une initiative de paix en trois temps. Israël et Washington la rejettent.

Par le plus grand des hasards, je découvre que, depuis avril 1987, un groupe de travail à Sept (les pays du Sommet) composé de diplomates a été mis en place dans le plus grand secret pour coordonner l'action de ces pays dans la lutte contre la prolifération balistique. On a inventé un COCOM à Sept ! On parle à ce propos de « zone de confiance » à Sept, sorte d'alliance floue. Il est à l'évidence nécessaire de lutter contre la vente de missiles à n'importe qui, mais pas par ce genre de groupe informel à sept où les Américains entendent tout dominer. Encore une turpitude de la cohabitation...

J'apprends que la Commission des opérations de bourse, alertée par les Américains, décide d'ouvrir une enquête sur d'éventuels délits d'initiés lors du rachat de Triangle par Pechiney.

Mercredi 14 décembre 1988

Dans son bureau, avant le Conseil, le Président s'indigne d'un projet de décret supprimant la forclusion pour les titres de Résistance et autorisant donc des gens à revendiquer encore aujourd'hui ces droits : C'est immoral, c'est nul ! Qui va pouvoir maintenant trouver des preuves de ses supposés actes de Résistance, sinon quelques dénonciateurs qui ont mis du temps à se faire connaître comme résistants ? [Levant les bras au ciel :] Découvrir des résistants en 1988 ! Enfin, la mort va régler tout cela...

Au Conseil, Pierre Joxe parle de l'Arménie (au sujet du tremblement de terre) : Tout le monde veut y aller ! Tout le monde veut qu'on parle de lui, mais personne ne suit le dossier, personne n'est prêt à payer !

Henri Nallet, à propos du GATT : Certes, nous avons été fermes. C'est surtout parce que les États-Unis ne voulaient pas aboutir. Nous ne pourrons pas défendre éternellement une position dont le seul véritable enjeu est de maintenir nos restitutions céréalières. Il faut continuer à habituer nos agriculteurs à l'idée qu'ils devront affronter le marché tel qu'il est, sans compter sur des aides publiques, renoncer aux illusions des conférences agricoles et réduire les charges sur l'agriculture pour qu'elle reste compétitive, sinon la Politique agricole commune deviendra un système de quotas généralisés et notre excédent agricole alimentaire s'effondrera.

Protestation des États-Unis contre notre récent protocole d'intention préludant à un accord commercial avec Moscou. Ils persistent à vouloir l'élimination des crédits subventionnés à l'URSS.

Les États-Unis acceptent l'ouverture d'un dialogue au fond avec des représentants de l'OLP.

Jeudi 15 décembre 1988

Sommet franco-africain à Casablanca. Le Maroc y renoue avec les pays de l'OUA, qu'il a quittée depuis 1984.

Le projet de loi substituant le CSA à la CNCL est adopté par l'Assemblée (recours au 49.3).

Vendredi 16 décembre 1988

Première rencontre américano-palestinienne à Carthage.

Samedi 17 décembre 1988

Le PSU se saborde. C'est là, dans ce petit bureau de la rue Borromée, que j'ai rencontré pour la première fois Michel Rocard il y a presque vingt ans...

Dimanche 18 décembre 1988

A 7 sur 7, Michel Rocard parle prudemment des conflits dans la fonction publique. En tant que socialiste, il comprend les revendications, mais, en tant que chef du gouvernement, il ne peut compromettre l'avenir en cédant aux revendications salariales. Il appelle les organisations syndicales à accepter un service minimum dans les services publics, lequel, dit-il, sera forcément institué, soit par la négociation, soit par la loi.

Lundi 19 décembre 1988

Concernant la Grande Bibliothèque, le Président accepte l'appellation proposée par le rapport Melot-Cahart : « Bibliothèque de France ». C'est l'équivalent en français de la British Library. Il s'agit bien de la Bibliothèque nationale transformée.

Jack Lang demande qu'avant toute décision définitive sur le site en faveur de Tolbiac, on explore d'autres pistes. Dimanche, il s'est promené dans le quartier du château de Vincennes. Il persiste à penser que le terrain militaire situé à proximité du fort serait une excellente situation : la surface est vaste (6 à 7 hectares), l'environnement est beau (le château, le parc), les liaisons excellentes (métro, autobus), les bâtiments à détruire sont laids et récents ; leurs usagers (des appelés du contingent en sélection) pourraient être relogés ailleurs sans problème.

Le Président ne voit pas d'objection à ce qu'on examine d'autres sites. Mais il préfère Tolbiac à toutes les autres solutions envisagées jusqu'ici et attend une décision rapide.

Le Président recommande aux dirigeants du PS de durcir le ton face au PC, dans la perspective des prochaines municipales : Le Parti communiste ne comprend que la force. Il fonctionne toujours comme ça : combien de divisions ? Il faut lui parler fermement. Mieux vaut organiser cent primaires et perdre, s'il le faut, vingt villes, plutôt que de brouiller notre image. On ne peut faire ami-ami avec des gens dont il est évident qu'ils cherchent avant tout à nous perdre... Si le Parti socialiste perd vingt villes, le Parti communiste risque d'en perdre trente ou quarante. Le Parti socialiste peut vivre avec vingt villes de moins, le Parti communiste ne le peut pas. Ça, c'est un langage qu'ils comprennent!

En Israël, sept semaines de tractations entre le Likoud et les travaillistes pour reconduire le gouvernement de coalition. Au bout du compte, le gouvernement israélien prévoit de nouvelles implantations juives dans les territoires occupés, refuse la création d'un État palestinien et exclut toute négociation avec l'OLP.

Mardi 20 décembre 1988

Le Président évoque une phrase prononcée dimanche par le Premier ministre à 7 sur 7 (« La société est impossible à transformer très vite ») : Mais qu'a fait Rocard depuis qu'il est là ? Rien.

C'est injuste. Ont été décidés — pas forcément par lui — : le revenu minimum d'insertion, l'impôt sur les grandes fortunes, 11 milliards de francs pour l'Éducation nationale, un accord sur les salaires dans la fonction publique, l'impulsion donnée au logement social, le référendum sur la Nouvelle-Calédonie, le Centre de conférences internationales à Branly, la Grande Bibliothèque, le Conseil supérieur de l'audiovisuel, l'annulation du tiers de la dette africaine, Eurêka audiovisuel, la Conférence sur l'armement chimique... Ont été annoncés et sont en cours de négociation : le Fonds spécial de garantie pour la dette des pays intermédiaires, les grands travaux au Bangladesh, les grands travaux en Afrique (Observatoire du Sahara, lutte anti-acridienne, recherche). Sans compter la nouvelle politique en direction de l'Europe de l'Est...

Je suggère au Président un thème majeur pour son second septennat : pour que les forces du marché ne fassent pas partout la loi, pour que l'identité de l'Europe ne se dissolve pas, pour que les rapports sociaux ne se réduisent pas à ce qui s'achète et à ce qui se vend, la France, pays développé et démocratique, propose au monde un autre modèle de développement que ceux du libéralisme et de l'étatisme, un modèle où la recherche de la justice et le plein respect des droits de l'homme seraient pris sans relâche en considération.

En marge de ma note, le Président signifie son accord.

Pierre Bérégovoy propose en violation du principe de « ni-ni » présidentiel d'autoriser trois opérations de privatisation partielle de petites banques nationalisées. Deux d'entre elles concerneraient des prises de participation de 10 % de banques étrangères, l'une allemande, l'autre italienne, dans deux banques régionales appartenant au groupe nationalisé du CIC ; la troisième autoriserait la Banque de Bretagne, banque de premier rang nationalisée à 100 %, à ouvrir son capital au Crédit Mutuel de Bretagne.

Bérégovoy estime que ces opérations passeraient inaperçues en raison de leur modeste importance. Mais elles engageraient en réalité le gouvernement dans des privatisations partielles, sans même qu'une cohérence d'ensemble ait été définie. Comment refuser demain au Crédit Lyonnais d'ouvrir son capital, par une participation croisée, à la Kommerzbank allemande si la même opération a été approuvée entre le Crédit Industriel d'Alsace-Lorraine et la Banque du Bade-Wurtemberg ? Comment refuser demain à la BNP d'ouvrir son capital à des personnes privées si la même opération a été autorisée pour la Banque de Bretagne ?

L'Algérie demande à Gaz de France d'effectuer le versement des sommes dues au titre du passé, tout en refusant les autres termes de l'accord et le prix de 2,14 dollars. Pierre Bérégovoy déclare à l'ambassadeur d'Algérie que Gaz de France va donc s'acquitter immédiatement des sommes dues, tout en renonçant au règlement global. Il accepte, en outre, le montant de l'aide financière envisagée (1 milliard de francs par an pendant quatre ans, dont 350 millions d' élément-don).

Or, il ne faudrait pas qu'on arrive à un accord sur l'aide financière alors que la question du prix du gaz pour les livraisons futures resterait entière !

Par ailleurs, le règlement du contentieux gaz devait permettre de rétablir des relations commerciales normales avec l'Algérie (ce pays doit mettre fin aux mesures discriminatoires contre les entreprises françaises, dont certaines sont engagées dans de lourds contentieux).

Mercredi 21 décembre 1988

Au Conseil des ministres, François Mitterrand, à propos d'une nomination d'ambassadeur : Il faut choisir comme ambassadeurs des spécialistes des pays où ils sont nommés et dont, de préférence, ils parlent la langue.

Une vive discussion suit, entre Roland Dumas et Pierre Bérégovoy, à propos de la remise de la dette aux pays les plus pauvres.

François Mitterrand, agacé que Pierre Bérégovoy semble vouloir revenir sur cette affaire : C'est une décision politique. Personne ne peut s'y opposer. La seule question est celle de la dette privée garantie par l'État : est-ce qu'elle entre dans le paquet d'allègements ou non ?

Une cellule de coordination contre les violences racistes est créée à Matignon.

Pierre Bergé est au bord de la crise à l'Opéra. Deux solutions : soit un compromis est trouvé avec Daniel Barenboïm, celui-ci gardant le pouvoir pour deux ans, mais s'en allant ensuite ; soit c'est la rupture. Mais Pierre Bergé n'aura pas de directeur musical pour le remplacer aussitôt. Le grand chef anglais, Jeffrey Tate, auquel il a pensé, a été dissuadé par Pierre Boulez, qui soutient Daniel Barenboïm. Dans ce cas, l'Opéra serait dirigé par Pierre Bergé et le nouveau directeur administratif, Alain Pichon. Cela reporterait le début de la saison 1990 à mars ou avril. Jack Lang ne souhaite pas aller à l'affrontement, alors que Pierre Bergé, qui est prêt à l'assumer et le souhaite même, a besoin d'instructions dès ce soir pour en finir.

De toute façon, c'est désolant. Cette affaire n'a pas été gérée depuis trois ans, ni même depuis six mois. Et, si un compromis n'est pas trouvé, se priver de Barenboïm serait un désastre. Pourtant, l'État n'est pas le Bourgeois gentilhomme et ne peut se permettre de payer trois fois plus cher qu'ailleurs.

Discussion avec le Président, toujours sur le même thème : chercher pour ce second septennat de grandes actions qui marqueraient les esprits et seraient économiquement utiles, comme le furent naguère le projet de TGV, la promotion de Strasbourg comme capitale européenne, le canal Rhin-Rhône.

Je suggère de lancer de grands travaux qui marqueraient la France et l'Europe pour longtemps : les ports.

Au moins depuis Fernand Braudel, on sait qu'un pays n'est grand que par ses ports. L'Europe, depuis le XVe siècle, n'a existé que grâce à une succession de ports dominants ; dans l'ordre : Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres. Cela reste, comme depuis cinq siècles, un enjeu majeur. C'est par les ports qu'affluent les hommes, les idées, les projets. C'est à partir de là que rayonnent les richesses. Aujourd'hui, la Méditerranée périclite et l'Europe du Nord se structure autour de Rotterdam (concurrencé par Londres et Anvers). Or, tous nos ports meurent, les petits comme les grands, et leur arrière-pays avec. Je propose donc de dire que l'ambition de la France, à l'horizon de l'an 2000, est de faire de Marseille le premier port de la Méditerranée, et de l'ensemble Le Havre-Dunkerque le premier port de la mer du Nord. Cela exigera d'énormes efforts d'investissement (jetées, digues, hangars, logements, Bourses, informatique, autoroutes, gares). C'est d'ailleurs ce que font Italiens, Espagnols, Britanniques, Néerlandais et Belges pour Gênes, Barcelone, Londres, Rotterdam et Anvers. J'ajoute qu'on pourrait utilement combiner ce projet avec un TGV marchandises Dunkerque-Marseille, voire Dunkerque-Strasbourg-Marseille.

Michel Delebarre, ministre de l'Équipement et élu de Dunkerque est évidemment enthousiaste.

(L'affaire sera difficile à conduire : comment privilégier un ou deux ports parmi tous ceux qui se concurrencent sur nos côtes. Mieux vaut, pour certains, ne pas choisir qu'exclure...)

En Pologne, Mieczyslaw Rakowski, Premier ministre, présente Lech Walesa comme un homme de compromis et propose de reprendre les discussions sur le rétablissement du pluralisme syndical.

Jeudi 22 décembre 1988

Signature à l'ONU des traités sur l'évacuation de l'Angola et sur l'indépendance de la Namibie.

Un Boeing 747 de la Pan Am s'écrase sur la ville de Lockerbie en Écosse. Aucun survivant parmi les 258 passagers. Les services disent que les Anglais « savent » que c'est un coup des Libyens.

Vendredi 23 décembre 1988

Conformément à l'appréciation positive portée par la France sur les décisions récentes de l'OLP, Roland Dumas propose que la mission de liaison et d'information de l'OLP en France porte désormais le titre de « Délégation générale de Palestine en France ». La France n'ayant pas reconnu l'Etat de Palestine, ce changement positif de dénomination n'entraîne pas l'octroi à l'OLP d'un statut diplomatique. Pas plus que la Délégation du Québec, la Délégation générale de Palestine ne sera inscrite sur la « liste de MM. les Membres du corps diplomatique » publiée par le Protocole, et le délégué n'aura pas vocation à participer à la cérémonie de présentation des vœux du corps diplomatique.

En revanche, afin d'octroyer à l'OLP plus qu'un changement de dénomination, Roland Dumas propose de faire bénéficier la Délégation générale de privilèges de caractère fiscal et douanier.

Samedi 24 décembre 1988

Jack Lang ne veut pas se résigner au choix du site de Tolbiac pour la Grande Bibliothèque. Il organise des réunions dans son bureau, sans Biasini, pour choisir un terrain ! Cela retarde tout. François Mitterrand lui téléphone : On m'informe qu'une réunion s'est tenue ce matin dans votre bureau à propos de la Grande Bibliothèque, en l'absence de M. Biasini, secrétaire d'État chargé des Grands Travaux. Je vous rappelle que ce dossier doit être suivi par le secrétaire d'État, qui doit naturellement vous en informer. J'ai donné mon accord au choix du terrain proposé par la Ville de Paris, soit sept hectares sur l'emprise de Masséna-Tolbiac, tel que M. Biasini l'a défini dans la note qu'il m'a remise. Il est essentiel de tenir les délais fixés, ce qui exige le lancement, le 15 février, de la consultation d'architectes.

Manifestation à Tel-Aviv en faveur d'un dialogue avec l'OLP.

Dimanche 25 décembre 1988

Itzhak Shamir accueille avec satisfaction la proposition d'Hosni Moubarak de se rendre en visite en Israël.

Jeudi 29 décembre 1988

Libération des deux petites filles de Jacqueline Valente, détenues depuis novembre 1987 par Abou Nidal. Encore un succès pour le général Rondot, l'un de nos meilleurs experts du Moyen-Orient, qui rend compte régulièrement à Roland Dumas.

Visite de Rajiv Gandhi au Pakistan ; signature d'un accord de non-agression nucléaire avec Benazir Bhutto.

Vendredi 30 décembre 1988

Branko Mikulic, Premier ministre yougoslave démissionne. L'impasse politique s'ajoute à la crise économique.

Samedi 31 décembre 1988

Vœux du Président : Le 31 décembre 1992, 320 millions d'Européens auront à vivre ensemble, toutes barrières abattues, libres d'échanger leurs biens et leurs services, de circuler, de s'installer, de travailler là où ils voudront. C'est un risque, me dira-t-on. Sans doute. Eh bien, ce risque est pris et je l'assume en votre nom... Le vrai risque serait au contraire de s'isoler, de se replier sur soi-même...

Il annonce les thèmes qui seront ceux de la prochaine présidence française, qui commence demain :

- Union économique et monétaire : à Hanovre, le Conseil européen a confirmé sa volonté d'aboutir, et un comité présidé par Jacques Delors examine les moyens d'y parvenir ;

- Charte sociale ;

- Europe audiovisuelle : après avoir lancé l'idée d'Eurêka audiovisuel à Hanovre, des Assises européennes de l'audiovisuel ont été décidées à Rhodes ; elles se tiendront à Paris à l'automne 1989 ;

- Protection de l'environnement ;

- Pays en voie de développement : la convention de Lomé-IV sera négociée sous présidence française (Lomé relie la Communauté à soixante-six États d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique) ;

- Espace sans frontières : avancée vers la réalisation du Grand Marché ; mesures pour l'Europe des citoyens ; reconnaissance des diplômes.

1989... L'année sera lourde : Sommet des Sept, Bicentenaire, Sommet européen. Autant de paris qu'on ne peut se permettre de perdre !



1989

Dimanche 1er janvier 1989

Grande première à l'Est : une allocation-chômage est instituée en Hongrie. Voici que l'économie de marché pointe le bout de son nez ! Il n'y a pas que de bons côtés au retour au réel...

Un communiqué du ministère de l'Intérieur indique que certaines dispositions de la circulaire d'application de la loi Pasqua vont être abrogées afin d'en corriger les effets injustes vis-à-vis des étrangers ayant vocation à séjourner et à s'intégrer en France. Pas question de tout annuler : nous ne sommes plus en 1981...

Lundi 2 janvier 1989

Il faut commencer à penser sérieusement à ce qu'on peut espérer du prochain Sommet des Sept à Paris. D'abord, mon souhait le plus cher : en faire un Sommet Nord/Sud le 14 Juillet et régler le problème de la dette.

Mardi 3 janvier 1989

Cérémonies des vœux à l'Élysée : la routine.

Dans La Tribune de l'Expansion, Jean Farge, patron de la COB, laisse entendre qu'il y a eu délit d'initiés dans l'affaire Pechiney. Je ne parviens pas encore à y croire. Qui ? Comment le savoir ?

Mercredi 4 janvier 1989

Deux Mig 23 libyens sont abattus par deux F 14 américains au large des côtes libyennes.

Début de la présidence communautaire espagnole. Elle souhaite accorder la priorité à la fiscalité sur l'épargne, en contrepartie de la libre circulation des capitaux. Nous en sommes bien d'accord, mais le Chancelier, lui, n'a pas l'air décidé à tenir sa promesse.

Conseil des ministres. A propos de la libération des deux petites filles Valente, Roland Dumas : La coordination a été parfaite entre le Quai et l'Intérieur. Il n'y a pas eu de marchandages, pas de négociations avec les ravisseurs, seulement une discussion d'État à État avec la Libye. Et lorsque des intermédiaires sont venus se surajouter, la Libye a marqué une volonté évidente de nous aider en les mettant hors circuit.

Pierre Joxe : C'est criminel — et je pèse mes mots —, de la part des responsables de l'opposition, d'avoir tenté de s'emparer de cette affaire pour un bénéfice d'ailleurs incertain. Cela a failli tout faire échouer et cela nous a empêchés de faire retourner les petites filles directement chez leur père, sans médiatisation, comme nous le voulions.

Jean-Louis Bianco informe François Mitterrand que, selon certaines sources, Roger-Patrice Pelat aurait acheté et vendu des actions de la société Triangle. Le Président trouve surprenant que Pelat se soit mêlé de cette affaire. Il fait preuve d'un grand calme et d'un sang-froid total. Lui-même a la conscience tout à fait tranquille, n'a aucun doute sur ses proches et pense que la vérité finira par éclater. Non seulement il le pense, mais il le souhaite.

Jeudi 5 janvier 1989

Promenade dans Paris avec le Président. A propos de l'affaire Pechiney, qui revêt une ampleur telle que Pierre Bérégovoy a dû intervenir longuement à ce propos, aujourd'hui même, au Forum de l'Expansion, le Président est pris d'une colère froide : Je peux tout pardonner, les erreurs, les fautes, mais pas l'affairisme. On dit que certains [suspects] sont proches de moi. C'est vrai. Mais, s'ils ont commis une faute, ils doivent être punis, et je le souhaite d'autant plus que, dans ce cas, ils m'auront trompé.

Il semble encore plus étonné que réprobateur. Comme incapable de croire que la chose ait été possible, d'imaginer que des proches aient pu jouer à cela.

Lionel Jospin, ministre de l'Éducation, adresse à Michel Rocard une lettre très dure : il réclame davantage de moyens et transmet copie à François Mitterrand.

Dans Le Monde de l'éducation, le Premier ministre expose ses conceptions en matière scolaire : effort budgétaire, revalorisation, rénovation, mais aussi création de nouveaux corps d'enseignants et introduction d'un avancement « au mérite ». Le SNES hurle à la provocation.

Michel Rocard me dit : Je fais tout ça pour appuyer Jospin, mais son projet est flou et va nous retomber sur la tête.

Le Président est décidé : suite à la proposition de Roland Dumas, il confère le rang de « Délégation générale » à la représentation palestinienne en France. Cela ne lui donne pas encore le statut diplomatique, mais on s'achemine vers une reconnaissance complète.

Vendredi 6 janvier 1989

Échec des négociations entre Moscou et la résistance afghane. Le retrait soviétique se poursuit néanmoins.

Lors des vœux à la presse, Michel Rocard : Lionel Jospin est au pilotage avec détermination et décision...

Samedi 7 janvier 1989

Décès de l'empereur Hirohito ; son fils Akihito lui succède. Passage de l'ère Showa à l'ère Heisei. Le Président sait qu'il devra se rendre aux obsèques.

Comme décidé avec les Américains, ouverture à Paris de la Conférence internationale sur l'interdiction des armes chimiques. L'ambition est de réussir à en interdire la production et le stockage.

Dimanche 8 janvier 1989

La France accorde un crédit de 7 milliards à l'Algérie (dans le cadre de la négociation sur le gaz).

Au Club de la Presse d'Europe 1, Raymond Barre dénonce l'affairisme politique à propos de l'affaire Pechiney.

Pierre Bérégovoy, lui, continue, contre toute vraisemblance, à dénoncer un complot politique.

François Mitterrand : Il ne faut pas parler de complot politique dans une affaire purement criminelle. C'est une faute.

Lundi 9 janvier 1989

Vu le ministre des Affaires étrangères du Bangladesh. Là-bas, l'idée des barrages a fait lever beaucoup d'espoirs. Désormais, nous sommes condamnés à réussir.

Si l'on n'y prend garde, le scandale de l'Opéra de Paris va atteindre des proportions considérables. Pour l'heure, Jack Lang refuse de prendre en main la programmation et ne se préoccupe que de rogner sur le salaire de Daniel Barenboïm. Si on laisse la programmation en l'état, il y aura en 1993 moins de représentations à la Bastille qu'à Garnier aujourd'hui, soit 150 spectacles, alors que la salle est prévue pour accueillir au moins 250 soirées par an. Résultat : on jouera moins et on dépensera plus qu'à Garnier ! Le Monde parle déjà, à juste titre, d'abus de confiance à l'égard de la nation. En édifiant le nouvel Opéra, nous voulions créer une institution neuve, rompant avec les héritages antérieurs. Raté, totalement raté ! Nul n'a osé affronter les syndicats au moment où c'était encore possible. Et on nous a pris pour des parvenus prêts à tout payer pour être admis par les artistes.

Mardi 10 janvier 1989

Jack Lang me dit : Je me permets d'insister auprès de toi pour que tu acceptes d'organiser un déjeuner ou un dîner avec Jean-Michel Jarre. Est-ce pour lui annoncer au dessert qu'il n'est plus question qu'il anime la soirée du 14 Juillet ? Mission difficile, mais il faut le faire. D'autant plus que Jarre n'a aucunement démérité ni intrigué.

Mercredi 11 janvier 1989

Au Conseil des ministres, le Président se montre à nouveau inflexible sur l'usage de la langue française : il a fait retirer de l'ordre du jour une convention internationale dont l'original a été négocié et signé en anglais.

La France se trouve en position de plus en plus difficile : le français va-t-il disparaître des arènes internationales ? Y peut-on encore quelque chose ?

En Hongrie, le Parlement adopte deux lois sur les libertés d'association et de rassemblement.

Washington et Tripoli estiment que l' « incident » du 4 janvier doit rester sans suite.

Concernant la Grande Bibliothèque, quatre choses à faire avant fin janvier, si l'on ne veut pas que les travaux prennent un retard qui deviendra vite immaîtrisable :

1 Transformer le rapport Cahart-Melot en document de base pour lancer la consultation d'architectes. Pour cela, un certain nombre de décisions urgentes doivent être prises, la principale étant le choix de la date de début des collections de la nouvelle Bibliothèque, dite date de la « césure » : 1945 s'impose à mon avis. Le Président accepte.

2 Confirmer le choix du terrain : Vincennes ou Tolbiac ? Pour moi, il n'y a aucune hésitation : c'est Tolbiac. Le Président confirme.

3 Fixer la liste des architectes à consulter et constituer le jury. Le Président a son idée.

4 Constituer l'équipe de Dominique Jamet, encore désespérément inexistante : choix d'un directeur général, d'un responsable de l'informatique et de bien d'autres encore.

Jeudi 12 janvier 1989

Déjeuner avec Horst Teltschik, qui me dit : Bien des choses commencent à bouger à l'Est. Il faut que nous agissions de conserve : les Polonais ne veulent pas de nous ; les Allemands de l'Est sont des Prussiens qui nous méprisent...

Rattachement de l'administration du Haut-Karabakh à Moscou ; le statut de région autonome de l'Azerbaïdjan n'est pas modifié.

Note de Gilles Ménage sur l'affaire Pechiney. Rien de bien nouveau : il se contente de synthétiser les informations parues dans la presse. Mais il s'inquiète : Roger-Patrice Pelât est de plus en plus nettement considéré comme l'initiateur.

François Mitterrand, lui, reste de glace.

Vendredi 13 janvier 1989

Note des RG sur l'affaire Pechiney. Rien d'inédit.

Kinshasa suspend le remboursement de ses créances belges et dénonce le traité de coopération belgo-zaïrois.

Dans L'Express, Roger Fauroux — histoire de détendre l'atmosphère ? — affirme que la récente tentative de prise de contrôle de la Société Générale par Georges Pebereau est d'une tout autre gravité encore que le scandale Pechiney ! Selon lui, les plus-values y auraient été beaucoup plus importantes ; surtout, la Caisse des Dépôts y aurait joué un rôle tout à fait incompatible avec sa mission. Il est vrai qu'on parle de 500 millions de bénéfices pour Georges Pebereau et ses alliés, alors que les sommes avancées pour l'ensemble des « initiés » de l'affaire Pechiney seraient plus de dix fois inférieures.

Pierre Bérégovoy est fou de rage : Comment ose-t-il ? Il est dans le gouvernement ! Si Rocard ne le désavoue pas, je démissionne ! C'est un lâche ! Il ne vaut pas mieux que Peyrelevade ! Il a une explication orageuse avec Fauroux. Matignon publie un communiqué renouvelant la confiance du Premier ministre à Pierre Bérégovoy et invitant la COB à faire une totale clarté sur l'affaire.

Samedi 14 janvier 1989

La Cour d'assises (composée de magistrats professionnels) de Paris condamne à la réclusion criminelle à perpétuité les quatre dirigeants d'Action directe coupables du meurtre de Georges Besse, PDG de Renault, le 17 novembre 1986.

Accord entre Gaz de France et la Sonatrach sur le gaz algérien.

Dimanche 15 janvier 1989

En Tchécoslovaquie, importantes manifestations à la mémoire de Jan Palach, brutalement réprimées par la police. Arrestation de Vaclav Havel. François Mitterrand écrira à son homologue tchèque pour protester et réclamer la libération de Havel.

Lundi 16 janvier 1989

François Mitterrand : Jospin fait des bêtises. Il a un boulevard pour négocier des réformes, et voilà qu'il ne propose que des négociations salariales. L'Éducation n'a pas besoin d'argent. En tout cas, pas sans contrepartie.

Le Président commente mais n'intervient pas. J'ignore même s'il fait part de ses remarques à Lionel Jospin. En tout cas, je suis certain qu'il n'en dit mot à Michel Rocard.

Mardi 17 janvier 1989

Clôture de la troisième Conférence-bilan sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), réunie depuis novembre 1986 à Vienne, en présence des ministres des Affaires étrangères des trente-cinq pays signataires (en 1975) de l'Acte final d'Helsinki. Seule la Roumanie ne prend aucun engagement de respecter le document final de la CSCE adopté par consensus et prévoyant de garantir à tous le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En annexe, le document donne mandat aux seize pays de l'OTAN et aux sept pays membres du Pacte de Varsovie pour entamer en mars, à Vienne, des négociations sur la stabilité conventionnelle (NSC), destinées à rechercher un équilibre des forces classiques en Europe à niveau réduit.

La loi instituant le Conseil supérieur de l'audiovisuel est déclarée conforme par le Conseil constitutionnel.

Élisabeth Guigou rencontre les collaborateurs de Margaret Thatcher, très inquiets. Ils sont en porte à faux sur les trois principaux thèmes des présidences espagnole, puis française : l'harmonisation de la fiscalité, l'union monétaire, l'Europe sociale. L'année 1989 risque de mal se passer pour eux.

Au Conseil des ministres, le Président se réjouit du succès de la conférence internationale sur l'interdiction des armes chimiques. Il félicite le ministre des Affaires étrangères : Cela contribue à donner de la France le visage qui convient. Pierre Morel et Roland Dumas sont les deux vrais responsables de ce succès.

Lionel Jospin présente ses propositions pour l'avenir de l'Éducation nationale : projet de loi d'orientation sur l'enseignement et plan de revalorisation de la fonction enseignante. Il commence par un exposé très long et pédagogique, en insistant particulièrement sur les indices de la fonction publique. De nombreuses interventions s'ensuivent :

Le Premier ministre rend hommage à l'énorme travail accompli par le ministre de l'Éducation nationale pour qui il éprouve de l'amitié et même un peu d'admiration. C'est un grand moment pour le gouvernement et ce sera peut-être un grand moment pour l'histoire de la France.

Le Président ne s'exprime pas. (J'explique son silence par le fait qu'il pense — il me l'a d'ailleurs dit — que la méthode Jospin n'est pas la bonne : Il aurait dû expliquer son programme sur le terrain au lieu d'engager immédiatement des négociations salariales.)

Pierre Bérégovoy et Michel Charasse, en chœur: C'est très bien tout ça, mais comment va-t-on payer ?

Puis Pierre Joxe regrette que Jean-Michel Baylet, son secrétaire d'État aux Collectivités locales, n'ait pas été invité aux réunions interministérielles. Comme souvent, il a l'art de tout ramener à des problèmes de protocole ou de territoires de compétences.

Le Premier ministre déclare que le discours du gouvernement sur le système éducatif doit être cohérent. Il faut éviter de heurter de front les enseignants en laissant entendre qu'ils devraient travailler davantage.

Seize interventions... Il est 12 h 40 quand le Président, qui, jusqu'alors, n'a pas soufflé mot, dit : Je pense que M. le ministre de l'Intérieur réservera pour le prochain Conseil des ministres sa communication sur les pompiers volontaires.

Nouvelles attaques dans la presse à propos de la Société Générale. François Mitterrand : Maintenant, ça suffit ! Il faut chasser les banquiers nommés par le RPR et casser les noyaux durs de Balladur ! Ces gens-là veulent paraître des saints. Ils souhaitent nous détruire. La nationalisation des banques n'a servi à rien. Au moins, qu'elle ne se retourne pas contre nous !

Mercredi 18 janvier 1989

Voyage officiel en Bulgarie. C'est la première visite d'un chef d'État français à Sofia. Ici, pas un soldat soviétique. Ce n'est pas nécessaire : la soumission est acquise. En vingt ans, la France est passée du deuxième au... dix-septième rang des partenaires commerciaux de la Bulgarie.

François Mitterrand rencontre les représentants de l'opposition à Todor Jivkov, lesquels, contre leur Président, soutiennent Gorbatchev ! Étrange situation où l'on voit le dirigeant de la puissance dominante soviétique devenir l'espoir des « dissidents » !

Le Parlement européen vote le transfert partiel de ses activités à Bruxelles. Edith Cresson prend cela pour une défaite personnelle.

Jeudi 19 janvier 1989

Vu Barbara, magnifique et timide. Elle souhaite agir contre le sida. Que peut-elle ? Mobiliser les médias et les publicitaires pour collecter de l'argent et contribuer à infléchir les comportements.

Pierre Bérégovoy se rend à Matignon pour reparler à Michel Rocard de la controverse qui l'oppose à Roger Fauroux. Le ministre des Finances m'avise auparavant par téléphone : Si on ne me fait pas confiance, je partirai... De son côté, Roger Fauroux m'appelle et évoque également sa démission. Le Président est fort ennuyé, mais demande qu'on appuie Pierre Bérégovoy. Du coup, Michel Rocard et François Mitterrand font à nouveau savoir publiquement qu'ils ont pleine et entière confiance en lui. Ni Fauroux ni Bérégovoy ne démissionnent.

En Pologne, le général Jaruzelski propose la légalisation de Solidarité.

Vendredi 20 janvier 1989

Au retour des cérémonies fêtant le 75e anniversaire de Willy Brandt, François Mitterrand apprend par Gilles Ménage que Le Monde de demain s'apprête à publier un article établissant que Roger-Patrice Pelat aurait acquis des actions Triangle en Suisse. Pierre Joxe, qui a de son côté appris la nouvelle, est lui aussi venu prévenir le Président. D'après ces informations, Pelat ne se serait pas contenté d'acheter 10 000 actions Triangle depuis Paris, comme on le sait déjà, mais en aurait acquis 40 000 de plus depuis la Suisse. Comme toujours, nous ne savons pas la vérité et n'arrivons pas à la connaître. Chaque individu mis en cause jure ses grands dieux qu'il n'a rien fait de mal, et nous ne recevons les informations qu'au compte-gouttes. De surcroît, personne n'ose plus appeler personne de peur d'être placé sur écoutes. Mais par qui ?

Contrairement à ce qu'affirme Le Monde, il n'y a aucun rapport fait au Président en date du 20, aucun document, aucune note. Gilles Ménage n'a pas rédigé la moindre ligne sur ce sujet depuis le 12 janvier. Il n'y a pas de note de synthèse des Renseignements généraux à ce propos depuis le 13.

La colère du Président est homérique. Depuis le début de l'affaire, Pelat a affirmé à l'Élysée — comme d'ailleurs à des journalistes du Quotidien de Paris — qu'il n'était engagé que pour 10 000 actions.

Le Président me demande de garder un lien avec Pelat, qu'il refuse de revoir et à qui il ne veut même pas téléphoner. J'appelle Pelat pour lui transmettre ce message. L'homme est accablé ; sa voix a vieilli de dix ans.

Samedi 21 janvier 1989

Le Monde affirme que Roger-Patrice Pelat aurait acheté en Suisse 40 000 actions Triangle par l'intermédiaire de la Banque Cantonale Vaudoise.

Pelat nie farouchement, sur l'honneur. Devant Laurent Fabius, qu'il rencontre pour parler du Conseil supérieur de l'audiovisuel, et devant Pierre Joxe, le Président déclare : Pelat dit que ce n'est pas vrai, mais mon intuition me dit que ça l'est, au moins partiellement.

Démenti de l'Élysée sur la « note » qu'aurait reçue François Mitterrand. Le texte met l'accent sur la sévérité dont devra faire preuve la justice, quels que soient les coupables.

Catherine Tasca propose de regrouper Antenne 2 et France 3 et d'en faire un grand ensemble du type BBC, pour affronter TFI. François Mitterrand est plutôt contre. Mais il laisse faire.

Dimanche 22 janvier 1989

En Pologne, Solidarité accepte de négocier avec le pouvoir.

Alain Juppé fustige la gauche la plus pourrie du monde. Le Président est blême de fureur : Se faire donner des leçons de morale par ces gens-là..., soupire-t-il. Le premier adjoint aux Finances de la Ville de Paris, l 'homme clé du RPR ! Le cynisme lui a toujours tenu lieu de colonne vertébrale...

Lundi 23 janvier 1989

Comme il étudie avec Renaud Denoix de Saint Marc l'ordre du jour du Conseil des ministres et qu'il tombe sur un texte relatif aux détecteurs de métaux, le Président lâche d'un ton amer : Actuellement, des détecteurs me seraient bien utiles, mais pas pour les métaux... Il ajoute : Jamais je n'y croirai ! Pis: voilà que certains laissent entendre que j'aurais passé les informations ! Or je n'ai jamais entendu parler d'un prix dans cette affaire ; et je l'ai oubliée tout entière dans la demi-heure...

Le Président pense que, tôt ou tard, il lui faudra évoquer publiquement l'amitié trahie, sa tristesse, mais il convient de choisir le moment, d'autant plus que nous ignorons encore ce qui va sortir de tout cela. Le Monde maintient ses accusations.

La seule question que se pose le Président est de savoir si l'information est vraie ou fausse. Il décide finalement de ne pas publier un nouveau démenti, mais Edwy Plenel intervient alors sur La Cinq: Vous voyez que c'est vrai, puisque l'Élysée ne dément pas ! Toute la presse s'empare de l'affaire.

Mardi 24 janvier 1989

Vu Alain Carignon. Toujours aussi admiratif de François Mitterrand. Toujours nostalgique.

Vu Michel Delebarre à propos de mon « grand projet » sur les ports. Il est enthousiaste... pourvu que Dunkerque, dont il est l'élu, figure sur la liste des ports prioritaires ! Mais comment choisir ? Quels ports éliminer ?

Le Monde précise que la « note » remise au Président émane des RG. C'est donc celle d'il y a dix jours. Mais elle ne contenait rien que nous ne sachions déjà.

Mercredi 25 janvier 1989

Avant le Conseil des ministres, le Président écarte Thierry Kaeppelin, qui devait être nommé préfet de Caen et que Jacques Chaban-Delmas souhaiterait avoir à Bordeaux. Il narre à son sujet deux anecdotes que lui a rapportées Michel Charasse : le 10 mai 1981, devant de nombreux témoins, le préfet aurait déclaré : François Mitterrand, c'est douze balles dans la peau ! En 1987, à la réception traditionnelle du corps préfectoral à l'Élysée, il est venu sans sa femme en expliquant : Il y a des écuries où je ne veux pas l'amener. Et le Président de conclure avec une grande douceur : Cela ne mérite pas une préfecture de région.

Jeudi 26 janvier 1989

Yasser Arafat est reçu avec tous les honneurs à Madrid. Il s'entretient avec les ministres espagnol, français et grec des Affaires étrangères, chargés par les Douze de contacts en vue d'une initiative de paix de la CEE.

L'OLP se réfère fréquemment à l'initiative conjointe Mitterrand-Gorbatchev sur un comité préparatoire. Yasser Arafat précise aux trois ministres que les problèmes relatifs à l'avenir des Territoires doivent faire l'objet de négociations directes avec Israël. Quelle peut être, dans le calendrier et la méthode, l'articulation de ces pourparlers directs avec la Conférence internationale ?

La réponse d'Arafat aux propositions de Shamir d'élections dans les Territoires est plutôt un prudent « oui, si » (alors que celle des Palestiniens de l'intérieur est carrément un « non, sauf si »). Mais peut-il préciser ses conditions ? Qu'entend-il par « retrait israélien » ? Par « contrôle » : international ou de l'ONU ? Les Palestiniens de l'extérieur devraient-ils être électeurs ?

Même si le caractère évidemment tactique des propositions de Shamir et la permanence de la répression dans les Territoires nous laissent sceptiques sur les chances de les voir prochainement se réaliser, il ne nous appartient pas de décourager Yasser Arafat d'accepter un principe qui va dans le sens de l'autodétermination souhaitée des Palestiniens.

L'ambassadeur d'Israël vient me voir pour me dire qu'Itzhak Shamir serait très favorable à une rencontre à trois avec le Président et Hosni Moubarak à Paris, autour du 23 février. François Mitterrand ne veut pas en entendre parler : Qu'ils règlent cela entre eux. Je n'ai pas à m'en mêler.

Devant la Commission des finances du Sénat, Pierre Bérégovoy s'engage à rendre publique la vérité sur l'affaire Pechiney. Qu'en sait-il ? Il paraît accablé.

Vendredi 27 janvier 1989

Le général Colin Powell m'écrit à l'annonce de son départ du Conseil national de Sécurité, où il est resté deux ans, à la fin du mandat de Ronald Reagan : J'espère que nos routes se croiseront à nouveau à l'avenir.

Je félicite le général Scowcroft, jusqu'ici son adjoint, qui le remplace auprès de George Bush. Avec ces deux hommes, le Conseil national de Sécurité est revenu dans la norme d'un professionnalisme rigoureux.

L'extrême droite progresse aux élections régionales de Berlin-Ouest, pour la première fois depuis la création de la RFA.

Dimanche 29 janvier 1989

Au Club de la presse d'Europe 1, voulant défendre et illustrer l'honnêteté de Pierre Bérégovoy, Pierre Joxe déclare que, pour s'en convaincre, il suffit de regarder... ses chaussettes ! Le grand bourgeois à la rescousse du prolétaire...

Lundi 30 janvier 1989

Joxe appelle Bérégovoy pour s'excuser. Celui-ci est profondément humilié.

Pour la première fois, le Pacte de Varsovie rend public un état détaillé de ses forces.

Dans Le Figaro, Jean Gandois, patron de Pechiney, affirme que la « fuite » est bien venue de France.

Conversation avec le Président : L'armée va faire encore un porte-avions. C'est inutile ! Et, en plus, ils veulent l'appeler De Gaulle ! Je les laisse faire, mais c'est vraiment excessif, c'est usurpé !

Mardi 31 janvier 1989

Conseil des ministres. A propos de la loi sur les modalités d'aménagement des privatisations (anti-« noyaux durs »), le Président : Il est normal que ce projet de loi ne couvre que la période qui va jusqu'au 31 décembre 1992. Le moment venu, il faudra trouver un dispositif qui nous évite de tendre la gorge pour recevoir le couteau.

Tous nos industriels, y compris les plus puissants, sont à la merci d'une OPA. J'ai reçu plusieurs d'entre eux qui en étaient très préoccupés, et, à deux reprises, le gouvernement est intervenu pour éviter des OPA.

Si l'Europe doit être une jungle dans laquelle aucun intérêt national ne devrait survivre, je dirai non, comme je dirai non à toute tentative de la Grande-Bretagne d'empêcher l'Europe monétaire ou sociale.

Le gouvernement américain finance jusqu'aux deux tiers des dépenses de recherche de certaines entreprises. On ne peut continuer à se voir opposer le mol édredon japonais. Bref, on ne peut accepter ni l'hypocrisie, ni l'agression !

Puis il revient au projet de loi : Si l'ancien ministre des Finances a introduit des entreprises publiques dans les « noyaux durs », c'est parce que cela lui donnait un moyen supplémentaire d'agir. Aujourd'hui, il serait interdit à ces entreprises de bouger sous prétexte d'interventionnisme de l'État. Elles sont comme des poids morts, gelées, frigorifiées. De la sorte, le jeu se joue entre quelques intérêts privés, tous très hostiles à la majorité.

Lors des privatisations, on a refusé aux petits actionnaires les 10 actions qu'on leur avait promises, et on a donné 800 000 actions à quatre groupes, ce qui leur a permis de gagner 8 milliards de centimes en vingt-quatre heures. Au total, le gain réel des bénéficiaires des « noyaux durs » approche 50 milliards de francs ; 50 milliards de francs qui ont été soustraits au patrimoine national et accordés à quelques groupes, c'est-à-dire à quelques personnes !

Lorsque j'ai dit, pendant la campagne, « ni renationalisation, ni privatisation », je n'ai pas entendu fixer un principe éternel ; je ne voulais pas que ce débat occulte tous les autres et je souhaitais donner un horizon stable à tous les industriels. Mais, au-delà de cette législature, on peut changer et aller dans un sens ou dans un autre. J'aimerais bien voir, avant ma mort, les quelques entreprises qui n'auraient jamais dû quitter le patrimoine national revenir dans le giron de l'État, notamment les compagnies de distribution d'eau. Sept dixièmes de l'appareil politique et presque toutes les municipalités dépendent de ces sociétés. Moi, je n'ai jamais dépendu d'aucune !

Je suis tout aussi vigilant sur les privatisations rampantes et j'ai déjà eu l'occasion d'en refuser [le Président a en particulier opposé son veto aux conditions d'achat par la BNP d'une compagnie d'assurances en Italie].

Le gouvernement et la majorité ne sont pas sans munitions. Ils doivent s'en servir. Aucune position de faiblesse ne doit être admise, et vous pouvez compter sur moi pour vous aider.

Puis François Mitterrand aborde le sujet que tous attendent, l'affaire Pechiney : C'est le 16 novembre 1988 que le Premier ministre m'a parlé pour la première fois de la possibilité de rachat par Pechiney de la première firme américaine d'emballage, quelques minutes avant le Conseil des ministres. La veille, mon conseiller pour les affaires industrielles [Didier Oury] avait été saisi du dossier. Je n'ai pas caché au Premier ministre mes réticences. Mais il m'a démontré qu'il ne s'agissait pas d'une privatisation rampante. J'ai alors donné mon accord. Ce que je ne suis pas loin de regretter aujourd'hui... Le lendemain [17 novembre], le ministre des Finances a fait valoir l'intérêt que présentait, selon lui, l'opération. A deux reprises, par une note et un mot manuscrit, le Premier ministre a insisté auprès de moi. J'ai alors décidé, le vendredi [18 novembre], de donner mon feu vert. Lorsqu'on écrira l'histoire de cette affaire, si on doit l'écrire un jour, les documents en feront foi.

Silence autour de la table. Nul ne répond. Tristesse.

Michel Delebarre parle de futurs TGV vers l'Est. A plusieurs reprises, Jean-Pierre Chevènement tente de prendre la parole : il souhaite réclamer le passage du TGV à Belfort, qu'on lui refuse. Le Président : Non ! Non !

La COB a terminé son enquête sur l'affaire Pechiney et saisit la justice. Max Théret, Roger-Patrice Pelat et Samir Traboulsi, entre autres, seront poursuivis pour délit d'initiés. Personne ne sait encore d'où est partie la fuite, même si la presse ne se prive pas de désigner, sans preuve, des coupables.

Mercredi 1er février 1989

Quinze mille instituteurs manifestent, à Paris, contre les projets Jospin.

Jean-Louis Bianco soutient Bernard Tapie qui souhaite se présenter à Marseille ; il explique que celui-ci peut gagner et que son succès modifierait la donne politique marseillaise. Pour aider Tapie, Bianco mobilise Jacques Séguéla qui a présenté Tapie à François Mitterrand.

Série noire : la COB ouvre une enquête sur l'affaire de la Société Générale.

Jeudi 2 février 1989

Fin des négociations dites « MBFR » sur la réduction des missiles balistiques entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie, ouvertes en octobre 1973. Pas de résultats.

Édouard Chevardnadze effectue en Chine la première visite d'un ministre soviétique des Affaires étrangères depuis trente ans.

Dans la presse, Lionel Jospin recule : Oubliez le mérite, dit-il aux instituteurs hostiles — mais pourquoi ?... — à la prise en compte de leur façon d'enseigner, de leur assiduité et du cadre où ils exercent, dans leur notation et leur rémunération.

Samedi 4 février 1989

Au congrès de Force ouvrière, Marc Blondel succède à André Bergeron.

Dimanche 5 février 1989

Roland Dumas à Téhéran: première visite d'un ministre français des Affaires étrangères depuis la révolution islamique. L'heure est à la « normalisation » des relations après la libération, en mai dernier, de nos derniers otages au Liban.

François Mitterrand : Et on dit que je suis un homme d'argent ! Je n'ai rien à moi ! Si j'avais seulement perçu 10 % des droits d'auteur de tous les livres qui ont été écrits pour dire que je suis un homme d'argent !...

Lundi 6 février 1989

François Mitterrand en visite à Lille : Je ne veux pas d'une Europe où le capital ne serait imposé qu'à moins de 20 %, tandis que les fruits du travail le seraient jusqu'à 60 % !

Avant son départ, je lui ai remis une note reprenant en substance quelques réflexions personnelles :

Jamais l'argent n'a, autant qu'aujourd'hui, été considéré comme la mesure de toute réussite sociale. Même quand Guizot lançait son célèbre Enrichissez-vous, il ajoutait aussitôt : par le travail et par l'épargne. Or, aujourd'hui, la fortune n'est même plus la conséquence de la réussite, elle est la réussite elle-même, et les inégalités de fortune dictent celles de la considération. Plus grave encore, la fortune s'obtient plus par la spéculation que par la production de richesses : les échanges sur les marchés financiers et monétaires sont, chaque jour, de l'ordre de grandeur des mouvements annuels sur les marchés des marchandises. A terme, cela risque de réduire les dépenses de recherche et les investissements industriels, donc d'entraver la croissance économique. L'argent n'est pas un idéal moral. Il n'est ni admirable, ni condamnable en soi. Quand il n'est plus la rémunération d'un travail, il doit être au moins la contrepartie d'un risque et d'une création utiles. Ce n'est pas le cas dans les spéculations financières illicites. Il faut y mettre un terme.

En marge, selon son habitude, le Président a porté quelques mots. Il est d'accord, mais quels remèdes esquisser ?

En Pologne, table ronde entre le pouvoir et Solidarité. Lech Walesa réclame la fin du monopole du POUP. Réquisitoire contre la politique économique du gouvernement.

Le voyage de Roland Dumas à Téhéran se termine sur un beau coup de théâtre : au cours de la conférence de presse finale, Ali Velayati, le ministre iranien des Affaires étrangères, met en cause le gouvernement de « cohabitation » de Jacques Chirac qui, selon lui, n'a pas tenu sa promesse de libérer Anis Naccache après le rapatriement de Kauffmann, Carton et Fontaine. Nous nous interrogeons : le Premier ministre alors en poste aurait-il promis plus qu'il ne l'avait dit au Président ? Dumas s'est entendu dire par Velayati que Jacques Chirac s'était personnellement engagé, au cours de trois conversations téléphoniques avec le Premier ministre et le vice-président iraniens, à faire libérer Naccache, et surtout qu'il avait demandé à Téhéran de faire retarder la libération des otages français dans la perspective de l'élection présidentielle. L'ambassadeur Éric Rouleau avait eu vent de la même information.

Un diplomate : Il ne manquerait plus que les mollahs aient enregistré ces conversations, comme ils en ont la fâcheuse habitude, et qu'ils se décident à rendre publics les enregistrements !

Premier chef de gouvernement à s'exprimer devant la Commission des droits de l'homme à Genève, Michel Rocard souhaite qu'elle se préoccupe du malheureux peuple roumain.

Lionel Jospin recule nettement : il déclare qu'il renonce à créer un corps de professeurs de collège, et qu'il établira une priorité de formation entre instituteurs et professeurs du second degré. Le SNES annule la manifestation prévue pour le 14 février... mais maintient celle du 4 mars !

Mardi 7 février 1989

Petit déjeuner chez Michel Rocard avec les dirigeants socialistes. Inquiétude de tous face à l'attitude du Parti communiste aux prochaines municipales : 140 primaires sont envisagées et on redoute que le Parti communiste, par son action sur les militants « durs », empêche un bon report des voix au second tour.

Déjeuner du Président au Galant Verre avec les représentants de la FEN, du SNI et Jean-Louis Bianco :

Le Président : Nous ne pouvons pas faire plus. Il faut voir comment utiliser cette somme — Jospin a eu tort de ne pas commencer en débattant de ce qu'on allait faire pour les élèves, ce qui l'a conduit à aborder de plein fouet les problèmes corporatistes.

Sur l'enseignement, Chevènement vient m'expliquer de bonnes idées qu'il met partiellement en œuvre à Belfort : réserver une part du marché de la formation permanente à l'Éducation nationale ; organiser des études dirigées aux frais de la mairie, qui permettent de donner des leçons particulières aux élèves les moins favorisés ; assouplir les règles de cumul pour les professeurs de mathématiques afin de leur permettre d'augmenter leur traitement grâce à d'autres activités.

Le Président s'interroge sur les risques d'OPA pesant sur des entreprises françaises : D'abord, remarquons que les entreprises publiques ne sont pas menacées d'OPA : ni Renault, ni Bull, ni Thomson ne risquent quoi que ce soit. Or ce sont des entreprises prospères qui, privées, seraient sûrement attaquées. La Société Générale n'aurait pas été menacée d'une OPA si elle était restée publique !

Pour les entreprises privées, le danger existe : parce que des milliards de dollars se promènent de par le monde, à la recherche de proies à saisir ; parce que les entreprises françaises sont beaucoup moins protégées que les entreprises allemandes, hollandaises, espagnoles ou italiennes. Que faire ? D'abord, il appartient aux entreprises privées de se constituer des actionnariats stables. Je les y engage. Les entreprises publiques (banques, assurances, industrielles) sont là pour les y aider. Ensuite, lorsque cela se révélera nécessaire, l'État pourra intervenir pour limiter les achats étrangers ; et protéger, si nécessaire, les entreprises vitales pour le pays par la création de golden shares telles qu'elles existent aux Pays-Bas, au Royaume-Uni ou en Suisse, et telles que la loi de privatisation elle-même l'avait prévu pour les entreprises privatisées.

Mercredi 8 février 1989

Au Conseil des ministres, nomination d'un nouveau commandant supérieur des forces armées en Nouvelle-Calédonie, le général de brigade Jean-Claude Bertin.

Le Premier ministre : Je souhaite, s'agissant de la Nouvelle-Calédonie, recevoir ce général avant qu'il ne parte rejoindre son poste.

Le Président : Vous pouvez lui indiquer qu'il n'est pas obligé de procéder à de nouveaux quadrillages, qu'il n'est pas obligé de marcher dans les pas de son prédécesseur.

Bernard Kouchner fait une communication vibrante et précise sur un voyage au Bangladesh.

Jacques Pelletier tente de s'exprimer après plusieurs autres comptes rendus dépourvus d'intérêt.

Le Président, agacé : Ces communications finissent par perdre toute signification. Si chacun d'entre vous doit raconter sa vie depuis dix ans, cela va prendre du temps !

Puis il aborde les questions militaires : Pour la loi de programmation militaire, nous allons être obligés de consentir quelques diminutions de dépenses. Devons-nous choisir l'abandon du porte-avions ? une réduction de la moitié des chars ? ou bien des avions ? ou du personnel de l'Armée de terre ?

Il se tourne alors vers Jean-Pierre Chevènement : Entre vous et moi, ce porte-avions ne sert à rien, c'est une arme de gesticulation !

Il n'empêche que François Mitterrand a déjà donné son accord à ce projet. Mais le ministère de la Défense a décidé de le baptiser Charles-de-Gaulle, ce qui a déclenché son ire.

Un déjeuner chez le Président réunit Julien Dray, Harlem Désir, Nicole Bénévise (une infirmière qui s'occupait de la Coordination), Georgina Dufoix et Jean-Louis Bianco. Le Président leur fait part de sa volonté d'abroger certaines dispositions de la loi Pasqua. Il parle de la nécessité de prendre de nouvelles initiatives en faveur des infirmières, sans toutefois remettre en cause la rigueur budgétaire.

Jeudi 9 février 1989

Séisme politique à l'Est : le Parti communiste polonais (POUP) renonce au monopole du pouvoir. Il y aura d'autres partis représentés au gouvernement.

Vendredi 10 février 1989

Le pouvoir polonais propose la création d'un poste de président de la République, qui ne sera pas nécessairement confié à un communiste.

Samedi 11 février 1989

Le processus se propage à toute allure. Le Comité central du PC hongrois accepte à son tour le principe d' une transition vers le multipartisme. Gorbatchev ne bouge pas. J'appelle Vadim Zagladine, son conseiller diplomatique, qui me dit : Ils ont fait ça avec son accord... Tu imagines bien que rien ne peut se faire sans son approbation... Gorbatchev veut que le succès de la glasnost en Pologne justifie l'approfondissement de la glasnost en URSS.

Dimanche 12 février 1989

Interrogé à 7 sur 7 sur les déclarations d'Ali Velayati, le Président répond que rien ne lui permet de mettre en doute ce que lui avait dit, en mai 1988, son Premier ministre de l'époque au sujet de la libération des otages, obtenue selon lui sans contrepartie.

Pourtant, il sait fort bien qu'il n'en est rien. Nous n'ignorons pas qu'il y avait une contrepartie. Mais il ne servirait à rien aujourd'hui d'y revenir.

Lundi 13 février 1989

François Mitterrand demande à Pierre Mauroy de venir le voir pour lui parler des négociations avec le PC avant les municipales et lui recommander une fois encore la fermeté : Chaque primaire évitée est une bonne chose, mais si le Parti communiste en veut, il faut en faire. Uniquement, cependant, là où le Parti socialiste a une chance de l'emporter. Soyez ferme ! Ils ne comprennent qu'un langage : combien de divisions ?

Pronostic du Président : Ils gagneront quelques primaires. Mais, ailleurs, ils seront écrabouillés. Ils ne pourront pas se glorifier d'avoir remporté trois ou quatre succès si, de l'autre côté, ils perdent trente à quarante villes.

Mardi 14 février 1989

Déjeuner consacré à la Grande Bibliothèque. Tout est maintenant fixé. Mais le projet a dérapé : c'est désormais d'un pur et simple transfert de la Bibliothèque nationale qu'il s'agit, et de rien d'autre. Et on va tout devoir transférer, car les habitués de la BN refusent de laisser les livres d'avant 1945 ou d'avant 1900 hors de leur champ de vision !

Dans une fatwa — décret ayant valeur d'obligation sacrée pour tous les musulmans —, Khomeyni ordonne que soit exécuté rapidement l'écrivain britannique d'origine indienne Salman Rushdie, dont le quatrième roman, Les Versets sataniques, constitue une offense à l'islam, au Prophète et au Coran.

Pas un jour, pas un journal sans débats et commentaires sur l'affaire Pelat. Celui-ci, que j'ai eu au téléphone, parle de moins en moins.

Le Président est d'humeur sombre. Il m'emmène visiter quelques librairies et soliloque sur les « affaires » : C'est sans fin. Ces gens-là, qu'on accuse, n'ont pas de mandat électif, pas de fonction publique. Ils ne sont pas mes collaborateurs. On ne peut pas les sanctionner ni les renvoyer. On me dit qu'il faut faire quelque chose ; je ne vais tout de même pas publier un communiqué disant : Machin n'est plus mon ami, je ne déjeunerai plus avec Bidule, je ne me promènerai plus avec Truc !... Je le sens blessé par ce qu'il estime être une trahison de sa confiance et de son amitié. Je ne sais quoi lui dire.

La décision, prise l'année dernière à Toronto, d'annuler un tiers de la dette publique, n'est pas encore appliquée : il y faut, pays par pays, l'accord du FMI. Le mécanisme se perd dans les sables. Après avoir travaillé avec trois personnes sur le coût de cette mesure, je suggère au Président l'annulation unilatérale par la France des dettes des pays les plus pauvres.

Le Président en accepte le principe. Coût pour la France : 16 milliards. Mais il réclame le secret pour quelques mois, plus précisément jusqu'au 13 juillet au soir, afin d'ouvrir le Sommet de l'Arche sur un beau geste concret. Seuls sont au courant, outre lui-même, Pierre Bérégovoy, Jean-Claude Trichet, Élisabeth Guigou, Marc Boudier et moi. Ce secret-là tiendra-t-il ?

Grande première : la Cour suprême de New Delhi condamne le groupe chimique américain Union Carbide à payer 470 millions de dollars aux 583 000 plaignants victimes de la catastrophe de Bhopal, en Inde. Soit à peu près 800 dollars pour chaque vie humaine dévastée...

Mercredi 15 février 1989

Avec l'accord du Président, Michel Rocard souhaite réunir un Sommet mondial sur l'écologie qui se tiendrait à Paris lors du Bicentenaire pour décréter un droit des hommes à un environnement sain. Dans le secret le plus absolu, il a envoyé des émissaires à travers le monde. Néerlandais et Norvégiens ont accepté de s'associer à cette initiative pour éviter qu'elle ne paraisse trop française et « de gauche ». Une réunion préparatoire aura lieu le 11 mars prochain à La Haye.

Jacques Delors, président de la Commission exécutive européenne, a eu vent de ce projet et n'apprécie pas de ne pas être dans le secret.

L'apprenant à son tour, Laurent Fabius organise pour le 4 mars un colloque à l'Assemblée sur le thème : Atmosphère et climat. Comprendre et agir.

Fin, à la date prévue, du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan.

Une vive bataille oppose toujours, pour conduire la liste socialiste à la mairie de Marseille, Michel Pezet à Robert Vigouroux, ce dernier soutenu notamment par François Mitterrand. Le Canard enchaîné évoque une affaire de fausses factures à laquelle Michel Pezet semblerait mêlé. Pierre Joxe semble ravi : il va pouvoir s'en servir pour se débarrasser de Pezet.

Je commence à tout découvrir du défilé que prépare Jean-Paul Goude pour le 14 Juillet. Il veut en faire la parade de toutes les « tribus » de la planète. Huit mille participants en costumes. Il a même prévu une pluie artificielle pour faire défiler les Anglais !

Jeudi 16 février 1989

L'inévitable a lieu : Roger-Patrice Pelat est inculpé de délit d'initié dans l'affaire Pechiney.

François Mitterrand n'apprécie pas les conséquences de la libération des mouvements de capitaux : Cela va permettre à n'importe qui d'acheter nos entreprises. Il écrit à Michel Rocard pour demander que les pouvoirs de la Commission des opérations de Bourse soient renforcés et que les entreprises françaises performantes disposent de meilleurs moyens de défense face à des tentatives de prise de contrôle hostiles, alors que de telles agressions sont pratiquement impossibles dans certains pays réputés libéraux. La Commission des opérations de Bourse devra disposer du droit d'ester en justice, d'infliger des sanctions pécuniaires et détenir les moyens d'exercer de façon efficace ses nouveaux pouvoirs.

Pour protéger l'ensemble des entreprises privées contre les OPA, il demande que le gouvernement définisse des dispositions très strictes et néanmoins compatibles avec nos obligations internationales, notamment européennes, afin de mieux armer nos entreprises dans la perspective de 1992. Le ramassage occulte par une ou plusieurs sociétés agissant de façon concertée devra être empêché et, le cas échéant, sanctionné.

Le nouveau dispositif devra par ailleurs donner des moyens inédits de défense aux entreprises qui subissent des offres publiques d'achat, comme, par exemple, la possibilité d'augmenter leur capital.

Le renchérissement des prises de contrôle devra être recherché par l'obligation de déclencher une offre publique d'achat au-delà de la détention d'un pourcentage déterminé du capital, mais cette obligation devra être conçue de manière à ne pas empêcher la constitution d'un groupe stable d'actionnaires.

Enfin, des dispositions spécifiques devront permettre aux salariés d'être informés des projets de prise de contrôle concernant leur entreprise.

Michel Rocard m'appelle : Ce n'est pas à moi qu'il faut écrire cela, c'est à Bérégovoy. Le Président veut-il nous réunir pour en parler ?

Non, naturellement. Sauf urgence, le Président a horreur des réunions. Il gouverne avec Rocard comme avec Chirac, par admonestations épistolaires, souvent sans suite. Avoir dit semble parfois lui importer davantage que de voir faire. Il n'était pas comme ça en 1981.

Mikhaïl Gorbatchev lance un appel à George Bush pour mettre fin au conflit afghan.

Vendredi 17 février 1989

Dans une interview, Michel Rocard se déclare homme de gauche adepte de la libre entreprise. Il veut donner plus de mobilité, de flexibilité et d'agressivité au capitalisme français. Selon lui, les entreprises publiques doivent se conduire davantage comme des entreprises privées. On peut considérer, dit-il, qu'il serait opportun pour elles d'émettre des actions, de se privatiser partiellement ; mais, politiquement, cela reste impossible. Le Premier ministre déclare avoir approuvé le raid contre la Générale, même si la tactique était discutable. Pour lui, les « noyaux durs » sont mal faits, car les entreprises ainsi privatisées sont peu ouvertes à des fusions européennes et peu préparées aux techniques de l'avenir du capitalisme...

Il ajoute qu'il aimerait que des centristes rallient la majorité, mais il estime qu'ils sont conservateurs par nature. Pour y parvenir, il faudrait séduire le centre et éduquer la gauche. Il conclut : Mon travail est de persuader les socialistes que l'essentiel du rôle du gouvernement est dans l'éducation et l'urbanisme, et non pas de s'occuper de savoir qui exactement possède les grandes entreprises...

Le Président, informé de la teneur de ces propos : C'est bien la première fois depuis longtemps qu'il s'exprime en socialiste. C'est bien !

Le PS et le PC parviennent à un accord sur des listes communes aux municipales dans les trois quarts des villes de plus de 20 000 habitants.

François Mitterrand sur l'affaire Rushdie : C'est d'une bêtise crasse que de condamner à mort l'auteur d'un mauvais livre.

Création à Marrakech de l'Union du Maghreb arabe entre l'Algérie, la Libye, le Maroc et la Tunisie. Grand espoir d'un marché commun de l'autre côté de la Méditerranée. Ce serait l'occasion d'un formidable progrès économique. Mais les rivalités et les susceptibilités sont si grandes.

Samedi 18 février 1989

État d'urgence en Afghanistan.

Lundi 20 février 1989

Tournée de Chevardnadze au Proche-Orient, la première d'un chef de la diplomatie soviétique depuis 1974.

Les ministres des Affaires étrangères de la CEE décident de rappeler leurs ambassadeurs en Iran pour protester contre la fatwa condamnant Salman Rushdie.

Mardi 21 février 1989

Itzhak Shamir en visite officielle à Paris où il rencontre Roland Dumas.

Dominique Jamet constitue son équipe. Mais Jack Lang est mécontent que Jamet ait recruté l'ex-conseiller budgétaire de François Léotard. Émile Biasini, ministre de tutelle de Dominique Jamet, répond qu'il n'a pas voulu contrarier ce dernier et que le fonctionnaire en question a été, durant la cohabitation, un soutien pendant toute la bataille du Grand Louvre.

Réponse du Président : Laissons agir Jamet. Conseillons-le, c'est tout.

Mais la situation s'envenime. Jack Lang convoque Émile Biasini devant une sorte de tribunal constitué de six membres de son cabinet, pour entendre son avis sur la Grande Bibliothèque.

En fait, Lang ne s'accoutume pas l'idée que Biasini ait le droit de rencontrer François Mitterrand sans passer par lui.

En Tchécoslovaquie, condamnation de Vaclav Havel à neuf mois de prison. A la suggestion de Roland Dumas, le Président écrit à Gustav Husak pour demander sa libération.

L'OLP devient de plus en plus modérée. François Mitterrand voit Itzhak Shamir pour l'exhorter à tenir compte de la réalité d'aujourd'hui et à entamer des pourparlers avec Arafat. Il le prévient qu'il n'exclut pas de recevoir ce dernier un jour prochain.

Mercredi 22 février 1989

Au Conseil des ministres, Michel Rocard présente son plan de rénovation du secteur public.

Lionel Jospin fait adopter un décret modifiant le statut des maîtres directeurs, vieille revendication du SNI. Encore une revendication satisfaite sans conditions, c'est-à-dire sans le moindre engagement de travail en retour.

Au Caire, Édouard Chevardnadze s'entretient avec Moshe Arens et Yasser Arafat.

Jeudi 23 février 1989

Pierre Bérégovoy précise le projet, étudié avec Jean-Claude Trichet, d'annulation de la totalité de l'encours des crédits d'aide publique au développement pour les trente-cinq pays les plus pauvres (soit 16 milliards, c'est-à-dire 4 milliards de plus que le tiers de la dette totale, publique et privée). Cette décision requerra une autorisation parlementaire dans le cadre de la loi de finances 1990. Mais, à attendre plus longtemps, on risque des indiscrétions qui en réduiraient la portée. Je suggère donc au Président de rendre publique cette décision dès les jours prochains.

Il préférerait encore attendre le Sommet de l'Arche.

Vendredi 24 février 1989

François Mitterrand est au Japon. Voyage éreintant de quelques heures pour assister aux funérailles d'Hirohito. Le protocole des obsèques le plaçait initialement au sixième rang, et George Bush au cinquante-cinquième ! Après maints conciliabules, les Japonais décident de placer au premier rang les représentants des pays industrialisés. François Mitterrand se retrouve donc en compagnie de Bush sur le devant de la scène.

Après avoir déjeuné en compagnie de Cory Aquiño à notre ambassade à Tokyo, le Président se promène dans l'enceinte de l'ambassade où il rencontre des journalistes :

- Que faites-vous ici ?

- On attend le briefing.

- Quel briefing ?

- Celui de M. Védrine, votre porte parole !

- M. Védrine ? Mais il vous dit quoi ? Il ne sait rien. Il doit inventer... Arrive Hubert Védrine.

Le Président sourit et lui demande : Qu'est-ce que vous leur racontez ?

Hubert Védrine : J'essaie de les tenir au courant de vos entretiens, monsieur le Président. Je résume...

Le Président : Très bien, très bien. Allez, inventez, inventez...

Conspué par les enseignants à Strasbourg, Michel Rocard s'énerve : Tout est négociable dans le plan Jospin, on peut même le retirer !

Samedi 25 février 1989

Réunion de sherpas dans le confortable hôtel de La Roche-Gageac, le seul ouvert en hiver près de la grotte de Lascaux.

Ouf ! Le programme du Sommet est accepté. Les sept chefs d'État et de gouvernement assisteront aux fêtes du Bicentenaire. Personne ne remet plus en cause ni les dates, ni la simultanéité avec les commémorations. La méfiance s'atténue un peu vis-à-vis d'un éventuel Sommet Nord/Sud. Nos partenaires admettent que le 13 juillet, il y aura des réunions bi- ou multilatérales ; un déjeuner et un dîner rassembleront les Sept et les chefs d'État du Sud.

Mais cela n'a pas été sans mal, et on n'est pas passé loin d'une crise majeure. Grande-Bretagne et États-Unis restent inquiets à l'idée que la France puisse convoquer une réunion formelle Nord/Sud autour d'une table, le 13, et qu' une déclaration formelle ne soit alors adoptée. Quand j'annonce que je souhaite proposer une véritable rencontre Nord/Sud pour le 14, que j'ai déjà avancé à ce sujet avec le Venezuela, le Sénégal, l'Inde et l'Égypte, quand je précise de surcroît que quinze chefs d'État du Sud viendront à Paris, le Britannique Nigel Wicks et l'Américain Richard McCormack manquent de s'étrangler et explosent : ils refusent absolument toute rencontre Nord/Sud ; ils exigent un cloisonnement absolu entre le Bicentenaire et le Sommet. Aucune rencontre : Sinon, nous ne viendrons pas !

Contraint, je bats en retraite et prends l'engagement de faire de mon mieux pour isoler le Sommet des Sept des cérémonies du Bicentenaire, tout en expliquant que cela sera fort difficile. Je reviendrai à la charge : personne ne pourra interdire aux chefs d'État présents de se rencontrer. J'ajoute que le Bicentenaire appartient à la France et que nous n'avons pas à négocier son déroulement avec nos invités : nous les informons, c'est tout.

Très vive inquiétude sur la remontée de l'inflation. Elle atteint 7,5 % en Grande-Bretagne, 5 % aux États-Unis, 6 % en Italie ; nous sommes considérés comme les plus sages, même par les Allemands. Chacun s'attend à une montée des taux d'intérêt d'ici à juillet et à une discussion, au sommet, sur la meilleure façon de contenir l'inflation sans casser la croissance.

Assez grand pessimisme sur l'évolution des déficits extérieurs : les Américains s'avouent paralysés et alarmés par les chiffres à venir, qui pourraient gravement perturber les marchés des changes.

Sur le commerce, on attend la réunion du GATT en avril. Peut-être, en juillet, l'agriculture sera-t-elle à nouveau d'actualité ? (Il y a une forte pression américaine et britannique pour que le sujet soit abordé.)

Concernant la dette, il semble y avoir un consensus pour faire quelque chose en faveur des pays intermédiaires, mais rien de précis. Les Britanniques sont plus réticents que les Américains. Notre projet de Fonds de garantie devrait servir de base à un accord, même s'il faudra sans doute trouver autre chose que les DTS comme garantie pour parvenir à un tel accord.

Pour ce qui est du commerce Est-Ouest, les Américains n'ont pas encore décidé s'ils le laisseront se développer ou s'ils voudront plutôt renforcer le COCOM. Cela peut devenir un point de friction dans le cadre du Sommet.

Je présente mon projet sur le Bangladesh aux autres sherpas éberlués. J'explique qu'il ne coûtera que 500 millions de dollars par an (soit une augmentation de 25 % de l'aide déjà apportée au Bangladesh) et qu'il sera organisé et financé à travers la Banque mondiale, ce qui rassure Américains et Britanniques. Les Américains sont pourtant décidés à tuer le projet. Le directeur du Trésor américain, David Mulford, ricane : Chacun va-t-il venir au Sommet avec ses propres fantasmes, maintenant ?

Dimanche 26 février 1989

Reprise des discussions à La Roche-Gageac.

Sur la lutte contre la spéculation financière internationale, nul ne nie l'utilité d'une coopération, mais la plupart en soulignent les difficultés. C'est pourquoi une mise à plat des pratiques actuelles paraît nécessaire avant même d'envisager des propositions. Nous décidons qu'à notre prochaine réunion nous étudierons un état détaillé des pratiques et législations des États membres afin d'examiner comment organiser la coopération internationale en ce domaine. Les Britanniques se montrent les plus réticents.

