Book: Les Communards



Les Communards



ENTRE MARS ET MAI 1871, Paris connut une insurrection révolutionnaire qui devait rapidement aboutir à la mise en place d’un conseil populaire, la Commune. Moins de deux mois plus tard, les insurgés capitulaient devant les troupes régulières et le gouvernement de Thiers, replié à Versailles. La répression fut sanglante.

La Commune est un moment singulier dans l’histoire de France et demeure encore aujourd’hui l’enjeu d’une bataille mémorielle.

Dans ce texte d’une grande clarté, richement illustré, Jean-Pierre Azéma et Michel Winock évoquent l’avènement puis la chute de la Commune, mais également ses représentations ultérieures et ses conséquences à long terme.




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et sur facebook © 2015 Éditions Thierry Marchaisse


ISBN (ePub) : 978-2-36280-071-9


  Jean-Pierre AZÉMA


Michel WINOCK


Les Communards



Les Communards


Octets • THIERRY MARCHAISSE







LE TAUREAU PAR LES CORNES







AU MOIS DE MARS 1871, LA FRANCE ÉTAIT EN QUÊTE d’un régime politique. Le 4 septembre 1870, en pleine guerre, la République avait été proclamée, devant une foule enthousiaste, du balcon de l’Hôtel de Ville ; mais, passé le siège de Paris et passé l’armistice, l’Assemblée nationale, élue en février 1871, remettait en question, par sa majorité de députés monarchistes, un régime républicain qui n’avait d’autre fondement que les suffrages de la rue parisienne.

La France venait de perdre la guerre, et une confusion extrême s’était établie depuis la déshonorante capitulation du mois de janvier. À trois jours du printemps, la confusion tourna en insurrection. Sur une initiative du gouvernement Thiers, décidé à la mater, la ville de Paris en quelques heures passa de la résistance à la dissidence.

Le matin du 18 mars 1871, Montmartre ne prit pas le temps de s’étirer dans son lit. Les femmes, tôt levées, découvrirent les premières la troupe qui était en train de faire main basse sur les canons du peuple. Monsieur Thiers était venu saisir les canons de la garde nationale, pour l’achat desquels, pendant le Siège, le peuple de Paris s’était cotisé.

Lorsque, le 26 février, le bruit courut que les Prussiens allaient entrer dans Paris, on les avait entreposés en lieux sûrs : place des Vosges, aux Buttes-Chaumont, à Belleville, et le plus grand nombre au sommet de la butte Montmartre. Et ces canons que l’ennemi n’avait pas su prendre, voici que Thiers s’avisait de les confisquer à la ville meurtrie.

La nouvelle brûle le pavé, tout le quartier est vite au fait des événements de la nuit : les soldats, avant l’aube, se sont emparés des pièces d’artillerie ; il n’y a pas eu de combat ; seul, un garde national de faction a été tué. En ce moment, la troupe achève sa besogne, attelle des canons à des chevaux qui arrivent, pour les traîner hors de Paris. La foule grossit. Dans les quartiers où sont entreposés les autres canons, on s’attroupe aussi, on s’étonne, on s’émeut, on menace.

Des affiches, de blancheur officielle et toutes fraîches collées, font l’exégèse des opérations :

« … Les canons dérobés à l’État vont être rétablis dans les arsenaux, et, pour exécuter cet acte urgent de justice et de raison, le gouvernement compte sur votre concours. Que les bons citoyens se séparent des mauvais ; qu’ils aident à la force publique au lieu de lui résister… »

C’est le style manichéen de Monsieur Thiers qui pèse dans la balance nationale les âmes des citoyens. D’un côté, les bons, entendez : « la grande et honnête opinion conservatrice », les propriétaires paisibles et circonspects ; de l’autre, les mauvais, comprenez : les claque-faim des faubourgs et les locataires insolvables. Depuis la capitulation, les bougres s’agitent : il faut les faire plier, et d’abord reprendre les canons dont ils disposent.

Monsieur Thiers, au soir d’une vie féconde en honneurs, travaillait à parvenir au suprême : être le premier dans l’État. Pour le moment, chef du Pouvoir exécutif, il avait deux objectifs immédiats : « Conclure la paix, et soumettre Paris ». Conclure la paix, en dépit de tous ces Parisiens patriotes, ce sera jeu d’enfant, grâce à la sage Assemblée de notables pacifiques que le suffrage universel a élue le 8 février dernier. Mais soumettre Paris était autrement périlleux. Il fallait pourtant couper court aux rodomontades de cette ville enragée. « Que faire tant qu’il y a des canons ! », disaient en effet le commerce, la banque, les affaires, les honnêtes gens. Mais cette maudite garde nationale, en partie insoumise, exutoire de tous les bas-fonds de la Ville, n’obéissait plus à son chef, le général d’Aurelle de Paladines ; elle suivait les consignes d’un commandement occulte, illégal, qui s’affublait du nom de Comité central. Puisque la garde nationale refusait de déposer les armes, c’est de nuit, subrepticement, quand tout le monde dort, qu’on va attaquer. Attaquer, oui, les militaires ne s’embarrassent pas d’euphémismes : « Il fut donc décidé qu’on attaquerait », déclara plus tard le général Vinoy. Il s’agissait bien d’une guerre en vérité, dont l’initiative revenait à Thiers, la guerre que devait mener l’armée de l’ordre contre « l’armée de la dérriagogie », cette dernière expression étant du général Trochu, le superbe défenseur de Paris pendant le Siège.

Voilà donc les soldats noctambules, dépêchés par Monsieur Thiers, pour désarmer Paris. L’expédition, au début, semble réussir aisément : partout les canons sont atteints sans embarras. Mais, à la sortie de la nuit, quand Paris s’éveille, tout se gâte, car les pièces prises n’ont pu être évacuées. Pourquoi ce retard stupide, qui va se révéler irréparable ? Dans l’enquête parlementaire sur les événements du 18 mars, ce fut une réponse quasi unanime, que le rapporteur résumait ainsi : « Il aurait fallu que les attelages de l’artillerie arrivassent en même temps que la troupe. Malheureusement, il n’en fut rien. » Les chevaux, dirent les témoins, sont arrivés avec un retard de plusieurs heures. Quoi qu’il en fût, il s’agissait d’une opération longue et délicate, qui exigeait d’être minutieusement préparée. Or, d’évidence, ou elle a été organisée à la légère, ou elle a été conçue, comme certains l’ont affirmé, comme une provocation : à huit heures, les soldats sont toujours là, et la population est avertie.

Les tambours battent le rappel : d’un côté – à Belleville, à Montmartre – ceux des fédérés (c’est le nom des gardes nationaux appartenant aux bataillons groupés au sein de la Fédération des bataillons de la garde nationale, dont la tête est le Comité central) ; d’un autre côté, dans les bons quartiers – l’ouest de Paris surtout –, ce sont les tambours du général de Paladines, en quête de défenseurs de l’ordre. Mais le tambour ne résonne pas également ici et là. Du côté de Passy, l’enthousiasme chôme : « La générale fut battue pendant plusieurs heures, dit Thiers. Il nous arriva peut-être cinq ou six cents hommes. » En revanche, du côté de Ménilmontant, on accourt en quelques minutes, la baïonnette au canon.

Un mouvement prend forme d’abord à l’est de la Butte, dans le quartier Clignancourt, où des gardes nationaux se sont rassemblés, ainsi que des femmes, nombreuses et décidées, et toute une ribambelle d’enfants qui font les hommes. On monte vers le sommet de la Butte. Premier barrage de soldats. Ils ne résistent que mollement : les femmes leur donnent à boire ; on discute ; vite, ils se rallient au mouvement. La foule ainsi renforcée continue à monter. Mais voici d’autres soldats, plus nombreux, qui ont l’air mieux commandés. La même scène se reproduit : en avant-garde, les femmes vont offrir des vivres aux fantassins et du vin, et des paroles de fraternité : « Vous n’allez pas tirer sur vos frères ! » De proche en proche, la troupe est cernée, enveloppée, submergée bientôt. Elle n’est pas très nombreuse, en effet : il a fallu répartir les hommes au gré de. la dispersion des canons. Le général Lecomte, qui commande la brigade, craint d’être enfermé. Il fait alors des sommations sans résultat. Puis, percevant que ses hommes et lui-même vont être complètement engloutis par cette tourbe, il ordonne le feu. Les soldats n’obéissent pas. Le général se fâche, menace, réitère son ordre. Peine perdue ! C’est tout juste si des sergents de ville, qui étaient là, ont tiré quelques coups de fusil. Mais, dans la troupe, un sergent a pris une autre initiative : « Camarades, arme à terre ! », s’écrie-t-il. « Vive la Ligne ! », répondent les pékins. Et voici qu’on met les crosses en l’air, et qu’on s’embrasse. Pendant cette effusion, des soldats sont tombés sur les épaules du chef, qui avait peu avant puni des hommes rétifs à ses ordres ; alors, autant pour le protéger que pour l’emprisonner, des gardes nationaux l’emmènent avec quelques-uns de ses officiers, au Château Rouge, bal public devenu quartier général des bataillons de Montmartre.

Sur l’autre versant de la Butte, rue Lepic, la troupe s’est ralliée, et la foule a ramené les canons qu’on tentait de faire descendre. A Belleville, aux Buttes-Chaumont, partout, les soldats fraternisent avec la foule, l’armée s’étiole dans la cohue. D’un cœur léger, les troupiers acceptent le pain et le vin qu’on leur tend : ils n’ont presque pas dormi et ils n’ont rien mangé depuis la veille. Les officiers qui esquissent un mouvement de résistance sont hués par leurs hommes, et quelques-uns sont enfermés dans les arrière-boutiques des environs. Après le seul affrontement sérieux – qui eut lieu à Pigalle, à 11 heures –, l’attaque est repoussée, les bataillons fédérés tiennent le terrain, les rues se dépavent.

Les Communards

L’affrontement de la place Pigalle.


Reproduit dans le livre My Adventures in the Commune, E. A. Vizetelly, Londres, 1914

Devant ces échecs simultanés, le général Vinoy, abandonnant ses officiers prisonniers, donne alors l’ordre du repli aux troupes restées fidèles, qui se dirigent bientôt vers le Champ-de-Mars. Le butin était piteux : quelques canons seulement avaient pu être arrachés aux fédérés. Il fallait tout recommencer !

Pendant toute cette chaude matinée, les membres du gouvernement siégeaient en permanence aux Affaires étrangères, quai d’Orsay. Thiers recevait les nouvelles avec une consternation croissante. Il fallait qu’il se rendît à l’évidence : les soldats s’égaillaient dans Paris en insultant leurs chefs ; les gardes nationaux de l’ordre, les bons citoyens qu’il avait appelés le matin, étaient restés tapis chez eux ; son coup avait manqué. Une dernière fois, néanmoins, il demanda au ministre de l’Intérieur, Ernest Picard, de secouer les énergies somnolentes. Picard rédigea alors une proclamation vigoureuse et pathétique, bientôt affichée sur les murs des beaux quartiers : « Le Gouvernement vous appelle à défendre votre cité, vos foyers, vos familles, vos propriétés… » Mais les propriétaires restèrent cois.

Le courage de Monsieur Thiers fondait. Dans l’après-midi, il parle de planter là Paris et d’aller respirer sous un ciel plus clément. La question est débattue entre les ministres. Quelques-uns d’entre eux, qui n’ont pas la couardise du chef de l’Exécutif, sont décidés à rester. Mais Thiers parvient à faire admettre à la compagnie que lui, le chef, doit se mettre à l’abri, pour le bien de la France. On décide donc qu’il se rendra à Versailles, accompagné du général Le Flô, le ministre de la Guerre.

À ce moment – il est un peu plus de trois heures –, un bruit inquiétant de tambours et de clairons fait vibrer les vitres de l’hôtel d’Orsay. Horreur : trois bataillons fédérés sont dans l’avenue. Entre eux et le gouvernement, c’est tout juste s’il y a un demi-bataillon de chasseurs à pied et, qui plus est, adossés à la grille, en bien mauvaise posture. « Je crois que nous sommes flambés », dit Le Flô. On se retourne vers Thiers, qui est pâle. Le Flô l’invite alors à s’enfuir par un escalier dérobé. Sur-le-champ, Monsieur Thiers, qui n’a pas le goût de rester le dernier sur son vaisseau en naufrage, abandonne ses officiers et prend le large, pendant que les trois bataillons qui avaient fait peur continuent tranquillement leur chemin, en direction de l’Hôtel de Ville. Thiers, cependant, rejoint le général Vinoy, qui lui donne une escorte. Avant de partir, le grand homme intime au général l’ordre d’évacuer Paris, et de lui envoyer au plus tôt la brigade Daudel qui est la plus sûre. Quelle était la cause de cette fuite ? Thiers a évoqué la stratégie. Déjà, en février 1848, il avait suggéré de faire sortir l’armée de Paris, pour y rentrer en force. Mais, cette fois, le départ du chef n’était-il pas précipité, à un moment où Paris n’était pas encore contrôlé par la révolution ? À la provocation possible, à la volonté, tout au moins, d’en finir brutalement avec les menaces subversives de la ville, s’ajoutait indiscutablement chez lui un manque de courage physique, qui confinait dans les moments graves à l’affolement.

La situation générale demeurait embrouillée ; les troupes étaient débauchées ; les casernes, investies ; des manifestants criaient et chantaient, place de la Bastille, à l’Hôtel de Ville, mais, jusqu’à tard dans l’après-midi, rien de sérieux ni de coordonné n’était tenté par les insurgés. Des barricades étaient dressées dès le matin : on songeait à se défendre lors même que les défenseurs de l’ordre étaient en fuite ! Les quartiers « révolutionnaires », très mal informés de la situation, mésestimaient l’ampleur de leur victoire.

Entre le pouvoir officiel qui se dilue et le pouvoir révolutionnaire qui se cherche, Paris est à prendre. Spontanément, on a remis la main sur les canons, mais qui commande désormais ? et où se trouve présentement le Comité central ? C’est ce que peuvent se demander bon nombre d’insurgés. De fait, le Comité central semble dépassé par l’événement : ses membres ont du mal à se joindre. Rien n’avait été prévu. Ils s’étaient fixé une réunion pour le soir du 18 mars, rue Basfroi. Dès le matin, à la nouvelle de ce qui s’était passé, quelques hommes du Comité avaient gagné le lieu de réunion ; beaucoup avaient rejoint leur poste dans leurs quartiers respectifs. Tout s’était fait spontanément.

C’est au milieu de cette confusion, dans le XVIIIe arrondissement, que se noue le drame. Enfermé depuis le matin au Château Rouge, le général Lecomte, soucieux d’échapper à l’arbitraire d’un pouvoir local, demande à comparaître devant le Comité central. On le transfère alors, avec ses officiers, non pas devant le Comité central – on ne sait pas où il siège ! – mais 6, rue des Rosiers, comité local, le seul connu du chef de poste. Ils y arrivent vers 16 heures. Dans la rue, une foule compacte et menaçante vocifère contre les prisonniers.

« Attendez le comité ! », lui répondent les gardes nationaux, sans préciser lequel. La foule s’apaise, quand, vers seize heures trente, une escorte amène un nouveau captif : Clément Thomas, ex-général de la garde nationale, connu et détesté. Thomas, quelques instants auparavant, déambulait sur le boulevard, en curieux. On l’a reconnu, on l’a emmené sous les hurlements d’une cohue qui voulait l’écharper. L’arrivée de Thomas va précipiter l’affaire. À sa suite, une partie de la foule a pu forcer l’entrée de la maison où sont les prisonniers. Les gardes nationaux s’essoufflent à barrer le passage. L’un d’eux, Herpin-Lacroix, fait face à la foule et entreprend de l’exhorter au calme. Mais les gens qui sont là – hommes de la rue et anciens lignards qui ont déserté le matin, à qui se mêle la pègre – forcent le passage, brisent les fenêtres, bousculent les gardes, s’emparent de Thomas, et, dans le jardin, sans oraison, à coups répétés, le mettent à mort. Les soldats font ensuite sortir Lecomte, leur propre général, qui, la porte franchie, est allongé d’une balle dans la nuque, suivie par quelques autres. Comme repue, la foule s’apaise et se disperse. Les autres prisonniers, qui étaient au premier étage, sont laissés saufs.

Les Communards

La mort des généraux Lecomte et Clément Thomas


d’après une composition contemporaine

L’exécution des deux généraux sera un beau prétexte pour le gouvernement qui, se drapant des plis de l’honneur, devait déclarer le soir même : « On ne traite pas avec des assassins. » Il est pourtant évident que le double meurtre de la rue des Rosiers a été commis par une foule emportée et des soldats pleins de rancœur, dans un mouvement parfaitement incontrôlé ; que ceux qui allaient bientôt devenir les chefs de l’insurrection n’en portent pas la responsabilité ; qu’au contraire les officiers de la garde nationale présents ont fait de leur mieux pour éviter le pire.

L’événement, au demeurant, ajouta à la panique des administrations, dont ce fut la débandade. Pendant que les poutres du pouvoir légal craquaient, les hommes du Comité central, réunis depuis quatorze heures environ, se concertaient. Ils n’avaient pas le choix : Thiers avait attaqué, la garde nationale devait se défendre. On prit une série de mesures. Progressivement, l’état-major de la garde nationale, les casernes, les postes de police furent pris. La révolte mûrissait en révolution. Un pouvoir responsable s’imposait au-dessus des pouvoirs diffus et locaux.

L’objectif du Comité central fut bientôt l’Hôtel de Ville, symbole des révolutions parisiennes, où se tenait encore le maire de Paris, Jules Ferry, autrement tenace que ses compères. Des barricades encadrèrent la place. Vers dix heures du soir, Ferry, malgré lui, devait abandonner. Quelques instants plus tard, le drapeau rouge flottait sur l’Hôtel de Ville.

À pareille heure, Monsieur Thiers, derrière les baïonnettes de Versailles, pouvait philosopher sur l’amertume des temps présents. Le plus saumâtre, à y songer, avait été l’apathie des honnêtes gens, l’ingratitude des conservateurs, qui avaient refusé de prêter leur aide. Thiers avait voulu prendre « le taureau par les cornes », assurer par l’audace et la force son autorité sur Paris, rassurer ainsi l’Assemblée nationale qui allait se réunir. Mais, dans son entreprise, il avait commis au moins deux erreurs : sous-estimer l’élan spontané des forces populaires ; et puis prendre la fuite. Il avait voulu déménager les canons à la cloche de bois, mais, soit que l’opération fût mal préparée, soit qu’elle fût retardée à dessein, l’affrontement devint inévitable. C’était pour Thiers l’occasion de venir à bout de l’opposition parisienne, mais il se trouve en face d’un adversaire qui le surprend, avec une armée qui l’abandonne, et des alliés naturels qui lui font faux bond ; par défaut de sang-froid ou par volonté de risquer une guerre civile pour écraser mieux l’émeute, peut-être pour les deux raisons à la fois, il fuit à un moment où tout n’était pas joué, comme en fait foi l’heure tardive à laquelle l’Hôtel de Ville fut pris.

Mais cela n’explique ni l’insurrection du matin ni la révolution du soir. C’est que, sous les événements des derniers mois, la révolution déjà coulait, souterraine mais vive. Le 18 mars est sa résurgence sous le ciel de Paris : pour qui tombe de Sirius, pareil jaillissement est incompréhensible. Il faut se donner la peine de remonter le fil de l’eau.

Les Communards

Jules Ferry par Appert









SUR UN VOLCAN







LES PRÉMICES DE LA COMMUNE SONT COMME UN DRAME en trois actes. À la fin de l’été 1870, la République émerge de l’abîme où un Empire, qui n’a plus les armes de ses ultimes ambitions, s’est précipité. Mais la France est sous la menace directe des Prussiens qui ont forcé ses portes. Rien ne devrait donc compter que la guerre et que l’union sacrée : c’est du moins ce qu’on imagine le 4 septembre, premier acte du drame. Mais l’union sacrée fait long feu, parce que les républicains modérés qui ont accédé au pouvoir vont décevoir les patriotes par leurs atermoiements. Le 31 octobre, deuxième acte, les plus ardents sont sur le point de chasser les tièdes qui gouvernent, mais d’un rien ils échouent. Alors, le divorce au sein du camp français s’approfondit : à y regarder de près, on trouve au pouvoir ceux qui veulent capituler devant les Prussiens, pour ne pas capituler devant la Révolution ; contre le pouvoir, ceux qui veulent la lutte à outrance. Le 28 janvier, troisième acte, les premiers paraissent triompher : la capitulation a lieu. Mais tout n’est pas réglé, car la question de la guerre cachait une lutte politico-sociale : la Commune va en être le dénouement.

La France du vieil empereur malade, à l’hiver de son règne, n’est plus celle du coup d’État. En vingt ans, elle est sortie de l’ancien régime économique. Peu à peu, les campagnes abandonnent leur surcroît de population dans les cités industrielles, où s’enrichissent les barons de la sidérurgie, des textiles, des chemins de fer, des banques, des sociétés de crédit, des grands magasins… Cette transformation est toutefois inégale : Paris en est le principal bénéficiaire, mais les progrès du capitalisme séparent plus nettement le prolétariat des classes dirigeantes. Le contraste est désormais topographique ; à la suite des travaux d’Haussmann, en effet, on assiste à une véritable migration des classes populaires ; les démolitions, puis la reconstruction du centre de Paris chassent les familles pauvres à la périphérie de la ville. Belleville, Ménilmontant, les XIe, XIIe, le XVIIIe en partie, les XIXe et XXe arrondissements, voilà désormais le Paris ouvrier, le Paris de l’est, qui s’oppose au Paris bourgeois, à l’ouest de la ville. Cette classe ouvrière ainsi reléguée dans les faubourgs, est communément misérable : c’est sur son dos que les nouvelles fortunes s’édifient. Quand bien même les salaires réels s’élèvent, les ouvriers, sensibles aux salaires relatifs, ont conscience d’être toujours les laissés-pour-compte de la société. Mais, peu à peu, le mouvement ouvrier, saigné en juin 48, reprend vie dans les luttes sociales, liées de plus en plus à une opposition politique à l’Empire.

Outre les ouvriers, sans cesse plus nombreux par l’appel des travaux d’Haussmann, qui drainent une main-d’œuvre considérable vers Paris, il existe toute une catégorie de gens de plus en plus menacés, une petite bourgeoisie, victime de l’essor capitaliste et des transitions nécessaires, difficiles. La métamorphose économique de la France n’a pas créé la félicité universelle ; l’artisanat et le petit commerce en ont été les victimes, et beaucoup sont en voie de prolétarisation. S’ajoutant aux ouvriers, voilà une bonne partie de la société française – et parisienne surtout – insatisfaite.

Or, à partir de 1886, l’Aigle bonapartiste bat de l’aile. La diplomatie impériale essuie les pires revers. À l’encontre du régime, la méfiance des possédants croît, le crédit est rétif. Les années qui précèdent la guerre sont des années de récession. Les banquiers Péreire font faillite, les travaux d’Haussmann doivent être interrompus, le spectre du chômage hante de nouveau les galetas.

L’essoufflement du régime est manifeste lors des élections législatives de 1869. La majorité s’est dangereusement amenuisée. Alors le régime s’assouplit, devient « libéral ». Mais cela ne fait qu’encourager l’opposition politique et sociale. Des grèves se succèdent, parfois sanglantes ; des manifestations ont lieu en plein Paris, qui sont autant de menaces.

Le régime bonapartiste contre-attaque. Il dispose d’une arme de choix : le plébiscite. Le 8 mai 1870, on demande par une question ambiguë d’accorder un nouveau satisfecit à l’Empire. L’instrument plébiscitaire une fois de plus se révèle efficace. À l’annonce du résultat, l’empereur peut s’exclamer triomphalement : « J’ai retrouvé mon chiffre ! » Il manque seulement à la symphonie quelques notes : il y avait eu encore des couacs à Paris, où les non l’avaient emporté.

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« Histoire d’un règne »


lithographie de Daumier

Pour la pérennité de la dynastie, il apparaît vite à certains penseurs du régime – spécialement ceux qui entourent l’impératrice Eugénie – que le prestige d’une guerre rondement menée serait d’un intérêt décisif. La victoire des armes devait rétablir l’Empire autoritaire, telle était l’idée. La candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne, les ambitions de la Prusse, vinrent à point. Ce calcul politique coïncidait avec celui de Bismarck, qui voyait dans une guerre contre la France le meilleur moyen d’achever l’unification de l’Allemagne. La politique des « Césariens » avait l’avantage de trouver l’appui d’une opinion publique française volontiers chauvine ; lorsqu’en juillet 1870, à Paris, une poignée de membres de l’Internationale manifestent leur hostilité à la guerre, ils sont pris à partie par une foule furieuse, qui les conspue.

La guerre est déclarée le 19 juillet 1870. Le 2 septembre, après six semaines d’attente, d’ordres contraires, d’erreurs, de reculades, c’est la catastrophe : l’armée de Mac-Mahon, qui n’a pu joindre celle de Bazaine, à cause de l’inertie de celui-ci, est vaincue à Sedan. Napoléon III est fait prisonnier. Le 4 septembre, l’Empire est renversé ; un gouvernement provisoire prend en main les destinées immédiates du pays.

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« Le couronnement de son édifice »


Lithographie de Daumier

Le 4 septembre, le Gouvernement de la Défense Nationale (G. D. N.) qui se constitue est un gouvernement fort modéré, dirigé par un général, Trochu, qui n’est rien moins que républicain ; tel qu’il est néanmoins, ce gouvernement est accepté par la foule parisienne, qui se presse devant l’Hôtel de Ville, par les bourgeois certes, mais aussi par l’extrême-gauche, terme générique commode sous lequel on groupera provisoirement, sans détailler, les diverses forces révolutionnaires. Précisons :

— C’est un gouvernement « modéré » : la quasi-totalité de ses membres est républicaine, certes, mais si l’on examine le dessus du panier (Favre, Ferry, Simon, Picard), on s’aperçoit qu’il s’agit de républicains extrêmement sourcilleux sur la question de l’ordre et de la propriété. Au fond, ils pensent que la République était plus belle sous l’Empire quand, l’ordre assuré par le Sabre, ils pouvaient se piquer de libéralisme, faire des discours émouvants sur les Droits de l’Homme et du Citoyen, mais maintenant qu’ils sont responsables ils n’ont pas la moindre envie de jouer les sans-culottes. C’est malgré eux qu’ils ont pris le pouvoir et proclamé la République : la situation leur paraissait politiquement des plus dangereuses. Ce qu’ils désirent, à l’exception de Gambetta, qui croit en la défense, et de Rochefort, caution de gauche, vite neutralisé, c’est contenir les révolutionnaires, voilà pourquoi ils ont pris la direction des affaires, voilà leur plus constant souci, et remettre au plus tôt leurs encombrantes charges à une Assemblée constituante.

— La foule accepte ce gouvernement modéré ; une seule idée rallie tout Paris : la défense du territoire. Chasser les Prussiens, vaincre, voilà ce qu’on demande. Le patriotisme populaire est profond : la victoire passe alors avant toutes les revendications sociales. On demande au G.D.N. d’être ardent à sauver la patrie en danger. Or, tout conjugue à faire croire que la défense va être assurée : le nom même pris par ce gouvernement, et la présence à sa tête de l’illustre général Trochu. Les chefs de l’extrême-gauche, les Blanqui, les Flourens, les Vallès, ne sont pas enthousiastes, mais acceptent le G.D.N. pour bouter l’envahisseur. Ainsi le 4 Septembre n’est pas une révolution ; c’est la substitution trompeuse, après la déconfiture militaire, à un pouvoir qui voulait la victoire pour durer, d’un pouvoir qui veut une paix rapide pour parer au tumulte révolutionnaire.

LE 31 OCTOBRE

L’histoire de la défense de Paris repose donc sur une ambiguïté : les Parisiens ont cru assister à une révolution, ce n’était qu’une résignation. La position du gouvernement va se trouver en porte-à-faux, tant il est de plus en plus évident que son souci, disons de légalité, ne peut être satisfait que par la négociation avec la Prusse, en clair : la signature d’un armistice, idée qui ne peut qu’indigner la masse des Parisiens. Aux préoccupations politiques du gouvernement, qui dans l’ensemble doutait de la victoire, s’oppose donc la volonté avant tout patriotique de la population parisienne. Pris entre les exigences de sa politique conservatrice (sauver l’ordre par des élections qui feront tout revenir dans la légalité, partant préparer les conditions d’un armistice) et les exigences militaires que lui impose le patriotisme parisien, le gouvernement balance à n’en plus finir : c’est l’escarpolette du siège de Paris.

Le 19 septembre, la bataille de Châtillon permet aux Prussiens de commencer le blocus de Paris. Le même jour, le ministre Jules Favre se rend dans le camp prussien ; il rencontre Bismarck à Ferrières. L’équipe Favre-Trochu veut en effet la pause pour passer aux élections, son tenace objectif ; c’est cet armistice que Favre vient quêter auprès du chancelier, en catimini, de crainte que Paris, en apprenant cette démarche, ne donne le branle à une nouvelle journée révolutionnaire. Cependant, les espoirs de Favre sont très rapidement refroidis par les exigences de Bismarck : la Prusse veut, en échange de sa « compréhension », l’Alsace, la Lorraine dite allemande, et une indemnité financière. À prendre ou à laisser. Favre, malgré son « ardeur », comme il dit lui-même, à vouloir l’armistice, a le souffle coupé. Il rentre à Paris sans grande illusion : il est douteux que ses collègues acceptent de telles conditions. De quoi aurait l’air le gouvernement aux yeux de Paris, toujours si martial ! Or, précisément, voici que la population parisienne apprend, le 20 septembre, le voyage de Favre. La colère souffle. On veut des explications. Alors, pour apaiser les craintes de la rue, le général Trochu fait afficher une déclaration superbe, dans laquelle il est expliqué que la mission de Favre était de se renseigner sur les volontés de l’ennemi ; que, celles-ci connues, nous ne céderons « ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses ».

On ne demande qu’à ajouter foi aux affirmations de Trochu. On va donc se battre ! Toutefois, cet état d’esprit n’est plus unanime : la résolution du gouvernement est mise en doute. Le 20 septembre, le journaliste Félix Pyat avance, dans le Combat, l’idée d’une Commune. À ce gouvernement mou et incapable, il faut substituer une Commune élue par le peuple de Paris qui, comme en l’An II, insufflera courage et énergie et forcera la victoire. C’est l’idée des jacobins et des blanquistes : un pouvoir fort, issu de la volonté populaire et non des intrigues des politiciens, pour durcir la lutte contre l’ennemi. Pour le Gouvernement de la Défense Nationale, cette menace est une autre raison de se résigner à la défense nationale. Le cœur n’y est pourtant pas.

S’il n’en a pas le cœur, en a-t-il les moyens ? Voici les forces vis-à-vis : d’un côté, 150 000 Allemands, qui ne peuvent tenter l’assaut sans risquer le désastre ; ils ont la sagesse d’attendre que la ville manque de vivres. De l’autre côté, les forces françaises sont très composites. Il y a d’abord l’armée régulière : 60 000 soldats environ, qui se sont repliés à Paris, sous les ordres du général Vinoy – soldats démoralisés par les défaites, sans grande confiance dans leurs chefs. À cela il faut ajouter une dizaine de milliers de marins, excellents artilleurs, qui seront aux remparts. Ensuite, le gouvernement dispose de la garde nationale mobile : une loi du 10 août 1870 avait incorporé dans la mobile tous les hommes âgés de 25 à 35 ans, célibataires ou veufs sans enfant. C’est une force non négligeable, représentée à Paris par 90 bataillons (18 du département de la Seine et 72 de la province, principalement de l’Ouest), soit plus de 100 000 hommes. Enfin, la garde nationale sédentaire, ou garde nationale tout court. À l’origine, la garde nationale représente la bourgeoisie en armes ; mais, le 11 août 1870, il a été décidé qu’elle ouvrirait ses rangs à tous les citoyens, sans distinction de caractère social, pour la défense du territoire. Les bourgeois, par priorité, ont reçu les meilleurs fusils ; mais, en septembre, tout le peuple de Paris, ou peu s’en faut, se trouve armé. Ces hommes vivent chez eux ; ils sont appelés chaque jour à l’exercice, et à tour de rôle montent la garde sur les remparts. À partir du 10 septembre, on donne quotidiennement trente sous aux gardes nationaux qui sont dans le besoin. La garde est organisée par quartiers ; de là résulte le contraste entre les bataillons des beaux quartiers et ceux des faubourgs. Les gardes nationaux élisent leurs chefs, tiennent des réunions est parti pour Versailles négocier. La mesure est passée. La plupart des Parisiens ne tiennent pas en place à l’idée d’un armistice, car l’armistice, c’est la défaite.

La journée du 31 octobre cristallise le mécontentement épars, informe, l’hostilité larvée des Parisiens contre ce gouvernement. Mieux : la journée du 31 octobre renforce l’idée de Commune, qui était latente, ou timide. C’est une journée révolutionnaire, dont le gouvernement n’émergera qu’à la suite des maladresses des insurgés, et, subsidiairement, grâce à la fidélité des « bons bataillons ». Ainsi, tandis que Thiers est à Versailles, pour préparer le sabordage du gouvernement, celui-ci, qui espère vivre ses dernières heures, qui attend l’armistice comme la fin de tous ses maux, est colleté par la révolte. On crie : « Vive la Commune ! », plus fort que jamais. La foule envahit l’Hôtel de Ville ; les membres du gouvernement, assis autour d’une table, doivent subir le raz de marée. Le pouvoir est à prendre. Les républicains de 48, sollicités, le refusent. Les chefs de l’extrême-gauche, Blanqui, Flourens, Vaillant et les autres, n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la composition d’un Comité de Salut Public. Les heures passent. Finalement, la journée se termine dans une totale confusion ; les membres du gouvernement sont délivrés par l’arrivée de « bons bataillons », qui n’étaient certes pas satisfaits de l’équipe Favre-Trochu, mais qui ne voulaient pas voir à sa place pour autant une équipe Flourens-Blanqui.