L'environnement sera un sujet majeur du prochain sommet. Michel Rocard n'est pas le seul à y penser : le Chancelier Kohl proposera un code de bonne conduite à propos des importations de bois tropicaux ; Margaret Thatcher s'intéresse au climat ; je rappelle le projet de l'Observatoire du Sahara destiné à lutter contre la désertification du Sahel.

On parle de l'URSS et de sa lente évolution vers la perestroika. Tous s'accordent à penser que Gorbatchev connaîtra de très grandes difficultés intérieures, dans les mois à venir, pour faire progresser la production des biens de consommation. D'où l'idée, admise par tous, qu'il faudra se tenir prêts à lui donner un coup de main. Mais les Américains n'entendent pas aider l'URSS : Il est encore trop tôt pour en parler. Une fois encore, Mulford promet de faire quelque chose, mais plus tard.

Hans Titmayer, le sherpa allemand, propose qu'à l'occasion du Bicentenaire le Sommet produise une déclaration sur les droits de l'homme, distincte du communiqué final. La suggestion est immédiatement retenue.

Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères et élu local, nous reçoit superbement dans un des restaurants de sa circonscription. Cela fait beaucoup pour cicatriser les plaies d'hier.

Lundi 27 février 1989

Sommet franco-britannique à Paris. Pour ce qui concerne l'Union économique et monétaire, Margaret Thatcher refuse d'intégrer la livre dans le SME ; elle entend garder toute sa liberté d'action sur les taux d'intérêt. Elle estime que la monnaie unique n'est pas réalisable dans un avenir prévisible. Sur la fiscalité de l'épargne, son attitude est tout aussi négative ; elle juge inutile et insuffisante la proposition de la Commission. En fait, elle ne veut pas d'une taxation de l'épargne et va permettre aux Allemands de s'abriter derrière elle. En ce qui concerne l'harmonisation de la TVA, elle refuse la mise en cause du taux zéro sur les produits de première nécessité. Pour ce qui est de l'Europe sociale, les Britanniques disent être d'accord pour donner une dimension sociale au marché unique, mais craignent des réglementations superflues. Ils sont hostiles à une charte des droits sociaux fondamentaux.

Lors de la conférence de presse commune, le Président, interrogé sur l' « Europe des riches» que permet la libre circulation des capitaux: Je dénonce les systèmes dans lesquels l'inégalité est une règle... C'est très bien, l'Europe des marchands... mais, en même temps, bien entendu, je souhaite et je demande que l'ensemble des producteurs, des travailleurs, à quelque échelon que ce soit, puissent aussi se sentir européens dans leur vie quotidienne, dans les garanties qu'ils reçoivent... Donc, tout doit avancer du même pas.

Le secrétaire américain au Trésor annonce une initiative sur la dette, qui deviendra tout de suite dans la presse le « Plan Brady ». On ne nous en a rien dit hier, à la réunion des sherpas. L'initiative que nous préparions, et que nous aurions nous aussi gardée secrète, va être dépassée. Dommage !

Nouvelle table ronde sur le projet Jospin : le SNI est content, il a obtenu satisfaction, mais la FEN tire à boulets rouges. La confusion est extrême : on ne sait plus ce qui a été retiré, ce qui est maintenu... On ne sait plus quel syndicat est pour. Ni quel est au juste le projet éducatif que tout cela est supposé servir...

Jack Lang plaide une nouvelle fois pour que la Grande Bibliothèque soit construite à Vincennes. Jacques Chirac explique à la radio que l'idée de la Grande Bibliothèque... est de lui !

Mardi 28 février 1989

François Mitterrand : Michel Rocard confond la réforme avec l'arrosage.

Pierre Bérégovoy m'explique : Puisqu'il n'y a pas d'harmonisation des impôts sur l'épargne, la France doit supprimer toute entrave à la création des Sicav de capitalisation; il faut décider la suppression de la taxe sur l'assurance-vie et la baisse du prélèvement libératoire sur les revenus d'obligations.

Voilà à quoi conduit l'Europe sans volet social...

Mercredi 1er mars 1989

Au Conseil des ministres, on assiste à un duel à fleurets mouchetés entre Roland Dumas et Édith Cresson à propos de la négociation qui vient de s'achever sur Eurêka audiovisuel. Dumas voulait conclure. Édith Cresson voulait tenir. Finalement, pour arriver à un résultat, face au refus de nos partenaires, nous avons dû renoncer à notre exigence de quotas culturels.

A propos de la décentralisation, Michel Charasse : Il y a beaucoup de bureaux parisiens inutiles. Les deux tiers des directions régionales des ministères ne servent à rien.

Le Président : On peut se poser la même question sur certains ministères.

En matière de surenchère antiparisienne, personne, pas même Michel Charasse, n'est à même de battre François Mitterrand.

Alors que s'achève le retrait soviétique d'Afghanistan, quel bilan tirer de cette guerre ? Depuis l'invasion du 24 décembre 1979, l'Armée rouge y a entretenu en moyenne 120 000 hommes et a dépensé de l'ordre de 30 milliards de dollars, dont la moitié depuis 1985. Les pertes de l'Armée rouge sont estimées à 15 000 morts et 35 000 blessés, 800 chars et 1 200 blindés, 750 avions et 850 hélicoptères, 15 000 véhicules divers. Pour le peuple afghan : 1 500 000 morts, dont 30 000 dans l'armée afghane et 10 000 chez les résistants, 1 100 000 blessés, 5 millions de réfugiés au Pakistan et en Iran, 3 millions de personnes déplacées à l'intérieur. L'Armée rouge a procédé à titre de représailles à des massacres systématiques qui ont tourné au génocide et à la destruction méthodique du réseau d'irrigation sans lequel aucune culture n'est possible dans ce pays accidenté. Si cette guerre se solde avant tout par une victoire de la résistance populaire, elle révèle aussi le prix à payer pour cette forme d'autodéfense. La dissuasion nucléaire n'en est que davantage justifiée.

Jeudi 2 mars 1989

Michel Rocard poursuit son offensive en faveur des privatisations, poussé par — ironie des temps — certains financiers nommés par la gauche qui souhaitent recouvrer leur indépendance à l'égard de ceux qui les ont nommés. Il propose un projet de loi visant à permettre aux compagnies d'assurances de privatiser à hauteur de 33 % leurs filiales, tant domestiques qu'à vocation internationale. Actuellement, conformément à une loi de 1973, les sociétés-mères peuvent être privatisées à hauteur de 2 %, mais pas leurs filiales. Si l'ouverture au capital privé (jusqu'à 33 %) des filiales à vocation internationale ne me paraît pas poser de problèmes (on y procède d'ailleurs déjà en pratique, en violation de la loi), ouvrir le capital des filiales à vocation française revient à remettre en cause la nationalisation du « cœur » de l'assurance. A la différence de ce qui se passe dans la banque ou l'industrie, les filiales des compagnies d'assurances ne sont pas des annexes relativement secondaires de grands groupes ; elles en constituent l'essentiel : les maisons mères sont de purs holdings financiers et chaque branche (assurance-vie, assurance-accident, etc.) est en général constituée en filiale. Or la loi de 1973, qui interdisait ce type de privatisations, n'a pas été abrogée par la loi de privatisation d'Édouard Balladur. Le gouvernement Rocard irait donc, par cette mesure, plus loin dans les privatisations que le gouvernement Chirac !

Pour justifier une telle opération, Michel Rocard explique que les compagnies d'assurances françaises sont trop pauvres pour pouvoir prendre des participations dans des compagnies privées, en France et à l'étranger, et que les contraintes budgétaires interdisent de leur insuffler le capital nécessaire. Autant dire clairement qu'il faut privatiser les assurances parce que l'État, leur actionnaire, est incapable d'y mettre les fonds nécessaires ! Or, on trouve chaque année des dizaines de milliards d'argent public à investir dans des sociétés nationales industrielles en déficit, dont le privé ne veut pas, et on ne trouverait pas le milliard ou les 2 milliards nécessaires pour développer des entreprises profitables que convoite le privé ?

Accepter l'ouverture au privé des filiales à vocation internationale me paraît donc justifiable. Aller plus loin, c'est, à terme, accepter le désengagement de l'État de ce secteur majeur pour notre avenir. Je recommande donc au Président de refuser ce projet et de demander au ministre des Finances de se préparer, dans le cadre du budget 1990, à faire son devoir d'actionnaire.

Rocard ne prend pas ombrage de ma position. Ce n'est pas un fanatique. Bérégovoy, lui, est fâché.

Mohamed Bessaieh, ministre algérien des Affaires étrangères, propose d'organiser une rencontre entre François Mitterrand et Yasser Arafat à l'occasion de la prochaine visite du Président en Algérie. François Mitterrand répond : Cette rencontre trouvera sa justification et plus encore son utilité si, au-delà du label de respectabilité qu'elle apporte au chef de l'OLP, elle fait avancer, ne fût-ce que d'un pas, le processus diplomatique. La rigidité de M. Shamir (que le récent succès électoral du Likoud ne poussera pas à la conciliation) et l'attentisme de l'administration Bush ne laissent pas présager, dans le court terme, d'évolution significative. Les Soviétiques occupent habilement le terrain en affirmant leurs propositions sur la conférence internationale. Il est donc trop tôt pour agir.

Le Président Moubarak pense comme moi (et comme les Soviétiques, désormais) qu'une conférence internationale au Moyen-Orient ne doit pas avoir le pouvoir d'imposer des solutions aux partenaires. Pourquoi ne pas mettre le marché en main à Arafat ? La contrepartie de sa rencontre avec moi serait un geste de sa part allant dans le sens de nos thèses sur la nature non contraignante de la conférence internationale. Plus le temps passe et moins les Palestiniens se satisferont d'une rencontre en terrain neutre. Les Palestiniens souffrent d'être traités en pestiférés et de devoir démontrer sans fin leur honorabilité, alors que M. Shamir est reçu avec cordialité à Paris et ailleurs. Il faut faire un geste vers Arafat, s'il en fait un vers la paix.

En conclusion, il demande à Roland Dumas d'examiner un projet de rencontre avec Yasser Arafat au Caire, dans la seconde quinzaine de mars (après le voyage du Président Moubarak à Washington), qui donnerait lieu à un geste constructif de sa part sur la conférence internationale (ce point faisant l'objet d'une négociation préalable avec l'OLP).

Après Roger-Patrice Pelat, Max Théret est à son tour inculpé dans l'affaire Pechiney. Mais qui les a informés tous deux ? Quelqu'un aux Finances ? C'est ce que suggère la presse, mais je n'y crois pas.

Le SNI-PEGC, le SNC et le SGEN-CFDT font grève. Pourquoi ? Plus personne n'y comprend rien. En dehors des 11 milliards, ils ont déjà dit non à tout ce qui figurait dans le plan Jospin.

Les émeutes de la dette : quatre jours d'émeutes au Venezuela contre le plan d'austérité annoncé par Carlos Andrés Pérez : 300 morts et 3 000 blessés.

Vendredi 3 mars 1989

Entretien entre François Mitterrand et Jacques Delors, notamment sur l'Union économique et monétaire (état des travaux du Comité) et sur l'Europe sociale : le Conseil économique et social de la Communauté vient de rendre un avis sur les droits sociaux fondamentaux à préserver. La Commission fera des propositions sur la base de ce rapport.

François Mitterrand : Il faut que 1989 nous permette de faire avancer l'Europe sociale. Sans Europe sociale, les citoyens s'éloigneront de cette construction... Et, s'il le faut, sans les Britanniques !

Samedi 4 mars 1989

C'est au tour des enseignants du SNES de manifester à Paris. Regardant le défilé à la télévision, François Mitterrand me dit : Revaloriser la fonction enseignante est une nécessité de survie pour nos sociétés. Si on ne le fait pas, un jour viendra où on n'aura plus personne pour apprendre à lire à nos enfants. Déjà, on a les plus grandes difficultés à recruter des professeurs de mathématiques...

Un peu plus tard : Il est scandaleux qu'on puisse gagner des milliards parce qu'on a appris une information boursière, et qu'on ne gagne que le SMIC quand on apprend à lire aux enfants !

Dimanche 5 mars 1989

A Londres se tient une conférence internationale sur la protection de la couche d'ozone, à l'initiative de Margaret Thatcher. Elle a lieu avant celle de La Haye, convoquée par Michel Rocard. Concurrence !

Horst Teltschik m'appelle : La situation politique intérieure est mauvaise pour le Chancelier ; il est très pessimiste sur les prochaines élections. Il a besoin de l'aide du Président Mitterrand : il souhaiterait qu'il reçoive pendant un quart d'heure le successeur de Franz-Josef Strauss à la tête de la CSU, M. Theo Waigel, qui sera à Paris le 8 mars pour la journée. Le Chancelier voudrait en somme redorer l'image d'un allié en pleine désagrégation. Le Président français s'y prête sans barguigner.

Lundi 6 mars 1989

Déjeuner avec le Président, Dominique Jamet, Jack Lang et Émile Biasini sur la Grande Bibliothèque. Le fait que la propriété de Bercy soit transférée à l'État par le maire de Paris fait pencher la balance en faveur de ce terrain. Dominique Jamet propose que les collections de livres continuent d'arriver à la BN et que la nouvelle Grande Bibliothèque se réduise en somme à une grande salle de lecture et à un dépôt de réserve. Il se fait en cela le porte-parole de l'actuelle direction de la BN, qui vise à faire de la Grande Bibliothèque une simple annexe de l'établissement actuel, rejoignant pour le coup le projet Léotard. Cette proposition, pense le Président, viderait totalement le projet de son ambition initiale.

Reste à fixer la date de la fameuse « césure » déterminant le transfert des collections : 1945 reste à mon sens la meilleure. La Grande Bibliothèque doit également mettre à la disposition du public et des chercheurs les archives audiovisuelles ; il conviendra donc d'articuler le projet avec les multiples vidéothèques existantes.

En fait, je le pressens, l'élite universitaire ne veut pas entendre parler de la « césure », qui dévaloriserait son travail. Elle ne souhaite pas que son matériel de recherche soit « isolé » dans l'ancienne BN. Elle veut être au cœur du nouveau bâtiment, alors qu'au départ mon projet était pour les étudiants de province.

Pierre Mauroy vient redire au Président son effarement devant les pratiques de détournement personnel des fonds de campagne. Il propose un mode de financement public de la vie politique. Les lois de mars 1988 sont insuffisantes : l'actuel financement public ne permet de couvrir que le tiers (40 millions) des dépenses annuelles des partis.

Réunion ministérielle européenne informelle à Séville : la présidence espagnole présente un mémorandum sur les questions sociales. Rien de contraignant.

Réunion du FMI à Washington : les Sept sont d'accord pour que figure dans le communiqué final la nécessité pour les États-Unis, le Canada et l'Italie de réaliser des réductions supplémentaires de leur déficit budgétaire. Nicholas Brady ne fournit aucune précision sur les mesures que les États-Unis entendent adopter pour respecter cet engagement. La France reçoit un éloge particulier du FMI pour les succès remportés dans sa politique de désinflation compétitive, mais assorti de critiques sur la situation financière de ses régimes sociaux. Dans le domaine des taux de change, les autorités ont cherché à donner un signal « baissier ». Le dollar a légèrement reculé depuis lors, avec l'aide de la Banque centrale du Japon. Néanmoins, il ne faut certainement pas en déduire que le G7 a stabilisé pour longtemps le niveau du dollar !

Les négociations sur les forces conventionnelles en Europe s'ouvrent à Vienne en présence des ministres des Affaires étrangères des vingt-trois pays qui y participent (les seize membres de l'OTAN et les sept du Pacte de Varsovie). Édouard Chevardnadze présente un plan de désarmement en trois phases.

Depuis samedi, violentes émeutes antichinoises au Tibet. Danielle Mitterrand est farouchement déterminée sur ce sujet. Elle voudrait que la France prenne officiellement position contre la Chine. Le Président tente de lui faire admettre certaines nécessités diplomatiques. Peine perdue.

Mardi 7 mars 1989

Petit déjeuner hebdomadaire chez le Premier ministre. Lionel Jospin parle de l'Éducation nationale : Nous sommes à un tournant: ou bien nous allons trouver une issue avec les organisations syndicales, ou bien les différentes oppositions vont se cristalliser et bloquer le projet. Les directions syndicales cherchent plutôt une issue, mais il n'y a pas de solution dans l'enveloppe telle qu'elle est. Il faut au moins 1 ou 2 milliards de plus dès 1989.

Rocard rappelle les sommes considérables déjà engagées. On peut sans doute envisager 500 millions de plus, mais ce sera autant de moins pour la modernisation de l'école.

Louis Mermaz : Il faut le faire. Quant à concilier cela avec la sauvegarde du franc, c'est votre problème.

Pierre Mauroy : Ce n'est pas avec des OS dans l'enseignement que l'on fera une grande réforme !

Jean-Pierre Chevènement : Il vous a peut-être échappé que je n'avais pas voté le plan du PS sur l'Éducation [élaboré par Laurent Fabius en 1987]. Je pense que l'on se trompe sur la revalorisation des salaires des professeurs. Si l'on donne deux, ils demandent dix. Si l'on donne quatre, ils demanderont vingt. Il y a beaucoup de parias en France, et pas seulement dans l'Éducation. Je crois qu'il faudrait avoir des objectifs simples, comme la diminution des effectifs par classe. Il faudrait adopter rapidement une loi d'orientation... et pas simplement d'augmentation des salaires !

Lionel Jospin : Les parlementaires socialistes souhaitent que l'on attende l'automne.

Jean-Pierre Chevènement : C'est une cocotte-minute ; pour le moment, nous sommes assis dessus ! Attention aux positions de faiblesse : je trouve que la tendance générale est beaucoup trop d'essayer de faire plaisir.

Pierre Joxe : Je suis d'accord avec Jean-Pierre Chevènement. Je ne vois pas en quoi le fait d'ajouter 2 milliards va changer quoi que ce soit au problème. Cela affaiblira simplement notre position antérieure (pourquoi ne l'avons-nous pas fait plus tôt si nous pouvions le faire ?) et ultérieure (si nous pouvions en donner deux, pourquoi pas quatre ?). Bien entendu, nous devons être solidaires. Dans quelques années, Lionel Jospin ne sera plus ministre de l'Éducation, et celui qui le sera est sans doute assis autour de cette table...

Pierre Bérégovoy : Je voudrais réagir à l'improviste, puisque je suis saisi à l'improviste. La gauche n'est pas majoritaire dans ce pays. On a gagné en 1988 grâce à la politique menée par Pierre Mauroy et Laurent Fabius depuis 1982. Si nous devions avoir des difficultés économiques, notre capacité à gagner les prochaines élections serait fortement compromise !

Jean-Pierre Chevènement proteste : C'est François Mitterrand qui a gagné les élections ! Pas la politique de rigueur !

Jean Poperen : Il faut quand même ouvrir une perspective. Est-ce que l'on ne peut pas aligner l'augmentation du secteur public sur la croissance ?

Claude Evin : C'est un problème de hiérarchie des valeurs. Quelles sont les valeurs fondamentales dans notre société ? L'éducation, la santé... Peut-on traduire cela avec la grille actuelle de la fonction publique ? Je ne le crois pas.

Louis Mermaz : Il n'y a pas des électoralistes d'un côté, des hommes d'État de l'autre...

Pierre Bérégovoy : Je n'ai jamais dit cela !

Pierre Mauroy : Ce que vous devez faire, ne pas faire, ce que vous devez annoncer, ne pas annoncer, c'est votre problème. [Il s'adresse à Rocard et à Jospin.] Je dois vous dire que votre discours à la télévision, demain, sera sacrément attendu. On ne peut pas gouverner en faisant fi des revendications qui sont celles de notre base électorale. Il faut qu'on imagine, qu'on trouve les mots... [Grands gestes des bras qui battent l'air.]

Lionel Jospin : Il y a sous-estimation, autour de cette table, du retard pris par l'Éducation nationale.

Pierre Bérégovoy : Je ne fais pas de la défense de la monnaie ni de la lutte contre l'inflation un totem. Mais nous sommes dans l'Europe, et soit nous voulons y rester, soit nous voulons en sortir. Il faut que vous sachiez que nous avons d'ores et déjà augmenté les dépenses publiques plus vite que la richesse nationale. Je veux bien que l'on fasse plus pour l'Éducation, à condition, comme l'a dit le Président de la République, qu'aucun budget ne soit tabou.

Michel Rocard : Nous avons fort peu de marge de liberté. Le budget de 1990 sera très difficile. J'ai entendu ici une quinzaine de phrases prononcées comme s'il n'y avait pas déjà eu un effort budgétaire considérable de fait. Si l'on devait partir sur une politique d'austérité, il faudrait changer politiquement beaucoup de choses...

Jean-Louis Bianco me fait remarquer : Le Président va prendre la présidence de l'Europe le 1er juillet prochain et les dossiers ne sont pas prêts ! Rocard néglige la gestion quotidienne des dossiers européens. Édith Cresson ne se passionne guère pour son ministère des Affaires européennes. Les Finances ne se préoccupent que de leur pré carré et mènent une guerre de préséance qui, à leurs yeux, a beaucoup plus d'importance que les conséquences, pour le budget de l'État, de l'unification de la fiscalité sur l'épargne...

Rupture des relations diplomatiques entre la Grande-Bretagne et l'Iran (affaire Rushdie).

Décès de Roger-Patrice Pelat. François Mitterrand est effondré, mais il n'en laisse presque rien paraître ; il murmure : C'est la presse qui l'a tué. Ils ont réussi ce que ni les Allemands ni la maladie n'avaient pu faire. C'était mon dernier ami. Je continue de penser qu'il n'a rien fait de mal.

Mercredi 8 mars 1989

Devant le Conseil des ministres vient le projet de loi sur le renforcement des pouvoirs de la COB et les mesures anti-OPA, dont le Président a demandé le durcissement.

Pierre Arpaillange fait part de son hostilité : C'est un projet élaboré en urgence et sous la pression médiatique ; on est allé trop loin dans le retrait des pouvoirs à la Justice.

Pierre Joxe se plaint une fois de plus de ce qu'il n'a pas été associé et déplore la création d'une nouvelle juridiction, qu'il juge incongrue.

Jean-Pierre Chevènement : Quand est-ce que l'intérêt national est pris en compte ? Ce projet est inspiré par une philosophie libérale qui veut faire de Paris une grande place financière.

Pierre Bérégovoy répond aux uns et aux autres. Il réplique aux premiers que le projet de loi n'a rien d'improvisé : Lors du débat sur la COB, en 1987, à l'Assemblée nationale, j'ai défendu une position très proche de ce projet. Le président du groupe socialiste de l'époque [Pierre Joxe] devrait s'en souvenir... [A Jean-Pierre Chevènement :] Les intérêts nationaux sont pris en compte par le projet de loi, que nous avons récemment débattu, sur les « noyaux durs ».

Michel Rocard soutient Pierre Bérégovoy.

Le Président, dont aucun des commentaires, aucune des demandes n'a été pris en compte dans le projet, s'adresse froidement au Premier ministre : Vous souhaitez donc maintenir le texte en l'état ?

Le Premier ministre : Oui, tout à fait.

Le Président : Cette décision vous appartient ; ce texte suivra donc son cours normal.

Exactement le raisonnement de la cohabitation, mais en pire, en l'absence de toute distance critique. Le Président ne préside plus ; il règne sans projet.

On écoute ensuite une communication sur la politique en matière de droits des femmes.

Instauration de la loi martiale au Tibet. Un génocide en silence.

Lionel Jospin et Michel Rocard se rendent ensemble à la télévision pour défendre leur plan. Mais qu'en reste-t-il ? Nul ne le sait plus très bien.

Jeudi 9 mars 1989

Visite de François Mitterrand à Alger. Conversation banale avec Chadli qui n'est pas, dit-il, très inquiet des grèves qui l'assaillent partout. Pas de rencontre avec Yasser Arafat. On cherche maintenant une date pour un tête-à-tête au Caire.

Grande première : élections libres pour désigner les sénateurs en Pologne.

Vendredi 10 mars 1989

Nicholas Brady développe le plan de réduction de la dette que nous avions élaboré pour le Mexique et que François Mitterrand a exposé en septembre 1988 à l'ONU. Les banques privées doivent abandonner une partie de leurs créances, les États du Nord garantiront le paiement du solde. Le plan devient pour tout le monde le Plan Brady.

En visite à Toulouse, Michel Rocard se fait chahuter par les enseignants. Il m'appelle : Bravo pour Jospin ! Il a tous les milliards qu'il veut, et je me fais bousculer chez lui !

Samedi 11 mars 1989

Sommet international sur la protection de l'atmosphère du globe à La Haye. Beau succès pour Rocard : vingt-trois signatures de chefs d'État. Le texte final est mis au point au cours d'une longue session réunissant toutes les délégations. Les trois Premiers ministres invitants (Michel Rocard, Mme Brundtland, Rudd Lubbers) animent eux-mêmes la journée. Ils obtiennent ainsi un texte vigoureux et novateur qui prévoit pour la première fois la création d'une autorité supranationale pour le contrôle du climat.

Dimanche 12 mars 1989

Le premier tour des élections municipales confirme la stabilité du rapport de forces entre la gauche et la droite depuis les législatives de juin 1988. On relève 30,38 % d'abstentions. La montée des Verts et le score important du Front national dans certaines villes rendent incertaine l'issue du second tour dans de nombreuses municipalités.

Lundi 13 mars 1989

François Mitterrand : La montée des écologistes n'est qu'un épiphénomène. Ces gens-là n'ont aucune idée, aucun projet. Ils sont d'une ignorance crasse, ce sont des ennemis du progrès. Le nucléaire ? Mais rien n'est plus sûr!

Les gens s'éloignent des élections locales. Il faudrait faire élire le maire au suffrage universel, comme le Président de la République.

Le Parti national sud-africain désigne Frederik De Klerk, son nouveau chef, pour remplacer Pieter Botha à la présidence du pays.

Mardi 14 mars 1989

Au petit déjeuner de Matignon, agitation générale devant la poussée des écologistes aux élections de dimanche. On cherche des idées pour faire plus « écolo ».

Michel Rocard : Il faut refuser de ratifier le traité portant sur l'exploitation minière de l'Antarctique.

Pierre Bérégovoy : Pourquoi ne pas municipaliser les sols ?

Jean-Pierre Chevènement : Il faut structurer le champ idéologique !

Rien d'autre n'en sortira... L'opinion, en fait, s'éloigne des partis de gouvernement sans se rapprocher de qui que ce soit d'autre.

Dominique Jamet souhaite maintenant créer, autour de la Grande Bibliothèque, un catalogue national de toutes les publications francophones, et la fusion en un ensemble unique de la BN, de la GB et de toutes les bibliothèques universitaires. Il est chargé de concevoir la nouvelle Grande Bibliothèque, pas de constituer l'illusoire empire de toutes les bibliothèques de France !

François Mitterrand écrit à Pierre Bérégovoy à propos des compagnies d'assurances nationales. Il lui interdit de laisser se privatiser certaines filiales. Les filiales d'assurances à proprement parler doivent continuer à être entièrement contrôlées par leurs maisons mères.

Le projet de René Thomas (BNP) et Jean Peyrelevade (UAP) se trouve ainsi contrecarré.

Mercredi 15 mars 1989

Au conseil des ministres, Édith Cresson rend compte d'une nouvelle discussion à Bruxelles à propos d'Eurêka audiovisuel. Le Président : Il est tout à fait souhaitable que les pays de l'Est soient associés à cette initiative !

Le Premier ministre rend compte de la conférence de La Haye sur l'environnement. François Mitterrand : Il y a là une novation considérable, la perspective de la création d'une autorité internationale. Cela va beaucoup plus loin que l'ensemble des initiatives prises ces dernières années et ces derniers mois. Bien sûr, si par exemple cette autorité venait à s'en prendre au Brésil, qui détruit une forêt sur laquelle ce pays est souverain, il faudrait qu'elle soit en mesure d'apporter des compensations adéquates. Cette négociation a été conduite par le Premier ministre avec beaucoup d'énergie et je l'ai soutenu dès le premier jour.

Sur les élections municipales, après que Pierre Joxe et Louis Le Pensec ont commenté les résultats du premier tour, le Président : Le fait principal que je relève, c'est que le taux d'abstentions s'accroît, surtout dans les grandes villes. Le vote municipal a tendance à y devenir une abstraction. Il faut donc décentraliser pour personnaliser. Je vous demande d'y réfléchir. Le jour où vous ferez élire les maires au suffrage universel, vous réveillerez l'attention, mais je ne le demande pas aujourd'hui.

Cette élection reste quand même très politique, même si elle l'est un peu moins. On a besoin d'idéologie, c'est-à-dire d'idées à long terme. A Marseille, Vigouroux est apparu comme un homme de sang-froid, qui n'est pas sectaire et exerce un métier qui inspire confiance... A Lyon, on assiste à un rajeunissement à la suite de la gestion vieillotte et maladroite d'une ville éventrée. Bref, le succès d'un homme plus jeune et qui ne manque pas de talent... A Nantes, c'est un homme qui inspire confiance, sympathique, avec une intelligence moderne... Des cas comme ceux-là sont encore trop rares. Il faudrait essayer de les multiplier.

A l'issue du Conseil, Jack Lang me prend à part : Il faut se débarrasser de Jean-Michel Jarre. Jacques, tu ne veux pas le faire ?

Michel Camdessus souhaite annoncer que le FMI ne rompra pas avec les pays qui cessent de rembourser leurs dettes privées.

Lionel Jospin voudrait profiter de la création de la Grande Bibliothèque pour obtenir de nouveaux crédits destinés aux bibliothèques universitaires. Il écrit à ce sujet à François Mitterrand. Il manque 1 500 postes. Le simple rattrapage du niveau européen, voire international, entraînerait la nécessité d'investir en constructions 2,4 milliards sur dix ans. Le budget de fonctionnement global devrait passer de 150 à 600 millions de francs...

Bérégovoy s'obstine, en dépit de la lettre du Président ! Il envoie au Conseil d'État un nouveau projet qui non seulement organise la privatisation de 3 % des filiales des compagnies d'assurances, mais qui, de surcroît, supprime un article de la loi de 1973 interdisant explicitement à toute entreprise privée ou publique de posséder plus de 1 % dans les maisons mères. Ce projet vise à permettre à la BNP de prendre de l'ordre de 5 % du capital de l'UAP, et réciproquement.

Le Président est excédé, mais cède. Il ne gouverne décidément plus avec le même entêtement qu'avant.

Importantes manifestations à Budapest à l'occasion du rétablissement de la fête nationale.

Israël restitue à l'Égypte l'enclave de Taba. Fin d'un contentieux essentiel après Camp David.

Pieter Botha prend ses fonctions.

Le Parlement européen adopte une résolution recommandant que l'on accorde aux ressortissants des pays membres le droit de vote aux élections municipales. François Mitterrand : Voilà une partie du vote des immigrés, que je réclame depuis longtemps.

Jeudi 16 mars 1989

L'ambassadeur soviétique à Kaboul annonce la reprise du pont aérien pour lutter contre l'offensive de la résistance à Jalalabad.

Lionel Jospin conclut enfin un accord sur la revalorisation des carrières avec les seuls syndicats universitaires.

Vendredi 17 mars 1989

Déjeuner avec Pierre Verbrugghe. Comme préfet de police, il se sent capable, me dit-il, de gérer le Bicentenaire. Nous examinons en détail les problèmes de sécurité. Je n'ignore pas que si ça tourne mal, nous en serons, lui et moi, tenus pour responsables.

A nouveau conspué par les enseignants, le Premier ministre écourte sa visite à Besançon.

Jospin a ouvert un grand chantier. Pas encore achevé un grand débat. Ni le Président ni le Premier ministre ne « recadrent » le problème.

Dimanche 19 mars 1989

Le second tour des municipales confirme le succès relatif du Parti socialiste : conquête de trente-cinq villes de plus de vingt mille habitants, dont Nantes, Strasbourg, Orléans, Chambéry et Aix-en-Provence. Les listes RPR de Jacques Chirac à Paris et de Michel Noir à Lyon l'emportent dans tous les arrondissements. Les Verts et le Front national préservent leurs voix du premier tour et entrent dans de nombreux conseils municipaux. Le PS perd Amiens, Laon, Sedan.

Lundi 20 mars 1989

Au golf, François Mitterrand commente les municipales : Vous mettez un peu de Parti socialiste, un peu de société civile, quelques centristes, c'est le cocktail qui gagne ! Mais il doit rester très socialiste...

Les ministres des Affaires étrangères de la CEE autorisent chaque pays à renvoyer en Iran son ambassadeur, rappelé suite à l'affaire Rushdie.

Quelle impatience ! A peine a-t-il reçu l'accord du Président sur les assurances, Pierre Bérégovoy convoque René Thomas et Jean Peyrelevade. Il leur montre un projet de communiqué les autorisant à prendre respectivement 5 % du capital de l'autre, mais sans constituer de holding commune. Ils tombent des nues, ne comprenant pas l'urgence d'une telle décision, même s'ils l'ont demandée. L'un d'eux glisse alors : Si cela ne vous gêne pas, on pourrait aller jusqu'à 8 %... Pierre Bérégovoy : Même 10, si vous voulez ! Ils en restent là.

Incroyable malentendu : l'un et l'autre ont compris que l'État leur donne tout simplement de 5 à 10 % des actions qu'il possède dans ces sociétés, autrement dit qu'il cède à la BNP de 5 à 10 % des actions qu'il possède dans l'UAP, et réciproquement ; et non pas, comme le gouvernement nous l'a dit, qu'il accorde à ces sociétés l'autorisation d'échanger de 5 à 10 % de leurs titres à l'intérieur de l'enveloppe de 25 % non détenue par l'État. Autrement dit encore, alors que le Président a refusé cette proposition, le gouvernement s'apprête, en violation de la loi, à faire baisser la part de l'État dans les maisons mères de 75 à 65 %. Une telle modification conduit à considérer la détention du capital d'une entreprise publique par une autre entreprise publique comme équivalant à sa détention directe par l'État. Le gouvernement Fabius avait d'ailleurs déjà agi de même, dans le silence de la loi de nationalisations, en 1984 et 1985, pour transmettre la propriété de petites banques à de plus grandes.

Le gouvernement invente ainsi une doctrine pour un cas particulier, dans l'improvisation la plus absolue. Toutes les entreprises publiques vont à présent demander à devenir filiales d'entreprises publiques elles-mêmes détenues partiellement par l'État.

De surcroît, dès lors qu'a été refusée la holding commune pour éviter de constituer un monstre ingérable, le rapprochement UAP-BNP devient d'ordre purement commercial et n'a aucune raison de se traduire par un échange de titres, à moins d'être un prétexte à expulser l'État de ces entreprises.

Il faut qu'un projet de loi interdise cette privatisation indirecte et force l'UAP à prendre la part de son capital qu'elle cède à l'UAP à l'intérieur des 25 % déjà privatisés.

Lionel Jospin promet 18 milliards de francs supplémentaires sur dix ans pour l'Éducation nationale, dont 1,8 milliard dès 1989. Les syndicats applaudissent.

En contrepartie, toujours pas de projet éducatif ni de modification des obligations enseignantes.

Mardi 21 mars 1989

Un exemple du vide idéologique de ce septennat en politique intérieure : lu le projet de texte du Plan qui doit venir demain en Conseil des ministres après six mois de discussions autour de Lionel Stoleru, lequel en a la charge au gouvernement. Le projet est habile, sans drame, mais vide. Il vante le déclin des idéologies, les vertus de la cohabitation, le souci de réalisme et de pragmatisme des Français. Il annonce l'irréversibilité de la libération des capitaux en Europe au 1er juillet 1990, quel que soit l'accord — ou l'absence d'accord — sur la fiscalité de l'épargne. L'État s'engage, promet-il, à réduire chaque année le déficit budgétaire jusqu'en 1992 — mais jusqu'à combien ? Il annonce enfin une baisse de l'impôt sur les sociétés et une hausse des prélèvements sur les ménages. Rien n'est dit ni sur le rôle moteur du secteur public, ni sur le pouvoir des travailleurs au sein de l'entreprise, ni sur ce qui va, à mon sens, devenir un axe essentiel du débat politique : la politique foncière dans les grandes villes. Enfin, les mots « économie mixte » n' y figurent pas. C'est un texte qu'on pourrait, avec gentillesse, qualifier de « social-démocrate », et, avec plus d'exigence, de « conservateur éclairé ».

S'il est difficile de renvoyer la copie au stade actuel — le Premier ministre l'estime excellente et elle figure à l'ordre du jour du Conseil de demain ! —,je suggère au Président de l'assortir au moins d'un commentaire serré en Conseil.

Mercredi 22 mars 1989

Avant le Conseil, devant Michel Rocard, Renaud Denoix de Saint Marc, Jean-Louis Bianco et moi, François Mitterrand constate que l'examen du Plan est inscrit à l'ordre du jour.

Le Président : Le Plan ? C'est bien un peu trop libéral, tout cela !

Le Premier ministre explique la nécessité de programmer l'action pour s'adapter à un univers aléatoire.

Au Conseil, après un exposé de Lionel Stoleru, Jean-Pierre Chevènement souligne combien ce Plan est sous-tendu par une logique libérale. Il répète la formule bien connue de Clemenceau : Le chameau est un cheval dessiné par un comité ! Pierre Joxe se plaint que l'on n'y parle pas assez des questions de sécurité. Michel Rocard se lance alors dans un cours sur l'historique du Plan : La planification dans un univers aléatoire pose un problème compliqué. Nos systèmes de santé et de fonction publique constituent des freins, des goulots d'étranglement pour le développement. Il se dit optimiste pour l'industrie française en ce qui concerne l'électronique, l'automobile, la télévision à haute définition... Ce n'est pas parce que la France accepte le choix contraint d'une économie ouverte que ce Plan est libéral.

Le Président : Je voudrais moi aussi donner mon avis. J'ai lu attentivement ce document, j'ai vu ce qui s'y trouvait et aussi ce qui ne s'y trouvait pas. Naturellement, je serai conduit à insister sur ce qui me paraît contestable. On peut considérer avec faveur, comme le fait le texte, le déclin des idéologies. Il ne faut pas confondre idéologie et sectarisme. Si l'on veut construire une société uniquement sur des éléments préconçus sans connaître la réalité et sans tenir compte des hommes, on va naturellement à la catastrophe. Mais comment imaginer que l'on pourrait conduire la société selon des vues seulement pragmatiques ? Le Plan est fait pour fixer des objectifs. Les objectifs correspondent évidemment à l'idée — pour ne pas dire à l'idéologie — que l'on a sur l'avenir de la société.

Le document fait l'éloge de l'alternance: c'est excellent ; et de la cohabitation : ce l'est moins. Si, en fait, on a pu en tirer quelques signes positifs, au total, ce n'est pas très recommandable...

Sur la fiscalité, il ne faudrait pas que l'on recommande d'accroître les avantages sur les revenus du capital alors que l'on charge encore plus les revenus du travail. On évoque la baisse de l'impôt sur les sociétés, la hausse de l'impôt sur les ménages : c'est peut-être nécessaire, mais il faut éviter de le théoriser.

Par ailleurs, le document prévoit une baisse des impôts et une diminution du déficit budgétaire jusqu'en 1992. C'est peut-être souhaitable — sans doute l'Europe nous y oblige-t-elle —, mais est-il prudent de l'afficher ? Il faut laisser au gouvernement une marge d'action. C'est pourquoi je suis hostile aux lois de programmation. Je sais bien qu'il y a une loi de programmation militaire, que j'ai laissée passer. C'est sans doute une distraction de ma part ! Si on fait des lois de programmation pour tout, vous verrez la liberté qui restera au futur Premier ministre... [Le Président se reprend :] ...au futur et à l'actuel Premier ministre... [Quel lapsus !]

Il faut valoriser davantage le rôle du secteur public en tant que tel, en tant que moteur de l'économie. Il faut parler du pouvoir des travailleurs dans l'entreprise. Sauf erreur, le document ne comporte rien sur l'économie mixte ; c'est une concession inutile à l'opposition.

Cela dit, le document est bien fait et comporte beaucoup d'acquis positifs. A bref délai, tout sera dominé par le Grand Marché. Nous avons besoin d'une véritable mobilisation, car c'est bien l'équivalent d'une guerre qu'il s'agit de mener. Il faut d'ailleurs renforcer notre armature de décision dans ce domaine européen.

Puis le Président parle de l'investissement : Au cours des quatre années qui viennent, il est nécessaire que la France se mobilise afin de préparer le Grand Marché européen et que les Français — tous les Français — en retirent les meilleurs avantages. Le projet de Plan 1989-1992 place à juste titre l'investissement sous toutes ses formes au centre de notre stratégie. Comme je l'indiquais dans ma Lettre à tous les Français, c'est en effet par l'investissement industriel, par l'investissement social, par l'investissement dans la recherche, par l'investissement éducatif dans la formation des hommes que la France gagnera.

La modernisation de notre économie est liée au développement du dialogue social dans l'entreprise, à l'évolution harmonieuse des revenus salariaux et non salariaux, à la préservation des acquis sociaux ainsi qu'au refus de l'exclusion. Cet esprit de justice et de progrès devra guider le gouvernement dans les aménagements qui seront apportés à notre fiscalité d'ici à 1993. La modernisation de notre économie ne va pas encore assez de pair avec le développement du dialogue social. Certes, il y a des revendications purement salariales qui sont exagérées ; mais, jusqu'ici, on n'a pas tout à fait trouvé le bon mode de négociation, en dépit des efforts du gouvernement qui, de ce point de vue, mérite des éloges.

Au total, je ne voudrais pas que mes propos apparaissent comme une critique excessive. Il me semble qu'un certain — comment dit-on ? — « recentrage » serait nécessaire. Pas dans le sens où vous l'entendez, mais dans le sens du vote majoritaire des Français !

François Mitterrand est ici bien plus à gauche que son gouvernement. Rien, naturellement, ne s'ensuivra.

Une Convention sur les mouvements transfrontières de déchets dangereux est approuvée par les délégations de cent quinze pays réunies depuis le 20 mars à Bâle. Contrairement au souhait de nombreux Etats africains, les exportations de déchets du Nord vers le Sud ne sont pas interdites, mais elles seront strictement contrôlées. En principe.

Mohammed Ershad, président du Bangladesh, est en visite d'État en France. Il s'entretient avec François Mitterrand du projet lancé en vue de maîtriser les inondations. Il est demandeur, mais n'a évidemment pas le premier franc pour réaliser les études nécessaires.

Robert Lion a réuni des banquiers et industriels du monde entier, avant le Sommet de l'Arche, en une sorte de « pré-Sommet ». Il rend compte de ses conclusions au Président. D'après celles-ci, l'économie des pays développés se porte plutôt bien, en dépit du chômage qui en affecte certains. L' inflation refait surface et de grands déséquilibres subsistent dans les balances des paiements. Mais il convient de ne pas combattre l'inflation de manière brutale, ce qui casserait la croissance. Il faut éviter en particulier de recourir à une hausse trop brutale des taux d'intérêt. Le forum recommande notamment une politique coordonnée des taux de change qui devrait s'élargir au-delà des Sept ; des actions assurant la transparence des transactions et la lutte contre les opérations financières illicites (argent de la drogue et spéculation pure). En ce qui concerne le Tiers-Monde, la situation est jugée mauvaise, surtout en Afrique, qui « décroche » et est en voie de marginalisation. Dans le domaine des relations avec l'Est, dont chacun souhaite une rapide intensification, le thème principal est qu'il faut les normaliser, donc les nouer davantage entre entreprises, et moins entre gouvernements. Des avis plutôt sceptiques ont été formulés sur la probabilité d'un redressement économique, voire du succès des réformes économiques entreprises en URSS.

Banquiers et industriels recommandent en outre le développement et un meilleur entretien des grandes infrastructures internationales qui, en Europe, en Amérique du Nord, etc., assurent la vitalité des échanges. Le tunnel sous la Manche, pris en charge par l'initiative privée, tient lieu de référence. Les participants ont évoqué les TGV transeuropéens, les aéroports, les télécommunications. Ces grands projets, de même que la protection de l'environnement, peuvent constituer un élément nouveau de relance de la coopération internationale et de l'investissement.

Véronique Colucci, qui a repris le flambeau de Michel, me transmet le bilan du quatrième hiver des Restos du Cœur. De plus en plus de bénévoles, où se retrouvent lycéens et personnes du troisième âge, chômeurs ou cadres en fin de droits et mères de famille... 9 000 de ces bénévoles ont servi 25 millions de repas, soit 275 000 par jour dans 925 « restos », avec 17 000 tonnes d'aliments. Grâce au vote de la « loi Coluche », le nombre de donateurs a augmenté de 50 % et les recettes se montent à 90 millions de francs, dont 26 provenant du public, le reste de la Communauté européenne et du ministère des Affaires sociales. La création du RMI n'a rien changé, car les gens, dans l'ensemble, ne connaissent pas encore leurs droits. Les « restos » vont fermer jusqu'au début de l'hiver prochain. Ils sont devenus une nécessité, malheureusement.

Jeudi 23 mars 1989

Vu Pedro Aspe, ministre mexicain des Finances. Il attend beaucoup du Sommet de l'Arche. Sans réduction de sa dette, son pays risque d'être bientôt à feu et à sang.

Avant la présidence française de la Communauté, en juillet, réunion, en présence de Michel Rocard et de Jacques Delors, sur le thème de l'Europe sociale. Pour Delors, l'affrontement avec Margaret Thatcher est inévitable, car elle a choisi d'ignorer une grande partie de l'Acte unique. Il conseille de choisir trois domaines bien délimités :

- l'adoption d'une « Charte des droits sociaux » sous forme d'une déclaration solennelle ;

- l'orientation des financements communautaires vers l'insertion des jeunes ;

- privilégier les thèmes du dialogue social, du droit à la formation permanente.

Il recommande de ne pas retenir trop de thèmes si on veut obtenir des résultats concrets.

Par Jean-Pierre Soisson, j'ai un compte rendu du petit déjeuner qui a réuni ce matin autour de Michel Rocard les ministres d'« ouverture ». Le Premier ministre leur a dit : J'ai perçu les propos du Président sur le Plan comme un avertissement. J'ai bien entendu l'avertissement et j'en tiendrai compte. Nous ne devons pas nous couper des forces de gauche.

François Mitterrand reçoit dix-huit ministres latino-américains pour faire le point sur le plan de réduction de la dette qu'il a présenté à l'ONU en septembre dernier.

Le Président à un ami de province : En politique on n'a pas souvent l'occasion de rire. Les Français ont décidé de rajeunir la classe politique: ils l'ont fait au bon moment, disons pas trop tard, mais surtout pas trop tôt... Du coup, M. Giscard d'Estaing voit ses rêves s'écrouler. Il a pris un coup de vieux. M. Chirac, c'est pareil...

Vous imaginez une tête de liste Giscard-Balladur ? Les publicitaires pourraient s'en donner à cœur joie ! Ce ne serait pas un « ticket choc »... Au Bêbête-show, ils pourraient dire : « C'est un ticket vioque ou un ticket toc... »

Slobodan Milosevic met fin à l'autonomie de deux provinces de Serbie, la Voïvodine et le Kosovo.

Roland Dumas rencontrera Yasser Arafat à Alger. Ils évoquent l'idée d'une prochaine rencontre entre François Mitterrand et le chef de l'OLP à Paris.

Vendredi 24 mars 1989

Au sein de l'État et des entreprises publiques, la bataille sur le « ni-ni » fait rage. Transférer des titres d'une entreprise publique détenus par l'État à une autre entreprise publique, est-ce privatiser ? Non, dit l'article 28 de la loi de nationalisations de 1982. Ce texte a permis au gouvernement d'apporter à une banque nationalisée ou à une autre entreprise publique les actions dont l'État avait acquis la propriété à la suite de la nationalisation. De très nombreux apports de titres ont été ainsi consentis par l'État de 1982 à 1986. L'exemple le plus net est celui de la compagnie financière du CIC, dont l'État ne possède plus directement aujourd'hui que 49 % du capital, du fait de l'acquisition de 34 % de ce même capital par le GAN. L'État et le GAN détenant ensemble 83 % du capital du CIC, personne ne conteste néanmoins au CIC son caractère de groupe nationalisé.

S'agissant des entreprises industrielles nationalisées, l'État avait fait entrer dans leur capital, en 1982, la société française de participations industrielles (SFPI), créée pour permettre l'apport de fonds propres à ces entreprises par cinq banques nationales. Ainsi, au 1er janvier 1986, l'État ne détenait plus que 69 % du capital de Saint-Gobain. A l'heure actuelle, Rhône-Poulenc n'est plus détenu qu'à 67 % par l'État, alors même qu'aucune mesure de privatisation n'est intervenue pour cette entreprise entre 1986 et 1988. S'agissant d'Elf-Aquitaine, l'État ne détient directement aucune participation ; c'est par l'intermédiaire d'une société publique, ERAP, que l'État contrôle 51 % de la SNEA. Nul ne conteste pour autant l'appartenance de la SNEA au secteur public.

La dilution du rôle de l'État a ainsi commencé, ce que la loi de 1982 autorisait pour les banques, mais nullement pour les assurances. Le permettre pour les assurances ne serait donc en rien une nouveauté.

Dimanche 26 mars 1989

En URSS, premier tour des élections au Congrès des députés du peuple. Boris Eltsine obtient 85 % des voix à Moscou.

Yasser Arafat est nommé Président de l'« État palestinien ».

Lundi 27 mars 1989

Le Président : J'ai réfléchi. Je rencontrerai bientôt Arafat, mais à Paris. Autant affronter cela de face. Il faut trouver une date. Et ne pas se laisser impressionner par les extrémistes des deux bords...

Mardi 28 mars 1989

J'avoue ne pas voir où la BNP va prendre la part de son capital qu'elle va céder à l'UAP, sauf à privatiser de 5 à 10 % de son capital en application de la loi... de privatisations de 1986 ! Tout cela paraît bien improvisé. Si la BNP et l'UAP se regroupent, cela donnera un ensemble qui échappera bientôt à toute logique financière et publique. L'explosion du marché financier à Paris est sans limite. Tendance dangereuse. Il ne servirait à rien à l'État d'être actionnaire d'entreprises plus puissantes que lui.

L'affaire vient demain en Conseil des ministres.

A Téhéran, l'ayatollah Ali Montazeri, successeur désigné de Khomeyni, est démis de ses fonctions par le chef de la Révolution : il a récemment dressé un bilan plutôt sombre des dix années de République islamique.

Mercredi 29 mars 1989

Au Conseil des ministres vient enfin le projet de réforme du code des assurances :

Le Président : Je n'attends du gouvernement aucune forme nouvelle de privatisation des assurances...

En ce qui concerne le rapprochement entre la BNP et l'UAP, je recommande la prudence. Il y a là un rêve de mariage qui n'est pas interdit, mais qui mérite un examen approfondi. [Le Président redoute la constitution d'un mastodonte qui échapperait à toute influence du pouvoir politique.]

Après l'exposé de Roland Dumas sur la politique étrangère, le Président : A propos de ma rencontre éventuelle avec Arafat, dès la tenue du Conseil national palestinien d'Alger, j'avais indiqué qu'il n'était pas question de reconnaître l'État palestinien, qui ne dispose ni de territoire ni de gouvernement, mais que les décisions prises allaient dans le bon sens ; on pouvait donc élever le niveau de la représentation palestinienne à Paris et il n'y avait dès lors aucune objection de principe à ce que je reçoive Arafat. En dehors des pays de l'Est et des pays arabes, il a été reçu par le pape, le Roi d'Espagne, le Premier ministre espagnol, les dirigeants grecs, autrichiens, et j'en passe. Les États-Unis ont eux aussi entamé un dialogue public avec l'OLP. En vertu de quels principes la France devrait-elle connaître un sort particulier ? Le gouvernement israélien semble le prendre de haut. Jusqu'à nouvel ordre, je n'ai pas adhéré à l'extrême droite du Likoud ! Aussi ami soit-on d'Israël, et je le suis, la France ne prend pas ses ordres d'Israël. Moubarak, Chadli, Ben Ali m'ont proposé de rencontrer Arafat dans leur capitale ; je trouve plus digne d'engager directement la discussion en France. La date reste à déterminer. Bien entendu, je lui ferai connaître la position de la France sans aucune complaisance, y compris sur le terrorisme.

Pierre Joxe présente le projet de modification de la loi Pasqua. Dans sa communication, il ne tient pas totalement compte des arbitrages rendus par le Président qui le corrige :

Le Président : Il y a des idées simples. L'immigration clandestine est interdite. Il ne doit donc pas y en avoir. Cela n'empêche pas qu'il y a toujours des clandestins. Les clandestins doivent être expulsés, mais dans le respect des droits de l'homme, et en leur accordant une possibilité de recours. Il y a, d'autre part, les étrangers en situation régulière, qui doivent disposer de toutes les garanties de recours nécessaires. Il y a enfin le cas de menaces graves à l'ordre public. Cela ne peut être que tout à fait exceptionnel, et cela doit être probablement examiné au niveau du ministre ou de son cabinet. Je ne prône pas la complaisance ou le laxisme, comme disent nos adversaires, mais nous avons des principes à défendre. Il faut en avoir le courage, et même la fierté.

L'entrée du Louvre par la Pyramide de Ming Pei est inaugurée par François Mitterrand. Je pense à Jean Riboud, qui a présenté Ming Pei à François Mitterrand et qui est à l'origine de ce chef-d'œuvre.

Jeudi 30 mars 1989

Les accords du Louvre sont caducs. Édouard Balladur en était si fier, lui qui était censé stabiliser le dollar ! Or le dollar explose à la hausse.

Rencontre entre le Président et Ciriaco De Mita à Taormina. Examen approfondi des dossiers communautaires dans la perspective du Conseil de Madrid. Une attention particulière est portée à la question de l'Union économique et monétaire. Il est convenu que les thèmes de l'endettement et de l'environnement seront les priorités du prochain Sommet de l'Arche. De Mita annonce que l'Italie est désormais prête à participer au projet de télévision haute définition en Europe. Le Président regrette qu'à conditions égales Italtel ait choisi ATT de préférence à des partenaires européens dans le secteur des télécommunications. De Mita répond que les offres américaines étaient plus intéressantes, notamment dans le domaine de la gestion. Il manifeste un grand intérêt pour l'initiative sur la Méditerranée occidentale. Il encourage le Président à poursuivre dans cette voie et offre d'en accueillir les manifestations à Rome.

De Mita rappelle la demande d'extradition adressée à la France par l'Italie visant deux ressortissants italiens, Enrico Villimburgo et Giovanni Alimonti, recherchés, dit-il, pour participation à l'assassinat de son conseiller pour les Affaires constitutionnelles en avril 1988. Il s'étonne que les intéressés aient fait la veille, selon lui, l'objet d'une mesure de mise en liberté surveillée, alors que la chambre d'accusation avait émis un avis favorable à leur extradition. Après avoir rappelé la doctrine de la France en la matière, le Président — qui n'est pas informé de cette affaire — indique qu'il ne voit pas de raison de ne pas donner une suite favorable à cette demande.

(En fait, il apprend en rentrant que Giovanni Alimonti et Enrico Villimburgo ont été présentés à tort, en Italie, comme les auteurs de l'assassinat du sénateur Ruffili, commis le 16 avril 1988. Villimburgo n'a jamais été soupçonné de ce crime ; Alimonti, qui a été vu par plusieurs personnes à Paris au jour et à l'heure du crime, a été lavé de tout soupçon. D'ailleurs, l'autorité judiciaire italienne elle-même a officiellement révoqué le mandat émis initialement à son encontre et, par conséquent, retiré purement et simplement sa demande d'extradition !)

Au cours de sa conférence de presse, le Président expose les priorités pour la présidence française : Union économique et monétaire, Europe sociale, Europe audiovisuelle, environnement.

On lui demande : Comment surmonter l'hostilité du Royaume-Uni à la Banque centrale européenne ?

Le Président : Il suffit de dire non.

Vendredi 31 mars 1989

Rencontre à Washington avec Brent Scowcroft, conseiller pour la Sécurité du nouveau Président Bush. Un de ces rendez-vous devenus réguliers avec celui qui est mon... septième interlocuteur dans ce même bureau. Le général est un professionnel calme, raisonnable, spécialiste des questions stratégiques, mais qui, à la différence de ses prédécesseurs, ne refuse pas de prendre parti sur l'économie.

La dette de l'Amérique latine est pour lui un problème majeur. Tous les calculs montrent que les solutions seront beaucoup plus onéreuses qu'on ne le pensait. Les banques ne peuvent à la fois accepter des rééchelonnements et fournir de la fresh money. Le plan actuel ne dit pas où ni comment trouver l'argent. De toute manière, les besoins seront tels qu'il fauura avoir conjointement recours au financement des banques, au Japon et aux DTS. Après une critique de la gestion des années Reagan, le général Scowcroft se montre assez pessimiste sur les pays justiciables de programmes de réduction de la dette. Seuls seraient finalement agréés, à son avis, le Mexique et le Venezuela. Les situations intérieures (élections, limitations des pouvoirs exécutifs) paraissent lui faire écarter les cas « désespérés » du Brésil et de l'Argentine. Il reconnaît cependant que l'accumulation de ces dettes ingérables n'est pas seulement la conséquence d'une mauvaise gestion ; il évoque à cet égard les « erreurs » passées des États-Unis : recyclage forcené des pétrodollars, sous-évaluation suivie d'une envolée du dollar, montée des taux d'intérêt, baisse des matières premières, etc.

Concernant le déficit budgétaire, le Président Bush est tenu — au moins pour cette année — par ses engagements de dépenses. Dès 1989-1990, promet Scowcroft, ce déficit sera pourtant contenu et réduit grâce à des économies. En premier lieu en matière de défense : restrictions sur le programme IDS, qui restera strictement un programme de recherche, critiquable du point de vue de la stratégie nucléaire mais qui peut avoir, pour certains pays amis, des retombées utiles afin de se préserver de la prolifération balistique et chimique. Le Stealth — l'« avion invisible » — est une technologie intéressante pour d'autres applications, même si certaines économies provoqueront quelques retards dans son développement. Surtout, d'amples économies peuvent être faites en matière de rationalisation et de contrôle de gestion des dépenses de défense.

L'amélioration de l'environnement est une priorité du Président Bush. Il accepte que ce soit un des thèmes majeurs du Sommet de l'Arche, dans la foulée des réunions de Londres et de La Haye. Il s'interroge sur l'opportunité d'une autorité internationale dotée de pouvoirs de sanction.

A propos des forces nucléaires à courte portée, le général Scowcroft se montre fort critique sur l'attitude de l'Europe — l'Allemagne en particulier-qui vient de se déclarer hostile à ces armes américaines. Margaret Thatcher, me dit-il, aurait écrit une lettre furieuse à Kohl à ce sujet. Elle lui aurait exposé qu'elle n'avait jamais vu remporter des élections en s'alignant sur les positions de son adversaire... Scowcroft est d'accord avec elle. L'engagement américain dans la défense de l'Europe repose sur ces armes (présentées comme partie d'un système de dissuasion) ; toute mise en question, à travers les débats sur leur modernisation ou les dates de leur déploiement, constitue un risque d'acceptation d'une troisième option zéro. Il n'estime pas possible aujourd'hui que les États-Unis souscrivent à un engagement de défense de l'Europe par l'implication de leurs systèmes centraux (ils ne risqueront pas Chicago pour protéger Hambourg). Il ne croit pas que les Allemands puissent jouer avec l'idée d'une troisième option zéro. Pour lui, la présence des armes nucléaires américaines à courte portée en Europe est nécessaire à l'engagement américain sur le continent.

C'est la première fois qu'un responsable américain me dit aussi franchement ce que nous redoutons depuis longtemps. La nouvelle administration sera plus brutale encore que la précédente.

L'Alliance atlantique est pour lui un sujet de vive inquiétude. Son avenir et sa finalité ne doivent-ils pas être réexaminés à la lumière des derniers développements en URSS, de leur perception en Europe occidentale, des consé— quences d'une telle perception sur l'attitude du Congrès américain ? L'administration Bush s'apprête à résister à toutes les velléités et propositions de rapatriement des forces américaines déployées de par le monde. Il n'empêche que les pressions seront d'autant plus fortes que les motivations budgétaires (fondées ou non) se feront plus insistantes.

Michel Rocard réunit Pierre Bérégovoy et Michel Charasse pour « cadrer » la préparation du budget 1990. En ce qui concerne le déficit budgétaire, Rocard préférerait 95 milliards aux 90 proposés par Pierre Bérégovoy. Celui-ci fait d'une nette réduction du déficit une question de principe, car la dette publique obère l'avenir. Il irait même, pour cela, jusqu'à sacrifier une partie des allégements fiscaux.

Le budget 1990 est crucial : soit il prolonge celui de 1989, et sacrifie l'investissement à la paix sociale avec les fonctionnaires, soit il mobilise les forces vives du pays pour remporter la bataille économique et politique des élections de 1993.

Accord entre Paris et Ottawa sur les droits de pêche au large de Terre-Neuve et de Saint-Pierre-et-Miquelon.

La hausse du dollar se poursuit : 6,39 francs.

Samedi 1er avril 1989

Je déjeune à Mexico avec le nouveau président Carlos Salinas, que je connais depuis bientôt dix ans. La dette extérieure du pays obère toute avancée politique vers la démocratie qu'il veut créer ici. Il me raconte ses premiers contacts avec l'administration Bush. Un responsable du Trésor américain lui a proposé de régler le cas mexicain en douceur, d'État à État ; Washington a même offert 7 milliards de dollars de crédit sur trois ans. Il a refusé : la réduction de la dette devra se faire sur des bases multilatérales.

A 15 h 30, je quitte Mexico pour être de retour ce soir à Washington.

Dimanche 2 avril 1989

Réunion du groupe des Sept à Washington pour enrayer la hausse du dollar et soutenir les initiatives en faveur de l'allégement de la dette des pays en voie de développement. La réunion adopte le plan dit « Brady ». Les Britanniques ne souhaitent pas faire garantir par les gouvernements les prêts des banques privées. Les États-Unis et la France l'imposent : si le Tiers-Monde ne paie pas, ce sont les contribuables qui paieront. Le Mexique recevra 4 milliards de dollars : c'est la première opération légale de dévalorisation de la dette. En fait, derrière ce prêt accordé au Mexique, il y a une garantie aux banques occidentales, surtout américaines, très engagées vis-à-vis de ce pays.

En somme, si vous voulez bénéficier du soutien de l'Amérique, empruntez-beaucoup à ses banques !

Mikhaïl Gorbatchev, en visite officielle à Cuba, redéfinit la politique soviétique à l'égard de l'Amérique centrale. Avec Fidel Castro, le caractère fraternel et indestructible de l'amitié entre l'URSS et Cuba est réaffirmé, de même que le droit de chaque pays à défendre sa conception du socialisme.

Lundi 3 avril 1989

Auditions par le CSA des candidats au satellite TDF 1.

La rencontre Arafat-Mitterrand aura lieu très bientôt à Paris. Reste à en fixer la date exacte. Du côté de l'OLP, on en attend un maximum d'échos médiatiques avec un minimum de contenu politique (c'est ce qu'Ibrahim Souss appelle la formule espagnole). Entre la conception de l'OLP et la nôtre, il y a un malentendu qu'il importe de dissiper rapidement. Nous ne devons pas laisser croire que l'annonce de cette rencontre réglera tout, et que le reste relèvera de la routine protocolaire.

Faut-il qu'elle ait lieu tout de suite ? Ibrahim Souss marque une légère préférence pour le second semestre. D'autres inclinent à l'immédiat. Le Président souhaite qu'elle se produise au plus tôt : Nous risquons de perdre notre faible avance, alors que les Américains s'engagent sérieusement et de façon intelligemment pragmatique (à la Kissinger) dans le dialogue avec l'OLP, que Mme Thatcher se place pour n'être pas en reste, que Moubarak, Shamir et Hussein seront à Washington dans la première quinzaine d'avril. Nous risquons de diluer ce qu'il y a de fort dans notre position dans ce qui pourrait être confusément perçu comme une initiative européenne sous présidence française (alors qu'il y aura place pour d'autres mesures utiles de la part des Douze au second semestre). Pour désarmer les critiques, il faut que la visite soit bien comprise pour ce qu'elle est : non pas un coup de pouce gratuit à la légitimation internationale de Yasser Arafat, mais une contribution réelle à l'instauration du dialogue et de la confiance entre Palestiniens et Israéliens. Nous ne saurions exiger de Yasser Arafat plus qu'il ne peut donner. Mais nous sommes en droit d'attendre de lui qu'il accomplisse à Paris un pas nouveau qui aille dans le sens souhaité. Il faut qu'il fasse un pas sur la conférence internationale, les élections libres dans les Territoires, la reconnaissance du droit légitime du peuple juif à avoir un État en Israël, la flexibilité sur la notion de droit au retour pour les Palestiniens.

Craignant qu'à trop attendre le climat ne fasse que se dégrader, Roland Dumas penche également pour une visite rapide. Il considère qu'Arafat pourrait faire à Paris un pas en avant en déclarant qu'il est favorable au principe des élections, mais que leurs modalités restent à négocier.

Deux avocats parisiens, Me Irène Terrel et Me Jean-Jacques de Felice, protestent contre la présentation qui a été faite par la presse italienne de la remise en liberté de leurs clients par la cour d'appel de Paris. En réalité, Giovanni Alimonti et Enrico Villimburgo font partie de ces quelques centaines d'Italiens réfugiés qui mènent dans notre pays une vie paisible et dont la France, depuis près de dix ans, a toujours refusé l'extradition.

Le Président : C'est assez grave. Si c'est vrai, on m'aurait donc trompé à Taormina.

Alors que de très violents duels d'artillerie se poursuivent depuis trois semaines entre les secteurs chrétien et musulman de Beyrouth, François Mitterrand en Bavière, où il rencontre le Chancelier Kohl, en appelle à la conscience universelle et le gouvernement français décide de proposer aux autorités libanaises une assistance médicale et humanitaire pour les populations victimes des affrontements.

Repli du dollar, qui avait atteint 1,89 Deutsche Mark, 132 yens et 6,39 francs le 31 mars à Paris.

Les ministres des Finances du G7 se prononcent en faveur de l'allégement de la dette.

Jack Lang propose au Président de nommer Dominique Perrault dans le jury pour la Grande Bibliothèque. Le président préférerait le voir concourir. Il me dit vouloir que la Grande Bibliothèque soit un « cloître ».

Mercredi 5 avril 1989

Le Conseil des ministres est annulé et reporté au mercredi 12, sans raison particulière.

Pierre Bérégovoy propose d'envoyer une note à l'intention de la Commission de Bruxelles sur l'harmonisation de la TVA. Il doit être clair que la France, contrairement aux Britanniques, souhaite cette harmonisation. Mais elle refuse le mécanisme de compensation de la Commission et propose un système alternatif supprimant les frontières fiscales. Il en coûterait de 30 à 48 milliards de francs. Ce système alternatif maintiendrait la taxation zéro à l'exportation. La Commission, elle, fait de sa suppression une question de principe, alors que la majorité des États y est opposée.

En Pologne, accord « historique » entre le pouvoir et Solidarité, prévoyant la légalisation du syndicat, l'entrée de l'opposition au Parlement et la démocratisation des institutions.

Gorbatchev, en voyage en Grande-Bretagne, met en garde les pays de l'OTAN contre une décision de modernisation des armes nucléaires à courte portée en Europe. Washington et Londres restent partisans de cette modernisation. Bonn demande la réduction du nombre de ces armes, malgré les menaces américaines de retrait des forces.

Réunion ministérielle du GATT à Genève. Toujours la question agricole qui bloque tout progrès.

Jeudi 6 avril 1989

Six RPR, dont Philippe Séguin, Michel Noir et Alain Carignon, trois PR et trois UDC, dont Bernard Bosson et Dominique Baudis, se présentent comme les « rénovateurs » de la droite. Ils annoncent leur intention de conduire une liste aux élections européennes.

Itzhak Shamir présente à George Bush son projet d'élections en Cisjordanie et à Gaza, qui permettraient de désigner les représentants palestiniens à des négociations portant d'abord sur un régime d'autonomie provisoire, puis sur le statut définitif des territoires occupés. Ces propositions sont jugées très encourageantes à Washington, mais rejetées par l'OLP, qui n'y voit rien qui conduise à un État palestinien.

Vendredi 7 avril 1989

Réunion des sherpas, cette fois à Saint-Martin, île à demi française en terre d'Amérique. Dans la foulée des réunions du comité intérimaire du FMI et du G7, beaucoup souhaitaient se réunir à Washington, ce dont je ne voulais à aucun prix sous présidence française.

Cette seconde réunion de sherpas fait directement suite aux conférences monétaires de Washington, aux travaux du comité intérimaire du FMI et à la réunion des ministres des Finances des Sept, auxquels tous ont assisté. Partout il a fallu se battre pour restaurer une concertation qui puisse en imposer aux marchés.

Samedi 8 avril 1989

Nous entrons entre sherpas dans les détails d'application du plan Brady. Allemands et Britanniques entendent le bloquer. Les Allemands réclament une modification de la législation bancaire américaine en échange de l'acceptation du plan. Ce qui implique un vote du Congrès : impossible !

Longue discussion sur la dette. Faut-il fixer un minimum de décote ? Combien d'annuités de service d'intérêts peuvent être garanties ? Les Britanniques sont toujours contre.

Accord du GATT conclu hier à Genève : les États-Unis acceptent le gel des subventions. L'accord conclu, esquissant un programme de travail pour la fin de l'Uruguay Round sur les sujets sensibles (agriculture, propriété industrielle, textile), donne à penser que le commerce ne sera pas un sujet de conflit le 14 Juillet prochain. Cependant, il faut se garder de tout optimisme excessif : si les Américains se sont montrés si conciliants à Genève (renonçant en particulier à leurs exigences agricoles traditionnelles), c'est qu'ils s'apprêtent à déclencher des mesures de protectionnisme unilatérales contre certains pays, tels le Japon et la RFA, sur la base d'une législation nouvelle dite « Super 301 ». Le Sommet pourrait alors devenir le lieu d'une confrontation féroce à propos du protectionnisme américain, lancée en particulier par les Japonais, trop heureux, une fois n'est pas coutume, d'apparaître comme victimes, et non comme agresseurs !

Le général Jaruzelski vient de reconnaître Solidarnosc. L'Ouest doit donc répondre par un effort d'aide accru. Les Britanniques y sont opposés. La RFA est pour, mais les Polonais n'aiment guère les Allemands. La France y est elle aussi favorable. Les États-Unis restent prudents, refusant toute aide qui dérogerait aux règles internationales.

Dimanche 9 avril 1989

Pêche au gros à Saint-Martin de 4 à 9 heures du matin. Le sherpa américain est un passionné. Le Japonais, digne, monte à bord. Il est malade au bout de dix minutes. Le pêcheur professionnel qui nous accompagne parvient à faire croire à l'Américain qu'il a remonté seul un thon de 250 livres. Photos. Le Japonais se fera remplacer pour la matinée par l'un de ses innombrables assistants.

Retour en réunion. Sur la dette des pays dits intermédiaires, longue discussion très technique. Comme nous, les Américains veulent arriver à une réduction de la dette par la création d'un fonds de garantie des intérêts, mais ils s'emploient par mille moyens techniques (le nombre d'années de garantie, la progressivité des garanties, la couverture du principal, le refus des DTS) à en minimiser la portée afin que cet accord ne soit appliqué avant le 14 Juillet qu'à un petit pays comme l'Uruguay. Nous obtenons que soit organisée à partir de la semaine prochaine une série de réunions des directeurs du Trésor des Sept, d'abord avec le FMI, puis avec les banques privées, pour faire avancer le dossier d'ensemble avant le 15 mai et la prochaine réunion des sherpas. Je voudrais parvenir à un accord avec application dès juillet à quatre pays : Maroc, Mexique, Égypte, Pologne. Encore cela n'est-il qu'un aspect technique d'un plan plus vaste visant à créer un Fonds de garantie des intérêts de la dette réduite. Les Britanniques n'assisteront pas à ces réunions et je crains qu'ils ne réussissent à empêcher l'accord sur le financement du Fonds de garantie par les DTS.

On passe à la lutte contre les catastrophes naturelles. Contre la désertification du Sahel est annoncée la création de l'Observatoire du Sahara. Pour la maîtrise des inondations au Bangladesh, mention sera faite dans le communiqué de l'importance du problème, de l'urgence de lancer les travaux, de l'accord pour les confier à la Banque mondiale, qui organisera en octobre une conférence des donateurs afin de financer ce projet. Les Britanniques, toujours à l'affût d'une récupération, souhaitent organiser cette conférence à Londres. Je n'y vois pas d'obstacle pourvu que le lancement politique des travaux soit acquis à l'Arche. Il le sera : nous aurons là une magnifique réussite — peut-être la plus concrète de ce Sommet.

Sur proposition allemande, il y aura une déclaration politique sur l'importance des droits de l'homme à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française.

Il est encore trop tôt pour savoir quels seront par ailleurs les sujets d'actualité politique. Il est clair que les Américains sont des plus méfiants vis-à-vis de l'évolution à l'Est et souhaitent faire partager leur méfiance.

Juste après la réunion, le secrétaire général de la Présidence du Mexique, José Córdoba, vient de Mexico déjeuner avec moi à Saint-Martin pour prendre connaissance du résultat des négociations, si vitales pour son pays. J'ai l'air malin : il m'apprend que la banque qui mène la fronde des banques occidentales contre toute réduction de la dette mexicaine est... la Société Générale ! Le directeur du Trésor, Jean-Claude Trichet, en parlera à Marc Vienot, président de la Générale.

Septième semaine de grève des fonctionnaires en Corse.

Mardi 11 avril 1989

Bien joué : Bernard Kouchner est à Beyrouth. Après de difficiles négociations avec les alliés libanais de la Syrie, il parvient à faire accepter l'aide française, destinée à tous les Libanais, pour sauver ce qui peut l'être dans ce pays sous tutelle syrienne, déchiré chaque jour davantage par dix guerres civiles à répétition, incapable d'élire un président. Il se tient en liaison constante avec Roland Dumas qui a tenu à ce que l'aide soit répartie de façon équilibrée entre musulmans et chrétiens.

Mercredi 12 avril 1989

Au Conseil des ministres, à propos de la directive communautaire sur l'Europe audiovisuelle, Michel Rocard indique que, d'accord avec le Président, il pense qu'on ne peut obtenir un meilleur compromis pour protéger la création française. Le remettre en cause équivaudrait à reculer.

Le Président : C'est un sujet très délicat. Sur le fond, les créateurs ont raison ; en pratique, ils ont tort. Ce n'est pas là une décision nationale, mais une négociation à Douze dans laquelle la France est très isolée. Nous ne pouvons pas imposer en toutes circonstances notre volonté. Si nous opposions notre veto, alors rien ne se ferait. On peut se refermer dans une orgueilleuse solitude ; pour autant, notre production ne sera pas plus achetée ni la production européenne développée. Mais il faut poursuivre le combat pour aller plus loin.

Sur le Liban : La France a toujours été présente depuis quatorze ans que dure la guerre civile soutenue et suscitée par la Syrie et Israël. Nos interventions ont toujours engendré pour le moins des mouvements divers. Ceux qui en bénéficiaient étaient toujours pour ; la plupart des autres, naturellement contre. Faut-il rappeler le cas des Palestiniens, qui ont été opposés aux chrétiens puis aux Syriens ? Nous avons sauvé la vie ou au moins la liberté de 4 000 Palestiniens à Tripoli ; nous les avons acheminés vers l'Égypte et la Tunisie avec les Grecs. Nous en avons encore sauvé 3 500 à Beyrouth. Nous avons servi de médiateurs pour l'échange de prisonniers entre Israël et les Palestiniens. C'est à la demande personnelle directe de Reagan que j'ai accepté la force d'interposition, en refusant qu'elle soit unifiée sous commandement américain. Nous étions venus pour protéger les musulmans ; à cause de l'attitude américaine, cela a pu paraître une opération antimusulmane. Néanmoins, toutes les factions représentées au Parlement ont approuvé l'action de la France. Naturellement, pas le Hezbollah ni les terroristes iraniens.

Après Sabra et Chatila, nous sommes revenus. Nous avons évité de nouveaux massacres, mais je savais que ce serait diversement apprécié en France même. Nous avons eu 98 morts, dont 50 d'un coup. Les États-Unis sont partis aussitôt, sans même nous prévenir. Walid Joumblatt et Nabih Berri, qui nous critiquent aujourd'hui, ont demandé que nous restions. Nous avons cependant décidé de partir en laissant des observateurs. Quand nous les avons retirés, la totalité des Libanais ont demandé qu'ils restent. De même, dans le Sud-Liban, la France a été sollicitée pour participer aux Casques bleus, alors que, d'ordinaire, les membres permanents du Conseil de Sécurité n'en font pas partie. Plus récemment, les États-Unis, y compris leur président, ont montré patte blanche à la Syrie pour l'élection présidentielle au Liban ; cela prouve qu'ils sont sans rancune... Le candidat qu'ils avaient choisi avec les Syriens était tellement à la botte de ceux-ci que cette solution s'est effondrée dans le ridicule !...

Le Président se livre ici à une digression sur le Pacte germano-soviétique, à propos duquel il dit ne pas partager l' analyse généralement admise par les historiens : ce fut pour lui un pas positif !

Je sursaute : un pas positif, l'accord entre les nazis et les soviétiques ?

Puis il reprend : Je lis dans certains journaux qu'il faut sauver l'honneur de la France. Mais qu'est-ce que cela veut dire, sinon une expédition militaire ? Quandj'ai reçu les parlementaires de toutes les formations politiques, ils ont naturellement exposé de bons sentiments. Pascal Clément et Philippe de Villiers ont commencé à parler de l'honneur et de l'Histoire. Je leur ai dit : Me demandez-vous une expédition militaire ? Ils ont bredouillé et n'ont pas osé répondre oui. On dit : « La France doit faire. » Mais doit faire quoi ? Michel Jobert réclame une conférence internationale sur le Liban. Mais avec qui ? Personne n'en veut ! Bien sûr, nous pourrions tous ensemble, pour faire masse, nous transporter place du Trocadéro. Bien sûr, on peut toujours suivre l'idée de quelqu'un d'aussi léger [Jobert], pour qui la forfanterie tient lieu de politique !

Les États musulmans admirent Assad, que l'on dépeint comme un superbe joueur d'échecs à sang froid. Mais il n'est pas aussi froid que cela et ce brillant stratège a mis son pays au trente-sixième dessous. Cependant, il exerce un rapport de forces. Il n'y a pas aujourd'hui un seul leader musulman qui ose aller contre lui. Nous n'avons donc pas de partenaire libanais. Les Libanais musulmans s'auto-excitent en parlant de politique de la canonnière, de croisade. Est-ce une croisade que d'apporter du lait en poudre et des pansements ?

En réalité, chez ceux qui nous critiquent, il y a le rêve d'une intervention coloniale. On a vu ce que cela donnait avec les États-Unis au Vietnam, au Liban, et même pour la petite île de Grenade : il a fallu neuf jours aux États-Unis pour en venir à bout ! On a vu également ce que cela donnait pour l'URSS en Afghanistan. C'est une mode d'un autre siècle. La France, assurément, ne s'engagera pas dans cette voie. Mais les pays non-occidentaux nous donnent l'exemple assez triste de la dislocation d'un monde qui se réclame des mêmes valeurs que nous. Nous ne pouvons pas nous substituer au monde entier. Nous faisons notre devoir. Quant aux conséquences politiques pour nous-mêmes, ne vous inquiétez pas. De toute manière, quand il faut prendre des décisions dangereuses, il y a une seule règle : c'est d'agir selon sa conscience.

Abordant le sujet de la Grande Bibliothèque, Jack Lang se lance dans un interminable panégyrique du rôle du Président. Puis Michel Rocard y va à son tour d'un petit compliment on ne peut plus simple et clair : Ma tâche à moi est de canaliser dans sa faisabilité générale, administrative et technique, en m'attachant aux conséquences urbanistiques générales et spécifiques... Le Président le considère d'un air songeur.

Jeudi 13 avril 1989

Les « rénovateurs » de la droite renoncent piteusement à leur projet de liste autonome aux prochaines élections européennes par souci de ne pas ajouter à la division de l'opposition, cause de tant de défaites. Mais ils promettent de s'organiser en « courant »...

Michel Rocard réunit une vingtaine de ministres et secrétaires d'État pour préparer le budget 1990. Jospin, Dumas, Rausch, Evin, Cresson sont absents.

La situation s'aggrave : alors que le déficit budgétaire était passé de 130 milliards en 1987 à 115 milliards en 1988, on finira 1989 à 135 milliards, sauf à faire des économies drastiques et peu vraisemblables. Bérégovoy et Charasse veulent contenir le déficit de l'an prochain à 90 milliards ; Rocard souhaite qu'on s'en tienne à 95. L'un et l'autre objectif apparaissent comme très difficiles. A ce stade du débat budgétaire, le chiffre est d'ailleurs symbolique : on peut le fixer à peu près comme on veut et estimer en conséquence les recettes fiscales de façon totalement aléatoire et arbitraire. Le plus important n'est donc pas le chiffre en soi, mais la certitude de s'y tenir dans toute la procédure de préparation budgétaire. Convenir aujourd'hui d'un déficit de 90 milliards et n'en plus varier d'un bout à l'autre de la préparation du budget serait la meilleure solution. Mais le fixer maintenant à 90 milliards pour finir en octobre 1989 à 95 milliards, comme le propose Charasse, donnerait une image de laxisme tout à fait détestable. Or, c'est ce qui risque de se passer si chacun pense qu'on se fixe aujourd'hui 90 pour se donner une certaine marge en vue des arbitrages de l'été. Je propose donc d'opter pour 95 milliards et de s'y tenir.

L'essentiel est ailleurs : quel que soit le montant du déficit, le budget sera très difficile à élaborer, et un déficit de 100 à 110 milliards est bien plus vraisemblable. Certaines augmentations de dépenses sont déjà décidées : on augmentera le budget de l'Éducation nationale (de 18 milliards), ceux de la Recherche et du Développement, ainsi que le RMI. On dotera les entreprises publiques (y compris les banques et les assurances) de moyens importants pour éviter de voir resurgir le débat sur leur privatisation. On remboursera les emprunts de 1984. On adaptera la fiscalité aux exigences européennes. Certaines économies sont inévitables : reconduction des dépenses d'équipement militaire à croissance zéro, réduction sensible du nombre des emplois publics (hors éducation), stabilisation de l'aide sociale aux chômeurs. Mais certaines coupes proposées sont excessives.

Bérégovoy suggère que les 3 % de croissance soient partagés comme suit : 1 % pour l'autofinancement des investissements, 1 % pour les salaires versés aux emplois créés, et 1 % aux salaires des emplois existants. Il souligne que toute l'épargne des ménages, après financement du logement, est absorbée par le déficit budgétaire (100 milliards) et que la France doit trouver à l'extérieur les 25 milliards d'épargne qui lui font défaut à l'intérieur ; que, par suite de cette pénurie d'épargne, il faut réduire le déficit budgétaire de 10 milliards (de 100 à 90 milliards). Il insiste sur la nécessité de 35 milliards d'économies.

Jean-Pierre Chevènement critique avec fougue la politique menée depuis 1983, la chimère européenne, le strip-tease libéral de la fiscalité européenne, et distingue les deux sensibilités de la majorité, l'une libérale, l'autre républicaine. Il demande ce qu'il advient de la loi de programmation militaire.

Jean Poperen, après Lionel Stoleru, insiste sur le fait que les revenus non salariaux (commerces, loyers, capital...) ont pris une part excessive dans le revenu national de 1986 à 1988.

Michel Delebarre souhaite que les points de croissance ne soient pas attribués aux salariés, mais négociés avec leurs représentants, et insiste sur la nécessaire décentralisation des décisions, accompagnée d'une clarification des impôts locaux.

Pierre Joxe critique le fait que cette réunion se tienne en présence de fonctionnaires, ce qui ne permet pas de traiter en profondeur le sujet des transferts aux collectivités locales et qui se conclura par un procès-verbal rédigé à l'avance à Matignon et non discuté.

Michel Rocard conclut que le déficit affiché sera de 90 milliards, tout en sachant que les allégements d'impôts non imposés par la CEE, la gestion de la dette, les dotations au secteur public industriel et bancaire peuvent le porter à 95 milliards.

Comme prévu, réunion pour rien.

Les ministres de la CEE adoptent la directive sur la « télévision sans frontières ». C'est le mieux qu'on puisse obtenir.

Vendredi 14 avril 1989

Jean-Noël Jeanneney écrit au Président. Celui-ci a fait part à Jack Lang de son souhait de voir placer, le 13 juillet dans la matinée, une cérémonie au Panthéon en l'honneur de Condorcet, de l'abbé Grégoire et de Monge. Jeanneney craint que l'accumulation d'événements forts dans les deux journées des 13 et 14 aboutisse à banaliser cette « panthéonisation », la privant par là de son plein retentissement et d'une part de sa portée symbolique. Il redoute la surcharge de labeur imposée aux forces de sécurité et la gêne accrue pour les Parisiens de la rive gauche. Il propose de reporter cette « panthéonisation » à l'automne.

Le Président est d'accord.

Le secrétaire général de l' ONU, Javier Perez de Cuellar, me fait savoir qu'un Sommet Nord/Sud, le 14 Juillet, lui paraît, après consultations, parfaitement possible et même tout à fait nécessaire : Le moment est venu d'examiner entre chefs d'État du Nord et du Sud les grands sujets de la planète : environnement, désarmement, développement, endettement.

Le rapport de la Commission Delors sur l'Union monétaire est rendu public. Il prévoit trois étapes. Au cours de la première, il s'agirait de renforcer la coopération monétaire au sein du SME et d'entamer les négociations sans changements institutionnels. Durant la deuxième, un système européen de banques centrales serait mis en place, en concomitance avec l'adoption du nouveau traité. Dans la troisième, les monnaies nationales seraient remplacées par une monnaie commune et il serait procédé au transfert de compétences en matière économique et monétaire.

Samedi 15 avril 1989

La visite d'Arafat à Paris se précise. Roland Dumas est d'abord censé recevoir à Strasbourg le ministre des Affaires étrangères de l'OLP, mais il s'interroge sur l'utilité de ce rendez-vous, compte tenu du fait que le voyage d'Arafat à Paris devrait avoir lieu avant le 15 mai.

Le Président : Non. Pourquoi annuler ou reporter ?

Quelques questions qu'il faudra poser à notre visiteur palestinien :

Arafat est-il prêt à envisager une période transitoire, avec un statut provisoire pour les Territoires, pour autant qu'il ait reçu l'assurance qu'elle ouvrirait la voie à une négociation sur un règlement définitif ? Quelle en serait la durée ? Quelle serait la nature du contrôle international? Accepterait-il que des compétences soient dévolues aux élus palestiniens ?

L'OLP s'est fixé pour objectif à Alger l'établissement d'une confédération entre les États de Palestine et de Jordanie. Cette confédération serait-elle juridiquement inscrite dans le règlement final (pour apaiser les craintes d'Israël) ou bien serait-ce un acte de souveraineté accompli librement par l'État palestinien une fois son indépendance acquise et reconnue ?

Les garanties de sécurité pour Israël constituent un point crucial. Outre les garanties diplomatiques, Arafat est-il prêt à envisager des engagements de démilitarisation partielle ou totale de l'Etat palestinien, un statut de neutralité, une présence internationale aux frontières des deux États ?

Comment Arafat voit-il la future coexistence économique de l'État palestinien et de ses voisins ? Qu'entend-il par un « Plan Marshall » bénéficiant à toute la région ? Exigera-t-il, comme l'OLP l'a réclamé, la création d'un corridor reliant la Cisjordanie à Gaza ?

Le « droit au retour » est impossible en territoire d'Israël et concevable seulement dans les territoires occupés. Mais, même dans ce cadre, il existe manifestement une limite au nombre des Palestiniens pouvant être accueillis (ils sont 1,5 million dans les Territoires, le double à l'extérieur). Même s'il est compréhensible que l'OLP ne puisse en convenir publiquement au stade actuel, Arafat peut-il laisser entendre qu'il transigera, le moment venu, par exemple en appliquant le droit à compensation prévu par la résolution 194 (1947) des Nations unies ?

Grande première : je tiens à Rambouillet une réunion secrète des sherpas du Sud (représentant l'Inde, l'Égypte, le Venezuela et le Sénégal). Il y a là quatre ministres des Affaires étrangères: Boutros Boutros-Ghali pour l'Égypte, Singh pour l'Inde, Fall pour le Sénégal et Reynaldo Figuereido pour le Venezuela. Rien de plus émouvant pour moi que de recevoir le Sud dans les mêmes lieux et avec le même faste que le Nord.

L'objectif de cette réunion est d'obtenir d'eux qu'Hosni Moubarak, Abdou Diouf, Carlos Andrés Pérez et Rajiv Gandhi se mettent d'accord pour demander publiquement à François Mitterrand, en fin d'après-midi du 13 juillet, d'organiser un Sommet Nord/Sud l'année prochaine, premier d'une série régulière. Les quatre sherpas du Sud sont d'accord sur ce principe.

On met au point le scénario : le 12 au soir, Moubarak, Diouf, Pérez et Gandhi se retrouveront à Paris pour dîner ; le lendemain matin sera consacré à des rencontres bilatérales avec les multiples chefs d'État présents à Paris ; il n'y aura pas de vrai Sommet Nord/Sud, mais des échanges ; entre le déjeuner à l'Élysée et l'inauguration de l'Opéra-Bastille, les quelque trente chefs d'État et de gouvernement rassemblés à Paris se verront dans les divers salons, au palais, par petits groupes, demandant des audiences séparées à chacun des Sept pour leur faire part de leurs espérances pour le lendemain. Vers 18 heures, les quatre Présidents « complices » demanderont solennellement à François Mitterrand, compte tenu de leurs consultations, d'organiser un Sommet Nord/Sud à Paris l'année prochaine. Le Président prendra acte de cette demande et s'y déclarera publiquement favorable. On pourra alors l'évoquer au Sommet des Sept, qui n'aura pas à se prononcer formellement sur une telle décision (ce serait courir à l'échec). Pourra ensuite commencer le travail préparatoire à ce Sommet Nord/Sud (liste des invités, etc.). Les thèmes sur lesquels pourrait porter un tel Sommet sont simples : la dette, l'aide, le commerce, l'écologie. Il est clair que le Nord l'acceptera d'autant plus volontiers qu' on y parlera moins d'économie.

Nous sommes convenus de nous revoir à Paris le 11 juin pour faire un dernier point sur ces préparatifs, avant d'essayer de tenir, s'ils l'acceptent, une réunion commune avec les sherpas des Sept.

En Grande-Bretagne, 95 supporters de Liverpool meurent étouffés et piétinés avant un match de football dans le stade de Sheffield. Pulsions de mort de sociétés sans projets, où la « violence par procuration » du sport ne suffit plus à organiser une catharsis sociale. Cet échec du sport est pour moi comme une préfiguration de l'échec de l'intégration urbaine.

Mort de Hu Yaobang, ancien secrétaire général du Parti communiste chinois, démis de ses fonctions en 1987. Manifestations à Pékin. Et si la Chine suivait l'exemple de l'Europe de l'Est et de l'URSS ?

Lundi 17 avril 1989

Je suis à Moscou à l'invitation de Vadim Zagladine, conseiller spécial de Mikhaïl Gorbatchev après avoir été celui de Brejnev. L'homme est fin. Il parle parfaitement français, anglais et italien, et a une connaissance détaillée de la vie politique... belge ! Pour lui, le voyage de Gorbatchev à Paris, début juillet, est important. Il souhaite qu'on en annonce au plus tôt la date, mais comprend que ce ne puisse être pour le Bicentenaire, la démocratisation en URSS n'ayant pas suffisamment progressé pour cela. Gorbatchev souhaite parler à Paris de la « maison commune » Europe (les murs et le mobilier), de la coopération technologique, de la détente Est/Ouest, des problèmes du Tiers-Monde (dette et commerce). La seule manifestation extérieure à laquelle il tient est de donner une conférence devant les intellectuels français : La perestroïka politique ne fait que commencer, me dit Vadim Zagladine. Tout va s'accélérer maintenant avec les élections au Soviet suprême, le 25 mai, et les élections municipales à la rentrée. Les unes et les autres seront aussi libres et ouvertes que celles du Congrès, la semaine dernière. Il y aura sans doute des listes d'Eltsine dans toutes les villes importantes. Mais je ne m'inquiète pas d'Eltsine ; c'est un homme de Gorbatchev, un partisan résolu de la perestroïka. Gorbatchev est décidé à aller vite et loin. Il va annoncer une très audacieuse réforme de l'État axée sur la décentralisation, pour ne laisser à Moscou que l'essentiel du pouvoir. Les événements de Géorgie ne sont pas un obstacle à la réforme, au contraire.

On sent ici une équipe euphorique, très libre, passionnée par l'avènement de la démocratie institutionnelle, parfaitement maîtresse d' elle-même et décidée à aller loin pour promouvoir le renouvellement des élites et du parti. En revanche, sur le terrain économique, la perestroïka est laissée ouvertement en panne. On donne le temps au temps, on considère que les réformes déjà promulguées (en particulier les lois sur le métayage et sur les coopératives, qui permettent aux paysans de louer leur terre pour cinquante ans et de la léguer à leurs enfants, aux citadins d'acheter leur appartement, aux salariés de créer des entreprises) doivent d'abord produire leurs effets. On veut gagner du temps en accélérant les importations de biens de consommation. Pour l'avenir, la libéralisation des prix et la création de zones franches sont à l'étude. Rien d'important ne sera entrepris avant au moins deux ans, si ce n'est l'annonce (qui sera faite par Gorbatchev le 25 mai) d'une réduction de 20 %, en deux ans, du budget de la Défense.

Je sens au Kremlin la même méfiance que par le passé à l'égard de l'Allemagne et la volonté de tout faire pour la préservation du statu quo. Je trouve mes interlocuteurs extrêmement sensibles à la création du Conseil de Défense et de la brigade franco-allemande, posant mille questions, visiblement inquiets de voir s'amorcer un retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN. Certains s'interrogent même ouvertement devant moi sur la secousse qui résultera en Europe de la mort de Honecker et d'un mouvement vers plus de libéralisme en Allemagne de l'Est. Autrement dit, contrairement aux idées reçues, Gorbatchev préfère l'existence d'une Allemagne de l'Est « dure », car elle rend plus difficile le rapprochement entre les deux Allemagnes. On m'a même clairement exposé qu'on ne serait pas mécontent de refiler le statut de fer de lance dans le domaine du socialisme à la RDA...

Zagladine considère la modernisation des armes nucléaires à courte portée de l'OTAN comme injustifiée, car les fusées soviétiques à très courte portée datent, elles, de 1963. Il reste très sourcilleux vis-à-vis de ce qui pourrait amener les Allemands trop près du cœur de la décision stratégique.

L'Union soviétique se prépare à demander dans dix-huit mois son entrée au sein du GATT ; puis, beaucoup plus tard, au FMI. A cette fin, elle envisage une convertibilité progressive du rouble. De nombreuses contradictions se font jour entre mes divers interlocuteurs qui, devant moi, discutent entre eux de la plus ou moins grande urgence d'une telle ouverture ; certains soutiennent qu'il s'agit d'une décision essentielle à la réussite de la perestroïka ; d'autres, au contraire, la considèrent comme nuisible.

Je suggère à Zagladine que Mikhaïl Gorbatchev écrive au Président, juste avant le Sommet des Sept, pour faire part de ses idées sur les différents sujets économiques et politiques internationaux, afin que le Sommet, qui se tiendra sans le numéro un soviétique, soit obligé d'en prendre acte. Au demeurant, il faudra bien un jour que Gorbatchev participe à ces Sommets, mais il est encore trop tôt.

Vadim Zagladine me confie que l'URSS n'a plus la moindre influence sur la Syrie et qu'elle se sent incapable de proposer quoi que ce soit pour favoriser le cessez-le-feu au Liban. Il m'expose longuement, à titre personnel, un projet pour le Moyen-Orient qui consisterait à organiser un État palestinien neutre ayant le statut de l'Autriche. C'est, pour lui, la seule façon de faire accepter à la Syrie que l'OLP dispose d'un État indépendant.

Au faîte du pouvoir, à Moscou, on a découvert avec passion la démocratie formelle. Cette année sera donc surtout occupée par la politique intérieure au sens strict, et semble renvoyée à plus tard toute ambition de réforme économique, voire toute intervention marquante sur la scène internationale.

Devinette de Vadim Zagladine : Quelle est la meilleure façon, chez nous, de vider les églises ? D'envoyer le Comité central du PCUS en délégation faire acte d'allégeance au Vatican : plus personne ne voudra faire partie de la même Église que ces gens-là !

A la suite du rapport du Comité Delors, Londres refuse d'envisager la rédaction d'un nouveau traité. Celui-ci est pourtant jugé essentiel par le Comité Delors afin de permettre les transferts de souveraineté qu'impliquent l'Union monétaire et la mise en place d'un système fédéral de Banque centrale.

En Pologne, légalisation officielle de Solidarité. Pour la première fois en huit ans, Lech Walesa et le général Jaruzelski se rencontrent. Plusieurs pays occidentaux promettent une aide à Varsovie.

Mardi 18 avril 1989

L'annonce d'une prochaine visite d'Arafat à l'Élysée n'est plus un secret.

L'ambassadeur d'Israël vient bien sûr me faire part de sa très vive émotion à propos de la visite annoncée de Yasser Arafat. La proposition d'élections présentée par M. Shamir marque, me dit-il, un tournant radical qui est d'ailleurs contesté en Israël par une partie de la droite. Il faut tout faire pour donner toutes ses chances à ce processus. Rencontrer Arafat en ce moment ne pourrait que compliquer la tâche de M. Shamir et celle des Palestiniens de Cisjordanie.

Je lui réponds que cette rencontre est devenue logique dès lors que l'OLP a rempli, dès la fin de l'année dernière, les conditions qui lui avaient été posées ; que rencontrer quelqu'un ne signifie pas approuver tous ses actes et toutes ses positions, et qu'il faut nous faire confiance pour que cette rencontre soit utile à la paix.

Mercredi 19 avril 1989

Discussion essentielle : le général Schmitt, chef d'état-major de l'Armée de terre, a négocié un texte avec l'amiral Wellershoff, inspecteur général de l'Armée allemande, sur le contrôle par l'Allemagne de l'usage de la force de frappe préstratégique française. Voilà cinq ans que les dirigeants politiques allemands essaient de parvenir à un tel texte. Mais le projet, déjà très élaboré, va beaucoup plus loin que ne le souhaite le Président.

Les Allemands se sont inspirés, dans leur texte, de l'accord qu'ils ont souscrit avec les Américains, alors que nous n'avons pas du tout la même conception de la dissuasion qu'eux et que nous ne pouvons évidemment pas, comme les Américains, nous porter automatiquement garants de la défense de la RFA.

Juste avant le début du 53e Sommet franco-allemand à Paris, le Président réunit le général Fleury, l'amiral Lanxade, nouveau chef d'état-major particulier, Hubert Védrine et Jean-Louis Bianco pour retravailler ce texte.

Le Président : Que les Allemands soient informés de tout ce qui touche à leur pays, c'est normal, mais le pouvoir de décision est le nôtre. Dans mon esprit, il n'est pas question de tirer des coups nucléaires sur le territoire de la RFA ou même de l'autre Allemagne. Mais enfin, il ne faut pas se l'interdire ! Il faut bien savoir aussi que le seul casus belli avec les Soviétiques en Europe, aujourd'hui, ce serait toute forme d'insertion de l'Allemagne dans le processus de décision nucléaire. Et un tel accord naît dans ce sens. Je suis hostile à nos armes nucléaires à courte portée, mais enfin, puisqu'elles existent, nous sommes contraints de les intégrer dans notre stratégie. Il n'y a pas aujourd'hui de raisons de céder aux Soviétiques en acceptant leur disparition. Il serait d'ailleurs intéressant d'étudier si ces armes peuvent être dirigées autrement que vers l'Est, par exemple sur nos côtes. De Gaulle parlait d'une défense tous azimuts. Il savait fort bien que la menace pouvait venir seulement de l'URSS, mais il n'a pas employé ce mot au hasard. Il a eu raison.

L'amiral Lanxade indique qu'on peut embarquer des armes nucléaires ou des fusées à moyenne portée sur le Foch.

Le Président : Je regrette un peu d'avoir accepté d'appeler ces armes des armes « préstratégiques ». C'est vrai que cela introduisait une clarification, par rapport à la notion d'arme nucléaire tactique, lorsqu'elles s'identifiaient à la bataille de l'avant et à la riposte graduée. Mais, en réalité, ces armes sont post-stratégiques, c'est-à-dire que la seule hypothèse logique où l'on pourrait s'en servir serait un baroud d'honneur après l'échec de la dissuasion stratégique. Il vaudrait mieux parler d'« armes d'ultime avertissement ». D'ailleurs, d'autres armes peuvent être utilisées pour l'ultime avertissement, par exemple les armes à moyenne portée.

Par contre, les sous-marins, ce n'est pas possible. C'est disproportionné, parce qu'on est obligé de tirer toutes les salves d'un coup, et cela pourrait provoquer des méprises.

En réalité, la distinction découle de la nature de l'objectif. Frapper une ville, c'est la guerre. Même chose si l'on frappe l'armée soviétique dans un de ses éléments décisifs. Par contre, si l'on frappe une position significative, mais pas déterminante, c'est l'ultime avertissement.

Le Président s'est rarement montré aussi précis sur la notion d'« ultime avertissement ». Il en accepte l'existence, qu'il refusait jusqu'ici. Qu'est-ce qu' une « position significative » ? En tout cas, pas question de laisser le Chancelier approcher du bouton nucléaire.

Jeudi 20 avril 1989

Le Sommet franco-allemand ne décide rien de particulier. La conversation entre le Président et le Chancelier a rarement été aussi insignifiante. Le Président écarte brutalement le texte militaire. Le Chancelier n'insiste pas.

La visite de Yasser Arafat à Paris aura lieu le 2 mai. Le problème de l'annonce se pose. Nous avons encore trois ou quatre jours de répit devant nous, d'autant plus que les dates des 9 et 10 mai circulent dans la presse. Le Président pense que cela ne présente que des avantages.

L'annonce, décide François Mitterrand, pourrait être faite mardi prochain, soit huit jours avant la rencontre. Le texte en est rédigé par le Président lui-même : Le Président de la République recevra M. Yasser Arafat le 2 mai 1989 à 11 heures. Pas de titre accolé au nom d'Arafat. En cas de fuite antérieure, nous confirmerions immédiatement.

Que peut-on attendre de la venue d'Arafat à Paris ? Le maintien de la Charte entretient une ambiguïté qui nuit gravement à la crédibilité de l'OLP. L'assimilation du sionisme au racisme, inscrite dans la Charte de l'OLP, est reprochée par la majorité des États membres des Nations unies. Son abandon donnerait satisfaction à Israël. Mais c'est un point très sensible pour l'opinion palestinienne, qui n'est sûrement pas prête à franchir le pas. Il importe qu'Arafat comprenne que nous n'entendons pas admettre une sorte de division du travail qui laisserait aux Américains la conduite de la négociation et cantonnerait la France (et l'Europe) dans la formulation des grands principes. Il n'en est que plus important d'obtenir d'Arafat des réponses précises aux questions que nous lui poserons. Cela justifierait sa visite.

Camouflet : relèvement des taux d'intérêt allemands. La décision a été prise après six heures de discussions. Le patron de la Buba, Karl-Otto Pöhl, était opposé à ce coup porté aux partenaires monétaires de la RFA. Depuis hier, et durant tout le Sommet, pas un mot n'a été dit sur ce que préparait la Buba. Quand la nouvelle tombe, à 16 heures, les ministres français et allemands sortent tout juste de la réunion au sommet !

Après sa conférence de presse avec le Chancelier Kohl clôturant le Sommet franco-allemand, François Mitterrand part se promener avec moi pour aller acheter des livres. Il fait attendre pendant trente-cinq minutes Catherine Trautmann, nouveau maire de Strasbourg, avec qui il a rendez-vous. Elle rate son avion de retour.

Le Président est furieux de l'annonce de la constitution d'une liste conduite par Brice Lalonde aux prochaines élections européennes : C'est encore un coup de Rocard pour nuire à Fabius !

Pas exclu, même si l'intéressé s'en défend.

Vendredi 21 avril 1989

Il faut maintenant préparer le terrain.

Théo Klein, président du CRIF, doit venir voir le Président le 11, donc après la visite d'Arafat, comme convenu depuis longtemps, seul ou avec le bureau du CRIF. Il a formulé cette demande en 1987.

Le Président me demande de téléphoner à Shimon Pérès à Tel-Aviv, puis de prévenir également Théo Klein et les autres dirigeants importants de la communauté juive française, juste avant l'annonce officielle de la visite d'Arafat.

Le texte de l'annonce ne sera finalement publié que lundi prochain. Le Président le modifie à la demande de Roland Dumas : M. Yasser Arafat, président de l'Organisation de libération de la Palestine, sera reçu par le Président de la République le 2 mai. Cette fois, le titre du visiteur y figure.

Le 2 mai est jour de commémoration du génocide nazi ! Personne ne s'en est aperçu. Ce n'est vraiment pas la meilleure date pour cette visite. Le Président est furieux : Le Quai n'avait rien d'autre à faire que de vérifier si la date posait problème. Ce sont des incapables ou des saboteurs. Ou les deux !

Roland Dumas répond que c'est l'Élysée qui a avancé cette date...

Vu Claude Allègre, qui anime avec grand talent les conseillers de Jospin. Discussions sur les réformes à accomplir pour mettre le doctorat français au niveau américain, pousser les universitaires vers la recherche, améliorer le statut social des universitaires. J'aimerai qu'il y ait dans chaque université française un « Faculty Club » qui, comme sur les campus américains, permette aux professeurs de se retrouver. Naturellement, il n'a pas le budget pour cela. Il promet d'essayer.

Lundi 24 avril 1989

Discussion protocolaire : Roland Dumas souhaite aller accueillir Arafat à son arrivée à Orly. Le Président pense que ce serait donner à cet événement le caractère d'une visite d'État alors qu'il s'agit d'une visite de travail. Le chef du protocole suffira.

Le Président me dit : Si vous trouviez un cadeau pour M. Arafat, par exemple un objet symbolisant la paix ?

François Mitterrand décide que c'est le Premier ministre qui recevra à dîner : Matignon se prête mieux à un dîner restreint, de travail ; des discours pourront être échangés à ce moment-là.

Jacques Chirac, qui avait donné son accord de principe pour une réception à l'Hôtel de Ville, le 10, ne pourra y donner suite, en raison d'un déplacement qui le retiendra aux États-Unis du 1er... au 9 ! Arafat rencontrera Raymond Barre, Jean François-Poncet, Claude Cheysson, Michel Jobert, Jean Sauvagnargues, Pierre Mauroy et Georges Marchais, de même qu'une délégation de parlementaires de la majorité et de l'opposition, une délégation de la CGT conduite par Henri Krasucki, et des représentants de la FEN.

Marie-Claire Mendès France, André Azoulay, Léon Schwartzenberg et Daniel Barenboïm, courageux mais qui ne représentent pas la communauté juive française, souhaitent rencontrer le leader de l'OLP. Daniel Barenboïm s'emploie même à faire en sorte que des personnalités israéliennes ouvertes au dialogue (Mordechai Gur, Yosi Beilin) fassent entendre une autre voix que celle de Shamir. Difficile de les décider : rencontrer Arafat reste, pour tout Israélien, un acte de trahison.

Mardi 25 avril 1989

Petit déjeuner des « éléphants » socialistes. Jean-Pierre Chevènement se lance dans un long exposé sur le budget de la Défense. Michel Rocard fait de même. Pierre Joxe dit qu'il en a assez qu'on change d'avis tous les jours sur le budget. Pierre Bérégovoy : On réfléchit à un rythme de croissance des dépenses. Je ne comprends pas cette discussion ! Puis on passe à la préparation des prochaines élections européennes.

Laurent Fabius, qui va diriger la liste socialiste, explose : La liste Lalonde est inacceptable ; elle a été encouragée par Rocard. Le Président la juge lui aussi inacceptable ! Pierre Mauroy proteste également contre cette liste. Michel Rocard explique qu'il va téléphoner à Lalonde pour que sa liste disparaisse.

Théo Klein, le président du CRIF, vient m'expliquer que la communauté juive réagit encore plus violemment qu'il ne l'avait prévu à l'annonce de la venue à Paris de Yasser Arafat. Elle est dans un état d'émotion et d'excitation indescriptible. Il y a un risque de divorce très grave entre les Juifs de France et le Président.

Je demande à Théo Klein :

- Peut-on faire quelque chose ?

- Rien.

Mercredi 26 avril 1989

Avant le Conseil des ministres, à propos de la décision de donner à France Télécom la majorité dans le capital de TDF afin de regrouper les institutions, le Président à Michel Rocard : Je me méfie de ces ingénieurs qui sont contre TDF et qui vont le gérer.

Michel Rocard : Mais, monsieur le Président, c'est un arbitrage rendu par vous il y a six mois ! [Exact, mais le Président n'apprécie pas ce rappel...]

A propos de la présidence commune d'Antenne 2 et de FR3, le Président : Je n'ai pas été assez associé... C'est reconstituer l'ORTF !

Michel Rocard : Je vous en ai parlé deux fois. Si on ne fait pas cela, vous aurez la démission de Catherine Tasca.

Le Président : J'ai peut-être mauvaise mémoire, j'ai donc tort. Mais, quand même, je ne suis pas d'accord !

Il laisse faire, néanmoins.

Au Conseil des ministres, le Président à propos d'Arafat : La mobilisation des communautés juives est active, véhémente. Les responsables, qui sont en général des hommes raisonnables, publient des textes excessifs, parce qu'ils sont fortement poussés par leur base. La décision de recevoir Arafat était difficile à prendre, mais il fallait le faire. D'ailleurs, mesdames et messieurs, le jour où vous aurez des décisions faciles à prendre dans vos fonctions, vous me le signalerez. On fait ce que l'on croit, l'Histoire en fera ce qu'elle veut.

J'ai tenu à répondre aux organisations juives, disons sur le même ton. Cela ne va pas arranger les choses, mais cela m'a plutôt soulagé et m'a mis de meilleure humeur...

A la suite d'une communication de Roland Dumas sur le Liban se félicitant de l'action de la diplomatie française, le Président : Je ne féliciterai pas votre ministère : le choix du 2 mai pour la visite d'Arafat — qui coïncide malheureusement avec la journée de commémoration du génocide nazi — n'est pas une réussite. Il y a des sensibilités blessées, il faut les ménager autant qu'il est possible, mais elles ne dicteront pas la politique de la France.

Sur l'Allemagne et la France : Il y a dans notre relation des ambiguïtés, des non-dits. Quand les Allemands célèbrent le rôle de De Gaulle dans la construction de l'Europe, cela me fait sourire. C'est quand même lui qui voulait le rattachement de la Sarre à la France et qui insistait sur la tutelle de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis sur l'Allemagne. Et c'est lui qui a donné un terrible coup d'arrêt à la construction européenne à Luxembourg en 1965.

C'est vrai, quand même, qu'il a fait le traité de l'Élysée et qu'il s'est bien entendu avec Adenauer. C'est une très bonne chose. Mais il y a eu, avant, une rencontre entre Mendès France et Adenauer, à laquelle j'assistai, et qui a été curieusement effacée des mémoires. C'est là que la réconciliation a vraiment commencé.

Il faut toujours songer que l'Allemagne, depuis la guerre, est en état de souffrance, qu'elle n'a pas cessé d'être en état de souffrance depuis sa défaite. Vis-à-vis du pouvoir nucléaire de la France, il y a une petite jalousie latente. Mais les Allemands savent bien que c'est une garantie supplémentaire. Les Allemands multiplient les explications de texte et les procédures vétilleuses [le Président fait allusion aux négociations entre le général Schmitt et l'amiral Wellershof]. Est-ce que l'on a l'intention de tirer un coup nucléaire sur l'Allemagne ? Non, naturellement, on ne le veut pas, on fera tout pour l'éviter. Faut-il l'écrire ? Non, nous ne pouvons pas nous lier les mains en cas de guerre, ni donner aux Allemands un droit de décision sur l'emploi de la force atomique française. Mais enfin, tout cela se règle. Il suffit que la France affirme clairement ses positions sur le plan militaire et, je le pense de plus en plus, sur le plan monétaire...

Communication de Paul Quilès sur les satellites et le rapprochement entre la DGT et TDF. Le President : Sans m'opposer à ce schéma, je constate que la DGT a toujours été hostile à la politique du gouvernement, qu'il s'agisse du câble, de la norme D 2 Mac ou de TDF. Il y a une chose dont je voudrais être sûr : est-ce que, à partir de maintenant, ils vont vraiment changer ? Les ministres changent plus vite que les administrations...

Catherine Tasca présente au Conseil son projet de loi sur la présidence unique d'Antenne 2 et de France 3. Le Président ne dit mot. Il laisse passer à contrecœur. Le projet reviendra pour approbation dans un mois.

Étrange, cette façon qu'il a, depuis le début du second septennat, d'abdiquer sur presque tout, en tout cas en politique intérieure. Comme si la cohabitation continuait. Ou comme si une grande lassitude l'avait envahi. L'ennui du redoublant.

Jeudi 27 avril 1989

Le général Jaruzelski se rend à Moscou. Il s'entretient avec Mikhaïl Gorbatchev sur les « taches blanches » de l'histoire soviéto-polonaise, notamment sur Katyn.

Coup de grâce à la fiscalité sur le capital en Europe : le Chancelier Kohl annonce la suppression de la retenue à la source sur les revenus de l'épargne (de 10 % et qui a été instituée à Bonn en janvier dernier). Là encore, il ne nous en a rien dit ! Décidément, le dernier Sommet franco-allemand a été bien inutile. Le ministre des Finances qui avait accepté cette retenue (Stoltenberg) a été remplacé par Theo Waigel, moins conciliant ou moins au fait des affaires européennes. C'est la fin de toute espérance sociale européenne.

Pour atténuer le choc de la visite d'Arafat, Théo Klein me suggère que le Président écrive au Grand Rabbin et à lui-même à la fin de la Pâque. Il propose un texte : Au moment où s'achève la Pâque juive, caractérisée par l'appel profond et infiniment répété de l'An prochain à Jérusalem, et à la veille de la journée de la Déportation, je veux exprimer à la communauté juive de France ma sympathie personnelle.

La France n'oublie ni les victimes de la Shoah, ni celles du terrorisme aveugle. Ce passé, cruel et lâche, ne s'efface pas de nos mémoires lorsque nous conduisons la politique étrangère de la France. Mais celle-ci est fondée sur le dialogue qui nécessite d'entendre tous les protagonistes.

Entendre n'est pas adhérer, mais élargir le champ de l'information et apporter sa contribution à l'édification de la paix dans ce Proche-Orient auquel le peuple juif est lié par une si longue et belle histoire.

Le Président, à qui je transmets ce texte, l'approuve, tout en ajoutant au début du deuxième paragraphe : Au-delà des circonstances présentes... La lettre partira ainsi sans que nul en connaisse le véritable auteur.

Vendredi 28 avril 1989

Découverte d'un trafic de matériel militaire auquel se livraient des diplomates sud-africains. Le Président : Expulsion immédiate.

Comme avant chaque visite officielle, le protocole propose au Président de sélectionner un cadeau destiné à Yasser Arafat, son invité, sur une brève liste. Il a le choix entre un coffret en loupe de martyr (ça ne s'invente pas !) rempli de cigares (prix : 5 600 francs), et un plateau en métal argenté présenté avec six verres Harmonie de Baccarat (prix : 2 500 francs).

Le Président choisit le second.

En politique étrangère, Michel Rocard ne fait pas un geste sans l'accord de l'Élysée. Le Premier ministre souhaite s'assurer que la liste des invités au dîner qu'il offre pour Yasser Arafat rencontre l'agrément du Président : Lionel Jospin, Roland Dumas, Bernard Kouchner, Edgard Pisani, Jean Daniel, Alexandre Minkowski, l'un des collaborateurs de l'Élysée, deux ou trois collaborateurs du Premier ministre, Jacques Andréani et Jean-Claude Cousseran.

Le Quai d'Orsay exige le rappel des trois membres de l'ambassade d'Afrique du Sud à Paris en raison d'activités contraires à leur statut.

Discussion avec le Président, Roland Dumas et Hubert Védrine sur la visite de Yasser Arafat. Que peut-on obtenir de lui ? Elle doit marquer un pas en avant dans l'instauration de la confiance et du dialogue entre Israéliens et Palestiniens, auxquels nous entendons prêter la main. Cela dépendra des gestes et des déclarations publiques qu'Arafat consentira à faire, et orientera la réponse que nous pourrons donner à la question que tous nous poserons ensuite : qu'avez-vous obtenu ?

Où veut-il (peut-il) aller et par quel chemin ? L'essentiel — reconnaissance du droit d'Israël à exister dans la paix et la sécurité — est acquis depuis l'année dernière par ses déclarations à Alger et Genève. Arafat pourrait aller plus loin, du moins dans la symbolique, en affirmant clairement la légitimité (et l'acceptation par les Palestiniens) de la présence du peuple juif, constitué en État, sur la terre de Palestine. Le rejet du terrorisme sous toutes ses formes s'assortit, dans les déclarations des responsables palestiniens, d'un rappel du droit à la résistance à l'occupation qui couvre l'Intifada, mais aussi les infiltrations de commandos en territoire israélien. Mais Arafat ne contrôle pas vraiment ni toujours ces opérations, et on ne voit pas qu'il puisse aller beaucoup plus loin sur ce thème.

Roland Dumas se plaît à imaginer qu'il dise en public ce qu'il admet en privé, à savoir que les principes les plus contestables de la Charte sont caducs du fait du programme politique adopté à Alger, qui fait désormais foi. Mais le Quai pense qu'il ne faut pas s'attendre à une évolution sur ce point, compte tenu des résistances au sein de l'OLP. L'abolition de la Charte viendra sans doute comme une concession à un stade ultérieur de la négociation. Le Président approuve l'idée de souffler quelque chose de ce genre à Arafat, mais est dubitatif sur les chances d'y parvenir.

Dimanche 30 avril 1989

L'effervescence au sein de la communauté juive est considérable. En me rendant dans une librairie spécialisée dans les livres religieux, à Paris, je suis pris à partie par des manifestants extrémistes juifs qui protestent contre la visite d'Arafat : Traître ! Espion ! Assassin !...

Silvio Berlusconi, qui, depuis quelques mois, ramasse toutes les actions qu'il peut, détient aujourd'hui 4,1 % de TF1 et 2 % du capital de Bouygues SA.

Lundi 1er mai 1989

En voyage à Saint-Denis-de-La-Réunion, Michel Rocard : Le premier septennat de François Mitterrand a apporté outre-mer la décentralisation politique... Faisons en sorte que le second septennat de François Mitterrand soit celui de la décentralisation économique, c'est-à-dire d'un développement économique et social plus autonome, moins dépendant de la métropole.

Jack Lang explique au Président que la politique de Rocard est celle de l'extrême milieu, une des plus conformistes d'Europe, et que l'orthodoxie budgétaire paupérisera le pays et entâchera votre septennat.

Mardi 2 mai 1989

Sur quoi obtenir quelque chose de neuf de Yasser Arafat ? Pour l' OLP, Jérusalem-Est fait partie des territoires occupés auxquels doit s'appliquer le retrait israélien. Elle a vocation à devenir la capitale du futur État. Arafat peut-il néanmoins admettre qu'en raison de ses aspects spécifiques le cas de Jérusalem soit traité à part ?

Arafat sera naturellement très sensible aux mots de compassion pour les victimes des affrontements dans les Territoires (450 Palestiniens tués et environ 25 000 blessés depuis le 8 décembre 1987).

Le Président discute longuement encore de ces sujets avec Roland Dumas et moi-même avant de recevoir le chef de l'OLP. Rarement une visite aura été aussi « balisée ». Rien n'est laissé au hasard. Pourtant, rien n'est acquis. On n'obtiendra rien de nouveau d'Arafat, si ce n'est dans le feu de la discussion. Roland Dumas dit qu'il s'en chargera.

Hubert Védrine rédige le projet de communiqué qui sera publié juste après la rencontre :

François Mitterrand, Président de la République française, a reçu ce matin au palais de l'Élysée M. Yasser Arafat en sa qualité de président du Comité exécutif de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Cette rencontre avait été liée par la France :

— à l'adoption par l'OLP des résolutions de l'ONU comportant la reconnaissance de l'État d'Israël et de ses droits ;

— au renoncement par l'OLP à toute forme de terrorisme.

Ces conditions s'inscrivaient dans la logique du discours prononcé par le Président de la République à la Knesset en mars 1982, lors de son voyage d'État en Israël, à savoir le droit d'Israël à vivre dans des frontières sûres, reconnues et garanties, le droit des Palestiniens à disposer d'une patrie et à y bâtir par l'autodétermination les institutions de leur choix.

Après avoir constaté que les déclarations de M. Arafat à Alger et à Genève :

- sur le droit de toutes les parties en conflit au Proche-Orient d'exister dans la paix et dans la sécurité

- et sur le renoncement total et absolu à toute forme de terrorisme avaient rendu possible la rencontre d'aujourd'hui, le Président a souligné qu'elles devaient constituer la base intangible de tout progrès vers la paix.

Au cours de l'entretien, M. François Mitterrand a noté que le maintien en vigueur de la charte de l'OLP, adoptée en 1964, était contraire, sur des points importants, au programme politique adopté le 15 novembre 1988 par le Conseil national palestinien d'Alger, et qu'il convenait à ses yeux de mettre les choses au net. Il a soulevé la question du droit au retour, de ses limites territoriales, de ses compensations.

Le Président a interrogé M. Yasser Arafat sur sa position concernant le principe et les modalités des élections proposées par le gouvernement israélien en Cisjordanie et à Gaza. Il a également exprimé sa préoccupation sur la grave situation actuelle des habitants de ces territoires.

Il a indiqué à M. Yasser Arafat que la France continuerait d'agir auprès de tous les intéressés afin que se tienne une conférence internationale sur le Proche-Orient dans les termes qu'il a lui-même déjà suggérés.

Voilà. Tout est réglé, verrouillé. Arafat va arriver. Il ne reste plus qu'à le recevoir. Difficile de décrire la folie médiatique qui entoure son entrée dans le Palais et dans le bureau du Président. Ibrahim Souss, Roland Dumas, Farouk Kaddoumi les interprètes et moi-même sommes les seuls témoins de cette conversation :

François Mitterrand : Je suis content de vous voir à Paris. Il y a une base sur laquelle il faut que vous soyez sûr de la France : nous n'accepterons pas que les Palestiniens soient victimes de tous les coups. Vous avez le droit d'aimer votre patrie et de la servir.

Yasser Arafat : Dans le cadre de la légalité internationale...

François Mitterrand : Nous allons en parler. Notre responsabilité n'est pas la même. Je comprends la vôtre. Ma responsabilité est que ne se développent pas les germes de guerre, mais que se développent les germes de paix. C'est très difficile à régler. Il y a une terre, pas deux. Et une poussée de tous sur ces problèmes politiques d'une grande complexité. C'est ainsi que l'Histoire l'a voulu.

En 1947, nous avons reconnu l'État d'Israël et nous sommes restés fidèles à cela. Je fais la part des sentiments qui sont les vôtres, qui sont honorables. La réalité politique est que nous avons reconnu un État, et pas nécessairement sa politique. Cet État existe. Vous avez pris des positions courageuses, récemment. Le problème est posé : comment faire pour que la Palestine et que les Palestiniens créent une situation de leur choix ? Comment en arriver là ? Si on y parvient, comment vivrez-vous avec Israël ? Avec quelles relations ? Cette situation trouvera une réponse avec la collaboration des cinq Grands, qui représentent des intérêts très différents. Il ne faut pas laisser les choses à la disposition des deux grandes puissances.

Le passé est le passé. Israël existe. Les résolutions 242 et 338 existent, et elles reconnaissent initialement deux États. C'est le droit tel que nous le concevons. Vous avez été courageux. Mais je n'ai pas compris que vous soyez resté interprétatif. La résolution 242 est très claire. Pourquoi ne pas le dire clairement, même si ça vous fait de la peine ? Vous avez fait les neuf dixièmes du chemin, le reste ne coûte rien. Votre situation serait plus claire.

Je pose le problème à son point de départ. Vous avez la Charte, c'est une charte de combat. Et le combat n'est pas terminé. Il y aurait avantage à ce que vous disiez cela clairement, que vous disiez que la Charte sera abolie dans l'hypothèse de la paix. Je me permets de vous donner mes conseils avec prudence. Les risques politiques sont grands. Personne ne peut avoir la vanité de se mettre à votre place, et je respecte la personne que vous êtes, pour marquer l'esprit dans lequel je vous reçois.

C'est en 1982 que j'ai été en Israël. Les Israéliens n'ont pas écouté ce que je disais, ils ne voyaient que l'image. Les Arabes aussi. Alors que j'ai dit en Israël que les Palestiniens ont droit à une patrie. Aujourd'hui, une partie de la presse et de l'opinion juives se souvient de cette image, mais elles n'ont pas écouté ce que je disais. Israël doit sentir à la fois que la France est très vigilante pour sa sécurité et qu'elle reconnaît le droit des Palestiniens, peuple exilé, à revenir sur leur sol.

Yasser Arafat : Notre peuple vous respecte, je vous porte un grand respect et une grande amitié. Votre décision de m'inviter est courageuse. Cette visite sera une contribution efficace à la paix au Proche-Orient. Vous avez dit des choses courageuses à la Knesset. La paix au Proche-Orient nécessite beaucoup d'efforts, elle nécessite qu'on y concentre nos propres efforts.

J'ai combattu depuis 1947. En ces quarante-deux ans, je n'ai pas eu d'enfants. Eux [il désigne Ibrahim Souss et Farouk Kaddoumi] ont des enfants. C'est pour les enfants que nous voulons la paix. Quarante-deux ans de guerre, cela suffit ! Nous ne voulons pas la guerre de Cent Ans ! Les Juifs sont nos cousins. Nous avons été chassés ensemble d'Espagne et d'Andalousie. Plusieurs de nos dirigeants sont considérés comme juifs par les Juifs. Jusqu'à quand la guerre ?

Khomeyni, le dirigeant iranien, a lancé une menace contre moi, le traître, parce que j'accepte de construire un État palestinien seulement sur une partie de la Palestine. C'est vrai que nous voudrions la Palestine entière, mais notre Conseil national a décidé d'accepter qu'il existe deux États sur cette terre. C'est l'esprit même de la résolution 181. Nous demandons aujourd'hui quelque chose de moins que cette résolution 181 qui nous accordait 47 % de la terre palestinienne. Nous demandons un État palestinien sur 23 % de la terre de Palestine, c'est-à-dire des terres occupées depuis 1967, soit la moitié de ce que nous avions obtenu par la légalité internationale !

Le Dr Sauier était un Palestinien qui représentait le Koweït à d'ONU; quand il est mort, sa femme m'a demandé où l'enterrer; j'ai passé une semaine à chercher une église, entre Beyrouth-Ouest et Beyrouth-Est, où il a pu être enterré. Il y a quelques Palestiniens très riches, auprès de moi, qui se demandent où ils pourront être enterrés. Moi, je n'ai pas de pays où retourner mourir. Cette femme s'est mise à pleurer, elle m'a dit : « Je veux un pays, un passeport ! » Je n'ai pas non plus trouvé d'endroit où enterrer mon frère, l'ambassadeur de l'OLP au Yémen, mon frère que j'adorais ; il a fallu qu'un Égyptien achète une terre pour que mon frère soit enterré ! Voilà la tragédie palestinienne.

Nous voulons vivre en paix. Les Syriens, très courageux, nous accusent d'être des traîtres ! Les Iraniens, qui roulent des mécaniques, nous accusent d'être des traîtres ! Mais si je trouve une terre pour nos enfants, ce sera la paix. On ne fait la paix qu'avec ses ennemis, et nous voulons la paix avec Shamir, pas avec des amis auxquels on vient rendre visite. Je dois faire la paix avec Shamir, avec Sharon qui a demandé à dix reprises au Mossad de me faire la peau ! Ils me détestent, mais ils sont censés faire la paix avec moi, pas avec Baker ! Permettez-moi de m'ouvrir à vous : dix-sept tentatives de paix ont échoué, quel peut être l'avenir ? La guerre ?

Peut-être la quantité d'armes diminue-t-elle de par le monde, mais pas au Moyen-Orient ! Je ne veux pas parler aux Israéliens. Les Israéliens ne veulent pas parler aux Palestiniens, ils ne veulent pas parler à la Palestine. Mais un sondage indique que 65 % des Israéliens souhaitent parler avec nous. Quand Shamir a eu connaissance de ce sondage, il a prétendu qu'il était faux. Un autre sondage donne 53 % d'opinions en faveur du dialogue avec moi. Alors ? Je voudrais m'adresser aux Juifs du monde entier. [Il poursuit en me regardant très ostensiblement :] Nous autres, Palestiniens, sommes l'avant-garde du monde arabe. Si on continue à nous laisser hors du monde, sans solution, quel autre avenir que la guerre ? La guerre se fera avec les bombes nucléaires et chimiques. La guerre des Six Jours fait déjà partie des archaïsmes de l'Histoire. Devons-nous envisager une guerre avec Israël comme celle qui se déroule à l'est de Bassora, avec autant de victimes ? S'il y a une nouvelle guerre, cela sera comme ça. Vous avez des inquiétudes, nous en avons aussi. Nous vous demanderons d'intervenir entre nous deux. La paix ouvrira de vastes horizons. Il y aura une conférence avec l'Égypte. La conférence internationale peut être couronnée de succès. Pourquoi ne pas conjuguer ces efforts et les nôtres ?

François Mitterrand : Je suis, monsieur le Président, très ouvert à ce que vous dites. Le moment est venu de mettre les points sur les « i ». Il faut qu'Israël s'exprime clairement, et vous aussi. Le discours que vous tenez est d'une très grande clarté. Il ne peut pas ne pas toucher les responsables. Vos paroles sont justes. Mais vous vivez dans un état de suspicion réciproque. Il faut répéter dix fois les choses pour être cru. C'est pourquoi je vous dis : dites clairement : 1) les résolutions de l'ONU sont valables ; 2) si la paix s'installe, les dispositions de la Charte, contredites par la décision d'Alger, appartiendront au passé. Dites cela clairement! Les Israéliens seront encore hostiles, mais vous aurez pour vous l'opinion internationale et celle de l'Europe, dont j'aurai la charge dans deux mois, et j'y utiliserai ma présidence.

J'ai vu Itzhak Shamir il y a un mois, je lui ai dit que je vous recevrais. Mais je ne lui ai pas dit quand. Il faut qu'il soit dit haut et clair que votre objectif est celui-là, et pas, comme le dit Shamir, d'aller plus loin après la création d'un État.

Sur le terrorisme, vous avez fait preuve de logique. Je peux comprendre la résistance sur le terrain, en prenant garde à ce qui peut être barbare. Je suis intervenu, en 1944, au Conseil national de la Résistance, contre les attentats qui touchaient les femmes et les enfants. Le combat, c'est le combat. Si on veut la paix, il faut dire que, dès la paix faite, vous accepterez définitivement les conditions de la paix. Il vous faut le répéter.

Un point particulier : j'aimerais connaître votre position sur les élections dans les Territoires. Si les élections sont libres, il est normal d'exiger qu'elles soient contrôlées. Croyez-vous ça ?

Yasser Arafat : Je dois refuser ces élections. C'est une astuce de Shamir qui a servi aux Américains un simulacre de démocratie.

François Mitterrand : Vous avez peut-être intérêt à accepter. Je vous fais part de mes pronostics : tous les élus à 85 % seront pro-OLP, et Israël sera bien embarrassé de les avoir là.

Yasser Arafat : Pourquoi des élections ? Dans quel but ?

François Mitterrand : Israël souhaite un alibi, un argument. J'ai dit à Shamir : « Vous ne voulez rien. C'est le résumé de votre politique. » Il a lâché : « Des élections. »

Yasser Arafat : Des élections, c'est soit pour l'autodétermination, s'agissant des municipalités, soit pour un Parlement qui décide d'accorder la liberté. Avant-hier, Shamir a dit que s'il y a des élus qui déclarent leur allégeance à l'OLP, il les arrêtera. Au surplus, nous avons été échaudés par les élections de 1976 : j'avais demandé que nous acceptions des élections. Nous les avons acceptées. Les relations avec les Syriens étaient bonnes. Je voulais montrer aux Israéliens qui était ce peuple et pour qui il votait. Sur116 élus, il y a eu 90 % pro-OLP. La plupart ont été tués, amputés, expulsés, démis de leurs fonctions, jetés en prison ! Quand nous avons pris la décision de faire un pas en direction des Israéliens, j'ai eu peur de ne pas atteindre le quorum au Conseil de l'OLP. J'ai demandé à nos élus de sortir des Territoires occupés et de venir voter. Israël a refusé ! Alors, à quoi servent ces élections ? Sont-elles une étape dans le processus tout entier, ou bien le processus lui-même ? Si c'est une étape, on peut se mettre d'accord. Je suis d'accord pour rencontrer l'un des leurs en votre présence, directe ou indirecte, mais pas pour renouveler la grande erreur de 1976.

François Mitterrand : Les temps ont changé, depuis.

Yasser Arafat : Personne ne veut des élections pour les élections. Même Camp David, c'était mieux, car on nous a dit qu'après les élections il y aurait l'autodétermination.

François Mitterrand : Israël veut — c'est bien normal — se fabriquer des interlocuteurs. Il faut demander des garanties sérieuses et, si elles sont données, il sera très difficile à Israël de les refuser. Il faut discuter des conditions des élections après en avoir retenu le principe. Je suis sûr qu'Israël les acceptera.

Yasser Arafat : Vous n'êtes pas un leader quelconque, vous bénéficiez d'un grand prestige de par le monde et parmi les démocraties. Les Israéliens veulent leurs interlocuteurs. Ils veulent une délégation présidée par l'Égypte avec, en son sein, des Palestiniens, des Syriens et des Jordaniens. Ça, je n'en veux pas !

François Mitterrand : C'est une bonne réponse. Que vous obteniez les mêmes garanties, c'est évident.

Yasser Arafat : Je suis d'accord pour des négociations directes, en votre présence, s'ils retirent certaines réserves. D'aucuns émettent partout beaucoup de réserves. Il y a cinq jours, j'ai reçu un message de Rabin. Il me dit qu'il se démarque de Shamir, il me fait des propositions, mais Rabin ne me croit pas. Je lui ai dit que j'étudierais ses propositions.

François Mitterrand : Ce gouvernement israélien a été élu sur une ligne dure.

Yasser Arafat : J'ai donc deux Khomeyni en face de moi : le vrai et celui d'Israël ! [Il éclate de rire.]

François Mitterrand : Sur le retour des Palestiniens en Palestine, une précaution serait utile : délimiter ce retour aux frontières. Le futur État palestinien, que je souhaite, pour les Israéliens, c'est un obstacle.

Yasser Arafat : La résolution 194 est claire, on y a parlé de « compensations ». Mais combien, sur les trois millions de Palestiniens vivant en Jordanie, qui détiennent 86 % des propriétés d'Amman, partiront-ils ? Et ceux qui sont dans le Golfe, en Arabie Saoudite, ceux-là non plus ne voudront pas revenir. Je souhaiterais que leurs capitaux affluent dans l'État et qu'ils s'y rendent en visite. Ce sont eux qui ont rendu le Liban prospère. Je devrai les forcer à dire qu'ils sont prêts à recevoir des compensations ! Je suis prêt à mettre cela à l'ordre du jour.

La résolution 181 parle d'« économie conjointe ». Il faut un accord sur l'économie, sur l'eau, sur Gaza au moins...

François Mitterrand : Voilà un programme chargé ! Où en êtes-vous avec la Jordanie ?

Yasser Arafat : Les habitants de Cisjordanie sont sans État. Je suis responsable de 23 000 fonctionnaires. Et ne croyez pas que les Arabes soient généreux ! Nous avons gardé de très bonnes relations avec la Jordanie. Nous voulons une confédération librement consentie avec elle.

François Mitterrand : Oui, il faudrait d'abord un pouvoir palestinien. J'ai entendu toutes les parties prenantes dans cette région. La Syrie est contre votre État.

Yasser Arafat, riant : Elle ne veut ni le Liban, ni la Jordanie, ni Israël. Pour Assad, la Palestine, c'est le sud de la Syrie. Je lui ai riposté une fois : « Non ! La Syrie, c'est le nord de la Palestine ! »

François Mitterrand : Ce que nous disons ici en souriant pose un problème sérieux. Il ne faut pas que tous les voisins soient inquiets. Le seul pays ouvert à votre existence est la Jordanie.

Yasser Arafat : Et l'Égypte, et les autres États arabes...

François Mitterrand : Gaza n'a jamais été juive dans l'Histoire. Ils ne l'ont jamais voulu. Shamir a plus d'ambitions que les vieux prophètes... [L'huissier vient signaler que le temps passe.] Je suis heureux de recevoir ici M. Souss, qui a le respect des Français et de leur gouvernement, qui est un représentant très digne de votre peuple ; son rôle est très difficile... Le Premier ministre n'est pas là mais vous recevra à dîner demain. Je souhaite que votre voyage soit fécond. Il faut que vous m'aidiez à faire comprendre à l'opinion l'utilité de nos relations. Aidez-moi : c'est une cause juste et difficile. Il faut qu'il y ait de la confiance au cours de vos entretiens, dont je serai tenu informé. J'aimerais que vous parliez de Jérusalem et de sujets pratiques : la conférence préparatoire à la conférence elle-même. Comment déboucher sur des conversations directes ? La force est souvent une faiblesse... Je souhaite que tout cela soit évoqué.


Roland Dumas reçoit Yasser Arafat dans l'après-midi. Il lui fait prendre note du mot caduc, pour qualifier la Charte de l'OLP qu'il utilisera le soir même à la télévision. Le voyage a trouvé sa justification.

Robert Hersant, actionnaire de La Cinq, écrit à François Mitterrand pour protester contre les projets de décrets de Catherine Tasca et Jack Lang sur les quotas d'oeuvres françaises à la télévision. Le Président fait préparer une réponse argumentée.

Helmut Kohl confirme la suppression de la retenue à la source qu'il a déjà annoncée au Bundestag. Mais il s'agit d'une affaire de politique intérieure, nous rassure Hans-Dietrich Genscher. La retenue à la source sera rétablie lorsque l'harmonisation sera décidée au niveau européen. Et là, nous serons du côté de la France et nous vous soutiendrons.

Rien n'est moins sûr, car le Chancelier cédera sûrement alors aux Britanniques !

D'autres prises de position du Chancelier, lourdes d'implications pour l'Europe, sont d'ailleurs tout aussi inquiétantes : il prend parti pour des mesures contre la pollution automobile qui favorisent surtout les intérêts allemands, sans attendre un accord européen ; il met une condition à l'aide aux pays endettés (les projets doivent prendre en compte la protection de l'environnement) sans le moindre accord préalable avec nous. Comme si la politique étrangère de la République fédérale avait des velléités d'autonomie qu'elle n'a jamais montrées jusqu'ici. Comme si l'Europe n'était plus le cadre privilégié, mais un instrument de sa politique étrangère, utilisé à sa guise. Tous les pays européens se comportaient déjà peu ou prou ainsi, sauf la RFA.

La RFA avec sa culpabilité qui s'efface...

En Hongrie, amorce de démantèlement du rideau de fer avec l'Autriche. Les Hongrois vont venir librement à Vienne. Que restera-t-il de la peur qui fait tenir debout ces régimes ?

Mercredi 3 mai 1989

Avant le Conseil des ministres, remarquant la communication d'un secrétaire d'État dont il n'admire pas les qualités de concision, le Président murmure : Il ferait mieux de s'inspirer de Tacite que de Cicéron.

Après l'exposé de Roland Dumas sur la situation au Liban, le Président : Il y a en fait deux puissances occupantes, la Syrie et Israël, qui ont passé une sorte de pacte tacite afin que l'une soit tranquille au Sud et que l'autre ne soit pas dérangée dans le reste du Liban. Nous pouvons très vite nous retrouver dans la situation antérieure, et nous risquons d'avoir un drame de grande ampleur.

A propos de l'Allemagne : Je ne suis pas à ce point pessimiste. La situation géographique de l'Allemagne n'est pas celle de la France. Que les Allemands veuillent la réunification, c'est parfaitement logique et normal. Il faut que nous prenions en compte dans notre diplomatie ce besoin irrépressible. Cela signifie une politique française vis-à-vis de l'est de l'Europe qui permette de poser autrement le problème allemand.

A propos de la troisième option zéro : Il n'y a pas de politique britannique, il y a une politique anglo-américaine. Quand j'ai vu Bush, il m'a dit : « Ce que je vous demande, c'est que vous recommenciez le discours du Bundestag. » Je lui ai répondu qu'une fois suffisait et je lui ai dit qu'en tout cas nous ne rentrerions pas dans le commandement intégré.

A propos d'Arafat et de la charte de l'OLP : Si l'OLP n'obtient aucune concession, pourquoi devrait-elle déposer son arme de combat ?

A propos des réactions françaises à la visite du chef de l'OLP : La droite ne fréquentait M. Arafat que lorsqu'il était terroriste ; moi, c'est vrai, je l'ai vu en 1974, au Caire, mais c'était par hasard et ce n'était pas prévu.

Le Président évoque le traitement infligé naguère par la communauté juive américaine à Georges Pompidou lors de son voyage à Chicago ; il évoque l'épisode controversé de Giscard d'Estaing observant Israël depuis un poste militaire en Jordanie, ce que l'intéressé a d'ailleurs démenti avoir jamais fait. Il rappelle qu'en 1982 Gaston Defferre et lui, rue des Rosiers, tout de suite après l'attentat, se sont fait traiter d'assassins : Je suis étonné que la communauté croie indispensable de s'associer uniquement à des parlementaires d'opposition et à l'ambassadeur d'Israël pour dénigrer la venue d'Arafat... Vous savez, dans toutes les affaires difficiles, on peut compter sur la couardise humaine. Faisons donc ce que nous avons à faire. Quant à Arafat, demandons-lui de parler clairement. C'est ce qu'il semble avoir commencé à faire... Sa déclaration à la télévision française était bienvenue. Elle a eu un retentissement dans le monde entier.

Jeudi 4 mai 1989

Tragédie : Jean-Marie Tjibaou et Yeweiné Yeweiné sont assassinés à Ouvéa par un extrémiste canaque.

300 000 étudiants défilent à Pékin. La prochaine visite de Gorbatchev y attire les médias et leur sert de prétexte. Ni l'ambassade, ni les services ne savent rien sur la lutte de pouvoir qui se joue à Pékin... Tout reste à faire. L'ignorance à l'égard de ces pays, mis à part quelques très rares diplomates ou journalistes, nous coûtera cher.

Travail avec le Président sur son discours de demain au Conseil de l'Europe. Il ne contient rien de bien important.

Vendredi 5 mai 1989

François Mitterrand, s'adressant à Strasbourg à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe pour le 40e anniversaire de l'organisation, souhaite que des liens plus forts soient établis avec l'Europe de l'Est.

Adhésion de la Finlande au Conseil de l'Europe.

A Madrid, je rencontre Felipe Gonzalez à la Moncloa. L'Espagne assure pendant deux mois encore la présidence de l'Europe. Gonzalez m'indique que le projet d'ordre du jour du Sommet européen sera prêt dans le courant de la semaine. Le fait que le « rapport Delors » sur l'Union monétaire ait été adopté par consensus lui confère une force qu'il convient d'utiliser pour son application. Face à l'opposition prévisible de la Grande-Bretagne, il faut définir la stratégie la plus efficace. Deux formules paraissent envisageables : soit se ranger à l'idée d'appliquer les trois phases prévues dans le rapport et évoquer à Madrid les modalités de la convocation d'une conférence intergouvernementale en vue de la modification du Traité de Rome ; soit proposer l'adoption de dispositions intermédiaires qui, en ménageant les réticences britanniques, permettraient d'aboutir, par étapes, à l'Union monétaire. Dans cette seconde hypothèse, la difficulté consisterait à trouver un lien obligatoire et contraignant entre l'adoption des premières mesures et la convocation de la conférence.

Felipe Gonzalez considère que la seconde hypothèse doit être privilégiée si elle peut permettre d'éviter une crise ouverte avec la Grande-Bretagne. Il estime toutefois que si cette formule doit conduire à un report sine die de l'Union monétaire, il est préférable de poser immédiatement le problème, quitte à déclencher une crise. Il est prêt à en prendre la responsabilité politique, considérant que la dramatisation a souvent été, par le passé, un facteur utile pour faire avancer la construction européenne.

Carlos Solchaga, ministre espagnol des Finances, m'explique que les oppositions conjuguées de la Grande-Bretagne, du Luxembourg et aujourd'hui de la RFA compromettent toute perspective de déboucher tant sur la fiscalité de l'épargne que sur l'harmonisation de la TVA. Il estime par conséquent que la proposition Scrivener ne pourra être adoptée par le prochain Conseil économique. Il faut donc rechercher une formule intermédiaire qui sauvegarde le principe de la taxation et permette à la RFA de s'y rallier sans revenir sur sa décision de suppression de la retenue à la source.

Gonzalez et son ministre de l'Économie et des Finances sont conscients des difficultés politiques qu'entraîne la libéralisation sans contrepartie des mouvements de capitaux.

J'explique l'état d'avancement des démarches au sein du Groupe des Sept en vue de l'adoption d'une formule de financement de la dette des pays à revenus intermédiaires ; ce plan est aujourd'hui suffisamment avancé pour pouvoir faire l'objet d'une discussion au Conseil européen de Madrid. Felipe Gonzalez indique qu'il est favorable à l'inscription de ce point à l'ordre du jour si la RFA et la Grande-Bretagne ne s'y opposent pas. Il ne veut pas qu'une opposition déclarée de l'une ou de l'autre compromette la discussion au Sommet de l'Arche. En revanche, si la discussion à Madrid peut être utile, il sera heureux d'y contribuer.

Sur le fond, Carlos Solchaga s'inquiète de l'attitude des Américains, hostiles à un financement par recours au FMI (émission de DTS). Il souhaite savoir comment nos propositions s'articulent avec celles du plan Brady. Il est convenu que le directeur du Trésor prendra contact avec lui et lui fournira toutes les informations utiles.

Felipe Gonzalez fait allusion à l'éventualité d'un élargissement du Groupe des Sept pour y accueillir l'Australie. Si cette hypothèse se présente, il souhaite que la candidature de l'Espagne soit également considérée.

Il rappelle la demande du président nicaraguayen Daniel Ortega de recevoir une aide financière de 250 millions de dollars, dont 40 millions devraient être fournis immédiatement. Dans la perspective de la rencontre de Stockholm sur ce sujet, le chef du gouvernement espagnol propose que la France, l'Italie et l'Espagne s'associent pour fournir cette aide d'urgence. S'agissant de Madrid, la contribution prendrait la forme d'un prêt à intérêt bonifié (creditos blandos) et non d'un don.

L'ayatollah Ali Rafsandjani appelle les Palestiniens à tuer des Américains, des Britanniques ou des Français en réponse à la brutalité sioniste en Palestine.

Michel Rocard exclut que les élections provinciales en Nouvelle-Calédonie, prévues pour le 11 juin, se tiennent pendant la période de deuil consécutive à l'assassinat de Tjibaou.