Les Communards

Le 31 octobre, les communards envahissent la salle des séances de la défense nationale


Gravure extraite du Monde Illustré.

Le 31 octobre aurait donc pu être le premier jour de la Commune. Mais, s’ils ont renforcé leurs rangs, ses partisans sont encore les moins nombreux. Toutefois, la passion de la ville a fait comprendre au gouvernement qu’annoncer l’armistice, c’est provoquer une révolution. On se défend donc de vouloir négocier, il s’agissait d’un malentendu. Comme Thiers n’a pas obtenu, à Versailles, des conditions meilleures que Favre à Ferrières, tout concourt à la poursuite de la guerre. On va donc continuer, la mort dans l’âme.

Le gouvernement, pour jeter du lest, va faire élire les conseils municipaux des mairies d’arrondissement (ce qui n’est évidemment pas une Municipalité parisienne) ; mais auparavant, il sort des tiroirs de l’Empire le précieux plébiscite. Le 3 novembre, Paris doit se prononcer sur le maintien ou non du gouvernement. Voter non, c’est voter pour l’aventure, c’est-à-dire pour l’extrême-gauche ; dans l’ensemble du corps électoral, on préfère encore Trochu à Blanqui. Résultats : 60 000 non, contre 550 000 oui, suffrages militaires compris. Le chiffre de 60 000 est intéressant : c’est le chiffre des troupes révolutionnaires, de ceux, qui dès le 31 octobre, sont d’ores et déjà partisans de la Commune.

Le 5 novembre, élections des municipalités. Plusieurs arrondissements (XIe, XVIIIe, XIXe XXe) ont désormais à leur tête des radicaux de gauche ou des révolutionnaires.

Le soupçon altère désormais la confiance de la Ville dans le gouvernement. Si la journée du 31 octobre a été, somme toute, un mécompte pour l’extrême-gauche, il n’en reste pas moins que la survie des Compères de Septembre ne tient qu’au fil de l’opinion « anti-rouge ». Paris a encore la patience de préférer un gouvernement irrésolu à un gouvernement révolutionnaire. Mais la patience a des limites que les bonnes raisons du gouvernement ne connaissent pas. Du 31 octobre à la fin du Siège, l’exaspération a tous les motifs de croître. La fermentation de la Commune a commencé en octobre, elle sera terminée le 18 mars, mais entre-temps, il y eut l’étape décisive du 28 janvier, date à laquelle le Gouvernement de la Défense Nationale arrive à ses fins, par la signature d’un armistice qui est une capitulation inavouée. Toute la suite des événements rayonne en effet autour de cette dernière date : ce qui précède, où l’on voit l’animosité des Parisiens à l’encontre du gouvernement se développer parallèlement aux souffrances causées par le blocus ; la capitulation elle-même, qui donne aux assiégés le sentiment qu’ils ont été trahis ; ce qui s’ensuit, où l’on voit cette Assemblée conservatrice, qu’espéraient Favre et Trochu, enfin élue le 8 février 1871, Assemblée dont les actes vont exacerber la colère de Paris. Suivons brièvement l’état d’esprit des Parisiens au cours de ces quatre mois et demi qui nous séparent de l’explosion de mars.

Les Parisiens ont enduré des souffrances physiques. Les trois derniers mois du Siège ont été très éprouvants. On a mangé du chien, du chat, du rat, l’incurie du gouvernement est en ce domaine comme dans les autres : éclatante. En plein blocus, les canons du « laissez-faire » sont respectés, la liberté de la sous-alimentation est protégée, comme celle de la bombance dans des restaurants hors de prix. Il n’est pas question de rationnement ou de réquisition, ou plus exactement on applique cyniquement le « rationnement par la cherté ». Si le pain manque, les réserves d’alcool en revanche ne font pas défaut, et beaucoup de trente-sous désœuvrés flûtent et discutent dans les mastroquets, avant de rentrer chez eux, le gousset vide et la tête pleine. Les femmes sont les principales victimes : elles doivent s’ingénier chaque jour à inventer la pitance de la famille ; faire le pied de grue, pendant des heures, dans le froid glacé, à la porte des boutiquiers. À partir du 5 janvier, les Prussiens bombardent Paris ; chaque jour, jusqu’à la fin, des obus éclatent sur la rive gauche, ajoutant l’angoisse à la misère. Malgré tout, la population de Paris reste d’une dignité et fait preuve d’un courage qui l’honorent.

Plus que tout cela, Paris a dû supporter des souffrances morales. Coupée du monde entier, la ville guettait l’horizon, mais ne voyait rien venir. Un instant, l’espoir rebondit : en province, par sa ténacité, Gambetta avait pu remettre sur pied des armées ; le 14 novembre, Paris apprend que celle de la Loire a remporté une victoire à Coulmiers ; que le 10, Orléans a été reprise. Cette armée peut prendre à revers les assiégeants, si l’attaque est combinée avec une sortie massive des troupes parisiennes. Du 30 novembre au 2 décembre, la première véritable sortie a lieu : c’est la bataille de Champigny, mais la garde nationale est encore une fois laissée à Paris. Le 2 décembre, le général Ducrot, qui avait juré deux jours plus tôt de rentrer à Paris « mort ou victorieux », revenait pourtant vaincu et sur ses deux jambes. Quelques jours plus tard, on apprenait que l’armée de la Loire, de son côté, malgré les efforts de Chanzy, avait été repoussée par les renforts arrivés de Metz. Après ce revers, qu’espérer désormais ? Pourtant l’espoir de Paris renaissait chaque jour et les outrance (on appelait ainsi les gardes nationaux qui voulaient « la guerre à outrance ») réclamaient toujours leur sortie. Cependant, le général Trochu restait impénétrable comme un souverain perse.

Jugés incapables ou traîtres, les hommes de Septembre perdaient chaque jour un peu plus de leur crédit. Au début du mois de janvier, des affiches menaçantes pour les Compères furent placardées. Une nouvelle fois, Trochu voulut rassurer. Il fit publier une solennelle déclaration, où il affirma que « le Gouverneur de Paris ne capitulera pas ». Tout de même les trente-sous et les tranche-montagne devenaient insupportables ; on se demanda si le moyen de les faire taire une bonne fois ne serait pas de les envoyer au feu. Le gouvernement en discute. L’idée cynique d’apaiser la population par une saignée est avancée sans vergogne. Puisque les outrance voulaient renifler de près l’odeur de la poudre, on allait leur donner une leçon : « Quand il y aura par terre 10 000 gardes nationaux, dit-on au Conseil des ministres, l’opinion s’apaisera. » Telle fut l’idée de la bataille de Buzenval, qui eut lieu le 19 janvier 1871. La garde nationale, fièrement, montra que si l’on avait su l’utiliser plus tôt, et dans des combats moins désespérés, elle eût été davantage qu’une force d’appoint. Le combat de Buzenval fut stratégiquement inutile ; son échec est une démonstration par l’absurde, voulue par Trochu, de la nécessité de se rendre.

Aux yeux du gouvernement, la capitulation est inévitable ; il faut habituer la population à cette idée. Mais c’est le plus difficile : les Parisiens s’entêtent ; de nouvelles affiches, de nouveaux appels réclament une Commune, des élections municipales. Pour apaiser la rue, Trochu démissionne du commandement en chef de l’armée, tout en restant chef du gouvernement. Il laisse ses fonctions militaires à Vinoy, l’un des sabres du Deux-Décembre, bonapartiste bon crin.

Le retour des gardes nationaux de Buzenval rallume la colère de la capitale. L’animation des journées révolutionnaires est dans l’air des faubourgs. Le 22 janvier, les bataillons de l’Est marchent sur l’Hôtel de Ville. Les « bons gardes nationaux » n’interviennent pas, trop excédés par ce gouvernement de fantoches. L’Hôtel de Ville est protégé par des mobiles de Bretagne et de Vendée. Cette fois, l’affaire est chaude : des coups de feu partent. Plusieurs gardes nationaux tombent, mortellement touchés. Cette nouvelle entreprise révolutionnaire a échoué ; cette fois encore, la Commune a raté la marche. Mais l’important est l’attitude des « bons bataillons » de la garde nationale. Dès qu’on a su les événements de l’Hôtel de Ville, on a battu la générale dans les beaux quartiers. Chou blanc ! Personne n’est venu défendre les Compères, sinon les Bretons de Trochu, isolés du reste de la population, qui n’entendaient rien à la politique, et qui tiraient avec obéissance dans les cibles qu’on leur donnait. Paris a rompu avec le G.D.N.

Il reste que l’extrême-gauche semble vaincue ; on va donc capituler. Le général Vinoy, dès le 22, prend un certain nombre de mesures énergiques pour river le clou de l’opposition : repli des troupes des avant-postes sur Paris, arrestations, suspensions de journaux, fermeture des clubs… Réprimer pour capituler, voilà le programme, tout en continuant à claironner qu’on se défendra jusqu’au bout, qu’on tentera l’impossible, et pour le faire mieux accroire, du 23 au 27 janvier, l’artillerie aux remparts s’en donne à cœur joie. La pétarade n’était que pour mieux assourdir les pas de Jules Favre, qui gagnait Versailles pour perdre Paris.

Les Communards

Le révérend père Jules Favre sur la route de Versailles

Le 28, le coup est fait. On s’écrie, on s’indigne. Le gouvernement rassure : ce n’est qu’un armistice, une pause, une trêve, un entracte, perpétuant ainsi le mensonge. Le 28 janvier, en apprenant que, sans combat digne de ce nom, ils avaient été battus, les Parisiens eurent la conviction d’avoir été livrés.

Pour bien comprendre le 18 mars, il faudrait maintenant passer par l’étamine le menu des événements surgis entre la capitulation et la révolution. Mais, pour nous borner au principal, nous dirons qu’une révolution est une colère armée qui triomphe. Une colère : l’hostilité témoignée par le peuple de Paris au G.D.N. a été transférée sur son continuateur, le nouveau gouvernement, plus conservateur encore, issu des élections du 8 février, présidé par Thiers. Une colère armée : le plus clair à démontrer est le renversement du rapport des forces : vases communicants, le parti révolutionnaire a gagné autant que le parti de l’ordre a perdu, au cours de ces quelques semaines ; les armes étant aux mains des révoltés, du coup la colère triomphe. Voyons cela.

— Les armes de la colère. Le Siège achevé, les forces révolutionnaires prennent une ampleur sans précédent. Le fait est acquis : tous ceux qui ont de quoi ne bronchent plus désormais pour défendre les bons gouvernements. À supposer même qu’il reste de l’ardeur aux défenseurs de l’Ordre, ceux-ci sont numériquement très appauvris après le Siège, attendu que les nantis sont vite partis retrouver le bon air des champs et des bons restaurants de province.

Ces évasions, qui atteignirent le chiffre de 150 000, appauvrissaient d’autant les bataillons bourgeois de la garde nationale, au profit des autres. De plus, lors des discussions entre Favre et Bismarck sur les conditions de l’armistice, les deux interlocuteurs sont convenus que le désarmement des troupes françaises n’affecterait pas la garde nationale. La crainte du soulèvement avait conduit Favre à demander cette faveur – faveur bien dangereuse pour la sécurité des honnêtes gens, mais de deux maux, Favre avait choisi le moindre. Cette garde nationale, toujours armée donc, virant de plus en plus au rouge, va progressivement échapper au contrôle du pouvoir légal, au point que son chef, le général Clément Thomas, voyant son autorité aller à vau-l’eau, démissionne de ses fonctions à la mi-février. C’est qu’une autre autorité se substituait à la sienne ; de nombreux bataillons, spontanément, avaient constitué une Fédération républicaine de la garde nationale, avec pour double objectif de continuer la défense et de protéger la solde de trente sous qui était pour beaucoup, en cette période instable, la seule ressource. La Fédération allait élire un Comité central, qui ne comptait pas de personnalités de premier plan, mais qui tendait à contrôler désormais le commandement de la garde.

Les remparts de l’Ordre se trouvaient dangereusement lézardés. Bien plus, les clauses de l’armistice avaient désarmé les mobiles et les soldats de la ligne, soit un ensemble de plus de 200 000 hommes, qui ne devaient pas quitter Paris avant les préliminaires de la paix. Dans la confusion du désarmement, une bonne partie de leurs chassepots et de leurs munitions était passée dans les mains de la garde nationale. Que restait-il au gouvernement ? 12 000 soldats de ligne, commandés par Vinoy, qui n’aspiraient qu’à regagner leurs pénates, et 3 000 gendarmes : une broutille, en face de l’armée populaire. Tel est le rapport des forces ; si les fédérés, qui obéissent au Comité central, ont jamais l’humeur de s’insurger, ils en ont assurément les moyens.

— Le redoublement de la colère. Un certain nombre de faits, qui porte l’exaspération de Paris à son comble, peuvent être considérés comme les causes immédiates de la Commune. La déception, qui va se condenser en fureur, il est à remarquer qu’elle n’atteint pas seulement les masses populaires, mais aussi les classes moyennes de Paris. Le succès de l’insurrection devra beaucoup à cette conjonction sociale. Les élections, le 8 février, d’une Assemblée qui doit se prononcer sur le sort de la guerre après l’armistice le montrent bien. Paris ne fait pas le succès de l’extrême-gauche, mais celui de la gauche républicaine, des radicaux. Certes, les républicains de droite sont battus ou viennent en très mauvais rang (Favre, seul rescapé du Gouvernement de la Défense Nationale, au trente-quatrième rang), mais, de son côté, l’extrême-gauche n’a eu qu’une poignée d’élus, et Blanqui lui-même a été laissé pour compte. Il demeure qu’une insurrection est toujours le fait d’une minorité décidée ; l’important est que la majorité laisse faire. Il nous reste donc à montrer les raisons qui ont conduit la minorité à agir, la majorité à laisser faire.



La première de ces raisons est le profond malentendu qui oppose Paris à la province. Les élections s’étaient faites sur la paix ou la guerre. Le pays s’est prononcé pour la paix. L’Assemblée réunie à Bordeaux, composée surtout de provinciaux, et même, dans une large mesure, de représentants des campagnes, est en majorité monarchiste (400 royalistes, pour 200 républicains et 30 bonapartistes) et pacifiste par crainte du patriotisme révolutionnaire. Les députés de Paris dans leur majorité refusent les conditions de paix imposées par la Prusse. « Cette cité auguste, dit Hugo à la tribune, Paris, nous a donné un mandat qui accroît son péril et qui ajoute à sa gloire, c’est de voter contre le démembrement de la patrie. » Mais la majorité de Bordeaux s’irrite de cet entêtement. Alors, Hugo et quelques autres républicains de Paris, indignés de voir l’Assemblée, à une énorme majorité, abandonner l’Alsace et la Lorraine, vont démissionner ; avec eux, c’est une partie de la capitale qui s’en va. Ainsi l’Assemblée des ruraux se couvre d’un « réalisme » plus aigu que les va-t-en-guerre de Paris, et cette volonté de paix à tout prix, d’ordre à tout prix, couronné – c’est prévisible – par la mise à mort de la République, voilà bien ce qui indigne Paris. Nous en arrivons à la seconde raison de division : à propos du régime politique, les Parisiens savent que la majorité « rurale » (« Majorité rurale, honte de la France », s’écrie Gaston Crémieux), monarchiste, qui a élevé Thiers chef du pouvoir exécutif, renversera, à la première occasion, une République qui n’avait aucune assise légale. Le Pacte de Bordeaux, le 10 mars, n’est pas pour les rassurer : dans la décision de remettre à plus tard la question du régime politique, ils flairent la manœuvre.

Une autre raison : l’entrée des Prussiens à Paris. Thiers a dû accepter, en échange de Belfort, d’accorder à Guillaume la vanité de faire pénétrer ses troupes dans la capitale. Mais, pour les Parisiens, c’est là une insulte à leur résistance. Dans la nuit du 26 au 27 février, à la nouvelle (inexacte) que l’arrivée des Prussiens aux Champs-Élysées est imminente, une foule en armes s’y presse. C’est le drame possible ; les Prussiens heureusement ne sont pas au rendez-vous. Les jours suivants, la fièvre monte ; les manifestations se succèdent à la Concorde, à la Bastille ; quelques bataillons de la garde nationale se rendent au parc de Neuilly et transportent les canons, achetés par souscription, pour les répartir dans les quartiers populaires, de la place d’Italie à Montmartre. Quelques esprits avisés, en particulier les hommes de l’Internationale, pressentant un massacre qui compromettrait irrémédiablement la révolution, réussissent à transformer l’épreuve de force en épreuve de dignité et de discipline. Et, lorsque les Prussiens entrent finalement dans Paris, le Ier mars, c’est par un silence de mausolée que la ville, qui a pendu des drapeaux noirs à ses fenêtres, les accueille. Les Prussiens, prudemment, ne restent à Paris que trois jours ; pendant ce temps, toutes les forces de l’ordre, sous la direction de Vinoy, se sont repliées sur la rive gauche : toute la rive droite est désormais aux fédérés. L’Assemblée a beau, le 4 mars, désigner un nouveau commandant de la garde nationale, le général bonapartiste d’Aurelle de Paladines, celui-ci, comme son prédécesseur Clément Thomas, n’a qu’une autorité fort réduite. Paris a déjà un pied dans la révolution.

Troisième raison : les fantasmes de l’Assemblée de Bordeaux, qui, au lieu de ménager Paris, tout au contraire, prend une série de mesures d’une insigne maladresse pour une ville déjà passablement traumatisée. D’abord une mesure d’ordre affectif ; rompant avec une tradition jugée menaçante pour la quiétude des députés, les ruraux, sur le conseil de Thiers, choisissent Versailles comme siège de l’Assemblée. La session reprendra le 20 mars ; en attendant, le gouvernement regagnera Paris. C’est déjà un ordre du jour de méfiance. Chaque Parisien est blessé dans sa dévotion pour sa ville, Ville-Déesse et Ville-Humanité, comme le chantent les poètes et la chanson des rues. Mais on ne fait pas une révolution par dépit. D’autres décisions de l’Assemblée atteignent alors les habitants de Paris dans leurs moyens d’existence, ce qui est plus grave. Le prolétariat est menacé par deux mesures : le 15 février, il est décidé que la solde ne sera plus donnée qu’à ceux des gardes nationaux qui fourniront un certificat d’indigence ; le 10 mars, la loi qui avait imposé le moratoire des loyers est abrogée : ce sont des milliers de locataires démunis qui sont menacés d’être jetés à la rue. La population ouvrière, dont la majeure partie est en chômage, se trouve donc durement atteinte par des décrets qui ne tiennent pas compte des circonstances. Mais la petite bourgeoisie, elle aussi, est touchée : le 10 mars, l’Assemblée exige des commerçants parisiens, gravement lésés par la guerre, à moitié ruinés par le Siège, de payer sans délai les effets dont les échéances n’ont pas été versées depuis le 15 août 1870, ce qui signifie tout simplement la faillite pour des dizaines de milliers de petits commerçants. On comprend dès lors pourquoi Paris, qui est loin, nous l’avons vu, d’une ville à majorité extrémiste, va accepter la Commune ; pourquoi certaines couches de la bourgeoisie, indignées contre Versailles, vont, sans précisément adhérer à la Commune, ne rien entreprendre pour s’y opposer.

— Les raisins de la colère. C’est l’affaire des canons qui met le feu à toutes ces matières combustibles. Contrairement au 31 octobre, les forces révolutionnaires ne seront pas arrêtées par la bourgeoisie armée ; contrairement au 22 janvier, elles ne seront pas arrêtées par les fusils gouvernementaux, désormais en trop petit nombre. En bref, nous pouvons dire que le 18 mars est l’issue d’un triple mécontentements, patriotique, républicain et social. C’est contre les séides de Thiers, qui incarne la capitulation, la monarchie et le conservatisme social, que Paris se soulève. Il importait à Thiers, pour continuer sa lancée à vau-vent, de désarmer Paris menaçant, échappant déjà en grande partie à son pouvoir. Il s’y essaie le 18 mars. Paris, spontanément, se rebiffe, et, au cours de l’insurrection, remet le pouvoir à qui le contrôlait de facto depuis plusieurs jours dans la capitale : le Comité central de la garde nationale.







LA COMMUNE EN FLEURS







COMME UN SOMNAMBULE RÉVEILLÉ EN PLEIN RÊVE, Paris, le dimanche 19 mars, se demande où il est, tandis que Versailles fait ses dévotions à Monsieur Thiers, ultime rempart des « honnêtes gens ». Ici, la majorité de la population s’interroge sur ce qui s’est passé exactement la veille et salue une ère nouvelle ; là-bas, le paisible chef-lieu de la Seine-et-Oise redoute de voir affluer la lie des faubourgs. Le repli désordonné des forces de l’ordre, le sauve-qui-peut des fonctionnaires essoufflés, qui avaient fui la capitale, tout présage le pire, et c’est miracle de n’avoir pas encore vu surgir les rouges. Le même dimanche, Edmond de Goncourt éprouve en lisant les journaux une immense « fatigue d’être français » ; il y a de quoi ! pour un homme quiet et pacifique : le drapeau rouge flotte sur le campanile de l’Hôtel de Ville, et, sous son toit, le Comité central de la garde nationale siège depuis les « stupides agitations » de la veille. Tout de même, qui sont ces gens ? Goncourt ne connaît les noms que de deux ou trois d’entre eux, et devant l’affiche qui en donne la liste, il reste hébété, croyant à une mystification. Pour des milliers de Parisiens, cependant, ces hommes ne sont pas des inconnus.

Le 18 mars a été une réplique inordonnée des masses populaires, sans plan, sans stratégie, sans préméditation. Mais si la révolte a pu éclore en révolution, c’est qu’il existait une tête capable de surmonter les bras insurgés ; cette tête, c’est le Comité central. Sur ce nom, il faut éviter la confusion, car il y a eu et il y a encore le 19 mars deux comités centraux qui ont chacun leur importance et leur fonction propre, même si, dorénavant, seul l’un des deux va occuper le devant de la scène. Cela mérite quelque attention.

Le premier en date a été le Comité central républicain des vingt arrondissements1. Mis en place dès les premiers jours de septembre 1870, il avait été définitivement organisé en octobre. Il réunissait les délégués de comités d’arrondissements, regroupés ensuite en « comités républicains de vigilance », lesquels devaient, sur place, canaliser les forces populaires, organiser la défense, puis aider et contrôler à la fois les municipalités installées après les élections de novembre. On comptait, parmi les dirigeants, des révolutionnaires de tous les horizons : militants de l’Internationale, blanquistes, jacobins ; beaucoup d’entre eux, entre autres Duval, Ferré, Frankel, Lefrançais, Serraillier, Ranvier, Malon, Vaillant, Varlin, devaient siéger à la Commune.

Les Communards

Théophile Ferré par Eugène Appert

Le Comité, très républicain, était aussi très soucieux de la défense nationale, la guerre ayant cessé d’être une défense dynastique. La victoire militaire était le premier objectif : à cet effet, dès le 15 septembre, par une première « Affiche rouge », le comité provisoire réclamait des décisions énergiques. Mais la politique de la main tendue au G. D. N. fit long feu, quand devint manifeste l’indolence du gouvernement. Le Comité passa à une opposition ouverte : il fut à l’origine de plusieurs manifestations en octobre ; il se fit un peu oublier, puis à nouveau, il se révéla, en placardant dans la nuit du 5 au 6 janvier une seconde « Affiche rouge » qui fit sensation. Elle réclamait, en termes brûlants, le « rationnement gratuit », l’« attaque en masse », et lançait son ultimatum : « Place au Peuple ! Place à la Commune ! » La capitulation, les décisions de Bordeaux durcirent l’opposition du Comité, qui prit une nuance socialiste de plus en plus déclarée. Son objectif est désormais la révolution sociale. Élargissant sa base, il s’unit à l’Internationale et aux chambres fédérales ouvrières, pour constituer le « Comité de la Corderie ».

De toutes les tentatives qui avaient été faites pour regrouper les forces populaires, celle du Comité était prépondérante, par l’action de ses comités de vigilance, qui lui assurait le contrôle de tous les quartiers. C’était précisément au moment où ce Comité central était à même de prendre la tête d’une révolution qu’il rencontra un concurrent qui allait le reléguer à l’arrière-plan : le Comité central de la garde nationale. Quelle que fût sa défiance, le Comité central républicain dut laisser sa place : il allait bien aider à l’avènement de la Commune, publier encore quelques manifestes, mais dès les premiers jours d’avril, il devint impotent. Retenons pourtant le jugement rétrospectif porté par É. Vaillant en 1897 : « La Commune était loin cependant de valoir ce qu’eût été le Comité de la Corderie, la Commune révolutionnaire maîtresse du pouvoir : elle n’en avait ni l’unité de pensée et d’action, ni l’énergie. »

L’origine, l’évolution et l’importance du Comité central de la garde nationale étaient tout autres. On a déjà évoqué sa naissance ; il faut préciser. Milice bourgeoise, soutien de la monarchie de Juillet, surveillée de près par l’Empire, la garde nationale avait été réorganisée le 2 septembre 1870. Désormais, ses bataillons (qui ne cessaient de grossir) – 254 à la fin de septembre, 270 en mars – groupaient la majeure partie de la population valide de Paris, et sa composition donnait de plus en plus l’avantage aux bataillons populaires. La physionomie politique de la garde nationale était devenue tout autre : les protecteurs de l’ordre avaient laissé la place aux révolutionnaires. On se souvient que, grâce aux bons soins de J. Favre, la garde nationale avait gardé des armes ; il lui manquait seulement une organisation, ou plus exactement un organisme central. Après plusieurs tentatives, c’est le 15 février, au Tivoli-Vauxhall, que 3 000 gardes nationaux étaient rassemblés, représentant 18 arrondissements. Une commission des statuts fut nommée ; des commissaires furent chargés de préparer les élections dans la garde nationale. Le 24 février, les statuts furent adoptés par 2 000 délégués ; enfin, le 15 mars, un Comité central de la garde nationale était définitivement constitué.

L’affirmation sans équivoque de la République, l’établissement d’une véritable démocratie, le maintien de la garde nationale (et son corollaire : l’abolition des armées permanentes), l’élection de son général en chef, tels étaient les objectifs immédiats du Comité central. Lui-même sut s’organiser démocratiquement, l’élection, le contrôle et la révocabilité des élus étant ses principes de base. L’ensemble de l’édifice restait souple, chaque groupe gardant une certaine autonomie.

Le Comité central fut rapidement le porte-parole de la majeure partie de la garde nationale : 200 bataillons étaient représentés le 3 mars, 215 le 15, même si à cette date 7 arrondissements (l’Ouest et le quartier des affaires) n’avaient pas envoyé de délégués. Le Comité central était devenu une force, numérique et morale. L’omniprésence de la garde nationale à Paris, le recrutement démocratique de sa fédération, tout faisait du Comité l’organisme le plus représentatif des Parisiens. Le 18 mars, le Comité central apparait comme le coordinateur évident, rôle que lui reconnaissent les organismes révolutionnaires, ce qui renforce encore le Comité central.

Le voici donc, le 18 mars au soir, maître de Paris ou peu s’en faut. Les hommes qui le composent, de notoriété généralement locale, sont loin d’appartenir tous aux milieux révolutionnaires (c’est ce qui explique le premier mouvement de défiance de ceux-ci à l’adresse du Comité). Les groupes révolutionnaires – les blanquistes surtout – avaient été décimés par la répression qui avait suivi l’échec du 22 janvier ; de nombreux chefs étaient emprisonnés ou contraints de se cacher. Le 15 mars, quand le Comité fut définitivement formé, seuls Assi et Varlin étaient vraiment connus ; Assi, pour ses démêlés avec Schneider, lors des grèves du Creusot ; Varlin, comme un des chefs incontestés de la branche française de l’Internationale. On peut leur adjoindre Eudes et Duval, deux blanquistes, qui s’étaient particulièrement distingués, pendant le Siège, dans les sorties comme dans les manifestations. On peut encore citer Bergeret, Lisbonne et Ranvier, le reste était sans renom.

Le milieu social du Comité central était composite : on y trouvait un certain nombre d’ouvriers comme Varlin, Assi, Duval, Clémence, Geresme ; en plus grand nombre, des employés, comme Bergeret, Viard, Jourde, sans compter un parfumeur, Babick, un journaliste, Arnaud, un architecte, Arnold, un ex-commissionnaire en marchandises devenu homme de lettres, Moreau, un ex-directeur de théâtre, Lisbonne. La composition politique du Comité est également hétérogène. Peu d’entre les membres appartenaient à des groupes révolutionnaires déterminés : quelques Internationaux, mais en nombre fort limité, Arnaud, Clémence, Assi, Varlin ; des blanquistes, un peu plus nombreux, comme Mortier, Ranvier, Eudes, Duval. Le reste était mêlé : républicains, ils l’étaient tous, avec de nombreuses nuances ; révolutionnaires, ils l’étaient plus ou moins. Certains se classaient « jacobins », comme Viard, Bergeret, Blanchet, Billioray. Les autres – et ils étaient nombreux – n’avaient pas d’étiquette précise. Ainsi, il est remarquable que ceux qui étaient déjà organisés et décidés à exploiter jusqu’au bout une insurrection, étaient nettement en minorité.

Le 19 au matin, Paris avait perdu ses tuteurs légaux. À l’aube, les derniers ministres restés à Paris (Picard, Pothuau, Simon, Favre) avaient pris la route de Versailles : le gouvernement, quoi qu’il en dît, avait bel et bien fui. Restaient les maires des arrondissements, qui représentaient encore, à l’intérieur de la capitale, une manière de légalité, que leur confirma le gouvernement de Versailles. Toutefois, le départ de J. Ferry, leurs fonctions strictement civiles, l’occupation par les insurgés de l’Hôtel de Ville concouraient à borner leurs moyens d’action. Ainsi, sans avoir préparé le 18 mars, sans contrôler l’ensemble de Paris, puisque les quartiers bourgeois lui échappaient plus ou moins, le Comité central avait la main sur la ville. Si son origine explique son autorité, elle explique aussi son embarras. Que faire ? Lors de la première séance, certains membres du Comité se disaient prêts à abandonner l’Hôtel de Ville. Il importait d’agir vite, pourtant : le sort de la Révolution se jouait dans les premiers jours. Paris l’insurgé pouvait tenter de s’imposer à la France, et c’était alors marcher sur Versailles, disperser l’Assemblée, s’improviser gouvernement et gouverner de manière dictatoriale pendant un laps de temps nécessaire ; ou bien, Paris choisissait de se défendre seulement, de consolider, intra muros, la Révolution et, par-delà les seuls problèmes municipaux, de donner l’exemple à la province, où elle ferait tache d’huile, et c’était alors préparer rapidement des élections à Paris, pour étayer, voire légaliser le mouvement.

Le 19 mars, le Comité central fit son choix : la marche sur Versailles était écartée. À une minorité, regroupant surtout les blanquistes, notamment Duval, Eudes, Brunei, qui réclamait l’attaque, la majorité imposa son point de vue : des élections immédiates, lesquelles impliquaient le statu quo militaire. Les proclamations du jour saluaient « le peuple de Paris » qui avait repoussé « les fous éhontés qui veulent toucher à la République », et annonçaient des « élections communales » sous le contrôle des municipalités en place. En attendant, au nom du peuple, le Comité conservait l’Hôtel de Ville.

Ces décisions ont été critiquées. Dès le 12 avril 1871, Karl Marx, dans une lettre à Kugelmann, dénonçait la double erreur de leurs « camarades de Paris » : « S’ils succombent, disait-il, seul leur caractère « bon garçon » en sera la cause. » Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles après que Vinoy d’abord, et ensuite les éléments réactionnaires de la garde parisienne eurent laissé le champ libre. Par scrupule de conscience, on laissa passer le moment favorable. On ne voulut pas « commencer la guerre civile » comme si ce « méchant avorton » de Thiers ne l’avait pas déjà commencée, en tentant de désarmer Paris. Deuxième faute : le Comité central se démit trop tôt de ses fonctions pour faire place à la Commune. Encore par un trop grand scrupule d’« honneur » !

On peut tenter cependant d’expliquer ces raisons. Il semble bien que la majorité du Comité central ne se sentait pas capable d’assumer ces responsabilités nouvelles ; eux-mêmes le déclaraient : « Vous nous avez chargés d’organiser la défense de Paris (…), nous avons chassé ce gouvernement qui nous trahissait. À ce moment, notre mandat est expiré et nous vous le rapportons, car nous ne prétendons pas prendre la place de ceux que le souffle populaire vient de remplacer. » Embarrassé, freiné par sa mentalité légaliste, le Comité central était pressé, non de démissionner, mais de transmettre ses pouvoirs, non à un simple conseil municipal, mais à une Commune – ce qui était tout autre chose. On a mis en avant d’autres raisons. A. Arnould, rétrospectivement, a invoqué le danger prussien : les troupes d’occupation, soucieuses de faire respecter les clauses de l’armistice menacées, auraient été prêtes à rouvrir les hostilités. Plus simplement, il paraît clair que la majorité du Comité central ne voulait pas déclencher la guerre civile ; prendre une telle décision, sans avoir procédé à des élections. Certains pensaient aussi que la révolution communale allait s’imposer facilement en France, que l’attitude pacifique de Paris était un atout supplémentaire.