Samedi 6 mai 1989

Le Président est furieux de la décision de Michel Rocard de reporter les élections provinciales prévues en Nouvelle-Calédonie pour dans un mois. Il lui demande de revenir sur son annonce : Reculer le scrutin, c'est donner raison aux assassins. Rocard accepte et décide de partir pour Nouméa assister aux obsèques de Tjibaou.

Lundi 8 mai 1989

François Mitterrand : Encore une célébration ! Le mois est fait de fausses victoires et de vraies vacances.

Mardi 9 mai 1989

Pour fêter leur « premier anniversaire », Michel Rocard invite François Mitterrand à déjeuner à Matignon. Il y a là cinq collaborateurs du Président et autant du Premier ministre. La conversation, aimable, un peu empruntée, n'aborde rien de sérieux. Longue digression sur le départ des communistes du gouvernement en 1946.

François Mitterrand me dit peu après: Méfiez-vous de ces gens, ce sont des barbares. Pour lui, l'expression désigne des gens incultes, pas forcément des adversaires.

François Mitterrand : La question européenne essentielle est d'avoir un accord monétaire avec l'Allemagne pour pouvoir se permettre un conflit avec la Grande-Bretagne.

Mercredi 10 mai 1989

Au Conseil des ministres, Pierre Bérégovoy rend compte de la création d'une pièce de 500 francs. Il s'agit d'une pièce de collection. Le Président, qui est parfaitement au courant, interroge le ministre : Cette pièce, vous la vendez combien ? Pierre Bérégovoy répond : 3 000 francs, ce qui soulève un éclat de rire général. François Mitterrand : Vous êtes dans le droit-fil de Philippe le Bel !

Après un exposé de Roger Fauroux sur la politique énergétique, le Président conclut : Le nucléaire nuit beaucoup moins aux hommes que les autres formes d'énergie.

Puis il intervient à propos de la Nouvelle-Calédonie : Je n'étais pas d'accord pour faire repousser la date des élections provinciales. Je l'ai fait savoir au Premier ministre qui était d'un avis radicalement opposé. Reculer le scrutin, cela revenait à donner raison aux assassins. Il s'agissait d'une question de principe et j'étais prêt à intervenir là-dessus pour dire que les élections devaient avoir lieu à la date prévue. Michel Rocard est parti là-bas [le 7 mai] et a annoncé que la consultation ne serait pas reportée. C'est bien.

Catherine Lalumière est élue secrétaire générale du Conseil de l'Europe.

Jeudi 11 mai 1989

A propos des prochaines élections européennes, le Président : Finalement, dans ce scrutin, Chirac et Rocard ont le même objectif. La liste qu'ils soutiennent — la liste Giscard pour l'un, la liste Fabius pour l'autre — ne doit pas réaliser un trop mauvais score, mais il ne faut pas non plus qu'elle en fasse un trop bon.

Mgr Lustiger refuse de s'associer aux cérémonies prévues prochainement pour le transfert des cendres de l'abbé Grégoire au Panthéon. Deux siècles après, l'abbé révolutionnaire est toujours aussi mal vu de sa hiérarchie !...

François Mitterrand reçoit les dirigeants du CRIF. La rencontre se passe mal. Les responsables de la communauté juive protestent à nouveau contre la visite de Yasser Arafat. Le Président leur répond : La France n'est pas comme le Maroc au temps des maréchaux : nous ne sommes pas à la remorque de M. Shamir ! La formule est plutôt mal prise.

Rencontre entre le secrétaire d'État américain James Baker et Mikhaïl Gorbatchev à Moscou. Le leader soviétique annonce le retrait unilatéral de 500 ogives nucléaires tactiques et présente de nouvelles propositions de réduction des forces conventionnelles en Europe d'ici à 1991, sous réserve de réciprocité de la part de l' OTAN. Le camp occidental est au pied du mur. Difficile pour lui de continuer à refuser ce qu'il a si longtemps réclamé.

Vendredi 12 mai 1989

George Bush expose, après un réexamen de plus de trois mois, sa vision d'ensemble des relations soviéto-américaines ; il demande à Moscou de prouver sa bonne volonté en déchirant le rideau de fer. Mais il ne peut faire autrement que de constater que l'URSS a changé et que la question de son intégration à la communauté des nations se pose vraiment pour la première fois. En revanche, le Président américain se garde de répondre sur la question précise du désarmement en Europe.

Heurts meurtriers entre Arméniens et Azéris dans le Haut-Karabakh.

Samedi 13 mai 1989

A Pékin, manifestations prévues du fait que les correspondants de presse internationaux affluent, deux jours avant la visite officielle de Gorbatchev. Des étudiants entament une grève de la faim place Tien-an-Men, avec le soutien des Pékinois. L'URSS a Gorbatchev. Nous, qui avons-nous ? interroge une banderole parmi d'autres qui réclament le départ à la retraite de Deng Xiaoping. Le peuple chinois va-t-il rejoindre le camp de ceux qui n'ont plus peur ? Un grand mouvement emportera-t-il tout ? Osera-t-on tirer à Pékin alors qu'on ne tire plus à Varsovie ?

Dimanche 14 mai 1989

Le plan Shamir, approuvé par le Conseil des ministres israélien, est rejeté par le Comité exécutif de l'OLP. Violences à Gaza.

A Solutré, François Mitterrand annonce le prochain dépôt d'un projet de loi sur le financement des partis politiques : On ne peut laisser durablement la gestion démocratique se confondre avec des formes, même ténues, de concussion.

Lundi 15 mai 1989

La bande de Gaza est totalement isolée et placée sous couvre-feu en raison d'expéditions punitives de colons israéliens.

Mardi 16 mai 1989

Après les propos tenus avant-hier à Solutré par le Président au sujet d'un projet de loi sur le financement des partis politiques, le problème de l'amnistie concernant les délits liés à ce financement et à celui des campagnes électorales vient en discussion au petit déjeuner des « éléphants ». Pierre Mauroy, qui en est un chaud partisan, et qui en a convaincu le Président, évoque le risque qu'on assiste à l'inculpation de milliers d'élus socialistes si on n'y procède pas. Il explique que le projet d'amnistie visant les activités de l'ARC (en Guadeloupe) pourrait s'étendre aux affaires de financement politique, en particulier à celle de la SORMAE. Ce texte doit venir devant le Parlement le 5 juin prochain.

Michel Rocard est plutôt réservé. Tous les élus présents autour de la table y sont favorables. Mauroy et Emmanuelli agitent une menace : si l'amnistie n'est pas « exhaustive », cela signifierait, de la part du gouvernement, une rupture de solidarité avec les socialistes. Ceux-ci s'en souviendront. Autrement dit, s'il n'y a pas amnistie, Rocard peut faire une croix sur l'élection présidentielle.

Très longue conversation avec Horst Teltschik sur les questions de défense. J'en retiens ceci : Nous sommes d'accord avec les Américains pour ne plus parler du déploiement éventuel des nouvelles fusées à courte portée avant deux ans. Nous sommes prêts à dire qu'aucune négociation sur le désarmement nucléaire en Europe ne doit reprendre avant que la négociation conventionnelle n'ait abouti à Vienne. Et qu'en tout état de cause elle ne devra pas aboutir à une troisième option zéro. Le Président aiderait beaucoup le Chancelier s'il disait qu'il était hostile à une troisième option zéro, ou, pour le moins, à tout désarmement nucléaire avant un rééquilibrage conventionnel.

François Mitterrand décide de tenir une conférence de presse sur les problèmes européens afin de contrer les critiques sur son « inaction » avant le début de la présidence française.

Renaud m'affirme que, contrairement à ce qu'indique un article paru récemment, il n'a pas dit, au journaliste qui l'interrogeait, être déçu par le Président, mais par le gouvernement.

Il me dit son hostilité à la présence des Sept à Paris pour le 14 Juillet. Il m'annonce qu'il souhaite organiser, les 15 et 16 juillet prochains, une réunion des pays les plus pauvres afin de faire pièce à celle du G7. Je lui réponds que je me tiens prêt à l'aider à faire en sorte que cette réunion se passe bien.

Mercredi 17 mai 1989

Conseil des ministres. Jospin décrit longuement son projet, très remarquable à mon avis, de loi d'orientation pour l'Éducation nationale.

Jack Lang : C'est un grand texte. Mais il faudrait que l'éducation artistique soit mieux traitée.

Jean-Pierre Chevènement pose la question de la laïcité, qui ne figure pas dans le texte.

Lionel Jospin : Moi, ça m'est égal, mais est-ce que cela ne va pas poser un problème avec l'enseignement privé ? Je suis d'avis de le mettre dans l'exposé des motifs.

Le Président : La laïcité, c'est quand même constitutionnel... Il faudrait faire une référence à la Constitution, à la laïcité bien comprise, sans pour autant offenser ceux qui préferent une autre voie.

Puis il exalte la réussite de l'école primaire publique de 1884 à 1930.

Pierre Joxe présente ensuite son projet de loi sur les conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France, qui modifiera la loi Pasqua de 1986.

Le Président : Il y a abrogation de certaines dispositions, mais il n'y a pas abrogation de toute la loi, puisque celle-ci comportait des dispositions traditionnelles. Je me réjouis de ce texte qui est conforme aux intentions que j'avais exprimées. J'espère que, sur certains points, ce ne sera qu'un début [allusion au droit de vote des étrangers].

Sur le problème du travail et des ateliers clandestins, il ajoute : Tout le monde les connaît, on les visite, je les ai visités... Il faut agir. Il ne manque que la volonté politique.

Puis on parle du budget de la Défense.

Jean-Pierre Chevènement : Moi, je suis aux ordres. Qu'on m'indique seulement quel système d'armes je dois sacrifier. Supprimer le Rafale, c'est tuer Dassault et toute l'électronique aéronautique. Renoncer au char Leclerc, c'est tuer les arsenaux de l'Armée de terre et fabriquer des milliers de chômeurs. Torpiller le porte-avions nucléaire, c'est démolir les arsenaux de la Marine. Sans compter qu'avec le nom qu'il porte [le Charles-de-Gaulle], ça la ficherait mal !

Le ministre de la Défense se dit totalement confiant, persuadé que le Président va lui obtenir une rallonge de 15 milliards sur le montant (420 milliards) qu'était prêt à lui allouer le Premier ministre.

Il y a trois mois, Chevènement réclamait 450 milliards sur quatre ans ; il ne demande « plus » aujourd'hui que 435 milliards pour s'en tenir aux investissements prévus par la loi de programmation militaire, en particulier le char Leclerc et le porte-avions.

Après le Conseil, réunion de travail, à Paris, entre les collaborateurs du Président et ceux du Chancelier (Hubert Védrine, Élisabeth Guigou, Horst Teltschik, Joachim Bitterlisch et moi) sur l'Europe.

Horst Teltschik : Sur l'Europe monétaire, le Chancelier est prêt à affronter Mme Thatcher et à l'isoler. Mais il souhaite qu'on attende la présidence française pour lancer la conférence intergouvernementale. En ce qui concerne la fiscalité de l'épargne, le nouveau ministre des Finances allemand est hostile à toute fiscalité ; il faudrait qu'il entende lui-même le point de vue français.

Autrement dit, le Chancelier s'en lave les mains !

Élisabeth Guigou rappelle les engagements, pris par le Chancelier à Évian en 1988, de créer une fiscalité européenne de l'épargne en échange de la libre circulation des capitaux. Les collaborateurs du Chancelier répondent qu'ils voient beaucoup de journalistes français pour leur expliquer qu'il n'y a pas remise en cause de l'engagement européen de l'Allemagne. Maigre consolation ! La RFA a renoncé à ce pan essentiel de la construction européenne. Déjà, l'Europe l'intéresse moins...

Une réunion des sept directeurs du Trésor montre qu'on progresse dans la voie d'un accord sur la dette avant le Sommet de l'Arche. Sont entérinés la nécessité de réduire la dette bancaire ; l'échange d'une partie des créances bancaires actuelles contre des titres de moindre valeur, garantis internationalement ; la possibilité de réduire les taux d'intérêt d'une autre fraction de la dette bancaire en la garantissant. Reste à décider du financement de la garantie (par les DTS ou pas ?). Le FMI et la Banque mondiale ont déjà réuni 15 milliards de dollars ; il faut plaider pour qu'on dispose en sus de DTS, ressources gratuites. La liste des pays concernés n'est pas non plus établie. Évidemment, l'Argentine et le Brésil ne peuvent y figurer pour l'instant en raison de leur désordre économique. Le Mexique, l'Égypte, la Pologne sont au premier rang.

A Prague, libération de Vaclav Havel par décision du tribunal d'application des peines.

Jeudi 18 mai 1989

Conférence de presse de François Mitterrand à l'Élysée, consacrée à la politique étrangère et à la Défense. Derrière le Président, à côté du drapeau français, est placé celui de la Communauté européenne.

Le Président expose les cinq points principaux qui permettront d'avancer vers la construction de l'Europe politique : Union économique et monétaire, espace social, Europe culturelle et audiovisuelle, environnement, Europe des citoyens. Il répond à des questions sur le rôle du Parlement européen, sur le développement culturel. Il énumère les progrès de l'Europe dus à la France : Europe de la pêche, Eurêka technologique et audiovisuel, engagement de l'Acte unique, règlement de contentieux, doublement des fonds structurels, directives sur la protection sociale.

François Mitterrand termine par un avertissement : Il faudra bien qu'il existe des règles du jeu qui soient respectées. Une discussion sur la fiscalité s'impose : un contrat repose sur l'honnêteté, pas simplement sur la sanction. La position de la France est essentiellement une position de défense de la paix, une position de construction de l'Europe, une position de développement économique, à commencer par le désendettement des pays pauvres, une position de justice dans le monde, de respect des droits de l'homme et de respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La France, par-dessus tout, tient à garder son rang, à défendre ses intérêts et sa sécurité.

En matière de défense, le Président tranche le différend entre Rocard et Chevènement : celui-ci devra consentir 40 milliards de sacrifices, mais le char Leclerc et le porte-avions seront préservés.

A propos du désarmement, il réaffirme sa préférence pour la réduction des armes conventionnelles. Il est favorable, dit-il, à la troisième option zéro. Et il annonce que la France renoncera aux essais nucléaires dès que les États-Unis, l'URSS et le Royaume-Uni feront de même.

Vendredi 19 mai 1989

Horst Teltschik m'appelle de la part du Chancelier pour transmettre au Président sa satisfaction pour ce qu'il a déclaré hier sur l'Allemagne, l'Europe et la troisième option zéro. Et il est content de ce que j'ai dit sur la fiscalité de l'épargne ? bougonne François Mitterrand.

Conseil informel des ministres des Finances de la Communauté à S'Agaro (Catalogne). Les débats portent sur l'approfondissement de l'Union économique et monétaire. Accord pour proposer au Conseil européen le lancement de la première étape et la convocation d'une conférence intergouvernementale. Mais Theo Waigel, ministre des Finances de RFA, a une attitude réservée qui n'est pas celle du Chancelier. Felipe Gonzalez est déterminé à faire avancer le dossier. Pour l'heure, concernant la fiscalité de l'épargne, il n'y a aucune chance de voir le ministre accepter de restaurer la retenue à la source.

Le Chancelier a demandé à son ministre d'avancer sur l'Union économique et monétaire. Les Britanniques n'ont pas opposé de veto catégorique à la Commission, ce qui a permis un accord, mais Jacques Delors estime que Margaret Thatcher s'emploiera, au Sommet de Madrid, à torpiller la discussion et à empêcher que quoi que ce soit progresse.

Arrivée du Président à Ottawa avant d'aller aux États-Unis où une rencontre de deux jours est prévue dans la résidence privée des Bush, près de Boston.

En Italie, Ciriaco De Mita, Premier ministre depuis avril 1988, remet la démission de son gouvernement en raison de désaccords entre démocrates-chrétiens et socialistes, les deux principaux partis de la coalition.

Samedi 20 mai 1989

Deux jours après le départ de Gorbatchev de la capitale chinoise, la loi martiale est instaurée à Pékin. Mais la population empêche l'armée d'intervenir contre les étudiants qui viennent de plus en plus nombreux camper sur la place Tien-an-Men.

Journée à Kennenbuck Port. Rencontre avec George Bush : première discussion sérieuse sur l'hypothèse d'une réunification allemande.

George Bush : On essaie de travailler avec les Allemands. Il faut aider Kohl, parler de négociations, mais ne pas laisser l'Alliance aller à la dérive.

François Mitterrand : Son opinion ne veut plus d'armement nucléaire sur son sol, et Gorbatchev y est très populaire. Les Verts, les nationalistes sont très influents. Les sociaux-démocrates sont idéalistes et démagogiques ; ils veulent un accord permettant la réunification allemande. Ils se font des illusions. L'équilibre de l'Europe est fonction depuis des siècles de l'expansion allemande. Les Soviétiques ne céderont jamais là-dessus. Sur le plan de la politique étrangère, je préfère que Kohl gagne les élections. Mme Thatcher ne supporte pas la relation franco-allemande. J'ai téléphoné à Kohl après son contestable discours du Bundestag. Mme Thatcher a fait une déclaration publique, pas moi. Faut-il une troisième option zéro ? Dans l'état actuel, c'est inacceptable en raison de la supériorité soviétique. Là-dessus, Helmut Kohl est d'accord avec nous, mais ne peut le dire. Pour obtenir le soutien de son opinion, il lui faut parler de l'équilibre classique et stratégique.

George Bush : Je vous montrerai le texte que j'ai proposé là-dessus aux Allemands et on en parlera avec la Dame de fer.

François Mitterrand : Si vous réussissez la négociation SNF avant 1992, les armes n'auront pas à être modernisées. Sur ces bases, un accord est possible. Genscher est un Allemand de l'Est, un réfugié, il ne pense qu'à la coupure de l'Allemagne et à sa réunification.

George Bush : En tant que Président de la France, êtes-vous pour [la réunification] ?

François Mitterrand : Je ne suis pas contre, en raison des changements intervenus à l'Est. Si le peuple allemand la veut, nous ne nous y opposerons pas. Mais les conditions n'ont pas changé au point que cela soit possible.

George Bush : C'est aussi notre position officielle, mais il faut en parler davantage. Cela peut se faire...

François Mitterrand : Non, je ne crois pas avant dix ans. J'ai toujours pensé que l'empire soviétique se disloquera avant la fin du siècle. Le problème allemand est central pour eux. Jusqu'au bout, ils s'y opposeront, par la force. Il n'y a que deux causes de guerre possible en Europe : si la RFA se dote de l'arme nucléaire et si un mouvement populaire pousse à la réunification des deux Allemagnes.

George Bush : Je veux que Gorbatchev réussisse. Mais je suis prudent. Chevardnadze a déclaré qu'ils vont stopper le démantèlement des missiles SS 23. C'est pour nous inacceptable.

François Mitterrand : Le Parti et l'armée ont encore assez de force pour accuser Gorbatchev de ruiner la puissance soviétique. Il veut la paix, mais il est menacé par le rythme de l'évolution. Il faut se montrer prudent. Il peut être amené à faire des aller et retour.

George Bush : Je vais me rendre en Pologne et en Hongrie pour les encourager à bouger, mais sans envolées lyriques qui embarrasseraient les Soviétiques. Puis, au sujet de la coopération entre la France et les États-Unis sur les missiles : Les accords de 1970 sont excellents. J'ai décidé que cette coopération continue sur les mêmes bases.

François Mitterrand, sur le Liban : Il faut un accord avec l'URSS pour arrêter tout cela, comme en Afghanistan, comme au Cambodge, en réduisant notre aide économique à la Syrie pour la faire céder. Je redoute la destruction physique des chrétiens. Gorbatchev est bien disposé. Le danger est de voir deux cents fanatiques pro-iraniens entrer dans le réduit chrétien et massacrer tout le monde. Nous sommes à la veille d'un génocide.

James Baker : Il faut dire aussi à l'Irak de ne plus livrer d'armes à Aoun.

George Bush, sur le Cambodge : J'ai vu Sihanouk, ce n'est pas un homme très stable.

François Mitterrand, sur Israël : Vous avez des épousailles avec M. Shamir... et je tiens la bougie !

George Bush : La communauté juive américaine prend ses distances avec lui, mais je ne suis pas très optimiste. Israël a besoin d'un contact entre l'OLP et lui. L'OLP doit le comprendre.

François Mitterrand : Oui, c'est ce que j'ai dit à Arafat.

George Bush : Vous qui connaissez cette région, pourquoi êtes-vous sceptique sur les chances de paix ?

François Mitterrand : Parce que Shamir considère les élections dans les territoires comme une fin, et non comme un début. Pour Israël, le problème est d'ailleurs tragique, car la Cisjordanie est la terre la plus sacrée du peuple juif.

George Bush : Je ne pense pas que Shamir bouge. Rabin et Pérès bougeraient plus vite.

Dans le cours de la conversation, à propos de l'occidentalisation de la Chine, François Mitterrand émet une remarque qui fait beaucoup rire George Bush : En 1961, quand je suis allé voir Mao, les filles étaient laides ; en 1983, elles étaient devenues jolies...

Vers 18 heures, Barbara Bush annonce à Danielle Mitterrand, qui a du mal à dissimuler son étonnement, qu'elle a fait avancer à 7 heures la messe prévue pour le lendemain matin afin de permettre aux Français d'arriver ensuite à temps en hélicoptère à l'université de Boston. Le Président remercie chaleureusement, puis, se tournant vers Roland Dumas et Hubert Védrine : J'ai beaucoup de travail. Allez donc à la messe à ma place.

Vu dans la bibliothèque du salon de Bush les Mémoires de Nixon annotés par lui.

Dîner très chaleureux, familial, dans la belle maison en bois du Président américain. Conversation sur l'aide à l'Amérique centrale, sur Noriega, le dictateur panaméen :

George Bush, sur Noriega : Il faut qu'on le fasse partir. Mais je ne peux rien, sauf s'il tire sur les soldats américains. Beaucoup d'officiers sont prêts à le chasser.

François Mitterrand : Prenez garde. Une épreuve de force avec vous le rendra populaire au Panama.

George Bush : Il y a ici plus de scepticisme que jamais sur la volonté démocratique du Nicaragua.

François Mitterrand : Je ne suis pas d'accord avec vous. Vous faites une erreur d'analyse.

George Bush : Je veux vous convaincre que les sandinistes sont maoïstes, léninistes, qu'ils ne tiennent pas leur parole ; tous leurs voisins le disent.

François Mitterrand : On paie encore la note des événements d'il y a huit ans. Le régime peut réussir. Regardez Saint-Domingue...

George Bush : Le Nicaragua a une énorme armée. C'est un pays « solidifié », il ne peut plus évoluer.

François Mitterrand : Si j'étais au Nicaragua, je ne croirais pas au salut venant du Nord !

George Bush : Mais Ortega perdrait des élections libres !

François Mitterrand : Je pense au contraire qu'il les gagnerait.

George Bush : Ce n'est pas un démocrate. Il n'y a pas là-bas de liberté de la presse. Il devrait distribuer du papier aux journaux d'opposition et donner à celle-ci accès à la télévision.

François Mitterrand : En France, je suis resté sept ans sans aller à la télévision, et les États-Unis ne m'ont pas envoyé de secours !

Éclats de rire.

François Burck succède à Jean-Marie Tjibaou à la Présidence de l'Union calédonienne, principale composante du FLNKS.

A Moscou, 100 000 personnes réclament la démocratie.

En Bulgarie, affrontements entre la gendarmerie et les communautés turque et musulmane ; début de l'exode des Turcs de ce pays.

Lundi 22 mai 1989

Sur l'amnistie, une nouvelle réunion se tient autour de Jean-Paul Huchon et Jean-Louis Bianco, avec Pierre Arpaillange, Pierre Mauroy et Henri Emmanuelli. A mots à peine couverts, Pierre Mauroy et Henri Emmanuelli reprochent à Pierre Arpaillange de ne pas tenir ses juges. Le garde des Sceaux s'en défend et fait part de son impuissance à endiguer ce qui tourne à l'amoncellement d'« affaires ».

Guy Carcassonne suggère une sorte de mea culpa collectif des socialistes, qui expliquerait que l'absence de législation les a obligés à violer les lois à défaut d'enfreindre la morale. Aussi demanderaient-ils solennellement à être tous inculpés, tandis que, par ailleurs, ils feraient le nécessaire pour que les mêmes faits ne se reproduisent plus en adoptant une législation nouvelle vigoureuse. Michel Rocard serait prêt à se joindre lui-même à une telle démarche du Bureau exécutif du Parti. Cette proposition n'est pas sérieusement prise en considération : C'est de la folie, disent Pierre Mauroy et Henri Emmanuelli. Cela ferait des milliers d'inculpations !

Ceux qui sont hostiles à l'amnistie mettent d'emblée l'accent sur ses dangers : impopularité et inefficacité. Impopularité politique, tant il est certain qu'on criera à l'auto-amnistie. Inefficacité technique, tant il est assuré que des juges déchaînés ne se priveront pas de mener à bien toutes leurs enquêtes, en les entourant d'un maximum de publicité, avant, le cas échéant, tout à fait en fin de parcours, de constater que les faits ont été amnistiés.

Rien n'y fait : la direction du PS, soutenue par la présidence du groupe, tient à cette amnistie.

L'idée de mea culpa est enterrée. Ne reste que l'amnistie. Massive...

Un grand secret d'État va être rendu public. Bill Maynes, directeur de la revue trimestrielle Foreign Policy, prévient l'ambassade de France à Washington de la parution prochaine dans son périodique d'un article rédigé par David Bruce, professeur d'histoire internationale à l'université de Princeton, sous le pseudonyme de Richard Ullman, et contenant de nombreuses révélations sur la coopération secrète entre les États-Unis et la France dans le développement des armements nucléaires. En voici quelques extraits :

Pendant quinze ans, les États-Unis ont fourni secrètement une aide substantielle au programme d'armement nucléaire français. Cette assistance a presque certainement enfreint la législation américaine. Elle détruit également deux mythes : l'aspect purement national de la force de frappe, symbole de la souveraineté française, d'une part, et, de l'autre, le caractère extrêmement restrictif de la politique américaine en matière de transfert de technologies militaires nucléaires. En conséquence, la coopération nucléaire franco-américaine a été l'un des secrets les mieux gardés par les deux gouvernements.

Avec un zèle comparable ont été cachées les mesures prises par la France pour répondre à l'aide fournie par les États-Unis. Ainsi le commandement militaire français a-t-il coordonné étroitement ses opérations avec l'OTAN, en particulier avec les États-Unis. En cas de conflit avec l'Est, les forces françaises seraient placées sous commandement de l'OTAN et les renforts américains utiliseraient les facilités françaises. Les forces nucléaires françaises, ne suivant pas la doctrine anti-cités, seraient utilisées en coordination avec celles de l'OTAN.

Le résultat de ces accords est important et impressionnant. En effet, les forces nucléaires françaises seraient beaucoup plus efficaces en cas de conflit et, dans le même temps, serait réduit le risque que leur utilisation entraîne une destruction généralisée. De plus, l'intégration des opérations conventionnelles signifie que l'OTAN non seulement pourrait compter sur les forces françaises, mais bénéficierait également de la profondeur du territoire français.

François Mitterrand, mis au courant de ces révélations : Ce genre de secret est excessivement protégé. Il n'y a pas de secrets d'État. Il n'y a que des gens qui veulent se rendre importants.

Mardi 23 mai 1989

Avant le Conseil (avancé de vingt-quatre heures en raison du départ du Président pour Dakar en vue du Sommet de la francophonie), François Mitterrand parle au Premier ministre des dix syndicalistes de Renault qui ont été licenciés. Pour les empêcher de rentrer, le président de Renault, Raymond Lévy, voulait, dit-on, murer la cantine !

Le Président : C'est un patron de combat, c'est une preuve de faiblesse. De Renault sont partis de grands conflits sociaux. Il faut être vigilant. Cela n'empêche pas d'être ferme avec les syndicats. M. Hanon, le président avant Besse, ne l'était pas assez. Mais il faut être correct avec la classe ouvrière. M. Lévy ne l'est pas.

Cinquième Sommet extraordinaire de la Ligue arabe à Casablanca : l'Égypte réintègre la famille.

Rumeurs à Paris d'annulation par la France de la dette africaine. Le Président avait pourtant décidé de garder cette nouvelle secrète jusqu'au 13 juillet. Demain, au troisième Sommet de la francophonie, il faudra bien en dire quelque chose aux chefs d'État présents à Dakar.

Un instituteur de Changson nommé Yu Zhijiou aurait, nous dit l'ambassade, en compagnie de deux inconnus, jeté de l'encre sur le portrait de Mao suspendu à la porte de la Paix céleste à Pékin.

Mercredi 24 mai 1989

Dans l'avion vers Dakar, conversation avec le Président. Il décide d'annoncer l'annulation de la totalité de la dette de trente-cinq pays africains vis-à-vis de la France : un cadeau de 16 milliards de francs. A notre arrivée, j'en avise Pierre Bérégovoy et Michel Rocard par téléphone, dix minutes avant le discours de François Mitterrand :

La dette est le principal problème politique d'aujourd'hui. A Toronto, un accord a été élaboré, qui permet d'alléger la dette des trente-cinq pays les plus pauvres et les plus endettés. Il a déjà été appliqué à neuf pays pour rééchelonner plus de 6 milliards de francs de dettes (dont 2 dus à la France). Nous avons, pour ces pays, annulé le tiers des échéances des crédits commerciaux garantis.

Pour le Sommet de l'Arche, la France prépare de nouvelles initiatives. Elles visent à permettre une réduction de la dette des pays dits « intermédiaires », par un échange de titres et une garantie des intérêts dans un Fonds multilatéral qui sera créé à cet effet. J'ai bon espoir de réussir. Pour les trente-cinq pays les plus pauvres et les plus endettés, qui sont tous en Afrique, je demanderai au gouvernement de soumettre au Parlement un projet de loi annulant purement et simplement la totalité de nos créances d'aide publique au développement, et cela inconditionnellement. Si le Parlement le vote, cela prendra effet au 1er janvier 1990. J'avais dit au Sommet de Casablanca que j'irais plus loin. Je tiens aujourd'hui cette promesse.

Arrestation de Paul Touvier, ancien chef de la Milice à Lyon en 1943 et 1944, dans un couvent intégriste de Nice, après une traque de plusieurs années. Il avait été inculpé, en novembre 1981, de crimes contre l'humanité. Depuis, ce sont des religieux qui l'ont hébergé et protégé.

Jeudi 25 mai 1989

Voyage éclair de Roland Dumas en Mauritanie. De graves incidents se sont produits entre ce pays et le Sénégal. Le Président mauritanien n'a pas souhaité faire le déplacement de Dakar. Roland Dumas est chargé par François Mitterrand de rechercher une solution à ce différend.

Déjeuner avec des chefs d'État africains. Mobutu raconte qu'un jour, à Nairobi, lors d'une réunion de l'OUA, Goukkouni Oueddeï, alors président du Tchad, est entré dans le bureau d'Arap Moï avec Edem Kodjo (alors secrétaire général de l'OUA). Il a sorti un revolver et a lancé à Kodjo : Dis à ce soulard de fermer sa gueule, ou je lui loge une balle dans la tête !

Éclats de rire. Hassan Gouled se tourne vers Eyadema : Qu'aurais-tu fait, toi ? La mine d'Eyadema répond pour lui.

Vendredi 26 mai 1989

Vu de nouveau Horst Teltschik à Bonn. Il me raconte que le Chancelier Kohl a écrit coup sur coup deux lettres au Président Bush avant le Sommet de l'OTAN de lundi prochain, à Bruxelles. L'une fait le point sur les négociations concernant les missiles nucléaires à courte portée (SNF). L'autre, faisant suite à la proposition américaine d'un agenda pour la négociation conventionnelle, propose de synchroniser la première avec la seconde.

En ce qui concerne la troisième option zéro, Helmut Kohl reconnaît qu'elle est exclue dans les circonstances actuelles, voire dans un avenir prévisible. Le ministre des Affaires étrangères, Genscher, en est d'accord. Pour obtenir le lancement rapide des négociations SNF, le Chancelier est même prêt à aller plus loin et à exclure absolument la deuxième option zéro, sans condition. Mais Genscher, lui, n'y est pas disposé et peut tout bloquer, car son parti occupe une position centrale dans la coalition au pouvoir. L'objectif de Kohl est donc de l'isoler à Bruxelles et de prendre tous les risques pour y parvenir. Genscher est bien ministre de Kohl, mais il a sa propre politique et ses propres alliances. Le Chancelier craint qu'il ne soit appuyé par Papandhréou, Andreotti et Tindemans, favorables à la troisième option zéro ; et que Mme Thatcher ne veuille pas du tout de négociations sur les SNF, même si le « triple zéro » en est exclu, ce qui renforcerait l'opposition de Genscher à cette exclusion du « triple zéro ». Il craint aussi à juste titre une alliance entre Dumas et Genscher contre les positions du Chancelier. Celle-ci se manifeste fort souvent. Teltschik m'en fait la remarque, non sans élégance.

Les Américains n' ont pas encore répondu à ces deux lettres du Chancelier. Pour l'instant, il n'y a aucune procédure de négociation prévue pour lundi à Bruxelles, car Margaret Thatcher ne veut pas d'un comité secret pour la rédaction d'un communiqué, mais souhaite au contraire un grand déballage public. Le Chancelier ne souhaite pas non plus qu'on confie cette rédaction aux ministres des Affaires étrangères, car il pense que Genscher ferait tout, alors, pour achopper sur la troisième option zéro. Il considère qu'on peut fort bien ne pas parler à Bruxelles du fond de la proposition Bush (en particulier des avions à double capacité) et s'en tenir au simple problème de calendrier.

Si le Chancelier n'obtient pas de l'OTAN l'ouverture de négociations sur les armes nucléaires à courte portée, il ne pourra rien accepter sur la troisième option zéro. Il est prêt à tout pour obtenir ce lancement rapide, car l'opinion allemande est focalisée là-dessus. La situation politique en Allemagne s'est dégradée : s'il ne fait pas un bon score aux élections européennes, le Chancelier devra quitter le pouvoir à l'été.

Jamais le pessimisme n'a été aussi grand, à la Chancellerie fédérale, sur les élections et l'avenir de la RFA. Les divergences entre Genscher et Kohl sont à leur maximum, me confie Teltschik, au point qu'ils ne s'en cachent même plus devant leurs collaborateurs.

Élection de Mikhaïl Gorbatchev à la présidence de l'État et élection des membres du Soviet suprême, organe législatif permanent du Congrès des députés du peuple. Gorbatchev semble à nouveau tout puissant; il peut maintenant entreprendre (en URSS) et laisser faire (chez ses voisins).

Samedi 27 mai 1989

François Mitterrand reçoit Mme Bjorg Jonsson, journaliste norvégienne d'Aftenposten. Quelques confidences intéressantes : Ce qui s'est passé depuis mon élection de 1981 représente la plus longue expérience vécue par la France sous la conduite des forces progressistes inspirées par le socialisme. Ce n'est pas une révolution, mais une véritable redistribution des valeurs et des priorités nationales et internationales. A l'intérieur, développement du savoir et de la recherche, formation plus approfondie et plus méthodique des femmes et des hommes, refus des exclusions, garantie des libertés, déploiement de la culture, relance des droits sociaux, diffusion des responsabilités, décentralisation, mise au pas du libéralisme sauvage, cette jungle moderne.

J'ai organisé la politique extérieure de la France autour de cette trilogie : la paix, l'Europe, le développement. Je suis hanté par cette idée que la pire menace qui pèse sur le monde réside dans le fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres. Là est le désordre majeur...

Je ne crois pas que l'on puisse conduire des millions d'hommes en restant à l'abri d'interrogations morales et esthétiques, en n'ayant pas quelques critères de jugement et d'action. Pour moi, il est important de vivre dans un milieu où l'on débat de ces choses et, sans mélanger les genres, de ne pas séparer ces deux mondes, intellectuel ou artistique et politique.

Moins mobilisé par l'action, j'aurais davantage écrit, sans doute par goût de m'exprimer. Le fait de préciser sa pensée par l'écrit, de rechercher le mot, l'expression exacts, permet d'aller plus loin en soi-même. Oui, j'ai une sorte de religion du mot, de sa signification, de son rythme.

J'ai écrit treize ou quatorze livres. J'écris généralement chez moi et quand je commence un livre, je mets au moins huit jours avant de m'asseoir sur ma chaise. J'apporte du papier, je me dis que je vais bien travailler, j'arrive dans la pièce où j'écris et, tout d'un coup, j'aperçois un livre sur les rayons de ma bibliothèque, je le feuillette, je regarde par la fenêtre... C'est comme si j'avais peur de m'asseoir. Je finis par m'installer à ma table, mais je ne me mets pas pour autant à écrire. Et quand je commence à le faire, c'est très mauvais.

En revanche, trois mois ou un an plus tard, lorsque j'en suis aux derniers chapitres, j'ai envie de dire tellement de choses que je ne sais plus comment finir. Et, après avoir remis le manuscrit à mon éditeur, je rajoute des pages et des pages chez d'imprimeur... Écrire oblige à s'enfermer en soi-même, à s'arracher à la pression désordonnée des choses et des êtres autour de soi et de l'actualité. Ce travail de maturation, je ne l'accomplis que par l'écriture.

Dimanche 28 mai 1989

Le Premier ministre hongrois, Imre Pozsgay, se prononce pour la liquidation du système communiste. Aucune réaction à Moscou. Le courage, chez les communistes d'Europe centrale, se nourrit de l'indifférence du maître.

Lundi 29 mai 1989

Sommet de l'OTAN à Bruxelles. Margaret Thatcher n'obtient absolument rien sur les armes à courte portée. Elle est glacée et roule des yeux furibonds lorsque le Chancelier parle. Le Président répète son hostilité à la stratégie flexible de l'OTAN. Le Sommet entérine les propositions de désarmement présentées par George Bush :

- réduction de 15 à 20 % des effectifs américains en Europe ;

- diminution de 10 à 15 % du nombre d'avions et d'hélicoptères détenus par les pays de l'OTAN et du Pacte de Varsovie ;

- ouverture de négociations avec l'URSS sur les armes nucléaires à courte portée, liée à un accord global sur les armements conventionnels d'ici à 1993.

A Paris, protestations diverses contre la décision du Président sur la dette africaine, qu'il aurait prise, disent des gens « bien informés », sans consulter le ministre des Finances...

Mardi 30 mai 1989

Édouard Chevardnadze accueille favorablement les propositions américaines d'hier : Un pas sérieux et important dans la bonne direction.

Après avoir longuement consulté François Mitterrand, Michel Rocard adresse une lettre à Pierre Joxe sur la préparation d'un projet de loi relatif au financement des partis politiques, dans laquelle devra figurer l'amnistie. Cette lettre sera rendue publique.

François Mitterrand : Les militaires veulent trop d'essais nucléaires. Ils savent que je vais réduire le nombre, alors ils m'en demandent plus que nécessaire. C'est un petit jeu idiot.

Mercredi 31 mai 1989

Au Conseil des ministres, à propos du récent Sommet francophone, le Président : Ce fut un très bon Sommet. Toute une série de décisions très concrètes ont été adoptées d'enthousiasme. J'ai entendu à Paris des critiques sur ma décision d'annuler la dette des pays les plus pauvres et mon attitude prétendument régalienne. Il paraît que j'aurais dû consulter le gouvernement et le Parlement. En réalité, la proposition émanait, il y a déjà plusieurs mois de cela, de M. le ministre de l'Économie et des Finances, soutenu par M. le Premier ministre, et je n'ai évidemment pas méconnu le régime parlementaire. Il faudra encore examiner le cas de quelques pays parmi les plus pauvres mais qui ne peuvent bénéficier de cette mesure, puisqu'ils ne sont pas endettés [Haïti, par exemple].

Le Président commente ensuite le Sommet de l'OTAN qui vient de s'achever à Bruxelles : C'est un indéniable succès politique pour le Président américain. La RFA s'en tire bien ; le Royaume-Uni, très mal. Mme Thatcher dit qu'elle est contente, mais le résultat n'est pas du tout celui qu'elle attendait. Il y a une très grande animosité personnelle de Mme Thatcher à l'égard du Chancelier Kohl.

Pour la France, la solution adoptée est exactement celle que nous avions préparée...

La stratégie flexible est une tragique erreur de l'OTAN.

Je m'inquiète de la faiblesse des crédits prévus pour les bibliothèques universitaires au budget 1989. On fera des comparaisons malveillantes entre le projet de Grande Bibliothèque et la vie quotidienne des étudiants. J'en parle ce matin à Lionel Jospin et Michel Charasse. Pour le ministre du Budget, l'intérêt politique du Président passe avant tout. Il trouvera l'argent.

L'armée irakienne investit Kala-Dize, au nord de l'Irak, et y entame la « dékurdisation ».

Bilan du soulèvement depuis décembre 1987 dans les Territoires occupés, selon le ministre de la Défense israélien : 472 morts, 10 000 blessés palestiniens.

La Sept commence à émettre. Fallait-il vraiment une chaîne hertzienne de plus?

George Bush à Mayence : La guerre froide ne peut se terminer qu'avec la fin de la division de l'Europe.

Rhétorique classique depuis 1950, mais qui prend aujourd'hui peut-être une allure de printemps.

Jeudi 1er juin 1989

Violence et euphorie mêlées à Pékin et Shanghai. Va-t-on vers un « printemps chinois » ? Qui osera arrêter cette foule qui semble au surplus bénéficier de l'appui du Premier ministre ?

Début de l'expulsion vers la Turquie des Bulgares d'origine turque qui refusent l'assimilation.

Encore et toujours l'amnistie : les socialistes sont si impatients de la voir entrer dans les faits que Louis Mermaz informe le groupe, sans plus de détails, qu'un article prévoyant l'amnistie en matière de financements politiques sera introduit dans le projet de loi sur l'amnistie politique dans les DOM-TOM, qui doit venir en séance le 5 juin à l'Assemblée. C'est bien ce qui avait été envisagé, même si la dernière idée était de mettre l'amnistie dans la prochaine loi sur le financement des partis.

Ce soir, Pierre Mauroy fournit la même information au Bureau exécutif du PS, sans plus de précisions. Rocard juge cette tentative maladroite et le dit. Éventée par ceux des députés socialistes qui y sont hostiles, dont Jean-Pierre Michel — magistrat d'origine —, la manœuvre tourne court.

Vendredi 2 juin 1989

Au Conseil de Défense, le Président : S'il y a tant de difficultés à l'OTAN entre les États-Unis, la RFA et la Grande-Bretagne, comme on l'a vu à Bruxelles, c'est parce qu'ils sont embarrassés de leur stratégie flexible. Il n'y aura pas de guerre si — et seulement si — toute l'Alliance — les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France... — est prête à se battre. Si, par crainte de voir Chicago ou New York atteints par des armes stratégiques soviétiques, les États-Unis maintiennent leur stratégie flexible, on ne peut plus répondre de rien.

Quatrième réunion des sherpas, cette fois à Évian, à l'hôtel Royal. Le même cortège d'experts. Le même caravansérail japonais. On discute du projet de déclaration politique, de façon très générale, puis des relations Est/Ouest. Sont formulées plusieurs questions : Devons-nous encourager l'intégration des pays de l'Est dans le commerce mondial ? Peut-on prêter à l'Europe de l'Est ? Faut-il réviser le COCOM ? Il est convenu de préparer trois déclarations, portant l'une sur les droits de l'homme (à la lumière du bicentenaire de la Révolution française), la deuxième sur les relations Est/Ouest, la dernière sur la coopération antiterroriste internationale.

Sur la situation économique et monétaire : accord pour soutenir la croissance mondiale, en cas de récession aux États-Unis, par la relance des économies en excédent (RFA, Japon). En revanche, il sera impossible d'aller plus loin dans la réforme du Système monétaire international vers plus de stabilité. Certes, les États-Unis ont basculé de notre côté ; mais Britanniques, Allemands, Canadiens et Japonais s'opposent à toute réforme d'envergure. Il est donc absurde d'avoir annoncé publiquement (comme l'a fait Pierre Bérégovoy) que la France proposera un plan de stabilisation des taux de change le 14 Juillet à Paris, car un tel plan serait voué à l'échec.

Sur la dette : chacun applaudit à l'annulation par la France de la dette des pays les plus pauvres, et l'idée de s'y associer est dans l'air. J'apprends d'ailleurs que les Allemands ont procédé, sur plusieurs années et en plusieurs fois, à des annulations d'une ampleur au moins comparable — sinon supérieure — à la nôtre (ce sur quoi les Finances se sont bien gardées de nous informer correctement !).

Sur le commerce : les Américains ayant réduit leurs velléités protectionnistes, il n'y a d'affrontement que sur les crédits à l'exportation et les crédits d'aide. Comme à Versailles (étrange retour !), Américains, Canadiens et Britanniques souhaitent que les Sept s'engagent à ramener jusqu'à zéro les subventions à ces crédits. Impossible : il y a des règles fixées dans le cadre de l'OCDE et le Sommet n'a pas vocation à modifier des compromis très difficilement établis. De surcroît, ce serait absurde, car cela entraînerait la hausse des taux d'intérêt de ces crédits et aggraverait donc la charge de la dette des pays bénéficiaires, pour la plupart en développement.

Puis on discute de la dette : le mécanisme du plan Brady est en place, mais les banques privées n'acceptent de réduire la dette que de 15 %. Or, il faudrait atteindre 50 % pour le Mexique et autant pour d'autres, tels les Philippines et le Costa Rica. En tout cas, sur ce point, le Sommet sera déjà un succès : en six mois, nous avons bouleversé la stratégie mondiale de la dette.

Qu'est-ce que les Américains vont trouver à proposer à la dernière minute ?

Situation très tendue à Pékin.

Samedi 3 juin 1989

La réunion des sherpas se poursuit sur le thème de l'environnement. Je tente d'imposer notre idée d'observatoire mondial de l'effet de serre. Les Canadiens répondent en parlant forêts menacées. A 15 h 30, un membre du protocole fait irruption dans la pièce, un télégramme du Quai d'Orsay à la main : On tire sur Tien-an-Men.

— Au moins, voilà qui est clair, risque un diplomate britannique. Le régime ne tiendra pas.

David Mulford branche CNN. L'envoyé spécial de la chaîne raconte qu'il voit les chars depuis son balcon d'hôtel, que certains bruits font état de corps écrasés sous les chenilles. Les étudiants refusent de se rendre. S'ils résistent, il est probable qu'ils vont mourir eux aussi. Nous écoutons les tirs de mitrailleuse devant la Cité interdite.

A 22 heures, on en est à 35 morts.

Le soir, dîner bâclé au casino d'Évian. Puis nous reprenons le travail sur le texte, tergiversant parfois pendant une demi-heure sur un mot consacré à l'environnement. Une minutieuse sodomie de coléoptère, observe un Français. Les Anglo-Saxons tentent de faire prévaloir leur point de vue en usant de leur suprématie linguistique : Ce que vous avez écrit là est du mauvais anglais.

Au même moment, séminaire franco-espagnol à Paris, juste avant le Sommet de Madrid. L'Union économique et monétaire constituera à nouveau l'essentiel de l'ordre du jour de ce Sommet. Édith Cresson suggère, si le veto britannique est maintenu, un accord à Onze. L'Espagnol objecte : C'est l'arme nucléaire à ne pas utiliser, sauf comme menace. C'est bon pour vous comme pour nous d'avoir les Britanniques ; Mme Thatcher n'est pas éternelle. Sans eux, nous deviendrions trop dépendants du Deutsche Mark. Il rappelle qu'à Milan les Britanniques ne voulaient pas de l'Acte unique, puisqu'ils s'y sont ralliés.

La Charte sociale n'est pas prête. En attendant, il faut occuper le Conseil avec des thèmes sociaux qui restent à trouver.

Du côté espagnol, en ce qui concerne la fiscalité sur l'épargne, on estime que le principe de retenue à la source est mort du fait de l'attitude allemande, et qu'il faut surtout veiller à lutter contre la fraude.

A l'Assemblée, Jacques Toubon, au cours d'un rappel au règlement dans la discussion du projet de loi sur l'immigration : Si certains veulent y adjoindre [au projet initial d'amnistie] une disposition sur les fausses factures, si certains collègues, certains membres du gouvernement et certains dirigeants du Parti socialiste ne veulent pas voir juger un certain nombre d'infractions, ils trouveront l'opposition tout entière dressée devant eux pour les empêcher de faire ce mauvais coup.

Dimanche 4 juin 1989

Mort de l'imam Khomeyni. L'homme, il y a dix ans, portait tous les espoirs des victimes du Chah. Il n'a fait que remplacer une dictature du XXe siècle par une dictature du XIVe siècle.

A Pékin, l'armée utilise des armes lourdes contre la population. Les images de CNN sont effrayantes dans leur lancinante répétition. Bilan officiel : 200 morts. Mais, réellement, combien ?

En Pologne, premier tour des élections législatives « semi-démocratiques », fruit de la « table ronde » entre le pouvoir et l'opposition. Débâcle du POUP.

Tard dans la nuit, fin de la réunion des sherpas. L'environnement sera, avec le développement, le résultat majeur du Sommet. La longue discussion de ce week-end (nous avons consacré plus de huit heures aux textes sur l'environnement) permet d'espérer que le Sommet de l'Arche pourra prendre, pour la première fois, des initiatives concrètes en ce domaine :

- une définition globale commune des exigences de la défense de l'environnement et de leurs conséquences économiques ;

- l'accélération des travaux scientifiques de mesure de la pollution et d'analyse de ses causes ;

- l'accélération de la réduction des normes d'émission de CFC ;

- l'approbation de nouvelles normes communes pour la protection des océans et contre le dépôt des déchets industriels ;

- la décision de réduire les émissions de gaz carbonique serait assortie notamment d'un soutien financier aux pays en développement se lançant dans des programmes de reforestation, et de la reconnaissance du rôle de l'énergie nucléaire civile pour accompagner cette réduction des émissions de gaz carbonique ;

- le lancement de grands travaux au Bangladesh pour lutter contre les inondations, avec l'annonce de la tenue à Londres, à l'automne, sous la présidence de la Banque mondiale, d'une conférence visant à réunir le financement de ces travaux ;

- l'approbation du programme de lutte contre la désertification des pays du Sahel, programme baptisé « Observatoire du Sahara ».

En revanche, une hostilité quasi unanime, même chez certains partenaires signataires (États-Unis, Allemagne, Japon, Royaume-Uni, Canada, Commission), s'est manifestée à l'encontre du projet de Haute Autorité défini à La Haye.

Sur la lutte contre le blanchiment de l'argent de la drogue, nous nous orientons vers la définition de principes très détaillés. Ironie de l'Histoire, il faut savoir que ce trafic se développe en partie du fait de la libération des mouvements de capitaux et de la modernisation des marchés financiers qui favorise le secret des transactions !

A 3 heures du matin, la mise au point des communiqués sur l'environnement n'est pas achevée. Une nouvelle réunion est nécessaire. Je propose le 30 juin, et qu'elle se limite aux seuls sherpas, pour éviter de faire voyager trop de monde. David Mulford, vice-ministre américain des Finances, fait un éclat : Je suis un représentant politique ! Je dois être là ! Il claque la porte. On continue sans lui. En fait, le représentant américain du Trésor refuse de laisser participer seul son homologue des Affaires étrangères. Aux États-Unis, le conflit entre les ministères pour contrôler la politique extérieure est aigu.

Au Grand Jury RTL-Le Monde, Jacques Toubon : Peut-être pourra-t-on amnistier, dans une loi sur le financement des partis politiques qui sera examinée dans quelque temps. A ce moment-là, si on veut mettre les compteurs à zéro, on pourra le faire. Mais, encore une fois, le Parlement n'a pas à prendre la place des juges. M. Rocard demande à M. Joxe de préparer une loi sur le financement des partis politiques et sur la moralisation. Le même jour, on apprend que ses amis socialistes, M. Mauroy en tête, veulent effacer les turpitudes de leurs copains. Il y a des limites à l'impudence !

Lundi 5 juin 1989

François Mitterrand part en Tunisie pour deux jours. Il a demandé avant de partir le retrait de l'amendement sur l'amnistie.

A l'Assemblée, à 18 heures, l'amendement est retiré. Cela viendra dans le cadre de la loi sur le financement politique. Pierre Mazeaud (RPR) prévient le garde des Sceaux contre le risque de faire ressortir des affaires assez nauséabondes. En réponse, Pierre Arpaillange déclare : Vous avez fait allusion à un amendement qui aurait pu ou dû être déposé. Je dois vous dire qu'il n'en a jamais été question.

La discussion sur l'amnistie dans les DOM-TOM reprend tranquillement son cours. Pierre Mauroy est furieux : c'est sa défaite.

Pierre Guidoni, membre du secrétariat national du PS : Chacun sait que le financement de l'ensemble des partis politiques est assuré dans des conditions qui ne sont pas saines (...). C'est vrai aussi pour le PS. La différence, c'est que nous, nous le disons, et nous disons que ça ne doit ni ne peut durer. [Le PS] tient à poser ce problème en toute clarté devant l'opinion publique et souhaite qu'il y soit répondu le plus rapidement possible. Cela dépend en grande partie du gouvernement. Il appartient au gouvernement de se prononcer sur les délais qui lui paraissent convenables.

Mardi 6 juin 1989

Réunion de travail à Paris avec les Britanniques. Ils veulent bien épauler la France jusqu'à un certain point sur la fiscalité de l'épargne. Mais ils jugent la Charte sociale inacceptable : à leurs yeux, elle déboucherait sur un nouveau traité. Ils tergiversent sur l'Union économique et monétaire.

A Téhéran, obsèques de Khomeyni. Hystérie collective.

Jack Lang alerte le Président sur l'état désastreux des Tuileries qui pourraient devenir l'un des plus beaux jardins du Louvre. Le Président confie à un de ses amis de Cormatin, Marc Simonet-Langlad, le soin de rédiger un rapport.

Mercredi 7 juin 1989

Au Conseil des ministres, à propos de la loi de programmation militaire adoptée aujourd'hui et quelque peu réduite, Jean-Pierre Chevènement : Le consensus en matière de défense est assez superficiel. On entre dans une zone de turbulences. Il y a deux cultures solidaires : la culture militariste et la culture antimilitariste, qui se renforcent l'une l'autre.

Michel Rocard remercie Chevènement, son cabinet, les trois chefs d'état-major de leur bonne volonté : La France n'est pas une superpuissance, c'est seulement la première des puissances moyennes.

Le Président, qui ne partage pas cette analyse, ne dit mot.

Pierre Bérégovoy fait une communication sur la politique économique. Il plaide pour des économies budgétaires en raison des incertitudes de la conjoncture. Le Président commente : Il est très recommandé de ne pas freiner sur le verglas. Ce n'est pas seulement une doctrine. Au bout des six mois que vous vous donnez pour juger de la conjoncture, il conviendrait d'éviter l'accident, le danger d'un crédit excessif.

Michel Rocard m'explique qu'à plusieurs reprises, depuis un an, les tribunaux ont refusé d'accorder le bénéfice de l'amnistie de juillet 1988 lorsque la preuve n'était pas apportée que les fonds en cause avaient été effectivement versés à un comité de campagne ou à un parti politique. D'où la nécessité d'une nouvelle loi.

Jeudi 8 juin 1989

Déjeuner de travail entre le Président et Felipe Gonzalez. Sur l'Union économique et monétaire : le Premier ministre espagnol déclare souhaiter que la première étape soit décidée à Madrid le 1er juillet 1990, et qu'un pas en avant soit d'ores et déjà accompli vers les deuxième et troisième étapes. A cette fin, il propose que le Conseil européen se charge de réunir les conditions préliminaires à la Conférence intergouvernementale et qu'un engagement soit pris pour la seconde étape. A défaut, neuf ou dix pays pourraient décider de la convocation de cette Conférence intergouvernementale. Mais le projet de texte remis par le collaborateur de Felipe Gonzalez après le déjeuner est beaucoup moins net : il ne s'engage pas clairement sur la convocation de la Conférence.

Pierre Mauroy prend l'échec de la tentative d'amnistie du 5 comme un échec personnel. Le groupe socialiste de l'Assemblée est sommé d'exécuter sans tarder la volonté présidentielle exprimée à la Pentecôte. Un projet visera à lier la réglementation du financement des partis et des campagnes à l'amnistie pour les faits imputables à l'insuffisance de la législation actuelle. L'amnistie viendra en contrepartie d'une réforme effective.

Aucune information judiciaire n'est encore ouverte concernant des élus ou des responsables politiques à la suite des affaires sur lesquelles une enquête est en cours à Marseille.

Vendredi 9 juin 1989

Le cabinet du garde des Sceaux dément avoir été à l'origine du projet d'amendement amnistiant les fausses factures, il y a quatre jours.

Je suis à Dacca pour présenter au Président Ershad l'étude du consortium français pour la maîtrise des inondations au Bangladesh. La Banque mondiale fera la synthèse des études existantes sur ce sujet (PNUD, France, Japon, États-Unis). Si le Bangladesh en est d'accord, une conférence réunie à Londres en novembre mettra en place un plan de financement. Il est important que le gouvernement du Bangladesh indique nettement qu'il entend traiter sur un plan d'égalité la protection contre les inondations et l'irrigation, qu'il souhaite voir la Banque mondiale prendre la responsabilité des opérations, et qu'il s'engage à créer les institutions ad hoc pour s'occuper de ce problème.

Le Président Ershad me donne son accord. Il m'emmène voir sa mère dans un petit village. Ses avis sont plus importants à ses yeux que ceux de son gouvernement.

Les ministres de l'Environnement des Douze parviennent à un accord sur des normes antipollution plus sévères pour les voitures de petite cylindrée à partir de 1992.

La place Tien-an-Men est nettoyée. Réapparition télévisée de Deng Xiaoping : le vieil homme félicite les militaires d'avoir jugulé la rébellion contre-révolutionnaire.

Samedi 10 juin 1989

En Chine, arrestations massives, appels à la délation, mandats d'arrêt contre les leaders étudiants.

Michel Sardou aimerait donner Les Misérables à l'Opéra-Bastille. Voilà une très bonne idée pour une salle qui se veut populaire...

Dimanche 11 juin 1989

Nouvelle-Calédonie : les élections provinciales ont lieu dans le calme. 69,2 % des inscrits participent. Le RPCR obtient 27 des 54 sièges du Congrès du territoire, le FLNKS, 19 ; mais ce dernier dispose de la majorité absolue dans deux des trois assemblées provinciales, celles du Nord et des îles Loyauté.

Nouvelle concertation des quatre sherpas du Sud à Rambouillet : ils sont d'accord sur les enjeux d'une réunion à l'Élysée, le 13 juillet. Urgence de la dette. Mais les sherpas du Nord se refusent à les rencontrer.

Autre réunion prévue pour le 7 juillet. Je ferai une nouvelle tentative pour y attirer mes homologues des Sept.

L'amnistie projetée ne concernera pas les fautes éventuellement commises par des individus dans un but d'enrichissement personnel. Pierre Joxe : Le gouvernement arrêtera sa politique la semaine prochaine.

Lundi 12 juin 1989

Première visite officielle de Mikhaïl Gorbatchev en RFA. La presse allemande écrit qu'il arrive en pays psychologiquement conquis.

Le programme pour l'environnement est en bonne voie. Chaque pays du Sommet fait maintenant de la surenchère. George Bush présente un grand plan de lutte antipollution aux États-Unis, qui mobilisera 15 milliards de dollars par an.

Dix ministres des Affaires sociales décident qu'une déclaration solennelle sur l'Europe sociale sera faite par les chefs d'État, incluant un certain nombre de droits impératifs. Le Royaume-Uni est contre ; le Danemark s'abstient.

A Vienne, les États-Unis viennent de se heurter à une vive résistance des Européens sur un problème sérieux : celui du « non-contournement ». Les Européens sont à peu près unanimes à penser qu'un accord sur le désarmement conventionnel en Europe pourrait être vidé de son contenu si les Soviétiques pouvaient impunément regrouper à l'est de l'Oural les matériels éliminés en Europe, par exemple des chars ou, plus sérieusement encore, des chasseurs bombardiers à long rayon d'action.

Dans une lettre, François Mitterrand attire l'attention du Président Bush sur cette question. Il demande que, s'agissant des avions de combat, les réductions entre l'Atlantique et l'Oural ne soient pas vidées de leur substance par l'accroissement à l'extérieur de cette zone. Cette question sera délicate à résoudre, mais tout projet d'accord qui l'ignorerait serait vide de sens.

Dans la presse, des intellectuels et des artistes ayant tous soutenu François Mitterrand formulent de violentes critiques contre les cérémonies du Bicentenaire, présentées comme coûteuses et réservées aux « riches ». Renaud, en particulier, est l'un des plus véhéments et lance l'idée d'un « contre-Sommet » des pays du Tiers-Monde aux mêmes dates.

Le projet de loi sur le financement des partis politiques est prêt. Il est envoyé au Conseil d'État. Il sera inscrit à l'ordre du jour du Conseil des ministres du mardi 20. Michel Rocard souhaite le soumettre en urgence au Parlement et le faire adopter définitivement pendant la session extraordinaire convoquée au début de juillet pour adopter des projets de loi concernant l'Éducation nationale, l'immigration et l'audiovisuel.

Mardi 13 juin 1989

A Genève, la conférence de l'ONU pour les réfugiés indochinois s'ouvre. Elle adoptera un plan aux termes duquel les boat-people doivent rentrer dans leur pays. Volontairement, si possible !...

Comité interministériel sur l'Europe réunissant plusieurs ministres autour de Michel Rocard et d'Édith Cresson. A propos de l'Union économique et monétaire, il est décidé de lancer, à l'unanimité ou à la majorité, la Conférence intergouvernementale prévue dans le rapport Delors. Sur l'Europe sociale, le principe d'une déclaration solennelle pourrait être arrêté à Madrid et le texte adopté au Sommet français. Quant au marché intérieur, le Président interviendra à Madrid sur les domaines censés marquer rapidement des progrès (énergie, télécommunications, transports). Enfin, le Premier ministre souhaite que la TVA à taux zéro soit imposée aux exportations à destination des autres pays de la Communauté.

Le Président s'oppose toujours à la privatisation de Framatome, dans laquelle le ministre de l'Industrie voit une suite logique de la privatisation de son actionnaire privé, Alsthom. Jean-Claude Leny, son président, y est hostile et préfère rester sous contrôle de l'État. François Mitterrand, qui ne veut pas entendre parler d'un rachat de Framatome par Alsthom, rejette tous les arguments de Roger Fauroux et de Michel Rocard.

Renaud m'écrit à propos du Sommet des Sept, après m'avoir téléphoné, une très jolie lettre :

Je me permets de vous adresser ces quelques lignes afin d'étayer mon argumentation qu'au téléphone, ce matin, je me suis senti difficilement capable de développer.

Je n'ai pas votre éloquence dialectique et me sens, face à vous, quelque peu mal à l'aise devant votre (sympathique) paternalisme, ne vous considérant pas comme un de mes ennemis (cela faciliterait les choses)...

Cette initiative, comme vous pouvez le constater, est soutenue par des dizaines d'associations et des centaines de personnalités qui, pour la plupart, se réclament de la gauche et ont soutenu François Mitterrand en 1981, puis en 1988.

Ce soutien doit-il devenir de la servilité ?

Notre admiration pour le François Mitterrand du discours de Cancún ou du Sommet de Dakar doit-elle nous obliger à nous taire lorsque la « raison d'État » nous semble aller à l'encontre des droits de l'homme (affaires Greenpeace, Machoro, Ouvéa, etc.) ? Ma réponse sera sans ambiguilé : jamais !

Je reste convaincu que la venue à Paris, le 14 Juillet, des Maîtres du monde, qui, par leur impérialisme économique, sont directement responsables de la misère des deux tiers de la planète (misère économique, culturelle, sociale...), est, sinon une insulte aux idéaux de 1789, que, par ailleurs, vous glorifiez, du moins une maladresse qu'il vous faut assumer.

Ni l'ordre du jour du Sommet — aide aux pays du Tiers-Monde (encore heureux...) — , ni la venue des gouvernements d'une vingtaine de pays pauvres (un peu responsables de cette pauvreté, non ?) ne sauraient effacer de nos cœurs le sentiment d'inopportunité et d'injustice que représente ce Sommet des pays riches à cette date et en ces lieux.

Si n'être pas aveuglément, désespérément avec vous signifie être contre vous, alors vous porterez la responsabilité de la brouille familiale entre un neveu admiratif et complice (mais se réservant le droit et le devoir d'être critique) et un « tonton » humain et généreux, mais pas à l'abri d'une erreur face à l'Histoire. Celle-ci jugera...

Anecdote : pour la libération d'Otelo de Carvalho, pour laquelle je revendique l'honneur d'avoir milité, si l'Histoire a déjà jugé, cela nous fait 1 pour moi et 0 pour vous.

Mais peu importe...

Pour conclure, je vous signale que pour la jeunesse sauvage que je fréquente, pour les artistes que je côtoie, pour les citoyens qui m'interpellent, ce Bicentenaire étatisé, barriérisé, flicardisé, « marchandizé », dont le peuple se sent dépossédé, aurait tout à gagner d'être sauvé par cette vraie fête populaire que nous nous proposons d'organiser, le 8 juillet, afin que des milliers de Parisiens, de Français et d'Européens participent à cette commémoration non plus en spectateurs, mais en acteurs.

A bientôt, peut-être...

Renaud (chanteur énervant).

François Mitterrand, à qui je montre cette lettre en lui disant qu'elle me plaît beaucoup : Mais non, quelle stupidité. Il fallait évidemment bien accueillir les gens. Qu'ils cessent de nous ennuyer.

Louis Mermaz confirme les intentions du gouvernement à propos du financement des partis : les deux projets de loi, l'un ordinaire, l'autre organique, viseront à assurer la limitation et le contrôle des dépenses électorales, ainsi que la transparence des ressources des partis. Louis Mermaz explique que cela vise à éviter les dépenses excessives avant la courte période de la campagne officielle. Chaque candidat devra constituer une association électorale dont les comptes seront soumis au contrôle d'une commission nationale nommée par le Président de la République.

Mercredi 14 juin 1989

Encore l'amnistie. Le ministère de l'Intérieur et Matignon ont maintenant préparé le projet de loi sur le financement des partis, réaliste et rigoureux, mais qui n'a guère de chances d'être apprécié à sa juste valeur dans le climat actuel, envenimé par les « affaires ». La Chancellerie a rédigé l'article d'amnistie qui y est ajouté. Le Conseil d'État examine le tout en section aujourd'hui et en assemblée demain.

L'article 17 préparé par la Chancellerie à la demande de Pierre Mauroy ne vise pas seulement les délits et contraventions, mais les infractions, ce qui inclut les crimes. L'explication de ce choix singulier porte un nom : celui de Christian Nucci. Le Conseil d'État ne laissera pas passer un tel article.

Rencontre à Washington entre George Bush et Jacques Delors. Longue conversation sur la Pologne. Bush en ressort avec l'idée que, grâce à des contacts anciens avec Solidarnosc et, plus largement, avec la communauté catholique, le président de la Commission connaît bien ce pays et peut diriger un effort des Sept en vue de l'aider.

Conseil des ministres.

Après une intervention de Roger Fauroux qui revient sur la privatisation de Framatome, le Président prend la parole. Il évoque sa formule « ni nationalisations, ni privatisations » : C'est un débat à la mode qui, en réalité, recoupe une question de fond très importante. A vrai dire, la formule que j'ai employée n'a pas été méditée pendant des mois. Elle procédait d'un souci formel d'équilibre, peut-être exagéré. Mon mouvement naturel aurait été de récupérer les sociétés dénationalisées depuis deux ans. J'en aurais peut-être ajouté quelques autres. Si je ne l'ai pas fait, c'est par souci de la psychologie des Français et de la paix civile. Si l'on changeait de majorité tous les cinq ans, voire tous les deux ans, on risquerait en effet de bousculer à chaque fois le système industriel et bancaire. « Ni nationalisations », c'était un sacrifice ; « ni privatisations », c'était un soulagement. Cela me paraissait aller de soi ; ce n'est pas une position dogmatique, c'est une position contractuelle.

Il y a des journalistes, comme M. Boissonnat, qui voudraient que je fasse leur politique et non pas celle pour laquelle j'ai été élu. On ne peut quand même pas renverser le sens des élections de 1988. Bien sûr, je ne détiens pas plus qu'un autre la vérité absolue. On peut adapter, évoluer ; je ne m'en priverai pas, si c'est raisonnable ; mais, pour l'instant, il me paraît sage de ne pas changer.

La communication de M. le ministre de l'Industrie me convient tout à fait. Je vous trouve même un peu trop interventionniste. Moi, je suis socialiste, je ne suis pas dirigiste.

En 1993, ce sera aux formations politiques de s'engager, et au peuple de juger.

Jack Lang parle ensuite du Bicentenaire et des critiques qu'il suscite.

Le Président : Il y a là une offensive médiatique réelle, qui a de la force. Elle rassemble tous ceux qui sont contre la Révolution, tous ceux qui, en son temps, auraient été pour, mais qui sont plus réservés maintenant, parce que privilégiés. A cela s'ajoutent la catégorie de ceux qui sont contre le gouvernement, et ceux qui sont effectivement gênés par le Bicentenaire. C'est vrai qu'on en rajoute sans doute dans les mesures de sécurité. En même temps, il y a une démagogie de la voiture. Beaucoup de Parisiens seront contents d'avoir un centre de Paris réservé aux piétons pendant quelques jours.

Pour finir, François Mitterrand demande que le Louvre reste fermé le moins longtemps possible, et ajoute : Qui aurait voulu ne pas célébrer le Bicentenaire ? Il dénonce la stupidité de l'appel lancé par le chanteur Renaud et l'écrivain Gilles Perrault pour un Sommet des pays pauvres.

A propos de la Nouvelle-Calédonie et du résultat des élections qui viennent de s'y dérouler, le Président : Cela confirme l'aspect historiquement très juste des accords de Matignon. La population a validé une politique très audacieuse et difficile.

Jeudi 15 juin 1989

Première visite officielle de François Mitterrand en Pologne. Accompagné de Roland Dumas, Pierre Bérégovoy, Pierre Joxe, Jack Lang, Jean-Marie Rausch et Jacques Chérèque, le Président apporte son soutien à la politique de réformes des dirigeants de Varsovie, où se déroulent les premières élections libres de l'histoire de ce pays. Un important plan d'aide économique à la Pologne est annoncé : 1 milliard de francs, et le rééchelonnement du tiers des créances françaises.

On vote aujourd'hui en Grande-Bretagne, en Irlande, en Espagne, au Danemark et aux Pays-Bas pour le Parlement européen.

Le Syndicat de la magistrature s'insurge contre la loi sur le financement des partis : Ce projet, s'il était adopté, constituerait une entrave inadmissible au fonctionnement normal de la justice, ainsi qu'une rupture de l'égalité des citoyens devant la loi, et ce, à des fins politiciennes... Le monde politique montre une fois de plus le mépris dans lequel il tient la justice.

Vendredi 16 juin 1989

En Hongrie, obsèques solennelles d'Imre Nagy en présence d'une foule considérable : tout un peuple commémore la « révolution » de 1956 en portant en terre celui qui fut Premier ministre à l'époque et le paya de sa vie en 1958.

Lettre du chef du service des décorations de la Présidence au chef de cabinet du ministre de la Santé et de la Solidarité. Objet : la promotion de Michel Garretta dans l'ordre de la Légion d'honneur, à la demande du professeur Jean Bernard. Décidément, le directeur du CNTS est envahissant.

Non-lieu général dans l'affaire Luchaire. C'est la fin d'une honteuse tentative de manipulation du gouvernement Chirac en 1987.

L'Espagne annonce l'entrée de la peseta dans le SME.

Samedi 17 juin 1989

Émeutes sanglantes au Kazakhstan : la minorité caucasienne est pourchassée.

Dimanche 18 juin 1989

Dans une indifférence absolue, élections européennes ; le taux d'abstentions atteint 51 %. La liste RPR-UDF de Valéry Giscard d'Estaing arrive en tête (28,87 %, 26 sièges), devançant nettement la liste socialiste conduite par Laurent Fabius (23,61 %, 22 sièges). Comme le craignait Fabius — qui y voyait des sous-marins de Rocard —, la percée la plus importante est celle des Verts (10,50 %, 9 sièges). La liste Le Pen conserve ses 10 sièges, avec 11,73 % des voix. La liste du centre, conduite par Simone Veil, n'obtient que 7 sièges avec 8,41 % des voix.

Détendu, le Président commente les résultats : C'est un grand succès... Enfin, un grand succès pour les pêcheurs et les chasseurs : 4,13 %, ce n'est pas si mal. Si on y ajoute les 50 % d'électeurs qui sont effectivement allés à la chasse et à la pêche, ça commence à compter...

Dans une élection, il y a toujours un vainqueur et un perdant. Le vainqueur, c'est Giscard d'Estaing. Le perdant, c'est Fabius. Rien ne sert de tourner autour du pot. C'est cela que l'opinion retiendra. C'est la sanction normale d'une campagne socialiste sans idées, sans dynamisme.

En Pologne, second tour des élections législatives. Débâcle du Parti communiste (POUP). Entre les deux tours, Lech Walesa a écarté l'idée d'une participation de Solidarité au gouvernement.

Lundi 19 juin 1989

Roland Dumas et Hans-Dietrich Genscher préparent pour le Sommet de Madrid un projet de conclusion approuvant les trois étapes du rapport Delors, éléments d'un processus unique. Un nouveau traité sera préparé. Les décisions seront prises par la Conférence intergouvernementale. Ils publient un communiqué commun dans lequel ils souhaitent qu'une impulsion politique décisive soit donnée à Madrid à l'Union économique et monétaire par la mise en œuvre du rapport Delors dans sa globalité.

Les arrestations massives se poursuivent en Chine.

Mardi 20 juin 1989

Vu Michel Delebarre. Le « grand projet ports » est enterré : impossible de choisir entre les ports à privilégier. On les laissera mourir tous plutôt que de décider lesquels sauver ! Il aurait fallu pourtant en choisir quatre et garder ce choix secret pour ne pas soulever trop d'obstacles. Mais comment agir dans le secret en ce genre de domaine ?

Jacques Delors est reçu par le Président afin de préparer le Conseil européen. François Mitterrand choisit Strasbourg pour accueillir le prochain Conseil sous présidence française.

Rafsandjani, président du Parlement iranien, est reçu comme un chef d'État à Moscou.

Le projet de loi de financement de la vie politique (accompagné d'un projet de loi organique, techniquement nécessaire pour ce qui concerne les élections présidentielles et parlementaires) sera adopté demain en Conseil des ministres. Il sera aussitôt déposé à l'Assemblée nationale.

Comme prévu, le projet de loi d'amnistie pose deux problèmes :

L'article 17 du projet prévoit que sont amnistiées toutes les infractions commises avant la date d'aujourd'hui en relation avec le financement direct ou indirect de campagnes électorales ou de partis politiques. Or, il n'est pas d'usage qu'un projet d'amnistie — annoncé dans les administrations et les ministères concernés par son élaboration plusieurs semaines avant sa présentation en Conseil des ministres — fixe comme échéance une date postérieure à sa rédaction. Rocard ramène donc la date butoir du 20 au 15 juin, jour de la discussion par le Conseil d'État.

Par ailleurs, dans sa version initiale, l'avant-projet amnistiait toute « infraction » commise pour financer des élections, ce terme couvrant aussi bien les délits que les crimes. Or la loi du 20 juillet 1988 s'en tenait aux seuls « délits » en relation avec les élections de toute nature. Pour Michel Rocard, c'est sans importance, car aucun crime ne pourrait être commis en relation avec le financement d'une campagne électorale ; pourtant, note un juriste, le faux en écriture publique — qui vise notamment les fausses factures au détriment d'entreprises publiques — est qualifié de « crime » par le Code pénal.

L'amplitude de l'amnistie vis-à-vis des infractions qualifiées de « crimes », comme les faux en écritures publiques, est néanmoins maintenue par Michel Rocard.

Michel Rocard envisage de soumettre lui-même le projet de loi sur le financement au Conseil constitutionnel afin de le mettre à l'abri de tout reproche d'inconstitutionnalité.

Louis Mermaz suggère que l'Assemblée nationale examine ce projet les 27, 28 et 29 juin. Il faut faire vite, pense-t-il. L'évolution de l'enquête sur la SORMAE pourrait modifier la position de l'un au moins des groupes au Parlement.

A la réunion à l'hôtel Matignon des responsables du gouvernement, du groupe parlementaire et du parti, deux démarches s'opposent : les uns souhaitant renvoyer à l'automne l'examen des projets de loi sur le financement politique et l'amnistie, les autres voulant accélérer les choses pour obtenir l'amnistie avant les vacances d'été.

Normalement, le texte devrait n'être adopté qu'à l'automne. Mais les socialistes, affolés par la montée des « affaires », exigent d'aller plus vite. Cela imposerait donc de l'inscrire au plus tard à l'ordre du jour d'une session extraordinaire, en juillet, laquelle, de surcroît, se télescoperait avec les cérémonies du Bicentenaire et la réunion du G7 !

Le Premier ministre présente la loi sur le financement des partis politiques dès ce soir au journal télévisé de TF1. Les crédits budgétaires consentis aux partis seront répartis en fonction de leur nombre d'élus à l'Assemblée nationale et des voix recueillies aux dernières législatives. Mais la polémique sur l'article 17 éclipse évidemment le reste du texte, pourtant nécessaire. Michel Rocard justifie ainsi l'amnistie : La fraude a été générale et tous azimuts. Il faut sortir de l'alternative actuelle entre la fraude et la mendicité.

Comme convenu, le Conseil des ministres adopte deux projets de loi sur le financement des partis politiques et des campagnes électorales. L'article 17 — que le Président a soigneusement examiné — prévoyant une large amnistie, dont pourront bénéficier des milliers d'élus, n'est pas même mentionné au cours de la discussion. Chacun, pourtant, ne pense qu'à lui.

Le Président : C'est un texte important.

Le Premier ministre, hyperbolique : Ce sera sans doute un moment de société et de civilisation.

Le Président commente ensuite les élections européennes : Il fallait s'attendre à ce fort taux d'abstentions. Cela se conçoit très bien quand on ne perçoit pas l'enjeu. Les partis conservateurs sont favorisés. Les agriculteurs, les petits notables, les chefs d'entreprise connaissent mieux le sujet et y trouvent un intérêt professionnel ; ils sont donc plus facilement mobilisables. Les formations politiques dont les salariés constituent l'essentiel des électeurs ont une tâche plus difficile. Quant à la presse française, comme d'habitude, elle ne réfléchit pas. Dans les onze autres pays, on compare des choses comparables, c'est-à-dire 1989 à 1984. Il n'y a qu'en France qu'on compare avec d'autres élections, avec des sondages, avec des souhaits ou avec des rêves.

La « victoire » de l'ancien Président de la République se solde par la perte de huit sièges. La « défaite » de la tête de liste socialiste se solde par un gain de deux sièges. J'en suis désolé pour les journalistes, mais, dans les assemblées, c'est avec des sièges que l'on travaille, pas avec des impressions.

Au total, la droite perd six à sept points en pourcentage si l'on compare le score des listes Veil et Giscard au score de Veil en 1984. On constate qu'il y a seulement 28 % pour l'alliance RPR-UDF. Cela me serre un peu le cœur, cela ne mérite pas de sarcasmes, mais pas non plus de compliments. Tout cela prouve que l'Europe a besoin de se faire comprendre et aimer.

En ce qui concerne l'article 17, le Premier ministre ne souhaite pas donner l'impression que le gouvernement serait lui-même impatient de voir effacées des fautes commises par ses amis.

Mercredi 21 juin 1989

Felipe Gonzalez envoie aux chefs d'État et de gouvernement une lettre d'invitation rappelant l'ordre du jour prochain du Conseil européen.

A l'Assemblée nationale, lors des questions d'actualité, Jacques Toubon qualifie l'amnistie projetée de scandale et conteste que le vote des députés socialistes puisse remplacer le verdict des juges. Les deux nouveaux projets, dit-il, comportent deux dispositions scandaleuses. Premier scandale : les membres de la commission chargée de contrôler les comptes des partis politiques et des campagnes électorales seront tous désignés par le Président de la République... Nous demandons que ce projet fasse l'objet d'une concertation entre les partis, comme cela avait été le cas pour la loi de 1988, et qu'il ne soit pas présenté ni voté à la sauvette... Second scandale : une disposition tend à amnistier les faits de fausses factures au profit de certains hommes et de certains partis.

Pierre Joxe répond : J'étais président du groupe socialiste dans cette Assemblée lorsque vous avez fait voter cette loi [celle de 1988] à quelques semaines des élections, à l'occasion d'une affaire qui, depuis, a reçu un épilogue judiciaire que vous pouvez regretter, mais qui est parfaitement clair: à savoir que vous avez voulu monter une machination — je ne dis pas vous personnellement, M. Toubon, vous n'en aviez pas les moyens ! —, que vous avez cherché à déshonorer des hommes... Les juges ont examiné l'affaire pendant deux, trois ans, et le résultat est là : votre machination est tombée à plat [sur l'affaire Luchaire]. Ce gouvernement, lui, n'a pas le goût des machinations politiques ou politico-policières, mais qui vous dit qu'il n'en a pas les moyens ?

Michel Rocard assiste au congrès de l'Internationale socialiste. C'est pourquoi le Conseil a été avancé d'un jour.

Critiqué pour le récent non-lieu intervenu dans l'affaire Luchaire, Pierre Arpaillange déclare : En l'état actuel des choses, et après un certain nombre de blocages qui ont été constatés par les magistrats, il n'était pas possible d'aller plus loin. Si l'on considère que, pendant deux années, la droite a eu entre les mains ce dossier et n'en a rien fait, comment reprocher aujourd'hui à la gauche d'en tirer les conséquences ? — avant de répéter, une fois encore, ce qu'a dit avant lui M. Bézard, procureur de la République, qui a requis le non-lieu : Le magistrat instructeur a demandé des renseignements au ministère de la Défense en 1987 ; il a obtenu des réponses, mais pas tous les éléments qu'il souhaitait, et le procureur de la République a écrit au ministre de la Défense il y a cinq ou six mois, mais, à ma connaissance, il n'a pas obtenu de réponse... Si le juge d'instruction n'obtient pas les concours voulus, il est évident que la procédure ne peut pas prospérer.

Jeudi 22 juin 1989

Le Président revient de Normandie pour recevoir le Chancelier Kohl à déjeuner. Dans l'avion qui le ramène à Paris, il est prévenu par une note d'Élisabeth Guigou de l'accord du Chancelier sur les points essentiels concernant l'Union économique et monétaire. Mais le Chancelier est plus réticent que son ministre des Affaires étrangères à fixer une date rapprochée pour la Conférence intergouvernementale qui décidera de la réforme du Traité de Rome. Le Président : Ne vous inquiétez pas. Il cédera. Parce qu'il ne peut faire autrement.

Le Chancelier et le Président décident d'obtenir que la Charte sociale soit adoptée d'abord comme une déclaration solennelle, suivie de décisions juridiques contraignantes.

Quatre nouvelles inculpations dans l'affaire de la SAE, ce qui porte à trente-deux le nombre des prévenus. Parmi eux, douze sont des responsables PS, UDF et RPR. Trois sont des dirigeants d'Urba-Gracco.

Michel Rocard : Il faut en finir avec tout ça. Les enquêtes en cours risquent d'avoir un effet désastreux auprès de l'opinion publique. Mieux vaudraient des articles de presse dénonçant, pendant trois jours, une « auto-amnistie », que six mois de révélations et de mises en cause distillées au fil des instructions.

Vendredi 23 juin 1989

François Mitterrand reçoit Michel Rocard pour discuter du calendrier du projet relatif au financement des partis, et donc à l'amnistie. Le Premier ministre a le sentiment d'une mise à l'épreuve de son dévouement à la « cause commune ». Il arrive donc muni de deux calendriers : l'un, normal, en prévoit l'examen à l'automne ; l'autre pourrait permettre son adoption dans de plus brefs délais. Il souligne que cette procédure en urgence obligerait à recourir au 49.3, ce qui pourrait être évité si l'on attendait l'automne. Il souligne qu'en cas de recours au 49.3, une motion de censure sera inévitablement déposée et qu'elle risque fort de réunir la majorité constitutionnelle, donc de provoquer à la fois la chute du gouvernement et le rejet du texte. Cela posé, il se déclare prêt à le faire si le Président le lui demande. Le Président le lui demande, ajoutant dans un sourire : En cas de censure adoptée, cela ne provoquerait qu'une crisette à l'italienne (ce qui pourrait sous-entendre que le départ de Michel Rocard ne serait pas grave ou que le même Premier ministre serait aussitôt renommé, mais cela n'est pas dit explicitement...).

François Mitterrand : Il faut que le Bicentenaire soit aussi fastueux que possible. Le monde doit se souvenir de la fête de la liberté.

Il voit la maquette du défilé de Jean-Paul Goude. Il ne prétend rien contrôler, rien surveiller, et ne pose même pas de questions. Belle marque de confiance en Jack Lang et Jean-Noël Jeanneney.

Samedi 24 juin 1989

Coup de théâtre : le Président appelle Michel Rocard pour lui dire que, tout bien considéré, il décide d'attendre l'automne pour faire voter le texte. La session extraordinaire sera limitée à quelques jours, juste pour l'achèvement des diverses navettes. Cette volte-face renforce dans l'esprit du Premier ministre l'idée d'une mise à l'épreuve, franchie avec succès.

Michel Rocard me dit : Il a voulu me tester. Je lui ai montré mafidélité. Ça va permettre à la police et à la justice de faire leur travail. En conséquence, l'opposition devra tourner plusieurs fois sa langue dans sa bouche avant de parler, d'ici à la rentrée.

J'étais d'abord pour un débat à l'automne, puis pour un débat dans l'immédiat. Le Président était au départ pour l'automne, puis pour tout de suite, et, finalement, à nouveau pour l'automne. Le PS, lui, a été le seul à ne pas changer de position : il voulait l'amnistie tout de suite. Mon seul problème a été que les autres changeaient d'avis, mais pas en même temps...

Convention des « rénovateurs » RPR et UDF à Lyon. Les « douze » prêtent serment de poursuivre leur entreprise jusqu'à son terme : la constitution d'une grande formation politique commune.

Pierre Mauroy insiste. Il souhaite que la nouvelle loi sur le financement soit votée le plus rapidement possible, et ajoute : Il appartient au gouvernement, au garde des Sceaux, à chacun, de prendre ses responsabilités sur le point de savoir s'il faut ou non une amnistie. A mon avis, le problème est second. Le vrai problème, c'est une loi nouvelle... Si le Parlement ne veut pas voter l'amnistie, il ne vote pas l'amnistie. Il a tout à fait le droit, pour certains de ses membres, d'être parfaitement hypocrite. Si le Parlement ne veut pas voter l'amnistie, nous aurons une loi nouvelle sans amnistie... Une forme de moralité dans un système aussi pernicieux consiste à ne pas désigner des boucs émissaires...

Il réaffirme qu'il n'est pas lui-même à l'initiative de cette amnistie. Il regrette que le non-lieu rendu dans l'affaire Luchaire n'ait pas permis de connaître les coupables.

Lundi 26 juin 1989

Le gouvernement renonce à déposer à la session extraordinaire et décide d'attendre la session d'automne pour soumettre au Parlement les projets de loi sur le financement des partis politiques et l'amnistie des délits liés à ce financement.

La direction du Parti socialiste, apprenant ce changement de calendrier, s'en désole: le report de la discussion en octobre risque de repousser l'amnistie à décembre. Pierre Mauroy envisage déjà de solliciter du Président une session extraordinaire en septembre pour gagner du temps. Le Président : Pas question de session extraordinaire ! Ni pour ça ni pour autre chose !

C'est la seconde fois en quinze jours que Mauroy essuie un échec sur l'amnistie.

Conseil européen à Madrid avec des gouvernements démissionnaires en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas, et un gouvernement allemand affaibli. La Charte sociale est adoptée sous la forme d'une déclaration solennelle par onze États, les Britanniques restant opposés à toute charte, même sous cette forme.

Sur l'Union économique et monétaire, les Britanniques acceptent la première phase du rapport Delors, mais en font une lecture restrictive. Ils refusent la Conférence intergouvernementale et la négociation d'un nouveau traité.

Sur la fiscalité de l'épargne, la Commission a proposé deux directives. La première, en février, prévoyait une retenue à la source de 15 % ; les oppositions sont venues du Royaume-Uni, du Danemark, du Luxembourg, enfin de la RFA par la bouche de son nouveau ministre des Finances, [Theo Waigel]. La seconde concernait la coopération fiscale entre États membres pour lutter contre la fraude ; ce texte peut être examiné et amélioré. La France souhaite que ces dispositions aillent le plus loin possible. Sur la TVA, un groupe d'experts est créé afin d'examiner les propositions de la Commission (jugées trop complexes) et des États.

Le gouvernement irakien reconnaît vouloir expulser les Kurdes des régions frontalières. Un nouveau génocide qui se prépare ?

Mardi 27 juin 1989

A Madrid, la première étape de l'Union économique et monétaire est fixée au 1er juillet 1990. Mais le texte ne fait pas référence aux deux autres phases. Les travaux préparatoires à une réforme du traité par une Conférence intergouvernementale vont pouvoir commencer, mais la date n'en est pas fixée. Le Royaume-Uni accepte la tenue de cette Conférence.

Margaret Thatcher refuse les phases 2 et 3 : Cela reviendrait à accepter un transfert de souveraineté monétaire.

Il appartiendra donc à la présidence française de relancer l'idée et de fixer une date pour le début des travaux.

Le Président s'exprime en dernier : On s'est engagé à construire une certaine Europe. La question est de savoir si on le veut toujours, et quand... Si on ne respecte pas le délai, on ratera la rencontre avec l'Europe qu'on a souhaitée. Pourquoi s'engager sur la phase 1 s'il n'y a pas de phase 2 ?... La France accepte la phase 1 s'il est précisé qu'une deuxième phase est nécessaire.

Après un tour de table qui laisse dans le flou la convocation d'une conférence intergouvernementale, le Président reprend : Hanovre est un acquis... Pour ceux qui ont donné leur accord à la première phase, elle n'offre aucun intérêt si elle n'est pas suivie d'une deuxième phase. Le processus est un tout... Si les uns veulent tirer les autres en arrière, nous n'aboutirons pas... Je ne refuse pas un compromis, mais on ne peut pas laisser la Conférence intergouvernementale dans l'imprécision, comme un espoir éloigné.

Le Président redemande que quelque chose soit fait sur la fiscalité de l'épargne. Opposition de Jacques Santer, le Luxembourgeois.

Finalement, le Conseil européen réitère sa détermination de réaliser progressivement l'Union économique et monétaire telle que prévue par l'Acte unique et confirmée lors du Conseil européen de Hanovre. L'Union économique et monétaire doit se situer dans la perspective de l'achèvement du marché intérieur et dans le contexte d'une cohésion économique et sociale. Le Conseil européen considère que le rapport du comité présidé par Jacques Delors, qui définit un processus devant conduire par étapes à l'Union économique et monétaire, répond pleinement au mandat donné à Hanovre. Le Conseil décide que la première étape de la réalisation de l'Union économique et monétaire commencera le 1er juillet 1990. Il demande aux instances compétentes (Conseil économique et des finances, Affaires générales, Commission, Comité des gouverneurs des banques centrales, Comité monétaire) : a) d'adopter les dispositions nécessaires au démarrage de la première étape au 1er juillet 1990 ; b) de réaliser les travaux préparatoires en vue de réunir une Conférence intergouvernementale pour définir les étapes ultérieures ; cette conférence se réunira une fois que la première étape aura commencé ; elle sera précédée par une préparation complète et adéquate.

Le processus n'est plus global : il n'y a pas de date fixée pour la Conférence intergouvernementale, mais elle peut être convoquée à compter du 1er juillet 1990, début de la première étape.

L'issue est donc floue, incertaine. Seul point relativement positif: le Royaume-Uni n'a pas bloqué les travaux. La Conférence intergouvernementale pourrait finalement se tenir l'an prochain à Onze.

Pour le défilé du 14 Juillet, Jean-Paul Goude a préparé un programme superbe. La musique est écrite par le Béninois Wally Badarou, 1 500 drapeaux, dont le palestinien, des Britanniques sous une pluie artificielle, des constructivistes russes avec des chaussures à soufflets, des valseurs sur patins à roulettes, Jessie Norman chantant La Marseillaise, une énorme locomotive clôturant le défilé... Christian Dupavillon, le vrai concepteur du projet, accomplit un travail magnifique.

Mercredi 28 juin 1989

Au cours du Conseil des ministres, à propos du Sommet de Madrid, le Président : La seule manière de procéder pour l'Union économique et monétaire, c'est de réunir une Conférence intergouvernementale. Il y faudrait l'unanimité pour décider d'établir un nouveau traité, mais la conférence pourrait se transformer et se borner à réunir les pays décidés à signer ce nouveau traité.

Au cours des discussions à Madrid, il est apparu que le Danemark était souvent acquis à la cause britannique, avec, en plus, parfois le Portugal, parfois les Pays-Bas. On retrouve là une clientèle traditionnelle. En tout cas, l'enjeu était d'obtenir la Conférence intergouvernementale, et nous l'avons obtenue. Les gouvernements néerlandais, grec, italien étaient démissionnaires ; les Allemands et les Anglais, ébranlés. La stabilité de la France a sans doute accru son crédit.

Nous avons eu l'appui constant et ferme de la Belgique, de la Commission, de la RFA — sauf, en ce qui concerne cette dernière, pour fixer la date de la Conférence intergouvernementale — et un appui dans l'ensemble ferme de l'Italie. La marche en avant continue.

A propos de la fiscalité sur l'épargne : J'ai dit à M. Santer, le Premier ministre luxembourgeois : « Vous êtes assis sur votre trésor qui, pour une bonne part, est constitué par la fraude internationale. »

Sur la défense : S'il s'agit de mener une guerre nucléaire, c'est Mme Thatcher qui a raison. J'avais dit à M. Bush, à Kennenbuck Port, qu'il n'aurait aucune marge s'il restait sur le terrain des forces nucléaires à courte portée, mais qu'il aurait du champ s'il prenait l'initiative sur le terrain conventionnel.

Mme Thatcher, qui a beaucoup de force quand elle s'adresse à ses partenaires européens, est une petite fille de huit ans quand elle parle au Président des États-Unis. Alors il faut tendre l'oreille, elle est vraiment très touchante. En tout cas, il est visible que le Président des États-Unis n'est pas encore sous le charme.

La Grande-Bretagne, il faut que vous le sachiez, n'a pas d'autonomie de décision. Peu importe, dès lors, qu'elle espère avoir barre sur le Président des États-Unis d'Amérique !

Je me réjouis de voir que la France, dans sa continuité, quels qu'aient été les Présidents, les gouvernements, les chefs d'état-major, a su préserver, elle, son autonomie de décision.

Lors de la dernière séance des questions d'actualité à l'Assemblée, Michel Rocard, interrogé sur l'amnistie par l'opposition, rappelle publiquement une évidence : Une fois la loi votée, seul un magistrat pourra décider si l'amnistie s'applique ou non. Il veut convaincre ainsi les socialistes que le texte qu'ils souhaitent se révélera inefficace. Pierre Mauroy et Henri Emmanuelli restent déterminés et convaincus : Mais non, avec ce texte l'amnistie sera automatique !

Jean-Louis Bianco reçoit un responsable polonais porteur d'une lettre du général Jaruzelski à l'intention du Président pour que celui-ci plaide la cause de la Pologne lors du Sommet des Sept. Le général se plaint des Allemands. Le Chancelier Kohl a reporté sa visite à Varsovie. Jaruzelski indique que les Allemands veulent lier les mains des Polonais : leur aide financière sera subordonnée à des garanties démocratiques et au statut de la minorité allemande de Pologne qui, d'après les Polonais, est une « prétendue minorité ».

Nous recevons une demande pressante du Président yougoslave pour être invité le 14 Juillet, afin de sauver l'unité nationale ! Il le sera.

Un autre cas reste en instance : celui du Zaïre. La présence de Mobutu me paraîtrait ternir de façon désastreuse cette journée (l'imaginer le 13 juillet sur le parvis des droits de l'homme !). J'explique au Président que si la raison d'État le conduit à en décider autrement, il faudrait limiter l'invitation au seul défilé du 14 Juillet.

Le Président : Bonne idée. Le 14 Juillet, plus le 13 à l'Opéra. Le lui présenter comme une grande faveur !

Et voilà : il sera là aussi le 13...

Grande effervescence à Matignon : des collaborateurs de Michel Rocard annoncent presque ouvertement un prochain remaniement ministériel.

A 12 h 30, rue de Rivoli, Pierre Bérégovoy abandonne ses locaux au directeur des Musées de France. Alors que le Président et sa suite ministérielle traversent le grand salon d'angle Napoléon III, Michel Charasse lance à la cantonade : C'est ici que Jack Lang espérait faire son bureau ! L'intéressé, vexé, riposte : Pas du tout, je suis trop bien rue de Valois !

Derniers préparatifs du Sommet de l'Arche. La logistique est énorme et a exigé beaucoup d'attention. Les projets de déclarations politiques seront discutés entre sherpas à New York vendredi, puis, vendredi en huit, à Rambouillet. Il est possible que s'y ajoutent une déclaration sur le terrorisme, à la demande des Américains, et une autre sur la Chine, à la demande du Japon.

Vu Jean-Paul Goude. Magnifique d'enthousiasme. Seul petit probléme : il insiste pour mettre un danseur palestinien, avec son drapeau, dans le défilé des Nations, parmi les représentants des autres pays. Incident diplomatique en vue ? Non, prémonition. Je le laisse faire, sans en référer à personne.

Grande manifestation nationale serbe au Kosovo pour célébrer le 600e anniversaire de la bataille du champ des Merles contre les Ottomans.

Jeudi 29 juin 1989

Dans un discours aux Communes, Margaret Thatcher présente le compromis de Madrid sur l'Union économique et monétaire comme un succès pour elle. Elle entend interpréter les conclusions de façon restrictive : le rapport Delors a été accepté, dit-elle, uniquement comme une des bases de travail, mais pas comme la seule. Et aucune décision n'a été prise sur les étapes suivantes. Par ailleurs, elle souligne avec force que les décisions de la Conférence intergouvernementale devront être prises à l'unanimité.

Les projets de déclarations politiques sur les droits de l'homme et sur les relations Est/Ouest pour le Sommet de l'Arche, que je remettrai demain à New York aux sherpas, sont prêts, de même qu'un projet de déclaration économique, résultat de la longue négociation que nous avons menée depuis six mois.

Ce texte contient des décisions très concrètes, telles que :

- une nouvelle stratégie pour la dette ;

- une définition d'une politique globale de protection de l'environnement ;

- la décision de lancer les grands travaux au Bangladesh ;

- la définition d'une politique internationale contre la drogue et le blanchiment de ses profits.

Vendredi 30 juin 1989

Le Président est exaspéré par les critiques dénonçant le faste des cérémonies du Bicentenaire. Il en rend responsables la mairie de Paris et la presse, et il est spécialement irrité par la manifestation du 8 juillet qu'organise Renaud : C'est injuste ! Devait-on mal recevoir en France ? Nous recevons plus de gens du Sud que du Nord. Fallait-il les recevoir un autre jour ?

En Pologne, le général Jaruzelski renonce à se présenter à la Présidence de la République et propose à sa place le général Kiszczak.

Réunion des sherpas à New York au consulat de France. Consensus sur le texte relatif à la drogue : un groupe de travail, ouvert au-delà des Sept (le GAFI), sera créé. Et encore, avec présidence française. Sur la dette, Français et Américains se retrouvent seuls contre les autres.

Discussion sur les droits de l'homme. Les Américains nous font la leçon à tout propos. Je suggère d'inclure dans la déclaration une interdiction de la peine de mort. L'Américain refuse, outré que j'aie pu émettre une telle proposition (les États-Unis sont, avec le Japon, les seuls du G7 à l'appliquer encore).

Textes vides sur la Chine.

Les Japonais proposent un texte sur les baleines dont le massacre a déclenché une campagne de Greenpeace (ils veulent les protéger en les chassant !). On débat sur le point de savoir s'il faut parler de conserver la faune maritime (France) ou de la gérer (Japon). Compromis : préserver.

Malgré les réticences américaines, je fais accepter un texte sur le Bangladesh (qui prévoit une conférence de financement du projet en septembre).

David Mulford s'est mis en cheville avec Jo Kennedy, parlementaire démocrate, pour que celui-ci dépose au Congrès un texte prévoyant des sanctions fiscales frappant les banques qui refusent de réduire les dettes du Tiers-Monde. Le premier créancier français sur le Mexique, la Société Générale, qui faisait de la résistance, s'est fait rappeler à l'ordre par Jean-Claude Trichet. Seules les banques britanniques résistent encore. La Lloyds, elle aussi, fait la mauvaise tête et bloque les négociations avec Mexico.

Samedi 1er juillet 1989

Michel Rocard propose à la région Ile-de-France l'élaboration en commun d'un livre blanc qui fasse l'inventaire de la situation, en analyse les causes et suggère un programme d'actions immédiates. Cela afin de réviser le schéma directeur qui date de 1964 et est aujourd'hui totalement dépassé.

Les dangers que dénonçait Renaud ne sont pas vains : la liste des invités qu'a préparée Jack Lang pour l'inauguration de l'Opéra-Bastille prévoit 30 cartons pour le Président et 900 pour le ministre, plus les 350 journalistes accrédités à la Culture ! Le Président est partagé entre le rire et la fureur.

La France prend pour six mois la présidence de la Communauté européenne.

Dimanche 2 juillet 1989

François Mitterrand réunit huit ministres à l'Élysée pour préparer la présidence française (sur les affaires sociales, la monnaie, la culture, l'environnement). Il n'y a pas d'autres priorités que d'achever ce qui est en cours.

Le Comité directeur du PS est agité par de sourdes luttes de personnes — Mauroy, Fabius, Jospin, Rocard... — dans la perspective du futur Congrès qui redistribuera les cartes pour deux ans.

Mardi 4 juillet 1989

Visite officielle de Mikhail Gorbatchev en France, juste avant le Bicentenaire dont il aurait tant voulu être... Dîner à l'Élysée. L'Europe de l'après-guerre a vécu, déclare le chef de l'État soviétique. « L'URSS lui survivra-t-elle ? » pensons-nous tous en l'écoutant.

Mercredi 5 juillet 1989

Entretien à l'Élysée entre François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev :

Mikhaïl Gorbatchev : Vous avez fait un magnifique travail pour le Bicentenaire. Il y aura d'ailleurs aussi un grand programme soviétique pour fêter cet événement.

Nous sommes à un moment où nos pays [à l'Est] sont engagés dans de très profonds changements. Cela va bouleverser à moyen terme l'image du monde. Vous et nous, nous sommes interdépendants... A des rythmes différents, les changements s'opèrent dans tous les pays d'Europe de l'Est. L'Est va changer et ce sera profitable pour l'Europe entière...

Je suis troublé par les idées du Président Bush sur l'Europe de l'Est. On y trouve plus d'idéologie que de politique réaliste. Il n'y a pas longtemps, Bush a déclaré que l'Europe devait retrouver ses frontières de 1939. Le Président Bush a peur des changements en URSS, peur que l'URSS soit mieux perçue à travers le monde. Il a peur de la Communauté européenne. Il y voit un danger pour les intérêts américains dans le monde. Nous ne devons pas admettre les tentatives de freiner les processus qui contiennent des éléments positifs et même révolutionnaires.

François Mitterrand : J'ai remarqué cette déclaration de Bush ; il obéit à une idéologie sommaire. Ce que disait Reagan était encore moins évolué. Les frontières de 1939, ce n'est pas sérieux. On ne doit pas faire de guerre de revanche. Bush fait des concessions à son électorat, qui est le plus conservateur des États-Unis. Au cours des récentes conversations que j'ai eues avec lui, nous sommes convenus tous les deux qu'il ne fallait rien faire pour affaiblir votre autorité, mais tout faire pour intégrer l'URSS dans l'économie mondiale et pour ne pas revenir à la guerre froide. Mais Bush doit faire des concessions à son public... Voyez-le. Vous aurez de l'influence sur lui. Il est sensible au contact direct. Je l'ai vu dès 1981. Le monde est en train de bouger, ce n'est pas la petite guerre, mais c'est le dialogue qui modifiera les conditions d'évolution du monde.

Mikhaïl Gorbatchev : C'est en cours de maturation. Il y a des déclarations des deux côtés. Chez nous, nous pensons qu'on ne peut rien bâtir de sérieux sans ce dialogue... La reprise des pourparlers à Genève est trop longue à venir. On a l'impression d'une tentative de faire traîner en longueur ces pourparlers, de la part des Américains. Si on y ajoute le fait qu'un groupe du Conseil national de Sécurité, animé par le Président, est chargé de me discréditer et de saboter ma perestroïka, je me demande où est la politique de Bush...

François Mitterrand : Je lui ai dit que la politique du pire ne réussirait jamais. Elle donne des résultats que personne ne prévoit !

Mikhaïl Gorbatchev : Je suis tout à fait d'accord.

François Mitterrand : La politique soviétique évolue vers la perestroïka et la glasnost J'ai dit à Bush que vous imposiez des évolutions positives et que des choses nouvelles s'annoncent en URSS. J'ai employé cette expression, mais il faut en finir avec l'esprit de croisade, il faut ne plus préférer l'idéologie à la réalité politique. Votre réussite dépend à 90 % des relations avec le peuple soviétique et à 10 % de l'environnement international. Bush m'a répondu : « C'est l'opinion des autres Européens. » Il a ajouté : « Je jouerai profil bas en Europe de l'Est. » Il parle peut-être comme le dernier qu'il a écouté, mais j'espère que non. Il a déjà dit tout ça devant l'OTAN ; d'ailleurs, je ne vous livre pas là de secret.

Mikhaïl Gorbatchev éclate de rire : Je vous en dispense, car je suis déjà au courant !

Paul Quilès lance au conseil municipal du XIIIe arrondissement l'idée d'un établissement public type Défense pour aménager la rive gauche de la Seine en amont d'Austerlitz. Jacques Chirac en est ulcéré : l'État veut lui reprendre l'Est de la capitale, qui est sa chose !

Au Conseil des ministres, Pierre Bérégovoy fait un exposé sur la politique économique et cite le programme socialiste de 1972, « Changer la vie », qui insistait, dit-il, sur la nécessité de défendre la monnaie, de lutter contre l'inflation, de rechercher le plein emploi.

Le Président : Il faut d'abord produire pour partager, mais il faut que les richesses soient mieux partagées.

Jean Poperen dresse le bilan de la session parlementaire. Le Président se montre hostile à une session spéciale en septembre pour réformer le Code pénal (c'est-à-dire pour discuter et adopter l'amnistie). Il demande au Premier ministre d'indiquer que le gouvernement a l'intention de modifier le mode de scrutin pour les élections des sénateurs représentant les Français de l'étranger. Aujourd'hui, avec le scrutin majoritaire et pour une seule circonscription, on aboutit à ce que 12 sièges sur 12 aillent à la seule opposition. Il souhaite qu'on le dise dès maintenant afin d'éviter de donner une impression de revanche.

Le bouleversement continue en Afrique du Sud : Nelson Mandela rencontre Pieter Botha.

Jeudi 6 juillet 1989

Jacques Chirac ne décolère pas après la proposition de Paul Quilès sur le terrain destiné à la future Grande Bibliothèque. Il fait savoir au préfet de région qu'il entend diriger l'opération Tolbiac-Masséna comme celle de Javel-Citroën. Il remettra au besoin en cause le don des 7 hectares destinés à la Bibliothèque de France (les formalités juridiques ne sont pas achevées) et n'accordera pas les dérogations nécessaires aux règles d'urbanisme. La Bibliothèque en serait retardée de trois ans. Sur instructions du Président, je dis à Paul Quilès, Pierre Joxe et Olivier Philip que cette idée personnelle d'un député de Paris n'engage ni le gouvernement, ni le Président. L'affaire est close.

George Bush annonce l'annulation de la dette publique de seize pays africains parmi les plus démunis (pour 1 milliard de dollars).

Devant l'Assemblée du Conseil de l'Europe à Strasbourg, Mikhaïl Gorbatchev précise son idée de maison commune européenne et renouvelle sa demande de négociations sur les armes nucléaires tactiques, qui est à nouveau repoussée par George Bush.

La façon dont les Américains veulent imposer sans ménagement leurs vues à leurs alliés à propos de la négociation de Vienne est tout à fait scandaleuse. Pour ne pas ralentir la négociation, la délégation française se montre toutefois accommodante.

Vendredi 7 juillet 1989

Roland Dumas propose la création d'un groupe de haut niveau, formé de représentants personnels des ministres, chargé de préparer le travail de la Conférence intergouvernementale de la Communauté.

A Rambouillet, début de l'ultime réunion de sherpas avant le Sommet. Comme d'habitude, elle commence, dans l'après-midi, par une réunion des directeurs des Affaires politiques. Concernant les droits de l'homme, violentes critiques américaines et britanniques contre notre projet de déclaration. Les Américains proposent de fusionner ce texte avec le texte de politique générale, pour l'édulcorer. La France, elle, tient à une déclaration de principe, déconnectée des situations conjoncturelles. Je réponds aux Américains que s'ils campent sur cette position, nous laisserons dans le texte, jusqu'au Sommet, un paragraphe entre crochets réclamant l'abolition de la peine de mort chez les Sept. Lourd silence. Ils n'insistent pas.

Au dîner des sherpas, discussion sur la perestroïka. Bush vient de demander le départ des troupes soviétiques de Pologne. Son représentant, Richard McCormack, estime ouvertement que c'est une erreur. Tous pensent qu'à Moscou Gorbatchev va bientôt échouer, que le pouvoir va revenir aux communistes les plus durs, et qu'il ne faut rien faire pour casser le Pacte de Varsovie, car il préserve la paix. Richard McConnack : Si nous avons cette sagesse, si les Polonais et les Hongrois sont patients, il y a une faible chance pour que, dans quinze ans, Yalta disparaisse.

Les Italiens sont les seuls à résister à cette tendance : ils veulent proposer l'entrée immédiate des Soviétiques à la Banque mondiale et au FMI, et inclure les pays de l'Est dans les nouveaux mécanismes de réduction de la dette.

Je tente d'organiser un dîner entre les sherpas du Nord et ceux du Sud. Mais ceux des États-Unis et du Japon refusent de venir. Il ne s'y dit rien d'utile.

Dans la nuit, j'apprends par Richard McCormack, embarrassé — lui-même vient d'en être informé par Washington —, qu'à la veille de son voyage en Pologne et en Hongrie le Président Bush a écrit à ses collègues du Sommet pour proposer un plan d'aide économique à la Pologne. Cette initiative, improvisée au dernier moment, sur laquelle les services de la Maison Blanche semblent en désaccord entre eux, et à laquelle le sherpa américain n'a probablement pas été associé, prendrait la forme d'un « consortium à Sept » destiné à coordonner l'aide économique et le traitement de la dette polonaise, et auquel s'ajouterait une fondation pour l'entreprise dotée de 100 millions de dollars de fonds publics.

Impossible, pour nous, de décider de la création d'un consortium à Sept que l'Amérique contrôlera. La suggestion ne vise qu'à un effet d'annonce, demain, à Varsovie, pour ravir la vedette au Sommet.

Samedi 8 juillet 1989

Juste après le petit déjeuner, les autres sherpas prennent connaissance de l'initiative américaine sur la Pologne. Je rappelle que la France ne veut pas d'institutions issues du G7. J'explique qu'il y a des risques, vis-à-vis de l'Union soviétique, à tenter de placer sous protection économique occidentale un pays membre du Pacte de Varsovie. Les autres délégations, Commission comprise, se montrent plus positives que moi sur l'idée.

Après avoir vérifié les instructions du Président, juste avant le déjeuner, je puis enfin parler au téléphone à Brent Scowcroft, le conseiller de George Bush. Je lui explique notre position et lui propose un compromis : si le Président Bush tient à son idée de consortium, il faudrait que celui-ci soit ouvert à tous les autres pays européens et qu'il n'apparaisse pas comme dirigé contre l'URSS. Si le Président américain l'annonce à Varsovie, nous serons contraints d'annoncer immédiatement notre désaccord. Brent Scowcroft n'insiste pas et promet que George Bush n'annoncera rien de précis à Varsovie : On en reparlera à Paris. L'homme est calme, pondéré. Un autre, avant lui, aurait explosé et aurait tenté de nous forcer la main.

En attendant, notre projet de texte restera donc également dans le vague.

Nous relisons les autres communiqués jusqu'à 3 heures du matin. Sur l'environnement, McCormack accepte que la suppression des CFC soit réalisée avant l'an 2000. Il n'y a même plus de crochets. La plupart des difficultés ont été levées. On muscle un peu le passage sur l'inflation. De quoi vont donc discuter les Grands, le 15 juillet ?

Ultime accrochage : les Anglo-Saxons voudraient exalter les privatisations, la dérégulation. Je dois leur rappeler qu'un gouvernement socialiste ne pourrait signer cela.

Manifestation Renaud-Perrault avec SOS-Racisme, le PCF et la LCR, et concert contre le Sommet des riches, la dette du Tiers-Monde, la faim et l'apartheid. Ils annoncent pour le 14 un contre-Sommet des sept pays les plus pauvres (Burkina Faso, Mozambique, Zaïre, Haïti, Amazonie, Bangladesh, Philippines). Sur le pavé de Paris, la plupart sont nos électeurs.

Dîner à Rambouillet de tous les sherpas ayant occupé ce poste depuis vingt ans. Certains anciens sherpas sont aujourd'hui à la retraite. D'autres, au contraire, connaissent une carrière politique. Lord Armstrong est là ; Renato Ruggiero, ancien sherpa italien et actuel ministre du Commerce extérieur, a fait le déplacement. Les trois anciens sherpas japonais sont venus de Tokyo. Je leur parle d'un « club » qui honore ces anciens, quatorze ans après que les pays industrialisés eurent découvert qu'il fallait vivre ensemble : Ici, nous sommes dans un château, mais nous savons tous que les difficultés nous attendent dehors, juste à la porte.

A la fin du repas, le doyen, Renato Ruggiero, se lève : Le Sommet de l'Arche marque la fin d'une ère. Les raisons politiques pour lesquelles nous avions inauguré ces Sommets, et notamment la crise pétrolière, ont disparu. D'autres apparaissent, comme l'environnement. Nous avons eu ensemble des combats terribles. Étaient-ils justifiés ? Je me rappelle qu'au premier Sommet de Tokyo nous nous battions sur les quotas d'importation de pétrole, afin de faire chuter le prix du brut. Et qu'au second Sommet de Tokyo, en 1979, nous nous effrayions de le voir si haut... Dans un an, je sais que ceux qui nous succéderont pesteront, exactement comme nous l'avons fait, en souhaitant un Sommet où l'on puisse travailler sérieusement, sans être assaillis par quatre mille journalistes...

Dimanche 9 juillet 1989

A Varsovie, George Bush présente son Action Plan for Poland. Après ma discussion avec Scowcroft, les Américains ont renoncé à proposer un consortium et n'évoquent plus qu'une action concertée. En sus de la fondation pour l'entreprise (100 millions de dollars) sont envisagés des prêts de la Banque mondiale (325 millions de dollars), un rééchelonnement de la dette et une initiative pour l'environnement (15 millions de dollars).

Lundi 10 juillet 1989

Le Président insiste bien pour qu'à la Concorde, le 14, les places ne soient pas monopolisées par les officiels. Il faut absolument éviter les accusations du type « cérémonies réservées à la seule élite rose ». 4 400 places seront attribuées aux politiques et 11 600 aux représentants de la société dite civile (associations, sponsors, syndicats, ligues diverses, etc.).

Au Conseil de Paris, Paul Quilès fait amende honorable. Il recommande juste une conjonction des efforts de la SNCF, de l'État et de la Ville pour construire de nombreux logements, notamment sociaux, sur les terrains de Tolbiac.

Mardi 11 juillet 1989

Nouvelle lettre de Renaud :

Me voici revenu auprès des miens, au cœur de la Provence, entre monts du Vaucluse, Alpilles et Lubéron, passant des jours tranquilles loin du bruit et de la fureur de ces discours et de ces polémiques qui ont été mon quotidien ces derniers temps. J'apporte un peu d'eau aux arbres qui m'entourent et dont la compagnie m'est définitivement infiniment plus agréable que celle de mes contemporains, trotskistes compris...

Les lendemains de fête laissent toujours un goût d'amertume au fond de l'âme, et malgré la réussite de notre journée du 8 juillet, j'éprouve aujourd'hui plus de tristesse que de joie. (Mais peut-être l'Adagio d'Albinoni, que j'écoute en écrivant ces mots, n'est-il pas étranger à ce blues...)

Car enfin, quel bilan tirer de cette « aventure » dans laquelle je me suis lancé spontanément avant que les manipulateurs et récupérateurs de tout poil ne la pervertissent ? avant que ces charognards falsificateurs des médias n'amplifient mes mots tout en s'efforçant d'en réduire le contenu ?

J'ai, à mon corps défendant, offert une tribune aux communistes qui ont saisi l'occasion pour attaquer violemment François Mitterrand.

J'ai été amalgamé avec les râleurs pour lesquels le Bicentenaire se résume à des embarras de circulation et, plus grave, avec la droite qui nous a emboîté le pas pour critiquer les fastes des cérémonies. J'ai été accusé de me faire un coup de pub à bon compte. Je me suis brouillé avec le pote Harlem Désir.

J'ai, face à l'assaut des médias, tenu un discours malhabile, décousu, parfois agressif, hésitant entre le langage de mon esprit, qui voulait dire sa colère légitime à l'encontre du Sommet des Sept, et celui de mon cœur, qui souhaitait exprimer malgré tout sa confiance en François Mitterrand. Le premier discours l'emportant souvent sur le second, peut-être par souci d'affirmer mon indépendance vis-à-vis de vous, alors qu'on ne cessait de me rappeler mon soutien de jadis, comme s'il avait été un serment d'allégeance.

Et pourquoi tout cela ?

Parce qu'on est venu chatouiller ma bonne conscience de gauche, tiers-mondiste, anticolonialiste, et que, pour manifester ma solidarité avec les peuples affamés, j'ai pris le risque de me désolidariser de vous en attaquant ce Sommet des riches dont la tenue à Paris me semble déplacée.

Parce que je n'aime pas Chevènement et ses crédits militaires.

Parce que le PS et le gouvernement ne se sont guère mobilisés pour la libération d'Otelo de Carvalho.

Parce que l'Élysée prend, c'est vrai, parfois, des allures de Versailles, son occupant des airs de monarque.

Parce que je cherche la gauche de mes vingt ans, contestataire et insolente, et que je la trouve plus chez Krivine que dans les ministères...

Et peut-être, et surtout parce que je sais que vous êtes les meilleurs, qu'à ce titre vous êtes là pour vingt ans, et qu'il faut savoir parfois vous secouer un peu pour vous forcer à garder le cap et les valeurs qui nous ont poussés à vous soutenir.

Cher Jacques, votre « mon ami Renaud », dans le Libé d'hier, m'a fait chaud au cœur. Saurai-je jamais vous prouver à nouveau mon amitié et ma fidélité après tous les soucis que je vous ai causés ?

Mercredi 12 juillet 1989

Au Conseil des ministres, Michel Rocard déplore que, depuis plusieurs semaines, une demi-douzaine de ministres soient intervenus publiquement en dehors de leur domaine de compétence ; ou dans leur domaine de compétence, mais avant qu'un arbitrage n'ait été rendu par le Premier ministre ; cela n'est pas admissible.

François Mitterrand: C'est une règle gouvernementale qu'il faut constamment rappeler, mais ce n'est pas propre à ce gouvernement. Beaucoup de mauvaises habitudes ont été prises au cours de ces dernières décennies.

Après que Roland Dumas est intervenu sur la situation internationale, le Président : J'ai le plus vif désir de voir entrer la Turquie dans la communauté des peuples démocratiques liés à l'Europe, mais ce n'est pas encore un pays franchement démocratique. Dans plusieurs pays, dont la Turquie, les Kurdes sont dans une situation de quasi-génocide. La conscience universelle, qui s'éveille si aisément sur d'autres problèmes, reste muette sur celui-ci.

Il se justifie à nouveau sur le Sommet : Aucun pays ne s'est occupé autant que la France du Tiers-Monde et de ses dettes.

Le faste des cérémonies ? Si nous avions organisé un Bicentenaire au rabais, on nous l'aurait également reproché.

L'accusation de mégalomanie ? C'est injuste.

Ultime modification au programme : il avait été décidé, il y a un mois, à la demande insistante des sherpas, que le soir du 14 Juillet, il y aurait deux dîners de chefs d'État, l'un à l'hôtel Crillon, pour les chefs d'État du Sud, présidé par Michel Rocard et Danielle Mitterrand, l'autre juste à côté, à l'hôtel de la Marine, pour les Sept, avec le Président. Finalement, je décide sans prévenir qu'ils mangeront tous à l'hôtel de la Marine... Mais dans des salles différentes !

Nous voici au plus près du Sommet Nord/Sud qu'il est possible...

Pour la cérémonie de demain au Trocadéro, consacrée au Bicentenaire de la Déclaration des droits de l'homme, Jack Lang voulait que vingt et un coups de canon saluent l'arrivée des chefs d'État en général et du Président en particulier. Refus de l'intéressé.

Les chefs d'État commencent à affluer à Paris. Énormes problèmes protocolaires et logistiques que gère magnifiquement Loïc Hennekinne. François Mitterrand reçoit Cory Aquiño. A son arrivée à l'Élysée, celle-ci plaisante : Avant de partir, j'ai vu le chef d'état-major, qui m'a assurée qu'à mon retour, je serais toujours Présidente des Philippines.

Puis se succèdent les chefs de l'exécutif du Bangladesh, du Mexique, de l'Inde. Rajiv Gandhi déclare au Président : Bravo pour cet anniversaire, le plus important de l'Histoire moderne !

Jeudi 13 juillet 1989

Cérémonie au Trocadéro, la première. Elle se passe bien. Margaret Thatcher est sifflée. Elle est assise juste derrière Mobutu, qui s'est invité là aussi !... Dans une interview, Michel Rocard l'a accusée de cruauté sociale. La Dame de fer a sa tête des mauvais jours.

Enfin, les chefs d'État du Nord et du Sud déjeunent ensemble à l'Élysée.

Mobutu, voyant arriver Salinas de Gortari, Président du Mexique, se tourne vers un ministre français : C'est lui qui a la plus grosse de nous tous !

Silence interloqué du ministre.

Mobutu, apparemment très fier de sa réflexion, d'expliquer : Oui, la plus grosse dette... Je l'envie !

J'organise à côté un déjeuner entre sherpas du Nord et du Sud. Pour la première fois, tout le monde est là. On s'astreint à ne parler de rien.

Dans l'après-midi, multiples rencontres bilatérales à l'Élysée. Nous partageons les salons. Quelque chose comme le forum Nord/Sud que j'espérais. Vers 16 heures, comme prévu lors des réunions des sherpas du Sud, l'Élysée publie le communiqué de presse des Présidents Abdou Diouf, Hosni Moubarak, Carlos Andrés Pérez et du Premier ministre Rajiv Gandhi :

A la lumière des consultations que nous avons eues avec les chefs d'État et de gouvernement aussi bien des pays développés que des pays en développement présents à Paris, nous sommes arrivés à la conclusion que le moment est propice pour engager un processus de consultations régulières au sommet entre pays développés et pays en développement.

Nous estimons que des démarches adéquates devraient être entreprises pour organiser une réunion appropriée au sommet, le plus tôt possible, en vue de discuter les questions économiques globales et d'environnement d'intérêt mutuel.

Cette conférence marquerait le début d'un processus de consultations continues entre les dirigeants du Nord et du Sud sur de telles questions.

A cette fin, nous avons invité le Président Mitterrand à engager les démarches nécessaires à la concrétisation de cette idée. Le secrétaire général de l'ONU sera pleinement associé à cette initiative, en coopération avec les institutions économiques et financières internationales compétentes.

Le Groupe des Soixante-Dix-Sept ainsi que le Mouvement des non-alignés seront informés.

François Mitterrand voulait signer lui aussi le texte. Finalement, il est plus correct, vis-à-vis des Sept, de ne pas se dissocier d'eux pour l'instant. Le processus de création d'un Sommet Nord/Sud régulier est lancé.

Le Président reçoit George Bush et l'encourage à rencontrer au plus vite Mikhaïl Gorbatchev. Bush lui raconte un entretien qu'il a eu avec Lech Walesa. Il a demandé au leader de Solidarnosc : Dans combien de temps pensez-vous que Solidarité siégera au gouvernement de Pologne ? Réponse de Lech Walesa : Dans deux ans.

George Bush : Il est incroyablement optimiste.

François Mitterrand : Même s'il a raison, jamais l'URSS n'acceptera de lâcher le contrôle de la Pologne. Cela la couperait de l'Allemagne de l'Est, à laquelle elle tient beaucoup, et nous aussi. Il n'est pas de l'intérêt de l'Occident que la Pologne s'oppose à l'Union soviétique et à la RDA.

Le Président reçoit le Président du Bangladesh.

Mohammed Ershad: 110 millions de personnes se souviendront toujours de vous !

Ce soir, inauguration de l'Opéra-Bastille, dont je connais le déroulement minute par minute. Je n'y assiste pas : trop de problèmes encore à régler et une ultime réunion des sherpas pour parachever certains détails.

Vendredi 14 juillet 1989

Organisé par l'extrême gauche — dans la foulée de l'initiative de Renaud —, un « contre-Sommet » réunit des Haïtiens, des Philippins, des Bengalis, des Indiens d'Amazonie, des Zaïrois, des Burkinabés, des Mozambicains. Je les reçois au Louvre. Ils me remettent sept rouleaux de papier : leur déclaration commune, rédigée dans les langues des sept chefs d'Etat du Sommet du Nord. Je promets de les leur remettre moi-même en mains propres.

Défilé militaire.

Somptueux déjeuner de tous les participants à l'Élysée, dans la cohue de la réception la plus folle.

Au cours de sa traditionnelle interview, le Président répond aux critiques sur les « fastes » du Bicentenaire. Il se dit certain que chaque Français, dans son village, dans son quartier, éprouve en cette occasion un sentiment de fierté.

Début du Sommet, l'après-midi, au Louvre. Discussion économique sans intérêt.

Dîner au ministère de la Marine, place de la Concorde. Ce n'est pas un dîner de travail. Les Sept sont dans une salle, les sherpas à côté, les autres chefs d'État dans une salle voisine sous la présidence de Michel Rocard. A l'issue du dîner, la plupart assisteront au défilé.

Jacques Delors annonce à Pascal Lamy [son sherpa] qu'il s'est mis d'accord avec George Bush, Helmut Kohl et Brian Mulroney : non seulement il faut faire un « consortium pour la Pologne », mais, qui plus est, celui-ci sera présidé par la Commission. Il demande à Pascal Lamy de rédiger avec le sherpa allemand un amendement à la déclaration précisant que la Commission prendra la tête de l'aide alimentaire. Le texte de cet amendement est le suivant :

Concernant la Pologne et la Hongrie, nous demandons la réunion des pays intéressés dans les prochaines semaines. Nous soulignons le besoin pour la Pologne d'aide alimentaire dans les circonstances présentes. A cette fin, nous demandons que la Commission de la CEE prenne l'initiative, en relation avec les autres pays membres, et associe tous les pays intéressés, hors du Sommet.

On évite un G7, mais on organise un consortium !

Mis au courant, je laisse éclater ma colère : les États-Unis préfèrent le diablotin bruxellois au diable français ! Choix nouveau, fait pour diviser, non pour construire.

Le Président, à qui j'en parle et auquel je suggère de réclamer le secrétariat, en tant que pays hôte, refuse de tenir bon : On ne peut pas tout avoir.

Les sherpas font semblant de « verrouiller » encore le communiqué politique, réglé en fait depuis huit jours.

Tous se rejoignent ensuite sur la terrasse pour assister au spectacle. L'ambiance n'est plus aux discussions sérieuses. Le défilé imaginé par Jean-Paul Goude sur les Champs-Élysées attire 500 000 personnes et est retransmis dans 102 pays. A ce défilé assistent 32 chefs d'État. Helmut Kohl, à côté de qui je suis assis, trépigne au passage des valseurs et de la locomotive. La télévision donne-t-elle une juste image de ce magnifique spectacle ?

Samedi 15 juillet 1989

Le Sommet se réunit à l'Arche. Salle impressionnante, à plus de cent dix mètres d'altitude. On approuve promptement les communiqués politiques. Sur la Chine, le communiqué est plat : c'est le plus petit commun dénominateur.

Comme convenu la semaine dernière avec Zagladine, Gorbatchev a écrit à François Mitterrand. Sa lettre, que je reçois en début de séance, est identique au projet que j'avais esquissé avec son conseiller. François Mitterrand la lit aux Sept, gênés de cette intrusion. Mikhaïl Gorbatchev demande une participation pleine et entière de l'URSS à l'économie mondiale. Il annonce des réformes politiques et économiques de grande ampleur et sollicite l'aide de l'Ouest. Les Soviétiques demandent en outre une réunion des ambassadeurs des Quatre à Berlin. Premier « dialogue » entre l'URSS et le G7. Le fait de lire ce message lui a conféré une solennité particulière.

Sur la Pologne, le projet d'amendement voulu par Jacques Delors est proposé par le Chancelier Kohl. Le texte est retenu. La Commission se voit attribuer la coordination de l'aide à l'Est. J'obtiens du Président qu'il demande sa limitation à la Pologne et à la Hongrie. Margaret Thatcher insiste pour que ce nouveau rôle de la Commission soit bien circonscrit à l'aide alimentaire.

Renversement radical : pour la première fois, la Commission est considérée comme un interlocuteur plein par les Américains. Gros succès de Delors. Je ne peux m'empêcher de penser que la crainte de voir grandir l'influence de la France y a aidé.

François Mitterrand expose avec beaucoup de circonspection la demande de Sommet Nord/Sud présentée la veille par les chefs d'Etat du Sud. Personne n'est pour. On promet de l'étudier. Enterrement poli.

Discussion sur la dette du Tiers-Monde : pour les transactions impliquant une réduction importante de la dette et du service de la dette, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale accorderont un financement complémentaire qui constituera un soutien au paiement des intérêts. A cette fin, l'utilisation de comptes bloqués est agréée.

Décisions très importantes sur l'environnement: la conclusion d'une convention-cadre sur l'évolution du climat, destinée à fixer des orientations ou des principes généraux, est décidée afin de mobiliser et rationaliser les efforts déployés par la communauté internationale. Accord sur la création d'une Agence internationale pour l'environnement.

Sur la drogue, le Sommet demande à tous les pays, en particulier à ceux où la production, le commerce et la consommation de stupéfiants sont importants, de se joindre aux efforts des Sept afin de s'opposer à la production de stupéfiants, d'en réduire la demande, de poursuivre la lutte contre le trafic lui-même et le blanchiment des gains qu'il procure. On crée un groupe de lutte contre le trafic financier de la drogue (le GAFI), mais pas à Sept.

Tout cela a été mis au point depuis longtemps.

Tandis que les sherpas travaillent encore sur le projet de déclaration économique, dîner des chefs d'État et de gouvernement, toujours au Sommet de l'Arche : repas succulent, conversations légères.

Accord sur le financement de la réduction de la dette publique par le FMI, la Banque mondiale ; choix, pour les créanciers, entre déclaration du capital et bonification des taux d'intérêt. Échec sur le financement de la dette par les DTS.

La discussion entre sherpas s'achève vite. Pour la première fois en dix ans, il n'y a pas de texte « entre crochets », donc rien à régler demain entre les chefs d'État.

Dimanche 16 juillet 1989

La séance reprend à l'Arche à 9 h 30. Les cinquante-six articles du communiqué défilent à grande vitesse. On en a terminé à 10 h 45. Un seul problème bloque tout : De Mita souhaite un paragraphe spécial sur l'aide à la Yougoslavie. Les autres n'en veulent pas. Pourquoi la Yougoslavie plutôt qu'un autre pays ? Il n'y a pas d'urgence. Le pays va bien ! De Mita explique les risques d'explosions ethniques. Nul ne l'écoute. Chacun ne voit là que la lubie préélectorale d'un candidat en quête des voix de quelque lobby. Le compromis sur ce point prend une heure. Tout est bouclé à 11 h 30. C'est le plus court Sommet des Sept.

Après les remerciements de George Bush : Fantastique Sommet... fête extraordinaire... manière merveilleuse dont notre hôte a animé le Sommet..., le Président : Ce qu'on vient d'entendre n'est pas la lecture du 58e article de la déclaration commune des Sept ! Mais nous sommes des pays de droit et une parole du Président des États-Unis vaut bien un écrit...

Margaret Thatcher a annoncé qu'elle partirait à 12 h 30. Elle est extrêmement nerveuse : elle a hâte de s'en aller, et le dit. La conclusion de François Mitterrand dure cinquante minutes alors qu'en général, ce genre d'exercice ne dépasse guère un quart d'heure. J'entends Margaret Thatcher murmurer : C'est interminable, et ce n'est pas correct !

Petite fête pour remercier les mille et un services qui se sont magnifiquement dévoués — et d'abord la police — à ce succès.

Lundi 17 juillet 1989

Déjeuner avec José Córdoba. Il vient me dire sa gratitude pour le formidable cadeau fait par le Sommet au Mexique avec l'annulation de sa dette. Il n'y est pas pour rien, il a très bien négocié.

Rétablissement des relations diplomatiques (rompues depuis 1945) entre la Pologne et le Vatican.

Dans la foulée du Sommet de l'Arche, les Douze accordent à la Pologne une aide alimentaire d'urgence (770 millions de francs), tandis que la Commission européenne engage l'opération d'assistance à la Pologne et à la Hongrie dont les Sept lui ont confié la coordination.

Vienne dépose officiellement la demande d'adhésion de l'Autriche à la Communauté européenne. C'est Roland Dumas, pour la France, en charge de la Présidence, qui la reçoit d'Aloïs Mock. Il la transmet le même jour à la Commission pour hâter la procédure.

Mardi 18 juillet 1989

Le général Jaruzelski se ravise et déclare qu'il sera candidat à la Présidence de la République.

D'après un grand expert du Moyen-Orient en fin de mission, Alain Grenier, notre ambassadeur à Damas, contrairement aux impressions engendrées par un examen superficiel — et commode — de la situation, les Syriens n'étaient pour rien dans l'enlèvement des otages au Liban, tout comme ils n'ont été quasiment pour rien dans leur libération.

Le mystère reste donc entier.

Mercredi 19 juillet 1989

Nomination en Conseil des ministres : Gisèle Charzat, ancien pilier du CERES et ex-parlementaire européenne du PS, est nommée par le Président conseiller d'État en service ordinaire. Ou comment passer discrètement de la révolution aux privilèges de la République, en principe accessibles par concours...

Le Parlement polonais élit le général Jaruzelski à la Présidence de la République à une seule voix de majorité. Le pays semble repris en mains.

Vendredi 21 juillet 1989

En URSS, retour progressif au travail chez les mineurs de Sibérie, après accord avec le gouvernement.

Samedi 22 juillet 1989

Polémique entre Juifs et catholiques à propos du carmel d'Auschwitz qui refuse de quitter les lieux, comme prévu. Quel blasphème que cette croix fichée sur le lieu le plus essentiel, le plus monstrueux jamais produit par l'antisémitisme.

Dimanche 23 juillet 1989

En Italie, Giulio Andreotti forme le nouveau gouvernement.

Première conséquence concrète du Sommet de l'Arche : un accord de principe est signé par le Mexique avec ses banques créditrices.

Mardi 25 juillet 1989

Interview de Jérôme Seydoux dans Le Nouvel Économiste: critiques très dures contre La Cinq; il s'interroge sur sa participation à l'augmentation de capital en cours.

En Pologne, Solidarité refuse le principe d'une coalition avec le POUP. Il n'y a donc toujours pas de gouvernement.

Enrique Baron Crespo, socialiste espagnol, est élu président du Parlement européen dès le premier tour.

Mercredi 26 juillet 1989

Accord entre Bruxelles et Kinshasa : annulation de la moitié de la dette zaïroise (1,7 milliard de francs).

Michel Rocard présente au Conseil des ministres un plan de réorganisation de la Région Ile-de-France, pour réviser le schéma directeur de 1964, élaboré par Delouvrier et entièrement dépassé. Jacques Chirac fera tout pour le faire capoter.

Jeudi 27 juillet 1989

Interview accordée par François Mitterrand à cinq journaux : Le Nouvel Observateur, The Independent, El País, La Republica et la Suddeutsche Zeitung. Le Président affirme que l'orientation vers une union monétaire est antérieure à son arrivée à la Présidence, et que l'Union économique et monétaire est le passage obligé vers l'Europe politique. Les obstacles peuvent venir du Royaume-Uni. Il rappelle d'ailleurs que Margaret Thatcher a été hostile aux conclusions de Fontainebleau en 1984, hostile au lancement de la conférence intergouvernementale à Milan en 1985, hostile à l'Acte unique, mais que tout cela ne s'en est pas moins fait. Pourtant, il n'exclut pas qu'un nouveau traité soit conclu à Onze.

On lui pose une nouvelle fois la question de la réunification de l'Allemagne. Sa réponse reste traditionnelle : Réunifier l'Allemagne est la préoccupation de tous les Allemands. C'est assez compréhensible. Ce problème, posé depuis quarante-cinq ans, gagne en importance à mesure que l'Allemagne prend du poids : dans la vie économique, c'est fait ; dans la vie politique, c'est en train de se faire. Une sorte de basculement allemand vers les pays de l'Est ? Je ne le pense pas. Que l'Allemagne fédérale veuille entretenir de meilleures relations avec l'Union soviétique et les pays qui l'entourent, qui s'en étonnera ? La géographie et l'Histoire l'y poussent. Je ne vois pas là matière à scandale. L'Allemagne n'a pas intérêt à renverser ses alliances, ni à sacrifier sa politique européenne pour une réunification à laquelle l'URSS n'est pas prête ! Elle n'en a pas l'intention non plus, du moins je le crois... L'aspiration des Allemands à l'unité me paraît légitime. Mais elle ne peut se réaliser que pacifiquement et démocratiquement... Il est juste que les Allemands aient la liberté de choix. Mais le consentement mutuel entre l'Union soviétique et les puissances de l'Ouest supposera un vrai dialogue.

Rien de nouveau. C'est le discours classique depuis quarante ans. La réunification allemande suppose l'accord de l'Union soviétique ; l'URSS n'y est pas prête, et cet accord ne viendra donc pas. Le Président confirme ainsi que, pour lui, la question n'est pas du tout d'actualité, mais qu'il ne s'y opposera pas lorsqu'elle le deviendra.

Concession peut-être majeure : le Parlement soviétique accepte le principe d'une autonomie économique pour les républiques baltes, à partir du 1er janvier prochain.

Vendredi 28 juillet 1989

Après la mort de Khomeyni, élection à la tête de l'Iran de l'ayatollah Rafsandjani, avec 94,5 % des voix. Approbation de la réforme constitutionnelle visant à renforcer les pouvoirs présidentiels.

Lundi 31 juillet 1989

La presse publie des lettres anonymes rédigées par des gendarmes, mettant en cause Jean-Pierre Chevènement et le secrétaire d'État Gérard Renon, à propos des conditions de travail, des relations humaines au sein du corps, de ses rapports avec la police.

Le désordre commence à gagner le cœur de l'État.

Mardi 1er août 1989

Libération des prix agricoles en Pologne, hausse des prix de détail et mouvements de grève. Et toujours pas de gouvernement. Personne ne paraît plus craindre Moscou.

Buenos Aires lève les barrières commerciales imposées aux produits britanniques depuis la guerre des Malouines.

Mercredi 2 août 1989

En Pologne, élection par la Diète de Czeslaw Kiszczak, ancien ministre de l'Intérieur, au poste de Premier ministre. Il propose à nouveau à Solidarité d'entrer au gouvernement, mais essuie un refus.

La crise s'annonce de nouveau avec le retour des communistes aux postes de commande au moment même où l'Occident a décidé d'aider le pays.

Jeudi 3 août 1989

Réunion à Tunis du Ve Congrès du Fath : L'État palestinien est à portée d'un jet de pierre, déclare Yasser Arafat. Formule particulièrement bien choisie...

Vendredi 4 août 1989

Quelques jours dans le Chiapas, au Mexique. Une autre planète. Une misère sans fin, sans espoir, sans rémission. Un monde précolombien éloigné de tout, cerné de champs pétroliers et de villes en pleine croissance. La frontière Nord/ Sud ne passe plus entre les États-Unis et le Mexique, mais là, à la frontière du Guatemala, sur cette rivière qui charrie tant de cadavres de rebelles, d'immigrants malheureux, de trafiquants de drogue, en serpentant autour des plus beaux temples mayas de Bonampac et d'Iaxilan, de Palenque et d'Uxmal.

Dernières réflexions de François Mitterrand avant de choisir l'architecte pour construire la Bibliothèque de France. Il préfère le projet de Dominique Perrault : quatre tours transparentes autour d'un cloître.

Dimanche 6 août 1989

Décès de Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde en 1944. Il a créé une institution qui lui survivra, même si le journal n'est pas, en ce moment, à la hauteur de ses exigences. François Mitterrand : Le Monde est mon adversaire. Heureusement, il est très mauvais. Il reste l'organe des chrétiens de gauche, qui me haïssent plus que la droite. Moi, je ne les hais pas. Ils m'indiffèrent. Je ne comprends jamais rien à ce qu'ils racontent.

Lundi 7 août 1989

Heure de vérité en Pologne : Lech Walesa appelle les partis paysan et démocrate (ZSL et SD) à former un gouvernement avec Solidarité. Les non-communistes revendiquent le pouvoir face à un Président communiste.

En Nouvelle-Zélande, David Lange, Premier ministre depuis 1984, renonce à ses fonctions. Notre interlocuteur, si difficile dans l'affaire Greenpeace s'efface. C'est avec lui que Michel Rocard avait soldé l'affaire du Rainbow Warrior en mettant sur pied un fonds pour la promotion de l'amitié entre les deux pays.

Mardi 8 août 1989

Date limite de dépôt des candidatures pour la présidence commune d'Antenne 2 et FR3. C'est au CSA de décider. Le Président souhaite que Georges Kiejman l'emporte. D'autres, au sein du gouvernement, préféreraient Hervé Bourges.

Jeudi 10 août 1989

Le CSA élit à la surprise générale Philippe Guilhaume président d'Antenne 2 et FR3. Georges Kiejman est furieux contre Hervé Bourges, contre le CSA, contre le Président.

La grogne des gendarmes s'amplifie, s'étend sur la place publique. Le directeur de la Gendarmerie, Régis Mourier, rappelle ses troupes au devoir de réserve. En vain... Le Président : Cette affaire est honteuse.

Dimanche 13 août 1989

Rumeurs de fermeture du Mur, d'arrêt du passage entre les deux Allemagnes. Accélération de la fuite des Allemands de l'Est par le sud. Bonn ferme son ambassade de Hongrie occupée par des Allemands de l'Est en quête de visas.

Lundi 14 août 1989

Face aux désordres croissants et aux menaces pesant contre nos intérêts, le Président décide de renforcer la présence navale française au large du Liban.

Le directeur de cabinet de Michel Rocard, Jean-Paul Huchon, organise une réunion sur les problèmes des gendarmes. Au départ devaient y assister Michel Charasse, Jean-Pierre Chevènement, Gilles Ménage, Jean-Louis Bianco et Michel Durafour. Michel Charasse prévient Pierre Joxe de la tenue de cette réunion : il pense que Joxe, dont il connaît l'hostilité à Chevènement, s'opposera aux demandes budgétaires de ce dernier. C'est le contraire qui se produit. Tous les ministres rappliquent avec des pléiades de collaborateurs. La réunion donne lieu à un grand désordre. Chevènement fait état d'un accord du Président pour augmenter l'indemnité militaire de 50 %. (Renseignement pris, le Président ne l'a jamais donné.)

Jean-Pierre Chevènement : Il faut raisonner en politiques.

Michel Charasse : Tout cela doit être financé par le redéploiement.

Jean-Pierre Chevènement : Je ne suis pas fils de gendarme, mais neveu... Cela dure une heure. Tout le monde connaît l'arbitrage préparé à l'avance par Jean-Paul Huchon et sait qu'on finira par là.

Mardi 15 août 1989

Frederik De Klerk est le nouveau chef d'État de l'Afrique du Sud, après la démission effective de Pieter Botha, annoncée hier soir.

Mercredi 16 août 1989

A New York, première rencontre entre Argentins et Britanniques depuis la guerre des Malouines.

Conseil des ministres. A propos de la communication du ministre de la Coopération, Jacques Pelletier, sur l'Afrique, Michel Rocard : Je dois vous dire mon désarroi et mon pessimisme sur la situation en Afrique. L'écart avec les pays développés s'accroît : l'Afrique est le tonneau des Danaïdes. Il faut renflouer Air Afrique, aider la Côte d'Ivoire pour le cacao... On ne s'en sort plus et je dois dire que le commandement politique tel qu'il s'exerce dans ces pays n'est pas compatible avec le développement.

Le Président : La difficulté, c'est que la politique extérieure qui est la nôtre ne peut pas se substituer sans risque à la politique intérieure de ces pays. La ligne générale est bien conforme à ce que vous dites, mais l'action quotidienne est infiniment délicate.

Je regarde le Président regarder Michel Rocard comme il observerait un athlète qui, ployant sous une charge de deux cents kilos, marcherait sur une planche étroite au-dessus d'un ravin. Je me dis que si l'athlète s'en sort indemne, la prochaine fois, le Président fera passer la charge à quatre cents kilos. Quant à la planche, elle sera remplacée par un fil.

Après le Conseil, Jean-Pierre Chevènement revient à la charge auprès du Président : Le Premier ministre est tout à fait d'accord pour augmenter les indemnités militaires de 50 %. Bianco appelle Huchon, qui dément.

Le choix de Dominique Perrault, pour construire la Bibliothèque de France, est annoncé officiellement.

Jeudi 17 août 1989

Jean-Pierre Chevènement adresse à tous les gendarmes une lettre dans laquelle il affirme que la ligne jaune a été franchie. Il annonce qu'il rencontrera le 23 août une délégation pour discuter d'homme à hommes.

Samedi 19 août 1989

En Pologne, Lech Walesa a gagné. L'épreuve de force a payé. La crise se dénoue. Pour la première fois depuis la création du Pacte de Varsovie, un non-communiste accède au pouvoir à l'Est : le général Jaruzelski désigne comme nouveau Premier ministre Tadeusz Mazowiecki (Solidarité). Il n'y a pas eu d'effusion de sang. Contrairement au pronostic des Occidentaux — y compris de François Mitterrand, mais à l'exception de George Bush —, Mikhaïl Gorbatchev accepte sans réagir que le pouvoir dans un pays de l'Est échappe aux mains des communistes.

La RDA se raidit. On parle de fermeture de ses frontières. Panique. Alors que de nombreux Allemands de l'Est se sont déjà réfugiés, ces dernières semaines, dans les ambassades de RFA, profitant d'un « pique-nique » d'amitié austro-hongrois, ce sont cette fois 500 Allemands de l'Est qui franchissent d'un coup la frontière à Sopron, par crainte des réactions des « durs » devant l'évolution polonaise.

Lundi 21 août 1989

Manifestations à Prague pour le 21e anniversaire de l'intervention des troupes du Pacte de Varsovie : 376 arrestations. Les « durs » sont toujours là, aux aguets.

Mardi 22 août 1989

Libération conditionnelle des trois derniers militants nationalistes corses emprisonnés.