Il est généralement vain de vouloir refaire l’histoire avec des si. Il demeure plus que probable que les chances militaires de la Commune ont été perdues au cours des premiers jours qui ont suivi l’insurrection : l’armée refluant à Versailles était déconfite, peu nombreuse, démoralisée, indisciplinée (les soldats insultaient leurs officiers), prête assurément à fraterniser à la moindre pression de la garde nationale. On a fait remarquer que la prise de Versailles n’aurait pas résolu tous les problèmes ; Thiers avait déjà prévu un repli jusqu’au Mans. Mais son prestige aurait été vivement atteint ; ses possibilités de regrouper les troupes dans une ville excentrique, aléatoires ; les Parisiens, surtout, auraient élargi leurs assises au lieu d’être rapidement encerclés et de ne pouvoir compter que sur eux-mêmes. En fait, on laissa les troupes en désarroi quitter la ville (dont les portes n’avaient même pas été fermées) ; on ne se soucia pas du mont Valérien, position clé, que Vinoy fit réoccuper sans mal dans la nuit du 19 au 20. Mettant le comble à son manque d’inspiration, le Comité nomma général en chef Lullier, ex-officier de marine, dont l’incapacité égalait l’intempérance.

Le Comité central avait manqué le coche. Versailles pouvait reprendre son souffle. Le 20 mars, l’Assemblée s’y réunissait. Cette Assemblée n’avait été élue que pour conclure la paix avec la Prusse ; elle va se perpétuer pour faire la guerre à Paris. Les députés de Paris, en particulier Clemenceau, Millière, Tolain, Lockroy, Tirard, tentèrent de dessiller les yeux à la majorité « rurale », d’obtenir quelques mesures propres à éviter la guerre civile. Ces députés, opposés au Comité central, voulaient au moins contenter la petite bourgeoisie parisienne, les modérés, de sorte que les révolutionnaires, isolés, fussent acculés au compromis. La majorité, têtue, refusa de les écouter. Qu’est-ce qu’on lui demandait donc ? Que les officiers de la garde nationale, y compris le général en chef, fussent désignés par voie d’élection : on n’en discuta même pas ; qu’une nouvelle loi sur les échéances suspendît les paiements pour trois mois : un mois seulement fut accordé, et péniblement ! car il ne fallait pas mécontenter les créanciers ; surtout, qu’à la place du régime administratif d’exception, on donnât le droit commun à Paris : le projet Picard, au lieu de cela, maintenait la capitale sous les coudes des préfets de police et de la Seine, parce que, disait Thiers, « Paris ne se gouverne pas comme une ville de 3 000 âmes » ; enfin, qu’on procédât rapidement à des élections municipales : on fit la sourde oreille.

On ne veut rien accorder à Paris, parce qu’on ne veut rien accorder à la République ; c’est le fond de la question. Les incidents entre républicains et monarchistes se multiplient à Versailles. Le 20 mars, la majorité refuse d’adjoindre à la formule finale d’une proclamation un Vive la République. Ces trois mots jugés subversifs, ce sont les maires de Paris qui les crient, peu de temps après, lorsqu’ils se présentent devant l’Assemblée ; alors, la majorité évacue la salle, et la séance doit être levée. Le 23 mai, on songe même à se débarrasser de Thiers, suspecté de mener double jeu ; la candidature du duc d’Aumale, comme lieutenant-général du pays, est discutée dans les couloirs. Après avoir beaucoup tremblé, les députés de la majorité ne songeaient plus qu’à mater la ville rebelle, ne prêtant aux tentatives de conciliation que l’attention nécessaire à gagner du temps. Parmi les plus acharnés contre Paris, Favre se surpassa en chantre éloquent de la guerre civile. Il soigna ses effets contre « cette tourbe qui contient tant d’éléments détestables », « cette poignée de misérables », corrompus par les « doctrines funestes », et sa péroraison eut le mérite d’être sans ambages : « Mais que l’émeute le sache bien, dit-il, si l’Assemblée est à Versailles, c’est avec l’esprit de retour pour combattre l’émeute et la combattre résolument. » Ceci se passait le 21 mars. La droite battit des mains ; les députés de Paris furent atterrés. Zola donnait la conclusion du journaliste parlementaire : « En somme, paroles pleines d’amertume, profondément impolitiques et qui ne seront qu’un souffle de plus sur le foyer brûlant de la guerre civile. »

Les Communards

Thiers caricaturé, en couverture du fils du Père Duchêne illustré, le 26 avril 1871.


« Et dire qu’on voudrait me forcer à reconnaître ce crapaud-là !...»

Versailles se prépare. En attendant mieux, il est décidé, le 23 mars, de faire appel aux volontaires de la province et de reprendre en main l’armée. Thiers va être le forgeron de l’offensive : sa duplicité, son manque de scrupules, son génie de l’intrigue, sa férocité gourmée font de lui un réactionnaire de haute volée. Première tâche : boucler Paris ; la deuxième : gagner à soi la province. Les deux objectifs sont liés : en immobilisant les insurgés, les Versaillais vont pouvoir aisément mettre la province en condition, par des informations dirigées, la calomnie, le bluff. Après quoi, préparer l’attaque finale, à moins que « Paris ne se sauve lui-même », traduisez : à moins que les hommes d’ordre restés à Paris ne se débarrassent du Comité central. Là-dessus, Thiers ne se fait pas d’illusion. C’est pourquoi il attend bien plutôt la réorganisation de son armée, que doivent renforcer les prisonniers de retour, tout en amusant le tapis, à l’Assemblée comme à Paris, par des tentatives de conciliation, dont il jouera à sa guise, en dépit des modérés de bonne volonté. Le traquenard est monté de main de maître. Pour Thiers et les siens, la guerre civile est déjà commencée.

Les Communards

« PARIS ET VERSAILLES LE 26 MARS 1871 »


Reproduit dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès

Mais la province ? Pour les deux adversaires, elle était l’enjeu, parce qu’elle était l’alliée indispensable. Versailles avait craint, pendant quelques jours, que l’exemple de l’Hôtel de Ville ne gagnât le reste de la France, mais sa peur fut plus grande que le mal. Les précautions, on l’a dit, étaient bien prises : par les contes télégraphiques de Thiers, la France ne sut jamais ce qu’avait été le 18 mars, quel était le sens de l’insurrection parisienne ; elle sut seulement que les rouges menaçaient les villes et les champs. Le Comité central, de son côté, comme la Commune à sa suite, fut incapable d’arracher la province à sa torpeur ou à son hostilité : il n’envoya que quelques délégués, dépourvus de moyens ; que quelques proclamations trop molles (« Paris, disait l’une d’elles, n’aspire qu’à fonder la République et à conquérir ses franchises communales, heureux de fournir un exemple aux autres communes de France… »). Ce n’était pas suffisant. Le monde des campagnes resta parfaitement amorphe, hormis certains arrondissements du Centre. Le mouvement communaliste n’eut d’écho que dans quelques villes du Sud. Le Nord et l’Est étaient occupés, et tout l’Ouest demeurait le solide et fidèle bastion de la réaction. Ces villes du Midi, du temps du Gouvernement de la Défense Nationale, avaient entretenu une certaine fermentation révolutionnaire ; à Lyon, même, on avait assisté à une insurrection, dirigée par Bakounine, à la fin de septembre – laquelle, au demeurant, avait échoué piteusement. L’agitation, d’ordre surtout patriotique, avait introduit dans les conseils municipaux de ces villes des majorités de républicains que l’on peut dénommer « radicaux ». Thiers sut neutraliser ces républicains modérés, en jouant simultanément de la menace et de la promesse.

Pourtant, à Lyon, Marseille, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, des « Communes » furent proclamées (on mettra à part celle d’Alger qui, même si elle fut républicaine, s’explique surtout par le désir des colons de substituer une administration civile au régime militaire). Partout, on prit le pouvoir aisément : mairies et préfectures furent envahies le plus souvent sans violence ; là où l’armée et les « bons bataillons » de la garde nationale eurent des velléités de résistance, la pression populaire – surtout des artisans et des ouvriers – eut tôt fait de les balayer. Cependant, maîtres de la situation, les insurgés ne savaient pas se maintenir. Ici, ils manquaient de chefs, comme à Lyon ou à Saint-Étienne ; là, les chefs hésitaient, indéterminés, irrésolus : Duportal à Toulouse, Dumay au Creusot, même Crémieux à Marseille ; seul Digeon à Narbonne fit preuve d’énergie. Les nouvelles commissions installées n’eurent pas l’adhésion des anciennes municipalités. De plus, leur programme flottait ; souvent leurs revendications manquaient d’ampleur ; à Lyon, on ne parla même pas de la défense de la République. De surcroît, on omettait de se protéger, ce qui permit à quelques bataillons de l’ordre, parfois à une centaine d’hommes seulement, de reprendre sans assaut des préfectures qui n’étaient souvent gardées que par une poignée de gardes nationaux. De véritables tours de passe-passe redonnaient à Versailles des villes dont une large partie de la population avait pour le moins des sympathies pour Paris.

La Commune dura trois jours à Lyon, quatre à Saint-Étienne, deux au Creusot, quatre à Toulouse. Le 26 mars, elle ne survivait plus qu’à Marseille et Narbonne ; le 4 avril, tout était terminé avec la reddition de Marseille. S’il est exagéré de parler désormais d’un véritable divorce entre Paris et la province – Thiers savait qu’il ne devait pas trop tarder à agir contre Paris, comme l’attestent certaines dépêches de préfets –, il demeure que la capitale fut isolée, et que cet isolement fut une des causes majeures de sa défaite.

Pendant ce temps, le Comité central s’employait à maîtriser la situation. Il se considérait comme un gouvernement provisoire, et se plaisait à le répéter ; c’était le peuple, et lui seul, qui devait décider de l’avenir. Mais il ne pouvait pas se contenter d’être là et d’attendre : l’événement lui forçait la main ; il devait prendre des décisions urgentes, lesquelles faisaient de lui un gouvernement de facto, malgré qu’il en eût. Tous les ministères furent occupés, sans mal : la majeure partie des fonctionnaires avaient vidé les lieux, avec les clés et les caisses. L’état de siège fut levé, les conseils de guerre furent supprimés, les détenus politiques élargis ; le principe de la liberté de la presse fut proclamé, on continua l’impression du Journal Officiel. Toutes ces mesures jugées nécessaires étaient autant de mesures gouvernementales. Paris n’était pas oublié ; la loi sur les échéances était suspendue pour un mois et, jusqu’à nouvel ordre, les propriétaires ne pouvaient congédier leurs locataires débiteurs. Provisoirement, un général fut nommé à la tête de la garde nationale. Il restait encore à trouver de l’argent, pour assurer surtout la solde des gardes nationaux. Alors commença le singulier manège entre les révolutionnaires et la Banque. Puisque les clés du Trésor étaient à Versailles, Jourde et Varlin, qui avaient pris possession du ministère des Finances, s’adressèrent le premier jour à Rothschild qui, sans difficulté, leur alloua 500 000 francs ; le lendemain, ils allèrent trouver Rouland, directeur de la Banque de France, qui les accueillit d’un : « Messieurs, je vous attendais », et leur offrit un million sur le solde de la Ville de Paris. Cette comédie, tramée par la prudence des uns et la timidité des autres, devait continuer – comme nous le verrons – avec la Commune ; elle permit, du moins dans l’immédiat, d’assurer la solde. Une fois encore, les hommes du Comité central ne voulaient pas engager l’avenir, mais ils devaient bien parer au plus pressé. Bien mieux, des esquisses de programme furent avancées ; ce fut Varlin qui les formula le plus nettement, dans une réunion tenue avec les maires : « Oui, disait-il, nous voulons un conseil municipal élu, mais nos revendications ne se bornent pas là, et tous ceux qui sont ici le savent bien. Nous voulons des franchises communales pour Paris, la suppression de la préfecture de police, le droit pour la garde nationale de nommer tous ses officiers, y compris le général en chef, la remise entière des loyers échus en dessous de 500 francs, une loi équitable sur les échéances, enfin nous demandons que l’Assemblée se retire à 20 lieues de Paris. » Ce n’était pas la révolution, c’était au moins un programme minimum, à prendre ou à laisser. On alla jusqu’à des affirmations plus audacieuses, comme en témoigne cette note publiée dans le Journal Officiel du 21 mars, qui disait crûment que la bourgeoisie, qui avait fait sa révolution, devait comprendre qu’aujourd’hui le « tour de l’émancipation du prolétariat » était « arrivé ». De toute manière, les élections prochaines avaient à confirmer ces actes et ces déclarations. Encore, pour y procéder, fallait-il que le Comité central arrachât l’assentiment des maires, et contrôlât complètement l’ensemble de Paris.

Le Comité central, en effet, n’était pas entièrement maître de Paris. Les maires et les adjoints d’arrondissement avaient reçu de Versailles l’administration provisoire de la capitale ; ils représentaient une certaine légalité, peut-être même une certaine autorité aux yeux de la petite bourgeoisie parisienne. Celle-ci, a priori, ne donnait pas sa caution au comité insurrectionnel, trop plébéien à son gré, dépourvu de têtes qui lui fussent connues, entaché d’illégalité, en un mot trop révolutionnaire pour la prudence de ses audaces ; mais elle n’était pas pour autant favorable à Versailles ; elle méprisait un gouvernement qui l’avait abandonnée, elle tenait à l’autonomie municipale, enfin elle voulait, dans son ensemble, une forme de gouvernement républicaine – une république modérée, certes, mais de toute manière une république, lors même que la monarchie sortait ses griffes. Les premières déclarations de Versailles n’étaient pas faites pour décider son ralliement. D’évidence, elle souhaitait un compromis entre les deux pouvoirs, qui lui permît d’obtenir satisfaction sans tomber sous l’empire des Rouges. Les maires, pour une large part, représentaient ces sentiments ; il n’en faut pas pour autant mettre tous ces officiers municipaux dans le même sac. Les uns – une minorité – étaient de cœur avec les Versaillais ; qu’ils fussent bourgeois traditionnels, disons de teinte « orléaniste », hommes d’ordre invétérés, antirévolutionnaires déclarés, prêts à en découdre immédiatement et à fusiller sur le tas toute la « racaille » (type Vautrain) ; qu’ils fussent des modérés ralliés à Thiers, réclamant un certain nombre de concessions, mais qui, devant la situation créée, jouaient, sans se faire violence, le jeu de l’Assemblée (Tirard était leur tête de file). Les autres – les plus nombreux –, quoiqu’ils reconnussent Versailles comme gouvernement, par souci de légalité, par crainte de se voir supplantés par les nouveaux venus, en dernière analyse par manque d’instinct révolutionnaire, étaient en revanche violemment opposés à toute forme de monarchie. Ceux-ci désiraient l’établissement de la République, une République plus ou moins radicale selon les cas d’espèce ; ils voulaient sincèrement empêcher la guerre civile, en jouant les intermédiaires nécessaires. À cet effet, ils s’efforcèrent, non seulement de garder leurs mairies, mais encore de mettre la main sur l’Hôtel de Ville : de cette hauteur, ils se faisaient fort d’obtenir alors de l’Assemblée, bon gré mal gré, les concessions qu’exigeait la petite bourgeoisie parisienne, en brandissant au besoin l’épouvantail rouge. Tel était le jeu de cette tendance, dont Clemenceau, Meillet, Lockroy étaient les plus représentatifs. Ces maires et ces adjoints avaient de l’audience ; de plus, ils pouvaient compter sur les bataillons bourgeois de la garde nationale qui, sans se rallier à Versailles, ne brûlaient d’aucune affection pour le Comité central. Ces bataillons s’étaient retranchés autour des mairies des Ier et IIe arrondissements, lesquelles étaient reliées entre elles par un système défensif, qui formait un quadrilatère à l’intérieur de Paris ; la ville pouvait être coupée en deux, un coup de main était toujours possible contre l’Hôtel de Ville. À la tête de ces vestiges de la garde nationale, Thiers avait placé l’amiral Saisset, mais celui-ci, belle médiocrité, laissa en fait les maires incarner la résistance à l’intérieur de Paris. Or, toute la délicatesse de la situation venait de ce que le Comité central ne pouvait pas s’imposer contre eux ; d’abord, parce qu’il voulait éviter au maximum l’usage de la violence à l’intérieur de la Ville, ensuite, parce qu’il tenait à l’appui des officiers civils pour appeler aux urnes ; leur accord légaliserait les élections communales et déciderait de nombreux électeurs hésitants ; ainsi, la volonté massive de Paris déjouerait les intrigues de Thiers. Dès lors, la négociation s’imposait. Elle s’engagea, difficile, faite d’accords timides, défaite, remaillée, piégée par les hommes de Thiers, bousculée par les plus révolutionnaires du Comité central.

En marge de ces pourparlers, le Comité eut à briser un autre genre de résistance, à la fois plus bénigne et plus musclée. Le 21 mars, quelques centaines de muscadins battirent le pavé des boulevards, en scandant des slogans hostiles à l’Hôtel de Ville. C’était un bric-à-brac de bonapartistes, d’extrémistes de droite, de spéculateurs, qui, en manifestant leur solidarité avec Versailles, voulaient sonder l’opinion, décider les gens de leur bord plus timorés qu’eux à sortir de leurs trous, et – qui sait ? – retourner la situation, attendu que ce genre de promenade était à renouveler tous les jours. Le succès de cette première journée ne fut pas négligeable : les manifestants avaient forcé quelques barrages de gardes nationaux, atteint la place Vendôme, hué Bergeret, le nouveau commandant de la Place de Paris, puis s’étaient égaillés, en se fixant rendez-vous à la même heure pour le lendemain. Le 22 mars, donc, un millier de personnes prennent la direction de l’Hôtel de Ville, par l’Opéra, la rue de la Paix, la place Vendôme. Mais là, ils se heurtent à la résistance de Bergeret, bien décidé cette fois à les arrêter. Certains veulent passer outre, pressent les premiers rangs des fédérés, en vociférant. Bergeret fait faire des sommations au tambour. Rien n’y fait. L’inévitable s’accomplit : deux coups de feu partent, du côté des manifestants semble-t-il ; les fusils s’abattent : cinq minutes plus tard, la place est vide, jonchée de cannes et de chapeaux. Il y a aussi dix cadavres allongés, dont celui d’un fédéré. Le sang a coulé : l’extrême-droite ne tentera plus rien dans les rues de Paris. Elle se réserve pour la pénombre des complots, le secret des rapports qu’elle enverra à Versailles ; elle ne se découvrira que lors de la Semaine Sanglante, pour vider sa rage, enfin.

Les maires et les délégués du Comité central, cependant, continuaient à négocier. Les élections, d’abord annoncées pour le 22, puis pour le 23 mars, furent repoussées. Les maires, pour prendre possession de l’Hôtel de Ville, faisaient des promesses de Gascons, sur le compte de l’Assemblée qui ne s’était nullement engagée. Le Comité faillit être victime de la manœuvre, mais, fouetté par ses membres les plus tenaces, pressé aussi par le Comité de la Corderie, il sut maintenir ses exigences. Il n’y avait plus à transiger : chaque jour qui tombait renforçait l’adversaire ; les maires, qu’ils le voulussent ou non, devenaient des instruments dans les mains de Thiers. Celui-ci était déjà content du temps gagné ; il confiait alors à Tirard : « Ne continuez pas une résistance inutile, je suis en train de réorganiser l’armée, j’espère qu’avant 15 jours ou 3 semaines, nous aurons une force suffisante pour détruire Paris. » Et plus tard, Vautrain pourra déclarer : « J’ai conscience que les huit jours qui vous ont fait obtenir les élections ont été le salut de la France. »

Humant le danger, le Comité central fixa irrémédiablement les élections au dimanche 26 mars et décida de réduire les mairies des Ier et IIe arrondissements. L’épreuve de force était engagée. Toutefois, in extremis, à la veille du scrutin, un accord fut enfin réalisé avec une partie des élus. La fermeté des révolutionnaires en était l’une des causes ; mais cette caution quasi officielle apportée à la révolution parisienne – ce qui fut appelé « la capitulation des maires » – a une autre raison. La majorité des maires et des adjoints perdait patience devant l’attitude de l’Assemblée ; républicains, ces hommes comprenaient que Versailles s’apprêtait à étrangler la République ; le bruit enfin qui courait de la candidature du duc d’Aumale confirmait leurs appréhensions et réveillait leur volonté. L’un d’eux s’exprima là-dessus sans équivoque : « Et puis, s’il faut tout dire, malgré notre profond respect pour l’Assemblée nationale, il y a une chose qui nous a révoltés et qui a été pour beaucoup dans la décision que nous venons de prendre ; c’est la proposition de nommer le duc d’Aumale lieutenant général des armées, dont il a été fortement question à la Chambre. »

Le dimanche 26 mars, chaque Parisien est appelé à se prononcer sur l’insurrection. Pour dire qu’on est avec Versailles, il y a deux manières : ou bien l’on est entièrement favorable à Thiers et ses ruraux, et l’on s’abstient ; ou bien l’on reconnaît l’autorité de l’Assemblée de Versailles tout en voulant que Paris ait ses libertés municipales, et l’on vote pour les candidats modérés. Mais si l’on veut plus, la République, la Commune révolutionnaire, alors on donne sa voix aux ardents, aux « Rouges ».

Ce dimanche matin, tous les murs de Paris appellent Paris aux urnes. Des affiches du Comité central, les affiches des maires, une affiche du député Louis Blanc, qui annonce qu’il a demandé à l’Assemblée d’approuver les élections du jour… Comment les Parisiens ont répondu à ces invites ? Les ennemis de la Commune ont affirmé que seule une minorité avait voté, ce qui revenait à dire que la majorité de la population avait son cœur et sa tête à Versailles. Ils appuient leur thèse sur les chiffres : il y avait 482 000 inscrits, il n’y eut que 229 000 votants. C’était comparer des chiffres incomparables, car le chiffre des inscrits était celui du plébiscite de 1870 ; depuis, la ville s’était dans une large mesure (la mesure des beaux quartiers) dépeuplée. Déjà, le 8 février, lors des élections législatives, il n’y avait eu à Paris que 328 000 votants, et depuis février, nous savons que les départs de Paris avaient été nombreux. Alors, quel fut le chiffre des abstentions volontaires, des Versaillais de Paris ? Assurément, il est malaisé de l’avancer avec précision, mais il est certain qu’il représente seulement une minorité. Eu égard aux circonstances : les nombreux départs de Paris, l’incertitude qui avait précédé le scrutin, l’organisation quelque peu précipitée du vote, le Comité central et ses partisans pouvaient être fiers du résultat ; à lui seul, le chiffre des votants était une manifestation antiversaillaise.

Le vote a été souvent enthousiaste. Dans certains quartiers populaires, on s’est rendu aux bureaux de vote en colonne, en arborant ostensiblement ses opinions, le bulletin dans la ganse du chapeau. On a accusé le Comité central d’avoir exercé des contraintes sur les électeurs, déclaré que le scrutin n’avait pas été libre. En fait, le scrutin a été régulier, et des hommes opposés à la Commune ont été élus. Sans doute, le Comité central n’est-il pas resté inactif ; on peut trouver dans ses déclarations des jours précédents des conseils aux électeurs : qu’ils ne votent pas pour les riches, qu’ils cherchent « des hommes de convictions sincères, des hommes du peuple » ; mais il insiste sur les libertés municipales, de façon à rallier la plus large fraction du corps électoral.

Le 28 mars, place de l’Hôtel de Ville, la Commune fut proclamée « dans une journée de fête révolutionnaire et patriotique, pacifique et joyeuse, d’ivresse et de solennité, de grandeur et d’allégresse » (J. Vallès). Cette journée mémorable, c’était l’équinoxe de la révolution dans Paris égayé par les premières fleurs du printemps. En ce jour, rien ne résistait à la joie pleine d’un peuple. Maxime Vuillaume a vu pour nous la scène :


« Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze, celui-là même qu’a recueilli le musée Carnavalet, une large draperie rouge sur laquelle se détache un buste de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les balcons. Et là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.

Dans le lointain s’agitent les étendards des bataillons, la hampe coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de réconciliations. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd’hui, dont les cœurs battent à l’unisson.

La foule crie, chante, hurle, rugit. Que chante-t-elle ? La Marseillaise. Que crie-t-elle ? Vive la Commune ! Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix sonore. »


Paris s’était prononcé : les partisans de la Commune avaient gagné. Certes, des représentants de la bourgeoisie, plus ou moins sympathiques à Versailles, avaient été élus, mais ils ne constituaient qu’une minorité. Certes, la composition de ce Conseil de la Commune, même lorsqu’il sera épuré des députés bourgeois, n’était pas homogène – comme on le verra – mais l’important, à cette heure, c’était qu’aux refus de Versailles, Paris, dans un puissant ensemble, avait répliqué d’une voix ferme ; la révolution qui se faisait n’était plus à mettre au compte d’une « minorité active », d’un « groupe de meneurs », ou d’une « secte de forcenés » ; elle était à porter au crédit du peuple, qui, aujourd’hui, dansait de joie.

Le gros du corps électoral a donc opté pour une commune révolutionnaire. Or, pendant le Siège, on se souvient que ses partisans étaient environ 60 000 ; que, pour les élections du 8 février, on a retrouvé un chiffre voisin sur les candidats de l’extrême-gauche. Cette fois, c’est plus de 160 000 personnes qui ont glissé dans l’urne leur oui à la Commune. Une centaine de milliers de Parisiens se seraient-ils ainsi brusquement convertis aux idées révolutionnaires, à la République sociale ? Évidemment non. Alors ? Assurément, ces électeurs, en disant oui à la gauche révolutionnaire, disaient d’abord non à Versailles ; pour eux, cela a été un vote défensif, un vote antiversaillais. Ainsi, parmi les partisans de la Commune, il importe de distinguer les convaincus, ceux qui, depuis octobre 70, réclament une Commune, qui se recrutent surtout dans les arrondissements populaires de l’Est parisien, de ceux qui ont préféré l’aventure de la Commune à l’ordre tyrannique de l’Assemblée « rurale ». Choisir la Commune, c’est pour eux proclamer leur attachement à la République. « Il s’agit de savoir, écrit Élie Reclus, le Ier avril, si la France se régénérera par la République ou si elle continuera à se laisser pourrir par la carie orléaniste ou la gangrène bonapartiste. »2. L’état d’esprit des républicains modérés, Zola l’exprime ainsi : « Entre Versailles qui discute misérablement et Paris qui se réconcilie devant les urnes, j’avoue qu’instinctivement je suis pour cette grande et noble ville. » Il apparaît clair que la révolution a trouvé dans l’Assemblée une complicité inattendue : c’est à cause de ses erreurs que l’insurrection du 18 mars a pu avoir lieu ; c’est à cause de ses erreurs réitérées, de sa haine obstinée de Paris, que les élections du 26 mars ont été un succès pour la Commune.

Toutefois, s’il est exact qu’une grande partie des électeurs avait exprimé par leur suffrage une volonté de défense (défense de la République, défense des libertés municipales), il n’en reste pas moins qu’ils avaient élu des hommes dont les buts politiques allaient bien au-delà de ces simples exigences. Le Conseil de la Commune était à l’avant-garde d’une bonne partie de ses mandants, « républicains » sans plus. Or, « c’est la révolution sociale – notait Élie Reclus – qui, en ce jour mémorable, est sortie du scrutin ». Et Edmond de Goncourt, qui se remettait alors d’une crise de foie douloureuse qui l’a empêché de nous dire s’il avait voté, écrit le 28 mars : « Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu’une question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête de la France par la population ouvrière, et l’asservissement, sous son despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. » Autrement dit : la dictature du prolétariat ! C’est à discuter, mais il y avait tout de même là cette vérité, que les diverses raisons qui avaient conduit les électeurs à dire non à Versailles, les avaient du même coup poussés à ouvrir les portes à la révolution sociale.

Tout cela s’était passé à la barbe des Allemands, qui tenaient toujours les forts du Nord et de l’Est de Paris, et qui, sur le qui-vive, observaient l’allure que prenaient les événements. Qu’allait faire le gouvernement insurrectionnel en face de l’occupant ? On a vu à quel point le sentiment patriotique, exacerbé par le Siège, avait été actif dans la genèse de l’insurrection. On pouvait peut-être s’attendre que la Commune allât se retourner contre la Prusse. C’est bien ce qu’espérait, par exemple, le colonel Louis Rossel, à Nevers, qui démissionna, pour rejoindre les communards, pensant que le mouvement de Paris « serait dirigé contre l’ennemi prussien, tôt ou tard ». Pourtant, le Comité central fut vite convaincu qu’il n’avait pas intérêt à rouvrir les hostilités. Le 22 mars, après avoir reçu une dépêche du major général von Schlotheim, lui promettant « de garder une attitude amicale et passive », tant que la ville de Paris ne prendrait pas une attitude hostile « à l’égard des armées allemandes », le Comité central, en réponse, l’informait « que la révolution accomplie à Paris par le Comité central, ayant un caractère essentiellement municipal, n’était, en aucune façon, agressive contre les armées allemandes ». Ce qui faisait dire au cher Goncourt, qui avait l’âme d’une sainte Geneviève : « Quelque chose me révolte dans ce gouvernement de la violence et de toutes les extrémités, c’est sa débonnaire résignation au traité de paix, c’est sa lâche soumission aux conditions déshonorantes, c’est, le dirai-je, son amicalité presque pour les Prussiens. »

Mais la résolution pacifique du Comité central (puis de la Commune) est-elle si paradoxale ? À y regarder de près, elle ne manque pas de logique. Paris ne pouvait pas lutter contre deux ennemis qui, à coup sûr, auraient additionné leurs forces et, sans contredit, l’auraient écrasé. De plus, si l’humiliation nationale a été une des causes de l’insurrection, dès le 18 mars, il ne s’agissait plus d’attaquer les Allemands, il s’agissait, pour les plus modérés, de défendre la République, pour les plus ardents de faire la Révolution, même si beaucoup gardaient l’arrière-pensée, une fois la réaction vaincue, de remettre en question la victoire prussienne.

Et Versailles, pendant ce temps ? Après avoir craint, pendant quelques jours, que l’exemple de l’Hôtel de Ville ne gagnât la province, Versailles, rassuré sur ce point, affûtait ses couteaux. Des troupes de toutes les armes arrivaient de tous les azimuts, des soldats mais aussi quelques gardes nationaux de province, qui n’avaient pas bougé contre le Prussien, mais qui sortaient de la niche contre le Parisien. Selon le vœu de Jules Favre, on se préparait à châtier les émeutiers.

Le dimanche 2 avril, s’estimant prêt, Versailles, de parti pris, attaque. Paris sursaute. Les tambours battent dans les rues ; les fusils quittent les maisons. La guerre civile est ouverte. La Commune proclame à la garde nationale :


« Les conspirateurs royalistes ont attaqué

Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué (…)

Ce matin, les chouans de Charette, les Vendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valentin, ont couvert de mitraille et d’obus le village inoffensif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux.

Il y a eu des morts et des blessés.

Élus par la population de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables agresseurs. Avec votre aide, nous la défendrons. »


                                                                             Paris, 2 avril 1871.






1 Voir J. Dautry et L. Scheler : le Comité central républicain des vingt arrondissements de Paris, 1960, et J. Rougerie : Quelques documents nouveaux pour l’histoire du Comité central des vingt arrondissements, le Mouvement Social, oct.-déc. 1961.

2 Élie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour, Paris, Schleicher frères, 1908.







UN CONCERT DIFFICILE







LAISSONS LE CANON, AVANT QU’IL N’EMPORTE TOUT ; restons à l’intérieur des fortifications qui entourent Paris, et regardons d’abord les hommes de l’Hôtel de ville. À ceux-là, comme à ceux qui les suivaient, Versailles a donné le nom de communards ; entre eux, ils s’appelaient les « communeux ».

Ces communards, puisqu’il faut ainsi les appeler, selon la tradition, ne sont pas d’une pièce : le Conseil de la Commune fut une assemblée d’hommes et d’idées en bouillonnement. Le contenu idéologique de la révolution parisienne manqua d’épine dorsale ; le cœur ne fit pas défaut, mais il y eut trop de cervelles pour faire une tête. De ce fait, la doctrine officielle demeura floue, ce qui devait amoindrir l’œuvre de la Commune. Le conflit des idées fut aussi un conflit de personnalités, mais l’étonnant ici, c’est l’absence de héros momifiables, la parcimonie de bustes. À chaque révolution, des fronts ou des barbes illustres restent accrochés, pour la terreur des uns et l’exaltation des autres. Or, la Commune n’a pas eu ses Robespierre, ses Danton, ses Lénine… Dans la mémoire publique, la Commune est anonyme. Ses membres n’en sont pas pour autant des médiocres : de géants, point ; mais des hommes qui ont su se grandir.

Quels sont donc ces nouveaux maîtres de Paris ? Le 26 mars, les révolutionnaires, on le sait, l’avaient nettement emporté ; sur un peu moins de 90 élus, on ne compte que opposants, appartenant surtout au gros négoce et aux professions libérales, élus des quartiers du Louvre, de la Bourse, de l’Opéra, de Passy, ceux où la bourgeoisie restait forte. D’eux-mêmes, ils s’éliminèrent du Conseil, démissionnant les uns après les autres. Leur départ, l’élection double de certains candidats, la mort de Flourens et de Duval, l’absence des élus Garibaldi et Blanqui rendirent nécessaires des élections complémentaires, qui eurent lieu le 16 avril ; la participation électorale fut très limitée cette fois (absence des combattants, abstention volontaire des uns, lassitude des autres) : certains élus n’obtinrent pas le minimum des voix exigible et, pour cette raison, deux d’entre eux, Briosne et Rogeard, refusèrent de siéger. Cela dit, on peut fixer à 81 le nombre des communards de l’Hôtel de Ville3.