L'emprise syrienne sur Beyrouth se desserre, faute de pouvoir légal au Liban. François Mitterrand ironise : Maintenant Rocard veut envoyer là-bas une mission humanitaire...

Mercredi 23 août 1989

Au Conseil des ministres, le Président, à propos du Liban : Nous n'avons qu'une politique et non pas deux, celle qui consiste à desserrer l'étreinte syrienne. Nous employons la méthode diplomatique. Elle a donné des résultats, mais nous sommes les seuls à tenter vraiment d'agir. L'envoi de navires ne représente pas une autre politique. Vous imaginez plusieurs milliers de personnes sur les plages du Liban, et que personne ne bouge ? Ce serait insupportable pour la France. Ce n'est là qu'une hypothèse. Elle a reculé depuis qu'il y a un cessez-le-feu, mais ce cessez-le-feu est fragile. Il n'est donc pas question de revenir sur l'ordre donné avant le cessez-le-feu.

Il lit ensuite un texte qui sera rendu public un peu plus tard : Il n'appartient à aucun pays ni à aucun groupe de dicter à la France ce qu'elle doit faire à propos du Liban. Quand la France annonce une mission de sauvegarde, et seulement de sauvegarde, les uns ne veulent pas entendre le sens des mots et feignent de confondre sauvegarde et action militaire ; et les autres s'imaginent bien à tort que la Marine française est ou sera à leur disposition.

La France agit et agira conformément au droit international, d'abord pour protéger ses ressortissants, avec le souci d'aider toutes les communautés libanaises qui souffrent, quelle que soit leur confession, et en étroite concertation avec le comité tripartite des chefs d'État arabes et avec ses partenaires européens.

Nous serions, le cas échéant, à la disposition des uns et des autres comme nous l'avons été dans les opérations précédentes. Cela dit, je ne fais aucun pronostic.

Ces décisions doivent rester secrètes pendant vingt-quatre heures, car elles doivent être annoncées préalablement à la Syrie, aux États-Unis, à l'URSS et aux pays de la CEE. Le Président demande que Roland Dumas et Jean-Louis Bianco voient comment éviter de donner à la nouvelle un caractère « dramatique ».

Le Président se rend en Auvergne à l'invitation de Michel Charasse, maire de Puy-Guillaume, mais aussi ministre du Budget. A propos de la prochaine loi de finances : Ce budget n'est pas assez social. Il faut utiliser l'essentiel de l'argent correspondant aux allégements fiscaux [15 milliards, en principe] au profit des plus défavorisés, et se préoccuper sérieusement du niveau de vie des fonctionnaires. Au passage, il s'étonne qu'une nouvelle baisse de l'impôt sur les sociétés soit prévue, alors que les entreprises font de substantiels bénéfices.

Nouvelle fuite massive d'Allemands de l'Est vers l'Autriche, par la Hongrie et la Tchécoslovaquie. La RFA décide de fermer son ambassade à Prague pour tenter d'enrayer l'afflux de réfugiés.

En URSS, chaîne humaine de 560 kilomètres à travers les pays Baltes pour condamner le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939.

Jean-Pierre Chevènement reçoit 87 gendarmes tirés au sort parmi les 4 900 qui se sont portés volontaires pour parler au ministre. Il leur annonce la création de 4 000 emplois en quatre ans, la création de commissions permanentes de concertation, ainsi que l'amélioration de la condition militaire.

Le Premier ministre, en route pour l'Australie, annonce aux journalistes qui l'accompagnent, non sans une certaine « dramatisation », les décisions prises au Conseil sur le Liban. L'un d'eux, journaliste de RTL, descend à l'escale de Colombo pour téléphoner l'information à Paris. D'où un communiqué rédigé à la hâte par l'Élysée pour rattraper l'affaire...

Vendredi 25 août 1989

Voyager II s'approche à 4 900 kilomètres de Neptune.

Jean-Pierre Chevènement me dit à propos de la crise de la gendarmerie : La presse jette de l'huile sur le feu. Elle détruit la démocratie. Il faudrait interdire la publication de ces déclarations anonymes [de gendarmes]...

Samedi 26 août 1989

Pour le Bicentenaire de la Déclaration des droits de l'homme, François Mitterrand inaugure la Fondation de l'arche de la Fraternité, installée au sommet de l'Arche de la Défense.

Dimanche 27 août 1989

Comme prévu, nous envoyons un émissaire à Damas et à Beyrouth pour exposer nos vues et prévenir de notre action au Liban.

Lundi 28 août 1989

Sur Europe 1, Jean-Pierre Chevènement attaque violemment la presse qui, en publiant les lettres anonymes des gendarmes, a, selon lui, manqué à une déontologie élémentaire. Le PC juge les propos du ministre consternants.

Mardi 29 août 1989

Au cours du petit déjeuner des « éléphants » à Matignon, Pierre Mauroy met violemment en cause ceux qui prendraient le risque de ne pas voter une amnistie à l'occasion de la loi sur le financement de la vie politique qui doit venir en discussion à la rentrée, cet automne.

Michel Rocard vient me voir pour me parler de cette amnistie qui lui empoisonne la vie : Je sais que je suis le seul en mesure, à condition d'y consacrer énergie et talent, de faire passer ce texte. Si je ne fais pas de zèle, l'amnistie ne sera pas adoptée ; les socialistes m'en rendront responsable avec d'autant plus d'aigreur que la litanie des « affaires » se poursuivra, alors qu'eux-mêmes resteront absolument et sincèrement convaincus que l'amnistie aurait permis de l'éviter. Si je fais du zèle, je ferai passer une mesure que je sais moralement discutable, politiquement coûteuse et judiciairement inefficace, acceptant ainsi de me transformer en bon soldat d'une mauvaise cause. Mais les pressions très explicites des socialistes - et à peine implicites de l'Élysée — sont si fortes que je n'ai guère le choix.

Par ailleurs, je suis très conscient d'avoir l'obligation de réussir. Je viens donc demander que, dans cette affaire, Matignon soit seul à la manœuvre et qu'au moins, garantissant le résultat, on me laisse libre du déroulement.

Je transmets le message.

Mercredi 30 août 1989

Conseil des ministres. François Mitterrand, à propos de la nomination de François Stasse à la direction générale de l'Assistance publique : C'est un très bon choix. Choussat était un homme de grande valeur, qui part pour des raisons personnelles.

Le Président ne trouve pas le prochain budget assez « social » Il en fait grief aux députés socialistes, qui se contentent de ne faire payer qu'un peu les riches ; à Pierre Bérégovoy, qui ne souhaite pas voir son projet initial, ultra-orthodoxe, mis en pièces ; au patronat, qui espère encore quelques allégements fiscaux supplémentaires.

Émile Biasini et Dominique Jamet, responsables du projet de la Grande Bibliothèque, ont prévu de tenir, tous les deux seuls, une conférence de presse. Jack Lang fait scène sur scène à Biasini, exige de présider, demande à relire les documents qui seront distribués à la presse.

Refus du Président, saisi du problème.

Déjeuner avec le Président et Jacques Tajan chez J. Guérin, grand bibliophile, à Luzarches. Des livres uniques.

Vendredi 1er septembre 1989

Devant les militants socialistes, Michel Rocard présente son « pacte de croissance » Il entend répartir la richesse nationale en trois parts égales : un tiers pour l'emploi, un tiers pour la formation et l'éducation, un tiers pour le pouvoir d'achat.

Bernard Pivot annonce qu'il interrompra Apostrophes en juin 1990. Il sera irremplaçable. Nul doute que le livre en pâtira.

Le Président a une longue conversation avec Margaret Thatcher aux Chequers. La Dame de fer voudrait voir définir ce que sera l'Union économique et monétaire avant d'envoyer ses représentants en groupe de travail chargé de préparer le projet de traité. François Mitterrand la prévient : Le groupe qui prépare la Conférence intergouvernementale se réunira, quel que soit le nombre des participants. Margaret Thatcher tente de gagner du temps et demande qu'il ne se réunisse pas avant le 9 ou le 10 octobre.

Au sujet de l'Allemagne, elle se montre très hostile à la réunification, qu'elle pense néanmoins possible : Kohl ment tout le temps. Il en veut, et Gorbatchev est un faible. François Mitterrand déclare qu'il est pour des frontières sûres à l'Est, et qu'il convient de poser des questions aux Allemands. Mais il considère cette réunification comme impossible : Jamais Gorbatchev n'acceptera une Allemagne unie dans l'OTAN. Et jamais les Américains n'accepteront que la RFA sorte de l'Alliance. Alors, ne nous inquiétons pas : disons qu'elle se fera quand les Allemands le décideront, mais en sachant que les deux Grands nous en protégeront.

Dans l'avion du retour, le Président donne ses consignes à Élisabeth Guigou. Il tranche : Le groupe se réunira le 5 septembre, que la Grande-Bretagne en soit ou non. Il ne devra pas aborder les questions de fond, mais se borner à dresser une liste des questions à soumettre à la conférence. La stratégie du fait accompli sera, une fois de plus, la meilleure.

Les pilotes d'UTA se mettent en grève.

Samedi 2 septembre 1989

Profitant d'une matinée paisible, je fais part au Président d'une idée à laquelle je réfléchis depuis le Sommet de l'Arche. Pourquoi ne pas créer une institution qui regrouperait tous les pays européens, ceux de l'Est comme ceux de l'Ouest, y compris l'URSS ? Gorbatchev n'est pas allé plus loin que son vague concept de « maison commune » Cette institution, pour être crédible, ne devrait pas seulement être une assemblée ou un forum, mais être dotée de ressources propres. La France, selon moi, devrait proposer la création d'une banque qui financerait des projets d'intérêt commun. On l'appellerait « Banque de l'Europe ». François Mitterrand trouve l'idée intéressante et me demande de l'étudier.

Lundi 4 septembre 1989

Neuvième Sommet des pays non alignés à Belgrade. La Yougoslavie, qui préside le mouvement, semble décidée à jouer à fond la carte de la perestroïka et de l'ouverture aux pays industrialisés. Elle se joint au groupe des Quatre (Venezuela, Sénégal, Inde, Égypte) qui a pris l'initiative du Sommet Nord/ Sud.

A L'Heure de vérité où il passe aujourd'hui, Lionel Jospin a invité parmi l'assistance Michel Pezet, inculpé dans l'affaire Urba. Interrogé sur le projet de loi d'amnistie, Jospin élude et ne parle que du volet « financement de la vie politique ».

Mardi 5 septembre 1989

Conseil d'administration de Bouygues SA : Francis, le père, laisse sa place à Martin, le fils.

Première réunion du groupe des « représentants personnels » en vue de préparer le nouveau traité européen. Tous sont présents, y compris les Britanniques qui avaient dit qu'ils ne viendraient pas, ce qui constitue en soi un succès. Le groupe définit ses méthodes de travail et ses objectifs. Les Allemands offrent le spectacle affligeant de leurs divisions internes (entre ministres des Finances et des Affaires étrangères). Les Britanniques paraissent conciliants (il semble que ce soit le résultat des entretiens entre François Mitterrand et Margaret Thatcher), mais tentent d'affaiblir le groupe en multipliant les questions techniques. Le représentant néerlandais est désagréable et négatif. Voilà qui s'annonce mal.

A Peugeot-Mulhouse, le tiers des ouvriers cessent le travail. Ils réclament des hausses de salaires après celles (2,5 %) accordées chez Renault.

Dans l'actuel projet de budget, le ministre des Finances propose de réduire l'imposition sur les plus-values réalisées à 17 % si les cessions dépassent 288 400 francs dans l'année ; en deçà de ce montant, il propose que les plus-values soient exonérées, de même que les cessions de titres non cotés portant sur une participation inférieure à 25 %.

Je ne suis pas d'accord avec ces mesures. Je suggère de taxer les plus-values des sociétés non cotées comme les autres ; d'abaisser le seuil d'exonération à 200 000 francs ; au-delà, de porter le taux de 17 à 25 % afin de se rapprocher du taux britannique. Le Président acquiesce. Pierre Bérégovoy accepte avec beaucoup de réticences les deux premières suggestions mais rejette la troisième, sous prétexte de protéger l'épargne. Or, protéger l'épargne n'a rien à voir avec favoriser les gains spéculatifs !

Je propose en outre de réintégrer les plus-values à long terme dans l'impôt sur les sociétés, comme il en va dans les autres pays.

Débat sur l'augmentation des fonctionnaires, que souhaite le Président, par souci de justice sociale.

Dans une note à François Mitterrand, Pierre Bérégovoy explique que les fonctionnaires gagnent en moyenne plus que les salariés du secteur privé et qu'il ne faut donc procéder à aucun rattrapage de leurs salaires. C'est inexact, à mon avis, sauf si l'on inclut dans la comparaison les salariés (exploités) des PME et du petit commerce. En fait, il convient de comparer le sort des salariés de l'État, vaste organisation, à celui des salariés des grandes entreprises. Or là, la comparaison s'inverse radicalement, tant pour les bas que pour les hauts salaires.

Bérégovoy fixe comme objectif pour la fonction publique la préservation du pouvoir d'achat en 1990, comme cela a été fait en 1989. La prime de croissance évoquée pour 1989 se révèle dérisoire : elle ne sera que de 0,7 %, alors que la croissance du PIB en 1989 se montera à 4 %. Ce qui veut dire que la part des salariés du secteur public dans le revenu national diminuera. C'est à mon avis injustifiable.

J'explique au Président que si aucun plan d'ensemble n'est proposé pour réduire ces écarts par la fiscalité et par la hausse des revenus, la qualité de l'État se dégradera et l'hémorragie des cadres du secteur public se poursuivra. Une telle politique conduira à de graves déboires, à un affaiblissement de la nation.

Le Président me donne raison et répond par lettre à Bérégovoy que sa note sur les salariés de la fonction publique repose sur des bases inexactes. Il reprend les arguments que je lui ai fournis. Il faut, insiste-t-il, réduire les inégalités entre les salariés du secteur public et ceux du privé. Il constate que dans l'actuel projet de budget pour 1990, il est question de réduire l'imposition sur les plus-values. Il indique que, tout au contraire, il convient de l'augmenter. Il s'agit là en effet d'un argent « facile », qui ne correspond à aucun travail ni à aucune richesse créée et dont la taxation s'impose, d'autant plus que les comparaisons internationales montrent que cet impôt est plus bas en France que dans nombre de pays industrialisés comparables. Il souhaite que soit examinée la possibilité de taxer les personnes physiques sur les plus-values de cessions de titres de sociétés non cotées, d'abaisser le seuil d'exonération des cessions de titres de sociétés cotées et d'augmenter le taux de cette taxation. Il demande également qu'on étudie la possibilité de réintégrer les plus-values à long terme des sociétés dans l'impôt sur les sociétés.

Pierre Bérégovoy, furieux, décide de n'en faire qu'à sa tête. Le Président n'insistera pas. La directive présidentielle n'aura aucun impact sur la préparation budgétaire.

Jean-Louis Bianco prévient le Président que Michel Rocard souhaite évoquer demain, en Conseil des ministres, les querelles de plus en plus nombreuses, sur tous les sujets, entre socialistes. Elles s'inscrivent en fait, sans que quiconque le dise, dans les préparatifs du prochain Congrès. Le Premier ministre nous a fait parvenir le texte de l'intervention qu'il a esquissée à ce propos : Depuis une quinzaine de jours, une nervosité de mauvais aloi semble avoir gagné les rangs du gouvernement. Rien ne la justifie et rien ne l'excuse.

Rien ne la justifie, car la situation d'ensemble du pays et l'état de l'opinion publique ne sont pas mauvais. Et s'il existe, à l'évidence, des sujets de préoccupations ou d'interrogations, ils doivent d'autant plus inciter les ministres à montrer sang-froid et solidarité.

Injustifiée, cette nervosité est également inexcusable. Il est bien normal que des débats se tiennent entre nous, mais ils doivent se dérouler autour de cette table, ou lors des nombreux contacts que nous avons entre nous, et non par journalistes interposés.

Beaucoup d'entre nous appartiennent à la même formation qui prépare son Congrès. Mais les divisions qui peuvent se manifester à cette occasion ne doivent ni se répercuter sur le gouvernement, ni même en nourrir, à tort ou à raison, le soupçon.

Or, j'ai le regret de dire que, de parenthèse à refermer en déficit à combler, de chasses gardées à préserver en réformes à engager ou à ne pas engager, je n'ai pas eu récemment le sentiment d'une solidarité en œuvre.

Les membres du gouvernement sont des femmes et des hommes libres, libres notamment de le quitter s'ils le souhaitent. Mais aussi longtemps qu'ils y appartiennent, ils doivent avoir un sens et une pratique aigus de ce qui est décent ou ne l'est pas, de ce qui est solidaire ou ne l'est pas.

Vous ne devez songer qu'à ce qui sert vos fonctions actuelles, et non à celles auxquelles vous pourriez aspirer.

Chacun sait que je n'ai pas le goût d'un fonctionnement autoritaire. Chacun se doute que je n'ai nul plaisir à faire cette mise au point.

En nous nommant tous, le Président de la République nous a honorés de sa confiance. Je n'en serais pas digne si j'omettais de faire ce rappel à l'ordre. Vous n'en seriez plus dignes si vous omettiez d'en tenir compte.

Le Président, lisant ce texte : Qu'il dise ce qu'il veut. Pas de problèmes. Il adore les règles, les procédures. Il se croit chez les scouts. Le Congrès sera très dur. Il doit s'y faire.

Négociation entre le Président et le Premier ministre, par l'intermédiaire de Michel Charasse, sur les nominations au Conseil économique et social. Michel Rocard a tenu à y nommer quelques amis, notamment certains de ses financiers. François Mitterrand grince : Il critique mon népotisme, mais il en fait lui-même dès qu'il peut !

Après Lionel Jospin et Laurent Fabius, Louis Mermaz affirme à son tour que le groupe socialiste n'est plus demandeur d'une amnistie des délits financiers commis pour motifs politiques. Ce sujet est out, déclare-t-il aux journalistes.

Mercredi 6 septembre 1989

Conseil des ministres. Michel Rocard fait le speech prévu et ajoute : Bien qu'il y ait eu une accalmie depuis deux ou trois jours, je dois évaluer le problème de la météorologie politique. Si les vertus de la démocratie conduisent au débat et si le débat prend plus d'intensité selon un rythme propre aux institutions, les désaccords entre ministres doivent être débattus en réunion interministérielle ou en Conseil des ministres et n'ont pas à l'être sur la place publique. Une fois les décisions prises, elles n'ont pas à être critiquées par des ministres.

Le Président ajoute : Il est en effet souhaitable que l'harmonie, sinon dans les pensées, au moins dans les déclarations, prenne le pas sur toute autre considération. Visiblement, ces rappels à l'ordre ne l'intéressent pas.

Le Président commente en revanche avec beaucoup de flamme les propos tenus par Alain Decaux sur la place de la langue française en Bulgarie. L'influence de la France est surprenante dans ce pays, libéré par deux fois en un siècle par la Russie. Il est de fait que c'est le pays d'Europe orientale qui est sans doute le plus imprégné de culture française ; or nous avons tendance à l'oublier.

A propos du rapprochement entre les deux Allemagnes, le Président répète que, pendant longtemps encore, l'Union soviétique refusera la réunification : Mais il faut cependant en envisager froidement la possibilité. La défaite de 1945 n'a pas mis fin à la profonde aspiration à l'unité allemande. Cette tendance profonde doit aussi être présente à nos esprits lorsqu'on considère la demande d'adhésion de l'Autriche à la CEE. Cette adhésion de l'Autriche pourrait favoriser la constitution d'un bloc allemand puissant, sur les plans économique et démographique, au centre de l'Europe. Et il faut l'éviter.

Cet après-midi, le Président m'entraîne pour une promenade et me parle de la rivalité Fabius-Jospin : Mais qu'est-ce que je vais faire de ces deux-là ? C'est un couple impossible ! Ils ne s'arrêteront donc jamais ? Quand je pense qu'on a parlé pendant des années de mon opposition à Rocard... A côté de leur haine, c'était de la gnognote!

A propos du volet « amnistie » du projet de financement des partis, un ministre commente : C'est indigne ! Les soutiers des sociétés liées au PS vont se retrouver en justice alors que les dirigeants socialistes, qui en ont tous profité, se donnent le beau rôle en refusant de voter l'amnistie... Mais renoncer à ce vote pourrait avoir une autre conséquence : Si l'amnistie n'est pas votée, les camarades de la fédération des Bouches-du-Rhône vont être fous furieux et le feront payer à qui de droit. Ce n'est pas un hasard si Michel Pezet, dans son interview au Nouvel Observateur, s'est découvert une vieille amitié pour Rocard. Si les responsables de la fédération ont le sentiment d'être trahis par Matignon, ça risque de faire du vilain au moment du Congrès...

Toute cette affaire de financement est en effet partie de Marseille. De la volonté des uns de protéger Pezet, de celle des autres de lui faire la peau !

Le petit déjeuner du mardi entre « éléphants » socialistes va dorénavant être remplacé par un déjeuner à Matignon à l'issue du Conseil des ministres. Première tentative aujourd'hui.

Trois ministres plaident : Chevènement pour « ses » gendarmes et « ses » cadres militaires, Joxe pour « ses » flics, Bérégovoy pour « ses » agents des impôts. Après ces trois exposés, Jean Poperen lance, cinglant : Intéressante réunion syndicale... Mais à quelle heure arrivent les ministres ?

Michel Rocard s'énerve : Si vous croyez que je vais accepter sans réagir de me faire traiter de gestionnaire libéral et d'homme de droite, vous vous trompez grossièrement !... Moi aussi, je peux accuser publiquement les irresponsables qui s'imaginent qu'ils vont pouvoir faire un Congrès à gauche à mes dépens ! S'il y en a qui voient une autre politique possible, qu'ils le disent clairement ! [Un silence, puis :] Tu vois ce que je veux dire, Emmanuelli ?

Réponse glaciale d'Henri Emmanuelli : On peut sans doute en trouver une qui ne fasse pas du tiroir-caisse un objet de culte.

Décidément, l'approche du Congrès autorise toutes les haines entre des gens qui ont pourtant du temps pour gouverner et bénéficient de surcroît d'une forte popularité et d'une croissance économique inconnue depuis quinze ans... Quel gâchis !

Le Président de la République indique au Premier ministre qu'il ne voit pas d'objection de principe à la mise en commun des activités de construction de satellites de l'Aérospatiale (publique) et d'Alcatel (privée) sous forme d'une société détenue à 50 % par chacune. Par ailleurs, la complexité du cas Framatome conduit à reporter toute décision afin de ne pas bloquer les autres opérations industrielles entre la CGE et l'État.

Le Premier ministre autorise donc l'accord relatif aux satellites.

Jeudi 7 septembre 1989

C'est au tour de Michel Sapin, rocardien et président de la Commission des lois à l'Assemblée nationale, de monter au créneau. Dans Le Quotidien de Paris, il affirme que si l'amnistie doit être un obstacle à la discussion globale sur le financement des partis, alors il est préférable qu'elle disparaisse. Formidable ! On se demande vraiment qui a pu avoir une idée pareille...

Pierre Bérégovoy est très déstabilisé. Alors qu'ils les refusent à ceux de tous les autres ministères, Michel Charasse et lui ont, en réunion de concertation avec les syndicats, promis aux fonctionnaires des Finances des concessions financières que le Premier ministre estime à juste titre trop élevées et n'entend pas honorer.

Quant au Président, il persiste à trouver le budget beaucoup trop à droite. Il le dit à Bérégovoy ; celui-ci sort de son bureau très secoué. La lettre que le Président lui a adressée après ma note ne simplifie pas son problème.

Devant la 42e session de l'Institut des hautes études de défense nationale, Michel Rocard expose les raisons pour lesquelles le gouvernement a révisé la loi de programmation militaire : La loi initiale, celle de 1987, se fixait trop d'objectifs. Lorsque j'ai appelé le groupe socialiste, alors dans l'opposition, à la voter, je l'ai fait tout en dénonçant l'ambition excessive de la loi proposée : des choix s'imposaient rapidement; ils se sont effectivement imposés, sans surprise.

Vendredi 8 septembre 1989

La grève lancée à l'usine Peugeot de Mulhouse s'étend à Sochaux. Jacques Calvet, PDG du groupe, refuse de négocier sur les salaires. Il a proposé 1,5 %, pas plus : c'est à prendre ou à laisser.

Samedi 9 septembre 1989

Mikhail Gorbatchev annonce un programme extraordinaire d'assainissement de l'économie soviétique. François Mitterrand :il fait vraiment un travail très courageux. S'il réussit, il fera de son pays la première puissance d'Europe.

Dimanche 10 septembre 1989

Date peut-être historique : les autorités de Budapest décident de laisser les Allemands de l'Est se trouvant en Hongrie gagner le pays de leur choix. Plus de dix mille Allemands de l'Est passent en Autriche, la plupart au volant de leur Trabant.

Le Président : Combien de temps Gorbatchev va-t-il tolérer cela ? C'est le désordre dans le Pacte de Varsovie. Entre ce que me déclare Gorbatchev et ce qu'il fait, le fossé se creuse. A croire que son pouvoir est bien moindre que ce qu'il dit.

Lundi 11 septembre 1989

Le président commun des deux chaînes publiques, Philippe Guilhaume, rencontre André Rousselet, le président de Canal + et lui parle de la nomination des directeurs d'Antenne 2 et de FR3, qui sont de son ressort. Il évoque Jean-Pierre Elkabbach pour Antenne 2.

Mardi 12 septembre 1989

Après avoir vu Jacques Delors, Roland Dumas fait le point à l'intention du Président. Pour ce qui concerne l'Union économique et monétaire, le travail de préparation a bien commencé. L'attitude de Helmut Kohl sera décisive. Pour ce qui est de l'Europe sociale, Delors est inquiet. de l'attitude de Jean-Pierre Cot et du groupe socialiste au Parlement européen ; celui-ci fait de la surenchère au moment même où montent les oppositions entre Européens. Delors suggère enfin une rencontre avec George Bush en vue d'amorcer un dialogue entre la Communauté européenne et les États-Unis.

Manifestation à Paris des fonctionnaires des Finances qui réclament l'augmentation que leur ont promise leurs ministres.

Mercredi 13 septembre 1989

François Mitterrand : Beaucoup de journaux ont écrit que je reprochais à Michel Rocard la version initiale du budget, qui a été retouchée depuis lors. En fait, c'est surtout à Pierre Bérégovoy qu'allaient mes reproches, car c'est lui qui avait préparé cette première version et elle ne prenait pas assez en compte le souci de justice sociale.

Serge Klarsfeld dépose plainte contre René Bousquet pour crimes contre l' humanité.

Michel Rocard présente un deuxième plan pour l'emploi en Conseil des ministres.

Jeudi 14 septembre 1989

Philippe Guilhaume informe Catherine Tasca et Jack Lang qu'il a choisi Jean-Michel Gaillard et Jean-Pierre Elkabbach pour diriger respectivement Antenne 2 et FR3. Il n'en a pas encore parlé aux intéressés. J'appelle Elkabbach ; il hésite. Je lui passe le Président. François Mitterrand lui conseille d'y aller. Dans la nuit, Elkabbach appelle Claude Lemoine, qui conseille Guilhaume, pour décliner la proposition de ce dernier.

Accord franco-irakien sur le rééchelonnement de la dette de Bagdad.

Le Président: Il n'y a rien de pire que les socialistes qui rêvent de se voir décerner des brevets de bons économistes par des hommes de droite. Ils finissent par oublier qu'ils sont de gauche.

Vendredi 15 septembre 1989

Les nominations de Jean-Michel Gaillard à Antenne 2 et de Dominique Alduy à France 3 sont rendues publiques, ainsi que celles d'Ève Ruggieri et de Jean-Marie Cavada comme « directeurs d'antenne » sur la deuxième et la troisième chaînes.

J'apprends par Boutros Boutros-Ghali certains détails sur la conférence des non-alignés qui s'est tenue il y a quinze jours à Belgrade. Les quatre chefs d'État qui ont appelé au Sommet Nord/Sud le 14 Juillet dernier (Venezuela, Sénégal, Inde, Egypte) se sont montrés très désireux qu'une suite rapide soit donnée à leur initiative. Ils y ont associé la Yougoslavie en tant que président du mouvement des non-alignés sans que, pour autant, le mouvement en tant que tel soit partie prenante à cette préparation. Le Président Moubarak a multiplié les contacts en ce sens. Le Sommet de Belgrade, dit-il, a réagi favorablement à l'initiative d'instaurer une consultation régulière entre les chefs d'État du Nord et du Sud sur les problèmes économiques et écologiques globaux. Il a discuté de ce projet avec le ministre canadien Joe Clark, qui a confirmé son appui. La RFA ainsi que l'Italie ont manifesté la même attitude positive. Mais les États-Unis se déclarent toujours sceptiques, tandis que le Royaume-Uni rejette carrément cette initiative. Quant au Japon, il demeure hésitant. Ces trois derniers gouvernements craignent que le dialogue proposé se cantonne uniquement au problème de l'endettement.

Boutros et moi décidons de réunir en France, dans les jours qui viennent, les représentants personnels des quatre chefs d'État initiateurs du projet avec celui de la Yougoslavie. Je leur proposerai d'organiser un groupe informel de préparation du futur Sommet Nord/Sud associant des représentants personnels des chefs d'État de la Yougoslavie, de l'Inde, du Venezuela, de l'Égypte et du Sénégal pour le Sud, de la France, de l'Italie, du Canada et de la RFA pour le Nord, ainsi que la Communauté européenne et le secrétariat général des Nations unies. Naturellement, je proposerai aussi à la Grande-Bretagne, au Japon et aux États-Unis de s'y joindre et je m'engagerai à les tenir informés s'ils ne souhaitent pas y participer. Ce groupe définira de façon tout à fait informelle la suite à donner à l'initiative. Il faudra commencer par aborder des sujets qui n'entraînent pas le risque de remettre en cause les compétences des institutions financières internationales — ce que redoutent le plus les Américains —, c'est-à-dire des problèmes qui s'imposent à tous, comme l'environnement et la drogue. On pourra y ajouter le problème de la croissance mondiale, ce qui conduira naturellement à parler aussi de la dette. Mais je pense qu'il vaut mieux laisser « monter » cette demande, sans chercher en rien à l'imposer.

Nous aurons ensuite à résoudre mille problèmes : liste des participants, procédure des préparatifs, lieu et date d'une éventuelle réunion. Nous en sommes encore loin, mais nous ne pouvons pas ne pas prendre au moins ces initiatives minimales si nous voulons donner une véritable chance au dialogue Nord/Sud.

Ce sera un des sujets abordés lors du dîner de travail des ministres des sept pays les plus industrialisés, qui doit se tenir à New York le 28 septembre sous la présidence de Roland Dumas. Boutros-Ghali se dit prêt à exposer aux sept ministres comment le Sud, pour sa part, conçoit un tel Sommet. Les Américains ne voudront probablement pas en entendre parler.

Samedi 16 septembre 1989

Le triumvirat arabe de Taëf devrait rendre publiques aujourd'hui ses propositions en vue d'un règlement du conflit entre libanais. D'après Roland Dumas, elles auraient reçu l'accord des Syriens. On a besoin de nous pour convaincre le général Aoun, le dirigeant actuel des chrétiens, de les accepter. Nos forces navales doivent-elles venir comme signe politique accompagnant ces propositions ? L'alternative est la suivante :

- maintenir le porte-avions en Méditerranée centrale ou orientale ;

- renvoyer le porte-avions à Toulon tout en le laissant en alerte afin qu'il ne soit qu'à cinq jours du Liban.

Le reste du dispositif naval mouillant au large du Liban (un grand bâtiment pour le soutien de la communauté française et le TCD/Orage pour une éventuelle évacuation) resterait en place. Le Président donne son assentiment à la seconde option.

Lundi 18 septembre 1989

La Hongrie rétablit ses relations diplomatiques (rompues en 1967) avec Israël.

Visite éclair de Shamir, Premier ministre israélien, au Caire pour discuter des propositions égyptiennes.

D'après Roland Dumas, l'Égypte va s'efforcer d'introduire ces discussions par une formule « inoffensive » sur les Palestiniens. Elle espère lui donner une « coloration internationale », rappelant l'idée, émise en son temps par George Shultz, d'une séance d'ouverture de la conférence internationale en forme de « cocktail diplomatique ». Le processus débouchera nécessairement sur une telle conférence.

Itzhak Rabin admet le principe d'un dialogue direct entre Israël et une délégation élargie de Palestiniens. Il admet aussi que ce dialogue ait bien lieu au Caire et que les invitations soient lancées par l'Égypte, autrement dit que la composition de la délégation palestinienne soit annoncée par l'Égypte — mais avec accord préalable d'Israël.


L'Égypte a soumis un questionnaire aux Palestiniens et aux Israéliens, leur demandant de se prononcer par écrit sur les règles du jeu évoquées ci-dessus. Elle attend les réponses, mais ne pense pas que le dialogue puisse se nouer avant octobre-novembre. Moubarak ne pense pas s'être rapproché du plan Shamir, dont il disait encore récemment qu'il s'agissait d'une supercherie. Aujourd'hui, c'est le dialogue direct entre Palestiniens et Israéliens qui est à l'ordre du jour. Les Égyptiens plaident en somme désormais pour que les Palestiniens suivent leur exemple. L'objectif doit être un règlement d'ensemble, un statut final. La négociation prendra du temps.

En Israël, le débat sur le plan d'Hosni Moubarak a aggravé l'atmosphère de crise gouvernementale, déjà perceptible depuis le week-end à Tel-Aviv, malgré le succès de la diplomatie israélienne avec la visite du ministre des Affaires étrangères à Budapest et le rétablissement des relations diplomatiques avec la Hongrie. Itzhak Shamir lui-même a été accusé de faiblesse par le vice-Premier ministre, David Levy, pour avoir autorisé Itzhak Rabin à se rendre au Caire. Il l'a été également par Sharon, qui lui reproche de déposséder le cabinet de ses prérogatives.

Itzhak Rabin a déclaré ce soir à son retour du Caire : Il est important qu'Israël n'apparaisse pas comme un pays qui hésite à prendre des risques pour faire la paix alors qu'il n'hésite pas à en prendre lorsqu'il s'agit de faire la guerre.

Les travaillistes estiment que, si le Likoud refuse de saisir une opportunité réelle de négocier, ils devront marquer leurs distances. Dans l'immédiat, les deux partis peuvent souhaiter différer quelque peu l'issue de la crise. Dans la mesure où la solidarité ministérielle n'a pas été techniquement rompue, le gouvernement peut rester en place jusqu'au moment où il pourra prendre officiellement position sur les propositions égyptiennes, après le retour des États-Unis de Moshe Arens et Shimon Pérès. Dans l'intervalle, le plan Shamir reste la plate-forme qui lie ses membres sur la question des élections dans les Territoires occupés.

Mardi 19 septembre 1989

Devant le Comité central du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev annonce un accroissement de l'autonomie des républiques. Le Plénum remanie la direction du Parti, dont sont exclus plusieurs conservateurs.

Étrange, cette autonomie croissante : Gorbatchev n'évoque jamais directement les problèmes de ses républiques. Pour lui, il existe bel et bien un homo sovieticus. Aucune personnalité d'Ukraine ou d'Ouzbékistan au sein de la direction.

François Mitterrand se rend à Lisbonne pour examiner les dossiers européens.

Dans l'affaire du carmel d'Auschwitz, le Vatican met fin à plus de deux mois de confusion et de polémique entretenues par les déclarations de Mgr Glemp, primat de Pologne, en demandant le respect des accords signés entre Juifs et catholiques en février 1987, à Genève, sur le transfert des carmélites dans le centre d'information, de rencontres et de prières sur la Shoah qui sera construit à l'extérieur du camp de concentration d'Auschwitz.

A l'Assemblée nationale, réunion de la Commission des lois pour examiner le projet de financement des partis politiques. Sur l'amnistie, comme prévu, les esprits ont quelque peu évolué à droite et au centre. L'adoption sans recours au 49.3 se profile, mais il est encore trop tôt pour en être assuré. C'est pourquoi Matignon décide de se donner du temps et de ne pas se battre pour faire adopter le texte en première lecture. Michel Sapin défend la thèse de l'inutilité de l'article, puisque la loi pénale la plus douce [c'est-à-dire la nouvelle loi] s'appliquera automatiquement aux gens jugés pour affaires de financement politique. Deux amendements de suppression de l'article sur l'amnistie sont déposés par le PC et l'UDF. Aussi, contre la garantie formelle qu'il ne s'agit que de reculer pour mieux sauter, le groupe socialiste se résigne en commission à ne pas prendre part au vote sur l'amendement de suppression.

Mercredi 20 septembre 1989

Le Bureau exécutif du PS a annoncé, à midi, une déclaration solennelle sur le financement des partis et l'amnistie. Ce soir, seul son silence est solennel ! Tout cela semble bien mal engagé : ni l'Élysée, ni Matignon, ni le PS ne souhaitent prendre une position claire. Ils espèrent tous que l'opposition réglera pour eux le problème...

La nouvelle ligne du TGV-Atlantique, qui met Le Mans à cinquante-cinq minutes de Paris, est inaugurée.

Le projet de loi sur le financement des partis est adopté par la Commission des lois de l'Assemblée nationale. Le RPR, l'UDF et l'UDC ont voté la suppression de l'article sur l'amnistie. Les socialistes ont courageusement refusé de prendre part au vote ! De toute façon, cet article reviendra en discussion en séance.

Guy Carcassonne me fait remarquer que, mine de rien, les socialistes ont réussi à faire adopter un amendement légalisant les dons des entreprises aux partis et aux candidats... Voilà qui dépénaliserait l'abus de biens sociaux !

Vendredi 22 septembre 1989

Vu Boutros Boutros-Ghali avant la réunion des ministres des Affaires étrangères des Sept, à New York. Il est désolé de ne pas y avoir été convié. Il espère que les Sept vont amorcer le processus de préparation d'un Sommet Nord/Sud.

Moscou renonce à lier la conclusion d'un accord sur la limitation des armements stratégiques (START) à l'abandon par Washington du projet de « guerre des étoiles ». Cette concession soviétique est annoncée lors de la rencontre ministérielle entre James Baker et Édouard Chevardnadze dans une retraite montagneuse du Wyoming.

Michel Rocard écrit au Président, comme chaque fois qu'une grande décision économique se prépare. Cette fois, il propose une vraie révolution dans l'organisation des entreprises publiques : la création d'une holding qui les recouvrirait toutes. Il suggère de déposer les dividendes de toutes les entreprises publiques dans une société à créer. Les fonds ainsi collectés lui seraient apportés en fonds propres. Les entreprises publiques, devenues filiales de cette société holding, seraient financées par cette même société qui emprunterait sur le marché et rembourserait ce qu'elle emprunterait grâce à ces dividendes. Cela reviendrait à placer ces entreprises sous la tutelle d'une maison mère qui déciderait à leur place de leur stratégie et de leur financement. C'est ce dont rêve depuis longtemps Roger Fauroux et que voulait Pierre Mauroy en 1981 : la Banque nationale d'investissement. Au total, cela équivaudrait à confier à une société holding notre politique industrielle, qui est du rôle strict de l'État.

Pour rembourser les emprunts contractés par cette société holding, on recourrait soit aux dividendes qu'elle percevrait de ses filiales, soit à la vente d'une partie de leurs titres, c'est-à-dire à leur privatisation. La société holding priverait ainsi l'État des recettes constituées par ces dividendes.

En fait, l'opération vise à réduire les dotations en capital directement versées par l'État. Opération apparemment budgétaire, mais permettant en fait de privatiser les entreprises publiques actuelles, devenues filiales d'une société holding, sans avoir à modifier la loi, puisqu'il s'agirait à présent de filiales et non plus de maisons mères.

On se retrouve devant le même projet, en beaucoup plus large, que celui qu'a repoussé le Président en mai dernier et qui devait aboutir à une privatisation non avouée des compagnies d'assurances (sauf qu'il concerne ici tout le secteur public).

Tout se passe en somme comme si l'on voulait instituer un mécanisme en apparence neutre, mais qui, en réalité, rendrait nécessaire, inévitable et très facile la privatisation au moins partielle de toutes les entreprises publiques. Le Président est furieux contre le Premier ministre qui, dans sa lettre, a présenté ce projet comme un innocent montage technique. Il est bien décidé à s'y opposer.

Samedi 23 septembre 1989

Les ministres des Finances des sept pays les plus industrialisés, réunis à Washington, condamnent la hausse persistante du dollar qui a brièvement atteint, le 15, 2 Deutsche Mark, 149 yens et 6,75 francs.

George Bush écrit à François Mitterrand pour protester contre la livraison de machines-outils de haute technologie à l'URSS, qu'il considère comme des biens stratégiques.

Dimanche 24 septembre 1989

Élections sénatoriales : la droite obtient 65 des 102 sièges à pourvoir.

Ça bouge beaucoup chez le personnel pénitentiaire. Ils se plaignent d'avoir demandé en vain, depuis le 7 septembre, à rencontrer leur ministre de tutelle.

Lundi 25 septembre 1989

Devant l'Assemblée générale de l'ONU, George Bush propose une réduction drastique des stocks d'armes nucléaires des deux Grands.

Mardi 26 septembre 1989

Édouard Chevardnadze répond à George Bush en acceptant des négociations bilatérales sur ces stocks, mais en demandant leur élimination totale.

A Matignon, les réunions se succèdent sur l'amnistie, sans déboucher sur rien de précis. On envisage maintenant de la réserver aux seuls intermédiaires, à l'exclusion des hommes politiques.

Mercredi 27 septembre 1989

Juste avant le Conseil des ministres, le Président explique à Michel Rocard que le mécanisme qu'il lui a proposé par lettre pour les entreprises nationales prépare en fait la privatisation du secteur public : Un dispositif de cette nature fragiliserait les entreprises au point de mettre en cause à terme leur caractère public. Michel Rocard répond qu'au contraire, ce mécanisme pourrait permettre de renforcer les fonds propres des entreprises publiques et de consolider leur statut : Il n'est pas question de s'en servir pour privatiser.

Dialogue de sourds. Rocard dit au Président qu'il va lui répondre par écrit.

La Commission européenne se prononce sur le projet de Charte communautaire des droits sociaux.

La Slovénie inscrit dans sa Constitution le droit à l'autodétermination, en dépit des avertissements de Belgrade.

L'OPEP décide une nouvelle hausse du plafond de production.

La grève éclate chez les gardiens de prison. Climat tendu. Des violences se produisent à Draguignan. Pierre Arpaillange annonce une rencontre avec les syndicats pour demain.

Jeudi 28 septembre 1989

Michel Rocard répond point par point, par écrit, aux arguments du Président. A première vue, il est convaincant, puisqu'il s'engage à ce que la société holding ne vende jamais de titres de ses filiales pour rembourser les emprunts qu'elle sera amenée à faire. Le principal danger semble donc écarté. Mais, pour y parvenir, le Premier ministre est conduit à dire que cette holding limitera ses dotations aux entreprises aux seuls dividendes, certains ou prévisibles, dégagés par elles. J'en déduis qu'il n'y aura donc aucun financement nouveau par rapport à celui dont ces entreprises peuvent disposer aujourd'hui. Le Premier ministre reconnaît d'ailleurs que si la holding n'a pas suffisamment d'argent pour rembourser ses emprunts, elle demandera une dotation en capital à l'Etat. Ce montage n'apportera donc rien de plus aux entreprises par rapport à ce que l'État leur consacre déjà directement par ses dotations budgétaires. En revanche, les inconvénients sont évidents : au lieu de dépendre de l'État, les entreprises publiques dépendraient d'une holding qui les financerait en fonction de besoins d'expansion qu'elles devraient justifier devant le PDG de cette holding.

On ne sort pas de cette lapalissade : la seule façon pour l'État d'apporter de l'argent aux entreprises, c'est... de leur apporter de l'argent !

Il n'y a au demeurant aucun problème en la matière. Pour l'instant, les entreprises publiques trouvent l'argent qu'elles veulent sur le marché et par leurs filiales, comme le montre encore l'exemple de Rhône-Poulenc cette semaine. Et s'il y avait un problème, la holding proposée ne serait pas la solution : ou bien elle apporterait de l'argent nouveau, et cela entraînerait une privatisation ; ou bien elle n'en apporterait pas, et cela entraînerait une bureaucratisation.

Le Président, convaincu pourtant par la lettre de Michel Rocard, hésite à faire siens mes arguments.

Vendredi 29 septembre 1989

Fin d'un rêve. Enterrement poli, au dîner des sept ministres des Affaires étrangères à New York, du projet de Sommet Nord/Sud. Roland Dumas l'a pourtant bien défendu. Il a rappelé la demande que quatre chefs d'État avaient faite au Président de la République, en marge du Sommet de l'Arche, pour l'ouverture d'un tel dialogue : La décence, a-t-il expliqué, exige qu'on leur fasse réponse. Une réunion des sherpas très discrète, qui pourrait être organisée en octobre ou en novembre, permettrait d'examiner /a question. Aucune discussion sur la substance n'aurait lieu à ce stade. Sa proposition est tombée à plat. James Baker a réitéré les réserves américaines. Joe Clark a demandé que l'on ne réponde pas sur le mode défensif, mais que, bien sûr, il convenait d'éviter une répétition de Cancún, conférence sur laquelle il y aurait beaucoup à dire ; mais, a-t-il ajouté, pourquoi écarter l'idée d'un Sommet pour évoquer des problèmes spécifiques qui présentent un intérêt pour les Sept, par exemple la drogue, les investissements, l'environnement ? Les Britanniques se sont prononcés contre. Les Allemands et les Japonais aussi.

Rien n'a été décidé. Autant dire que c'est fini.

La détermination des ministres des Finances des Sept et les interventions massives des banques centrales parviennent à faire revenir le dollar à 1,87 Deutsche Mark, 139 yens et 6,33 francs.

Samedi 30 septembre 1989

Je suis à Washington, invité au colloque qu'organise le Congrès des États-Unis sur le système financier mondial, avec une cinquantaine de financiers venus du monde entier. J'en profite pour déjeuner à la Maison Blanche avec Brent Scowcroft afin de procéder à un tour d'horizon général. Scowcroft me confirme l'intérêt du Président pour un grand effort de rapprochement des États-Unis avec la CEE. Je rencontre les sherpas du Sud, pour la plupart à New York afin d'assister aux réunions de l'Assemblée générale de l'ONU. Ils sont terriblement déçus par le dîner des Sept. Ils me demandent d'essayer encore ; mais comment lancer un Sommet Nord/Sud sans les Américains ?

Le Président accueille les Assises européennes de l'audiovisuel qui se tiennent à Paris et regroupent vingt-trois pays membres du Conseil de l'Europe, plus quatre pays de l'Est. Il avait fait de la réalisation d'Eurêka audiovisuel l'une des priorités de la présidence française ; c'est fait. C'est un succès personnel pour Édith Cresson et Roland Dumas qui prennent tour à tour la parole. Il s'inscrit dans la suite d'Eurêka, première organisation européenne à s'être ouverte à l'Est.

Dimanche 1er octobre 1989

Huit mille réfugiés est-allemands arrivent en RFA, en provenance de Prague et de Varsovie.

Lundi 2 octobre 1989

Dans la voiture qui nous conduit au golf, François Mitterrand : Ceux qui parlent de réunification allemande ne comprennent rien. L'Union soviétique ne l'acceptera jamais. Ce serait la mort du Pacte de Varsovie : vous imaginez ça ? Et la RDA, c'est la Prusse. Elle ne voudra pas passer sous la coupe de la Bavière.

Le Président s'inquiète : Où en est-on avec les inégalités ? J'ai l'impression que rien n'est fait par ce gouvernement pour les réduire !

Je fais le point à son intention. Depuis 1981, certaines inégalités semblent s'être réduites, en particulier celles entre hommes et femmes et entre actifs et retraités. Mais se sont aggravées celles liées au patrimoine, au logement, et celles qui séparent salariés des grandes entreprises privées et fonctionnaires. De plus, celles liées au pouvoir au sein des entreprises ne se sont pas modifiées. Enfin, le caractère redistributif de l'impôt n'est pas beaucoup mieux assuré qu'en 1981. Au total, l'égalité des chances ne s'est pas améliorée.

La baisse de l'inflation, le passage à un taux d'intérêt réel positif, le développement de la Bourse, l'allégement de la fiscalité du capital et le régime des stocks-options expliquent que des fortunes colossales se soient bâties depuis huit ans. L'argent va à l'argent, des retraités deviennent plus riches que les actifs, les golden boys font fortune en huit jours, les placements financiers sont plus rentables que les placements industriels, le capital prospère beaucoup plus vite que l'épargne.

L'accès au logement est de plus en plus difficile. Pour la génération précédente, accéder à la propriété de son logement en ville était possible au coût du mètre carré et au taux d'inflation qui prévalaient à l'époque. C'est impossible aujourd'hui, même pour un cadre supérieur. Tout jeune ménage est pratiquement incapable de prélever sur son revenu les annuités de remboursement nécessaires à l'achat d'un logement, et se trouve donc condamné à la location à des niveaux interdisant pratiquement de se constituer un capital pour acheter ultérieurement. Cela engendre d'énormes disparités dans les villes où les temps et dépenses de transport et l'accès aux services collectifs (gardes d'enfants, santé, éducation) sont de moins en moins équitables.

Les impôts ne sont pas redistributifs. Les bases de la fiscalité datent d'un siècle ; celles des charges sociales, de l'entre-deux-guerres. Or, entre temps, l'économie s'est trouvée bouleversée et les sources de revenus se sont transformées. Le smicard contribue à la Sécurité sociale comme le PDG, la gratuité de l'enseignement supérieur et les allocations familiales bénéficient relativement plus aux enfants riches qu'aux enfants pauvres, l'ISF rapporte moins à l'État que l'exonération des SICAV de capitalisation aux épargnants aisés, et les dégrèvements fiscaux sur l'épargne ont permis que 150 000 personnes seulement paient l'ISF alors qu'il existe à Paris plusieurs centaines de milliers de logements d'une valeur manifestement supérieure au seuil de cet impôt.

Pour agir sur ces distorsions, en faire un véritable enjeu politique, en débattre régulièrement, il conviendrait d'abord de faire établir chaque année par le CERC un rapport sur l'évolution des inégalités en France (revenus et patrimoines, conditions de vie, de travail, de logement, etc.), et de faire établir par les différents ministères une évaluation des effets réducteurs d'inégalités des dépenses et des recettes publiques. Cette étude serait publiée en annexe au budget de l'année suivante. On organiserait un débat annuel au Parlement sur l'état de la justice sociale à l'occasion de la publication de ces rapports. « Politiser » les inégalités est une condition nécessaire pour les réduire.

Sur le pouvoir au sein de l'entreprise : demander au gouvernement un rapport sur l'application concrète des lois Auroux et les conditions de leur extension éventuelle. Il faut aller dans plusieurs directions : obligation de la présence de salariés au conseil d'administration ou de surveillance ; obligation de négociation au bout d'une certaine durée de conflit ; suppression des aides publiques aux entreprises qui ne respectent pas le droit du travail.

En ce qui concerne la fiscalité du patrimoine, il convient de faire table rase du système actuel et de reprendre à zéro une fiscalité patrimoniale compatible avec l'Europe. Au moins, pour commencer, faudrait-il relever les impôts sur les plus-values et lutter contre la fraude à l'ISF. Enfin, la contribution de solidarité pour la Sécurité sociale devrait être progressive sur tous les revenus, y compris ceux du capital.

Le Président demande que je lui prépare une lettre à l'intention du Premier ministre, reprenant tous ces éléments et l'invitant à les mettre en place.

Pierre Joxe, toujours à l'affût de ce qui pourrait moderniser l'administration dont il a la charge, propose la création d'un Institut des hautes études de sécurité intérieure, chargé de réfléchir à une conception moderne et élargie des questions de sécurité englobant, au-delà des problèmes de délinquance et de criminalité, les risques comme le terrorisme, le « piratage » informatique ou scientifique, les risques technologiques majeurs et les atteintes à l'environnement.

Après réflexion, François Mitterrand écrit à Michel Rocard pour rejeter aimablement le projet de société holding des entreprises publiques, dans la mesure où il n'apporte aucun financement nouveau à ces entreprises : J'aimerais pouvoir vous répondre favorablement, mais ce dossier ne me paraît pas conforme aux options que j'ai soumises aux Français.

Je crois de plus en plus à mon idée de Banque de l'Europe. Jean-Claude Trichet m'a conforté dans mon intuition. J'ai fait préparer des projets de statuts que je compte faire déposer sur la table des Douze. Encore faut-il que le Président en fasse l'annonce. Hormis Jean-Claude Trichet, au sein de l'administration, personne n'y croit.

Mardi 3 octobre 1989

Grâce au soutien de Charles Pasqua — qui espère bien recueillir l'héritage ensuite —, Alain Poher est réélu à la présidence du Sénat (qu'il assure depuis 1968 !).

François Mitterrand souhaite que la lutte contre la drogue fasse partie des grandes questions évoquées au Conseil européen. Il adresse une lettre à ce sujet aux chefs d'État et de gouvernement.

Pierre Bérégovoy répond au Président qui lui a demandé d'étudier la possibilité d'alourdir la taxation des plus-values boursières. Le Président souhaiterait que soit appliqué aux plus-values à long terme le taux normal de l'impôt sur les sociétés, au lieu du taux réduit de 15 %. Cette mesure mettrait fin à l'avantage actuellement consenti aux plus-values issues d'opérations financières par rapport aux bénéfices dégagés par l'activité industrielle elle-même.

Pierre Bérégovoy est contre : Nous avons aujourd'hui le choix, dans le budget de 1990, entre un alourdissement de l'ISF et un alourdissement de la taxation des plus-values. Autrement, il en résulterait un risque de délocalisation de l'épargne, c'est-à-dire de fuite des capitaux qui pourrait compromettre, au bout de quelques mois, le respect par la France de l'échéance de la libération des mouvements de capitaux du 1er juillet 1990. Il a suffi en RFA de l'instauration d'une retenue à /a source de 10 % pour déclencher, l'an dernier, un transfert massif d'actifs à l'étranger.

Bérégovoy préfère un alourdissement de l'impôt sur la fortune par une augmentation des taux — jusqu'à 1,5 % — pour les patrimoines les plus élevés. A ses yeux, un alourdissement de la fiscalité des plus-values des personnes physiques serait mal ressenti par la grande masse des petits actionnaires. En outre, une telle mesure serait inefficace, car elle ne garantirait pas l'appréhension des cas d'enrichissement boursier spéculatif. Il estime que c'est la détention de ces titres qu'il convient de taxer chaque année à travers l'impôt de solidarité sur la fortune.

Le ministre refuse donc toute réforme en avançant des arguments, à mon avis, très contestables. Par exemple, il prétend que la fiscalité du capital serait déjà chez nous supérieure à ce qu'elle est en Allemagne. C'est ce qu'avait déjà avancé Jacques Chirac, à tort, à François Mitterrand lors de leur face-à-face de mai 1988 ! Concernant les plus-values des sociétés, il propose que le taux actuel d'imposition passe de 15 % à 20 % en 1990, puis à 35 % en 1991 ; mais il demande que cette mesure soit compensée par une baisse simultanée de l'impôt sur les sociétés touchant les bénéfices réinvestis ! Or il est déjà prévu dans le Budget, contre l'avis du Président, que cet impôt passera de 39 % à 37 % en 1990 ; le ministre souhaite qu'on annonce qu'il baissera encore jusqu'à 35 % en 1991, pour égaler le taux d'impôt sur les plus-values.

Ainsi, on ne ferait rien sur ce qui est l'essentiel en termes de justice sociale, à savoir les plus-values distribuées aux particuliers. On n'augmenterait les impôts sur les plus-values des entreprises qu'en leur offrant en échange non seulement l'actuelle baisse de l'impôt sur les sociétés, si contestable, mais encore une baisse plus importante de ce même impôt l'an prochain ! Sur le plan de la justice sociale, ce serait un marché de dupes. Pierre Bérégovoy écrit qu'on alourdit la fiscalité du capital par la suppression du PER et que cela rapportera 4,9 milliards en 1991. Il omet de dire que cela rapportera zéro en 1990, qui est le budget dont on parle, et qu'on allège en fait la fiscalité du capital de 4 milliards en abaissant la fiscalité sur les obligations et les bons de caisse (qui, comme chacun sait, ne sont pas vraiment des placements de smicards !). Il prétend que le budget de l'Éducation nationale augmente de 18,2 milliards, mais il oublie de préciser que 10,2 milliards sont dus à la reconduction des services votés et que les vraies mesures nouvelles ne se montent qu'à 7 milliards, dont 2 seulement liés à la lutte contre l'échec scolaire. Il avance que les fonctionnaires participent aux fruits de la croissance par une augmentation de leur pouvoir d'achat de 2 % ; il ne dit pas que la croissance, cette année, sera de 4 %, que ces 2 % d'augmentation résultent pour l'essentiel de l'effet mécanique du vieillissement et que, hors GVT, le pouvoir d'achat n'augmente que de 0,7 % ! Il affirme que les dotations en capital augmentent en priorité dans la filière électronique (3 milliards) ; il ne dit pas que, pour les autres entreprises publiques, on a refusé toute dotation en capital et qu'elles devront se partager 1 milliard, ce qui est dérisoire !

Le Président peste contre ce conservatisme, mais laisse faire : Je ne suis pas à Bercy. Je ne peux rien imposer, surtout à quelques jours de la discussion du budget au Parlement!

Panique. Le gouvernement de RDA décide, avec effet immédiat, que ses ressortissants ne pourront plus se rendre en Tchécoslovaquie sans autorisation de sortie. Mais les autorités de ce dernier pays permettent d'émigrer aux quelque dix mille réfugiés de Prague et de Varsovie. Tout cela ne fera qu'accélérer le mouvement d'exode de RDA vers la Tchécoslovaquie, pour passer ensuite en Autriche.

Nouvelle tentative de coup d'État. Le général Noriega, l'homme fort du Panama dénonce l'agression des États-Unis.

Mercredi 4 octobre 1989

Le Conseil des ministres examine le projet de loi créant des « fondations d'entreprises ».

Le Président : Pourquoi ce vocabulaire ? On risque de confondre avec les fondations d'intérêt général.

Pierre Joxe : Moi, je suis opposé à ce terme.

Jack Lang : On pourrait sûrement faire un effort d'invention verbale.

Michel Rocard : Je ne sais pas quoi dire... Je suis d'accord avec ce qui vient d'être dit. Oui, il faudrait arriver à inventer quelque chose...

A la suite d'une intervention sur le problème des télécommunications, le Président : Il y a un échec grave de notre réseau câblé.

Puis il change de sujet. Le 1er octobre, la République populaire de Chine a fêté son quarantième anniversaire ; la France n'a pas boycotté les cérémonies et quelques ministres ont fait part de leurs états d'âme à des journalistes. Le Président : Chaque ministre a toujours tendance à se sentir un peu ministre des Affaires étrangères. C'était d'ailleurs le cas sous le gouvernement précédent. Je comprends bien le complexe des ministres qui ont eu, à la suite des événements chinois, une réaction humaine, mais il faut resserrer le dispositif [autrement dit : cesser de critiquer la Chine]. Personne ne peut intervenir sur ce sujet sans passer par le canal du ministère des Affaires étrangères. Il serait fâcheux d'en arriver à la rupture des relations diplomatiques : c'est l'honneur de la France de s'opposer à cette répression, mais il ne faut pas être trop seuls et il ne faut pas en rajouter en permanence. (Le Président vise Bernard Kouchner et Jack Lang.)

Le projet de loi sur le financement des partis politiques vient en première lecture à l'Assemblée. Tous les commentaires, comme prévu, tournent autour de l'article concernant l'amnistie des infractions commises en relation avec le financement des campagnes ou des partis avant le 15 juin. La droite et le PC ont déposé un amendement de suppression. Mais on me rapporte qu'un amendement socialiste — signé Michel Pezet !... — viserait à conserver l'amnistie tout en excluant de son bénéfice les seuls parlementaires ! Décidément, une chatte n'y retrouverait pas ses petits. J'essaie de sonder le Président là-dessus, lequel se contente de gestes exaspérés et de haussements d'épaules : Qu'ils se débrouillent !...

Jeudi 5 octobre 1989

Le Dalaï-Lama se voit décerner le prix Nobel de la paix. Le plus justifié de ces prix, depuis de longues années.

Vendredi 6 octobre 1989

Les députés votent en séance de nuit la loi sur le financement de la vie politique. Seul le PS a voté pour. UDF et UDC se sont courageusement abstenus, PC et RPR ont voté contre. L'article 18 a été supprimé grâce aux voix du PC, du RPR, de l'UDF et de l'UDC. Les socialistes n'ont pas pris part à ce vote. Il n'y a donc toujours pas d'amnistie !

Samedi 7 octobre 1989

L'article sur l'amnistie ayant été supprimé à l'Assemblée nationale, le reste du texte est adopté sans difficulté.

Le Parti communiste hongrois prend le nouveau nom de Parti socialiste hongrois (par 80 % des voix lors de son Congrès extraordinaire).

Au cours des cérémonies du 40e anniversaire de la RDA, Mikhaïl Gorbatchev lâche à Erich Honecker : Celui qui réagit en retard est puni par la vie.

Manifestations dans les principales villes est-allemandes.

Dimanche 8 octobre 1989

Comité directeur du PS : pas moins de neuf motions sont déposées en vue du futur Congrès de Rennes, en mars prochain, lequel s'annonce particulièrement délicat.

Le Président : Mais pourquoi, pourquoi ? Je leur ai tout donné et ils détruisent tout ! L'orgueil de Jospin, la suffisance de Fabius, la mesquinerie de Rocard...

Lundi 9 octobre 1989

Sur l'initiative de la France, les ministres des Finances des Douze autorisent la banque de la Communauté, la BEI, à financer des investissements publics en Hongrie et en Pologne. Beaucoup espèrent que c'est ainsi, en étendant petit à petit les compétences de la BEI, que l'on créera une institution européenne commune à l'Est et à l'Ouest. Je reste sceptique : il faudrait pour les associer à ces décisions que les pays de l'Est rejoignent le Marché commun, ce qui est aujourd'hui impensable. Je persiste à penser qu'une banque en tous points nouvelle est nécessaire comme ancrage européen de l'URSS et des pays de l'Est.

François Mitterrand part pour le Venezuela, l'Équateur et la Colombie. Au programme : dette, drogue et rapports Nord-Sud.

Dans l'avion, le Président : Décidément, je m'ennuie beaucoup. Alors, je voyage. Que voulez-vous que je fasse d'autre ? Le Premier ministre s'occupe de la politique intérieure et, manifestement, il ne souhaite pas que je m'en mêle. Comme tout Premier ministre, il est jaloux de ses prérogatives...

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le dialogue avec les Allemands de l'Est, mais celui avec Gorbatchev. Je ne vois pas pourquoi je chercherais à le mettre en difficulté par des déclarations intempestives.

Le Président a un malaise dû à la chaleur et à la fatigue. Les journalistes en font l'événement. François Mitterrand commentera : J'ai eu un coup de chaud, on ne va pas en faire une histoire ! Mais le plus grand risque, ce n'est pas moi qui l'ai pris. Vous rendez-vous compte de tous ceux qui ont frisé l'infarctus en pensant que mon heure, donc la leur, était enfin arrivée ? J'en connais trois ou quatre dans l'opposition. A peine plus au Parti socialiste. Je mesure leur déception, mais je n'arrive pas à le regretter. Il faut me comprendre...

A Caracas, le président du Venezuela Carlos Andrés Pérez Rodriguez lui pose une question qui est la seule dont les Occidentaux devraient se soucier : A quel degré de pauvreté peut résister la démocratie ?

Mardi 10 octobre 1989

James Baker présente un plan en cinq points pour l'ouverture d'un dialogue israélo-palestinien.

Comme Pierre Joxe, Michel Rocard n'a peur de rien : il veut faire de la police le véritable laboratoire de la modernisation du service public. Ah, si les mots suffisaient !...

Mercredi 11 octobre 1989

Le gouvernement annonce des négociations sur une rénovation de la grille salariale de la fonction publique.

Jeudi 12 octobre 1989

Quatre mille cinq cents infirmières défilent dans Paris. Elles réclament elles aussi de la dignité.

Visite pathétique de quelques heures en Colombie, au milieu des attentats.

A Bogota, le ministre des Affaires étrangères me dit : Il y a trois mois, nos réserves ont baissé de 500 millions de dollars, en raison de la chute des cours du café. Or, 40 % de nos exportations sont du café et trois millions de personnes en vivent. Les trafiquants disent que la Colombie lutte seule. Et le cours du café s'effondre. C'est une coïncidence fâcheuse. La rupture de l'accord sur le café est un problème tragique. Si nous pouvions avoir un cadre pour ouvrir le marché mondial aux produits colombiens, le peuple se rangerait contre les terroristes. Si le peuple colombien voyait un geste des pays riches, prouvant qu'ils luttent, cela aurait un énorme impact psychologique.

Retour à Paris dans la nuit.

Vendredi 13 octobre 1989

Michel Rocard présente au Conseil des ministres un plan d'urgence pour l'Ile-de-France, qui prévoit de doubler le nombre des logements sociaux à Paris et en proche banlieue. A peine a-t-il terminé que Michel Charasse, ministre du Budget et élu auvergnat, fait passer une note au Président pour protester contre ce qu'il vient d'entendre. Alors que l'Ile-de-France est la région la plus riche du pays, l'État va payer très cher la mise en œuvre du plan annoncé par le Premier ministre. Il financera ainsi très largement la rente foncière sur la région parisienne. En décidant de taxer les bureaux publics, le Budget va apporter aux collectivités parisiennes, qui sont les plus riches de France, une subvention annuelle de l'ordre de 250 millions de francs. La réalisation des opérations Météore et Éole coûtera entre 15 et 20 milliards de francs. Le Premier ministre semble bien, pense Charasse, avoir cédé aux pressions du maire de Paris. Mais, faute d'une nécessaire concertation interministérielle, nul ne sait qui paiera ni comment.

Michel Charasse : Les élus socialistes de toute la France réclament depuis longtemps un prélèvement sur les énormes ressources fiscales et de taxe professionnelle des collectivités parisiennes. Bien que ce soit techniquement très facile à réaliser, le Premier ministre l'a écarté. M. Pasqua peut donc dormir tranquillement sur les milliards qu'il accumule au conseil général des Hauts-de-Seine, et M. Chirac pourra continuer à financer ses opérations tous azimuts en se payant le luxe de réduire les impôts des Parisiens.

Mini-krach à Wall Street. Michel Rocard: Ce choc boursier a au moins une vertu : il justifie les discours prudents de Bérégovoy et les miens sur la politique économique, et il va faire comprendre aux élus du Parti socialiste que l'heure n'est pas au maximalisme. Ça va prouver aux fonctionnaires que le gouvernement ne peut pas céder n'importe quoi et qu'une certaine rigueur salariale doit rester la règle.

Au sujet de la préparation de la conférence intergouvernementale en vue du nouveau traité, Helmut Kohl, qui ne peut se déplacer, fait part de sa position par un message de Joachim Bitterlisch à Élisabeth Guigou. Cette conférence se tiendra du second semestre 1990 à la fin de 1991 ; la ratification des nouveaux traités interviendrait en 1992 et l'Union économique et monétaire pourrait voir le jour au début de 1993. Tout cela pourra être annoncé au Sommet de Strasbourg.

François Mitterrand relit le discours qu'il prononcera au Parlement européen dans quinze jours. J'aimerais qu'il y annonce le projet de Banque de l'Europe. J'écris un paragraphe dans le projet.

Lundi 16 octobre 1989

Rencontre Kadhafi-Moubarak pour sceller la reprise du dialogue égypto-libyen rompu depuis 1977.

Quatrième réunion des « représentants personnels » chargés de préparer la Conférence intergouvernementale. La question centrale réside dans un renforcement du pouvoir politique face au futur pouvoir monétaire. Faut-il des ministres des Finances forts et unis (donc un pouvoir fédéral) face à la future Banque centrale ? Nul ne se prononce.

Mardi 17 octobre 1989

Michel Rocard décide d'engager en décembre, avec les organisations syndicales représentatives des fonctionnaires, une négociation portant sur l'amélioration des déroulements de carrière et de la prise en compte des nouvelles qualifications de l'ensemble des catégories des trois fonctions publiques. Le montant de l'enveloppe sera naturellement fonction des conditions économiques générales, notamment de l'aptitude de notre économie à absorber sans risques une injection supplémentaire de pouvoir d'achat. Divers éléments conduisent à fixer aux alentours de 20 milliards de francs, pour la seule fonction publique, le seuil minimal de crédibilité de la réforme.

Décidément, tout se défait en Europe de l'Est : l'autodissolution du communisme hongrois, l'infléchissement de la politique intérieure est-allemande, l'annonce par Mieczyslaw Rakowski, à Moscou même, que le PC polonais pourrait suivre le même chemin que le PC hongrois. Tout a commencé cet été avec la nomination d'un chef de gouvernement non communiste à Varsovie et les débuts de l'affaire des réfugiés est-allemands.

Les Soviétiques ont décidé de s'en tenir à la non-ingérence. L'URSS n'a pas plus imposé sa volonté à Berlin-Est et à Budapest qu'elle ne l'a fait, en août, à Varsovie. La rencontre de Mikhaïl Gorbatchev avec la direction est-allemande n'a pas été étrangère à l'infléchissement de la ligne du SED. C'est à la suite d'un entretien avec le même Mikhaïl Gorbatchev que le Polonais Rakowski a choisi de rendre publiques, à Moscou, les orientations qu'il souhaite voir imprimer à son parti. La révision, à Budapest et à Varsovie, introduit dans le vocabulaire le terme de « social-démocratie ». Rakowski l'a employé publiquement. Beaucoup, à Moscou même, voient l'avenir du communisme dans un retour à ses sources social-démocrates, même si le Parti communiste soviétique n'est pas prêt à adopter le concept pour ce qui le concerne.

L'URSS privilégie le Pacte de Varsovie, les convergences d'intérêts géostratégiques, d'État à État, sur les liens idéologiques de Parti à Parti. Une réforme des mécanismes internes du Pacte de Varsovie est désormais évoquée couramment à Moscou et à Varsovie.

Mercredi 18 octobre 1989

Au Conseil des ministres, le Président: La préparation du Conseil européen de Strasbourg avance mieux que je ne le pensais. Pour ce qui est de l'Union économique et monétaire, on devrait être en mesure d'obtenir un accord sur la tenue, la date et le gros de l'ordre du jour de la conférence intergouvernementale. Sur l'Europe sociale, on ne fera pas bouger les Britanniques. Les Pays-Bas tendent à se placer en position d'arbitre entre les Britanniques et tous les autres. Ils veulent l'Europe, mais leur politique tend toujours à favoriser la Grande-Bretagne. Je serais cependant étonné qu'on n'arrive pas à un résultat concret.

A propos de Strasbourg, siège du Parlement européen : Je considère que le problème de Strasbourg n'est pas posé. Les responsables français doivent opposer un veto tranquille et absolu à ceux qui proposent de tout transférer à Bruxelles.

Sur l'évolution de l'Allemagne et les mouvements à l'Est, le Président se montre péremptoire : Je lis dans la presse des critiques selon lesquelles nous n'aurions pas de politique. Qu'est-ce que cela veut dire ? La réunification de l'Allemagne n'est pas pour demain. La phrase de François Mauriac (« J'aime tellement l'Allemagne que je suis content qu'il y en ait deux ») représentait tout à fait le point de vue du général de Gaulle. Il a voulu faire une sorte de super-OTAN à trois, sans l'Allemagne. La politique étrangère à l'égard de l'Allemagne, de 1958 à 1960, reposait sur de tout autres données que celle qui est menée aujourd'hui. De toute manière, la France ne serait pas en mesure de s'opposer à la réunification si celle-ci se faisait. On ne peut quand même pas faire la guerre à l'Allemagne pour empêcher sa réunification ! La seule chose que la France peut faire, c'est faire respecter certains principes. La réunification devra s'opérer de manière démocratique et pacifique. Mais les deux Allemagnes ont des régimes différents. La réunification supposerait l'abandon, par la RDA, de l'appartenance au Pacte de Varsovie. Donc, on a le temps de voir venir ! Pour les Soviétiques, le tabou, c'est l'appartenance au Pacte de Varsovie. Ne pas l'avoir compris fut l'erreur d'Imre Nagy, mais, cette fois, les Polonais et les Hongrois ne l'ont pas commise.

Est-ce que nous avons une politique de rechange ? Nous pouvons seulement rendre la Communauté plus attractive afin qu'une Allemagne éventuellement réunifiée préfère la Communauté au lieu d'un balancement entre l'Est et l'Ouest. Mais on dira que l'Allemagne de l'Ouest plus l'Allemagne de l'Est et l'Autriche, cela peutfaire une puissance économique redoutable. Je vais vous dire quelque chose... (Je ne vous demande pas la discrétion : ici, on est même assuré de l'indiscrétion !) Cette perspective inquiète vivement la Grande-Bretagne et l'Italie. L'Histoire nous montre qu'une force qui naît provoque toujours la naissance d'une force qui l'équilibre. L'Europe pratique cette vieille histoire depuis mille ans. En tout cas, je suis serein devant les événements récents.

Notre politique à l'Est est très importante, nous sommes considérés par l'URSS comme un élément sûr. Cela ne peut être le cas de l'Allemagne, on le comprend. Cela aurait pu être celui de la Grande-Bretagne, mais elle a choisi une autre voie. Quant aux autres, cela ne compte pas. Je le dis sans mépris. Je sais bien que, commercialement, l'Allemagne est beaucoup plus présente que la France à l'Est. Ce n'est pas étonnant, cela a toujours été comme cela ; c'était leur monde et pas le nôtre. A d'exception peut-être de la Roumanie et de la Bulgarie qui, commercialement, sont en rapport avec l'Allemagne, mais préfèrent la France. Nous avons beaucoup de raisons d'être optimistes si nous y mettons de la volonté et si notre politique intérieure est suffisamment ferme pour que nous soyons considérés comme un pays qui marche bien. C'est le cas aujourd'hui.