La plupart sont connus, dans les quartiers populaires, pour leurs opinions et leur passé révolutionnaires. Quarante d’entre eux, au bas mot, ont été condamnés et pensionnaires de Sainte-Pélagie et de Mazas. Les plus âgés ont été jetés hors de France après juin 48 ou après le 2-Décembre : tels Pillot, Pyat, Delescluze, Miot, Régère. Beaucoup ont été poursuivis sous l’Empire : blanquistes, membres de l’Internationale ; certains, enfin, entre autres Flourens et Delescluze, ont été arrêtés à la suite des journées du 31 octobre et du 22 janvier. Tous, ou presque tous, se sont fait connaître dans les clubs à la fin de l’Empire ou pendant le Siège.

Il serait vain de vouloir distinguer parmi eux une « droite » et une « gauche » : quelles que soient leurs divergences, tous, au-delà de leur foi républicaine, sont désireux de balayer la misère et décidés à faire du neuf. De plus, une certaine continuité était établie entre les hommes du 18 mars et la Commune, puisque 19 anciens membres du Comité central y siégèrent.

D’un coup, l’opposition avait pris le pouvoir, sans s’embarrasser des opportunistes et sans trop s’alourdir des hommes « d’expérience » ; la Commune est une assemblée jeune. La moyenne d’âge est de trente-huit ans ; six membres du Conseil seulement avaient plus de soixante ans – dont Beslay, le doyen, qui portait allègrement ses soixante-seize ans ; Rigault, vingt-cinq ans, était le benjamin d’une douzaine de jeunes Turcs qui n’avaient pas trente ans. Remarque intéressante, on rencontre parmi eux peu d’éléments douteux : É. Clément, arrêté par la Commune pour avoir été probablement un agent double, et surtout Blanchet, de son nom Pourille, arrêté également, ex-capucin, ex-secrétaire d’un commissariat de police à Lyon, poursuivi pour faillite frauduleuse, puis brocanteur. On mettra à part le cas d’Allix, malade mental, que la Commune fit interner à Charenton.

Toutefois, une des grandes originalités de cette assemblée, c’est plutôt dans l’origine sociale de ses membres qu’on la trouve. L’analyse socio-professionnelle qui suit peut être discutée dans le détail pour tel ou tel cas d’espèce. Les sources, en effet, sont plus ou moins sûres, souvent imprécises. Il est difficile par exemple de distinguer entre l’artisan qui travaille pour un patron et celui qui a réussi à s’établir à son compte. De plus, beaucoup ont changé de métiers ; par exemple, Lefrançais a été d’abord instituteur ; révoqué, il fut homme de peine, employé aux Ponts et Chaussées, puis comptable et finit par s’installer à son compte dans une affaire commerciale. Cournet fut employé de commerce, puis commissaire de marine, régisseur de casino et finit par devenir rédacteur dans un journal. D’une manière générale, la fin de l’Empire vit beaucoup de futurs communards se tourner vers la politique active et trouver place dans le journalisme. Nous prenons le parti de retenir la dernière profession, en dépit de la part d’arbitraire que cela comporte. Les plus nombreux sont les travailleurs manuels (sous ce terme générique, entendre : ouvriers d’industrie, ouvriers-artisans, artisans qui sont à leur compte) ; on peut en dénombrer trente-trois, ce qui est plus que le chiffre de vingt-cinq généralement avancé. Ils appartiennent beaucoup plus au monde artisanal qu’à l’industrie véritable, mais la majorité – vingt-sept, semble-t-il – dépendait d’un patron. On trouve ensuite, presque aussi nombreux, ceux qu’on pourrait nommer, faute de mieux, les intellectuels, qui sont une trentaine. Ce sont des hommes de lettres ou des journalistes (14), des médecins (5), des hommes de loi (4), un architecte, quatre membres de l’enseignement, y compris Vaillant et Flourens, enfin deux artistes peintres (Billioray et Courbet). On compte ensuite onze employés (administration, commerce ou banque) ; cinq communards issus des affaires commerciales ; enfin deux avaient fait carrière dans les armes (Cluseret et Brunei).

On voit que l’ensemble est issu de milieux pour le moins modestes – jamais le monde du travail n’avait fourni tant d’élus à une assemblée française – et seules quelques individualités jouissaient d’une certaine fortune.

Si l’on veut maintenant démêler un peu l’écheveau idéologique de la Commune, c’est ce terme de Commune qu’il faut expliquer. Le mot, tout simple, a des sens multiples : c’est à celui pour lequel ils prêchent qu’on peut grouper et distinguer les hommes, et les tendances avec eux.

COMMUNE ET COMMUNE

Vouloir la Commune, dans son sens le plus restreint, c’est simplement vouloir les libertés municipales. Moins qu’un minimum pour les révolutionnaires c’était un programme nécessaire mais suffisant pour une large fraction de la bourgeoisie parisienne. Celle-ci, en votant le 26 mars, avait exprimé le désir que sa ville obtînt les franchises municipales dont elle était privée. Depuis le Moyen Age, avec Étienne Marcel, jusqu’à la Commune de 1871, Paris a tenté d’arracher son autonomie, mais toujours s’est heurté au gouvernement, monarchique, bonapartiste ou républicain, qui ne pouvait supporter intra muros la rivalité d’une municipalité indépendante. Au XIXe siècle, les véritables maîtres de Paris ont été le préfet de la Seine flanqué du préfet de police. La bourgeoisie parisienne avait à cœur, par principe et par intérêt, que cette anomalie fût réparée ; ce programme d’autonomie municipale avait été défendu par ses candidats aux élections. Mais beaucoup de ceux-là, une fois élus, en voyant que pour la majorité le mot Commune prenait une signification plus extensive, approuvèrent et suivirent leur porte-parole Tirard, qui déclara, avant de quitter le Conseil : « Mon mandat est purement municipal : puisqu’on a parlé d’abolition de lois et d’une Commune conseil de guerre, je ne suis pas en droit de rester… » Pour Tirard et les treize élus qui le suivirent, l’autonomie municipale qu’ils désiraient ne devait pas contester la légalité que Versailles représentait à leurs yeux. Il y eut toutefois des modérés, au nombre de sept, qui siégèrent jusqu’aux premiers jours d’avril, qui défendaient aussi la décentralisation, mais avec une foi républicaine autrement trempée (type Ranc ou U. Parent). Eux, ils n’aimaient pas Versailles, mais le décret des otages, surtout, les décida à démissionner à leur tour ; cependant, l’opinion de la petite bourgeoisie, républicaine et modérée, put encore s’exprimer par le canal d’un Comité de conciliation, représentant 107 associations industrielles et commerciales de la capitale. Leurs idées se retrouvent dans le manifeste signé le 6 avril par Clemenceau, Floquet et Lockroy, députés de Paris démissionnaires, où l’on pouvait lire les revendications suivantes : « Reconnaissance de la République ; reconnaissance des droits de Paris à se gouverner, à régler par un conseil librement élu et souverain dans la limite de ses attributions sa police, ses finances, son assistance publique, son enseignement et l’exercice de la liberté de conscience. La garde de Paris exclusivement confiée à la garde nationale, composée de tous les électeurs valides… » Sincèrement, ces conciliateurs voulaient arrêter la guerre civile, par un modus vivendi, mais, faisant la navette entre deux rangées de canons, ils étaient voués à la double suspicion de la Chambre et de la Commune. Le Comité de conciliation eut bien une entrevue avec Thiers : celui-ci l’assura de sa bienveillance, jura sur son honneur que « jamais lui vivant et au pouvoir la République ne succomberait », mais leur répondit que « Paris n’avait à attendre du gouvernement rien de plus que l’application du droit commun ». De son côté, le Conseil de la Commune, en général, se défiait de ses bons offices. Vaillant n’allait-il pas déclarer à la séance du 4 mai : « Il n’y a qu’à agir vigoureusement contre les traîtres qui se cachent sous le masque de conciliateurs. » Beaucoup, par suite de la conduite de Versailles, rallièrent la Commune, ainsi Millière et son Alliance républicaine des départements, ainsi les francs-maçons. Quoi qu’il en soit, ces modérés, après le court espoir qu’ils avaient eu d’arbitrer la situation, n’en furent jamais les maîtres.

Les révolutionnaires, ceux qui gardèrent leur siège à l’Hôtel de Ville pour l’échanger seulement contre une barricade, donnèrent à la Commune une définition autrement audacieuse que celle de ces bourgeois républicains. Toutefois, pour son malheur, la Révolution ne fut pas d’un bloc. Politique d’abord ! disaient les uns, partisans d’une dictature révolutionnaire. Révolution sociale ! répliquaient les autres, qui voyaient d’un œil inquiet l’autoritarisme des premiers. Il y avait en présence deux mentalités, qui devaient s’entrechoquer jusqu’à conduire la Commune à deux pas de la scission.

Les premiers, tenants d’une Commune montagnarde, dévots de la grande Révolution dont ils miment les figures de proue, ce sont eux qui ont tonitrué avec le plus de virulence contre le Gouvernement de la Défense Nationale. La Commune qu’ils réclamaient alors, c’était un gouvernement de combat, qui mît toute sa volonté à chasser l’envahisseur comme avaient su le faire les hommes de l’An II. C’était donc une solution de guerre, mais qui se trouvait en même temps dirigée contre la bourgeoisie conservatrice et défaitiste. Cependant ces hommes, qui se trouvaient au coude à coude les 31 octobre et 22 janvier, ne défendaient pas tous le même programme. Ils étaient partagés, à l’Assemblée communale, en deux groupes au moins, numériquement inégaux, également influents : les blanquistes et les jacobins.

Les blanquistes formaient le groupe le plus homogène. Disciples de Blanqui, ils pensaient, comme leur maître, que pour améliorer la société, perfectible comme l’homme, il fallait briser ce qui l’enchaîne : l’Église, la bourgeoisie et l’appareil de l’État, en utilisant l’athéisme, le prolétariat, et le pouvoir qu’il fallait conquérir. Ces révolutionnaires étaient ennemis de la bourgeoisie, mais non pas « socialistes », en ce sens que la question sociale leur paraissait secondaire. Blanqui non seulement vilipendait ceux qui prêchaient les réformes sociales en faisant fi de la lutte politique, mais se méfiait encore de tous les systèmes socialistes. Il était vain, selon lui, de spéculer sur l’avenir. L’anticléricalisme, l’instruction, qui seraient les fossoyeurs de la religion, devraient être les premiers auxiliaires de la société nouvelle : dans leur culte des ancêtres, les blanquistes ne faisaient pas de libations à Robespierre, ce bigot de l’Être suprême, à qui ils ne pardonnaient pas d’avoir écrasé l’athéisme révolutionnaire. C’est Hébert, au contraire, qu’ils vénéraient. Donc, la justice sociale, pour les blanquistes, était une idée volontairement floue ; ils s’appliquaient à conquérir le pouvoir ; le reste suivrait. À cet effet, ils ne misaient pas sur l’action des masses, abusées, mais sur une élite révolutionnaire, un parti décidé. De fait, il existait un parti blanquiste, qui recrutait dans tous les milieux, encadré par des intellectuels, organisé sur le modèle des sociétés secrètes, fractionné – par peur des coups de filet – et hiérarchisé sous la coupe du chef. Le pouvoir pris sur un coup de main, la dictature vigoureuse du parti devrait imposer la révolution. On peut dès lors imaginer en quelle estime les blanquistes tenaient les idées d’autonomie communale ! Ce n’étaient pour eux que plaisanteries pour après boire, d’autant plus que Blanqui ne pouvait prendre au sérieux l’idée complémentaire d’une fédération d’États, même en donnant au fédéralisme un contenu neuf. Blanqui eût sans doute été le chef de la Commune si les sbires de Thiers ne l’avaient arrêté, pour sa participation à la journée du 31 octobre, le 17 mars, dans le département du Lot, où il se reposait depuis sa déconvenue électorale de février. Il avait de la trempe et du prestige ; son absence pesa. Curieux destin que celui de cette dynamite humaine, révolutionnaire comme on respire, conspirateur de tous les moments, qui manqua d’un cheveu d’être la tête d’une révolution pour laquelle il s’était voué. Les blanquistes, désemparés par la capture de leur maître, tentèrent tout pour le sortir des geôles. On projeta son évasion en vain. On proposa officieusement à Versailles de troquer Blanqui contre tous les otages de la Commune, y compris Monseigneur Darboy ; Thiers refusa. Il préféra la mort de l’archevêque de Paris – qui ne fut pas inutile à sa propagande – plutôt que de lâcher le vieux renard. Les blanquistes de la Commune n’étaient pas très nombreux : une dizaine, selon certains, une quinzaine – c’est le maximum – selon d’autres ; ils appartenaient aussi bien au monde ouvrier qu’à la petite bourgeoisie. Eudes, Duval et Rigault étaient les plus représentatifs. À cause de l’absence de Blanqui, ils n’ont pu jouer un rôle exclusif, mais, hommes de l’instant et hommes d’action, ils ont pu apparaître comme le fer de lance de la Commune. Ils poussaient toujours aux mesures extrêmes, abrégeaient les discussions socialisantes et savaient utiliser les jacobins tout en méprisant leur verbiage. On les trouvait à la Commission militaire et à la Commission de sûreté générale. Eudes et Duval furent les généraux blanquistes de la Commune. Quant à la police, ils la contrôlèrent presque entièrement, surtout par Rigault, délégué à la préfecture de police, puis procureur de la Commune, aidé par son éminence grise, Ferré. Âgé de 25 ans, anticlérical féroce, citant des tirades entières du Père Duchêne, agitateur dans les manifestations d’étudiants, à la fin de l’Empire, spécialisé à la Commune dans la chasse aux mouchards et aux curés, partisan des mesures de terreur, Rigault représentait le blanquisme juvénile, dans ce qu’il a d’extrême. C’est à un autre blanquiste, Protot, que la délégation à la Justice échut. Disons enfin que c’est aux blanquistes, surtout Rigault, Ferré, aidés de Genton, qu’ils avaient fait nommer juge d’instruction, que sont imputables la majeure partie des exécutions sommaires de la Semaine Sanglante.

Le groupe le plus imposant au Conseil de la Commune fut celui des jacobins ou néo-jacobins. On les a parfois confondus avec les précédents, parce que les nécessités de la guerre civile ont différé sine die l’éclat de leurs divergences, pourtant vives. En fait, le terme de jacobins recouvrait un ensemble imprécis de gens qui ne furent, d’aucune façon, les membres d’un parti. Delescluze passait pour leur chef – et c’est bien chez lui qu’on peut trouver les idées les plus nettes –, mais il n’avait pas l’autorité d’un Blanqui sur ceux qui le suivaient. Le jacobinisme était surtout un état d’esprit. Attachés au souvenir de la Révolution française, les néo-jacobins pastichaient les grands ancêtres et prisaient les vieux mots qui claquent du vocabulaire de l’An II. Leur dieu restait Robespierre, et Delescluze proclamait que l’important était d’établir la constitution de 1793, l’« arche sainte » de la démocratie. Partisans d’une république pure, sortie du suffrage universel, et partisans de toutes les libertés, ils n’étaient pas tellement éloignés de ces républicains du type Clemenceau, mais, à la différence de ceux-ci, nul scepticisme ne les séparait du peuple. Fidèles à la tradition robespierriste, ils croyaient en une République « une et indivisible » ; s’ils voulaient bien d’une certaine autonomie municipale, ils sentaient des effluves girondins dans le fédéralisme de certains « socialistes ». Ils s’opposaient pourtant aux autoritaires, style Blanqui, à qui ils reprochaient de tuer la liberté et de fouler aux pieds les droits du peuple, tout en admettant provisoirement un gouvernement à poigne. Sans mépriser le poids des questions sociales, ils combattaient vigoureusement ce qu’ils appelaient le « communisme », où ils mettaient pêle-mêle L. Blanc, Proudhon et les hommes de l’Internationale. Pour Delescluze, il était évident que l’avènement de la démocratie devait résoudre le problème social, mais sa démonstration restait vague. Il ne croyait pas, de toute manière, que les travailleurs fussent capables de s’affranchir eux-mêmes. Certes, avec le temps, allait-il au-delà du programme social de Robespierre, mais il restait partisan, comme les autres jacobins, de la propriété individuelle, gage à leurs yeux de la liberté individuelle. Sans vouloir bouleverser les structures de l’État, ils le voulaient le plus libre, le plus égalitaire possible ; mais, si les circonstances l’exigeaient, comme en 93, ils défendaient l’idée d’un Comité de Salut Public, qui renforcerait pour un temps la puissance de l’État, usant, si besoin était, de moyens révolutionnaires. C’est cette politique particulière de salut public, d’actualité dans les séances de la Commune, qui les rapprochait des blanquistes, au point qu’il n’est pas toujours aisé de les distinguer.

Les Communards

Les jacobins et assimilés approchaient la quarantaine. On trouvait parmi eux des revenants des vieilles agitations républicaines, qui avaient été proscrits ou avaient dû s’exiler en 1849 ou 1851. Ils apportaient leurs souvenirs de vieux condamnés, et leurs têtes souvent chenues bénéficiaient d’un certain prestige. Parmi eux, Delescluze, Miot, et Pyat même, pouvaient prétendre jouer les mentors. Mais, à leurs côtés, Grousset, journaliste incisif, et Flourens, champion ardent de la liberté, étaient les chefs de file d’une autre génération, prête à prendre le relais. Majoritaires, renforcés par les blanquistes, ces jacobins tinrent en main les organes d’exécution de la Commune, qu’ils étaient toujours prêts à renforcer, malgré les résistances de la minorité, à laquelle ils abandonnèrent le soin de proposer les réformes proprement sociales.

Du lot, la vieille tête de Delescluze émergeait. À première vue, ce petit homme d’un abord froid, les maigres charmes de sa jeunesse perdus, n’était pas un homme bien engageant. Son aspect très âpre allait de pair avec un tempérament autoritaire, méfiant, que les malheurs soufferts n’avaient rendu que plus farouche ; mais cette rugosité cachait d’inépuisables richesses de dévouement et de fidélité. Delescluze, à 62 ans, passait pour un ancêtre ; à la naissance de la Commune, ses états de service à la cause républicaine étaient copieux. Depuis la monarchie de Juillet, ce journaliste avait tout subi : la calomnie, l’amende, l’exil, la prison, le bagne… À la déclaration de la guerre, il se trouve en Belgique, à la suite d’une dernière condamnation par la justice impériale. Adversaire de la guerre jusqu’à son début, il exhorte tous les républicains au combat, dès que l’ennemi a foulé le territoire national. De retour en France, il dénonce dès septembre les mascarades du G. D. N. et réclame la création d’une Commune. Humilié par la défaite, scandalisé par l’action des républicains d’opérette qui se sont chargés si légèrement du sort de la guerre, il participe à la journée du 31 octobre ; arrêté, il est envoyé à Vincennes, où il perd ce qui lui reste de santé. Il salue dans le 18 mars le sursaut patriotique du grand Paris qui est, d’un même mouvement, le sursaut républicain de la capitale, à la fois contre l’ennemi extérieur (il eut au moins une lueur d’espoir en ce domaine) et contre la Chambre monarchiste.

Delescluze était avant tout un homme d’action. Il fut un des principaux acteurs de la Commune. Un peu perdu au milieu des jeunets qui l’entouraient, il sut faire la part des choses, voulut oublier ses aversions et ses inimitiés, et s’efforça de donner à la Commune unité et autorité. Il avalisa la Déclaration de la Commune, pourtant entachée de fédéralisme ; il se refusa à faire arrêter les membres de la minorité comme d’autres le demandaient. Favorable au pouvoir fort, il appuya la création du premier Comité de Salut Public, mais n’hésita pas à l’abattre, en le voyant inutile. Enfin, après la démission de Rossel, le 1o mai, il prit le poste le plus périlleux au moment le plus grave : il devint délégué à la Guerre. Il s’y démena, malgré l’âge, la fatigue, la maladie ; mais il ne put empêcher l’ennemi d’entrer à Paris. La marche à la mort de Delescluze fut comme sa vie : celle d’un homme brave et ardent, qui accepte toutes les conséquences de son choix politique. Comme l’écrit son biographe, M. Dessal, il fut « un homme de bonne volonté ». Mais la faiblesse de Delescluze fut de n’avoir pas été contemporain de son siècle, d’avoir voulu jouer un vieux rôle du répertoire, au lieu d’avoir osé inventer, échouant à devenir le Robespierre de la Commune.

Une dernière conception de la Commune est celle de ceux qu’on a appelés, quand les divergences au sein du Conseil sont devenues des divisions, la minorité. Celle-ci n’est pas absolument homogène, et même, elle ne s’est formée que progressivement. On peut dire néanmoins qu’elle groupe les communards les plus soucieux de la question sociale ; qu’elle comprend le plus grand nombre d’ouvriers : qu’elle s’inspire, enfin, de l’Internationale ouvrière. Ces hommes ont une idée de la Commune presque opposée à celle des jacobins et des blanquistes ; autant ceux-ci sont partisans d’un gouvernement révolutionnaire fort et centralisateur, autant ceux-là en sont les adversaires. C’est que les socialistes de France s’inspirent beaucoup plus d’un Proudhon, même corrigé, que d’un Marx, qui n’a encore qu’une audience très limitée auprès des Français. Certains d’entre eux, Jourde et Beslay par exemple, seraient plutôt des tièdes ; mais la plupart veulent une transformation politique et une réorganisation sociale, dont la Commune serait une cellule nouvelle.

Même si ceux de la minorité n’y étaient pas tous affiliés, l’Internationale leur donnait une base de programme commun. Le rôle de l’Internationale dans la révolution a été grossi à dessein par Thiers, qui s’attachait à dénoncer dans la Commune un complot dirigé de l’étranger. En fait, elle n’était pas assez puissante pour cela. L’Internationale avait été fondée en 1864. Les proudhoniens y donnèrent d’abord le ton ; Marx, ensuite, gagna du terrain ; il contrôlait le Conseil général, qui siégeait à Londres, mais, lors des congrès annuels, il dut bientôt compter avec l’opposition de Bakounine. Au congrès de Bâle, en 1869, les deux tendances s’affrontent ; l’accord n’était pas possible entre ceux qui, à la suite de Bakounine, rejetaient irrévocablement toute idée de dictature temporaire, et ceux qui, suivant Marx, prônaient une direction centralisée du prolétariat. Pour Bakounine, la question sociale ne pouvait se résoudre que par l’organisation « spontanée », « anarchique », du travail et de la propriété collective, de bas en haut et non l’inverse. C’était, finalement, l’organisation du prolétariat dans des associations de plus en plus puissantes qui ferait crouler le vieil édifice social. Alors, les nations disparaîtraient, au profit de fédérations nouvelles, germes de paix. Bakounine se proclamait « collectiviste », et précisait en ces termes : « Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l’État, parce qu’il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l’État, tandis que moi je veux l’abolition de l’État. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste. » Sans que Bakounine eût beaucoup d’influence sur les Internationalistes parisiens, il faut noter cependant que ceux-ci étaient d’instinct beaucoup plus proches de ses conceptions libertaires que des conceptions autoritaires de Marx. C’est ainsi qu’en décembre 1869, Varlin affirmait défendre la ligne socialiste « affirmée par la presque unanimité des délégués de l’Internationale au congrès de Bâle, c’est-à-dire le socialisme collectiviste, ou communisme non autoritaire4 ».

S’il en allait ainsi, c’est que les Français étaient ou avaient été fortement marqués par l’idéologie de Proudhon, qui venait de mourir en 1865. Courbet faisait de Proudhon le « Christ » de la révolution de 1871, et Vallès a pu dire : « Pas mal de ceux que je vois en vêtements misérables, beaucoup de ces crève-la-faim ont lu Proudhon… » Le proudhonisme est une somme doctrinale riche et confuse, dont il suffit de retenir ici quelques thèmes qui intéressent notre sujet. Retenons d’abord l’idée qu’il faut minimiser la puissance de l’État, qui est la cause de l’aliénation de l’homme. À cet effet, il défend un État confédératif, par définition borné dans sa puissance ; la cellule en est la commune, elle-même fédération de familles. Quant aux relations d’ordre économique, elles doivent être réglées par le mutuellisme, qui, reposant sur l’idée de contrat, doit mettre un terme à l’économie fondée sur le profit. Fédéralisme et mutuellisme se réaliseront, non par la violence (au fond, Proudhon ne croit pas à la lutte de classes), mais par l’association et le développement des sociétés ouvrières, dont le nerf sera l’institution d’une « Banque du peuple ». Proudhon se défie de la politique qui tend, selon lui, à reléguer à l’arrière-plan les problèmes sociaux et économiques. Il met en garde les ouvriers contre les grèves ; il les encourage à développer plutôt leurs associations, et à défendre surtout leur liberté, leur meilleure sauvegarde.

Les Communards

Composition satirique contemporaine de la Commune.


Avec : Jules Vallès, Razoua, Miot, J. Allix,


Flourens, Delescluze, F. Pyat, Raoul Rigault,


Lefrançais, Pascal Grousset, Courbet, Vésinier,


A. Arnoult, Cournet.

Mais les « proudhoniens attardés », comme les appelle Varlin, doivent bientôt laisser place, dans la section française de l’Internationale, à des hommes beaucoup plus actifs politiquement : Clémence, Malon, Varlin… Sous leur influence, l’Internationale soutient activement les grèves de la fin de l’Empire, et n’hésite plus à lier l’action politique aux revendications sociales. Toutefois, il importe de rappeler que si ces nouveaux chefs de la fédération française abandonnent en partie l’idéologie strictement proudhonienne, ce n’est pas pour se rallier à Marx – et cela par haine de l’autoritarisme, aversion qui leur venait de Proudhon.

En 1871, malgré ses nombreux affiliés, la fédération française, désorganisée par les poursuites répétées des années précédentes, n’a été pour rien, en tant que telle, dans l’insurrection du 18 mars, pas plus que dans les tentatives précédentes du 31 octobre et du 22 janvier. Dans la suite des événements, son influence ne devait pas être davantage décisive, encore que l’on comptât plus d’une trentaine d’Internationalistes au Conseil de la Commune ; certains, il est vrai, étaient aussi blanquistes ou jacobins – ce qui ne laissait à la minorité qu’une quinzaine d’affiliés à l’Internationale. Ceux-ci n’ont pu imposer au mouvement communaliste leurs options politiques, même si leurs idées se retrouvent en partie dans sa propagande. Toutefois, ils ont donné des hommes de valeur à la Commune, et leur rôle a été déterminant dans les questions économiques et sociales qui leur furent confiées. Certains d’entre eux restaient marqués par l’idéologie strictement proudhonienne, comme Beslay ou V. Clément – ce qui ne les empêchait pas, à l’exemple de Vermorel, Avrial ou Theisz, d’être hommes d’action : d’autres professaient nettement le collectivisme, comme Varlin et Malon. Seul, finalement, Frankel, ouvrier bijoutier hongrois, peut être considéré comme marxiste, et peut-être aussi Serraillier, l’envoyé du Conseil général de Londres. Si l’on excepte ceux-ci, tous professaient peu ou prou leur confiance dans l’autonomie et la fédération, et leur ferme hostilité à la dictature. Ils devaient être renforcés par quelques hommes opposés également à la politique de la majorité, parmi lesquels Arnould et Vallès sont les plus connus.

Le révolutionnaire Vallès, polémiste percutant, grand écrivain longtemps exclu du panthéon officiel des lettres, était en 1870 un homme déjà lancé. Issu d’une famille d’universitaires d’esprit étroit, il brisa rapidement le carcan de la tradition, éluda la voie paisible d’une carrière universitaire, et devint une figure de la bohème parisienne. Républicain, il avait tenté, en 1851, de résister au coup d’État, l’arme au poing ; ce coup d’éclat lui valut, par les soins de Monsieur Vallès père, qui craignait pour sa carrière, d’être enfermé dans un asile, à Nantes. Sorti de là, sain et sauf, il devint pion pour le pain quotidien et pour l’étonnement effrayé de quelques proviseurs qui s’étonnaient qu’on eût des idées pareillement subversives avec un habit de bourgeois. Après avoir connu, en 1857, une petite célébrité que lui dut sa plaquette ironique, l’Argent, dédiée à Mirés, homme d’affaires véreux, il se lança dans le journalisme d’opposition. Ses journaux, la Rue, le Peuple, lui valurent quelques condamnations. Aux élections de 1869, il fut candidat, mais piteusement battu. Néanmoins ses invectives (« La Sociale arrive, entendez-vous ! ») étaient de plus en plus écoutées. Il fut du Comité des vingt arrondissements ; il signa la seconde Affiche rouge ; à la Commune, il exerça une certaine influence, et son journal, le Cri du peuple, sera des plus lus. Ironie du sort : lui qui n’avait que boutades pour l’Université fut élu à la Commission de l’enseignement ! Il fut aussi l’un de ceux qui tentèrent d’aplanir les oppositions entre majorité et minorité, mais finit par opter pour celle-ci, dont il fut le porte-parole le plus éloquent.

De cette minorité, la personnalité de l’ouvrier-relieur Varlin se dégage. Quand on compare les portraits des communards, la photographie de Varlin retient le regard entre des dizaines d’autres. Sur son beau visage d’apôtre, encadré par une épaisse chevelure noire et une barbe abondante, on lit tout à la fois l’énergie et la douceur, l’intelligence et la résolution. À l’âge où les fils de la bourgeoisie fréquentaient l’Université, il suivait, lui, les « cours gratuits organisés en faveur des ouvriers ». Patiemment, soigneusement, il était sorti de cet analphabétisme, qui était en ces temps une des grandes plaies de la condition et de la conscience ouvrières. Cette instruction, gagnée sur des heures de sommeil ou de plaisir, il ne la garda pas jalousement ; il offrit tout à l’émancipation de sa classe. En échange, Varlin était aimé par ses frères ouvriers comme le meilleur d’entre eux. Il joua un rôle actif dans la corporation des relieurs, dont il organisa la grève en 1864. Il se prononça pour les candidatures ouvrières aux élections ; participa à l’envoi de délégations ouvrières aux expositions internationales. Il avait le souci majeur d’organiser la lutte des travailleurs, de coordonner leurs aspirations pour multiplier leur force. En 1865, il adhéra à l’Internationale, dont il devint au bout de deux ans une personnalité marquante : on le trouva dans le deuxième bureau de la fédération française. Il parcourut la France pour créer de nouvelles sections, et soutenir les grèves, au Creusot, à Roubaix. Conjointement, il chercha à multiplier les regroupements des corporations ouvrières, créant également des coopératives nouvelles, comme « la Marmite », dont le but était « de fournir aux ouvriers des aliments à bon marché ». S’il avait, au début, la tête pleine d’idées proudhoniennes, il démontra, par ses actes, qu’il en avait laissé beaucoup de côté ; au congrès de Bâle, il donna sa voix à quelques thèses de Bakounine.

Lors du second procès que fit l’Empire à l’Internationale, il fut condamné à une peine de prison, qui ne l’empêcha pas, celle-ci une fois purgée, de reprendre son activité militante. Mais, sur les objurgations de ses amis, il gagna la Belgique pour éviter une nouvelle arrestation. Opposé à la guerre dynastique, il rejoignit la France, après les premières défaites. Il fût du Comité des vingt arrondissements, commandant d’un bataillon de la garde nationale, et monta au feu. Le 22 janvier, il manifesta à la tête de son bataillon, mais, la répression l’ayant oublié, il put participer efficacement à la création du Comité central, malgré les réserves de certains de ses amis. Il fit beaucoup pour que l’Internationale accordât sa caution à la Fédération de la garde nationale et, après le 18 mars, il représenta l’association ouvrière dans le Comité central. Il fut élu à la Commune par les VIe, XIIe et XVIIIe arrondissements. Nommé à la Commission des finances, puis à celle des subsistances, Varlin y fit la preuve de son esprit concret et de ses dons d’organisateur : sans bruit, il fut efficace. Lui aussi tenta d’apaiser les dissensions de la Commune, mais lui aussi devint, à son corps défendant, un des meneurs de la minorité, tant il refusait de cautionner un pouvoir autoritaire et pourtant incapable d’une politique ferme et conséquente.

La mort tragique de Varlin, qu’on dira plus tard, achève de faire de cet homme de passion, de courage et de dévouement, une des plus belles figures de la Commune. L’histoire retient mieux les noms des avocats ou des journalistes, qui ont donné aux révolutions, non seulement du sang, mais des mots. Varlin parla peu, et c’est peut-être pourquoi on a souvent oublié jusqu’au nom de cet ouvrier, qui donna tout à l’affranchissement de ses camarades, et reste à l’honneur du prolétariat français.

Les Communards

Composition satirique regroupant des journalistes de la Commune


1. Humbert (Père Duchêne). 2. Paul Meurice (Rappel). 3. Maroteau (Vengeur)


4. Quentin (Reveil). 5. Millière (Rappel). 6. Crosmier (Marseillaise)


7. Barberet (L’affranchi). 8. Breilhe (Vengeur). 9. Maret (Mot d’ordre).


10. Gérard (Paris libre). 11. Barbieux (Rappel). 12. Rochefort (Mot d’ordre).


13. Vermesch (Père Duchêne).

L’UNITÉ MENACÉE

Entre les postulants d’une Commune montagnarde et les défenseurs d’une Commune sociale, autonomiste, fédéraliste, il y avait un hiatus. L’ennemi commun les rapprochait, mais les feux de la guerre civile exigeaient aussi des solutions sur lesquelles les divergences éclataient de plus belle.

On s’était pourtant mis rapidement d’accord sur l’organisation du gouvernement révolutionnaire. À n’en pas douter, c’était un « État de type nouveau » (Marx). La Commune, échappant au parlementarisme que la bourgeoisie avait créé, répudia le principe sacro-saint de la séparation des pouvoirs et fut une assemblée pleinement responsable, à la fois législative et exécutive. Le 29 mars, on créa neuf commissions5 couronnées par une dixième, la Commission exécutive, qui coordonnait l’ensemble des activités et donnait force de loi aux décrets de la Commune. Le judiciaire fut également contrôlé par l’assemblée communale, qui restait le juge souverain, habilitée ainsi à réviser les jugements des tribunaux extraordinaires. En théorie, donc, le Conseil de la Commune – et lui seul – avait toutes les prérogatives ; il déléguait seulement, selon les besoins, des parcelles de son pouvoir. Une telle organisation semblait répondre aux exigences de la démocratie autant que de l’efficacité, interdisant les abus d’autorité et le jeu des intérêts particuliers. Certains élus, même, de la minorité, poussèrent la conception qu’ils se faisaient de leurs responsabilités jusqu’à faire juger leur conduite par une foule d’électeurs en assemblée lors de leur brève dissidence. Démocratie vivante, la Commune ne refusa jamais de recevoir les délégations, les pétitions, et même de simples citoyens, sans parler des assauts critiques qu’elle devait chaque soir subir dans les clubs, qui ne s’embarrassaient pas pour elle de circonlocutions. Il est remarquable, enfin, qu’à quelques exceptions près l’ascension brusque au faîte du pouvoir n’a pas donné le vertige à ces hommes restés simples : pour le faste, ils se contentaient de la ceinture rouge frangée d’or, et pour « l’indemnité parlementaire », d’une somme modeste6. À titre d’exemple, celui qui, dans un autre État, se fût appelé le ministre des Finances et qui n’était ici que le citoyen Jourde, délégué aux Finances, n’avait pas changé un détail de sa vie domestique, quoiqu’il manipulât des millions ; Madame Jourde, son épouse, ne conçut jamais l’idée de laisser à une autre le soin de lessiver les chemises de son mari dans les lavoirs de la Seine.

L’organisation était simple, la pratique fut laborieuse. Le temps des élus était dévoré par de multiples occupations : séances journalières, missions et commissions, présence dans les mairies d’arrondissement, dont ils étaient automatiquement les officiers municipaux. La fatigue qui en résultait (Arnould raconte ne pas s’être vraiment couché plus de dix nuits) n’était pas tout ; il y avait les difficultés de travail proprement dites. On était souvent en train d’attendre quelqu’un. L’information laissait à désirer. Les procès-verbaux de la Commune montrent l’incertitude dans laquelle se trouvaient beaucoup d’élus, sur des problèmes aussi graves que la guerre. Il arrivait qu’on fût trois jours sans renseignements sûrs ; on n’était prévenu des faits saillants qu’avec des heures de retard (il en faudra cinq, pas moins, pour apprendre l’entrée des Versaillais dans Paris, sans compter les minutes qu’on perdit à croire que c’était une fausse nouvelle).

Le Comité central fut un autre obstacle, et de taille ! Dans une belle déclaration, le 26 mars, il avait abandonné toute prétention au gouvernement ; certains membres de la Commune auraient voulu sa disparition ; mais, avec habileté, il s’était dit nécessaire à la cohésion de la garde nationale, et l’on s’était rendu à ses raisons. Or, il outrepassa vite ses fonctions, tendit à former un gouvernement parallèle, chercha à s’immiscer un peu partout ; non seulement il jugea utile de donner son approbation aux décrets de l’assemblée communale, mais il voulait prendre en main la direction de la guerre (ainsi, c’est lui qui nomma d’abord Cluseret commandant en chef). Le Conseil communal, nonobstant ses protestations, ne sut lutter contre cet envahissement ; il n’y eut pas de jour sans qu’on se plaignît des difficultés que créaient les hommes à la ceinture rouge frangée d’argent du Comité central, dont le pouvoir occulte ne cessa de grandir. Il a été dit que le Comité central était « plus révolutionnaire », reflétait mieux les revendications populaires ; c’est pour le moins contestable ; mais il est hors de doute, en revanche, qu’il fut un élément de désorganisation.

Ces raisons expliquent peut-être en partie – mais en partie seulement –la pauvreté des débats au Conseil de la Commune. Non pas la matière des débats, mais leur déroulement. Au préalable, on se débarrassera des légendes sur les « orgies » de l’Hôtel de Ville, portées par les conteurs versaillais, dont on comprend les mobiles7. Les séances, en vérité, furent d’une parfaite correction, même si le ton était parfois violent (une seule fois, deux élus en vinrent aux mains) ; de toute manière, elles étaient dépourvues de toute manifestation orgiaque. Cela n’empêche pas l’impression qu’on a, à la lecture des procès-verbaux, d’être parfois à la cour du roi Pétaud. C’étaient des avalanches de suggestions dans une revue ahurissante de questions8, des motions d’ordre intempestives, le va-et-vient des uns et des autres qui allaient recevoir telle ou telle délégation… Il était rare qu’une question fût complètement débattue ; on renvoyait à plus tard ou aux commissions. Au surplus, on usait le temps, à chaque séance, sur des futilités ; c’était le sempiternel accrochage sur les comptes rendus de la veille, toujours critiqués, et pourtant correctement pris par Amouroux ; des interpellations sans fin, à propos du Journal Officiel, où Longuet faisait de son mieux. Et, plus mesquines encore, les querelles particulières, qui se vidaient en pleine séance.

Les Communards

Un Procès-verbal de séance de la Commune

C’est là que s’illustrait Félix Pyat, le « mauvais génie de la Commune », selon le mot de Benoît Malon. Avocat, homme de théâtre, journaliste enfin, il était depuis toujours républicain, et totalisait de nombreuses condamnations. Mais ses rancunes personnelles, le goût excessif du pastiche révolutionnaire, qui cachait sous les mots forts un caractère timoré, font de lui le type du pseudo-révolutionnaire, qui entrava l’action de la Commune.

Les communards eux-mêmes ont eu la dent dure pour leurs insuffisances. Entre cent déclarations du même tonneau, qu’il suffise de celle-ci, d’Ostyn : « J’ai 48 ans, je n’ai jamais fait partie d’une assemblée populaire. Je sors de la classe ouvrière, je ne connais pas les ruses de la politique ; je vois ici des choses qui m’étonnent, je croyais trouver dans cette assemblée quelque chose de plus digne. »

Par-dessus tout, la Commune fut menacée du schisme, tant le dissentiment s’aggravait entre les avocats de l’autorité et les défenseurs de la liberté. Première pierre d’achoppement : la publicité des débats. Selon les plus nombreux, la Commune, considérée comme un conseil de guerre, ne devait pas laisser filtrer de renseignements ; selon ceux qui allaient former la minorité, il fallait au contraire rendre compte des débats, tout en admettant le secret pour les questions militaires. On aboutit à un modus vivendi. Autre sujet de controverse, renouvelé : l’action de la commission de Sûreté générale et de son délégué Rigault, partisan de la Terreur. La minorité protestait contre l’arbitraire des arrestations, s’opposait à tous les procédés expéditifs. La Commune décida finalement d’envoyer une commission visiter les prisons, et mit en demeure la Sûreté de faire connaître dans les vingt-quatre heures les arrestations et les perquisitions qui avaient eu lieu. Autre occasion d’accrochage : la liberté de la presse, que la minorité voulait pour tous, alors que la majorité décida d’interdire les journaux les plus réactionnaires (dangereux, de surcroît, par les renseignements d’ordre militaire qu’ils donnaient à Versailles). Plus profondément, les minoritaires reprochaient aux majoritaires de négliger les questions sociales. « Nous ne devons pas oublier, déclarait Frankel, que la Révolution du 18 mars a été faite par la classe ouvrière ; si nous ne faisons rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d’être de la Commune » ; à quoi répondaient ces paroles du blanquiste Tridon : « Quand il se présente ici une question virile, c’est à qui l’enterrera, c’est à qui l’enverra à la Commission exécutive, qui la renverra à la Commission militaire. Mais quand il se présente de petites questions socialistes, philosophiques, on les discute pendant des heures entières. »

Ces tiraillements expliquent les difficultés d’un manifeste, qui ne paraît que le 19 avril, sous la forme d’une « Déclaration au peuple français », bien incomplète et bien confuse. Mises à part « la reconnaissance et la consolidation de la République », programme commun, et « la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges », où blanquistes et jacobins trouvent leur compte, le reste est marqué par des influences proudhoniennes, qui taillent belle la part de l’autonomie et de la fédération, avec en plus cette petite note qu’on croirait empruntée à Bakounine : « universaliser le pouvoir et la propriété ». La déclaration a été rédigée ou inspirée par Vallès et Denis, un proudhonien de stricte obédience. Delescluze, désigné également pour la rédaction, laisse faire. Cette caution a décidé les majoritaires à contresigner ce texte, trop obscur ou trop incomplet pour les inquiéter, qui pouvait cependant rallier des modérés de la province – ce qui ne fut pas le cas, au demeurant.

Ce ne fut qu’un baiser Lamourette. Dans l’étau versaillais, toujours plus serré, la Commune avait besoin d’un sursaut. Alors les majoritaires sortirent de l’armoire de 93 les perruques du Gouvernement révolutionnaire, et voulurent coiffer la Commune d’un Comité de Salut Public. C’est le citoyen Miot qui en fit la proposition, à la séance du 28 avril. Ceux qui formaient maintenant la minorité se récrièrent. Qu’on réorganise la Commission exécutive, qui n’exécutait pas grand-chose, certes, la minorité n’était pas contre ; elle proposait même la création d’un « Comité exécutif », mais de grâce pas de Comité de Salut Public ! Ce n’était pas là querelle de vocables. Pour la minorité, un Comité de Salut Public, tel que l’entendaient les majoritaires, était aussi inutile que dangereux : inutile, car ce n’est pas en sortant les défroques du jacobinisme que l’on changerait la situation ; dangereux, parce que les membres de la Commune abdiquaient une parcelle du pouvoir, qui leur avait été confié, en faveur d’un comité proclamé responsable devant la Commune, mais qui pouvait tourner à la dictature, et même se retourner contre eux, les minoritaires. Et cette dictature de jacobins et de blanquistes, n’était-ce pas la mise au rebut de leur programme politique et social ? On ne peut oublier, en effet, l’arrière-plan social de ce débat strictement politique.

Le Ier mai, on vote. Ceux qui ne supportent pas l’odeur de la dictature sont battus ; 32 se prononcent pour le Comité de Salut Public, 28 pour le Comité exécutif. Le Comité ensuite élu, par 45 voix, est composé de 5 majoritaires (Arnaud, Ch. Gérardin, Meillet, Pyat et Ranvier) ; 17 membres de la minorité ont préféré s’abstenir. La menace de la scission planait. Mais la vie de ce premier Comité de Salut Public fut aussi brève qu’inefficace. C’est le chef des jacobins, lui-même, qui le fit abattre, le 9 mai, alors que les Versaillais venaient de prendre le fort d’Issy. La minorité applaudit, mais les critiques de Delescluze n’étaient que pour mieux préparer l’élection d’un second comité, plus dur, où entrèrent Ranvier, Arnaud, Gambon, Eudes et Delescluze (remplacé bientôt par Billioray), tous majoritaires.

En raison des circonstances, la minorité admit ce comité – simple commission exécutive plus efficace, à ses yeux. C’était là un quiproquo, car les majoritaires entendaient donner au Comité le maximum de pouvoirs. L’unité boitait de nouveau. Le comble fut atteint, lorsque ce second comité balaya des différentes délégations leurs adversaires. « C’était, dit Malon, un procès de tendance intenté à la minorité socialiste. » Celle-ci voulut une explication en séance. Or, elle n’eut pas lieu. Le 15 mai, en effet, seuls quatre ou cinq membres de la majorité étaient à leurs sièges. Les minoritaires, décidés à ne pas se laisser écraser par les manœuvres de leurs adversaires, rédigèrent alors et publièrent une déclaration qui défendait sans ambages « cette idée que la Commune (devait) au mouvement révolutionnaire politique et social d’accepter toutes les responsabilités et de n’en décliner aucune ». Vingt-deux se rallièrent à ce texte, et décidèrent de ne plus assister aux séances, pour se consacrer exclusivement au travail à faire dans leurs quartiers respectifs. C’était la sécession.

Cette déclaration fut incomprise de la rue. On y vit, au mieux, un byzantinisme intempestif ; au pire, les scissionnistes furent considérés comme des traîtres, dont le Père Duchêne réclama l’arrestation. Alors, comprenant leur faux pas, certains, dès le 17 mai, revinrent à leur banc. L’Internationale, qui avait convoqué ses délégués, les 2 000 électeurs réunis au Théâtre Lyrique pour entendre, sur leur demande, les mandataires avaient réclamé la fin de la rupture, tout en accordant à leurs élus un satisfecit. Le 21 mai, tout le monde était à son poste.

Ces dissensions n’arrangèrent pas les affaires de la Commune. A. Arnould, une des têtes de la minorité, reconnut lui-même que le manifeste « eut le tort grave de venir beaucoup trop tard, à un moment où il ne s’agissait plus pour la Commune de savoir ce qu’elle serait ni comment elle serait, mais si elle serait ». On n’oubliera pas cependant que, par-delà les principes qu’ils défendaient, les minoritaires auraient accepté une politique ferme, à condition que les moyens mis en œuvre correspondissent aux paroles « révolutionnaires » et que les hommes mis au pouvoir ne les portassent pas au service d’une politique personnelle.

De toute manière, la sécession fut éphémère. « Mieux vaut, disait Vallès, sombrer sous le pavillon fait avec les guenilles de 93, mieux vaut accepter une dictature renouvelée du déluge et qui nous a paru une insulte à la révolution nouvelle, mieux vaut tout ! – que paraître abandonner le combat. »

LA MAIN À LA PÂTE

Malgré ces difficultés, un certain nombre de mesures positives furent prises. Pour en comprendre la portée, on doit se mettre en tête que la Commune proprement dite dura une soixantaine de jours ; que son œuvre fut improvisée au son du canon ; qu’enfin les divergences idéologiques empêchèrent un plan d’ensemble. Il reste, en dépit et compte tenu de ces raisons, ce qu’on peut appeler une œuvre de la Commune, même si elle n’est pas d’un ensemble logique et cohérent.

Les mesures de circonstance, d’abord. Laissons vite l’œuvre municipale, quasi inexistante, et les mesures surtout liées à la guerre. Parmi elles, retenons la plus significative : le décret du 25 avril, qui imposa la réquisition des logements vacants, en faveur des personnes jetées dehors par le bombardement versaillais. Pour la question des échéances, la solution fut longue à trouver ; le 18 avril, on décida le remboursement des dettes, à partir du 15 juillet – paiements étalés sur trois ans, sans intérêts. L’ancienne question des loyers, que l’Assemblée avait traitée à la légère, fut réglée plus radicalement : remise générale aux locataires des termes d’octobre 1870, janvier et avril 1871, attendu qu’« il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices ». C’était déjà une orientation nouvelle ; les possédants étaient mis à contribution.

Les mesures de principe, ensuite, qui sont l’embryon d’un monde nouveau. On abolit immédiatement la conscription et les armées permanentes, germes de guerre et de tyrannie, qui devaient être remplacées par un système de milices, style garde nationale.

Pour l’Église, on posa aussi quelques principes, qui avaient de l’avenir devant eux. Les membres de la Commune étaient pour le moins indifférents en matière religieuse. Beaucoup professaient un athéisme total. Tous, de toute manière, désiraient attaquer la puissance du clergé dans l’État. L’Église qui, après avoir béni les arbres de la liberté en 48, avait été un des plus solides soutient de Napoléon III, au lendemain du coup d’État, apparaissait sans équivoque comme le soutien des classes dirigeantes. Ce n’étaient pas les rares « catholiques sociaux » empêtrés dans leur paternalisme, qui pouvaient dissuader les communards que l’Église était leur ennemie. Ceux-là voulaient pour le moins enlever à celle-ci toute puissance politique, et limiter son influence sociale. Toutefois, il importe d’établir une distinction entre les tenants d’un anticléricalisme politique et ceux d’un athéisme révolutionnaire, pour lesquels non seulement l’Église était à remettre à sa place, mais devait même être abattue. Ceux-ci, surtout blanquistes, trouvaient l’appui d’un anticléricalisme populaire, moins raisonné, à fleur de peau, mais largement répandu, qui fait contraster sensiblement l’air révolutionnaire de 71 avec la religiosité dans laquelle baignait l’esprit de 48. Rigault était le pontife de cet athéisme militant. On lui doit, entre autres, ce dialogue burlesque, échangé avec un jésuite, qu’il avait fait arrêter :


« – Profession ?

– Serviteur de Dieu. »


Rigault, impassible :


« – Où habite votre maître ?

– Partout ! »


Alors, le délégué à la Sûreté, sur le ton le plus sérieux du monde, dicte à un de ses secrétaires :

« – Écrivez : X…, se disant serviteur d’un nommé Dieu, en état de vagabondage. »

On n’en resta pas à ces jeux de mots. Rigault multiplia les arrestations, dont la plus célèbre est celle de Mgr Darboy ; il lança des perquisitions dans les couvents et les églises, en faisant état de découvertes macabres et lubriques (dans l’église Saint-Laurent et au monastère de Picpus). Pourtant, une fraction importante de la Commune jugeait inopportunes ces « mascarades ». Elle se contenta de rappeler, dès le 2 avril, que la liberté est le « premier principe de la République française », et que « la liberté de conscience est la première des libertés ». En conséquence, on proclamait la séparation de l’Église et de l’État, et pour corollaire la suppression du budget des cultes. Il était encore prévu que « les biens dits de mainmorte appartenant aux congrégations religieuses… seraient déclarés propriété nationale » – décret qui ne reçut qu’un début d’application. L’abolition du serment dans la vie publique, la reconnaissance légale des enfants « illégitimes » étaient d’autres décisions qui ne s’inspiraient pas du droit canon.

Cela fait, la République avait pour devoir de prendre la relève de l’Église dans les œuvres d’assistance – la Commune n’en eut guère le temps – et surtout dans l’enseignement. Pour cette dernière tâche, la Commune trouva une tète pensante en la personne d’Édouard Vaillant, délégué de l’Enseignement : ancien élève de l’École centrale et docteur en médecine, influencé par le blanquisme, sans faire partie du groupe, il tenta, en dehors des querelles, d’imprimer à la Commune un style véritablement révolutionnaire. À la tête de sa commission, qui comptait dans ses rangs le poète et chansonnier J.-B. Clément, ainsi que Vallès, il eut la lourde tâche de sauvegarder ce qui existait de l’instruction publique et de promouvoir un enseignement véritablement populaire, c’est-à-dire obligatoire, laïque et gratuit dans la mesure du possible.

Vaillant laïcisa les établissements religieux, entreprit d’organiser l’enseignement professionnel – y compris pour les jeunes filles, ce qui était particulièrement neuf. Mais le temps et l’argent firent défaut. Il en fut réduit à faire appel à toutes les bonnes volontés ; il stimula l’initiative des municipalités, qui, de leur côté, s’ingénièrent à assurer la gratuité de l’enseignement. Si la Commune n’eut pas le temps d’achever son œuvre, du moins elle montrait la voie.

Elle en donna une autre preuve par son œuvre culturelle. Elle pensa que la Révolution avait besoin de savants et d’artistes. Plutôt qu’un bilan, montrons un exemple, soit la Commune et les Beaux-Arts, pour combattre cette inclination répandue d’assimiler toutes les révolutions à des entreprises de démolition – inclination qu’encourage ici le célèbre renversement de la colonne Vendôme par les communards. En fait, la Commune construisit. Vaillant encouragea la création d’une Fédération des artistes, que devait présider Gustave Courbet, colosse joyeux, ami de Proudhon qui, le dos tourné à l’art figé des Académies, s’était fait une fois pour toutes le peintre du peuple et de la réalité. À la suite d’une réunion des artistes de Paris, convoqués dans le grand amphithéâtre de la faculté de Médecine, la Fédération fut fondée, dont les principes étaient : « la libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges », et la défense des artistes dans leur indépendance et dans leur dignité. Un comité, élu, fut chargé de protéger « les œuvres du passé » et de faire connaître l’art contemporain. La Fédération sauvegarda effectivement beaucoup d’œuvres des éclaboussures de la guerre civile et voulut répandre l’art jusque dans les mairies des villages : « Le Comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle. » Le côté exubérant d’un tel vœu n’enlève rien à l’idée prometteuse d’offrir au peuple la beauté, jusque-là confisquée par l’argent.

Les Communards

Un groupe de fédérés près de la colonne Vendôme.


Épreuve albuminée. Photographie de Bruno Braquehais.

Les Communards

La colonne de la place Vendôme détruite par les Communards.


Épreuve albuminée. Photographie de Bruno Braquehais.

Reste enfin l’œuvre sociale de la Commune. Retenons d’abord que les décrets en la matière furent toujours pris à une quasi-unanimité. D’évidence, la roue avait tourné. Les travailleurs, jusqu’alors, avaient toujours été considérés par la loi et traités par le patronat en mineurs, quand ce n’était pas en inférieurs ; avec la Commune, les anciens parias avaient espoir d’obtenir enfin leur place au soleil. Non seulement ils recevaient une égalité complète et réelle, mais ils pouvaient désormais peser sur les destinées d’un gouvernement. Il faut le dire clairement, afin de n’être pas aveuglé par les manques évidents de cette œuvre.

L’œuvre sociale fut en effet limitée, par la guerre, certes, mais ce n’était pas la seule raison. Car, on le sait, ils étaient rares, ceux qui avaient un programme social étoffé, et qui voulaient marquer la révolution d’un sceau socialiste. La majorité, ailleurs occupée, se contentait de suivre. Là encore, des mentalités et des principes différents se faisaient face. Lors du débat qui portait sur le travail de nuit des ouvriers boulangers, on put entendre Billioray répondre à Frankel, qui défendait la nécessité de réglementer les conditions du travail, en ces termes : « Je m’oppose à ces réglementations continuelles que vous semblez vouloir faire. Laissez les ouvriers eux-mêmes sauvegarder leurs intérêts auprès des patrons. Aujourd’hui, ils sont assez puissants pour agir comme ils le voudront. » C’était là, à coup sûr, l’opinion de la majorité. Mais que dire, si l’on en trouve l’écho parmi certains « socialistes », pétris d’idées proudhoniennes, que l’on voit fort réservés sur l’intervention de l’État dans le domaine social ? On comprend alors que, sur ces principes, faire une refonte sociale était difficile. Ce fut encore plus évident quand on se colleta aux faits, c’est-à-dire, d’abord, au problème de la propriété. Alors que les uns déclaraient : « Rappelez-vous que vous devez frapper la propriété par nos décrets socialistes » (Vaillant), ou bien : « Je n’ai accepté d’autre mandat ici que celui de défendre le prolétariat et quand une mesure est juste, je l’accepte et je l’exécute sans m’occuper de consulter les patrons » (Frankel) ; les autres, en majorité, répliquaient : « Détruire le Mont-de-Piété, ce serait porter atteinte à la propriété, ce que nous n’avons encore jamais fait. Je ne crois pas qu’il soit sage et utile, intelligent, de procéder de la sorte. » (Jourde.) De façon plus générale, ce sont moins les intentions qui ont fait défaut qu’un plan large et cohérent, et ceux qui peuvent se blanchir d’une telle insuffisance sont très rares, même dans cette minorité qualifiée de « socialiste ».

Timidité en face de la propriété. Timidité plus manifeste encore en face des finances. C’est à cause des dépenses qu’elles auraient occasionnées que la Commune hésita à prendre certaines décisions de caractère social. « Il ne faut pas faire de la popularité sur le dos de notre argent », disait Jourde, suivi par une grande partie de ses collègues. De surcroît, la Commune fut étrangement déférente avec la Banque. Le gouvernement n’avait pas eu le temps de mettre en lieu sûr les richesses de la Banque de France. Arme de choix, pour la Commune. Or, loin de l’utiliser, elle mit sa coquetterie à faire la « probe » ! Au lieu de parler fort, le poing sur la table, on se contenta de marchander, millions par millions, milliers de francs par milliers de francs, et encore s’estimait-on heureux des grâces accordées par le conseil d’administration. Les responsables d’une telle politique furent surtout Jourde et Beslay. Jourde, ce comptable, à qui Régère reprocha son administration de « caissier modèle » ; et Beslay, ingénieur, industriel, proudhonien très modéré, qui oubliait là les idées de son maître. La Commune dut tirer le maximum des droits classiques, comme ceux de l’octroi, mais le pire fut qu’en puisant le moins possible dans le Trésor elle se refusa les moyens nécessaires. Et ses scrupules confinaient au suicide, si l’on sait que les Versaillais, du temps de ces salamalecs qui rapportèrent aux communards un peu plus de vingt millions (dont neuf provenaient du budget de la Ville, créditrice), riraient, eux, deux cent cinquante-huit millions sur la Banque. Engels peut écrire, à juste titre : « Le plus difficile à saisir est certainement le saint respect avec lequel on s’arrêta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d’ailleurs une lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. »

Que reste-t-il comme mesures pratiques de réalisation sociale ? Outre qu’on dégagea du Mont-de-Piété les objets dont la valeur ne dépassait pas 20 francs – mesure transitoire, déjà prise par des gouvernements bourgeois –, un décret interdit le travail de nuit des boulangers – décret réclamé par les ouvriers et maintenu en dépit des protestations patronales. Plus importants, peut-être, sont deux autres décrets, qui n’ont vu qu’un commencement d’application. Le premier décidait que les fournisseurs de l’État devraient indiquer, dans leurs cahiers de charges, les salaires donnés aux ouvriers et que, dans la mesure du possible, l’État confierait le travail aux associations ouvrières. Le second décida de créer une commission d’enquête, formée par les chambres syndicales, qui aurait pour tâche de faire la statistique et l’inventaire des ateliers abandonnés par les Versaillais, et d’étudier ensuite la manière de les confier à l’association coopérative des travailleurs qui y avaient été employés ; un jury arbitral serait institué, qui statuerait sur la cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières, et sur l’indemnité à payer aux anciens propriétaires. Le temps coula encore trop vite. C’était là pourtant ce qu’il y avait, apparemment, de plus révolutionnaire dans une œuvre sociale, riche de ses intentions et de ses vues nouvelles, mais plutôt pauvre de réalisations et de logique.

Quelle que soit l’importance des hommes à la ceinture rouge et du choc de leurs idées, d’où naquit cette œuvre, qui fut une étincelle c’est-à-dire la preuve fugace d’un feu futur, la Commune n’est pas réductible à ces hommes-là et à leurs actes. Il faut ouvrir leurs fenêtres sur la rue.






3 64 élus le 26 mars, en y incluant Descamps, même s’il a très peu siégé ; 17 élus le 16 avril, Briosne et Rogeard inclus.

On voudra bien, pour plus de détails, se reporter au tableau final.

4 Troisième Procès de l’Association internationale des travailleurs de Paris, p. 35.

5 Commissions : des finances ; militaire ; de la justice ; de la sûreté générale ; des subsistances ; du travail, de l’industrie et des échanges ; des relations extérieures ; des services publics ; de l’enseignement.

6 D’une manière générale, on abaissa le traitement maximum des fonctionnaires à 6 000 francs, ce qui était assez peu.

7 Le grand spécialiste en la matière – les candidats à la palme de l’hystérie livresque ne manquent pas – reste Maxime Du camp, avec ses Convulsions de Paris, en quatre volumes. L’ouvrage du futur académicien est un recueil de contre-vérités, débordant de fiel. L’homme eut toutefois le mérite de ne pas moucharder Vallès, lorsqu’il le reconnut, lors de la répression.

8 Par exemple, le 28 avril, après le rituel procès-verbal, on traite : les enterrements, les relations avec la Prusse, les sabotages à la gare du Nord, l’Officiel, le décret sur les boulangers, les francs-maçons, les dissensions entre Bergeret et Cluseret, les attaques de Pyat, le Mont-de-Piété, les affaires militaires, la proposition Miot d’un Comité de Salut Public.







LA CHANSON DES RUES







CEPENDANT QUE LES MEMBRES DU CONSEIL de la Commune s’efforcent laborieusement d’accorder leurs violons, des pavés monte la chanson qu’entonne l’espoir tranquille du peuple. Les communards, ce furent aussi ces dizaines de milliers d’inconnus, piétaille des révolutions, tripaille de l’Histoire, dont beaucoup furent allongés par la mort à l’étal des trottoirs. La Commune, ce ne fut pas seulement une révolution politique, l’ébauche d’une révolution sociale, ce fut encore soixante-douze jours d’un printemps, comme Paris n’en avait jamais connu. La hargne durable que les porte-plume versaillais ont entretenue contre la Commune n’a pu effacer complètement, malgré le zèle déployé, l’éclat de ces jours-là. Dieu sait pourtant si la Commune fut salie. D’une phrase, le Gaulois donnait la mesure : « Paris, disait-il, est devenu un enfer qui rappelle les cavernes des brigands légendaires ». En vers de mirliton, les communards n’étaient en effet que les « Répugnants détritus d’une écœurante époque… », ou, en prose sacrée : « Une secte de gens qui communient sous les deux espèces : le sang et la boue. » On réclamait donc un « Hercule », pour nettoyer Paris, nouvelles « Écuries d’Augias ».

Ceux qui n’avaient pas quitté la capitale et qui étaient accoutumés à regarder les hommes et les choses avec sang-froid ont récusé les affabulations de Versailles : « Jamais ville ne fut plus rangée, plus paisible à l’intérieur », écrit Élie Reclus, qui ne distribue pas l’absoute les yeux fermés. « On mange tranquillement la soupe en famille, pendant que les bombes de Thiers tombent par-ci par-là dans le quartier. » Pourtant les mérites de Paris ne se limitaient pas au flegme apporté par les communards à la déglutition de leur potage ; notons que si le ravitaillement ne fut pas facile, si les prix de certaines denrées – viande notamment – étaient élevés, « pas un homme, pas une femme, pas un enfant, pas un vieillard n’a eu faim, n’a eu froid, n’a été sans aide », a pu dire Arnould. Il y avait mieux : du nerf, du cœur, de la gaieté, une liesse populaire, un esprit public qu’illustrent bien les paroles du citoyen Le Berquier, prononcées en octobre 70 :

« La ville de l’isolement et de l’égoïsme est devenue la grande ville de la solidarité, disons le mot, bien qu’on en ait trop souvent abusé, de la fraternité. »

L’étonnant, dans cette ville en révolution, que des générations de conservateurs nous ont peinte comme une Babylone à feu et à sang, c’est la tranquillité de la population, c’est, – l’ennemi aux portes, les obus au-dessus de la tête –, une bonne humeur, une insouciance, qui frise parfois la légèreté. Rien d’une ville terrorisée. Paris était en fête. Certains observateurs s’émerveillaient de cette révolution qui rit, tandis que d’autres, à l’âme jacobine, s’effrayaient de ce qui leur paraissait un désordre. Pourtant, si la rue riait, c’était du rire des forts. Beaucoup de Parisiens avaient compris ce qui s’était passé : la liberté avait fondu sur la cité ; le mot abstrait, congelé dans les vieux couplets, que l’on chante sans trop y croire, voilà qu’il était devenu une réalité que chacun vivait. Un homme, bien loin d’être communard, semble avoir exprimé mieux que personne cette nouveauté ; c’est Villiers de L’Isle-Adam, qui a brossé un remarquable tableau de Paris sous la Commune, dont voici quelques lignes :


« Paris a survécu. Le soleil brille sur la Révolte. L’indomptable Liberté s’est relevée, chancelante, mais appuyée sur tous ses drapeaux rouges et défiant les sceptres meurtriers de Berlin et de Versailles. Au fond de l’horizon, l’Arc de Triomphe se voûte sur la guerre civile. Les éclats de fer sillonnent les rues sans troubler les jeux des enfants nouveaux, les bombes, couleur de pourpre, ont remplacé les ballons rouges, et quand les billes font défaut, ce sont de beaux éclats de rire en courant ramasser les balles mortes.

Mai resplendit sur les Tuileries, le Luxembourg et les Champs-Élysées. Les moissons de fleurs encombrent les Halles. Çà et là, dans la lumière, des milliers de baïonnettes passent avec les musiques de victoire qu’on avait oubliées. Au loin, le canon.

Le soir, les boulevards illuminés, les filles, les théâtres, les discussions, enfin libres, les cafés bruyants et féeriques, un air de délivrance.

Autour des kiosques, les journaux, anxieusement attendus, sont arrachés et lus, séance tenante.

– Que se passe-t-il ?

– Issy est pris !

– Qu’importe !

– Vanves est sérieusement menacé !

– Qu’importe !

– Versailles attaque cette nuit !

– Qu’importe !

– Il y a des traîtres dans les murailles !

– Qu’importe !

– Qui interroge ? Le passant. Qui répond cela ? La Liberté !

C’est ainsi depuis mars. Paris est la ville terrible. Le canon lui est égal.

Paris a son idée, et il est têtu, comme s’en est aperçu, maintes fois, le monde entier.

Quelques boutiques se sont fermées ; quelques peureux se sont enfuis ; quelques agents ont été arrêtés, quelques Profonds diplomates ont réussi à se concilier adroitement le mépris universel. Voilà tout.

Parfois au milieu des rues passe, tout à coup, un moment de grand silence ; on entend vaguement siffler autour de soi l’inexterminable espionnage, pareil aux mille têtes de l’hydre ; puis le train de Paris continue, comme si de rien n’était.