La Pologne commerce avec l'Allemagne, mais ne l'aime pas. Kohl devait s'y rendre peu après moi ; la date n'est pas encore fixée. La grande presse oublie toujours le contentieux entre ces deux pays. Il ne faut pas oublier que la Silésie polonaise a été arrachée à la Grande Prusse, que ses habitants sont considérés comme des citoyens allemands par la RFA, ce qui a le don d'exaspérer les Polonais. Et que les souvenirs de la guerre sont encore vifs.

La disposition d'esprit des Français est généralement de se juger plus faibles qu'ils ne le sont. Moi-même j'y cède parfois. Tenez, je me fâche presque chaque jour sur l'état de notre commerce extérieur, sur les carences, sur les nullités que je constate [l'attaque vise nettement le ministre du Commerce extérieur, Jean-Marie Rausch], et pourtant, nous sommes toujours le quatrième exportateur mondial !

Une bonne politique intérieure, en particulier sur le plan économique, mais aussi une bonne approche psychologique nous mettront en mesure d'utiliser le terrain. Même si nous ne pouvons le peindre à l'avance, la France est parfaitement apte à y prendre sa place. Il faut que nous soyons sûrs de nous, sans perdre notre esprit critique. Mais, sur ce chapitre, je n'ai pas beaucoup d'inquiétude...

Quant à la libération des capitaux et à l'harmonisation des fiscalités au 1er juillet 1990, c'est une décision qui était pratiquement prise avant ce gouvernement. De toute manière, si nous voulons exercer une autorité au sein de l'Europe, nous ne pouvons pas nous placer dans la position du mauvais élève. Cela nous amène évidemment à avaler quelques pilules.

A propos du CEA, Jean-Pierre Chevènement : Je voudrais dire un mot.

Le Président : Si vous voulez, mais le temps passe.

Jean-Pierre Chevènement : Cela concerne aussi la politique de défense.

Le Président l'interrompt : C'est une communication, pas une décision. On aura le temps d'en reparler.

Jean-Pierre Chevènement : J'aimerais bien savoir ce que l'on fait sur le programme électro-nucléaire.

Le Président : On ne va pas en débattre maintenant. Vous n'avez qu'à en parler avec M. Fauroux. Cela doit bien vous arriver de vous rencontrer !

Le Président appuie Michel Rocard qui déplore, en matière de politique intérieure et de conflits sociaux, les propos discordants tenus par plusieurs ministres. François Mitterrand évoque à nouveau la nécessaire cohésion du gouvernement.

Travail avec le Président sur son prochain discours au Parlement européen de Strasbourg. Je glisse un paragraphe sur mon projet de création d'une Banque de l'Europe.

Nouveau changement majeur en RDA : Erich Honecker, secrétaire général du SED depuis 1971, est remplacé par Egon Krenz à la tête du Parti et de l'État est-allemands. C'est un changement dans la continuité, mais pour combien de temps ? Les réfugiés, qui continuent de passer à l'Ouest, semblent en être conscients, qui accélèrent leur départ, craignant le pire.

En Hongrie, le Parlement abandonne l'essentiel de la Constitution stalinienne de 1949 et dote le pays d'une loi fondamentale ouvrant la voie au retour au pluralisme, assortie notamment de la création de la fonction de Président de la République.

Jeudi 19 octobre 1989

Jack Lang me suggère de lancer l'idée d'une « Grande Europe de la Culture » pour le Sommet de Strasbourg. Bonne suggestion. Il souhaiterait une action commune à tous les pays : pourquoi pas quelque chose comme une confédération européenne de la Culture ?

Samedi 21 octobre 1989

La controverse sur le port du foulard islamique à l'école s'étend depuis l'exclusion, avant-hier, de trois élèves du lycée de Creil. Pas d'alternative possible : il faut maintenir le principe de l'unité et de la laïcité du système public.

Dimanche 22 octobre 1989

Signature à Taëf d'un document d'« entente nationale » par les députés libanais, et ce au détriment de l'indépendance du Liban. N'assiste-t-on pas à la vassalisation du Liban sous contrôle syrien ?

Dans toutes les émissions politiques du week-end, on ne parle que du foulard, de la laïcité et de l'immigration. Voilà enfin mis au jour le problème : la France a une composante islamique. Saura-t-elle l'accepter ?

Lundi 23 octobre 1989

Marc Boudier, conseiller technique à l'Élysée chargé des problèmes économiques internationaux, propose de supprimer le paragraphe sur la Banque de l'Europe figurant dans le projet de discours du Président à Strasbourg : Personne n'y croit, à ton truc ! Je le maintiens. Il s'agira pour moi d'une banque de tous les Européens, Soviétiques y compris. Et des seuls Européens.

Fin de la grève chez Peugeot : les plus bas salaires ont obtenu 400 francs d'augmentation après deux mois de grève ! Les dirigeants de Peugeot reconnaissent avoir voulu « briser » et surtout humilier les grévistes. Politique à courte vue.

Mardi 24 octobre 1989

Helmut Kohl vient dîner à Paris avant le Sommet officiel franco-allemand. Avant l'arrivée du Chancelier, j'ai une discussion sur le nucléaire militaire avec le Président qui est toujours décidé à refuser tout accord sur ce sujet avec les Allemands. Il ne veut pas que l'arme nucléaire française protège le territoire allemand : Ce n'est pas à nous de faire ça, c'est aux Américains.

Échange de vues au cours du dîner :

Helmut Kohl : J'ai des problèmes nouveaux : recensement, logement des réfugiés de l'Est. En deux ans, deux millions de personnes sont arrivées. Les chiffres du chômage sont faux car, en réalité, les immigrés venus de RDA ont tous trouvé du travail. Ils arrivent avec plus de volonté et d'optimisme. Ce n'est pas pareil pour ceux qui viennent de Roumanie, qui ont beaucoup souffert. Il y a deux millions d'Allemands en URSS : Gorbatchev a créé une république pour eux. Le plus difficile, ce sont les Allemands qui viennent de Pologne : ils ont été successivement russes, polonais et allemands. Si l'hiver est normal, donc froid, ce sera une catastrophe en Pologne. Ils n'ont pas les moyens de passer l'hiver.

Le Sommet de Strasbourg doit émettre un message clair à l'intention de l'Est. La Tchécoslovaquie va bouger, la RDA aussi. Je vais faire cesser ces racontars prétendant que nous intervenons moins en Europe à cause de l'Est. Notre problème ne peut être résolu que dans le cadre de l'Europe. Sans unification européenne, il n'y aura pas de mouvement de réforme en Europe de l'Est.

François Mitterrand : La situation économique est très critique en URSS.

Helmut Kohl : Gorbatchev m'a appelé au téléphone, la semaine dernière, pour me dire que la situation économique empire. Il n'y a aucun progrès de l'agriculture, les petits producteurs s'effondrent. En URSS, il y a des profiteurs.

François Mitterrand : Ils me font penser aux Frères Karamazov où les héros passent leur temps à faire leur mea culpa.. Sur les questions communautaires, les Pays-Bas semblent tentés par une alliance avec la Grande-Bretagne.

Helmut Kohl : Oui, il faut s'y faire. C'est qu'aux Pays-Bas la tête a toujours été autrichienne...

François Mitterrand : Lubbers est brillant, mais je ne comprends rien à ses interventions... Que pensez-vous de la date d'une Conférence intergouvernementale ?

Helmut Kohl : On ne peut rien décider avant de voir ce qui se passe à Strasbourg. Il faut en parler avant les élections. Le Sommet de décembre 1991, aux Pays-Bas, permettra de tout régler.

François Mitterrand : Il faudrait en avoir terminé avec l'ouverture du marché unique ! On peut tenir ces délais.

Helmut Kohl : Je suis plus réticent que vous. Je ne veux pas de déboires électoraux avec ça. Je suis prudent.

François Mitterrand : Je ferai tout pour que ça réussisse ; sinon, on fera autre chose.

Helmut Kohl : Il faudrait qu'après l'économique on aille vers un projet politique européen... Je suis venu vous dire que les progrès à l'Est dépendent de notre coopération.

François Mitterrand : Jusqu'ici, nous vivions dans un ordre désagréable pour nous, Européens, mais dans un ordre rassurant. A présent, l'Europe entre dans l'inconnu. Un des deux empires s'effondre, et c'est justement de l'Europe de l'Est qu'il s'agit. La Communauté européenne va demeurer la seule force, elle va constituer un pôle de réaction.

Helmut Kohl : En l'an 2000, une guerre dans notre région reste prévisible.

François Mitterrand : Il y aura des guerres locales longues. La Hongrie et la Roumanie peuvent fort bien s'opposer.

Helmut Kohl : La guerre mondiale s'éloigne. Le Japon va décliner, les États-Unis aussi. L'Europe va voir sa puissance augmenter si la France et la RFA demeurent très alliées.

François Mitterrand : Sitôt que l'empire soviétique sera disloqué, tout va changer. L'URSS aura à s'intéresser à son seul développement économique, à ses problèmes de nationalités, elle n'aura pas les moyens de faire autre chose, et surtout pas la guerre... C'est à nous de faire l'Histoire. Gorbatchev peut faire bouger les choses, mais il faut que nous nous en occupions nous-mêmes.

Conversation très importante. Vertigineuse. Beaucoup de non-dits. Je sens pour la première fois que le Chancelier ne nous confie pas tout ce qu'il sait et ce qu'il veut.

Mercredi 25 octobre 1989

Conseil des ministres. A propos de la Pologne, le Président parle de l'aide française : Nous avons été les premiers à décider une aide qui a été bien accueillie, mais ce n'est pas suffisant. Depuis lors, d'autres pays ont fait plus et mieux. J'ai demandé au ministre responsable et au Premier ministre de me faire leurs propositions.

Le Premier ministre : C'est un problème très difficile. Le gouvernement vous fera des propositions, mais nous sommes aussi sollicités par l'Afrique avec, en plus, la Namibie, l'Angola, le Mozambique, le Vietnam, le Cambodge, le Laos, sans compter l'Amérique latine. Nous aurons du mal à tout faire.

Cet après-midi, François Mtterrand prononce son discours devant le Parlement européen à Strasbourg. Il énumère les chantiers : Union économique et monétaire, Charte sociale, Europe audiovisuelle, protection de l'environnement, Lomé IV, Espace sans frontières. Il évoque le secret bancaire susceptible de couvrir des opérations frauduleuses, le blanchiment de l'argent sale. Mais l'Europe n'est pas qu'un marché : c'est aussi l'Europe des citoyens, notamment pour la reconnaissance des diplômes. La France souhaite mener de front la première étape et la Conférence intergouvernementale sur l'Union économique et monétaire. Une liste de questions va être dressée. François Mitterrand souhaite que la Conférence intergouvernementale s'ouvre à l'automne 1990 afin que le nouveau traité soit ratifié avant le 1er janvier 1993.

Le Président sur l'Europe sociale : Faire l'Europe sans le concours des travailleurs serait une façon de la faire contre eux.

Il ajoute : A Madrid, au mois de juin, nous avons constaté un accord sur le principe d'une telle Charte sociale. Le 30 octobre prochain, les ministres compétents examineront le projet qui sera soumis le 8 décembre au Conseil européen de Strasbourg. Je demanderai de surcroît qu'un bilan de l'application de la Charte soit remis chaque année au Conseil européen et aux institutions qui le désireront.

Sur l'élargissement de l'Europe des Douze : C'est l'accélération, c'est le renforcement de la construction commune de l'Europe qui contribueront de façon éminente à une évolution positive de l'Est.

Il plaide pour le soutien à Mikhail Gorbatchev et affirme que la seule réponse aux transformations en cours dans les pays de l'Est est la construction de l'Europe politique.

Puis il aborde le projet qui me tient plus particulièrement à cœur, la Banque de l'Europe : Pourquoi ne pas créer une Banque pour l'Europe qui, comme la Banque Européenne d'Investissement, financerait les grands projets en associant à son conseil d'administration les Douze européens et puis les autres : la Pologne, la Hongrie, pourquoi pas l'Union soviétique et d'autres encore ? C'est ce qui a été fait pour la technologie ou pour l'audiovisuel avec Eurêka. Qu'est-ce qui nous retient ? Serait-ce que ce domaine de la finance est sacrosaint, ou, lorsqu'on n'est pas un expert ou président de quelque chose, on n'aurait pas le droit d'y toucher ? C'est une décision éminemment politique que cette création d'une Banque pour l'Europe.

Jeudi 26 octobre 1989

Réunis à Paris, les membres du COCOM refusent d'assouplir le contrôle des exportations stratégiques à destination de la Pologne et de la Hongrie.

Vendredi 27 octobre 1989

Le groupe des experts sur l'Union économique et monétaire tient sa cinquième et dernière réunion. Le rapport est concret et progressif. Il constitue une base pour un traité — sans les Britanniques. Mais quand commencera la négociation ? Rien n'est décidé.

Samedi 28 octobre 1989

A Prague, près de six mille manifestants célèbrent le 71e anniversaire de la République aux cris de : « Liberté ! » La répression est brutale.

Dimanche 29 octobre 1989

Élections législatives anticipées en Espagne. Le PSOE conserve la majorité aux Cortes... à une seule voix ! Felipe Gonzalez garde le pouvoir.

Lundi 30 octobre 1989

En RDA, cinq cent mille manifestants réclament ouvertement des élections libres et « la démocratie maintenant ».

Conseil des ministres des Affaires sociales des Douze. Le projet de Charte est approuvé par onze pays sur douze. Jean-Pierre Cot aurait écrit aux partis socialistes européens pour leur demander de rejeter ce texte, insuffisant à ses yeux.

Élisabeth Guigou présente le rapport du « groupe des experts » institué à la suite du rapport du Comité Delors du 17 avril 1989. Il se présente sous la forme d'un questionnaire. Deux questions posées par les Britanniques n'ont pas fait l'objet d'un accord : elles remettaient définitivement en question l'Union économique et monétaire.

L'accord de Taëf n'a pas fait l'unanimité entre les libanais. Jean-François Deniau rapporte une lettre personnelle du général Aoun au Président. Pour le chef militaire chrétien,une des grandes affaires de notre siècle finissant sera de nouveau la confrontation entre l'Islam et la Chrétienté. Accepter la disparition du Liban, c'est, dit-il, se priver d'une terre, de sa culture constitutive, de sa façon de se présenter au reste du monde. Hostile aux accords de Taëf qui, pour lui, consacrent le rôle de la Syrie et placent pratiquement le gouvernement libanais sous son influence, il n'entend pas laisser se créer l'irréversible et rappelle que les députés présents à Taëf n'ont pas reçu l'investiture du suffrage universel depuis 1972 ! Aucun Libanais de moins de quarante ans n'a donc pu voter pour eux ! Ces députés peuvent-ils vraiment engager l'avenir du Liban ? Il saisit le Conseil de Sécurité.

Le Président estime cette lettre importante et souhaite qu'il y soit répondu avec grande attention, en liaison étroite avec Roland Dumas.

Mardi 31 octobre 1989

François Mitterrand écrit à Michel Rocard pour dresser un bilan de son action après dix-huit mois de gouvernement. Il souhaite marquer le coup, comme si nous étions en cohabitation.

Pour ce qui est de la politique sociale, après l'avoir félicité de nombreuses réalisations positives (création du revenu minimum d'insertion et du crédit-formation, rétablissement de l'impôt sur les grandes fortunes, suppression des mesures pénalisant les grands malades et les personnes âgées, amélioration des procédures de licenciement économique, rééquilibrage des rapports entre propriétaires et locataires), il s'enquiert du projet d'approfondissement des lois Auroux. Pas encore réalisés non plus, le renforcement de la présence des salariés dans les conseils d'administration, le respect du droit du travail comme condition d'obtention des aides publiques par les entreprises, l'égalité entre hommes et femmes dans la vie sociale, familiale et professionnelle, un meilleur partage des revenus, condition indispensable de la cohésion sociale et donc du succès économique. Il demande qu'il soit veillé à l'insertion sans laquelle le RMI ne serait que charité, et de prendre garde à ce que la fraude ne dénature pas l'impôt de solidarité sur la fortune. Il souligne enfin que les inégalités se sont accentuées : il conviendrait de dresser un constat impartial de l'évolution des inégalités de revenus, de patrimoines et de conditions de vie.

Jeudi 2 novembre 1989

Élisabeth Badinter, Régis Debray et d'autres « intellectuels de gauche » (Élisabeth de Fontenay, Alain Finkielkraut, Catherine Kintzler...) adressent à Lionel Jospin, via Le Nouvel Observateur, une lettre ouverte sur la laïcité à propos de l'affaire du voile islamique. Elle commence ainsi : Monsieur le Ministre, l'avenir dira si l'année du Bicentenaire aura vu le Munich de l'école républicaine...

Le mot « Munich » met le Président hors de lui : Pourquoi ne pas parler, tant qu'on y est, de Pétain et de Hitler ? Jospin a raison ; il gère très bien cette affaire.

A Bonn, 54e Sommet franco-allemand. Entretien important entre François Mitterrand et Helmut Kohl. Le Chancelier presse le Président de dire quelque chose en public sur la réunification. Celui-ci accède à sa demande.

Helmut Kohl : Le PC polonais fait tout pour faire capoter mon voyage à Varsovie.

(Il explique pourquoi il souhaite se rendre en Silésie : s'y trouve la tombe de Moltke.)

François Mitterrand : La Silésie représente pour vous une blessure profonde.

Helmut Kohl : Je veux utiliser cela pour faire un pas vers la réconciliation. En RDA, la situation devient critique et la répression n'est plus possible. Egon Krenz ne convainc pas son peuple. Il veut de moi beaucoup d'argent. Je lui ai dit : « Faites d'abord des réformes, vous aurez ensuite de l'argent. Mais si vous n'accordez pas de visas pour l'Allemagne de l'Ouest, rien ne sera possible. » Mais il accorde maintenant des visas sans faire de réformes ! Tout le monde va fuir vers l'Allemagne de l'Ouest. En vingt-quatre heures, cinq mille Allemands ont débarqué à Prague. Le secrétaire général du Parti communiste, Hans Modrow, a plutôt un bon contact avec les gens... En URSS, l'approvisionnement est très mauvais. Toutes des forces sont en mouvement...

François Mitterrand : Peut-on agir ? On peut aider la Pologne. On devra peut-être envoyer des vivres en URSS. La négociation de Vienne va être remise en cause. La marge de manœuvre, pour Gorbatchev, est de plus en plus étroite...

Helmut Kohl : Il faudra une dimension sociale au Sommet de Strasbourg, et avancer sur une union monétaire. A mon retour de Pologne, j'aurai besoin d'un accord à Strasbourg. Nous voulons montrer que nous allons de l'avant. Il faudra parler du renforcement du pouvoir parlementaire européen. Que faire après 1992 ? Il faudra faire progresser l'Union politique. Chez moi, je ne m'inquiète pas, les républicains feront moins que 5 % et les Verts sont anti-européens, le nationalisme allemand est maintenant à droite.

François Mitterrand : Ce qui se passe à l'Est doit nous amener à accélérer et à renforcer l'allure.

Helmut Kohl : Absolument. Il faut faire l'Europe pour que le problème allemand ne soit plus un problème.

François Mitterrand : La construction de l'Europe aidera l'Allemagne à se réunifier. Si c'est au sein de l'Europe unie, l'URSS ne pourra pas s'y opposer. Le problème allemand se réglera par la force magnétique de l'Europe.

Helmut Kohl : Ah, si vous pouviez dire cela en conférence de presse !

François Mitterrand : Beaucoup de gens en France me critiquent parce que je ne règle pas le problème allemand...

Helmut Kohl : En RDA, l'opposition actuelle n'est pas crédible, elle est compromise avec le régime. Des gens inconnus apparaîtront, comme en Hongrie...

Il y a certaines irritations à propos de la brigade franco-allemande, parce que les régiments ne viennent pas de France, mais des forces françaises stationnées en Allemagne, et ce n'est pas bien du tout.

François Mitterrand: C'est vrai, mais on peut en discuter. Pour vous, c'est important qu'ils viennent de France ?

Helmut Kohl: Oui, c'est très important.

François Mitterrand : Vous êtes contre une réduction des forces françaises en Allemagne ?

Helmut Kohl : Oui, je suis contre. Si la brigade franco-allemande vient des forces françaises en Allemagne, ça veut dire qu'on n'ajoute rien de plus.

François Mitterrand : Nous allons examiner ce problème de façon politique. Cela dépend de ce que vont devenir les négociations de Vienne.

Helmut Kohl : Non, il faut que nous lancions cette brigade ensemble au plus vite...

Au cours de cet entretien très important, François Mitterrand vient en somme de donner explicitement son feu vert à la réunification.

Vendredi 3 novembre 1989

A l'issue de la 54e consultation franco-allemande à Bonn, le Président déclare à la presse : Je n'ai pas peur de la réunification. Je ne me pose pas ce genre de questions à mesure que l'Histoire avance. L'Histoire est là. Je la prends comme elle est. Je pense que le souci de réunification est légitime chez les Allemands, s'ils la veulent et s'ils peuvent la réaliser. La France adaptera sa politique de telle sorte qu'elle agira au mieux des intérêts de l'Europe et des siens... Je ne saurais faire de pronostic, mais, à l'allure où ça va, je serais étonné que les dix années qui viennent se passent sans que nous ayons à affronter une nouvelle structure de l'Europe. Oui, cela m'étonnerait beaucoup. Je comprends très bien que beaucoup d'Allemands le désirent. Il faut simplement qu'ils comprennent que l'Histoire ne se fait pas comme ça... Alors, mon pronostic partira d'une constatation évidente : c'est que ça va vite, très vite. Cela n'ira pas ensuite aussi vite que le désirent ceux qui parlent de réunification pour maintenant. Mais pas un homme politique européen ne doit désormais raisonner sans intégrer cette donnée, cela me paraît évident. Je ne fais pas de pronostics précis, la réunification pose tant de problèmes que j'aviserai au fur et à mesure que les faits se produiront.

Le Président me dit : Observez le mouvement de l'Histoire telle qu'elle se déroule sous nos yeux : notre Europe démocratique qui se forme et grandit, et l'autre Europe qui s'en inspire et s'en rapproche... Mais la réunification n'est pas pour demain.

Richard McCormack m'annonce que George Bush a décidé de tenir le prochain Sommet soit durant la deuxième semaine de mars, soit... durant la première quinzaine de juillet 1990 !

Samedi 4 novembre 1989

Pour tenter d'apaiser les polémiques sur le port du foulard islamique à l'école, Lionel Jospin saisit le Conseil d'État. Dans son communiqué, le ministre semble prudemment se ranger dans le camp des « tolérants ».

François Mitterrand : Jospin a raison. Il ne faut pas être dogmatique. C'est la pire façon de prendre ce problème. Ces jeunes filles se rendront compte que le foulard les exclut. Elles le quitteront. Pas besoin de le leur arracher.

Cinquante mille personnes manifestent à Berlin-Est.

Dimanche 5 novembre 1989

Le gouvernement israélien accepte, moyennant des réserves, le Plan Baker.

A l'occasion d'un colloque des clubs rocardiens « Convaincre » à Paris, Michel Rocard déclare : Depuis la fin de la guerre et la reconstruction du pays, la réduction de l'écart des salaires et des revenus, la réduction des inégalités ont connu, bon an mal an, une avancée continue. Depuis une quinzaine d'années environ, le mouvement de réduction des inégalités a marqué un arrêt sensible.

François Mitterrand me dit à ce sujet : Et alors, qu'est-ce qu'il fait pour ça ? Il oublie qu'il est Premier ministre... Puis, passant aux affaires européennes : Il faut, à Strasbourg, fixer la date de la Conférence intergouvernementale et celle de l'achèvement de l'Union économique et monétaire. Le rapport Delors adopté au Sommet de Madrid ne fixait pas de date.

A propos de l'Allemagne : Une Allemagne réunifiée représenterait un double danger pour l'Europe. Par sa puissance. Et parce qu'elle pousserait à l'alliance Grande-Bretagne -France- Union soviétique. Ce serait la guerre assurée au XXIe siècle. Il faut faire très vite l'Europe pour désamorcer la réunification allemande.

Élection de René Moawad à la tête du Liban. Elle met fin à 407 jours de vacance du pouvoir, en application de l'accord de Taëf. Le général Aoun, chef de l'armée libanaise, la déclare inconstitutionnelle.

François Mitterrand, à propos du général de Gaulle : C'était un dictateur. Deux fois, en 1940 et en 1958, il a accaparé une résistance dont il n'était qu'une facette, détruisant autant qu'il pouvait la résistance de l'intérieur.

Lundi 6 novembre 1989

Publication à Berlin-Est d'un projet de loi autorisant les Allemands de l'Est à voyager « librement » trente jours par an. Panique : les gens comprennent au contraire que partir à l'étranger leur sera bientôt interdit. Les départs s'accélèrent.

Mardi 7 novembre 1989

Au petit déjeuner des « éléphants », tous soutiennent la position de Lionel Jospin sur le foulard, sauf Laurent Fabius qui déclare : Je ne dirai rien, parce que, en dépit du caractère purement amical de ces réunions, tout ce qui est dit ici est répété et souvent utilisé de mauvaise manière.

A l'occasion d'un Forum CNRS-Entreprises, Michel Rocard : La recherche en France reste insuffisante. Les comparaisons internationales montrent qu'en effet la France consacre en moyenne à la recherche un pourcentage de son PNB inférieur à celui de ses principaux partenaires économiques : 2,3 % en 1987, quand les États-Unis et le Japon frôlent 2,7 % et que la RFA dépasse 2,8 %. En 1990, nous atteindrons 2,4 % quand nos concurrents les mieux placés approcheront les 3 %.

François Mitterrand : Rocard ne me parle jamais des lettres que je lui écris. Quand je lui en reparle, il me dit qu'il est d'accord et qu'il les fait étudier. Il ne veut pas se prononcer sur le foulard. Pourtant, il est de son devoir d'aider Jospin.

Réunion du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Audition de Lionel Jospin sur l'affaire du foulard. La salle est comble.

Le ministre refait l'historique de l'affaire. Légèrement sur la défensive au début, il rappelle avec clarté et fermeté ses quatre principes : laïcité, interdiction du prosélytisme, respect des règles d'organisation de l'école, action par le dialogue et non par l'exclusion. Il souligne qu'il n'existe pas de base juridique pour exclure les élèves portant le foulard. Il se dit choqué par la lettre des intellectuels publiée dans Le Nouvel Observateur, qu'il estime très violente à son égard et hors de raison sur certains points. Mais il existe pour lui, dit-il, une contrainte d'État et d'éthique qui le conduit à ne pas polémiquer sur ce sujet. Depuis le communiqué qu'il a diffusé samedi, il dit se situer maintenant sur le terrain du droit. Il se prononce en faveur d'un débat sur l'immigration et l'intégration, en souhaitant que l'ensemble de cette affaire ait au moins permis d'aboutir en France à un consensus sur la défense de la laïcité.

Une douzaine d'interventions suivent. Les avis pour ou contre la position du ministre sont plus partagés que lors de la première réunion de groupe consacrée à ce sujet. Nombre des arguments dans un sens ou dans l'autre sont néanmoins les mêmes qu'il y a quinze jours.

Tous s'accordent en principe pour ne pas faire de ce débat un enjeu du prochain congrès. D'aucuns insistent sur le flou de la position du gouvernement ; sur le fait que ce sont les jeunes filles qui s'excluent elles-mêmes, et non pas l'école qui les exclut ; sur l'inanité de la saisine du Conseil d'État ; sur le risque d'une conception plus « tolérante » que « neutre » de la laïcité ; sur la reculade — et non le moyen d'intégration — que constitue l'acceptation du voile.

Yvette Roudy pose l'équation voile = signe extérieur de soumission. Le droit à la différence s'arrête là où commence l'inégalité, dit-elle. La loi est là quand on n'a pas réussi à convaincre ; or la loi dit que l'école doit travailler à gommer l'inégalité hommes/femmes.

A l'appui des positions de Lionel Jospin interviennent Jean-Pierre Michel, Bernard Poignant, Jean Le Garrec, Pierre Mauroy et Julien Dray. Ce dernier déclare : On ne demande pas aux individus d'être laïcs, on demande à l'État d'avoir un fonctionnement laïc.

Louis Mermaz intervient en conciliateur pour approuver Lionel Jospin quand il dit que c'est un problème de terrain, et Laurent Fabius quand il réclame un débat sur l'islam en France. Il souhaite que l'accent soit mis sur le corpus que les socialistes ont en commun : laïcité, dialogue, émancipation. Pierre Mauroy insiste également sur la nécessité de convaincre. L'application de nos principes en ce domaine est très difficile ; si on a, dit-il, une idée claire de ce que doit être l'intégration et qu'on se montre souple dans l'application, le voile tombera de lui-même.

Le Président en veut à Michel Rocard de son silence dans l'affaire du foulard. Il est tout à fait sur la même position que Lionel Jospin, même s'il en désapprouve l'expression, trop nuancée à ses yeux.

Il n'y aura pas de Sommet Nord/Sud, mais on va vers un G15 du Sud qui fera pendant au G7 du Nord. La première réunion des représentants personnels des quinze chefs d'État du Sud se tient à Genève. Certains pays (Algérie, Brésil, Indonésie, Jamaïque, Malaisie, Nigeria, Venezuela, Zimbabwe) sont représentés par leurs ambassadeurs à Genève, assistés le plus souvent de hauts fonctionnaires venus des capitales. Un premier Sommet des quinze chefs d'État se tiendra dès que possible, de préférence en mai 1990 ; il est demandé aux pays intéressés de faire des offres (l'Inde, qui prend le relais du Pérou pour assumer le secrétariat, paraît la mieux placée). Lors de ce premier Sommet, les chefs d'État seront conviés à décider de la création éventuelle d'une structure permanente légère, ainsi que des dates et lieux des Sommets suivants. L'objectif du G15 est donc de doter le Sud d'une instance de concertation. Tous les participants souhaitent vivement que les efforts français en vue de relancer le dialogue Nord/Sud soient couronnés de succès. Les pays le plus directement associés à notre action (Inde, Égypte, Sénégal, Venezuela, Yougoslavie) reçoivent les encouragements des dix autres, sans qu'il s'agisse à proprement parler d'un mandat. Boutros Boutros-Ghali, qui me raconte la réunion de Genève me dit : Au Nord, vous avez le G7 ; il est bon qu'au Sud, nous nous organisions. Même si, ce qu'à Dieu ne plaise, le dialogue Nord/Sud ne pouvait être rapidement relancé du fait des objections de certains pays, nous irons de l'avant. Décidément, voilà un homme exceptionnel par sa culture, sa volonté, son expérience. Malgré ses années harassantes de diplomatie africaine, il a gardé intactes sa capacité d'indignation, sa volonté de paix, sa liberté d'esprit même à l'égard du monde dont il vient. Copte au sein de l'islam, marginal et universel, il est la plus parfaite esquisse du citoyen du monde de demain, si celui-ci se tourne vers le Bien. Autrement, il figurera parmi les derniers représentants d'un humanisme englouti.

Helmut Kohl écrit à François Mitterrand pour lui annoncer que la RFA va accorder 3 milliards de marks (environ 10 milliards de francs) à la Pologne et 2 milliards de marks à la Hongrie. Le Chancelier explique qu'en prenant ces décisions d'urgence, le gouvernement fédéral s'est laissé guider, dans l'esprit d'une répartition des charges entre Occidentaux, par l'idée qu'il apporte ainsi une contribution substantielle à l'accomplissement des tâches de l'avenir que l'alliance entre Paris et Bonn a de nouveau confirmées à l'occasion du Sommet franco-allemand de mai dernier.

François Mitterrand : Quelde formule alambiquée ! S'il croit qu'il va tout pouvoir acheter avec de l'argent, il se trompe ! Les Soviétiques ne lui laisseront jamais la Pologne. Ne nous en mêlons pas. Gorbatchev fera le travail à lui tout seul.

Mercredi 8 novembre 1989

Avant le Conseil, la discussion sur le foulard entre le Premier ministre et le Président est sèche. Le Président lui demande de parler pour soutenir Jospin. Michel Rocard répond que s'il intervenait publiquement, il nationaliserait le problème qui reste, jusqu'à présent, dans le seul domaine de l'Éducation nationale.

François Mitterrand : Et moi, si j'en parle, je l'internationalise ?... C'est le rôle d'un Premier ministre de venir en aide à un ministre en difficulté !...

Au Conseil, le Président ne dit mot. Le Premier ministre expose les difficultés de financement de la Sécurité sociale, que prévoit la Commission des Comptes : Nous sommes au cœur des problèmes les plus difficiles de la société française. Je crois que c'est une affaire de société, pas de gouvernement. Le gouvernement doit être transparent, il lui appartient d'essayer de canaliser la société française vers ce qu'elle accepte, et, à la limite, je me demande s'il ne faudrait pas un référendum demandant aux Français s'ils veulent plus de cotisations ou moins de retraites.

Roland Dumas, au cours de son traditionnel exposé de politique étrangère, évoque la situation en Grande-Bretagne en faisant remarquer qu'après la démission du chancelier de l'Échiquier, Nigel Lawson, le remplacement du ministre des Affaires étrangères par celui de l'Intérieur a fait là-bas au moins un heureux, le ministre de l'Intérieur.

Cette allusion à Pierre Joxe — dont chacun connaît l'envie de s'installer au Quai d'Orsay — fait rire tous les ministres, sauf l'intéressé.

François Mitterrand écrit à George Bush à propos de la Pologne et de la Hongrie. Pour lui, le moment n'est peut-être pas encore venu de dissocier pleinement le cas de ces deux pays de celui des autres pays de l'Est européen dans le domaine des « moyens de la sécurité », comme le souhaitent les Américains, même s'il faut s'y préparer. Il n'imagine pas que l'URSS laisse ces deux pays quitter son orbite.

François Mitterrand écrit à Michel Rocard pour lui signifier son accord sur le projet de rapprochement entre le Crédit Lyonnais et Thomson-CSF Finance, mais il s'inquiète des modalités de cette opération (prise de participation de la seconde, filiale privée à 49 % d'une société nationale dans le capital de la première, très grande entreprise publique) qui risqueraient de conduire à une privatisation partielle d'une entreprise publique de premier rang. Le Président ne manque pas une occasion de faire respecter le « ni-ni » qui résume décidément sa politique industrielle.

François Mitterrand : On vient encore de me rapporter un dîner entre Rocard et Peyrefitte. Vous imaginez ! Peyrefitte est peut-être un homme parfaitement respectable et sans doute intéressant, mais, politiquement, il ne faut pas voir ces gens-là. Ça ne sert à rien.

Jeudi 9 novembre 1989

Je suis à Séville, à la demande du Président, pour préparer l'Exposition universelle. J'ai l'idée de faire du pavillon français une bibliothèque et un centre culturel français qui resteraient sur place après la fin de l'Exposition. Ce sera le programme du concours.

Alors que François Mitterrand est au Danemark et Helmut Kohl en Pologne, le Mur de Berlin s'écroule. Les autorités est-allemandes ouvrent leur frontière vers l'Ouest. Au cours de cette nuit d'allégresse, des milliers de Berlinois de l'Est s'engouffrent dans les brèches du Mur. J'ai idée que Gorbatchev n'est pas pour rien dans ce renversement, dans cette fin d'un monde.

Vendredi 10 novembre 1989

Helmut Kohl se rend à Berlin-Ouest depuis Varsovie, quelques heures après l'ouverture du Mur. Il déclare : Je reconnais la frontière avec la Pologne en tant qu'Allemand de l'Ouest, mais je ne suis pas habilité à parler au nom de l'Allemagne tout entière, et l'Histoire a sa dynamique.

Réunion du Comité central du Parti est-allemand : annonce d'élections « libres et secrètes ». Gorbatchev est-il aussi derrière cela ?

François Mitterrand, resté à Copenhague malgré les conseils de Jacques Pilhan qui lui conseillait d'aller à Berlin, déclare : Cet événement heureux marque un progrès de la liberté en Europe. Il est vraisemblable que ce grand mouvement populaire sera contagieux, c'est-à-dire qu'il ira ailleurs et plus loin... Nous sortons d'un ordre établi, celui mis en place à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, que, d'une façon très sommaire, très inexacte, on appelle l'« ordre de Yalta ». Cela ne peut que réjouir ceux qui, comme moi, appelaient cette sortie de leurs vœux... Mais nous sortons d'un ordre établi et nous ne pouvons pas dessiner un nouvel équilibre. Ce qui veut dire que cela ira sans doute bien mieux, mais que ce sera aussi plus difficile.

Lorsque Michel Rocard, à Paris, salue avec enthousiasme la paix retrouvée, François Mitterrand commente, acide, en privé : La paix ! Comment peut-il parler de paix ? C'est tout le contraire qui nous attend ! Décidément, il ne comprendra jamais rien à la politique étrangère ! Jamais Gorbatchev n'acceptera d'aller plus loin. Ou alors il sera remplacé par un dur. Ces gens jouent avec la guerre mondiale, sans le voir.

En Bulgarie, limogeage de Todor Jivkov, au pouvoir depuis 1954. Il cède la place à son ministre des Affaires étrangères (depuis 1971), Mladenov.

Gorbatchev est-il derrrière tout cela ? Peut-être pas, après tout. Margaret Thatcher fait parvenir à François Mitterand une copie de sa lettre à Mikhail Gorbatchev qui lui avait fait part de son inquiétude devant l'évolution des événements en RDA et dans l'ensemble des pays de l'Est. Elle estime elle aussi que la rapidité avec laquelle se produisent ces changements recèle un risque d'instabilité. Elle rappelle qu'elle a publiquement souligné la nécessité de procéder dans un ordre qui préserve la stabilité, et de mûrement réfléchir à la suite à donner à ces événements. Elle assure Gorbatchev qu'aucun pays de l'Ouest n'a la moindre intention d'intervenir en RDA ni d'agir de façon susceptible de nuire aux intérêts de la RDA ou de l'Union soviétique. Elle souligne que le gouvernement britannique reste attaché à l'accord quadripartite de 1971 sur Berlin et attache beaucoup d'importance à la disposition stipulant que les quatre gouvernements s'efforceront d'éliminer les tensions et de prévenir d'éventuelles complications. « Madame T. », comme l'appellent ses collaborateurs, est de plus en plus soucieuse de créer une coalition des Quatre destinée à contrer les ambitions de Kohl.

Dimanche 12 novembre 1989

Au Club de la presse, sur Europe 1, Georges Marchais défend bec et ongles les avancées obtenues par le communisme à l'Est. Le socialisme, reconnaît-il, traverse une crise de croissance, alors que la crise du capitalisme est une crise du système. Nuances d'une dialectique moribonde...

Lundi 13 novembre 1989

Concernant la monnaie unique, le Conseil des ministres de l'Économie et des Finances des Douze décide de transmettre le rapport du groupe de haut niveau au Conseil européen ; les Douze prennent note d'un document présenté par le Royaume-Uni et exprimant une approche différente de l'Union économique et monétaire.

Dans le journal Bild Zeitung, Hans-Dietrich Genscher réaffirme solennellement le caractère intangible des frontières à l'Est. Cet homme sait décidément ce qu'il faut dire pour compenser les maladresses du Chancelier. A moins qu'il ne s'agisse là d'un très subtil partage des rôles.

A propos du projet de réforme constitutionnelle qui permettrait à un simple citoyen de saisir le Conseil constitutionnel, trois questions se posent : 1) Faut-il une exception d'illégalité (c'est l'avis de Robert Badinter) soulevable à tout moment, ou un recours enfermé dans des délais ? La solution de Robert Badinter renforcerait davantage les libertés, mais risquerait de faire naître beaucoup de contentieux (cela permettrait l'annulation d'une loi appliquée depuis plusieurs années). 2) Peut-on invoquer tout argument, ou seulement les « droits fondamentaux » ? 3) Faut-il que la réforme passe en Conseil des ministres avant la fin 1989 ?

Le Président veut une révision constitutionnelle qui permettrait à tout Français de saisir le Conseil constitutionnel s'il estime ses droits fondamentaux méconnus (14 Juillet), puis en formulant le voeu que tout Français, lorsqu'il sera fait application d'une loi qui n'aurait pas été soumise au Conseil constitutionnel, puisse faire valoir en justice que cette loi manque aux droits fondamentaux (26 août). Robert Badinter veut l'institution d'une exception d'inconstitutionnalité pouvant être soulevée devant l'ensemble des juridictions françaises, avec renvoi au Conseil constitutionnel, aboutissent à généraliser cette exception qui pourrait être invoquée dans tous les cas d'inconstitutionnalité (à l'exception seulement de ceux qui sont liés à la procédure d'élaboration de la loi).

Le projet devrait pouvoir être envoyé au Conseil d'État avant la fin du mois ; à moins d'un hiatus entre l'adoption du projet par le Conseil des ministres et son envoi aux assemblées, la révision sera discutée au cours du premier semestre 1990.

Deux questions méritent encore d'être signalées :

1 L'exception d'inconstitutionnalité peut-elle être soulevée devant les juridictions d'instruction ?

2 Le Conseil constitutionnel, lorsqu'il constate la non-conformité d'une disposition législative, est-il habilité à fixer lui-même les modalités d'application de sa décision ?

Beaucoup poussent François Mitterrand à avancer le Sommet européen de Strasbourg pour parler de la chute du Mur de Berlin. Il ne le souhaite pas : Il n'y a rien d'urgent. Puis il accepte d'improviser un dîner des Douze, samedi prochain, à l'Elysée : Pour occuper le terrain, mais cela ne servira à rien.

Mardi 14 novembre 1989

A midi, coup de téléphone de Mikhaïl Gorbatchev au Président : Kohl m'a dit en secret qu'il tenait ferme contre ceux qui, en RFA, poussent à la réunification. Et moi, je ne peux pas aller plus loin.

Qui ment : Kohl ? Gorbatchev ? Les deux ? L'hypothèse selon laquelle aucun des deux ne ment est peut-être la moins plausible, mais c'est pourtant, à mon avis, la plus vraisemblable. Kohl a fort bien pu le dire et le penser à ce moment-là.

Mercredi 15 novembre 1989

Conseil des ministres. A propos du collectif budgétaire, Jean-Pierre Chevènement se plaint de l'annulation de crédits dans son secteur. Le ministre du Budget lui répond. Chevènement veut reprendre la parole, mais le Président : Vous n'avez pas la parole. Ce débat est clos.

Le Président enchaîne : Il se développe toute une campagne médiatique pour que je décide d'avancer la date du Conseil européen de Strasbourg. L'ancien président [Valéry Giscard d'Estaing] saute sur toutes les idées qui passent. Si j'ai décidé une réunion informelle [qui réunira les chefs d'État ou de gouvernement des Douze, le 18, à l'Élysée], c'est précisément pour ne pas encombrer le Conseil de Strasbourg [des 8-9 décembre] qui a pour tâche principale de parachever la construction européenne avec la Charte sociale, la monnaie, etc.

Certains, qui voudraient que l'on multiplie les parlotes, offriraient volontiers à la Grande-Bretagne, peut-être à la RFA, l'occasion de ne rien faire. Il y a une propension des responsables politiques et de la presse à vouloir tout, tout de suite, sans tenir compte du temps. Si nous nous étions réunis avant samedi, nous n'aurions parlé que de la réunification, alors que cette question n'est plus au premier plan.

Gorbatchev ne peut pas supporter à la fois la dégradation économique de son pays, les tensions des nationalités, la perte d'influence sur ses satellites et la remise en cause des pactes et des frontières. Demander cela, c'est le pousser à la culbute. Évoquer les problèmes des frontières risque de réveiller la Roumanie, la Moldavie, la Transylvanie, la Rhénanie, la Prusse-Orientale, la Mazurie... J'ai déjà reçu un message personnel de Gorbatchev, comme sans doute les autres dirigeants occidentaux, indiquant clairement son non possumus. Cela conduira sans doute le Chancelier Kohl à adopter une attitude plus prudente.

Puis le Président critique Valéry Giscard d'Estaing qui, sur RTL, dimanche, a souhaité l'adhésion prochaine de la RDA à la Communauté et évoqué les problèmes de défense en Europe, ce qui est sans doute le meilleur moyen de tout déstabiliser.

A propos du Sommet américano-soviétique qui doit se tenir les 2 et 3 décembre prochains à Malte, le Président réplique vivement à ceux (Giscard, encore) qui déplorent l'absence de la France : Dites-moi ce que peuvent se dire les deux principales puissances qui influerait sur le sort de l'Europe (en dehors du veto à la réunification que Gorbatchev réitérera naturellement) ? Quelle différence par rapport à l'époque de Staline ou de Brejnev ! Face aux mouvements populaires, à leurs propres problèmes, à l'affirmation de la Communauté, les deux Grands sont obligés de suivre le mouvement. Et il faudrait que j'aille rendre compte sur un bateau de guerre étranger aux deux grands tuteurs de la planète qui me remercieraient poliment et passeraient aux choses sérieuses après m'avoir congédié ? Et ceux qui me demandent de le faire parlent de la grandeur de la France et de l'Europe ! Si l'on me proposait de m'asseoir à la table des négociations sur le désarmement, je refuserais, puisque la seule demande qui me serait faite serait d'abandonner la force de frappe de la France. C'est peut-être dommage, mais on n'en est pas au point où les rencontres de ce genre pourraient se tenir en la présence de l'Europe.

Michel Rocard demande le droit de recourir à l'article 49.3 pour faire voter le budget. Le Président : L'appréciation appartient au Premier ministre. C'est un droit constitutionnel, je n'ai aucune raison de rogner sur ce droit. Le gouvernement assume les services qu'il doit remplir. Parmi ces services figure la durée.

Conseil de Défense restreint. Y assistent Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement, l'amiral Lanxade, le général Schmitt et Jean-Louis Bianco. On soumet au Président les plans de frappe atomique. Le Président : La situation actuelle est peut-être plus dangereuse que la précédente. Elle peut mener au réveil des nationalités. La RFA, à très long terme, ne voudra-t-elle pas prendre plus que la RDA ?

A l'Élysée comme au Quai d'Orsay, chacun reconnaît cependant qu'un responsable européen, et un seul, le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, aura fait preuve de perspicacité. Depuis plus d'un an, il n'a cessé de répéter à ses interlocuteurs que la RDA allait bouger, que la vieille garde menée par Honecker allait être balayée et qu'une évolution à la polonaise avait des chances de s'y produire.

Roland Dumas me raconte que Mikhaïl Gorbatchev lui a fait, à Moscou, l'éloge de la social-démocratie. Et lui a dit sa grande préoccupation face au danger allemand en Europe : Il ne faut pas toucher aux ensembles des pactes.

A présent, Gorbatchev ne contrôle peut-être plus ces évolutions. Il doit seulement les préférer à la violence.

Jeudi 16 novembre 1989

Michel Rocard a l'intention de se rendre au Conseil européen à Strasbourg. Il voudrait y prendre la place de Roland Dumas. Mais il n'a pas son expérience des négociations. François Mitterrand demande qu'on prévienne Dumas et qu'on fasse en sorte que le Premier ministre ne vienne qu'à un certain moment.

Après trois jours de discussions agitées, le Sénat adopte le texte sur le financement de la vie politique. Relancé par Daniel Percheron, le débat sur l'amnistie repart de plus belle ; il évoque l'amère solitude de quelques personnalités montrées du doigt, dénonce le manque de courage de tous les politiques et réclame que soit rétablie la disposition supprimée. La Haute Assemblée ne le suit pas mais, chez les socialistes, c'est reparti !...

Vendredi 17 novembre 1989

François Mitterrand confirme par écrit à Michel Rocard qu'il ne voit pas d'objection de principe à la mise en commun des activités de construction de satellites entre l'Aérospatiale et Alcatel, sous forme d'une société détenue à 50 % par chacune.

En ce qui concerne le statut de Framatome, il demande l'égalité absolue des parts du capital détenues par les entreprises publiques, Commissariat à l'énergie Atomique et Électricité de France, d'une part, par les entreprises privées, CGE et Dumez, d'autre part ; il veut aussi que le gouvernement impose la nécessité d'un accord explicite de l'actionnaire public sur la désignation ou la révocation du président, la fixation d'une règle sur la détermination du dividende empêchant qu'il dépasse la moitié des bénéfices, afin de préserver les moyens de développement de l'entreprise, des décisions conjointes sur un certain nombre d'orientations stratégiques dont la liste reste à établir : alliances internationales, politique d'exportation, grandes diversifications...

Le Chancelier fédéral d'Autriche, Frantz Vranitzky, propose, pour la réunion des Douze, demain 18 novembre, à Paris, l'installation à Vienne des nouvelles institutions européennes qui viendraient en aide à l'Est. Déjà un pays candidat pour accueillir le siège de la Banque de l'Europe...

Les Pays-Bas font officiellement connaître leur hostilité à ce dernier projet. Ils préfèrent un élargissement des compétences de la Banque Européenne d'Investissement.

La question des frontières préoccupe George Bush. Au cours de deux entretiens téléphoniques avec le Président français, à la veille du dîner des Douze, il lui assure que sa prochaine rencontre avec Gorbatchev, à Malte, ne sera pas un nouveau Yalta, qu'on n'y discutera que du désarmement nucléaire des deux pays, et qu'il n'est pas question d'y aborder le problème des frontières européennes ni celui de la réunification allemande.

Samedi 18 novembre 1989

20 heures. Les douze chefs d'État et de gouvernement de la CEE, Jacques Delors et Michel Rocard sont réunis à l'Élysée pour un dîner à l'invitation de François Mitterrand. Le Président ouvre la discussion en posant quatre questions :

- Faut-il aider tout de suite les pays de l'Est, ou attendre que le processus démocratique soit plus engagé ? Son avis est qu'il faut aider immédiatement la Pologne et la Hongrie, peut-être aussi la RDA.

- Faut-il soulever la question des frontières ? Pour sa part, il y est franchement hostile.

- Quelle attitude faut-il avoir par rapport à Gorbatchev ? Sa propre réponse est qu'il ne faut pas le déstabiliser.

- Que pouvons-nous faire dans le cadre de la Communauté ? Lui-même commence par répondre : On pourrait donner mandat au président de la Communauté et à la troïka pour... Mais il ne développe pas et se borne à ajouter : Il faut tenir compte de l'inquiétude de nos partenaires habituels.

Rien n'est dit explicitement sur la réunification.

Helmut Kohl, lui, s'exprime très longuement : Je vous parle en tant qu'Allemand, mais aussi en tant que Chancelier. Pour la majorité de mes concitoyens, la raison d'État commande que la RFA reste dans la Communauté. Je vous confirme solennellement mon engagement européen. Je vois deux raisons à l'évolution à l'Est: l'Alliance est restée stable grâce à la double décision de 1983 [le Chancelier fait allusion au discours de François Mitterrand au Bundestag] et le fait que la Communauté soit dynamique.

Le déclencheur de tout cela est Gorbatchev. Nous devons souhaiter son succès. Mais je dois respecter la volonté des Allemands de l'Est. Pour ce qui est de la Communauté, chacun peut monter dans un train, mais le train, lui, doit continuer à avancer.

L'Espagnol Felipe Gonzalez: Nous devons d'abord nous montrer contents. Il faut traiter chaque pays selon ses mérites. Il insiste beaucoup sur les questions de sécurité. Il faut aider Gorbatchev. Il faut l'Union économique et monétaire et le renforcement de la coopération politique.

Margaret Thatcher : Il ne faut pas évoquer la question des frontières, sinon on risque la balkanisation. Il ne faut pas réagir sous le coup de l'euphorie et de l'émotion. Il faut renforcer la stabilité de l'OTAN et, pour le moment, du Pacte de Varsovie. Il faut aider plutôt que consentir des prêts, car ces pays sont trop endettés.

L'Irlandais James Haughey : L'unité de la Communauté est importante. Elle sert de référence aux pays de l'Est. Il faut aider Gorbatchev.

Michel Rocard insiste sur la nécessité de participer à la formation des hommes qui devront s'atteler à la reconstruction de l'Est.

Jacques Delors décrit l'état économique de la Pologne, de la Hongrie et de la RDA ; il explique les différentes formes d'accords possibles entre la Communauté et chaque pays. Il insiste sur la nécessité de ne pas oublier la Yougoslavie.

L'Italien Giulio Andreotti: Il faut maintenir les alliances. La CSCE, c'est important.

Le Belge Wilfried Martens : Il faut aider Gorbatchev.

Le Portugais Cavaco Silva : Il faut le Grand Marché de 1992, et quelque chose en plus. Il faut aller plus loin. Il ne faut pas oublier non plus l'Afrique et l'Amérique du Sud.

Pendant tout le repas, on ne souffle pas mot de la réunification. Le Chancelier fait pour qu'on n'en dise rien. Au dessert, Margaret Thatcher met les pieds dans le plat. Helmut Kohl cite alors une obscure déclaration d'un Sommet de l'OTAN de 1970 disant que l'OTAN est favorable à la réunification.

Margaret Thatcher : Mais cette déclaration date d'un moment où on pensait qu'elle n'aurait pas lieu !

Helmut Kohl : Oui, mais nous l'avons décidé ! Et cette décision vaut toujours. Et vous ne pouvez pas empêcher le peuple allemand de vivre son destin !

Margaret Thatcher trépigne, folle de rage : Vous voyez, vous voyez !

François Mitterrand paraît l'approuver.

Le Danois Poul Schlüter : Une banque pour l'Europe de l'Est ? Pourquoi pas ? Mais faut-il vraiment de nouvelles institutions ?

Le Grec Khristos Sardzetakis : Oui à la Banque.

Jacques Santer, le Luxembourgeois, est lui aussi plutôt favorable à la Banque européenne.

Le Néerlandais Rudolf Lubbers félicite Helmut Kohl pour son attitude face aux événements de RDA, tout comme le Belge Martens et Haughey, l'Irlandais, l'ont déjà fait : Il faut traiter les pays au cas par cas. La Banque de l'Europe ? Non. Il y a déjà beaucoup d'institutions. Il est préférable d'utiliser le Conseil de l'Europe.

Le Président propose ses conclusions.

Margaret Thatcher déclare qu'elle n'est pas d'accord sur la banque pour l'Est.

Le Président : Peut-on quand même l'étudier ?

Sous la pression des autres participants au dîner, qui souhaitent partir, Margaret Thatcher est obligée d'acquiescer.

Deux autres dîners ont lieu en même temps : celui des Affaires étrangères et celui des sherpas. Au cours d'un dîner parallèle que je préside, j'expose aux représentants des Douze le projet de la Banque de l'Europe. Opposition générale, ricanements. Sauf de l'Italien.

En présentant à la presse les conclusions du dîner, le Président annonce que le projet est mis à l'étude et qu'il sera à l'ordre du jour de Strasbourg.

Le congrès du Parti socialiste, en mars prochain, probablement à Rennes, se prépare dans les pires conditions. Pierre Mauroy vient dire au Président que, si les mitterrandistes présentent deux motions, ce sera l'éclatement définitif du « courant Mitterrand ».

Le Président : Ah bon ! Vous croyez ?

C'est tout. Pas d'autre incitation à l'éviter. Pierre Mauroy demande au Président s'il accepterait de le recevoir avec Laurent Fabius et Lionel Jospin, lui-même tentant une médiation. Le Président lâche un oui de lassitude.

Pierre Mauroy pense que si Fabius s'obstine à présenter une motion, il apparaîtra comme le diviseur et ne sera jamais présenté par le Parti comme candidat à l'Élysée en 1995 : Ce n'est pas son intérêt. Pourquoi le fait-il ? A mon avis, François Mitterrand l'y pousse.

Le Congrès américain vote une aide de 852 millions de dollars à la Pologne.

Dimanche 19 novembre 1989

A Prague, douze mouvements indépendants constituent, sur l'initiative de Vaclav Havel, un « Forum civique » qui propose aux autorités tchécoslovaques l'ouverture de négociations sur la situation critique du pays.

Lundi 20 novembre 1989

L'Assemblée générale de l'ONU adopte la Convention internationale sur les droits de l'enfant.

A La Haye, le président indique au Premier ministre hollandais qu'il demandera à Strasbourg à ce que la Conférence intergouvernementale de révision du Traité ait lieu avant la fin de 1990. Rudd Lubbers accepte. Pourtant, les Néerlandais restent les meilleurs alliés des Britanniques.

Hans-Dietrich Genscher est lui aussi d'accord pour que la conférence intergouvernementale s'ouvre avant la fin 1990, mais pas Helmut Kohl, confronté aux événements de RDA et à la perspective d'élections générales à l'automne 1990 : pas de cactus européen en pleine campagne.

Victoire écrasante de Slobodan Milosevic à la première élection présidentielle au suffrage universel en Serbie.

Mardi 21 novembre 1989

En RDA, nouvelle manifestation à Leipzig en faveur d'une accélération des réformes. Apparition, pour la première fois, de slogans favorables à la réunification.

François Mitterrand écrit à Margaret Thatcher sur la Charte sociale. Il faut, dit-il, se mettre autour d'une table et examiner point par point les choses auxquelles tiennent Paris et Londres, et celles que Londres refuse. Il ajoute qu'il tient à cette Charte et l'exhorte à travailler concrètement la question. Il lui propose de clarifier le principe de subsidiarité et fait référence aux modalités propres à chaque pays ; il exclut toute extension des compétences de la Communauté. Voilà qui devrait rassurer la Dame de fer, avant Strasbourg.

Quatre pays membres de la CEE (Royaume-Uni, RFA, Belgique et Pays-Bas) soulèvent des objections a priori à l'idée du Président français de créer une Banque européenne pour le développement et la modernisation de l'Europe de l'Est, affirme ce matin un journal d'Amsterdam, De Volkskrant (centre gauche). Il souligne que les chefs d'État et de gouvernement de la CEE ont évoqué cette question à leur réunion informelle de samedi soir, à Paris, en termes généraux, et n'ont donné leur feu vert qu'à une étude du projet. Il y aura sans nul doute encore des possibilités d'enterrer le projet pour des raisons techniques et administratives, sans brusquer le chef de l'État français. A l'issue de la réunion, M. Mitterrand, pour sa part, a présenté le mandat donné pour l'étude du projet comme une forme déguisée d'approbation, précise le journal néerlandais, ajoutant que le projet a été reçu froidement à la Commission européenne de Bruxelles. Bien informé : de fait, Bruxelles fera tout pour que soit rejeté un projet qu'elle ne contrôle pas.

François Mitterrand téléphone à Mikhaïl Gorbatchev pour discuter de l'évolution à l'Est. Le leader soviétique demande au Président français de bien laisser entendre à Helmut Kohl qu'il peut faire tout ce qu'il veut avec la RDA, mais à deux conditions intangibles : ne toucher ni aux traités en général, ni aux frontières en particulier. Donc, pas de réunification !

Jean-Claude Trichet et Pierre Pissaloux, en parfaits fonctionnaires du Trésor, m'apportent le projet de traité, que je leur ai demandé, instituant la Banque de l'Europe. Il sera distribué aux participants au prochain Comité monétaire, après-demain. Stratégie du fait accompli : un tel texte la rend déjà presque réelle.

Mercredi 22 novembre 1989

Au Conseil des ministres, François Mitterrand : En Hongrie et en Pologne, c'est pire qu'au Venezuela ou au Brésil ! Non seulement leur économie est en ruine, mais ces pays ne disposent même pas d'économistes capables de chiffrer les besoins et de proposer des programmes d'aide. Alors, on va payer, mais sans très bien savoir comment cet argent va être utilisé.

A l'occasion de la réception annuelle du corps préfectoral, qu'il offre au palais de l'Élysée, François Mitterrand évoque la réaction de « solidarité » que la Communauté européenne manifeste à l'égard des pays de l'Europe de l'Est : Comment aider à ce que réussisse ce mouvement populaire qui n'a eu d'équivalent, dans l'Histoire, qu'en 1789 ? demande-t-il avant de répondre que la priorité est celle de la formation des élites. Aux yeux du chef de l'État, cette tâche revient aux pays qui... ont su bâtir un système très structuré dans leurs administrations publiques. Il ajoute: J'attends des fonctionnaires que vous êtes qu'ils servent de relais pour que, partout où il y a des institutions, des organismes, des associations, les Français s'engagent dans cette œuvre de formation des personnes venues des pays de l'Est. Vous pouvez inciter l'ensemble des responsables de toutes les forces économiques, culturelles, sociales et associatives à éveiller cet intérêt.

Après avoir indiqué qu'il a demandé au Premier ministre et au ministre de l'Intérieur de dresser des plans pour que nous soyons capables de répondre à ce besoin de formation, le Président déplore que certaines grandes écoles aient réduit le nombre des bourses qu'elles accordent à des étrangers. Il demandera que ce budget soit accru pour répondre à la demande, en mettant l'accent sur l'importance du lien qui unit celui qui enseigne à celui qui est enseigné, et qui dure toute la vie.

François Mitterrand : Même si la réunification a lieu un jour, jamais la Prusse, c'est-à-dire la RDA, n'acceptera de passer sous le contrôle de la Bavière, c'est-à-dire de la RFA.

Cela n'aura pas duré longtemps : à peine élu, le nouveau Président du Liban, René Moawad est assassiné. Exactement comme Gemayel, il y a sept ans.

Jeudi 23 novembre 1989

Un rapport de la Banque mondiale estime que, pour enrayer le déclin de l'Afrique subsaharienne, l'aide publique au développement devrait passer à 22 milliards de dollars par an d'ici à l'an 2000, soit le double de son niveau de 1986. Avec ce qui se passe à l'Est, l'Afrique est en passe d'être oubliée.

Première réunion du Comité monétaire où il est question de la Banque de l'Europe. Tour d'horizon sceptique et poli.

Vendredi 24 novembre 1989

Je rencontre à Moscou Vadim Zagladine, l'inébranlable conseiller de Mikhaïl Gorbatchev après avoir été celui de Leonid Brejnev. Il me paraît résigné au rapprochement — au moins économique — entre les deux Allemagnes : L'intégration de la RDA et de la RFA est inévitable d'un point de vue économique, à la fois pour profiter des avantages mutuels et pour fixer la population. Cela peut créer un pont entre la Communauté européenne et le Comecon. L'intégration économique de l'Europe ira beaucoup plus vite qu'on ne le croit ; au-delà de cette intégration économique se profile l'intégration politique, qui se fera d'abord par une confédération.

La seule période où l'unité allemande a été totale a été le Troisième Reich. Si le peuple allemand demande le retrait des forces soviétiques, il se fera. Tout va si vite, les télégrammes ne suivent plus... Les États-Unis voudront rester avec nous dans l'Allemagne réunifiée...

C'est la première fois que j'entends un responsable soviétique envisager aussi froidement la réunification.

Concernant la Banque de l'Europe, les Soviétiques posent de nombreuses questions techniques et se montrent très intéressés. Ils comprennent l'importance financière et politique du projet, qu'ils considèrent comme la première manifestation concrète de ce qu'ils appellent la maison commune. Il est possible qu'à la suite de cette conversation, Mikhaïl Gorbatchev parle de la Banque au Président Bush à Malte, et la cite comme un projet important dans le discours qu'il doit prononcer jeudi à Milan sur l'avenir économique de l'Europe.

Pour ce qui est de la situation en Europe de l'Est, Vadim Zagladine me dit que personne ne contrôle plus rien ; que leur homme en Tchécoslovaquie était Adamec (le Premier ministre, très réformiste), que si le peuple de RDA réclame la réunification, nul ne pourra s'y opposer, pas même l'URSS. Il faudra alors que les quatre Alliés contrôlent la situation. En URSS, il s'attend à ce que 90 % des dirigeants locaux soient balayés aux élections de janvier prochain.

Je le trouve tendu, hésitant, incertain, inquiet. De fait, rien n'est plus contrôlable, et cela désoriente jusqu'au plus occidental des diplomates soviétiques.

Joachim Bitterlisch, l'un des collaborateurs de Kohl, appelle Hubert Védrine pour lui annoncer une prochaine note du Chancelier proposant un calendrier de mise en place de l'Union économique et monétaire : Le Chancelier souhaite un accord là-dessus avec le Président Mitterrand avant Strasbourg.

En Roumanie, réélection à l'unanimité de Nicolae Ceausescu (au pouvoir depuis 1965) au poste de secrétaire général du Parti. Il exclut toute remise en cause du socialisme et condamne les déviations qui se produisent dans les autres pays d'Europe de l'Est.

En Tchécoslovaquie, démission en bloc des membres du Parti communiste. Éviction de plusieurs responsables de la répression du «printemps de Prague ».

Le Comité central du Parti communiste italien approuve les propositions de réforme d'Achille Occhetto. Parmi elles, la disparition du mot « communiste » dans l'appellation du Parti !

Samedi 25 novembre 1989

Dans une interview au Financial Times, Egon Krenz, président du Conseil d'État de RDA, annonce des élections libres dans son pays avant la fin 1990. François Mitterrand : Vous voyez bien qu'il faut que j'y aille ! Cela devient une démocratie. Vous allez voir, ces Prussiens vont tenir tête aux Bavarois. Ils ne se laisseront pas avaler par eux !

Le voyage est prévu pour dans un mois. Beaucoup, ici, estiment qu'il tombe mal.

Dimanche 26 novembre 1989

Premier tour de deux législatives partielles à Marseille et en Eure-et-Loir. Poussée du Front national : sa candidate arrive en seconde position à Marseille (33,04 %), avec treize points de mieux qu'en 1988, et en première position à Dreux (42,49 %), où le candidat socialiste est carrément éliminé !

François Mitterrand téléphone à George Bush : Je reconnais le gouvernement du Liban. Poussez les Syriens à éviter la guerre... Je vais demander aux Russes de faire de même.

Lundi 27 novembre 1989

Accord de commerce et de coopération entre la CEE et l'URSS.

Comme annoncé, Helmut Kohl écrit à François Mitterrand et lui propose un calendrier pour la mise en place de l'Union européenne. Lettre capitale et alambiquée dans laquelle le Chancelier ne dit rien de précis sur la conférence intergouvernementale qui doit réformer le Traité de Rome. Il ne parle que de la première phase de l'Union, qui n'implique aucun changement institutionnel. Il insiste surtout sur ce qui, à ses yeux, pourrait compromettre le déroulement de cette première phase, et donc l'objectif de convergence des économies. Il cite comme obstacle le déficit budgétaire de certains États membres (il doit songer à l'Italie), l'absence d'accord en vue sur l'harmonisation des taux de TVA et des autres taxes à la consommation. Il propose de donner mandat aux instances spécialisées compétentes d'établir un rapport pour le Conseil européen italien de la mi-décembre 1990. Autrement dit, les ministres des Finances et le Comité des gouverneurs seraient chargés de préparer la Conférence intergouvernementale en élaborant des principes — notamment stabilité des prix et indépendance des banques centrales — conformes aux principaux objectifs allemands. Il suggère une première discussion à Strasbourg sur les autres réformes institutionnelles et propose de charger les instances compétentes de régler les problèmes d'ici au Conseil européen de Dublin.

Il noie ainsi l'Union économique et monétaire dans un vaste projet de réforme d'ensemble des institutions de la Communauté et renvoie la décision politique portant sur la mise en place d'une Conférence intergouvernementale de réforme du Traité de Rome au Conseil européen italien de la mi-décembre 1990, tout en faisant dépendre cette décision du rapport des instances spécialisées compétentes. L'ouverture de la Conférence intergouvernementale paraît de la sorte reportée, au mieux, au début de 1991. Il fait en outre dépendre l'ouverture de cette conférence — et pas seulement sa date — du rapport des ministres des Finances et des comités spécialisés, mais aussi de l'application de la première étape.

Si telle est vraiment la position du Chancelier, cela signifie qu'il s'est aligné sur l'argumentation britannique. Et que tout est enterré. Les problèmes allemands vont balayer la construction européenne.

Le Conseil d'État rend son avis dans l'« affaire » du foulard islamique. Un compromis, comme il fallait s'y attendre : le foulard ne serait pas incompatible avec la laïcité, mais le prosélytisme ou les signes ostentatoires, oui. Lionel Jospin va devoir se débrouiller avec ça ! Il annonce pour bientôt une circulaire que les chefs d'établissement devront « aménager ». Il leur donne des instructions : demander aux jeunes filles de quitter leur foulard, dialoguer avec les parents ; en cas de refus, accueillir s'il n'y a pas prosélytisme, exclure après mesure disciplinaire s'il y a prosélytisme. Il estime qu'il faut faire confiance à la communauté éducative, cesser d'enflammer le débat et le ramener à ce qu'il est, à savoir un problème de terrain (six jeunes filles dans trois établissements).

Le Président est du même avis.

La circulaire aux chefs d'établissement sera soumise le 12 décembre au Conseil supérieur de l'Éducation nationale.

Mardi 28 novembre 1989

Incroyable ! Alors qu'il écrivait hier au Président français à propos du calendrier des discussions sur l'Union monétaire, Helmut Kohl ne lui a rien dit sur l'essentiel, à savoir ce qu'il annonce aujourd'hui à propos de la réunification : Nous apprenons en effet par des dépêches d'agence que, devant le Bundestag, il vient de présenter un plan en dix points visant à la réalisation de l'unité allemande dans le cadre de structures confédératives ! Personne, à Paris, n'en a été prévenu ! (Genscher avoue dans la soirée à Dumas qu'il a pris lui aussi connaissance de ce plan quand Kohl l'a évoqué devant le Bundestag. Teltschik, qui doit en être l'auteur, ne m'en a pas non plus soufflé mot. Lui aussi est un adepte de la stratégie du fait accompli...)

Dans ce plan très détaillé, le Chancelier affirme d'abord le droit à l'autodétermination des Allemands de l'Est à travers des élections libres. Il envisage ensuite la création d'une confédération germanique, première étape de la réunification. Il ne fixe aucun calendrier.

Enthousiasme en RFA — à l'exception des Verts, et notamment de Daniel Cohn-Bendit. Fortes réticences à Berlin-Est et à Moscou où l'on rappelle l'existence des deux alliances et l'intangibilité des frontières fixées à la Libération.

François Mitterrand : Mais il ne m'a rien dit ! Rien dit ! Je ne l'oublierai jamais ! Gorbatchev sera furieux ; il ne laissera pas faire, c'est impossible ! Je n'ai pas besoin de m'y opposer, les Soviétiques le feront pour moi. Pensez, jamais ils n'accepteront cette grande Allemagne face à eux ! En fait, Kohl est d'accord avec la RDA : il ne veut pas que des commissions gèrent les intérêts communs des deux Allemagnes. Mais il ne parle pas de modification du statut politique des Allemagnes. Il n'obtiendra rien de moi là-dessus avant que l'unité de l'Europe n'ait beaucoup progressé. Et en plus la RDA n'en voudra pas. Ce sont des Prussiens. Ils ne voudront pas être sous contrôle bavarois.

Conseil des ministres de l'Environnement des Douze. Accord sur la création d'une Agence européenne de l'environnement. Reste à déterminer où sera son siège. Il y a déjà quarante-quatre villes candidates !

Horst Teltschik réunit en début d'après-midi les trois ambassadeurs américain, britannique et français, pour leur expliquer les dix points présentés par le Chancelier devant le Bundestag. Il affirme que ce discours est le fruit d'une réflexion personnelle, mais aussi de nombreuses conversations menées avec les dirigeants amis de l'Allemagne (il cite notamment le Président Bush et François Mitterrand), des représentants de l'Est, des dirigeants de l'Union soviétique et des représentants des différentes formations politiques de République fédérale. Le Chancelier l'a prononcé aujourd'hui, prétend-il, pour saisir l'occasion que lui fournissait l'ouverture du débat budgétaire.

Teltschik affirme que tout cela a été plus ou moins négocié avec Moscou. D'après les contacts secrets qu'il a eus avec les Soviétiques, ceux-ci mettent actuellement deux conditions à la réunification : d'abord, que le Pacte de Varsovie soit maintenu ; ensuite, que le caractère étatique de la RDA ne soit pas remis en question. Mais ce sont, dit-il, des conditions que les Soviétiques avancent pour la période actuelle ; ils semblent, pense-t-il, ne pas y tenir pour la suite. Il raconte que les discussions se sont engagées avec les Soviétiques, qui sont venus nous trouver pour nous demander: « Vous voulez un traité de paix ? Avec qui ? Et comment concevez-vous l'unité de l'Allemagne si les pactes militaires existants doivent être conservés et les systèmes économiques maintenus ? » Ils ont paru montrer de l'intérêt pour une Conférence des quatre puissances. Les Allemands en ont déduit que le moment était venu, pour le Chancelier, d'exposer sur tout cela les idées qui lui sont personnelles.

Horst Teltschik souligne que les dix points constituent un tout et que ceux concernant plus spécialement les rapports entre la RFA et la RDA ne sauraient être dissociés des points relatifs aux implications internationales de la politique allemande du gouvernement fédéral. Les relations entre les deux Allemagnes font partie intégrante de sa politique en matière de relations Est/Ouest et de sa politique européenne, dont elles ne sauraient être dissociées. Le Chancelier s'efforce de trouver une date possible pour se rendre en RDA sitôt après le congrès de la SED, c'est-à-dire avant la visite de François Mitterrand dans ce pays ; il s'oriente vers le 19 décembre, ou pendant la période de Noël. Il tient à avoir des entretiens à Berlin-Est pour régler la question de la création d'un fonds de devises avant le 1er janvier 1990.

Le point 1 concerne les mesures d'urgence que doit prendre le gouvernement fédéral face à l'accroissement des mouvements de personnes en provenance ou à destination de la RDA.

Le point 2 vise à poursuivre l'action déjà entreprise entre les deux États allemands. Il s'agit en somme de la continuation de ce qui a déjà été fait.