Peu d’équipages, d’ailleurs. Les groupes se détournent pour voir passer, au galop, quelque officier de la Commune, se dirigeant vers les avant-postes, ou quelque Rose-Croix de la Franc-Maçonnerie de France revêtu de ses insignes mystérieux, et qui marche, pensivement, vers les remparts. De très vieilles femmes, revêtues d’un deuil tout neuf, stationnent devant les cantines. On s’inquiète médiocrement des cinquante mille Versaillais massés au Bois de Boulogne, des vingt mille autres tapis dans le fort d’Issy, et des autres vingt mille qui garnissent Asnières.

Dans les carrefours, les enterrements noirs se croisent, avec des fanfares, de sombres coups de tambours et de longs étendards couleur de vengeance.

Ainsi, ni l’hiver, ni le siège, ni la trahison, ni la famine, ni la variole noire, ni le bombardement devenu état normal, ni le serrement de cœur de la défaite, ni la guerre civile, ni les exécutions féroces, ni les menaces de l’avenir, rien n’a prévalu contre la sérénité de la vieille Capitale. »


Il n’empêche que la rue veille au grain. On a l’oreille aux débats de l’Hôtel de Ville ; on sait donner son avis au besoin. Pour cela, il y a les journaux et les clubs. L’insurrection victorieuse a donné le champ libre à la presse révolutionnaire, que Vinoy avait muselée. Outre le Journal Officiel de Paris, de nombreux journaux soutinrent la cause communaliste, représentant toutes les tendances. La liste serait trop longue à faire, il suffit de retenir ici le Cri du peuple de Vallès, la Sociale où écrit André Léo, une journaliste de talent, le Mot d’ordre de Rochefort, la Montagne de G. Maroteau, enfin le Père Duchêne de Vermersch et Vuillaume, journal très populaire, qui reprenait la langage vert et dru de Hébert pour fustiger la réaction. Journaux éphémères, chétifs, mais journaux innombrables, qu’on s’arrache. Les éditoriaux sont ardents, lyriques, pleins d’effusion et de colère : on y professe l’audace, l’énergie, la haine du sabre et du goupillon. Une colonne d’annonces appelle tous les citoyens à de multiples réunions ; chacun trouve son compte ; les originaires du Lot-et-Garonne ou du Cantal, les membres des sections de l’Internationale, les femmes, les libres penseurs, tous – et même les « citoyens sourds-muets de Paris et de la province » – sont conviés à des assemblées quotidiennes, à des séances de clubs, où chacun pourra faire valoir son avis. Il existait aussi un autre genre de publications : les placards, simples feuilles de papier, criées par les camelots, et que remplissaient des caricatures, des pamphlets, des chansons, des calembours. Cette littérature n’avait pas l’odeur de l’Académie, mais avec ses vers boiteux et ses dessins vengeurs, elle animait contre Versailles le peuple de Paris, dont elle reflétait l’esprit frondeur, toujours prêt à applaudir les salves du crayon et de la plume.

Les Communards

Le 5 mars 1871, les murs de Paris accueillent des « papillons rouges »


qui annoncent la parution du premier numéro du Père Duchêne,


l’un des journaux les plus influents de la Commune

Le soir, les églises, gardées au culte pendant le jour, devenaient des salles de club. Pendant le mois de Marie, on vit la curieuse cohabitation, dans certaines églises, des fidèles de la Vierge et des hommes sans-Dieu ; les uns chantaient dans une chapelle latérale, tandis que les autres clamaient contre la calotte dans la nef. Les métromanes de Versailles ne manquèrent pas de rimer ces horreurs : Ils tenaient dans les églises


(O les satans ! les damnés !)


Des clubs d’hommes avinés


Et des femmes publiques grises,


Profanant dans le Saint Lieu


Le nom sacré du bon Dieu.

Mais l’intérêt est ailleurs ; les clubs furent des assemblées populaires de quartier, les cellules de la démocratie. Le peuple y donnait son avis, tout en faisant son éducation. Laissons encore parler les témoins.

Maxime Vuillaume nous rapporte sa visite d’un soir au club Saint-Séverin :


« L’église est noire. Au milieu de la nef centrale, une tache de lumière. La chaire et le banc d’œuvre. Des lampes à pétrole accrochées aux piliers. Les bas-côtés, le chœur, tout cela dans l’obscurité. Enfonçons-nous dans le noir. Comme cela nous serons plus à l’aise. Et personne ne nous verra. Nous ne courrons pas le risque d’être abordés, d’être – qui sait ? – réclamés comme assesseurs.

Deux chaises. Nous voilà installés derrière un pilier.

Un orateur est à la tribune – la chaire à prêcher.

– Oui, citoyens, c’est le feu grégeois qu’il nous faut… Je demande qu’on organise un bataillon de feu grégeois… En quelques arrosées, les Versaillais sont flambés…

L’homme disparaît. Nous avons, entre deux discours, le temps de regarder.

Fiché au côté de la chaire, un drapeau rouge.

En face, au banc d’œuvre, sévères comme les marguilliers dont ils tiennent la place, les citoyens du bureau. Président et quatre assesseurs. Sur un banc, un clairon… Qu’est-ce que peut bien faire là ce clairon ? […]

Dans la nef, une centaine d’auditeurs. Pas plus. Une douzaine de femmes. Les hommes en fédérés. Quelques-uns fument. Les femmes en caracos. Adossés à un pilier, deux gardes assis devant une chaise vide, sur laquelle ils viennent de poser un litre, une miche de pain et du saucisson. Ils mangent et, à tour de rôle, boivent. En silence. Pas de gestes. Comme un respect pour ce qui est toujours pour eux le saint lieu, où, peut-être, ils ont été baptisés et mariés.

[…]

Minuit tintait à la vieille cloche de Saint-Séverin…

Quand le jour aura paru, le sacristain balayera la nef, poussera au tas les croûtes de pain, les peaux de saucisson et les culots de pipe. Et le prêtre dira, comme en des temps moins sombres, sa messe coutumière… »


À Saint-Nicolas, la foule est plus assidue, comme nous le montre Villiers :


« Un des plus curieux lieux de réunion est l’église Saint-Nicolas-des-Champs. Chaque soir, vous verrez une foule nombreuse se presser dans la rue Saint-Martin et le long des Arts et Métiers ; je vous avertis que ce n’est pas sans quelque peine que vous pénétrez dans l’église. Jamais les exercices du mois de Marie n’attirèrent tant de fidèles.

[…] Citoyens et citoyennes, les premiers le chapeau sur la tête, et le cigare aux lèvres, les secondes, s’appuyant sur les piliers, achevant leur repas du soir, sont entassés dans un épais désordre.

(…) Dans la chaire, au lieu du prêtre en surplis blanc ou du capucin en robe de bure, un homme est debout qui, la main sur la garde de son sabre, le képi au front, l’écharpe rouge autour des reins, adresse à la multitude un sermon d’un genre nouveau (…).

Lorsque quelque phrase sonore plaît au peuple, il applaudit. Ces bravos, ces cris, ce tumulte, tout simples d’ailleurs, empruntent au lieu je ne sais quoi de solennel et d’étrange. Un croyant serait excusable de se figurer ainsi en enfer. Cependant rien que d’honnête et de loyal. Assistants et orateurs sont sévères et convaincus. »


Dans ces assemblées populaires et spontanées, les femmes ne sont pas les plus timides ; souvent elles donnent le ton ; parfois, elles se réunissent entre elles, dans leurs propres clubs. Des ouvrières osent prendre la parole, exposer leurs revendications et leurs idées. Elles ne ménagent pas ce gouvernement, qu’elles aiment bien ; elles stigmatisent les réfractaires qui abandonnent aux autres l’honneur de se faire tuer ; elles proposent aussi des réformes, qui les concernent directement, par exemple contre la prostitution – où tant d’ouvrières, sous le Second Empire, avaient été jetées par l’indigence. Un des phénomènes les plus remarquables dans cette révolution aura sans doute été l’entrée massive des femmes dans le combat politique. Envers les préjugés patriarcaux qui n’épargnaient pas les milieux ouvriers (notamment les ouvriers proudhoniens, partisans de la « femme au foyer »), les femmes de Paris ont su imposer leur existence et organiser leur combat. Divers groupements de femmes ont vu le jour sous la Commune, dont le plus connu fut l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, fondée par Élizabeth Dmitrieff, une jeune aristocrate russe de vingt ans, qui avait engagé son intelligence et son activité passionnée au service de la libération ouvrière. D’autres organisations, tel le Comité de vigilance de Montmartre, animé par Sophie Poirier, Anna Jaclard et Béatrix Excoffon, entraînent les femmes dans la même lutte. Ambulancières, infirmières, les femmes n’ont pas été seulement les auxiliaires des fédérés ; elles ont su se battre, le fusil à la main, comme nous le verrons ; elles ont su revendiquer un programme social, lutter notamment contre le chômage. Bref, à tout point de vue, les communardes, par la vigilance, l’activité, l’intelligence et le courage, pesèrent d’un poids considérable dans les forces de la Commune. Les « pétroleuses »x, comme Versailles devait les appeler, ont épaulé la révolution. Par elles, la Commune a circulé, des loges aux greniers, comme l’espoir vivace d’un nouveau monde.

Outre l’exceptionnel du quotidien, les jours de la Commune furent riches de spectacles étonnants. C’est dans la cérémonie comme dans le combat qu’un peuple, au coude à coude, comprend que l’événement dépasse son horizon familier. Une révolution a besoin de ces grandes fêtes, où ses buts et sa philosophie sont symbolisés avec couleurs et musiques. La plus réussie de ces cérémonies fut sans conteste la proclamation de la Commune, le 28 mars, place de l’Hôtel de Ville. Mais il y eut d’autres moments émouvants. Ainsi, lorsque les francs-maçons prirent le parti d’aller planter leurs étendards sur les remparts ; c’était plus qu’une cérémonie : une action solennelle d’hommes de bonne volonté. Lissagaray en a fait le récit :

« L’intervention de cette puissance mystérieuse avait jeté un grand espoir dans Paris. Le 29 au matin, une foule énorme encombrait les abords du Carrousel, rendez-vous de toutes les loges. (…) Six membres de la Commune les conduisirent à l’Hôtel de Ville, au milieu de la foule et des bataillons en haie. Une musique grave et d’un caractère rituel précédait le cortège ; des officiers supérieurs, les grands-maîtres, les membres de la Commune et les frères avec le large ruban bleu, vert, blanc, rouge ou noir, suivant le grade, suivaient, groupés autour de soixante-cinq bannières pour la première fois paraissant au soleil. Celle qui marchait en tête, la bannière blanche de Vincennes, montrait en lettres rouges la devise fraternelle et révolutionnaire : « Aimons-nous les uns les autres. » Une loge de femmes fut surtout acclamée. »

(Une délégation est reçue par l’Hôtel de Ville.)


« À la sortie de l’Hôtel de Ville, un ballon libre, marqué de trois points symboliques, alla semer dans l’air le manifeste de la franc-maçonnerie ; l’immense cortège, ayant montré à la Bastille et aux boulevards ses bannières frénétiquement applaudies, arriva, vers deux heures, au rond-point des Champs-Élysées. Les obus du Mont-Valérien l’obligèrent à prendre les voies latérales pour gagner l’Arc de Triomphe. Une délégation de tous les vénérables planta les bannières depuis la porte Maillot jusqu’à la porte Bineau. La bannière blanche fut dressée au poste le plus périlleux, l’avancée de la porte Maillot ; les Versaillais cessèrent le feu.

Les délégués et quelques membres de la Commune désignés par le sort s’avancent, bannière en tête, dans l’avenue de Neuilly. Au pont de Courbevoie, devant la barricade versaillaise, un officier les reçoit et les conduit au général Montandon, franc-maçon lui aussi. Ils s’expliquent, demandent une trêve. Le général promet à trois délégués de se rendre à Versailles. Ce soir-là, le silence se fit de Saint-Ouen à Neuilly. »


La Commune offrit aussi de la musique. Des foules joyeuses et calmes emplirent à plusieurs reprises la salle du trône, aux Tuileries, où se donnaient des concerts populaires, dont le bénéfice allait aux veuves et aux orphelins. La réunion commençait par la Marseillaise, puis des lectures et des chants se succédaient, parfois rythmés par le bruit proche du canon. Des artistes donnaient leur aide ; ainsi Agar, de la Comédie-Française, fit courir les foules. Et c’est Rosalie Bordas, que M. Vuillaume a vue et entendue :


« Le rideau se lève. Silence.

Sur la scène, une forte femme. Péplum blanc traînant derrière elle. Ceinture rouge à la taille.

Cris, hurlements. On trépigne. On bat des mains.

La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C’est la Bordas.

Elle dit, elle mugit le chant qui l’a déjà rendue célèbre. Au refrain, c’est le délire. Toute la salle a repris en chœur :

C’est la canaille,

Eh bien ! J’en suis !

[…] la Bordas fait un signe.

De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la main un drapeau enroulé sur sa hampe. Il le tend à l’artiste, qui le saisit, le développe longuement, l’étale tout grand et s’en enveloppe…

Elle continue de chanter.

Et c’est un visage empoignant. Tous les visages vont vers la Bordas ! Tous les cœurs battent, sûrement (…).

La Bordas, pendant qu’elle dit la Canaille, ne symbolise-t-elle pas, pour cette foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l’armée des révoltés, l’armée de cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par-delà les remparts… »


Les Communards

Un bal aux Tuileries sous la Commune


Gravure reproduite dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès

Outre ces célébrations, il y eut aussi ce qu’on pourrait appeler des exorcismes, entendons par là des actes de destruction grandiose et publique, qui ne comptent que par leur valeur symbolique. Ainsi, la Commune décida d’abattre la chapelle expiatoire – symbole de la monarchie et « outrage au peuple » – qui avait été construite par Louis XVIII, dans le IXe arrondissement, entre les rues Pasquier et d’Anjou ; toutefois la chapelle resta debout, par l’effet d’une manœuvre d’un monarchiste qui retarda la démolition jusqu’au bout. Ainsi, dans le XIe arrondissement, place Voltaire, on brûla la guillotine. On avait découvert une guillotine, qu’avait commandée Versailles, rue de la Folie-Regnault, derrière la Roquette. Le sous-comité du XIe décida qu’on la brûlerait. À l’ombre de la statue de Voltaire (qui devait être ensuite square Monge), devant une foule enthousiaste, les montants en bois de la guillotine furent brûlés, aux cris de : « A bas la peine de mort ! » Ainsi démolit-on également la maison de Thiers à Paris. Mais d’évidence, la séance d’exorcisme la plus extraordinaire fut la démolition de la colonne Vendôme.

Dès le mois de septembre 1870, on avait projeté d’abattre la colonne impériale. L’idée était de Courbet, alors président de la commission des Beaux-Arts, qui avait du ressentiment contre ce monument à ses yeux fort laid, qui exaltait la guerre et la conquête. De plus, on croyait que cette colonne était en bronze – faite avec les canons d’Austerlitz, et l’on pensait en tirer de quoi faire des pièces de monnaie. Le 12 avril 1871, la Commune de Paris reprit le projet.

« Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : Art. Unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie. »

C’était toute la grandeur de prime abord paradoxale de cette révolution, née d’une humiliation patriotique, qui déclarait la paix au monde et posait les premières pierres de la République universelle, en jetant à terre celles qui se dressaient en colonne pour immortaliser le droit du canon. Le 16 mai, la colonne s’écroula sous les applaudissements d’une foule en fête. « La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent… César est couché sur le dos, décapité. La tête couronnée de lauriers a roulé, tel un potiron, jusqu’à la bordure du trottoir. » (Vuillaume.) Peuple, apprends par cette histoire


À n’plus porter sur ton dos


Ces Jean-Foutres de héros


Qui t’causent tant de déboires…

Paris revit, non point de cette « vie parisienne » et factice, crinolines et bals de l’Opéra et soupers dans les restaurants chic, mais du souffle de toute une population libérée. Laissons à Villiers de L’Isle-Adam le soin de conclure :


« Tout un peuple s’entretient de choses graves, pour la première fois on entend les ouvriers échanger leurs appréciations sur des problèmes qu’avaient abordés jusqu’ici les seuls philosophes. De surveillants, nulle trace ; aucun agent de police n’obstrue la rue et ne gêne les passants. La sécurité est parfaite.

Autrefois, quand ce même peuple sortait aviné de ses bals de barrière, le bourgeois s’écartait, disant tout bas : « Si ces gens étaient libres, que deviendrions-nous ? Que deviendraient-ils eux-mêmes ? »

Ils sont libres, et ne dansent plus. Ils sont libres, et ils travaillent. Ils sont libres, et ils combattent.

Quand un homme de bonne foi passe auprès d’eux aujourd’hui, il comprend qu’un nouveau siècle vient d’éclore, et le plus sceptique reste rêveur. »








LE TEMPS DES CERISES



  J’aimerai toujours le temps des cerises


C’est de ce temps-là que je garde au cœur


Une plaie ouverte !



J.-B. CLÉMENT







LA COMMUNE DE PARIS A JAILLI D’UNE MANIÈRE DE FÊTE populaire, l’insurrection. Dans cette kermesse, les confettis avaient beau être en plomb ; les pétards, homicides ; on pouvait bien, en guise de vaisselle, fracasser des généraux ; tout cela, malgré tout, n’avait pas l’odeur de la tragédie. C’était le 18 mars. Lorsque, le 28 mai, la Commune poussa son dernier cri d’égorgée, après une semaine d’agonie, la fête aura laissé place au drame. Toutefois, la bataille extrême ne dura que les sept jours de la Semaine Sanglante. Entre l’éruption révolutionnaire et l’entrée des Versaillais à. Paris, la guerre fut banlieusarde et discontinue.

Dans cette guerre civile, une tierce puissance comptait les coups : l’occupant prussien, qui contrôlait la demi-périphérie de Paris, depuis Saint-Denis, au nord, jusqu’à la Marne, au sud. De ce côté oriental, il n’y eut pas de combat ; mais, pour la même raison, les assiégés purent à peu près se ravitailler. De ce fait, Thiers ne put vaincre par le blocus ; seules les armes devaient forcer la victoire. La bataille eut donc pour champ tout l’ouest et le sud de Paris, depuis Saint-Ouen, au nord, jusqu’à Ivry, au sud-est. Toute la difficulté pour Versailles était de franchir la ligne de défense parisienne, disposant des cinq forts (Ivry, Bicêtre, Montmourge, Vanves et Issy), plusieurs redoutes, et tout un dispositif de fortifications mis en place sous la monarchie de Juillet, sur une suggestion – ironie du sort ! – de Thiers lui-même. Pour les fédérés, il s’agissait de ne pas laisser les assiégeants mener la partie ; la nécessité des sorties ne leur échappait pas. Mais les Parisiens étaient des combattants de rue, des soldats de barricades, peu entraînés aux autres formes de combat.

Après le 18 mars, Paris avait remporté une seconde grande bataille : les élections du 26. Leurs résultats ajoutèrent le désarroi à l’amertume des observateurs de la droite, déjà réfugiés à Versailles. Le 27 mars, Veuillot écrivait : « Le parti de la destruction monte à la démence et ne voit rien d’impossible ; le parti de la conservation descend au-dessous de l’imbécilité et paraît, du moins par ses chefs, incapable d’essayer quoique ce soit. » L’Assemblée s’inquiète, s’interroge sur le « plan de Thiers » qui a remplacé le plan de Trochu ; un député de droite va jusqu’à proposer à ses collègues le transfert en Algérie de tous les pouvoirs : « Mettre, écrit Zola, la Méditerranée entre eux (les députés de droite) et Paris, quel rêve ! » Pourtant, les troupes continuaient à affluer à Versailles, qui, refaisant ses rangs après la débandade, allait pouvoir passer bientôt à l’offensive.

FLOURENS ET DUVAL

Le 2 avril, jour des Rameaux, en fin de matinée, l’armée versaillaise, reconstituée, enlève, après un bref engagement, l’avant-poste de Courbevoie, village de la rive gauche de la Seine, en face de Neuilly.

La cannonade tire Paris de l’espoir tranquille dans lequel il s’était installé depuis les élections de la Commune. C’est la guerre ! Les Versaillais l’auront voulu ! Des hommes par milliers s’assemblent dans les rues, se regroupent, les uns place de l’Hôtel de Ville, les autres place Vendôme. On défie Versailles, en brandissant le fusil. La Commission exécutive se réunit. Les trois « militaires » – Bergeret, Eudes, Duval – se prononcent pour une contre-attaque immédiate ; les quatre civils — Tridon, Pyat, Vaillant et Lefrançais – objectent que les troupes ne sont pas prêtes, dénoncent la folie d’une telle aventure. Peine perdue. Les trois militaires ont décidé d’attaquer. Devant cette fermeté, Pyat finit par déclarer : «Après tout, si vous vous croyez prêts... » Libre à eux ! La majorité de la commission objecte, mais ne met pas son veto.

Les tambours battent la ville agitée. Tapis dans les encoignures de leurs fenêtres, les partisans de Thiers qui n’ont pas pu fuir encore Paris jettent des regards inquiets sur les gardes nationaux qui parcourent les rues en long et en large. Des bataillons, dans le désordre, se groupent place Vendôme, au Champ-de-Mars, place d’Italie. Ce sont presque 40 000 hommes qui se retrouvent, la nuit tombée, parlant fort et guettant le signal.

Les trois « généraux » lancent un départ en trois colonnes. À droite, face à Versailles, Bergeret, assisté de Flourens, commandera la première, ayant pour objectif Rueil, où l’on retiendra l’attention de l’ennemi, tandis que les deux autres colonnes, commandées par Eudes, au centre, et par Duval, à gauche, tenteront d’atteindre Versailles, par Meudon et Châtillon. Vers trois heures du matin, le 3 avril, on se met en route. À la va-comme-je-te-pousse, égrappés de leurs bataillons, les fédérés ont suivi ceux qui étaient devant eux. Rien n’est prévu. À peine si l’on a traîné quelques pièces d’artillerie. Pour la plupart de ces hommes, ce n’est pas encore la guerre : une promenade, une démonstration. Mais le feu surprend leur brouhaha insouciant dès l’aube. La colonne Bergeret, sur la route de Rueil, se fait bombarder sur le Mont-Valérien. On pensait que le fort était sympathisant. Sous ces obus imprévus, c’est le sauve-qui-peut ; au cri de « trahison », plusieurs milliers de gardes nationaux rebroussent chemin vers Paris. Quelque mille hommes de sang-froid gagnent tout de même Rueil, où ils sont rejoints par Flourens, lui-même à la tête d’un millier d’hommes, qui sont venus par Asnières.

Gustave Flourens était le fils du savant Pierre Flourens, professeur de physiologie au Collège de France ; lui-même, érudit avant d’atteindre la trentaine, avait occupé, pendant un moment, la chaire de son père. Toutefois, Flourens abandonna vite les honneurs, la considération, sa carrière, pour se faire pèlerin de la République universelle. En Crète, notamment, il trouva l’occasion d’offrir son courage, en luttant pour l’indépendance de l’île contre l’oppression turque. En 1868, il regagna Paris, se fit journaliste, devint une figure de l’opposition d’extrême-gauche. Pendant le Siège, il fut un des partisans convaincus et influents de la sortie, de l’attaque à outrance. Après la journée du 31 octobre, au cours de laquelle il s’est dépensé comme un diable, il est emprisonné. Élu à la Commune, Flourens est nommé membre de la Commission de la guerre. Ce savant de 31 ans est un ardent, emporté par le goût avivé du risque. L’éclat de son regard, la finesse de ses traits tranchaient avec sa calvitie et sa barbe longue et frisée de patriarche. Mais son exaltation immodérée, le manque de réflexion, chez un homme d’esprit trop instinctif, l’affaiblissaient. Volontaire perpétuel, « le bon chevalier que la Révolution aima » (Lissagaray) n’a cessé, en franc-tireur, de mener sa vie au danger, jusqu’à la perdre.

Flourens rejoint donc avec ses hommes les rescapés du Mont-Valérien, à Rueil. Mais les Versaillais, qui se sont ressaisis, les submergent bientôt. Les fédérés, trop peu nombreux, doivent se replier, protégés dans leur retraite par quelques camarades, cramponnés à leur fusil. Flourens a laissé les autres revenir sur Neuilly. Désespéré par cet échec, il se laisse conduire dans une auberge par un camarade, Cipriani. Les Versaillais l’y découvrent et le traînent hors de la maison. Leur chef, un butor de gendarmerie, reçoit le prisonnier d’un violent coup de sabre, qui lui fend le crâne. Dans un tombereau à fumier, on traîne le cadavre de Flourens à Versailles, pour retremper le courage des honnêtes gens.

À Paris, on s’interrogeait, lorsque les fuyards du petit matin colportèrent la nouvelle de la trahison. Rien n’allait plus pour la Commune. De son côté, la colonne conduite par Eudes s’était repliée en fin de journée. La colonne de Duval, elle, était restée sur le plateau de Châtillon, mais le lendemain, après plusieurs heures de combat, les hommes de Duval étaient refoulés, et lui était fait prisonnier avec quelques-uns.

Duval était un ouvrier fondeur, révolutionnaire blanquiste, qui avait déjà trempé dans la conspiration. Le Comité central l’avait nommé général le 21 mars. Élu à la Commune, il était devenu membre de la Commission exécutive et de la Commission militaire. Le 4 avril donc, les Versaillais lui avaient promis – ainsi qu’à ses hommes – la vie sauve s’ils se rendaient. Us s’étaient rendus. Mais le général Vinoy rencontre le convoi de prisonniers à Bicêtre ; il donne l’ordre qu’on fusille les chefs. Duval s’avance, suivi par son chef d’état-major. « Vous êtes d’affreuses canailles », leur crie Vinoy. Us meurent en braves sous les balles du peloton. Un journaliste du Figaro se baisse sur le cadavre de Duval, pour lui prendre son faux-col maculé de sang, qu’il pourra exhiber à Versailles.

Les gardes nationaux prisonniers furent traînés dans les rues, où la foule les outragea ; quant aux soldats passés à la Commune, on les fusilla sur l’ordre de Vinoy, « suivant la rigueur de la loi militaire, qui frappe les soldats combattant leur drapeau ». C’est du 3 avril aussi que date le célèbre cri de guerre du général versaillais Gallifet : « C’est une guerre sans merci que je déclare à ces assassins. » À ces exécutions sommaires, la Commune, sous la pression populaire, réplique par le décret des otages ; pour chaque combattant parisien fusillé par l’armée, la Commune passera par les armes trois otages. Cela n’inquiète guère Monsieur Thiers, satisfait des premiers succès de son armée. Il télégraphie aux départements :

« L’effet moral est excellent », et il nomme le général Vinoy grand officier de la Légion d’honneur.

DU CÔTÉ DE VERSAILLES

Au soir du 4 avril, les Versaillais respiraient donc. Le ton des journalistes, qui se sentaient mieux protégés, montait. Le Gaulois fut aise de réclamer « la juste représaille, la représaille au centuple (…) en présence de véritables crimes ». Dans le même journal, Francisque Sarcey distribuait les injures aux « scélérats immondes qui se sont emparés de la capitale », et jetait son mépris à la face des prisonniers qui arrivaient à Versailles, « hâves, déguenillés, sordides, la physionomie bestiale et farouche ». Les députés aussi reprenaient courage, peu à peu : certains d’entre eux étaient à ce point rassurés qu’ils proposaient à l’Assemblée de marcher au-devant des troupes victorieuses, pour les remercier.

La ville de Versailles avait retrouvé l’animation du temps de ses fastes. Des milliers de fuyards vidaient leur temps dans les rues. « Tout un monde de désœuvrés, de journalistes, d’étrangers et d’émigrés – des émigrés de Paris, dont quelques-uns sont condamnés à mort et ne se portent pas plus mal pour cela – et au milieu de cette foule bigarrée des uniformes à foison, des officiers de toute arme, des généraux de tout âge ! » Chaque jour, des nouveaux venus se disputent les derniers logements disponibles, hors de prix, et les derniers doivent gagner Saint-Germain, relié à Versailles par un service improvisé de voitures publiques à trois chevaux, « qui doit faire d’excellentes affaires » (le Figaro).

Maintenant, si l’on pénètre dans le château pour suivre les débats de l’Assemblée, on se croit souvent « à mille lieues de Paris », et l’on devine à peine la guerre civile pourtant si proche. Certes, les qualificatifs choisis ne font pas défaut à l’adresse de « ces bandits accourus de tous les coins de l’Europe » (Dufaure), qui « ne se sont révélés que par le meurtre, les arrestations arbitraires, par les actes violents » (Favre), mais tout se passe comme si, Thiers prenant à tâche de réduire Paris, les députés ont pour charge d’amuser le tapis, au moyen des discussions les plus stériles, où il est question de tout hormis de la guerre civile. De temps à autre, l’Assemblée avait droit à quelque compte rendu rituel du ministre Picard, lequel jouait de l’ellipse au nom de « la gravité des événements » et du « silence nécessaire ».

Certains parlementaires désiraient parfois quelques compléments d’information : au juste, quelles étaient les intentions de Thiers, comment allait-il vaincre Paris, et quel allait être le futur régime politique de la France ? L’Exécuteur, énigmatique, sut, en habile manœuvrier, jouer des désaccords, s’appuyer successivement sur la droite et la gauche, et, lorsque la majorité d’impatience s’irritait, sortir le grand jeu : « Consacrant jour et nuit ma vie au service du pays avec un désintéressement que je crois évident… je ne puis gouverner dans de telles conditions… » Les députés retenaient leur souffle, et Thiers leur assénait cette conclusion : « Ma démission est prête. » C’était une protestation quasi unanime, et Thiers demeurait. Quant au régime, « j’affirme, disait-il, qu’aucun parti ne sera trahi par nous ». Il était républicain avec les républicains et monarchiste avec les monarchistes.

On retrouvait le plaisir de l’unanimité à dénoncer les « dictateurs odieux » de Paris, à verser des louanges hyperboliques sur « cette grande et puissante armée » et, pour occuper le reste des heures, on discutait à l’infini sur les loyers, les baux, les échéances, les prêts, où l’instinct de la droite, « intolérante et aveugle » selon Zola, défendait âprement les remparts de la propriété.

Pendant que cette assemblée de potiches s’efforçait de jouer à la Chambre des députés, le sort de la guerre et l’avenir du pays se préparaient ailleurs.

CLUSERET ET DOMBROWSKI

L’échec du 3 avril eut pour effet de porter sous les feux de la rampe le singulier Cluseret, nommé, le 5, délégué à la Guerre. Il revenait de loin. Cluseret avait été décoré par Cavaignac en juin 48 « pour avoir conquis sur les insurgés 11 barricades et 3 drapeaux » ; toutefois, quand l’Empire fut venu, n’y trouvant pas son compte, il se frotta de socialisme, et abandonna la patrie de ses aïeux, pour offrir ses propres talents de guerrier à qui lui semblait digne. C’est ainsi qu’il prit part à la guerre de Sécession, boutonné dans l’uniforme des Nordistes, qui, un peu démunis, le firent général. Il fut aussi le général d’un jour à Lyon, sous Bakounine. Les communards le prirent comme chef de guerre jusqu’à la fin d’avril. Il restait suspect à beaucoup, qui n’avaient pas la mémoire courte, mais à la guerre comme à la guerre, il fallait faire flèche de tout bois, balayer les rancunes, employer toutes les compétences. Le malheur était que Cluseret en était rien moins qu’une, malgré son indéniable bravoure.

La chance de la Commune fut de pouvoir compter sur un autre brave qui avait, lui, de l’intelligence et de la détermination. Cet homme-là, c’était Dombrowski, qui fut nommé commandant de la Place de Paris, au lieu de Bergeret. Ce Polonais, qui avait alors 35 ans, avait été arrêté en 1863 par la police du tsar, lors de la révolte de ses compatriotes ; condamné à la déportation en Sibérie, il avait réussi à s’enfuir. Depuis, il vivait à Paris, où il s’était fait dessinateur, et où il avait lié des liens d’amitié avec les prétendants de la Sociale. Contrairement aux assertions de la presse versaillaise, qui ne supportait pas qu’on pût être à la fois intelligent, courageux et communard, Dombrowski n’avait rien d’un mercenaire. Celui-ci portait une moustache très correcte sur une barbe à l’impériale, promenait une insouciance insolente sous les balles – ce qui lui valut d’emblée une grande popularité chez les gardes nationaux –, avait mis son cœur et son bras au service de la République universelle. Thiers tenta bien de l’acheter, mais Dombrowski était invendable.

Peu à peu, le poids des forces opposées se précisait. Du côté de la Commune, il est délicat de dénombrer les effectifs d’une armée dont la misère et le génie conjugués étaient de n’en n’être pas une. Sur combien d’hommes pouvait donc compter la Révolution ? On avait décrété le service obligatoire pour les hommes de 17 à 35 ans. Sur le papier, cela en donnait au moins 200 000, y compris la garde sédentaire ; en réalité, certainement pas plus de 60 000 combattants, du fait non seulement des réfractaires, mais surtout de la mauvaise organisation. De plus, ceux qui avaient une véritable formation militaire étaient rares, et les traîneurs de sabre, qui s’étaient improvisés officiers d’état-major, répandaient autour de leurs uniformes chamarrés les méfaits de leur incapacité. La majorité de ces hommes cependant ne manquait pas de courage ; c’étaient les soldats maladroits et braves de la liberté ; ils manquaient de savoir-faire, mais ils savaient ce qu’ils défendaient. Le matériel ne manquait pas ; on avait des canons ; les remparts étaient une barrière formidable ; cinq forts sur six étaient aux fédérés ; somme toute, les forces parisiennes avaient du répondant.

Les Communards

L’État-Major de la place Vendôme


Épreuve albuminée. Photographie Bruno Braquehais

De l’autre côté, Thiers, décidé à river son clou à Paris, obtenait enfin l’instrument de ses rêves : une belle armée, « une des meilleures qu’on ait connue ». Dans les premiers jours, Versailles n’avait pu opposer aux fédérés qu’une fragile armée de réserve. Mais, dans la première quinzaine d’avril, elle fut renforcée, et l’on mit à sa tête le maréchal Mac-Mahon. Le recours aux volontaires avait été décourageant. Alors on demanda de l’aide au chancelier Bismarck, qui se montra très compréhensif. Jules Favre fut désigné pour cette délicate mission : depuis l’entrevue de Ferrières, il avait de l’entregent. Favre obtint de Bismarck que la majeure partie des prisonniers fussent relâchés ; avec eux, Versailles replâtra ses troupes – fortes désormais de 130 000 hommes environ ; ces soldats furent éloignés de la population, groupés au camp de Satory, au sud-ouest de Versailles où, flattés, couvés, bien nourris, bien payés, ils furent dressés à tuer le communard. On ne négligea pas le matériel, en particulier l’artillerie.

Jusqu’à la fin d’avril, le combat fut indécis. L’enceinte de Paris ne semblait offrir qu’un endroit vulnérable : le saillant du Point-du-Jour, au sud-ouest. C’est là que devait porter le principal effort des Versaillais, là qu’ils cherchaient la brèche. Comme le Point-du-Jour était protégé par l’artillerie du fort d’Issy, il fallait prendre ce fort, les autres opérations n’étant faites que pour donner le change. Dans cette guerre d’approches et de contre-approches, Dombrowski mena quelques fières attaques, mais la pression versaillaise ne put être bloquée. Dans la nuit du 26 au 27 avril, le village des Moulineaux fut pris ; le fort d’Issy menaçait d’être isolé. Au cours des jours suivants, le fort fut soumis au feu continu des batteries versaillaises. Le 30, le commandant Mégy, qui voyait le cercle ennemi se resserrer autour du fort, désespéré de ne pas recevoir les renforts réclamés, ordonna l’évacuation. Une partie de la garnison s’acharna toutefois à demeurer à son poste, délibérément. L’ennemi lui adressa un ultimatum ; les assiégés firent la sourde oreille ; chacun resta alors sur ses positions. Le lendemain matin, Cluseret arriva enfin avec quelques compagnies : le fort d’Issy était sauvé.

La semi-évacuation du fort d’Issy eut cependant des conséquences importantes : Cluseret fut arrêté par la Commission exécutive, et la Commune se prononça, comme on l’a vu, pour la création d’un Comité de Salut Public. Rossel était choisi comme nouveau délégué à la Guerre.

Les Communards

Le fort d’Aubervilliers et les batteries dirigées sur Paris pendant l’insurrection


Photographie A. Liebert.

LOUIS ROSSEL

Cluseret limogé, les lourdes responsabilités de la délégation à la Guerre tombaient sur les épaules d’un jeune officier qui, depuis quelque temps, avait donné dans l’œil des communards, par son activité, son intelligence, ses connaissances techniques : Louis Rossel. Éphémère délégué en vérité, puisqu’il ne le sera que du Ier au 9 mai, mais l’importance du personnage dépasse le rôle effectif qu’il joua dans le cours des événements. Avec Rossel, nous touchons la grosse corde de la défense communarde ; son caractère, sa formation, son passé donnent à sa présence un trait insolite, que les amateurs de médaillons ont pu admirer ; son échec nous ouvre les yeux sur la façon dont les communards menèrent leur combat.

Le polytechnicien Rossel, capitaine de 31 ans, a été le témoin indigné de l’immobilisme organisé du maréchal Bazaine. Prenant ses risques, Rossel propose à d’autres officiers de résister aux Prussiens, malgré le maréchal. Hommes de routine, les autres se défilent. Du coup, Rossel quitte Metz clandestinement, le 30 octobre, peu avant la capitulation. De là, il gagne Tours ; se met au service de Gambetta. Vite, les politiciens de Tours lui répugnent ; Gambetta lui-même le déçoit. On ne sait ou on ne veut employer Rossel selon ses talents : finalement, il est nommé chef du génie au camp de Nevers avec le grade de colonel. À la fin de janvier, la capitulation de Paris le jette dans une froide indignation. Aussi, à la nouvelle de l’insurrection, il prend vite son parti – celui qui n’a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupables de capitulations… Rossel ne semble pas placer de grands espoirs dans cette révolution mais, à tout prendre, il la préfère, d’instinct, à l’ordre vil et lâche du gouvernement Thiers.

À Paris, Rossel a tôt fait d’attirer l’attention. Le 5 avril, il est chef d’état-major général. Au spectacle de la gabegie et du désordre, qui épuisent les forces de la Commune, il pousse à la création d’une cour martiale, qu’il est amené à présider. Rossel ne veut pas qu’on transige avec l’indiscipline ; puisqu’elle est généralisée, on y mettra fin par des exemples. Lorsque le premier accusé, condamné à mort, est gracié par le Conseil de la Commune, Rossel abandonne la cour martiale. Nous sommes à la fin d’avril. Autour de lui, une intrigue se noue pour le porter au premier rang avec Dombrowski contre la Commune : il s’agit, pour un petit groupe, animé par l’ami de Rossel, Charles Gérardin, membre du Conseil, de « sauver la Révolution en annulant la Commune ». Mais, le 30 avril, la Commune elle-même fait de Rossel le nouveau chef militaire de Paris.

Pendant les quelques jours où il dirige les forces armées de la Commune, Rossel prodigue ses qualités d’organisateur, de stratège, de grand capitaine, mais, en même temps, démontre son incompréhension irritée de la Révolution parisienne et de ses hommes.

Dès qu’il entre en fonction, Rossel destitue Mégy, le commandant du fort d’Issy qui avait ordonné l’évacuation, et le remplace par Eudes. Puis, il s’applique à constituer un corps d’armée mobile, en puisant dans les légions de la garde nationale, ce qui mécontente fort les chefs de bataillon, qui se plaignent à la Commune. Le Ier mai, Rossel va inspecter le fort d’Issy. Il y prend connaissance d’un ultimatum adressé par les Versaillais au commandant du fort, signé Leperche, colonel. Le colonel Rossel, en réponse, lui envoie ce poulet glacé :

« Mon cher camarade. La prochaine fois que vous vous permettrez de m’envoyer une sommation aussi violente, aussi insolente que votre lettre autographe d’hier, je ferai fusiller votre parlementaire, conformément aux usages de la guerre. Votre dévoué camarade : Rossel, délégué de la Commune de Paris. »

Le fort d’Issy était dangereusement menacé, mais le premier revers grave subi par Rossel fut la prise par les Versaillais de la redoute du Moulin-Saquet, à Vitry. Dans la nuit du 3 au 4 mai, un détachement versaillais, connaissant le mot de passe, pénétra dans la redoute, en chassa la garnison communarde, dont beaucoup d’hommes furent massacrés, et emmena six pièces de canon. Rossel dut rendre compte de ce coup devant la Commune. Sans s’émouvoir, il dénonce les responsabilités du Comité de Salut Public, lequel avait déplacé – sans lui en référer – Dombrowski et Wroblewski (un autre Polonais de la Commune, responsable du secteur sud). Le conflit de compétence se dévoile : Rossel accuse le Comité d’empiéter sur son autorité. Ayant fait la preuve de son innocence et des ordres à contre-mesure de Félix Pyat,

Rossel tente de reprendre en main la défense. Il songe alors à une offensive, mais il veut s’assurer d’abord des forces dont il dispose. Le 7 mai, il se rend à nouveau au fort d’Issy, pivot de la défense. Le général Eudes, qu’il y avait nommé, a quitté son poste, paisiblement, depuis le 3 mai. Alors, difficilement, Rossel parvient à détacher quelques dizaines d’hommes pour renforcer le fort. Le lendemain, il demande aux chefs de bataillon de réunir, pour le jour suivant, 12 000 hommes, place de la Concorde, pour « tenter quelque chose ». Dans l’esprit de Rossel, c’est une dernière épreuve ; si le compte n’est pas réuni, il abandonne. Le 9 mai, c’est un peu plus de la moitié du nombre exigé qui se rassemble. Six ou sept mille hommes, ce n’est pas si mal, mais Rossel, intransigeant, est décidé à démissionner. Le même jour, le fort d’Issy, martelé depuis plusieurs jours par les batteries versaillaises, est abandonné : la position était devenue intenable. Rossel, rédige alors ce communiqué laconique : « Le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy abandonné hier par sa garnison », et le fait afficher partout. Rossel avait rompu avec la Commune. Après avoir dénoncé le désordre, l’indiscipline, l’antagonisme des autorités parallèles, qui étaient autant de motifs de sa résolution, Rossel terminait sa lettre de démission en demandant « une cellule à Mazas ». En fait de prison, il prit la fuite avec son ami Gérardin et se tint caché jusqu’à la fin de la lutte – ce qui ne le préserva pas d’être quelques mois plus tard fusillé par les Versaillais.

Si l’on excepte l’opinion d’un conventicule, Rossel n’eut pas bonne presse chez les communards. Dans son récit, Lissagaray ne ménage pas sa mémoire. Pour lui, Rossel est un « soldat de manuel », un chef épris de théorie, dépourvu de perspicacité, incapable de s’adapter à la situation. Dans ce procès souvent injuste, on peut tirer cette idée exacte :

« (Rossel) n’entendait rien à l’âme de Paris. » Rossel, de fait, n’a pu s’intégrer dans la Commune. Jusqu’au bout, il reste lové dans ses principes. Ses critiques : la médiocrité des chefs, l’indiscipline des troupes, le mésusage du matériel – en particulier des canons –, les conflits de compétence, les méfaits du Comité central, l’absence d’une véritable autorité centrale, sont presque toujours justifiées. Brunei, membre de la Commune, a pu dire : « En révolution, il ne suffit pas d’avoir des tendances généreuses et de compter trop sur l’enthousiasme des masses. Si on lutte contre des troupes aguerries, il faut savoir imiter ce qui fait leur force, et les surpasser même en valeur et en discipline. » Mais Rossel, malgré son talent, ne pouvait pas donner à l’armée parisienne la cohésion qui lui manquait.

Désormais, la Commune compte ses jours. Dans la nuit du 13 au 14, le fort de Vanves à son tour est perdu. Les Versaillais sont au pied des remparts ; on ne prend pas pleinement conscience du danger : les renforts n’arrivent pas, les avant-postes sont laissés à eux-mêmes, se débattant farouchement dans des positions insoutenables. Dans Paris même, rien n’est prévu ; c’est tout juste si l’on compte deux barricades ! La direction de la Guerre est à vau-l’eau. On sait que c’est un civil, Delescluze, qui prend la direction des forces armées. Étonnamment, ce vieux jacobin va incarner la résistance improvisée. Quand l’ennemi, le 21 mai, fait son entrée, il lance cette déclaration, véritable suicide militaire :

« Citoyens, Assez de militarisme… Place au peuple, aux combattants aux bras nus !… Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes ; mais, quand il a fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l’école monarchiste… »

Les Communards

Les principaux responsables militaires de la Commune :


1. Brunnel. 2. Dombrowski. 3. Cluseret. 4. Wroblinski.


5. Bergeret. 6. Pindre. 7. Lullier. 8. Le Cecilia. 9. Assi.


10. Flourens. 11. Gaillard père. 12. Rossel.


D’après l’Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès.

LA SURPRISE

Le dimanche 21 mai, après le déjeuner, 1 300 musiciens donnaient un concert, au jardin des Tuileries, devant plusieurs milliers de Parisiens, au profit des veuves et des orphelins de la garde nationale. Sans s’en douter, la Commune était en train de jouer son propre requiem. Au même instant, en effet, les premières troupes françaises (comme disaient les chroniqueurs de Versailles) faisaient leur entrée dans la capitale, par la porte Saint-Cloud, à l’insu de la ville. Vers quatre heures et demie, aux Tuileries, un lieutenant-colonel parisien était monté sur l’estrade, à la place du chef d’orchestre, pour inviter la foule à revenir, le dimanche suivant 28 mai, pour « le second concert au profit des veuves et des orphelins ». Le second concert ne devait pas avoir lieu ; jour pour jour, une semaine plus tard, la Commune râlait, laissant dans l’indigence ses veuves et ses orphelins, dont le nombre, en une semaine, s’était multiplié.

Paris, pendant des heures, ignora la nouvelle ; les Versaillais étaient entrés par surprise, sans difficulté. En l’après-midi de ce dimanche 21 mai, la porte de Saint-Cloud était sans défense. L’artillerie versaillaise pilonnait Auteuil, le Point-du-Jour, la porte de Saint-Cloud. Rien ne répondait. On pensait à la ruse, c’était une négligence. Vers 15 heures, les Versaillais aperçurent un homme, au-dessus des remparts, qui leur faisait de grands signes, avec un mouchoir blanc. Il s’appelait Ducatel, ancien officier d’infanterie de marine ; il persuada les troupes qu’elles pouvaient entrer sans dommage. Dans la soirée, plus de 20 000 Versaillais avaient pénétré à l’intérieur de Paris ; c’est seulement vers 23 heures qu’à l’Hôtel de Ville, on y crut. Après minuit, les premiers combats étaient engagés au Trocadéro, qui fut pris et facilement occupé par le général Vinoy, tandis que les portes du XVe arrondissement étaient ouvertes, et laissaient entrer de nouvelles troupes.

LA PEAU DE CHAGRIN

L’avance des Versaillais se fit avec prudence d’ouest en est. Les quartiers bourgeois furent en premier délivrés ; la Commune mourut à Belleville, dans son berceau.

Au soir du lundi 22, les XVe et XVIe arrondissements étaient aux fusils de Versailles, ainsi que la majeure partie des vue, XIIIe et XVIIe arrondissements.

Au soir du mardi 23, qui fut ardent, la moitié de Paris était arrachée aux communards, qui avaient perdu Montmartre, leur forteresse, sans grande résistance.

Au soir du mercredi 24, qui fut terrible, le filet versaillais s’étendait de la Butte-aux-Cailles à La Chapelle ; les fédérés n’avaient plus que quatre arrondissements entiers : les XIe, XIIe, XIXe et XXe, auxquels s’ajoutait une partie des IIIe, IVe et Xe arrondissements. L’Hôtel de Ville était perdu ; le poste de commandement s’était replié à la mairie du XIe.

Qu’on imagine alors un casse-noix à demi fermé, la tête se trouvant au Pont-au-Change, et qui peu à peu, les bras se repliant l’un contre l’autre, va finalement broyer les derniers combattants de Belleville.

Au soir du jeudi 25, toute la rive gauche était perdue ; il ne restait plus aux communards que les XIXe et XXe, la moitié des XIe et XIIe arrondissements. À nouveau, les dernières autorités de la Commune durent se replier ; elles abandonnèrent la mairie du XIe et se réfugièrent dans le XXe arrondissement.

Dans les trois jours qui suivirent, les fédérés furent brisés ; barricade par barricade, pied à pied, corps à corps, ils furent acculés au cimetière du Père-Lachaise, le samedi. La Commune poussait son dernier soupir à Belleville, dans la matinée du dimanche.

Les Communards

Dans les rues de Paris pendant la semaine de mai


D’après une lithographie de Manet.

Les Communards

La guerre civile vue par Manet

LA BARRICADE

En face de l’armée régulière, toute la stratégie des fédérés se réduisait à la barricade. Le lundi, on pouvait lire dans une déclaration de la Commune : « Que Paris se hérisse de barricades, et que, derrière ces remparts improvisés, il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d’orgueil, cri de défi, mais aussi cri de victoire ; car Paris, avec ses barricades, est inexpugnable ! »

Faute d’intelligence militaire, Paris s’arme d’un mythe : la barricade, forteresse des révolutions. Derrière les pavés, surmontés du drapeau rouge, une poignée de braves peuvent tenir tête à des régiments. Nul besoin de tactique, ni de métier ; il faut du courage, rien que du courage, et l’ennemi, qui ne s’est pas accoutumé au combat de rue, sera vaincu !

La barricade est l’élément principal et le symbole de la résistance locale : dans ses derniers retranchements, la Commune n’a pas eu de détermination stratégique ; la défense de Paris a été une défense de quartiers. Déjà, dans la nuit du dimanche au lundi, quand le Trocadéro fut pris, dans la débandade on put entendre : « Chacun dans son quartier ! » Les autorités de la Commune assumèrent ce mot d’ordre ; il n’y eut plus à vrai dire de pouvoir central, plus que jamais l’autorité fut émiettée ; on partit défendre la barricade de sa rue. C’est un combat qui convenait bien aux communards, plus que les combats en rase campagne : c’est leur rue, c’est leur porte, qu’ils défendent.

Rapidement, Paris fut donc couvert de barricades, petits murs souvent qui n’arrivaient pas à hauteur d’homme, larges de 1 mètre ou 1,50 mètre. Le bruit des bêches et des pioches, mêlé aux chants révolutionnaires, emplit la nuit de Paris du lundi au mardi. Les femmes et les enfants aidèrent les gardes activement ; les bourgeois qui passaient étaient priés de mettre la main au pavé, « pour la République ». Cette nuit-là fut pourtant lugubre ; les ombres qui s’affairaient à la faible clarté des becs de gaz se doutaient qu’elles travaillaient à leur mort, sans doute. En vérité, les barricades, construites sans plan concerté, se révélèrent bien peu efficaces. « Une fois pris, écrit Rossel, ce pauvre retranchement se retourne contre ses défenseurs, puisque les deux faces sont semblables. » Mieux encore : souvent, les barricades ne furent pas attaquées de face, mais à revers, par les rues latérales, que les défenseurs avaient négligées. Quelques-unes cependant, mieux situées que d’autres, furent difficiles à prendre ; partout, derrière ces remparts de misère, on se battit avec acharnement, sans souci de la minute future.

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La barricade de la chaussée Ménilmontant, le 18 mars 1871


Reproduit dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès

Ce fut sur une barricade que Delescluze s’offrit à la mort, le jeudi 25 mai. La fin du vieux jacobin devait rester longtemps imprimée dans la mémoire des témoins survivants.

Seul, au milieu du boulevard Voltaire, il marcha lentement, mais résolument, appuyé sur sa canne, vers une barricade désertée, place du Château d’Eau (aujourd’hui place de la République). Rien ne le distinguait d’un vieillard que sa promenade distraite aurait amené au sein d’une bataille, si ce n’est son écharpe rouge. Il continua son chemin, d’un pas égal, pendant plusieurs minutes. Arrivé à la barricade, il en fit l’escalade. Puis il s’écroula, fauché par la mitraille versaillaise.

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La barricade de la rue de Rivoli


Reproduit dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès

Les Communards

La grande barricade située à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florenti


Photographie Bruno Braquehais

LOUISE MICHEL

À Paris, les femmes du peuple s’occupaient de l’avenir de la République, prenaient une part active au combat, montraient un courage et une fermeté d’âme qui égalaient au moins ceux des fédérés. Elles ont réclamé des armes à plusieurs reprises ; le 3 avril, elles furent six cents, place de la Concorde, qui voulaient marcher sur Versailles. Cantinières, ambulancières, infirmières, certaines ne rechignaient pas non plus au coup de feu. Pendant la Semaine Sanglante, elles ne se contentent pas de ravitailler les combattants, de soigner des blessés ; elles prennent la pioche pour construire la barricade, et le fusil pour la défendre. Les Versaillais ont ainsi la stupéfaction de se trouver en face de barricades uniquement défendues par des femmes. Ainsi, place Blanche, une centaine de communardes en avaient édifié une ; le mardi 23 mai, elles la défendent héroïquement, en immobilisant l’ennemi quatre heures durant. En fin de matinée, épuisées, sans munitions, elles doivent lâcher prise. Un bon nombre sont massacrées ; les autres se replient derrière une autre barricade, place Pigalle, où elles reprennent le combat ; les dernières survivantes, après une nouvelle lutte ardente, se retranchent derrière une troisième, boulevard Magenta. Toutes sont mortes ce jour-là.

Outre les assassinées, les égorgées, les fusillées, les outragées, 1 051 femmes, selon le rapport officiel, furent déférées au conseil de guerre. La plupart étaient des ouvrières : lingères, blanchisseuses, modistes, matelassières, domestiques, etc. Incapable de respect, le rapporteur ne veut voir en ces femmes que furies envieuses et avides d’argent. “ La paresse, écrit-il, l’envie, la soif de jouissances inconnues et ardemment désirées contribuèrent à les aveugler, et elles se jetèrent à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire qui devait les emporter. » C’était là le bon ton de la muflerie officielle ; les journalistes firent mieux que les parlementaires ou les greffiers : ils brodèrent la fable noire des « pétroleuses », qui étaient, dans leur description délirante du pandémonium communard, des possédées courant les rues de Paris, des seaux de pétrole à la main, pour nourrir les flammes des incendies.

Parmi ces femmes calomniées, qui furent à l’honneur de la Commune, s’il n’en faut citer qu’une, c’est Louise Michel. Elle avait alors la quarantaine. C’était une institutrice de la Haute-Marne, qui était venue à Paris, en 1856, s’était liée aux groupes socialisants, et avait écrit des poèmes révolutionnaires, pleins de générosité. Pendant la Commune, elle força l’admiration par sa crânerie. Elle fut un des plus vaillants du 61e bataillon des fédérés. De plus, elle projeta d’aller à Versailles, pour assassiner Thiers. Ses amis blanquistes voulurent l’en empêcher ; pour leur montrer combien l’entreprise serait facile, elle se déguisa, partit pour Versailles, s’y promena incognito, et revint en souriant. On lui fit comprendre pourtant que son projet serait inopportun. N’importe ! Louise Michel prodigua son dévouement aux blessés, son autorité au Comité de Vigilance de Montmartre, et sa témérité au combat. Lors de la Semaine Sanglante, à l’aide de sa Remington, elle tua plusieurs soldats de Versailles. Elle devait garder une trempe égale lors de son procès, qui lui valut l’hommage de Victor Hugo, dans Viro Major, « Plus grande qu’un homme ».

Les Communards

Louise Michel en 1871


Reproduit dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès

Les enfants ne furent pas de reste dans le combat héroïque. Rossel raconte qu’il a vu « un gamin d’une quinzaine d’années, armé d’un fusil, qui tirait des fenêtres sur la troupe. Tous ses coups portaient. Il arborait à la fenêtre dont il avait fait son quartier général un petit drapeau rouge, et le transportait avec lui lorsqu’il changeait de fenêtre ». Des pavés où ils jouaient à la marelle, ils ont fait leur lit de mort. On a vu un enfant de dix ans se battre comme un homme derrière une barricade du faubourg du Temple ; la barricade fut prise, et l’armée fusilla ses défenseurs. L’enfant se présenta devant l’officier, et lui demanda la permission d’aller voir sa mère, de l’autre côté de la rue, afin de lui donner sa montre en argent. L’officier flaira une ruse, mais, pris de pitié pour le gosse, il le laissa déguerpir. Pourtant, un court instant plus tard, l’enfant revint, cria : « Me voilà », et se plaça en face des fusils, pour attendre la mort9.

Le rapport officiel nous apprend que 651 enfants de moins de seize ans furent inculpés de participation au mouvement insurrectionnel. Parmi eux, il y avait onze enfants de onze ans, quatre de dix, un enfant de huit ans, et un enfant de sept ans.

LES OTAGES

Jusqu’à la Semaine Sanglante, le décret des otages resta lettre morte, comme si la Commune l’avait proclamé à regret. Ce n’étaient pas les prisonniers, pourtant, qui lui manquaient. On trouvait beaucoup d’ecclésiastiques, dont le plus célèbre, Mgr Darboy, avait été arrêté le 4 avril, sur des rapports de police qui donnaient à supposer que l’archevêque manigançait. Le curé de la Madeleine, Deguerry, ancien confesseur de l’impératrice Eugénie, subit le même sort. On avait aussi écroué Bonjean, un des présidents de la Cour de Cassation ; « l’homme du Mexique », le banquier Jecker ; puis Chaudey, ancien adjoint à Jules Ferry, auquel on reprochait la fusillade du 22 janvier. Ajoutons le fretin : les gardiens de la paix et les gardes républicains faits prisonniers en mars, puis des mouchards de l’Empire et des espions à la solde de Thiers. Après le 5 avril, ils devenaient des otages. Longtemps, les blanquistes de la Commune tentèrent de les échanger contre leur chef, mais Thiers refusa jusqu’au bout, comme on sait. Certains d’entre eux furent fusillés. L’affaire a été volontairement grossie. Qu’on y regarde de plus près. Nous sommes au milieu de la Semaine Sanglante ; la foule, rendue furieuse par les exécutions sommaires, demande des têtes : la Commune n’a plus aucune autorité ; ce sont des individualités surtout blanquistes qui président aux vengeances. Le 24 mai, une foule cherchant qui dévorer, saisit Beaufort, un capitaine d’état-major de la Commune, qu’une cantinière avait dénoncé comme espion, et l’écharpa à mort malgré Delescluze. Le meurtre avait eu lieu non loin de la prison de la Roquette, où étaient détenus les otages. Dans sa fièvre, la foule les réclama. Ferré accepta de donner un ordre d’exécution. On fit sortir Mgr Darboy, l’abbé Deguerry, Bonjean et trois jésuites, qu’on fusilla à la nuit tombante.

Le 25 mai, des dominicains d’Arcueil, suspectés de trahison et arrêtés, furent tués juste après qu’on les eut relâchés. Le 26 mai, un détachement vint encore demander cinquante otages à la Roquette : 36 gardiens de la paix, dix prêtres, et quatre mouchards furent emmenés. Dans la rue, la foule outragea les condamnés, qu’il fallut protéger jusqu’à la rue Haxo, où se trouvait le secteur. Là, des membres de la Commune voulurent interdire la tuerie ; Varlin s’interposa avec le plus de vigueur – mais on les menaça, on ne les connaissait plus. Un peloton serré fusilla les otages, qu’on avait poussés contre un mur. Il y eut encore des exécutions individuelles, dont celle de Jecker et celle de Chaudey, fusillé sur l’ordre exprès de Rigault et en sa présence.

Les Communards

L’ordre de Ferré d’exécuter les otages


Reproduit dans le livre My Adventures in the Commune, E. A. Vizetelly, Londres, 1914

Les Communards

Ordre de Rigault demandant de fusiller les otages


et d’incendier les Tuileries et le Palais Royal.


Reproduit dans le livre My Adventures in the Commune, E. A. Vizetelly, Londres, 1914

Au total, il n’y eut pas cent otages ainsi fusillés ou assassinés ; en tout état de cause, ils ne le furent pas sur l’ordre du Conseil de la Commune.

LES INCENDIES

La Révolution trébuchante fut consumée dans un immense bûcher, qui illumina les derniers jours de la tragédie. Dans son linceul rutilant, la Commune emporta quelques morceaux de la ville, que l’histoire avait consacrés.

Le mardi 23 mai, le ministère des Finances, les Tuileries, le château du Palais-Royal, la caisse des Dépôts et Consignations, le Conseil d’État, la Légion d’honneur et d’autres bâtiments de moindre considération sont en feu. Le lendemain 24 mai, tout le quartier du centre est incandescent, de l’Hôtel de Ville au boulevard Sébastopol.

Les Communards

Le Ministère des finances détruit par l’incendie en 1870


Épreuve sur papier albuminé

Il est probable que les premiers sinistres ont été causés par des obus versaillais. On note, le 23 mai, quand le ministère des Finances est en feu, que des Parisiens tentent de l’éteindre ; à tout le moins, les journaux de la Commune retiennent comme actes valeureux d’avoir pu étouffer certains incendies. Toutefois, l’embrasement général n’est pas à mettre au compte de Versailles. Pour Rossel, ces incendies, « Félix Pyat et les blanquistes en sont les instigateurs ». Mais, dans la plupart des écrits communards, postérieurs à la Semaine Sanglante, la responsabilité des incendies est assumée par tous les anciens combattants de la Sociale. Aussi, plutôt que s’attarder à rechercher des responsables, pour disculper de bons communards innocents, il vaut mieux attribuer l’acte incendiaire à l’ensemble de la Commune. C’est ce que fait Lissagaray, communard et historien, dont nous retenons ces phrases significatives :

« Quoi ! Ce peuple héros devant l’étranger devait donc être appelé assassin, criminel, misérable, parce que, défendant sa religion, sa conscience, son idée, il préférait, dans son enthousiasme farouche, s’ensevelir dans les ruines de Paris plutôt que de l’abandonner à la coalition de despotes mille fois plus cruels et durables que l’étranger. »

On trouve là deux séries de raisons : les premières sont de l’ordre de la tactique ; les secondes, de l’ordre de la mystique. Tactique, d’abord et surtout : pour arrêter l’ennemi, puisque la barricade et le fusil ne suffisent pas, on fait appel au feu, comme les habitants de Saragosse contre Napoléon. Ainsi celui de la rue Royale, et surtout celui de l’Hôtel de Ville (qui fut une erreur au demeurant). Mais peut-être aussi mystique : geste rituel de vengeance et de sacrifice.

Les Communards

Les Tuileries et La Cour des Comptes en flamme


Reproduit dans le livre My Adventures in the Commune, E. A. Vizetelly, Londres, 1914

Les Communards

La rue Royale après les incendies.


Photographie Appert.

Les Communards

La destruction de l’hôtel de Ville.


Photographie Appert.

Les Communards

L’Arsenal, après son incendie.


Photographie Appert.

Les Communards

Ordre de Delescluze de bombarder le Trocadero.


Reproduit dans le livre My Adventures in the Commune, E. A. Vizetelly, Londres, 1914

Vers midi, le samedi 27 mai, les derniers membres du Conseil de la Commune encore debout tenaient leur ultime réunion, rue Haxo. Ils se dispersèrent sur la décision de prendre chacun ses responsabilités, là où chacun jugeait sa présence nécessaire.

Les combats du samedi sanglant eurent pour théâtre les Buttes-Chaumont et le cimetière du Père-Lachaise. Aux Buttes-Chaumont, ce fut un combat nocturne, de dix heures du soir à quatre heures du matin, combat qui se termina à l’arme blanche, sous une pluie battante. Six cents fédérés acharnés résistèrent jusqu’à leur dernier souffle de vie. À l’aube, c’étaient six cents cadavres.

L’avant-dernier épisode – et le plus hallucinant – de cette résistance tragique, eut lieu au Père-Lachaise. On n’imagine pas combat plus fantastique que dans ce champ de la Mort. Le ciel était noir, il pleuvait : on s’abritait derrière les mausolées, on rampait derrière les tombes. Les derniers moments furent terribles : on se battait à la baïonnette dans les caveaux, on s’étrangla dans les fosses. Les fédérés survivants furent fusillés devant le Mur, devenu depuis le lieu de pèlerinage annuel du socialisme.

Refoulés vers les remparts, les fédérés espérèrent un moment pouvoir s’échapper, avec la permission des Prussiens, qui étaient de l’autre côté des ponts-levis. Mais les Prussiens ne furent pas mécontents de tendre le filet, au profit de Monsieur Thiers.

Le dimanche 28, les derniers coups de fusil du dernier combat furent tirés à Belleville. Pendant longtemps, la Commune ne fut plus qu’un soldat solitaire et inconnu, qui tint la barricade de la rue de Tourtille, jusqu’à l’épuisement de ses munitions. Vers deux heures, un grand silence funèbre annonça la fin.

Les Communards

La dernière barricade, rue de Tournille.


D’après un croquis original de Rodiba.

Pour échapper aux chausse-trapes versaillaises, beaucoup de membres de la Commune tentèrent de fuir, certains y réussirent. Vallès, pour sortir de Paris, se déguisa en infirmier, prit un fiacre, ramassa les moribonds, et finit ainsi par passer. Mais d’autres, épuisés, pétrifiés, ne furent pas gagnés par cette soif de survivre.

Varlin marchait depuis longtemps d’un pas de somnambule. Vers trois heures de l’après-midi, il tomba sur un banc de la rue Lafayette. Il avait gardé sa barbe et ses longs cheveux ; c’était miracle qu’il n’eût pas encore été reconnu. Mais il ne chercha pas à s’échapper. Un passant le reconnut ; il dénonça Varlin au représentant galonné de l’Ordre qui passait. On saisit l’apôtre, on lui lia les mains derrière le dos, et les soldats l’emmenèrent en direction de Montmartre. Une foule – toujours la même – l’entourait, vociférante, ignoble, qui, huit jours avant, criait le plus fort contre les Versaillais. Rue Ramey, on injuriait le prisonnier, on lui jetait des ordures, on crachait sur lui, on lui lançait des pierres. Varlin restait indifférent ; il continuait son calvaire gravement. Rue des Rosiers, on s’arrêta. Là, déjà, on avait tué une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants. La foule criait toujours. Un général donna l’ordre qu’on fusillât le prisonnier. Deux soldats se placèrent à trois pas de Varlin, auquel la foule ne fit pas même la grâce d’un silence. Varlin eut la force de surmonter les clameurs en criant : « Vive la République ! » De son « Vive la Commune ! » on n’entendit pas la dernière syllabe.

L’ORDRE RÈGNE A PARIS

La ville fut bouclée, on chassa le communard. Certains fédérés purent tromper les troupes de Versailles, grâce à la complaisance d’amis, parfois d’inconnus, qui leur ouvrirent leur porte, et les cachèrent à la répression. Mais il y avait de la témérité à protéger ces hommes maudits. Des milliers de communards furent faits prisonniers. On les fusilla d’abord sur place, en tas. Sur leur poitrine, on accrochait parfois des écriteaux, où l’on pouvait lire : Assassin, Voleur ; parfois, on enfonçait dans leur bouche un goulot de bouteille, et l’on épinglait sur leur poitrine l’inscription : Ivrogne. Pour le rabattre aux fusils chauds, on traquait le gibier dans les caves et dans les greniers, dans les égouts, dans les catacombes. On lâchait des chiens aux trousses des fuyards.