Le point 3 apporte des précisions aux déclarations précédentes du Chancelier sur la nouvelle dimension que devraient revêtir les relations inter-allemandes, et donc l'aide que la République fédérale est disposée à consentir à la RDA. Il doit être entendu qu'un certain nombre de réformes devraient avoir atteint un point de non-retour dans la réalisation de la démocratie pour que ces mesures d'aide puissent être appliquées. Nous jugeons les déclarations du SED encore insuffisantes, précise Teltschik, en particulier lorsqu'on paraît considérer à Berlin-Est que ce sont les partis déjà établis, les Blockparteien, qui doivent seuls s'engager dans la compétition électorale, et lorsqu'on prétend que le socialisme ne doit pas être abandonné. Cela veut-il dire que les partis non socialistes ne seront pas admis à présenter des candidats ? Cela exclut-il la possibilité que soit formé un gouvernement non socialiste à Berlin-Est ? On ne saurait admettre en République fédérale que de tels principes soient avancés; on ne souhaite pas poser le problème sous la forme de pré-conditions, mais il y a des cas de figure que l'on ne saurait accepter.

Le point 4 reprend l'idée, avancée par Hans Modrow, le dirigeant est-allemand, d'une communauté contractuelle entre les deux États allemands. Il s'agit de renforcer le système d'accords existants, de faire fonctionner les commissions qui ont déjà été créées et de mettre en place une nouvelle commission chargée de traiter principalement les problèmes économiques et financiers.

Dans le point 5, le Chancelier avance l'idée de créer des structures confédérales. Teltschik fait remarquer que Helmut Kohl n'a pas parlé de confédération, ce qui impliquerait la conclusion d'un traité entre les deux États. Les structures confédérales ouvriraient une période de transition allant vers une future unité étatique. D'ailleurs, fait observer Horst Teltschik, il n'aurait pas été possible de parler de confédération sans poser le problème du maintien des deux États dans leurs alliances militaires respectives. Or, il est évident que la République fédérale entend rester dans l'OTAN. Mais, à la fin du processus, tout cela doit déboucher sur l'unité.

Très habile dialectique pour laisser tout ouvert sans être critiquable par personne. Et tout cela aurait été mis au point sans Genscher ! Quelle gifle pour le ministre !

Michel Rocard écrit à François Mitterrand qui a critiqué, mercredi dernier, en Conseil, la politique suivie dans les domaines des réseaux câblés, des nouvelles normes de télévision et de l'industrie de programmes. Pour lui, le câble semble désormais dans une phase de décollage. Il propose une communication à ce sujet au Conseil des ministres vers la fin janvier.

Retour sur les questions européennes : de Bonn, Joachim Bitterlisch, qui a rédigé pour le Chancelier la lettre et le calendrier de travail reçus hier, appelle Élisabeth Guigou pour s'assurer qu'il n'y a pas eu d'erreur d'interprétation. Cette conversation révèle d'abord deux erreurs de traduction. A la neuvième ligne du dernier paragraphe de la lettre, il fallait lire : perception de la TVA au lieu de hausse de la TVA. Dans le calendrier, au deuxième alinéa du paragraphe 2, au lieu de: le Conseil européen donne pour mission aux instances compétentes de régler les problèmes, il convenait de lire: le Conseil européen donne pour mission aux instances compétentes d'élaborer les questions qui y correspondent.

Singulier retour sur des détails de procédure communautaire, alors que se joue dans d'autres bureaux de la Chancellerie la réunification allemande...

Mercredi 29 novembre 1989

Cet après-midi, le Président m'entraîne pour une longue promenade. Il est de méchante humeur. D'abord à cause de Kohl et de son annonce-surprise ; ensuite à cause des socialistes, qu'il critique durement : Déficit d'explication, déficit social, déficit du Parti socialiste. Il y a, depuis plusieurs mois, un décrochage de l'électorat populaire. Il suffisait d'examiner de près les résultats des cantonales partielles pour s'en apercevoir. Les socialistes ne parviennent pas à récupérer l'électorat qui fuit le Parti communiste, et les bagarres surréalistes entre tendances ne font rien pour améliorer leur image.

Rocard mène une politique de l'autruche sur le problème de l'immigration. Il ne dit rien, il ne fait rien. Du coup, le Front national s'engouffre dans la brèche. Quand quelqu'un propose au Premier ministre une mesure, quelle qu'elle soit, il la refuse en disant : il ne faut rien faire qui puisse cristalliser les passions.

Au contraire de Pierre Mauroy, François Mitterrand pense qu'il faut que les courants socialistes se comptent au prochain Congrès afin que Fabius apparaisse comme le plus fort. Il ne souhaite donc pas de synthèse entre eux avant janvier. Jospin, Mauroy et Mermaz sont convaincus que c'est la mort du mitterrandisme au sein du PS, et le lui ont dit. Il n'a pas l'air de s'en soucier le moins du monde : Il est temps qu'ils s'assument et apprennent à vivre ensemble.

L'Assemblée fédérale tchécoslovaque supprime la notion de rôle dirigeant du Parti communiste dans la Constitution.

Jeudi 30 novembre 1989

A Rome, Mikhaïl Gorbatchev évoque l'avenir d'une Europe réconciliée, mais dans le respect des équilibres actuels. Afin de réaffirmer l'intangibilité des frontières issues de la guerre, il suggère une réunion au sommet, dès 1990, des trente-cinq membres de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE).

Hans-Dietrich Genscher vient voir François Mitterrand. Dumas assiste à l'entretien. C'est lui qui a arrangé le rendez-vous à la demande de son collègue allemand.

Le Président lui demande en plaisantant si l'Allemagne réunifiée resterait dans la CEE. Genscher lui répond pour la première fois que le gouvernement allemand a changé d'avis et qu'il est prêt à fixer, à Strasbourg, la semaine prochaine, la date de la Conférence internationale sur l'Union monétaire, afin que le mark reste dans l'UEM et ne s'en éloigne pas du fait de l'évolution à l'Est. Autrement dit, les Allemands sentent bien que la grogne commence à monter à Paris devant les actes unilatéraux de Bonn, et sont prêts à lâcher un peu de lest.

Peu après l'entrevue, le Président me confie avoir dit à Genscher : Ou l'unité allemande se fait après l'unité européenne, ou vous trouverez contre vous la triple alliance [France, Grande-Bretagne, Russie], et cela se terminera par une guerre. Si l'unité allemande se fait après celle de l'Europe, nous vous aiderons.

Brian Mulroney fait transmettre au Président, par notre ambassadeur à Ottawa, François Bujon de l'Estang, les impressions et conclusions qu'il rapporte de sa visite en Union soviétique et de l'entretien de six heures qu'il a eu hier soir à la Maison Blanche, autour d'un dîner de travail, avec le Président Bush. Comme toujours, des remarques fines et constructives.

Pour Mukoney, Mikhaïl Gorbatchev est solidement en selle et y demeurera. Il n'a aucun adversaire sérieux ni au sein du Comité central, ni au-dehors. Ses chances de survie dépendront avant tout des solutions qu'il saura apporter à la grave crise économique que traverse l'URSS, et de la réponse de l'Occident. Gorbatchev suit avec anxiété les développements en Allemagne et compte sur la France pour faire prévaloir dans la question allemande une approche souple et pragmatique. Il a montré un très grand intérêt pour la proposition de création d'une banque pour les pays d'Europe de l'Est. Brian Mulroney ajoute que Gorbatchev lui a dit : J'ai fait ce que j'avais à faire. Je pourrais partir, maintenant.

Mulroney a conseillé hier soir à Bush de soumettre à Gorbatchev, lors de leur prochaine rencontre de Malte, un ensemble de propositions de coopération entre les pays occidentaux et l'URSS. Il a suggéré au Président américain que François Mitterrand soit chargé par ses six partenaires d'aller informer Gorbatchev, au nom des Sept, des perspectives du prochain Sommet de Paris. Mulroney a constaté dans sa conversation avec Bush que Margaret Thatcher se trouvait aujourd'hui quelque peu mise à l'écart à Washington. Pour lui, la France peut jouer un rôle de catalyseur dans cette conjoncture historique. Bush et Gorbatchev pensent également que la France se trouve en position de jouer un rôle spécial dans l'évolution de la question allemande, notamment pour faire prévaloir une approche modérée, prudente et souple.

Tout cela tombe plutôt bien, avant la prochaine rencontre franco-soviétique à Kiev.

D'après une source italienne, Mikhail Gorbatchev aurait dit à Giulio Andreotti : Le plan de réunification allemande est absurde. Il faut s'en tenir à la CSCE et à l'intangibilité des frontières.

Vendredi 1er décembre 1989

Les Alliés vont devoir réfléchir aux répercussions de l'évolution des rapports inter-berlinois sur le statut de la ville : le maire de Berlin fait endosser par Helmut Kohl le projet de faire élire au suffrage direct les députés berlinois au Bundestag, ce qui n'est pas évident au regard de l'accord quadripartite.

François Mitterrand écrit à Helmut Kohl après sa rencontre avec Genscher. Il lui confirme qu'il posera à Strasbourg la question de la date d'ouverture de la conférence intergouvernementale sur l'Union économique et monétaire. Il déclare souhaiter vivement que l'ouverture de cette conférence soit fixée avant la fin de l'année 1990. Il propose au Chancelier d'en discuter avec lui le 4 décembre, lors de la réunion de l'OTAN à Bruxelles.

Ubuesque : la réunification allemande est en train de se faire sous nos yeux, et François Mitterrand et Helmut Kohl se bornent à parler de la date d'une Conférence monétaire européenne qui pourrait n'avoir lieu que dans dix-huit mois ! Tout cela parce que le Chancelier ne donne aucune prise à une discussion sur la réunification, qu'il laisse progresser sans en faire un sujet de négociation internationale. Et parce que nous voyons dans l'accélération de la construction européenne le meilleur rempart contre le dynamisme de la réunification.

Mikhaïl Gorbatchev est au Vatican. Il y fait deux propositions qui ne constituent pas tout à fait des surprises. En premier lieu, des consultations avec l'Italie, les États-Unis et, peut-être, le Conseil de sécurité de l'ONU sur le problème de la présence permanente en Méditerranée des flottes américaine et soviétique. (Cette suggestion rejoint un ancien plan soviétique de retrait des flottes américaine et soviétique de Méditerranée, lequel n'empêcherait pas la flotte soviétique de rester en mer Noire). Il propose en second lieu d'avancer à 1990 le nouveau Sommet des trente-cinq pays de la CSCE (pays européens, États-Unis et Canada) prévu pour 1992.

Pour l'heure, le Président Bush a réservé sa réponse à ce sujet. L'idée d'une réunion générale de tous les pays concernés par les changements en cours en Europe, notamment la résurgence de la question allemande, correspond à coup sûr à une nécessité qui ira croissant.

Le Parlement est-allemand supprime le rôle dirigeant du Parti dans la Constitution.

Samedi 2 décembre 1989

Sommet Bush-Gorbatchev à Malte à bord du paquebot Maxime Gorki, à quai et non au large, comme prévu, en raison du mauvais temps. Les deux Grands annoncent l'ouverture d'une ère nouvelle dans les relations internationales et décident d'accélérer les négociations sur le désarmement. George Bush affirme son soutien à la politique de Gorbatchev et son intention d'intégrer l'URSS à la communauté internationale.

Jamais Gorbatchev n'a paru aussi fort. Il a réussi la conquête de la direction du Parti et l'élimination progressive de ses adversaires. Les derniers représentants de la génération brejnévienne (Tchebrikov, Chtcherbitski) ont été mis à l'écart en septembre. Les conservateurs andropoviens (Ligatchev, Zaikov) sont marginalisés. Le Comité central, dernier refuge des apparatchiks, est aujourd'hui sans pouvoir réel. Gorbatchev tient le Bureau politique et le gouvernement. Chef de l'État, président de l'Assemblée, secrétaire général du Parti, il n'a pour le moment pas de concurrent direct. Il coopère étroitement avec son Premier ministre Rijkov et contrôle l'armée comme le KGB.

Mais l'économie et les structures sociales lui échappent : généralisation des pénuries, effondrement du rouble. Des réseaux sociaux (santé, enseignement, communications) sont détruits. La population s'éloigne de lui, doute de la perestroïka et constate qu'au bout du compte, cette forme de liberté que connaît l'URSS en cet instant n'est guère revitalisante pour le pays. On assiste à des velléités de sécession chez les Baltes, à des affrontements ethniques en Asie centrale, en Géorgie, en Arménie, en Ukraine. Une série d'élections régionales vont se tenir d'ici à mars. Les Soviétiques vont élire leurs représentants au sein des municipalités, aux conseils de région et aux parlements des quinze républiques fédérées. Ils rejetteront 90 % des hommes en place. Il est à parier que certaines assemblées élues feront valoir des revendications nationales.

Dimanche 3 décembre 1989

Le Front national remporte la législative partielle de Dreux et la cantonale de Salon-de-Provence. Commentaire de François Mitterrand: Je l'avais bien dit ! C'est une conséquence des querelles socialistes. Et de l'absence de politique de Michel Rocard.

A 7 sur 7, Michel Rocard tente de minimiser ces résultats. Sur l'immigration, il trouve cette singulière formule : La France ne peut accueillir toute la misère du monde. Qui l'a jamais cru ? Mais entendre un socialiste prononcer ces mots, dans ce contexte de montée de l'extrême droite, prend une résonance étrange.

En Tchécoslovaquie, le Président de la République, Gustav Husak, nomme un nouveau gouvernement fédéral. Sur les vingt et un membres du cabinet, seize sont encore membres du Parti communiste.

La direction du Parti communiste allemand (SED) se saborde. Émergence de nouvelles figures. Arrestation de quatre dirigeants de l'équipe Honecker.

François Mitterrand : Je suis impatient d'y aller.

Lundi 4 décembre 1989

Dans l'avion qui le conduit à Bruxelles au Sommet de l'OTAN, le Président est hors de lui. Alors qu'il avait pris soin de se présenter avec une demi-heure d'avance au-dessus de l'aéroport de Bruxelles, l'avion a reçu de la tour de contrôle l'ordre de se mettre en attente et de décrire des cercles autour de la capitale belge. Il y a, paraît-il, des « encombrements aériens » ! François Mitterrand arrive au Sommet, en rage, avec une demi-heure de retard. A sa demande, Roland Dumas est prié d'envoyer une lettre sèche à son collègue belge.

Les Alliés se montrent divisés devant les bouleversements de l'Est. Le Chancelier élude habilement toutes les questions embarrassantes. François Mitterrand refuse de parler de la réunification avant qu'on n'ait répondu sur la question des frontières germano-polonaises. Les Américains déclarent qu'ils refuseraient la réunification si l'Allemagne devait sortir de l'OTAN.

George Bush glisse à François Mitterrand : Gorbatchev me trouve prudent. C'est une façon de me qualifier plus aimable que celle des démocrates chez moi.

Dans les couloirs, je discute avec les Allemands et les Britanniques de la création de la Banque de l'Europe. Teltschik et Powell me confirment que le Chancelier et Margaret Thatcher donneront leur accord à sa création au Sommet de Strasbourg. Mais ils me prient de garder la chose secrète d'ici là.

A la demande de Pierre Mauroy, Michel Rocard reprendra l'amendement d'amnistie en seconde lecture au Parlement. François Mitterrand laisse faire : Qu'ils s'en débarrassent au plus vite ! Rocard croit qu'il réussira à faire proposer ça par les centristes. Il n'y arrivera pas. Les centristes sont des chrétiens, c'est-à-dire des hypocrites.

Mardi 5 décembre 1989

Pierre Mauroy a convaincu ce matin, une fois de plus, Rocard de réintroduire l'amnistie dans la loi sur le financement des partis, actuellement en discussion à l'Assemblée.

Helmut Kohl répond par une nouvelle lettre aux inquiétudes de François Mitterrand sur le calendrier de la construction européenne. Affirmant qu'il souhaite l'Union politique, il réitère sa proposition d'un simple rapport au Conseil européen de Rome, fin 1990, et ajoute que la Conférence intergouvernementale qui pourrait suivre devrait être organisée par ce même Conseil européen. Il souhaite également un élargissement des droits du Parlement européen. Mais rien sur la date de la Conférence que François Mitterrand veut voir fixer à Strasbourg, pour la rendre irréversible.

Le Président écrit aux Douze pour leur proposer l'ordre du jour de Strasbourg. On parlera de l'Union économique et monétaire et de la conférence intergouvernementale qui devra apporter des réponses en vue d'élaborer un nouveau traité. Il met clairement l'enjeu sur la table : Nous devons maintenant nous prononcer sur la date de la convocation de la conférence. Cette décision est d'ores et déjà perçue comme la preuve la plus claire que nous puissions apporter de notre volonté de faire franchir une nouvelle étape à la Communauté. On parlera ensuite du projet de Charte sociale et des conditions dans lesquelles pourront être effectivement appliqués les droits qui y sont inscrits. Puis de la liberté de circulation des personnes, de la lutte contre la drogue, de l'environnement, de l'audiovisuel ; enfin des aspects économiques de nos relations avec les pays de l'Est.

Le dîner permettra d'approfondir toutes les retombées politiques de l'évolution à l'Est.

François Mitterrand conclut : Le Conseil se tient à un moment où s'annonce une évolution dans l'histoire de notre continent, dont il est difficile encore de percevoir tous les ressorts et toutes les implications... Il est donc de l'intérêt de tous les Européens que la Communauté européenne se renforce et qu'elle accélère sa marche vers l'Union européenne.

Mercredi 6 décembre 1989

Au Conseil des ministres, le Président donne la parole à Lionel Jospin en l'appelant : monsieur le ministre d'État chargé de l'Éducation nationale et de tout cela... Sourires autour de la table.

Aujourd'hui, l'Assemblée aborde l'examen, en seconde lecture, du projet de loi sur le financement des partis. Après de longs débats, les socialistes ont repris l'idée de réintroduire l'amnistie supprimée en septembre. Dans le groupe, on nous explique avoir réussi à convaincre une fraction de la droite de se rallier à cette proposition.

Depuis longtemps déjà, une partie de l'UDF, persuadée par son trésorier Gérard Longuet, est plutôt bien disposée, mais elle ne veut en aucun cas paraître seule à voler au secours des socialistes. Certains responsables RPR voient des avantages à l'amnistie et seraient même prêts à la favoriser en sous-main, mais préféreraient que ce soit le gouvernement qui l'impose sans avoir à y prêter la main. Ainsi, ils en tireraient un double bénéfice : d'une part, ils se draperaient dans leur vertu pour condamner la gauche, d'autre part, ils espèrent profiter de l'amnistie qui serait votée malgré leur opposition. Reste donc le groupe centriste, dont le vote devient déterminant. Compte tenu de l'opposition du PC (moins par vertu que par illusoire conviction que son propre système de financement ne sera jamais mis au jour), l'UDC est en effet le seul groupe qui pourrait calmer les appréhensions de l'UDF. Soit l'adhésion des centristes entraîne celle de l'UDF, soit leur refus provoque celui de l'UDF.

Le PS a donc décidé de présenter à nouveau l'amendement instaurant l'amnistie dans sa version qui en exclut les seuls parlementaires. L'idée a même été un moment envisagée qu'il soit présenté par Michel Pezet, lequel, venant d'être inculpé lui-même, aurait ainsi symboliquement montré qu'il n'était pas question d'auto-amnistie ! Michel Rocard est intervenu pour que cette fantaisie soit abandonnée. Il souhaite en effet négocier avec les centristes, voire les charger de l'initiative de l'amendement. Le texte définitif est donc discuté dans les moindres détails avec l'UDC (Jean-Jacques Hyest). En sont exclus d'une part les parlementaires en fonction à la date de son adoption ou au moment des faits, d'autre part les délits d'ingérence et de corruption, enfin tous les cas d'enrichissement personnel. Mais, naturellement, les centristes refusent de présenter eux-mêmes cet amendement. C'est donc à Jean-Pierre Michel, député socialiste de Haute-Saône et magistrat, qu'échoit la corvée. Il s'en acquitte avec talent et clarté.

En moins d'une heure, l'amnistie est adoptée par 283 voix pour, 168 contre, 111 abstentions et 14 non-votants (après enregistrement des rectifications de vote, le résultat donne 283 pour, 175 contre, 104 abstentions, 14 non-votants). Hormis le PC, chaque groupe a donné au moins une voix pour (Longuet pour l'UDF, Raoult pour le RPR, et quatre centristes, dont Raymond Barre). Mais l'adoption est due avant tout aux abstentions. On en a dénombré 33 à l'UDC, 14 au RPR et 62 à l'UDF. Hormis le PC, tous les groupes ont donc trempé dans l'affaire. L'adoption de l'amendement résulte à l'évidence d'une opération parfaitement maîtrisée et techniquement très brillante... mais, hélas, politiquement calamiteuse !... Car les socialistes ont beau expliquer que les « politiques » sont exclus de l'amnistie, chacun est à même de comprendre qu'une fois amnistiés les « corrupteurs » (chefs d'entreprise et intermédiaires), les magistrats n'auront plus les moyens de rechercher les « corrompus ».

François Mitterrand : Au bout d'un an, on en arrive au pire : on fait voter ce texte par les seuls socialistes ! Et on ne sait pas qui est amnistié. Je n'aurais pas dû les laisser faire. C'est une erreur. C'est ma première vraie erreur depuis 1981. Vous allez voir, on dira que c'est moi ! Notez-le bien : je n'y suis pour rien. J'étais contre !

Nous partons pour Kiev où François Mitterrand doit rencontrer Mikhaïl Gorbatchev. Le dirigeant soviétique enrage contre Helmut Kohl dont la précipitation risque, selon lui, de compromettre toute l'œuvre qu'il a entreprise à l'Est. Le Mur de Berlin s'est ouvert grâce à lui. Mais la RDA est en Europe orientale le partenaire privilégié de Moscou, le seul pour lequel les Soviétiques ont nourri et continuent de nourrir estime et crainte mêlées. Aux yeux de Gorbatchev, les Soviétiques ont des droits sur l'Allemagne ; les Allemands ne peuvent être admis à intervenir dans le débat que dans certaines limites.

Egon Krenz est l'homme de Gorbatchev. Il a reçu mission de fournir, en RDA, une démonstration de la pertinence de la perestroïka et il doit imposer aux Allemands de l'Est comme de l'Ouest cette patience dont parle aussi Genscher lui-même. Le gouvernement soviétique souhaite donc qu'une coopération fructueuse puisse s'instaurer entre les deux Allemagnes, mais qu'elle reste circonscrite. Essentiel de comprendre où en est Gorbatchev aujourd'hui, après Malte et avant Strasbourg.

Mikhaïl Gorbatchev: Bienvenue ! C'est une heureuse idée d'être venu ici, à Kiev. Nous apprécions hautement le dialogue entre nous. J'ai beaucoup réfléchi. Notre concertation et notre rapprochement sont plus nécessaires que jamais. Le contexte actuelpousse à une coopération toujours plus étroite entre nous.

François Mitterrand : Je suis venu dans cet état d'esprit. Nous avons repris une grande tradition historique de relations entre Paris et Moscou. L'actualité nous propose tous les jours des sujets graves. Je souhaite aborder avec vous cette période grave dans le meilleur esprit de coopération. Tout doit être fait pour que les ponts soient jetés entre les deux parties de l'Europe avant qu'il n'y ait plus besoin de ponts, parce que ce sera la même terre.

Mikhaïl Gorbatchev: C'est l'idée maîtresse et ce n'est pas exagérer notre mission que de le dire. A cette heure, les problèmes sont si nouveaux qu'il faut une réflexion philosophique profonde pour définir une politique à la hauteur de ces problèmes. Mes entretiens avec le Président Bush m'ont convaincu qu'il est un Président des États-Unis qui peut jouer un rôle utile en ces temps tumultueux. Il est prudent, il ne veut pas se presser. S'il y avait quelqu'un d'enclin à l'improvisation à la tête des États-Unis, ce serait dangereux. Le problème est que la réflexion actuelle des États-Unis est périmée par rapport à la situation. Ils sont devenus très pragmatdques, mais ils ont du mal à renoncer aux mécanismes anciens. Les Américains devront comprendre que leur politique ne peut plus être définie seulement à partir de leurs intérêts. Ils ne sont d'ailleurs venus à Malte qu'à cause des pressions de leur opinion publique.

François Mitterrand : Bush est un homme qui préfère attendre. Il a compris — nous l'y avons poussé — qu'il fallait faire un geste. Ils ont un schéma très étroit du monde.

Milchail Gorbatchev : Nous devons en tenir compte. Les États-Unis devraient participer très activement à ce processus, sinon ce sera un obstacle majeur au progrès.

François Mitterrand : Une étape a été franchie avec Malte. C'est un contact direct qui durera.

Mikhail Gorbatchev : Lui et moi avons d'excellents contacts personnels, approfondis dans un bon climat, pour traiter les affaires d'une façon calme et sérieuse.

François Mitterrand : Bush l'a dit aussi à Bruxelles. Considérez cela comme acquis.

Mikhaïl Gorbatchev : Nous étions venus à Malte pour aboutir. Il m'a dit être satisfait de cette rencontre ; mais quand on a parlé des choses concrètes, il s'est exprimé très différemment. Les hommes d'affaires américains veulent augmenter leur commerce avec nous, mais l'administration les en empêche. Bush a été poussé à avancer sur le plan du commerce par ce qui s'est passé au Sommet des Sept à Paris qui lui a fait comprendre les progrès de la coopération entre les deux parties de l'Europe. Il est très préoccupé par les problèmes d'intégration en Europe. Il croitpossible une intégration graduelle de l'URSS à l'économie internationale. C'est ce que vous-même avez toujours dit. C'est donc un grand changement, un revirement dans l'attitude américaine. En matière de désarmement, il veut qu'au terme de son premier mandat, une décision importante sur Start, le chimique, les négociations de Vienne ait lieu. Je lui ai dit que mon attitude serait très constructive. Il a proposé de dynamiser le programme de travail de la négociation. Baker et Chevardnadze vont travailler dans ce sens. Pour les armements stratégiques, la réduction de 57 % est nécessaire, mais dans le cadre du traité de 1972. Pour les missiles en mer, j'ai proposé d'éliminer toutes les têtes nucléaires sur tous les navires, y compris tactiques (mines, obus), sauf sur les sous-marins qui sont stratégiques et offensifs. Nous allons travailler là-dessus avec eux. Mais les Américains disposeront alors de huit mille cinq cents charges, et nous seulement de six mille ; nous ne sommes pas d'accord. Nous avons demandé aux Américains comment réduire les troupes de l'OTAN et du Pacte de Varsovie. Actuellement, nous sommes inquiets. Les Occidentaux veulent aller vers moins d'armement, mais sans réduction des effectifs. Nous avons proposé un million d'hommes en moins, mais les Occidentaux n'ont rien répondu.

François Mitterrand : On n'en est pas là, notre position n'est pas arrêtée. Il faut attendre une position française sur la réduction des effectifs.

Mikhail Gorbatchev : Il y a aussi les forces navales.

François Mitterrand : Ç'a a avancé ?

Mikhaïl Gorbatchev : J'ai montré à Bush la carte des bases américaines autour de l'URSS. Je lui ai demandé de la vérifier; j'attends toujours sa réponse ! Je comprends les préoccupations américaines pour ce qui est des communications internationales par mer. Mais on ne peut pas ne pas parler de réduction des forces navales. J'ai aussi proposé de confronter nos doctrines militaires: nous avons maintenant une doctrine défensive. Nous sommes en train de rebâtir nos forces armées et nous en profitons pour bannir tout caractère offensif. La doctrine de réaction rapide de l'OTAN, qui remonte à 1968, est obsolète. Bush a dit que l'OTAN aussi était à caractère défensif. Je lui ai démontré que les manœuvres de l'OTAN sont toujours offensives. J'ai cru comprendre que Bush n'avait pas encore eu l'occasion de débattre ce problème. [Façon élégante de dire que le Président américain n'y connaît rien.] Sur les armes chimiques, pour ce qui nous concerne, nous sommes pour une interdiction globale par étapes. On a dit qu'on en reparlerait... Les discussions les plus animées ont commencé quand on a évoqué la situation présente en Europe et dans le monde.

Mikhail Gorbatchev est très à l'aise, il parle sans notes, réfléchit beaucoup avant de s'exprimer, paraît très maître de lui. Il continue : Beaucoup, outre-Atlantique, estiment que la guerre froide est profitable aux États-Unis. J'ai dit à Bush que je ne pense pas ainsi. Nous avons certes empêché une grande guerre entre nous, mais il y a eu des conflits partout. Le processus d'Helsinki est essentiel. Miser sur la force n'a profité à personne. Cela pose le problème de la survie de l'humanité: toute confrontation menace la survie de l'homme. Les États-Unis disent qu'il faut en finir avec la division de l'Europe, mais sur la base des valeurs occidentales. Qu'est-ce que c'est, les « valeurs occidentales » ? Existe-t-il des « valeurs orientales » ? Il ne faut pas que l'Occident cherche à exporter la contre-révolution ! On commence à oublier la doctrine Brejnev, et voici qu'on parle à présent de la doctrine Bush ! Les Américains disent qu'on assiste à la « faillite du socialisme » et des États « totalitaires » de l'Est et qu'il n'y a qu'une solution, le capitalisme. Je lui ai répondu : « Si la guerre froide a réussi, si seules les valeurs capitalistes triomphent, que proposez-vous ? Une pax americana ? C'est incompatible avec une évolution vers un rapprochement Est/Ouest ». J'ai dit aux Américains : «Le diktat n'aboutira à rien. » Le comprendront-ils ?

L'URSS est en plein renouveau ; les pays de l'Est aussi sont en plein renouveau. L'Europe s'organise. Le Japon, la Chine deviennent de nouvelles puissances. Que faire de ce monde nouveau ? Giscard d'Estaing m'a dit: « Préparez-vous à avoir affaire à l'Union européenne. » Bush est contre cette idée. Je lui ai dit: «Pourquoi? C'est un fait, une réalité qu'on ne peut ignorer. » Notre monde devient un village. Tous les problèmes deviennent globaux : écologie, ressources, développement, progrès scientifique. Il n'y a rien là d'insurmontable. Là-dessus, je ne suis pas satisfait de mon entretien avec Bush.

En conclusion, le rôle de pionniers dans la perception de l'époque actuelle revient aux Européens. Les Européens sont là-dessus irremplaçables. Soyons réalistes : rien ne sera facile en Europe non plus. Ce qui arrive en ce moment en Europe montre que M. Kohl, votre ami, votre partenaire, a un très fort côté provincial. Chez nous, le moindre homme politique de province joue avec six coups d'avance. Pas lui. Quant à Mme Thatcher, elle s'isole elle-même.

Voilà, j'en reviens là où j'ai commencé : la relation entre la France et l'Union soviétique va jouer un rôle croissant dans les relations internationales.

M. Bush a salué la perestroïka. Je lui ai répondu : « De nos jours, il serait risqué de ne pas saluer la perestroïka! » Bush est pour la stabilité, et c'est très bien. Il est pour la poursuite d'Helsinki. Le Comecon et la CEE vont se rapprocher...

François Mitterrand : GATT, FMI, Banque mondiale : il faut que l'URSS y soit !

Mikhaïl Gorbatchev : C'est un aspect très important. Après la réunion des Sept à Paris, il y a eu une modification de l'attitude américaine là-dessus. J'ai dit à Bush : « Pourquoi parler de valeurs américaines ? La liberté, le marché sont-ils un monopole américain ? Ça existait avant la découverte de l'Amérique ! » Chaque pays doit garder son identité propre, c'est une richesse pour l'univers. La France, l'Italie, la Suède, les États-Unis représentent des formes différentes de capitalisme. De même, le socialisme change et emprunte diverses options, en mal ou en bien, peu importe : c'est le choix des peuples.

François Mitterrand : J'ai eu des discussions avec Reagan à ce sujet. Je lui ai dit : « Vous croyez à Dieu et au capitalisme. Nous admettons le marché comme un fait, pas comme une loi suprême. Le marché est efficace, mais injuste. Nous voulons allier efficacité et justice. »

[Gorbatchev prend des notes, comme s'il tenait à se resservir de ces arguments.]

Mikhail Gorbatchev : J'ai vu cela dans une interview que vous avez donnée. On ne peut pas identifier la conception des États-Unis à celle de certains pays d'Europe, vous avez raison. Quand il vante les lois du marché, Bush ne dit pas que les grandes entreprises américaines sont subventionnées par l'État, par exemple pour la recherche. C'est comme pour le christianisme : la théorie c'est la vertu, mais la pratique c'est le péché, et il n'y a pas d'idéologie du péché ! Bush est sérieux, il connaît bien les dossiers, mais ce n'est pas un esprit très original. Les conservateurs exercent leur influence sur lui. Néanmoins, il est sensible au contact personnel. C'est un Président très bien, pour l'instant. En matière de défense, on progresse, on peut aboutir...

François Mitterrand : Vous avez accompli un grand pas en avant. Le désarmement chimique et peut-être le stratégique auront lieu en 1990. Ce mouvement deviendra irréversible. Il faut être optimiste.

Autre problème : l'Europe. Avant de rencontrer les autres, je souhaite comprendre votre position précise sur le problème allemand. Les révolutions hongroise, polonaise, bulgare, tchèque, nous trouvons ça bien, et nous sommes prêts à y aider sans chercher à imposer nos valeurs : ce n'est pas un problème majeur pour nous. [Gorbatchev prend toujours des notes.]

Je souhaite que ces pays aient plus de liberté, mais je ne veux pas revenir à l'Europe de 1913. De 1913 à 1989, on a assisté à beaucoup d'événements pas très heureux. Il ne faut pas recommencer. Le véritable problème, c'est l'Allemagne. Nous sommes devant une contradiction. Il est difficile de ne pas tenir compte des volontés politiques fortes d'un peuple. La frontière entre les deux Allemagnes n'est pas une frontière entre deux peuples ; mais, à l'inverse, personne ne peut vouloir en Europe une transformation majeure, due à une réunification allemande, sans que d'autres dispositions aient été prises. Nous avons besoin de renforcer notre Communauté. Vous, Soviétiques, vous avez besoin d'assurer l'évolution du Comecon. Nous avons à élaborer ensemble des accords sur l'évolution de l'Europe ; c'est pourquoi j'attache une grande importance à la réunion de la CSCE, l'année prochaine, comme vous l'avez proposé, avant que n'ait lieu le débat sur l'Allemagne. Il faut instituer des accords européens en sorte que le problème allemand ne soit qu'un élément parmi d'autres, et pas le plus déterminant. Nous devons, de même, faire des progrès dans la construction de la Communauté européenne pour que le problème allemand soit minimisé. On a parlé trop tôt du problème des frontières ; une réunification allemande doit être pacifique et démocratique. Vous et nous sommes comptables de l'équilibre européen. L'équilibre allemand ne peut pas passer avant l'équilibre européen. J'ai fait des observations à mes amis allemands en leur disant que rien n'a été dit sur la frontière polono-allemande ; or c'est un problème majeur. Toute la Communauté pense comme moi, avec plus ou moins d'acuité.

Mikhaïl Gorbatchev : J'ai le sentiment que les États-Unis ne présentent pas franchement leur position.

François Mitterrand : Vous avez raison, mais j'ai parlé des Européens, et il existe une position commune des Européens qui est la suivante : le problème allemand a été trop vite posé. Beaucoup d'autres problèmes, dont celui de la CSCE, doivent passer avant le problème allemand ; et la CSCE garantit les frontières. Bush ne va pas non plus au bout de son raisonnement. Je pense qu'il ne souhaite pas non plus que les frontières soient remaniées. Helsinki parle de frontières inviolables ; Bush a parlé de frontières permanentes : quelle est la différence ? Je n'ai pas la réponse. Je vous en parle librement. Nous sommes très amis avec l'Allemagne, nous sommes liés par des traités particuliers, dont celui de l'Élysée de 1963, et il m'est difficile de leur refuser quoi que ce soit. Mais j'ai un devoir par rapport à l'équilibre de l'Europe et de la paix. Je ne veux pas blesser les Allemands, mais je leur ai dit que le problème allemand se posera après qu'on aura résolu d'autres questions : à l'Ouest, la Communauté ; à l'Est, l'évolution. Entre l'Est et l'Ouest, la CSCE constitue un cadre de règlement pacifique et politique entre nous tous, pays d'Europe, avec les États-Unis et le Canada. Le discours de Kohl a bouleversé la hiérarchie des urgences, à tort. Quel est votre point de vue ? Vous et nous devons aborder ce problème en harmonie et garder un étroit contact.

Mikhail Gorbatchev : Je suis entièrement d'accord avec vous. Une nouvelle coopération s'impose entre nous à ce sujet dans un contexte tumultueux. Nous allons poursuivre cette politique de changements pacifiques. Que chaque pays détermine par lui-même le sens général de son action. Les ingérences extérieures ne doivent plus influer sur les formes économiques et sociales de chaque pays. Tous les participants à l'action de 1968 ont critiqué le caractère inadmissible de ce qui a été fait en Tchécoslovaquie. Mais je ne veux pas être simple témoin, je veux contribuer à ces changements, en confiance, avec ces pays, en aidant à leur transformation.

Pour ce qui est de l'Allemagne de l'Est, je partage votre position. Disons que le problème doit trouver sa solution dans le cadre européen : cela garantira l'Europe contre tout cataclysme et contribuera à la juste solution du problème allemand.

François Mitterrand : Je me rends le 20 décembre en RDA à l'invitation de M. Honecker.

Mikhail Gorbatchev : En RDA, les gens travaillent, tout va bien.

François Mitterrand : Y a-t-il une poussée populaire en faveur de la réunification ?

Mikhail Gorbatchev : C'est un phénomène qui existe, mais plus de la moitié de la population souhaite garder les acquis sociaux, tout en modifiant les institutions politiques et en élargissant la démocratie. Les relations entre la RDA et la RFA sont une communauté contractuelle. Nous allons avoir un dialogue plus actif. J'y suis tout disposé.

A l'issue de ce premier entretien, Mikhail Gorbatchev prie François Mitterrand de lui pardonner par avance le dîner ennuyeux qui va suivre. Il a dû, dit-il, y convier les derniers apparatchiks d'Ukraine, dont il compte se débarrasser très vite. Parmi eux, un certain Leonid Kravtchouk, le plus sclérosé d'entre eux.

Mikhail Gorbatchev: J'ai des journées chaudes qui m'attendent! Le 12 décembre reprend la session du Parlement. Je fais tout ce qui est bon pour le pays et pour notre idéal socialiste auquel vous et moi sommes attachés...

François Mitterrand : Vous avez du courage, de la volonté, de la bonne humeur : c'est prometteur !

Mikhail Gorbatchev : Parce que j'ai fait un choix, moi ; après, ayant fait ce choix, je suis calme. La France en a facilité la réussite.

Les deux hommes abordent alors un sujet qui me tient à coeur : le projet de Banque de l'Europe.

François Mitterrand : Je pense obtenir l'accord des Douze sur le projet de Banque de l'Europe. Nous serions à parts égales au conseil d'administration.

Mikhail Gorbatchev : Nous appuyons cette idée de façon positive, tout en souhaitant en savoir davantage.

François Mitterrand : Vous aurez de l'argent frais grâce d cette banque. J'ai refusé que ce soit une banque des seuls Douze. Il faut que vous y soyez.

Mikhail Gorbatchev : Ce sera un élément essentiel de la construction européenne.

François Mitterrand : Il faut accélérer le règlement des affaires européennes sans tenir compte de la politique des blocs. Il faut se hâter.

Suite des entretiens. Mikhaïl Gorbatchev reprend le récit de sa rencontre à Malte avec le Président George Bush : Le premier sujet abordé était d'ordre économique. Bush s'est dit prêt à aider l'URSS, mais j'avais l'impression qu'il voulait m'imposer ses valeurs occidentales.

François Mitterrand : Les valeurs occidentales sont différentes des valeurs américaines ! Pour Reagan et Mme Thatcher, le marché revêt une grande importance. Pour nous, il faut y introduire la notion de justice sociale...

[Au sujet de l'Allemagne :] il y a deux États souverains, indépendants. Les frontières entre deux peuples sont différentes des frontières entre deux pays étrangers. Mais il faut respecter le principe d'Helsinki, d'intangibilité des frontières.

Il faut éviter les actes irréfléchis, inconsidérés. Il doit y avoir réunification, mais dans le cadre d'une grande Europe.

Mikhail Gorbatchev : J'ai dit à Genscher, en le recevant hier, qu'il remettait en cause vingt ans de politique.

François Mitterrand : Je suis prêt à aider la Pologne, la Hongrie, la RDA, la Bulgarie, sans chercher à imposer les valeurs occidentales. Il est hors de question de revenir à l'Europe de 1913.

Mikhail Gorbatchev: Nous n'avons pas été informés du plan en dix points du Chancelier Kohl.

François Mitterrand : Nous non plus ! J'ai rappelé le traité franco-allemand de 1963 : dans le cas présent, il n'y a pas eu d'information.

Mikhaïl Gorbatchev : Je compare ce plan en dix points à un éléphant dans un magasin de porcelaine !

François Mitterrand : Je me rendrai en RDA pour qu'on n'interprète pas un refus de manière politique.

Mikhail Gorbatchev : Très bien. Je remercie la France pour le dîner du 18 novembre [dîner des Douze] qui a déterminé Bush à offrir son aide économique. Mais le problème des nationalités est plus grave que celui du système économique. Je serais satisfait d'avoir un système économique similaire au système français. Pour que la perestroïka réussisse, il faut un pouvoir fort. Il faut former des cadres. L'Allemagne a proposé à l'URSS de former trois mille cadres ; mais la France n'a proposé que la formation de trois groupes de cinquante cadres...

Il conclut en ces termes leur tête-à-tête : Aidez-moi à éviter la réunification allemande, sinon je serai remplacé par un militaire ; si vous ne le faites pas, vous porterez la responsabilité de la guerre. Est-ce bien là l'intérêt de l'Occident ? Toute accélération artificielle du processus devra être exclue. J'ai dit hier à Genscher que les dix points de Kohl sont en contradiction avec l'analyse que nous faisons de la situation actuelle. C'est aller trop vite, c'est nuire à la compréhension mutuelle. Cela équivaut à un diktat politique. J'ai employé le mot allemand et le lui ai dit de façon brutale : « Le point numéro trois de Kohl est un diktat sur ce que la RDA doit faire. Qu'est-ce que ce langage-là ? » Chevardnadze a même dit à Genscher : « Même Hitler n'a jamais utilisé cette terminologie ! » Voilà ce qui distingue nos entretiens avec vous de ceux avec les Allemands. Toute la société soviétique a réagi avec force contre Kohl. Je lui ai dit : « Si vous voulez dynamiter tout ce qui a été acquis, faites-le, mais la responsabilité en retombera sur vous. » Un homme politique, même de moyenne stature, doit jouer avec plusieurs coups d'avance. Kohl prétend que Bush a soutenu son idée de confédération. Mais qu'est-ce qu'une confédération ? Une défense et une politique étrangère communes. Sera-t-elle dans l'OTAN ? dans le Pacte de Varsovie ? Ont-ils même réfléchi à tout cela ? Genscher m'a dit avoir appris tout cela au Bundestag. « C'est ainsi que vous voulez travailler avec nous ? Pourquoi ne pas nous avoir consultés auparavant ? Que valent les traités que vous avez signés avec nous ? Ce que vous faites, ai-je répondu à Genscher, c'est du provincialisme ! » Il a perdu les pédales en entendant ça. Il m'a affirmé avoir été placé devant le fait accompli par Kohl. Je lui ai alors demandé : « Pourquoi avez-vous approuvé les dix points de Kohl ? Pourquoi avez-vous ruiné tout ce que vous avez fait dans votre carrière politique ? Quelles conséquences personnelles en tirez-vous ? Faites savoir tout cela au Chancelier ! » Genscher m'a demandé : « Qu'est-ce que je dois dire à la presse ? » J'ai répondu : « Dites qu'il s'est agi d'un entretien franc et direct. Pour l'instant, nous ne remettons pas en cause ce que nous avons fait, mais nous vous faisons savoir notre préoccupation la plus vive. Vous êtes un éléphant dans un magasin de porcelaine ! »

Ensuite j'ai vu Hans Modrow, le dirigeant de l'Allemagne de l'Est. Toutes les institutions sont dissoutes. Modrow, en fait, est en charge d'un comité de réorganisation. Le 19 décembre, le Congrès extraordinaire élira un nouveau Comité central.

A Kiev, nous apprenons qu'Egon Krenz a démissionné à Berlin de ses fonctions de chef de l'Etat et de chef du Conseil national de Défense. Les choses vont encore plus vite que prévu. François Mitterrand est toujours décidé à se rendre en RFA.

Juste avant la conférence de presse, le Président chuchote à Gorbatchev : Les journalistes vont dire que l'on partage la même opinion.

Visite de la cathédrale Sainte-Sophie. Quelle émotion pour moi d'avoir comme guide, dans ce haut lieu de la chrétienté orthodoxe, le secrétaire général du Parti communiste soviétique ! Point d'orgue d'une journée pathétique.

Jeudi 7 décembre 1989

Malgré la lettre de François Mitterrand à Kohl et les promesses faites par Genscher, le Chancelier allemand ne veut toujours pas fixer de date pour la Conférence intergouvernementale. Il suggère même de repousser son ouverture à une date postérieure aux élections allemandes, fin 1990. Les travaux effectifs de cette conférence ne débuteraient alors qu'en 1991. Inacceptable pour nous !

Les clignotants de l'économie sont dans le rouge. Michel Rocard écrit à François Mitterrand pour s'inquiéter de ce qu'au cours des trois derniers mois connus — juillet, août et septembre — le déficit de notre balance commerciale a atteint un rythme mensuel voisin de 5 milliards de francs, confirmant ainsi l'aggravation régulière observée depuis 1988.

Le revenu réel des ménages aura progressé en 1989 de près de 3 %, à peine moins que le pouvoir d'achat des fonctionnaires, qui sera en hausse de 3,3 %, utilisant toutes les ressources budgétaires dégagées par la croissance alors qu'apparaissent de nouveaux besoins, notamment pour l'insertion sociale et le développement de nos universités.

L'accentuation de telles évolutions, poursuit Rocard, porterait en germe un affaiblissement de notre économie et de notre monnaie. S'il venait à se produire, celui-ci fragiliserait la position de la France au moment même où s'ouvriraient les travaux de la Conférence intergouvernementale sur l'Union économique et monétaire. Nous aborderions cette étape essentielle de la construction européenne avec un crédit entamé.

Il paraît donc plus que jamais nécessaire au Premier ministre de réaffirmer la priorité de la politique gouvernementale en faveur de l'emploi, car la première injustice est celle du chômage. En accord avec Pierre Bérégovoy, il annonce un programme de régulation de la demande ; autrement dit, des économies budgétaires.

Le Président ne s'y oppose pas. Mais procéder à des économies budgétaires sur un budget qu'on n'a même pas fini de voter, ce n'est pas la marque d'une parfaite gestion des affaires publiques.

Vendredi 8 décembre 1989

Le Conseil européen de Strasbourg commence. Dès l'ouverture, le Président insiste sur la nécessité de hâter la construction européenne. Les grandes priorités du Sommet sont rappelées d'emblée : accélération de l'Union économique et monétaire (fixation d'une date pour la Conférence intergouvernementale qui doit marquer le début de la seconde phase) ; Charte sociale ; Europe et audiovisuel ; environnement ; Europe des citoyens. Il veut fixer la convocation de la Conférence intergouvernementale pour la fin 1990. D'entrée de jeu, il est soutenu, ô surprise, par Helmut Kohl ! Le Royaume-Uni, lui, s'y oppose, jugeant cette convocation prématurée.

Sur l'Europe sociale, le Président rappelle l'effroi qui s'est répandu lorsque, au Sommet européen de juin 1981, nouvel arrivé, il avait parlé d'espace social européen. Seul le représentant danois l'avait alors bien timidement soutenu.

A 11 heures, discussion sur l'application de l'Acte unique après un exposé de Jacques Delors ; discussion sur l'Union économique et monétaire ; Charte sociale et autres questions : libre circulation, drogue, environnement, audiovisuel.

A 17 heures, une panne d'électricité plonge brusquement les Douze dans l'obscurité. Margaret Thatcher s'écrie : On pourrait en profiter pour parler de la Charte sociale ! Rires pincés...

En marge du Sommet, entretien entre François Mitterrand et Margaret Thatcher :

François Mitterrand : A Kiev, Gorbatchev m'a paru très dur, plus dur que je ne l'ai dit aux Allemands tout à l'heure.

Margaret Thatcher : Les Quatre devraient se rencontrer au plus vite. En RDA, les gens réclament de plus en plus la réunification. Si cela se produisait, cela poserait à Gorbatchev un problème impossible à gérer. Il faut empêcher cela par le jeu de la CSCE et des quatre puissances. Les Allemands de l'Est ne font pas assez cas des Quatre. Ils ont oublié que c'est grâce à nous que Berlin est libre. Kohl n'a aucune idée de la sensibilité qui prévaut en Europe par rapport à la réunification. L'Allemagne est divisée parce que ce sont les Allemands qui nous ont imposé la plus terrible des guerres. L'Allemagne devient de jour en jour plus dominante en Europe. Il faut nous voir régulièrement pour faire contrepoids à l'Allemagne. Il faut être sûr qu'elle ne dominera pas, comme le fait le Japon. Douglas Hurd a parlé à Genscher d'une Conférence à Quatre. Il est très pour, s'il s'agit de parler de Berlin. Gorbatchev doit être très inquiet en ce moment. Si les foules allemandes s'attaquent aux bases soviétiques, les conséquences seront terribles.

François Mitterrand : Avec moi, Gorbatchev a été sur l'Allemagne beaucoup plus dur qu'on ne l'a dit. Il m'a raconté sa conversation avec Genscher. Il a parlé d'un diktat allemand. Tout cela ne peut qu'exciter les passions en RDA où vivent des soldats soviétiques et leurs familles. C'était une colère à peine rentrée vis-à-vis de l'Allemagne. Mais Gorbatchev n'a pas plus de moyens que nous ; il ne peut psychologiquement plus faire avancer ses divisions.

Margaret Thatcher : Vous avez raison. Il ne peut plus, à cause de l'évolution récente de la Pologne. [Elle dit cela avec un air de regret.]

François Mitterrand : Les Allemands ont dû faire cette analyse, alors ils continuent d'avancer. Le Parti libéral a critiqué le discours de Kohl, qui est en effet très critiquable. Willy Brandt aussi a exprimé des vues voisines des nôtres. En Allemagne, des forces plus raisonnables se dessinent. Kohl spécule sur le mouvement naturel du peuple allemand, il veut être celui qui l'a encouragé. Y a-t-il beaucoup d'Allemands ayant assez de caractère pour résister à ces pulsions ? Ils n'ont jamais trouvé leurs frontières, ils n'ont pas eu de destin...

Le Premier ministre britannique ouvre alors son sac à main et en sort deux cartes d'Europe un peu froissées, découpées dans un journal britannique. La première représente les frontières de l'Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la seconde celles de l'Europe telles qu'elles ont été fixées en 1945, au lendemain de la chute de Berlin. Elle montre la Silésie, la Poméranie, la Prusse-Orientale. Elle dit : Ils prendront tout ça, et la Tchécoslovaquie.

François Mitterrand : L'accélération de ce mouvement est effectivement très dangereuse.

Margaret Thatcher : Kohl va l'encourager, il va l'enflammer! Il faut placer les Allemands dans un cadre où cela soit vraiment tenu. Ils peuvent refaire de Berlin leur capitale n'importe quand.

François Mitterrand : Oui, et Gorbatchev ne peut plus l'empêcher, pas plus que les États-Unis.

Margaret Thatcher : Les États-Unis ne veulent pas l'empêcher. Il y a un fort lobby pro-allemand en Amérique.

François Mitterrand : L'ambassadeur américain à Bonn, Vernon Walters, parle d'une réunification dans les cinq ans. Nous n'avons pas les moyens de la force face à l'Allemagne. On se trouve dans la situation des dirigeants de la France et de l'Angleterre avant la guerre, qui n'ont réagi devant rien. Il ne faut pas se retrouver dans la situation de Munich !

Margaret Thatcher : Les États-Unis ne feront rien, car ils veulent faire des coupes claires dans leur budget de défense et ils ajusteront leur politique extérieure en fonction de cela. Bush a dit qu'il y a place pour une deuxième réduction significative des forces conventionnelles en Europe, ce qui est important. Il faut étudier son discours de près. Il y a beaucoup d'instabilité en ce moment. Il faut que nous rédigions ici un communiqué très ferme sur les frontières en Europe. Genscher sera de notre côté.

François Mitterrand : J'ai dit à Genscher : « Nous sommes des amis et des alliés ; mais ce qui se passe nous prépare à une nouvelle alliance entre la France, la Grande-Bretagne et l'Union soviétique contre l'Allemagne, exactement comme en 1913. Vous serez 90 millions d'habitants, l'URSS se tournera vers nous, et vous serez encerclés. »

Margaret Thatcher : Gorbatchev ne voudra plus réduire les armements si la RFA devient très forte.

François Mitterrand : Il faut maintenant discuter avec les Allemands et faire respecter les traités.

Margaret Thatcher : Il faut d'abord respecter les frontières. Et puis, quand il y aura eu en Allemagne de l'Est la démocratie pendant quinze ans, on pourra alors parler de réunification.

François Mitterrand : Il faut établir des relations particulières entre la France et la Grande-Bretagne comme en 1913 et en 1938.

Margaret Thatcher : En 1914, nous autres Britanniques aurions pu rester extérieurs à la guerre, s'il n'y avait pas eu un tel accord. Un message de Gorbatchev est en route, les Soviétiques y proposent une réunion à Quatre. C'est bien. Mais l'URSS doit changer. L'URSS est maintenant le seul pays de l'Est où il n'y ait pas encore le multipartisme.

François Mitterrand : Je n'en suis pas si sûr. Le danger serait d'avoir en URSS un régime multipartite, nationaliste et militariste.

Margaret Thatcher : Trop de choses arrivent en même temps ! Ce n'est pas une affaire purement allemande. Si l'Allemagne domine les événements, elle prendra le pouvoir sur l'Europe de l'Est, comme le Japon l'a fait sur le Pacifique, et cela serait inacceptable de notre point de vue. Les autres doivent s'allier pour l'éviter.

Discussion sur la Banque, l'après-midi, à l'occasion de l'examen du paragraphe qui en prévoit la mise à l'étude. Margaret Thatcher et Rudd Lubbers y sont violemment hostiles. Kohl reste neutre. Le Président semble sur le point de céder. Paradoxalement, c'est Margaret Thatcher qui sauve la situation. Elle consent finalement à ce qu'il en soit fait mention dans le communiqué final à condition, dit-elle, que tous les pays du groupe des Vingt-quatre (OCDE) y soient admis comme actionnaires. Donc aussi les États-Unis et le Japon. Ravis, tous opinent. Le Président ne peut qu'acquiescer à son tour.

Je suis catastrophé : c'en est fini de notre rêve d'une institution strictement européenne. Sous tutelle américaine, la Banque européenne ne sera qu'une banque de développement comme les autres. C'est le ministre danois des Affaires étrangères qui trouve son nom : Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Évidemment, nul n'a osé suggérer que l'Union soviétique puisse en faire partie. D'ailleurs, il est évident que chacun pense le projet enterré, puisque aucune procédure de lancement n'est clairement évoquée et parce que, au 1er janvier, la présidence de la Communauté passe à l'Irlande.

Dîner entre chefs de délégation. Sujets évoqués : relations extérieures de la Communauté, AELE, Lomé, Méditerranée.

Margaret Thatcher reproche violemment au Chancelier de vouloir l'unification sans le dire. Kohl reparle du fameux accord de l'OTAN de 1970, façon de reconnaître qu'il veut la réunification. Il approuve la visite de François Mitterrand en RDA. Mais Erich Honecker est parti. Egon Krenz a renouvelé l'invitation, puis s'en est allé à son tour. Et, à son tour, Hans Modrow, a renouvelé l'invitation...

Au cours du dîner, les Onze tentent d'amener Kohl à accepter que, dans la déclaration finale, soit clairement affirmé le principe de l'intangibilité des frontières issues de la Seconde Guerre mondiale. Il s'y refuse et accepte seulement que le communiqué fasse référence aux conclusions de la Conférence d'Helsinki. Margaret Thatcher revient à la charge et suggère qu'on ajoute dans le communiqué une phrase sur le respect des frontières actuelles. Helmut Kohl : Nein, nein ! Margaret Thatcher, avec un sourire féroce : C'était un test. Il est concluant...

Helmut Kohl se rallie au processus d'Union économique et monétaire, tandis que les Douze acceptent que le peuple allemand retrouve son unité à condition que son autodétermination s'inscrive dans la perspective de l'intégration communautaire.

Le Président me dit après ce dîner : Kohl ne parle jamais de la réunification de la RFA avec la RDA, ce qui serait clair. Il utilise systématiquement la formule « unité du peuple allemand ». Qu'est-ce que ça veut dire, l'unité du peuple allemand ? Kohl y inclut-il les Allemands qui vivent en Silésie polonaise ou dans les Sudètes tchèques ? Chaque fois qu'on lui demande de préciser sa pensée, il reste dans le flou. Il doit évidemment faire face à la surenchère électorale de l'extrême droite allemande, qui en est à revendiquer les territoires du Grand Reich. Mais, en laissant subsister le doute, il joue un jeu dangereux. Cette formulation est une question primordiale pour l'avenir de l'Europe. Il ne faut pas oublier comment l'Europe a explosé en 1937.

Samedi 9 décembre 1989

Petit déjeuner entre Helmut Kohl et François Mitterrand. Le ton du Président est plus nuancé qu'avec Margaret Thatcher.

François Mitterrand : Tout se passe comme si Gorbatchev avait accepté toute la suite de l'évolution prévisible des événements touchant l'Allemagne, mais il faut savoir qu'il reste très ferme sur les frontières. Comment réagira-t-il à une évolution rapide en RDA ? Comment coexisteront les deux Allemagnes réunifiées dans deux systèmes d'alliance ? Ce sont des questions qui l'inquiètent beaucoup.

Le Pacte de Varsovie doit-il survivre ? Gorbatchev est inquiet des conséquences militaires de la réunification, pas de ses conséquences politiques. Le maintien du Pacte de Varsovie est son dernier rempart. Il accepte tout le reste. Mais que veut dire un pacte s'il est inutilisable en cas de guerre ? Le Pacte de Varsovie repose sur la seule Union soviétique ; c'est une fiction.

Helmut Kohl : Le problème de Gorbatchev est de préparer l'URSS à l'an 2000. Si la croissance économique s'améliore en URSS, cela lui donnera une chance de coopération plus étroite avec nous. Gorbatchev doit cesser d'avoir peur d'un envahisseur venant de l'Ouest. En RDA, la situation est très instable, il faut attendre. Modrow m'a fait dire cette nuit qu'il souhaite que je parle à la RDA dans les jours à venir et que j'annonce une évolution paisible vers la réunification.

François Mitterrand : Nous vivons des moments révolutionnaires. C'est plus fort que l'accession de Lénine au pouvoir. L'URSS n'échappera pas au multipartisme.

Helmut Kohl : C'est une situation critique, il faut la calmer. Il faut stabiliser le système économique. La RDA veut copier ce qui a été fait en Hongrie. C'est bien. En Pologne, les choses sont plus difficiles. Des entreprises allemandes sont déjà en Pologne ; c'est le chaos, là-bas. Il n'y a pas de professionnels. Jaruzelski m'a dit : « Je suis le Polonais le moins populaire. Le plus populaire, c'est le pape, puis Mazowiecki. » Il faut faire quelque chose pour eux dès cet hiver.

Le Sommet reprend. Les communiqués sont adoptés. Ils ont été revus durant la nuit par Genscher et Dumas, avec Teltschik et moi. Les résultats sont excellents.

Lancement de l'Union économique et monétaire. On fixe la date. La première étape commencera le 1er juillet 1990. La Conférence intergouvernementale en vue d'élaborer les étapes 2 et 3 sera convoquée avant la fin de 1990, c'est-à-dire, comme le voulait le Chancelier après les élections en RFA.

Pour ce qui est de l'Europe sociale, la Charte des droits sociaux fondamentaux est adoptée à Onze (le Royaume-Uni s'y opposant). Un programme d'action proposé par le Conseil des ministres est également adopté.

Deux autres décisions sont prises et inscrites dans les conclusions :

- libre circulation des personnes : adoption avant la fin de 1990 des conventions sur le droit d'asile et sur les visas ;

- lutte contre le trafic de drogue : création d'un groupe de coordination.

Sur l'assistance aux pays de l'Est, plusieurs mesures sont décidées, parmi lesquelles une aide financière à la Pologne et à la Hongrie et la mise à l'étude de la création de la BERD. On annonce aussi, parallèlement, la création d'une institution pour la formation des cadres de l'Europe de l'Est.

Dimanche 10 décembre 1989

En Tchécoslovaquie, démission de Gustav Husak. Un gouvernement d'« entente nationale » (dix ministres communistes sur vingt et un) est formé. Il promet l'organisation d'élections libres dans les six mois et l'instauration de l'économie de marché.

En direct de l'Élysée, François Mitterrand accorde une interview à quatre journalistes d'Antenne 2 et d'Europe 1. Il dresse le bilan du Sommet de Strasbourg. Mais l'actualité à l'Est et les problèmes de l'immigration occupent l'essentiel de l'interview. C'est alors que, pour la première fois, j'entends le Président recourir au concept de seuil de tolérance à propos de la présence des étrangers sur notre sol. L'expression figure parmi les arguments favoris de l'extrême droite. C'est une des très rares fois, en l'espace de quinze ans, où je vois François Mitterrand ne pas maîtriser son expression.

Lundi 11 décembre 1989

A la demande des Soviétiques, les ambassadeurs des quatre puissances occupantes (France, Royaume-Uni, URSS, États-Unis) se réunissent à Berlin pour la première fois depuis dix-huit ans afin de rappeler au Chancelier que les Alliés ont encore leur mot à dire sur le statut de cette ville. L'ambassadeur soviétique tente — mais les autres ne le suivent pas — de lancer la discussion sur l'avenir de l'Allemagne en insistant sur le fait que l'URSS ne laissera pas porter atteinte à l'intégrité de la RDA, son allié stratégique. Il propose l'établissement de contacts réguliers entre les ambassadeurs et la création de groupes de travail. Étrange, ce revirement, alors que, depuis 1971, Moscou a cherché par tous les moyens à présenter la RDA comme le seul interlocuteur des Alliés à Berlin !

Avec Jean-Claude Trichet et Élisabeth Guigou, je fais en sorte d'obliger les Douze à tenir malgré eux leurs engagements très flous sur la Banque. Je propose au Président de convoquer à Paris, à la mi-janvier, une conférence destinée à préparer le traité qui lui donnera vie. Sans en prévenir personne et sans demander l'accord de personne, le Président accepte d'envoyer une lettre à ses trente-cinq partenaires de l'OCDE et de l'Est, qui reprend mot pour mot les termes du communiqué de Strasbourg. Il faut faire vite. Notre seule légitimité pour agir est la présidence française, qui s'achève dans trois semaines.

Mardi 12 décembre 1989

Au petit déjeuner des « éléphants » du PS, Pierre Joxe, ravi des déclarations du Président, dimanche, à la télévision, rappelle que, dans un passé récent, il a pris des positions fermes sur les problèmes d'immigration : Tout le monde, ou presque, m'avait engueulé, et l'on s'aperçoit maintenant que je n'avais pas tellement tort.

Jean Poperen commente : Eh oui ! Le droit à la différence est tombé, et personne ne l'a ramassé !

Le secrétaire d'État américain, James Baker, prononce à Berlin un discours dans lequel il rappelle les grands principes de la position américaine sur l'Allemagne : l'autodétermination allemande doit être mise en œuvre sans préjudice des conséquences ; elle doit avoir lieu dans le contexte de l'appartenance de l'Allemagne à l'OTAN et à la CEE, ainsi que dans le cadre des droits et responsabilités des Alliés ; cette évolution doit être pacifique et progressive ; les principes de l'Acte final d'Helsinki doivent être respectés. Il envisage une nouvelle architecture pour l'Europe et un nouvel atlantisme. Il propose un renforcement des liens entre les Etats-Unis et la CEE, qu'il encourage dans sa réussite.

A Moscou, Mikhaïl Gorbatchev obtient que le Congrès des députés refuse d'ouvrir le débat sur l'abolition du rôle dirigeant du Parti communiste.

Le Président confirme qu'il se rendra en RDA la semaine prochaine : Ceux qui m'accusent de jouer contre la réunification en me rendant en RDA sont des imbéciles. La réunification n'est pas à l'ordre du jour. Kohl ne m'a pas demandé de ne pas y aller. Et il suffit qu'on veuille m'interdire quelque chose pour que j'aie très envie de le faire.

Mercredi 13 décembre 1989

La RDA vient s'interposer dans les négociations européennes. Un secrétaire d'État allemand aux Affaires étrangères téléphone directement à Michel Rocard pour indiquer que la RFA ne peut plus signer les accords de Schengen : ils ne font pas une place suffisante à la RDA, dit-il.

Au Conseil des ministres, à propos du GATT, le Premier ministre parle de la simultanéité des programmes de désubventionnement interne. Chacun se regarde, interloqué, au bord du fou rire.

Puis le Président intervient sur Strasbourg : Nous avons été les seuls, avec l'Italie, à insister pour que la Yougoslavie figurât dans les textes du Conseil européen.

Les Allemands ont compris qu'ils ne peuvent à la fois montrer un empressement excessif, tout au moins aux yeux de certains, à l'égard de l'Est, et freiner du côté de l'Ouest. Ce qui fait notre force, c'est que nous avons des cartes complémentaires. Notre relation avec la RFA est bonne. Mais elle est bonne aussi avec l'URSS. La Grande-Bretagne reconsidère un peu sa position.

Dans les petits pays — Belgique, Pays-Bas, Danemark —, la réunification allemande suscite plus de craintes que chez nous. Depuis que le Mur est tombé, les responsables y regardent à deux fois avant de renouveler les grandes déclarations généreuses que l'on faisait par routine. Le Président rend hommage à un texte récent du SPD sur la réunification : On y discerne l'influence de M. Brandt, très remarquable sur ces questions, comme il l'est depuis longtemps.

Roland Dumas évoque à son tour le Conseil européen dont il dit : L'Histoire retiendra peut-être qu'il a dessiné les contours futurs d'une nouvelle Europe.

François Mitterrand ajoute : A l'issue du Conseil européen, il n'y a eu que peu de polémiques en France. Si l'on a soutenu que la Charte sociale européenne n'avait que la valeur d'une déclaration de principes, ilfaut souligner, d'une part, qu'elle servira de fondement à de nombreuses directives, et, d'autre part, que son adoption n'avait pas pour but de faire accomplir à la France des progrès dans le domaine social, dès lors que notre législation en ce domaine est en avance sur celle de nos partenaires. Si l'on a également souligné que la date de la convocation de la conférence intergouvernementale était fixée après les élections législatives en RFA, il faut bien voir qu'il n'était pas concevable que cette date pût être antérieure au 1er juillet 1990, compte tenu de ce qui avait été décidé au Conseil européen de Madrid. Dès lors que cette conférence ne pouvait être convoquée qu'au cours du second semestre 1990, il était nécessaire de tenir compte de la date des élections en RFA. Sinon, il n'y aurait pas eu d'accord à Strasbourg. Enfin, la perspective de l'Union économique et monétaire conforte notre position : alors qu'aujourd'hui nous nous heurtons à l'hégémonie du Deutsche Mark, demain nous pèserons de tout notre poids dans les décisions monétaires.

Une crise gouvernementale a failli éclater à propos du travail précaire. Jean-Pierre Soisson avait préparé un projet de loi. Le groupe socialiste a présenté une proposition de loi plus dure. Des négociations sont en cours entre le patronat et les syndicats. Le gouvernement a jugé qu'il convenait d'attendre l'issue de ces négociations. Le groupe et le parti, furieux, veulent maintenir leur proposition de loi, accusant le gouvernement de ne pas être assez social (Fabius, Mauroy, Mermaz). Jean-Pierre Soisson a menacé de remettre sa démission.

François Mitterrand : Enfantillages ! Je vous avais dit qu'il était mauvais.

Jeudi 14 décembre 1989

Il y a actuellement deux tendances contradictoires aux États-Unis sur le COCOM, cette institution informelle occidentale qui contrôle les exportations de technologies « sensibles » : l'une, émanant des milieux commerciaux, prône un allégement des contrôles existants ; l'autre, soutenue essentiellement par le Pentagone, recommande, malgré les changements en cours dans les pays d'Europe de l'Est, de ne pas baisser la garde. Il faut aller vers la définition d'un « noyau dur » des technologies véritablement critiques, assortie de méthodes plus contraignantes d'actualisation des listes. On peut aussi envisager un « traitement privilégié » pour la Hongrie et la Pologne. Le cas de l'URSS suscitera sans doute davantage de réserves de la part de nos partenaires. Une véritable actualisation des listes n'est possible que si des orientations politiques sont données au plus haut niveau aux experts.

Décès d'Andreï Sakharov. Il n'aura fait qu'entrevoir le monde dont il rêvait, et qu'il a aidé à naître par son rêve.

Vendredi 15 décembre 1989

Les seize pays de l'OTAN déposent aujourd'hui, à Vienne, un texte résumant leurs propositions sur le désarmement conventionnel. Ils espèrent que cette négociation aboutira avant la fin de l'an prochain. Il subsiste de nombreux problèmes sur les avions, les hélicoptères, les forces stationnées, la vérification. A Malte, Bush et Gorbatchev ont parlé de réductions supplémentaires à opérer dans le domaine des armes conventionnelles après le futur accord de Vienne. Ils n'ont pas publiquement fait état de ce qu'ils ont pu se dire sur le futur retrait — indépendamment même de l'accord de Vienne — de leurs troupes respectives en Europe. Mais, parallèles ou non, des retraits ont lieu. Hier, à l'ONU, pour la première fois, un vice-ministre soviétique a envisagé un retrait soviétique complet, sans le lier formellement au retrait simultané des forces de l'OTAN.

Gorbatchev pense qu'un désarmement naval devrait être entrepris après l'accord de Vienne. Bush s'y refuse.

Gorbatchev semble avoir donné à Malte son accord à George Bush sur un Sommet permettant de conclure à vingt-trois en matière de désarmement conventionnel.

Bush a proposé l'arrêt de la production d'armes chimiques à partir de l'entrée en vigueur de la future convention si l'URSS se rallie à la formule américaine du maintien, après la huitième année d'application de celle-ci, d'un stock résiduel équivalant à 2 % des stocks actuels, et ce jusqu'à l'adhésion de tous les États « chimiquement capables ». Les Soviétiques n'ont pas donné leur accord.

Dissolution par la nouvelle direction du Parti communiste tchécoslovaque de toutes les organisations du Parti au sein de l'État. L'État cesse de se confondre avec le Parti. Il ne reste plus rien de l'essentiel du système politique communiste.

Samedi 16 décembre 1989

François Mitterrand rencontre George Bush en terre française, sur la plage de Saint-Martin où j'ai organisé une réunion de sherpas en avril dernier.

François Mitterrand : En Europe, on assiste à la plus grande révolution depuis le XVIIIe siècle. Il se passe tous les jours des choses différentes. Strasbourg s'est bien passé. Nous avons un programme précis : un marché unique dans trois ans. Mais trois ans, c'est court. Il y aura aussi la BERD, et l'Institut de formation. Gorbatchev les a acceptés.

Pour ce qui est de la RDA, on est devant deux réflexes contradictoires. La réunification serait normale, mais il y a un problème avec l'URSS. Plus que la France, certains pays (Belgique, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Danemark) s'inquiètent de la masse énorme que va représenter l'Allemagne au centre de l'Europe. Il faut donc réaliser en même temps plusieurs objectifs : l'évolution des deux Allemagnes, celle de l'Europe et celle de l'Alliance. Nous avons connu deux invasions en ce siècle. La France est née d'une invasion allemande il y a quinze siècles. Puis il y eut l'Empire romain-germanique. Nous n'avons pas de complexe d'infériorité. Mais nous ne voulons pas de déséquilibres en Europe qui créeraient des tensions avec l'URSS et mettraient en péril Gorbatchev. On aurait alors un dictateur qui ne serait plus communiste, mais serait très agressif. La RFA doit être très claire sur le problème des frontières. Voilà: c'est avec de telles contradictions qu'on fait l'Histoire.

George Bush : A court terme, je suis très inquiet d'une évolution des choses en RDA, qui accélérerait les événements, entraînerait l'usage de la force et ferait pression sur Gorbatchev. Il ne faut pas pousser des forces obscures à commettre des choses stupides.

A long terme, tout se joue sur la Pologne, et il faut que nous soyons très cohérents.

François Mitterrand : Les problèmes les plus urgents sont ceux de la RDA et de la Tchécoslovaquie. Il peut s'y passer n'importe quoi. Le gouvernement allemand presse trop. Il crée trop d'attente en RDA. La RDA n'est pas prête à la réunification. L'URSS et la Pologne sont en première ligne, car il y a des provinces allemandes en URSS et en Pologne. Que leur arrivera-t-il ?

George Bush : On me dit que 80 % de germanophones habitent ces régions.

François Mitterrand: Moins. Il y a un million d'Allemands en Union soviétique et en Pologne. Heureusement, il y a des partisans de la sagesse en RFA: Weizsäcker, Brandt, Genscher. Kohl mélange ses problèmes de politique intérieure et ces questions-là. Il pousse trop loin.

George Bush : Vous avez raison. Il s'est un peu calmé. Pensez-vous que nous, Américains, sommes apparus trop favorables à la réunification avec la déclaration de Walters donnant le sentiment de pousser en ce sens ?

François Mitterrand : Oui. C'est trop, car votre ambassadeur a donné un calendrier, [Il a parlé de cinq ans] ce que même Kohl n'a pas osé faire. Walters ne s'est peut-être pas trompé, mais, en le disant, il accélère le processus.

George Bush : Oui, il a eu tort. J'en suis désolé. J'ai indiqué que la position officielle américaine n'était pas celle-là. Nous ne sommes pas contre la réunification, mais nous restons très prudents.

François Mitterrand: Cela pourrait détériorer l