Les pelotons d’exécution ne suffisaient pas à anéantir tant de monde ; les mitrailleuses relayèrent les fusils. À la prison de la Roquette, le sang coula en ruisseaux. Paris fut transformé en abattoirs. Mais la conscience professionnelle n’était pas de rigueur ; pas le temps d’un coup de grâce : on tuait souvent à moitié, et des râles montaient des charniers ; alors, on tirait dans le tas, au petit bonheur… Il y eut une longue nuit de gémissements. Par comble d’horreur, des hommes connurent l’épouvante d’être enterrés vivants. Près de certains squares qui étaient devenus des cimetières d’occasion, comme le square Saint-Jacques, leurs cris emplirent la nuit.

On s’avisa de réglementer cette boucherie désordonnée ; la terreur blanche s’organisa, l’heure des juges vint. Dans chaque quartier, des cours martiales s’installèrent, composées de quelques officiers. Des prisonniers défilaient, dont le nombre était multiplié par le zèle des délateurs, qui envoyaient aussi devant le tribunal leurs ennemis intimes ou leurs locataires insolvables (il y eut 400 000 dénonciations, dont 20 000 seulement étaient signées !)., « Avez-vous servi la Commune ? » demandait le magistrat improvisé. – « Montrez vos mains. » Si l’accusé avait les mains sales, ou si seulement il avait une tête suspecte aux militaires, il était déclaré classé ; quelques minutes plus tard, il n’existait plus. On faisait la queue devant les pelotons. Celui dont l’innocence était patente était déclaré ordinaire ; on l’envoyait à Versailles, en compagnie de milliers d’autres malheureux. On n’en relâchait pas. Dans cette folie carnassière, il y eut d’authentiques défenseurs de l’Ordre, que les troupes versaillaises fusillèrent par mégarde.

Les Communards

Intérieur de la prison des chantiers à Versailles où furent détenues les femmes


qui avaient participé à la Commune


Reproduit dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès.

Depuis le début de la Semaine Sanglante jusqu’au 30 mai, plusieurs dizaines de milliers de prisonniers furent conduits à Versailles. Ils étaient attachés les uns aux autres par les mains. Sur leur passage, la foule hurlait à mort. Quelques officiers, de fois à autre, se donnaient la fantaisie de faire agenouiller les prisonniers sur la chaussée ; pour sa part, le général-marquis de Gallifet, après avoir pris son tribut, les fusillait sur place. Les légers hommes de plume vociféraient avec les loups : « Qu’est-ce qu’un Républicain ? demandait le Figaro – Une bête féroce », et l’on abattait le fauve. « Quel honneur ! écrivait le Journal des Débats, notre armée a vengé ses désastres par une victoire inestimable. »

Jamais Paris ne vit pareil massacre.

Selon l’estimation la plus probable, d’un côté 100 otages – au plus – avaient été fusillés ; 25 000 communards, de l’autre, avaient été passés par les armes. C’est ce qui permit à quelques historiens, toujours scrupuleux sur l’objectivité, d’en conclure qu’il y eut « des atrocités de part et d’autre ». Laissons-leur le privilège d’une si belle probité. Souvent encore, on mit le massacre au compte de « la fureur de soldats exaspérés » ; rappelons pourtant que cette fureur-là était commandée, par des ordres formels.

Les Communards

Le jugement des 17 membres de la Commune


le 2 septembre 1871

Les Communards

« LA REVANCHE VIENDRA »


Gravure contemporaine.


Reproduit dans Histoire socialiste (1789-1914), de Jean Jaurès

Le 30 mai, la presse versaillaise, définitivement soulagée, pouvait tresser ces lauriers à l’armée de l’ordre victorieuse :

« Soyez salués comme des triomphateurs et aimés comme des frères, soldats du devoir qui avez relevé l’honneur terni du drapeau tricolore. Puissions-nous apprendre de vous ce qui nous manque le plus, le respect de l’autorité et le sens du devoir civique ! Puissions-nous ne pas nous dépenser en vains raisonnements et en déclarations inutiles !

Puissions-nous surtout être unanimes à répéter dans six mois – quand on aura oublié ! – comme nous le faisons maintenant :

Vive l’ordre ! Vive l’armée qui en est le seul soutien et la seule garantie ! »

Les Communards

Exécution de Rossel, Bourgeois et Ferré au camp de Satory


Reproduit dans le livre My Adventures in the Commune, E. A. Vizetelly, Londres, 1914

Les Communards

Fac-similé de la lettre de Théophile Ferré écrite à sa sœur peu avant son exécution.


Il fut condamné à mort et exécuté au camp de Satory, à Versailles, le 2 septembre 1871, en même temps que Louis Rossel et le sergent Pierre Bourgeois.






9 On l’épargna finalement ; cf. le poème d’Hugo : Sur une barricade.







POSTHUME



  Le peuple au collier de misère sera-t-il toujours rivé ?…


J.-B. CLÉMENT







APRÈS LE CARNAGE DE MAI, IL RESTAIT plus de 36 000 personnes à juger. Les procès succédèrent aux procès : plus de 10 000 condamnations furent prononcées – dont 93 à la peine capitale (il y eut 23 exécutions). La majorité fut déportée, en Nouvelle-Calédonie surtout, cependant que les échappés du bagne et de la fosse commune exportèrent par contrebande la dépouille de leurs espoirs. C’est surtout en Angleterre et en Suisse que, reprenant la varlope ou le massicot, ils attendirent le retour. En 1880, une loi d’amnistie réticente leur permit enfin de retrouver leur patrie.

Dans l’immédiat, les conséquences de la Commune furent graves pour le mouvement ouvrier. On dit communément que la défaite de la Commune avait sauvé la République : Thiers avait dû garantir le régime républicain aux villes de la province, pour les gagner à son camp ; de plus, les hommes d’ordre faisaient désormais confiance à un régime fort d’une telle poigne. En fait, le régime politique français fut longtemps en péril ; ce n’est qu’au désaccord des monarchistes que la République dut de survivre. Et quelle République ! Les possédants gardaient le contrôle des affaires, sans partage. Le mouvement ouvrier était décapité, exsangue ; il allait lui falloir des années pour se relever.

Les Communards

« VOYONS, MONSIEUR RÉAC, IL Y EN A POURTANT BIEN ASSEZ. »


Caricature d’Honoré Daumier

Mais les grands événements passés ne comptent pas seulement par le tissu de réalités qui les composa, par ce qui s’ensuivit immédiatement ; ils comptent aussi par l’idée qu’on s’est faite d’eux après coup. Quand on évoque les communards aujourd’hui, qui peut se vanter de parler des vrais ? Plus ou moins consciemment, on est influencé par les représentations qu’on se fait d’eux, dont les principales semblent les trois que voici :

I - Le communard des Versaillais

Les journalistes de Versailles, les procureurs des conseils de guerre, le rapporteur Delpit (Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars), le plus grand nombre des écrivains de renom – où l’on compte même Zola (voir la Débâcle) –, à leur suite les historiens bien-pensants, tous on fait du communard un barbare des temps modernes. Pour eux, les communards furent des ouvriers – flanqués de quelques bourgeois déclassés –, affaiblis physiquement par le Siège et moralement par l’espoir chimérique d’une impossible victoire sur les Prussiens (refrain connu de la fièvre obsidionale) ; gâtés de plus par le travail souterrain des doctrines « communistes » ; armés, qui plus est, dans la garde nationale, qui leur a permis de vivre dans l’oisiveté, l’ivrognerie et le désordre. La guerre sociale fut déclarée par ces enragés à « la grande et honnête opinion conservatrice ». À quoi cela tenait-il ? À l’immoralité et à l’égoïsme actuel des masses (sic). Pour éviter à l’avenir des conflits de ce genre, il est urgent de restaurer la morale et la religion, car, disait Delpit, « s’il n’y a rien après cette vie, vous n’avez aucun moyen de calmer le désespoir des déshérités et de les empêcher de réclamer per fas et nefas la part dont ils se croient frustrés ». Sous le dôme de la religion, il fallait restituer le travail (contre la grève), la famille (contre les clubs ou les partis) et la patrie (contre l’Internationale).

Tel était le programme du camp vainqueur, qui comptait dans ses rangs les parangons du capital, du vaudeville et de la capitulation.

2 - Le communard des marxistes

Si Marx a eu – personnellement – une influence limitée sur la branche française de l’Internationale, nous savons qu’il contrôlait le Conseil général de Londres ; à ce titre, il eut dans les événements un rôle qu’il ne faut pas négliger.

Avant le 18 mars, Marx était opposé au déclenchement d’une insurrection. Il faut étudier ses raisons chronologiquement. Pendant la guerre dynastique, Marx exhorte les ouvriers français, l’Internationale française particulièrement, à tout faire contre cette guerre où seul le régime bonapartiste trouve son compte. De leur côté, si les ouvriers allemands doivent faire leur devoir de citoyens, ils doivent avant tout veiller à ce que la guerre garde un « caractère purement défensif » (23-7-1870). En même temps, Marx tirait cette leçon pour la lutte révolutionnaire à venir : « Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d’État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande… La prépondérance sur le théâtre du monde de la classe ouvrière allemande sur la française signifierait du même coup la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon. » (Lettre à Engels, 20-7-1870.) À partir du 4 septembre, la guerre, du côté français, tendait à devenir nationale. Marx demandait alors aux ouvriers allemands d’empêcher la guerre de conquête prussienne et le démembrement de la France. Côté français, il se réjouissait de l’avènement de la République, mais s’inquiétait de ce qu’elle fût déclarée « non comme une conquête sociale, mais comme une mesure de défense nationale ». Les révolutionnaires français sont de plus en plus actifs, mais Marx pense que les circonstances ne se prêtent pas à une insurrection ; les révolutionnaires ne sont pas prêts ; les Français surtout sont trop chauvins : « Ils continuent, écrit-il à Engels le 7-9-1870, à s’imaginer comme autrefois que la France est supérieure, que son sol a été sanctifié par 1793… que le mot creux de République est sacré. » Il suit cependant de fort près, autant que le Siège le lui permet, le progrès des révolutionnaires parisiens, jusqu’à l’insurrection du 18 mars, qu’il n’avait pas prévue.

Après le 18 mars, qu’il salua avec enthousiasme, Marx continua à s’informer au mieux et, dans la mesure du possible, à conseiller le mouvement parisien. Mais son influence réelle fut très faible, et cela pour deux raisons majeures : 1. Il n’y avait, au mieux, que deux marxistes au Conseil de la Commune. 2. Matériellement, le Conseil général eut toutes les peines pour rester en liaison avec la Commune, presque toute la correspondance entre Londres et Paris étant interceptée. Toutefois, Marx – tout en prévoyant sa chute, à la mi-avril – ne cessa d’agir en faveur de la Commune, par l’organisation de meetings, par des articles et des collectes, et même l’envoi de Lafargue dans le Sud-Ouest de la France, pour tenter un soulèvement.

Après la chute de la Commune, Marx fut chargé de rédiger une « Adresse du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs », lue le 30 mai, quand on ne savait pas à Londres que la Commune était définitivement écrasée. Ce texte de circonstance, répandu sous le titre de la Guerre civile en France, l’introduction qu’en donnait Engels en 1891, différents articles de Lénine, et surtout son chapitre III de l’État et la Révolution, allaient constituer l’interprétation marxiste de la Commune, dont l’échec même devait inspirer tout le marxisme-léninisme. De cette somme idéologique, où les nuances ne manquent pas, deux idées centrales émergent :

— Un État nouveau a été édifié, par la suppression du parlementarisme, la suppression des armées permanentes, le contrôle de la police, l’éligibilité et la révocabilité des fonctionnaires, etc. Les ouvriers ne se contentaient pas de se saisir de l’État, qui devait provisoirement se maintenir ; ils le transformaient.

Un gouvernement ouvrier. La dictature du prolétariat. En effet, si l’État a pris une forme nouvelle, s’il y a eu véritable révolution, c’est que « c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail ». Et Engels, en écho : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. » Gouvernement ouvrier, parce que les membres de la Commune, dans leur majorité, « étaient naturellement des ouvriers ou des représentants connus de la classe ouvrière » (Marx). Dictature du prolétariat, parce que « la Commune entendait abolir cette propriété de classe qui fait du travail du grand nombre la richesse de quelques-uns » (Marx).

Pour que leur leçon fût profitable, Marx et ses disciples durent expliquer l’échec de la Commune. En la réduisant au maximum, on peut trouver dans leur explication deux séries de causes : d’ordre sociologique et d’ordre idéologique. C’est ce que résume ainsi Lénine : « Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut (…).

1. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.)

2. Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier. » Ainsi, l’unité idéologique manquait : « Dans toute révolution, écrivait Marx, il se glisse à côté de ses représentants véritables des hommes d’une tout autre trempe ; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte, dans la mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l’action réelle de la classe ouvrière. »

3 - Le communard des anarchistes

À plusieurs reprises, dans leurs écrits, Marx, Engels, Lénine sont amenés à regretter le manque d’autorité qui affaiblit la Commune. Ils se demandent si « la Commune n’aurait pas dû se servir davantage du pouvoir révolutionnaire de l’État, c’est-à-dire du prolétariat armé, organisé en classe dominante ». La question porte en elle sa réponse : si la Commune fut la dictature du prolétariat, ce fut une ébauche de dictature, car la Commune n’eut pas l’autorité que la volonté du succès commandait. À moins que, rétorquent les anarchistes, la Commune ne fût jamais un début de dictature, mais résolument le contraire : une révolution socialiste antiétatique. La preuve en est que Marx lui-même a surtout vanté dans la Commune de Paris son aptitude à abolir l’État : « Cet avorton surnaturel de la société »… (La Guerre civile).

Ainsi, aux yeux des anarchistes, les marxistes-léninistes n’ont pas voulu comprendre quel était le substrat de la Commune : la passion raisonnée de la liberté, la défiance réfléchie de toute autorité. Les mesures autoritaires et centralistes qui ont été prises le furent, non par les ouvriers, les socialistes, les Internationalistes de la Commune, mais par la majorité bourgeoise des jacobins et des blanquistes. Inversement, la seule idéologie capable d’animer la construction d’un nouveau monde était l’idéologie « anarchiste » ou « communisme non autoritaire » (les idées des « proudhoniens de gauche ») : c’était l’apport original de la Commune. Or, si les anarchistes sont entièrement de l’avis de Marx, qu’il faut détruire l’État bourgeois, ce n’est pas, disent-ils, pour lui substituer, comme le voudrait Marx, un autre pouvoir d’oppression, un pouvoir centralisé qui continuera d’écraser la masse.


« Le mal, écrit A. Arnould en 1872, n’est pas que l’État agisse au nom de tel ou tel principe, – c’est qu’il soit ! […]

L’État, quel qu’il soit, quelque nom qu’on lui donne, dictature d’un homme ou d’une assemblée, république ou monarchie, absolue ou constitutionnelle, ne peut être ni démocratique, ni révolutionnaire, ni même libéral, puisqu’il représente le Pouvoir, qui est despotique et réactionnaire par nécessité, par essence, ni personnifier la liberté, l’égalité, puisqu’il personnifie l’Autorité… »


À ce mot, les marxistes haussent les épaules : la négation de toute autorité est une idée absurde et antirévolutionnaire ; il n’y a pas de révolution sans autorité. « Est-ce que la Commune de Paris aurait pu se maintenir plus d’un jour si elle ne s’était servie de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne pouvons-nous pas au contraire la blâmer d’avoir fait trop peu usage de cette autorité ? » (Lénine.)

Lors même que les marxistes critiquent le manque d’autorité du Conseil de la Commune, déplorent l’absence d’un parti ouvrier, voient dans cette déficience et dans cette lacune des causes à l’échec, les proudhoniens et les autres anarchistes de la Commune, à l’opposé, dénoncent dans les tendances autoritaires de la majorité une erreur fatale.

L’esprit de liberté, l’autonomie du groupe (la commune nouvelle et ouvrière), l’union des groupes autonomes (la fédération), ces idées-là, disent les anarchistes, donnèrent son importance à la Commune, qui, la première – à travers la minorité – tenta de les réaliser.

POUR PRENDRE CONGÉ

Si les anarchistes et les marxistes peuvent s’accuser mutuellement de s’approprier la révolution, c’est qu’elle fut suffisamment brève pour être insuffisamment définie. En puissance, la Commune portait plusieurs avenirs. Pour ne pas spéculer sur ce qui n’a pas été, sans nier l’apport des écrits anarchistes, et surtout marxistes, qu’il nous suffise, en achevant, de mettre en évidence quelques données :

Comment l’on devint communard

À suivre la chronologie des faits, on s’est rendu compte de quelle complexité sont les causes de la Commune. Elle fut d’abord envisagée comme une réplique organisée à l’invasion allemande ; dans son embryon, elle est patriotique. Le communard a été d’abord (dans le temps) un patriote ulcéré par ce qu’il a appelé la « trahison » du Gouvernement de la Défense Nationale, que n’a fait que confirmer le gouvernement de Thiers, issu des élections du 8 février. Les causes politiques sont alors évidentes : le communard a défendu la République singulièrement menacée par l’Assemblée à majorité monarchiste. La tension entre Paris, patriote et républicain, et l’Assemblée, pacifiste et conservatrice, a créé les conditions psychologiques de l’insurrection. La Commune ensuite a eu des causes économiques et sociales : la composition sociologique de Paris, les misères du Siège, les décisions de l’Assemblée de Bordeaux, les intérêts lésés de la petite bourgeoisie, qui mêla sa colère à celle des classes populaires. Enfin, l’insurrection, qui fut d’abord « une manifestation toute spontanée de l’instinct populaire » (Meillet), put avoir lieu, en raison de la faiblesse des armées régulières et de la force inverse de la garde nationale, dont le contrôle échappait au pouvoir légal ; le communard était fédéré.

Mais, quelles que soient les causes, et c’est l’important : une révolution est née, un nouveau pouvoir s’est installé. –

Communard et communard.

Nous avons volontairement entendu sous le terme de communard l’homme de l’Hôtel de Ville et l’homme de la rue. L’un et l’autre sont solidaires. Toutefois il convient de faire des nuances. Si l’on s’accorde avec les écrits marxistes pour affirmer que les communards de la rue furent dans leur immense majorité des ouvriers (artisans et ouvriers de petite entreprise surtout), on peut faire cependant une objection sur cette idée que les communards de l’Hôtel de Ville étaient un « gouvernement ouvrier ».

C’est un fait que, dans sa composition, le gouvernement communaliste compte un nombre d’ouvriers jamais atteint dans un gouvernement, mais ils n’en sont pas pour autant majoritaires. Les autres étaient-ils pour la plupart ces « chefs reconnus de la classe ouvrière » ? Marx lui-même, le 13 mai 1871, écrivait à Frankel et à Varlin : « On voit qu’il y a encore d’autres influences que celles des ouvriers. » Dans leur ensemble, les jacobins, qui, ne l’oublions pas, formaient le groupe le plus nombreux au Conseil, représentaient beaucoup plus une fraction des classes moyennes ; de toute façon, les intérêts ouvriers ne semblaient pas leur souci immédiat.

Quelle que fût sa composition, le Conseil de la Commune a-t-il agi en tant que gouvernement ouvrier ? A-t-il été, selon l’expression d’Engels, cette première « dictature du prolétariat » ? On peut difficilement l’admettre. Les tenants de la dictature ne manquaient pas, mais ils étaient les moins proches du peuple, et de toute manière ils n’étaient pas prêts à prendre les mesures pratiques pour l’émancipation sociale des travailleurs ; quant à ceux qui représentaient directement le prolétariat – les Internationalistes surtout – ceux-là, à une ou deux exceptions près, étaient opposés à toute forme de dictature. Dans les écrits marxistes, on escamote trop souvent les idées de la minorité, sans doute parce qu’elles s’inspirent de la tradition proudhonienne. Le gros des ouvriers de l’Hôtel de Ville penchait vers les thèses « anarchistes » (autonomie, fédéralisme, collectivisme), qui allaient à l’encontre d’un centralisme que Marx et Lénine estiment nécessaire pour abattre la puissance de la bourgeoisie.

De plus, on ne discerne pas dans le mouvement communaliste une volonté consciente et systématique de détruire le capitalisme – au mieux peut-on discerner, dans telle ou telle mesure, quelques velléités. Dans les faux pas de la Commune, dans ses reculs, ses indécisions, ses scrupules, on peut remarquer, autant que dans les débats du Conseil, les insuffisances d’une conscience de classe.

Dans ces insuffisances, on aurait tort, croyons-nous, d’opposer le bredouillement de l’Hôtel de Ville à la perspicacité de la rue. Si les uns n’ont pas suffisamment su écouter la voix des clubs, s’appuyer véritablement sur les forces populaires, les autres, malgré leurs réactions saines contre le byzantinisme de certains élus, n’ont pas, de leur côté, imposé une force cohérente et une volonté déterminée à l’Hôtel de Ville.

Le communard, révolutionnaire de type nouveau ?

Un État nouveau, dit Marx, a été élaboré. Même si c’est, par bien des côtés, l’éruption d’une démocratie directe qui n’est pas spécifiquement de conception marxienne. Le mot démocratie, tout à coup, n’était plus une fleur de rhétorique : à chacun le droit de parole, le droit de contrôle, le droit de critique ! Non seulement on offrait des droits aux masses populaires, mais celles-ci, par leurs mouvements spontanés, surent donner un certain ton au nouveau régime. Cette révolution est celle de leur espoir, voire de leur insouciance.

Mieux : dans cette allégresse populaire, les frontières s’étaient annulées ; parmi la foule qui applaudit à la chute de la colonne Vendôme, des Polonais, des Belges, des Italiens mêlaient leurs bravos à ceux des Parisiens, comme ils allaient bientôt mêler leur sang. À l’Hôtel de Ville, dans la rue, à la guerre, le communard fut citoyen de la République universelle.

Même si le gouvernement communaliste n’a pas été un gouvernement ouvrier résolu à renverser le régime capitaliste, il n’empêche que, pour la première fois, les masses populaires étaient associées à l’œuvre du gouvernement, et que loin d’être opprimées par la loi, elles en étaient les principales bénéficiaires. De plus, l’ennemi s’était précisé : l’ouvrier et l’artisan ont été les plus farouches défenseurs de la Commune – et les derniers. Même si la lutte de classes n’a pas toujours été consciente de la part des communards eux-mêmes, dont beaucoup, jusqu’au bout, ont simplement lutté « pour la République », sur ce point, la commission d’enquête parlementaire et Marx sont d’accord : les classes populaires, d’un côté, les représentants du Capital, de l’autre, avaient choisi leur camp. « Une classe privilégiée sacrifia à sa tranquillité future vingt mille vies humaines. Ce crime gigantesque donna vraiment à la Commune un sens social. Aux incertitudes théoriques de l’Hôtel de Ville, à la foi vivace mais confuse des Fédérés s’opposait la « conscience de classe » de la Bourgeoisie qui fit de la Commune un tragique épisode de la « lutte de classes » (C. Talés).

Si la Commune, pour un temps, a pu faire traîner la jambe au mouvement ouvrier français, du fait que ses chefs et ses meilleures troupes avaient disparu, elle eut cependant un immense et universel retentissement. Elle est apparue en effet comme une des grandes dates de l’histoire ouvrière, et, à ce titre, elle a exalté le mouvement socialiste international. Elle a servi à la réflexion de ses chefs. Elle fut évoquée et saluée lors des grands événements révolutionnaires du XXe siècle. Et, malgré leurs divisions, c’est d’une même voix que les ouvriers du monde entonnent encore aujourd’hui l’Internationale, que le communard traqué Eugène Pottier composa en juin 1871.







Choix de caricatures

Les Communards

2 Décembre, Sedan

Les Communards

L’entrée de l’Empereur d’Allemagne à Paris

Les Communards

«  Le monstre Bismark »

Les Communards

Caricature de Dranier

Les Communards

« Paris guidé par la liberté relève Strasbourg »

Les Communards

Vinoy, Thiers et Favre.


Les associés de la nouvelle République par Juvenal

Les Communards

« Ça va, ça va bien... (à part) pour les d’Orléans »


Le Père Thiers par Klenck

Les Communards

« Tentative de Viol » par Moloch

Les Communards

« Le réveil du lion » par Gill


paru dans le journal satirique L’Éclipse

Les Communards

Le Cri du Peuple !...


Jules Vallès par Paul Réga

Les Communards

« À son Excellence Monsieur thiers (chef du Pouvoir exécutif de la République rurale) »


Les spectres par Moloch

Les Communards

« La Folie : Pantins que vous êtes dansez mes amours


La mort et la république : De vos pirouettes on ne rira pas toujours »

Les Communards

Flourens par Moloch

Les Communards

« Trahis ! trahis ! toujours trahis !!... »

Les Communards

Louis Veuillot par Faustin

Les Communards

Les crimes de l’exécutif No 1 par Filozel

Les Communards

Les crimes de l’exécutif No 2 par Filozel







Bibliographie sommaire



Sources les plus célèbres

Du côté versaillais : L’enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, connue également sous le titre de Rapport Delpit – 3 volumes (t. I Rapports de la commission ; t. II déposition des témoins ; t. III pièces justificatives). C’est la version officielle – bon document pour comprendre la mentalité du parti de l’Ordre ; la déposition des témoins, comme les pièces justificatives, sont à utiliser avec précaution. On complétera par les Annales de l’Assemblée nationale. Les Conseils de guerre (versaillais) sont inutilisables pour les faits. J. Rougerie a montré (Procès des communards) l’intérêt des archives des conseils de guerre, en dépôt aux Archives historiques de la guerre au fort de Vincennes. La nature de ces documents appelle toutefois les plus grandes réserves et le maximum de discernement de la part de l’historien.

Du côté communard : Le Journal officiel (de la Commune). Surtout : les Procès-verbaux de la Commune de 1871 – édition critique par G. Bourgin de G. Henriot – 2 volumes : t. I (mars-avril) – 1924 ; t. II (mai) – 1945. Très beau travail critique qui donne l’essentiel des débats de l’Hôtel de Ville ; c’est l’ouvrage de référence de base ; cependant les comptes rendus, au début, sont sommaires et on ne trouvera pas certains débats importants, la Commune se formant alors en comité secret.

Témoignages de contemporains

Le meilleur historien communard est sans conteste H. Lissagaray avec son Histoire de la Commune de 1871, éditée à Bruxelles en 1876, rééditée souvent depuis lors. Cette œuvre d’un journaliste de valeur est remarquable tant par la synthèse qu’il présente que par la documentation de première main et la vigueur du style. Tout en tenant compte des idées de l’auteur et de certaines haines personnelles, on peut considérer cet ouvrage comme le meilleur livre de référence.

On le complétera par E. Lepelletier : Histoire de la Commune de 1871, 3 volumes, 1911-13. Cette histoire devait compter 8 volumes et l’auteur s’arrête aux premiers jours d’avril. Consciencieux et très bien documenté (en particulier pour le Comité central et le 18 mars), au détriment cependant d’un effort de synthèse.

On trouvera d’autres renseignements chez M. Vuillaume : Mes cahiers rouges, parus dans les Cahiers de la Quinzaine ; une bonne réédition en 1953. Œuvre d’un bon journaliste communard, très utile pour la Semaine Sanglante et pour ses descriptions du Paris révolutionnaire. On peut consulter encore G. Da Costa : la Commune vécue, 3 volumes (1903-05). Les renseignements sont plus épars, on retiendra surtout ceux concernant la police sous la Commune et l’exécution des otages. On mettra à part A. Arnould : Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, 1872. Bon ouvrage de synthèse qui expose le point de vue de la « minorité ».

On n’oubliera pas J. Vallès : Jacques Vingtras, l’insurgé, 1886. Récit coloré de l’action de Vallès avant et pendant la Commune. On y ajoutera L. Descaves : Philémon, vieux de la vieille, où l’on trouvera soigneusement décrite la mentalité des vieux communards, longtemps après la bataille. On lira également avec profit les Mémoires, procès et correspondance de Louis Rossel, présentés par Roger Stéphane.

Les témoignages des ennemis de la Commune ne présentent dans l’ensemble qu’un intérêt historique assez mince : les renseignements sont soit inintéressants, soit entachés de parti pris. Après M. Du Camp : les Convulsions de Paris, on peut glaner dans A. Daudet : Souvenirs d’un homme de lettres, Th. Gautier : Tableaux de siège ou la Correspondance entre G. Flaubert et G. Sand. On mettra à part le Journal d’E. de Goncourt, plus riche, et on fera un sort particulier à E. Zola pour ses témoignages de journaliste parlementaire (la République en marche, tome I, Fasquelle), auxquels on ajoutera la Débâcle. On trouvera encore des témoignages de communards et de leurs adversaires dans : Enquête sur la Commune de Paris – éd. de la Revue Blanche (1897). Et P. Lidsky, Les écrivains contre la Commune (1970). On y ajoutera : Georges Coulonges, La Commune en chantant (1970) et Les Poètes de la Commune, présentés par Maurice Choury (1970), deux recueils de poèmes communards.

On consultera dans l’œuvre de K. Marx, outre la Guerre civile en France, les Lettres à Kugelmann, 1930 et les Ausgewàhlte Briefe, lettres entre Marx et Engels, intéressantes pour la fin de l’année 70. On ne saurait oublier non plus l’avis plus tardif émis par Marx sur la Commune, dans une lettre adressée, en 1891, à D. Nieuwenhuis {la Critique sociale. Paris, n° 4, déc. 1931). À compléter surtout par Lénine : P État et la Révolution.

Ouvrages postérieurs

Dans une production très riche, on retiendra :

Un bon ouvrage collectif, sous la direction de J. Bruhat, J. Dautry, É. Tersen : la Commune de 1871, 1960 rééd. 1970. C’est la thèse marxiste « orthodoxe » ; ouvrage bien documenté (en particulier pour ce qui concerne les forces populaires), on peut en discuter certaines affirmations. Remarquablement illustré et muni d’un index très au point.

Un autre ouvrage collectif un peu vieilli sous la direction de G. Bourgin : la Guerre de 1870-71 et la Commune, 1939. réédité en 1971, bien illustré.

Ch. Rihs : la Commune de Paris, sa structure et ses doctrines, 1955. L’auteur s’est limité à l’idéologie et aux tendances de la Commune. Ouvrage important, très bien documenté. Certaines conclusions restent discutables.

Autres ouvrages notables :

C. Talés, la Commune de 1871, avec une préface de L. Trotsky, 1921, réédité en 1971.

H. Lefebvre, la Proclamation de la Commune, 1965. Des vues nouvelles. Très stimulant. A. Decouflé, la Commune de Paris 1871, 1969. Essai suggestif sur « révolution populaire et pouvoir révolutionnaire ».

Sur les origines de la Commune, on peut consulter H. Guillemin : les Origines de la Commune, 3 volumes : I – Cette curieuse guerre de 1870. Thiers, Trochu, Bazaine, 1954. II – L’Héroïque Défense de Paris 1870-71, 1959. III – la Capitulation 1871, 1960. IV – L’Avènement de M. Thiers et réflexions sur la Commune, 1971.

Sur l’Internationale, la Première Internationale, 1968 (Actes d’un colloque tenu en 1964).

Quelques ouvrages concernant les communards :

M. Dessal : Un révolutionnaire jacobin : Charles Delescluze, 1809-1871, 1952. Étude bien documentée ; le meilleur ouvrage pour cerner le jacobinisme de l’époque.

M. Foulon : Eugène Varlin, relieur et membre de la Commune, 1934.

G. Gille : J. Vallès 1832-1885, 2 volumes, 1941. Bonne étude sur la biographie de Vallès. M. Dommanget : E. Vaillantun grand socialiste 1840-1915, 1956. Hommes et choses de la Commune. Recueil d’articles intéressants qui concernent surtout la biographie des communards blanquistes. Blanqui, la guerre de 1870-71 et la Commune, 1947. Et les Idées politiques et sociales d’A. Blanqui, 1957. É. Thomas, Louis Rossel, 1967. M. Choury, Bonjour Monsieur Courbet, 1969.

J. Rougerie : le Procès des Communards, 1964. On n’oubliera pas le Dictionnaire du mouvement ouvrier 1864-1871, (du t. 4 au t. 9) sous la direction de J. Maitron.

On trouvera de nombreux et précieux articles dans la collection du Mouvement Social (en particulier dans les numéros 37 et 38). La meilleure étude pour les femmes de la Commune est donnée par E. Thomas : les Pétroleuses, 1963. Sérieux et vivant.

Ouvrages du centenaire (1971)

On retiendra surtout :

Jacques Rougerie : Paris libre 1871. Une présentation de textes subtile et nuancée qui renouvelle notre vision de la Commune.

Jacques Gaillard : Communes de province, Commune de Paris 1870-1871. Un regard singulièrement neuf sur la province, qui renverse un certain nombre d’idées reçues. Bernard Noël : Dictionnaire de la Commune. Œuvre d’art et instrument de travail réunis et réussis.

Édith Thomas : Louise Michel ou La Velléda de l’anarchie. Biographie posthume d’une excellente historienne de la Commune.

Marcel Cerf : Édouard Moreau, l’âme du Comité central de la Commune.

Maurice Dommanget : Eugène Pottier, membre de la Commune et chantre de l’Internationale.

K. Marx et F. Engels : La Commune de 1871. Lettres et déclarations pour la plupart inédites. Traduction et présentation de Roger Dangeville.

Cluseret/Rossel : 1871 : La Commune et la question militaire. Textes choisis et présentés par Patrick Kessel.

Jacques Girault : La Commune et Bordeaux.

Gérard Delfau : Jules Vallès. L’exil à Londres (1871-1880).





La version ePub a été préparée


par Joël Faucilhon en


juillet 2015



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